‹ Algérie et TunisieChapitre 32 sur 107 · L'ILE DE L'OCCIDENT · texte numérisé non relu

L'ILE DE L'OCCIDENT

de l'épaule, pendant la nuit lunaire ou la nuit astrale, « à l'obscure clarté qui tombe des étoiles » du ciel de l'Afrique.

On ne tue plus en Algérie que quelques lions, lionnes et lionceaux; le temps n'est plus où la bête au magnanime regard vivait dans les environs mêmes d'Alger, notamment auprès de Blida la « Voluptueuse », dans les fourrés des Béni-Salah; mainte fontaine des ravines obscures a cessé de mériter son nom de « Bois et fuis ! » depuis que le « Sultan calme » a cherché d'autres tanières. Il foule encore de son pas élastique les feuilles tombées des rameaux dans les forêts de Boghar, les hauts ravins de l'Ouaransénis, et çà et là quelques djebels oranais; mais il s'est surtout enfui vers l'est, dans les monts de Bouira et.dans la province de Constantine, de préférence dans les bois où cette province, plus sylvestre que les deux autres, se rapproche de la Tunisie.

Si très peu de lions meurent foudroyés sur place, ou par une courte agonie, étendus dans la broussaille où mène un filet de leur sang, la race des panthères, sournoises comme le chat, fluide comme le serpent, perd encore beaucoup des siens dans le combat contre l'homme. Contre la balle explosible, que peuvent le rampement, l'étirement, l'infinie souplesse, le bond soudain, la grille rétractile, la dent qui saigne le sanglier surpris à la nuque? Les chasseurs abattent toujours des centaines de hyènes et des milliers de chacals; mais la bête à la figure ignoble, au pelage sans lustre, à la voie éraillée, la flaireuse de cadavres n'est point redoutable à l'homme autant que le lion et surtout que la panthère; lâche, elle nous fuit toujours. Quant au chacal, ami des raisins, c'est un joyeux, un aboyant petit animal, un rusé compère qui tient à la fois du renard et du chien. Plus joyeux encore, et même facétieux, le singe égayé de ses folàtreries les anfractuosités des montagnes. Guetté de côté par la panthère et d'en haut par l'aigle rapace, il pille les vergers, ceux des Kabyles plutôt que des Arabes, car on lui fait la vie dure en plaine. De plus en plus réduit dans le nombre de ses familles, mais autant que jamais exubérant, il est devenu l'hôte des selves supérieures, à côté des Berbères, jadis repoussés comme lui du chaud pays d'en bas.

Le lion mangeur de génisses, la panthère qui boit au sang comme aux sources, la vipère à corne et la vipère minute dont la piqûre est un arrêt de mort, ces adversaires de l'homme, et le magot qui cueille lestement les fruits du jardin, font tous ensemble cent fois moins de mal qu'à certains jours la noire nuée des insectes obscurcisseurs du soleil. La sauterelle, voilà l'ennemi! Elle vole à milliards par-dessus les hautes plaines sèches faites pour les grandes enjambées de l'autruche, la course des lévriers slouguis, le bond des gazelles et les galops de l'étalon barbe, qui estle plus gracieux des chevaux. Puis, quand le Steppe l'a vomie sur le Tell, elle y dévore même l'écorce des arbres. Où elle a brouté, c'est le désert, jusqu'au nouvel effort de la sève.

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