Sans aucune pi;étenlion à l'exactitude
parfois sont à peine un renflement du plateau, une colline, un long mamelon, le passant foule une terre sèche, nue, fauve ou grise, des alfas et autres herbes « héroïques » ne vivant guère que du soleil du jour et de la rosée des nuits sérénissimes. Ainsi A'isité dans ses vallons par des souffles trempés d'eau, le Tell a des torrents, çà et là des fontaines d'une onde éternelle et des rivières que l'été dévore. C'est le cellier, le grenier de l'Afrique du Nord, son orangerie, son olivette et son vignoble. Si le mot de Tell était tiré du latin, c'est à la fertilité du sol que ce beau paj's devrait son nom, abrégé de tellus, qui veut dire « la terre par excellence, la terre arable ». Mais, l'Atlantide étant arabophone, il vaut mieux supposer une origine arabe; et justement 7'e//, dont le pluriel est toloul, signifie en cette langue « une haute plaine, un plateau », sans doute par opposition à la bordure maritime, ou, comme disent les « Ismaélites » en tout domaine d'Ismaël, au Sahel ou Littoral.
Là où cessent les pluies régulières, le Tell devient le Steppe, caractérisé, entre autres plantes, par l'alfa, qui n'a jamais soif. Étant Haut-Plateau, le Steppe algérien mériterait justement le nom de Tell, puisque Tell veut dire « plaine élevée ».
Il ressemble singulièrement aux Karrous du Cap dé Bonne-Espérance; sinon que les Karrous ont devant eux un versant littoral un peu moins mouillé que le Tell, et. derrière eux un Sahara moins saharien que notre Grand Désert. Mais en tout autre point la Lande des Français mêlés d'Espagnols et d'Italiens au milieu d'Arabes et de Berbères est pareille à celle des Hollandais mêlés d'Anglais au milieu de Iloltentots et de Cafres. C'est la même surrection au-dessus des mers, 700, 800,1000 mètres; la même dureté d'un sol qu'amollit rarement l'eau des nues; la môme rareté des sources; les mêmes lacs salés n'ayant des flots que très par hasard, de la boue qu'après les orages, et en tout autre temps des cristaux resplendissants sur une argile cuite par le soleil.- Et ce soleil e.st presque le même : si le trente-deuxième et le trentetroisième degré de latitude australe coupent les Karrous, le trente-troisième et le trente-quatrième degré de latitude boréale coupent les Steppes. Enfin, pareillement aux Karrous, les averses de printemps, d'hiver, d'automne, éveillent soudainement les forces endormies de la terre, dès lors passagèrement couverte d'une sorte de prairie que les troupeaux tondent à belles dents. Alors la Lande est joyeuse.
Diviser exactement le Steppe et le Tell, c'est là chose presque impossible, non pas à l'occident, mais à l'orient de la Malouïa. Dans le vrai Maroc, celui dont les oueds tendent à l'Atlantide, un haut rempart se lève à l'horizon; d'un côté, sur le versant de la mer, il n'y a que du Ti'll; de l'autre côté, par delà la neige dans l'azur, il n'y a que du Sahara; point ou peu de Steppe entre les deux.
Tout au contraire, dans le bassin de l'Oued .Maluiiïur dans l'Algérie et en Tunisie, le Tell et le Steppe s'entremêlent; ils entrent çà eL là l'un dans l'autre, suivant les altitudes et les orientations des djebels, qui sont moins élevés, moins massifs, infiniment plus disloqués qu'en Maroc. Telle région dite de Steppe a plus de fontaines vives que telle autre contrée dite de Tell; et après avoir naïvement cru que le Sahara commence derrière le mont de Blida,
L'ILE DE LOCCIDENT.
on a lini par déclarer terre tellienne, des plateaux auparavant attribués à la Lande inarable. Selon ce qu'on range de Steppe dans le Tell, on partage presque exactement llle de l'Occident entre les deux natures de pays : 33 à 34 millions d'hectares à la région tellienne; 31 à 32 millions à la région des Landes; ou bien on élève le Tell à 40 millions d'hectares sur 6S millions.
IV. Ce qui vit dans l'Ile de l'Occident. — En tant qu'espèces, la selve maugrabine n'a guère varié depuis l'astucieux Phénicien qui découpa la peau de bœuf : on lui avait vendu le terrain que couvrirait la dépouille de la bête à cornes, mais il inaugura la « foi punique », exactement égale à la foi romaine à l'anglaise, à l'allemande, et pourquoi pas à la française, car nous aussi, nous ne fûmes pas toujours exempts de fraudes; il tailla la peau en étroite lanière; il entoura de cette lanière assez de sol pour asseoir sa colonie, puis, armé de son « droit », c'est-à-dire de sa force, il nargua l'Indigène derrière les murs de Carthage.
C'est bien toujours l'olivier qui règne, avec le figuier, dans le Sahel ou Rivage, dans la plaine des oueds et sur le bas des monts telliens; on porte comme autrefois son olive à dur noyau dans le pressoir rudimentaire, tandis que dans l'Outre-Atlas la datte sucrée pend toujours à l'arbre des palmes. Rien de changé dans les jardins que les orangers embaument à côté des grenadiers, près de la vigne qui monte à l'ormeau : ni dans les champs où mars dresse la tige du berrouag, l'asphodèle, dont les Arabes disent qu'elle est « reconnaissante » ou « fidèle »; parce qu'elle reste verte en temps de sécheresse; ni sur le bord des ruisseaux et torrenticules où fleurit toujours le défla ou laurier-rose, « à l'ombre duquel on boit la mort »; ni tout autour des sources que cache du soleil le feuillage dû peuplier saf-saf, du tremble et du saule.
La colline a toujours sa broussaille arborescente, son maquis, ses herbes de suave et saine odeur. Le djebel frémit par les mêmes arbres qu'antan : cèdre, sapin, pin maritime, pin d'Alep, thuya, genévrier, chêne vert, chêne zéen, chêne à glands doux, chêne-liège, ormeau, frêne, sumac, térébinthe. Mais si la forêt n'a pas mué, son aire a diminué; dans ce qui lui reste, elle est moins compacte, moins « sylvestre », avec de vastes lacunes et des demi-clairières dont l'arbre n'est plus qu'arbuste.
l'itoto. L'niondes propriétaires Irançais à Sfax. Panorama de la foret d'oliviers sur la route de Grenade.
62 ALGERIE ET ÏUMSIE.
La sylve ayant pàti, la source a souiïert. L'Atlantide, moins humide et moins pastoraleque jadis, ne nourrit plus tous les animaux qu'elle abrita dans sa verte jeunesse : ainsi les éléphants, dont on suppose que Carthage entretenait un troupeau à Tune des fontaines de son fleuve Bagradas, autour d'Aïn-Chabrou, source de 200 litres par seconde qui jaillit au pied de l'Atlas de Tébessa.
L'ours n'habite plus en Atlantide, ou, s'il y vit encore, c'est dans des retraites ignorées de l'Adrar Idréren, chez les Berhèrcs marocains. Les serpents immenses ont fui, sauf, paraît-il, quelques gros pythons, à la lisière de la dépression franco-tunisienne, au pied méridional de l'Aurès, au bord des torrents aurasiejis, parmi les tamarix, au milieu des roseaux, sur la vase tiède qui fermente '.
Lorsque les cataractes d'un ciel aussi chaud que celui de la Libye d'Egypte tombaient au midi de l'Atlas sur le sol qui est maintenant Sahara, chaque plaine avait sa rivière, et les rivières s'y concentraient en un fleuve. Nil des.Gétules et des Garamantes, dont il ne reste sur terre que des lits démesurés, souvent encombrés par la dune, et sous terre une eau courante qui rejaillit en puits artésiens dans les oasis. Le crocodile aimait ce fleuve, ces rivières, leur boue chaude où, il traçait des sillons sous sa carapace. De l'Igharghar, de l'Oued Mia, des autres oueds, l'onde se retira et quand elle s'en alla le lézard géant partit avec elle. Lorsque le Nil Garamantique, perdant sa continuité de flot, devint mares, lagunes, trous isolés, et que ses tributaires se séparèrent de lui par impuissance de l'atteindre, le peuple des cuirasses rampantes s'éparpilla en tribus; puis ces tribus se réduisirent à des familles, dont quelques-unes sont encore vivantes.
On en voit ça et là, parait-il, quelque gueule, par le plus extrême hasard, dans l'Oued Djeddi, qui marque le rivage méridional de l'Ile de l'Occident — et bien loin de cette île, sur le haut de l'Oued Igharijrhar.
Le lion est toujours là, mais diminué de nombre; on le chasse et pourchasse, et sa destruction s'approche. C'est le « seigneur à la grosse tète », c'est le « sultan des bêtes carnassières »; il mangerait tout le troupeau, soit moutons, soit bœufs, si l'indigène ne faisait pas bonne garde autour de la zriba, qui est un enclos épineux fait d'un entrelacement de branches de jujubiers sauvages. Le colon ne peut pas, ainsi que l'Arabe, faire fuir le lion au seul nom de Daniel, mais comme il tient ses bêtes entre les murs d'une étable, il ne redoute point les soupers nocturnes du fler seigneur. Lion à la crinière noire, le plus beau de tous, lion roux, lion gris, ces conquérants ravagent sans doute autant que jamais les douars du Maroc, ce paysétant abandonné à lui-même. Mais en Algérie la culture du sol leur est funeste : la forêt recule, la broussaille aussi; le lion recule avec elles; même la sylve profonde, non encore attaquée par la hache ou respectée jusqu'à ce jour par les flammes crépitantes, le garantit très peu; la balle est presque infaillible quand le chasseur vise sans trembler à l'œil, au ^défaut
^. Et aussi, dit-on, dans le bassin de la lagune Ilodna, non loin de la ville de Msila.