CHAPITRE III
I. Aire du Tell, aire du Steppe. — Au Maroc il n'y a guère que du Tell entre les festons de neige les plus aériens du haut Atlas et les broderies d'écume de la mer. En Algérie ' le Tell est moins compact, moins Tell, faute d'assez d'eaux estivales; du flot retentissant jusqu'aux crêtes de la montagne qui contemple le Sahara muet, et que le Sahara muet contemple, on y parcourt les deux natures de pays du Maghreb, le Tell et le Steppe; celui-ci, de Tell à Désert, et celui-là de Steppe à Méditerranée.
Tell et Steppe, l'extumescence algérienne de l'Atlas a de 173 ou 200 à 300, 320, 330 kilomètres de largeur du nord au sud, et 1 200 kilomètres de longueur de l'est à l'ouest. Ses moindres ampleurs entre les promontoires du littoral et la racine méridionale du djebel sont entre Bougie et les monts à l'ouest de Biskara; entre Philippeville et le pied sud de l'Aurès; entre Bône et les dernières pierres du massif des Némencha ; les plus grandes sont, à l'occident, de Nemours à l'encadrement méridional du bassin de la minuscule Sebkha de Tigri; d'Oran aux Ksours des Ouled-Sidi-Cheikh ; de Ténès aux pics occidentaux du djebel Amour; et, à l'orient, des caps de Bizerte à la lisière septentrionale de la dépression franco-tunisienne où devait entrer la « Mer Saharienne ». C'est une aire de 30 à 3o millions d'hectares; plutôt 3a que 30, égale ou un peu supérieure à la moitié des 6o millions du Maghreb, le Sahara mis en dehors.
De l'occident à l'orient la largeur du Tell varie du simple au quadruple : de 60 à 63 kilomètres sous le méridien de Nemours, de 110 à 113 sous celui d'Oran, de 90 sous celui d'Alger, elle atteint presque 230 entre Bône et l'ouverture des oueds aurasiens sur le Sahara, au pays de Négrin, parmi les roseaux où le python rampe encore. On peut l'estimer à 18 ou 20 millions d'hectares en y englobant maintes régions sèches qui l'interrompent : c'est l'étendue d'une
\. Pour nous, Algérie veut dire : Algérie et Tunisie.
trentaine de départements français. Il reste alors au Steppe absolument Steppe 12 à 14 ou 15 millions d'hectares, surface de 20 à 25 départements de France.
Il n'est point insensé de réunir ces deux régions, l'une plus dure que l'autre, pour les opposer ensemble au Sahara, et d'en faire de la sorte, en face de la zone désertique, une contrée non désertique et non déserte, semblable, sinon tout à fait à l'Europe, au moins à la péninsule européenne trapue où d'immenses « depoblados » et « pâramos » continuent en landes arides le Tell des vertes vallées, des ruisselantes sierras; là aussi, en Espagne, les « rios clar^is » de la montagne sèchent sur la table du haut plateau des Steppes. Ce faisant, on obtient
Dans le Steppe. (D'après une pholograp)iie de M. F. Foureau, prise à Hassi-DalIert-el-Gat.)
une Espagne africaine plus fluette que l'Espagne d'Europe, car elle est en longueur au lieu d'être en carré; et en moyenne plus rebelle à l'homme, parce que le djebel algérien ne monte qu'à la neige éphémère, alors que la sierra d'Ibérie s'élance en pics d'argent dans la neige éternelle. De plus, la péninsule hispano-lusitanienne, beaucoup plus environnée de mer, tient à son continent par la France, qui est une urne de fraîcheur, tandis que l'Atlantide tient à l'Afrique par le Sahara, qui est un four de flammes.
II. Le Sahel. — L'Atlantide s'annonce également de loin par des hautes falaises : à qui vient du Nord, entre les brises fraîches ou les brises froides, sur un navire au bleu sillage, comme à qui vient du Sud, entre les haleines de feu, sur l'autruche à quatre pattes, sur la bête bossue, sur le chameau, « vaisseau du désert » qui a aussi son tangage.
LE TELL ALGERIEN.
Au septentrion, sur la mer, cette ftilaise a nom SaheL Sahel, mot arabe, veut dire « littoral » — que d'ailleurs ce littoral soit plage basse, vase, sable, ou monticule, ou roche, ou mont : la hauteur ne fait rien à l'afTaire. Le sahel de Sfax et de Sousse monte à peine de la mer orientale, et c'est par des mamelons pierreux qu'il maîtrise la marée, tandis que le sahel des Kroumirs se dresse en toute majesté par de grands monts forestiers. A l'est le sahel de Bône est
Dans le Sahel : vue prise du cap Bouak, à Bougie.
dunes et plages effacées, à l'ouest il est l'Edough, grand djebel; le sahel de CoUo tombe en hautaine sierra déchirée; celui d'Alger en gracieuses collines qui sont des demi-montagnes; celui de Coléa n'est qu'un coteau portant un dôme, et ce dôme n'est pas l'œuvre de la nature : ses pierres, entassées par l'homme, sont un monument funèbre; puis vient le Chénoua, dominateur grandiose comme le sahel élevé de Cherchel et de Ténès, etc. Pourtant, quelque diversité de hauteur qu'il y ait dans les sahels, le plus souvent ces « rivages » commandent le flot de très haut, en pente dure ou à pic et même en surplomb.
Mais il a beau bastionner l'Atlantide par des forts, des murs droits, des crénaux, des redans, des tours vertigineuses, le Sahel n'est ni soucieux, ni terrible. Il se déroule en monts, en coteaux, en pâture, en forêt, en brousse, avec des charmants ravins sous un climat délicieux, tempéré suivant les heures par la brise de mer; celle-ci souffle du continent, vite refroidi dès que ne l'éclairé plus le soleil; elle commence d'habitude avant minuit, vers les onze heures; celle-là souffle de la mer vers le continent, tôt réchauffé dès que le soleil brille ; elle commence vers les dix heures du matin.
De 16" à 20° varient les moyennes annuelles de ses villes : Nemours, Oran, Mostaganem, Ténès, Cherchel, Alger, Délits, Bougie, Djidjelli, Collo, Philippeville, Bône, la Galle, Bizerte, Tunis, Sousse, Sfax. De ces diverses cités, toutes celles dont l'année est supérieure à 19" ou 20° sont en Tunisie; tandis que la Galle n'arrive pas à 19°; que Philippeville est au-dessous de 18% ainsi qu'Alger; et Oran au-dessous de 17°. Donc, la chaleur de l'année diminue à mesure que le Sahel s'approche de l'Occident, des vents issus de la coupe de rafraîchissement qui est l'Atlantique, à proportion qu'il s'éloigne de la Méditerranée d'Orient, mer plus que tiède, bordée par le plus chaud des déserts.
En même temps que la chaleur augmente la pluie, à peu près jusqu'aux lieux les plus septentrionaux de l'Afrique, compris entre la Galle et Bizerte, sur le détroit d'entre Sardaigne, Sicile et Tunisie qui réunit les deux Méditerranées, l'occidentale à l'orientale. La chute annuelle des eaux célestes n'étant même pas de 500 millimètres sur le sahel de l'Oranie, Alger en reçoit 700, Philippeville près de 850, la Galle 933. Mais quand on a tourné les promontoires bizertins, l'humidité diminue; puis, lorsqu'on a franchi le cap Bon et qu'on marche vers le sud le long du Sahel tunisien, on la voit décroître très vite : au delà de Sfax, le littoral de la Petite-Syrte est un demi-Sahara où les nues voilent rarement le ciel.
Ges pluies, ici plus drues qu'en France, là tout aussi rares que dans la plus rôtie des Espagnes, ne tombent pas en toute saison. Sur le Sahel, et en général sur tout le Tell, la nue ne se déchiré que pendant une moite de l'année, et, si l'on tient compte des petites ondées, pendant huit mois sur douze, de la mi-septembre à la dernière quinzaine de mai; en réalité, les bonnes averses ne commencent guère qu'en octobre, ou même en novembre, et souvent il arrive qu'avril et mai sont anhydres.
Ces pluies automnales, hivernales, tombent de nuages qui n'attristent pas longtemps l'azur africain; elles sont mêlées des sourires du soleil, et la neige est une rareté sous ce ciel indulgent. L'été prend à ce que nous appelons printemps, à ce que nous nommons automne, tous les jours que ne réclame pas l'humide saison; il y a telle année où il empiète sur l'hiver lui-même, si bien qu'alors, accablé par « le spleen lumineux de l'Orient », l'Algérien soupire ardemment après l'eau du ciel; orages, brouillards, pluies, neiges même, il demande aux nuages de ternir la voûte enflammée.
Etant pluvieux, l'hiver n'est point froid. Janvier, le moins chaud des mois du Sahel, a pour moyenne annuelle à Alger 14°, à la Galle 13°, 7, à Oran 11", 9 : or 12°, 13°, 14°, c'est la moyenne
annuelle des villes de France du nord-ouest, de l'ouest, du sud-ouest. Aux Algériens des bourgs de la côle ces pluies semblent très fraîches parce qu'elles viennent sur l'aile des vents du nordouest et du nord. Elles n'en sont pas moins tièdes, elles ne tendent point à la neige; les flocons froids ne se hasardent pas souvent à descendre à travers l'air blafard sur les orangers du Sahel; dix ans, vingt ans peuvent passer sans que l'arbre aux pommes d'or ploie sous les cristaux qui scintillent. L'hiver du littoral ne mérite donc pas le titre d'hiver, puisque ce terme a pour radical un mot qui signifie « neige », comme nous le voyons dans le beau nom d'Himalaya'. L'été, non plus, n'est pas excessif, puisque la moyenne du plus chaud des mois sahéliens, août, ne double même pas celle de janvier : ainsi l'août d'Alger n'oppose que 23°,7 aux 14° de janvier; l'août de la Galle, que 26°,5 à 13', 7; l'août d'Oran, que 23",7 à 11°,9.
C'est trop peu d'antagonisme entre les saisons pour que l'homme se trempe et s'aiguise. Luttant peu contre les puissances de l'air; presque toujours caressé, presque jamais secoué par le temps; énervé par la tépidité des six, sept ou huit mois estivaux, lourde chaleur humide, tandis que celle des plateaux de l'intérieur est sèche, saine, le Sahélicole s'amollit plus que le Tellicole proprement dit; il est moins actif de corps, plus paresseux d'esprit, moins tenace, et il dure moins.
Les vieilles nécropoles de l'Est le prouvent. Ce qu'on a recueilli jusqu'à ce jour d'épitaphes de Romains ou d'assimilés dans les cimetières de la « Constantinie » donne environ cent cinquante centenaires, jusqu'à l'âge plus que héroïque de cent trente et un ans. Là-dessus il y en a trente-cinq pour la seule Cirta (Constantine), et pas un seul pour Ilippo Regius (Bùne), riche et peuplée, ni pour Collops Magnus (Collo), ni pour Igilgelli (Djidjelli), ni pour SaldiP (Bougie). Sur les cent cinquante personnes que le lapicide nous dit avoir dépassé le siècle, trois seulement moururent dans le Sahel; tout le reste avait vécu dans le Tell intérieur.
IIL Le TelL — Bien différent du Sahel, le Tell est violent, excessif, extraordinairement varié dans ses pentes, ses expositions, ses roches de sol et sous-sol, ses saisons, ses froids, ses chaleurs, ses pluies, ses sécheresses. On peut dire de lui qu'il secoue durement la fibre de l'homme. Ici gouffre, cirque, ravin; là mont; là champ tantôt brûlant, tantôt froid, même glacé, selon l'altitude et la saison. Les Telliens connaissent la torpeur de midi, mais ils connaissent aussi l'air vivant du premier matin, la soirée sans embrasement, la nuit sereine où il semble qu'une fraîcheur descend des étoiles. Une grimpade, une chevauchée, une seule journée ou demi-journée les. fait passer par des pays et des climats contraires.
C'est un bonheur pour l'Algérie que cette houle élevée du sol. Une Algérie basse, plane, en terre chaude, sous le soleil du 30° au 37° degré, entre une mer tiède et un brasier, n'aurait pas le pouvoir d'instituer une race virile. Pris entre la chaleur et les fièvres qui sont le funeste douaire des pays sans pente, les Algériens n'auraient d'autre avenir que celui d'un peuple