‹ Algérie et TunisieChapitre 34 sur 107 · Palais des Neiges · texte numérisé non relu

Palais des Neiges

nonchalant, fait pour jouir du moment qui passe et pour acclamer des maîtres. Ces latitudes-là n'ont jamais créé de nation solide qu'en trois sortes de pays : dans la Montagne, dans le Désert, au bord d'une Mer sans excès de tiédeur.

Or l'Algérie a ces trois sauvegardes : la Méditerranée, dont la brise est fraîche et qui, bien que tiède, ne l'est point dans le sens tropical de ce mot; le Désert le plus sec du monde et le Tell, escalier de plateaux. A deux pas d'un rivage où le dattier grandit, près des villes qu'embaume l'oranger, des prairies montent jusqu'aux chênes, aux pins, aux cèdres hantés par

L'alfa est la plante caractéristique du Plateau sec.

de blancs hivers. L'Afrique du Nord a tous les climats, moins le climat intertropical qui exténue les Blancs.

Cette terre salubre a pourtant le renom d'insalubrité, les premières colonies ayant longtemps langui dans le pays bas, à l'orée des marais ou dans les marais mêmes. Jusqu'en 1850 on put dire de l'Algérie : « Que donne- t-elle à la France? Des dattes et des malades; sa récolte est la fièvre, soa arbre est le cyprès, sa colonie le cimetière. »

La nostalgie, les nuits sous la tente, la diane réveillant engourdi dans la boue le soldat qui s'était couché la veille sur le sol dur; la soif ardente et la faim, l'incandescence des gorges, la poussière enflammée, le sable du Désert, la neige du Plateau, les vents déchaînés, le fusil, le sabre, le couteau, tuèrent moins d'hommes de guerre que les plaines palustres ne dévorèrent

■d'hommes de paix. Quand l'ennemi n'attaquait déjà plus les bourgs, l'hyène assiégeait encore

les cimetières, remplis avant les villes, car telle colonie perdit vingt à trente hommes sur cent

par an. Aujourd'hui les colons sont acclimatés dans les vallées, sur les plateaux d'où les marais

s'effacent et dans les

monts où l'eau est claire.

brillante . sonnante et

salubre.

Donc le Tell est de •climat extrême à partir des lieux où l'écran des monts du Sahel le soustrait plus ou moins aux influences de la mer.

Dans l'intérieur, l'été.

Vue d'Anou.

qui souvent commence avec la seconde moitié du printemps, s'allonge au loin dans l'automne par des semaines terribles, avec chaleurs de iO à 45 degrés à l'ombre et sirocos soufflant comme d'une bouche de l'enfer.

Le bordj d'Aflou. Souvent aussi,

durant l'hiver, des vents glacés tombent de la sierra d'argent, la neige glisse du ciel sur vingt villes que les Français croient éternellement torrides, sur Souk-el-Djema, sur Kalaat-es-Snam, sur Ain-Draham, Constantine, Tébessa, Aïn-Béida, Batna, Sétif, Aumale, Médéa, Djelfa, Téniet-el-Hàd, Tiaret, Daya,

■Géryville. Mainte cité qui touche au Sahara grelotte, en face même du divin soleil, sous 3,

8, 10, 12 degrés de froid, quand les gens du nord de la France ne se plaignent que de pluie, de brouillard ou de glace légère. Le Tell a couvert plus de soldats du linceul de la neige que le Sahara n'a soufflé d'ouragans de sable à la figure de nos bataillons.

La ville qui tient à peu près le milieu de la province d'Oran, Sidi-bel-Abbès, est un exemple du climat tellien à ses altitudes peu élevées, cette cité neuve ne dominant le seuil de l'Océan que d'environ 475 mètres. Sa moyenne est de 16'',28, presque autant qu'à Oran; mais janvier s'y résume par 7°, 87 et juillet par 26°, 14; soit, entre les moyennes de ces deux maximums, un écart de 18°, 7, contre les 11°, 8 seulement qui marquent l'oscillation d'Oran. Quant à l'écart absolu du moins au plus, il y est énorme, puisqu'on a vu le mercure descendre à — 8", 3 un 14 janvier et monter à + 44° un 13 juillet. Chaque année il y gèle en moyenne 31 jours, et cela quelquefois jusque A'ers la mi-mai. Le nombre des journées de pluie est de 76, mais elles ne versent ensemble à la terre que 337 à 338 millimètres, parce que le massif du Tessala (I 003 mètres) arrête les nues au passage. Ainsi donc : chaleurs de Sahara, froids de France, pluie de Murcie ou d'Aragon, c'est un climat excessif que celui de Sidi-bel-Abbès, à 5.5 ou 56 kilomètres seulement de la mer par le droit chemin des oiseaux de haut vol.

Les villes situées à 600 mètres d'altitude comme Constantine, à plus de 700 comme Miliana, à plus de 800 comme Tlemcen, Saïda et Aumale, à plus de 900 comme Bordj-bou-Arréridj, Médéa, Fort-National, à près de 1 000 comme Boghar, à plus de 1 000 et près de 1 i 00 comme Batna, Tiaret, Tébessa, Sétif, à près de ou plus de 1150 comme Khenchcla, Téniet-el-Hâd et Méchéria, à près de 1 3.'i0 mètres comme Aflou, à 1 400 comme Médina de l'Aurès, tous ces lieux supérieurs sont des Sidi-bel-Abbès où l'on a souvent l'onglée.

Les plus élevées d'entre elles, celles qui passent 1 000 mètres, Sétif, par exemple, ont l'expérience des grandes neiges, qui parfois restent des semaines sur le sol, alors éblouissant; puis, l'été venu, le sabot du cheval y sonne sur la terre durcie presque en pierre par le soleil. La moyenne annuelle des températures de Sétif, environ 13", 5, ne donne comme toutes les moyennes qu'une idée très fausse de la réalité des choses. Ces 13 degrés et demi sembleraient indiquer un climat tempéré, pareil à celui de Bordeaux, d'Arcachon, de Pau, et justement ils marquent le combat d'un hiver très froid contre un été très chaud. Des jours grandissants d'avril ou de mai aux jours décroissants d'octobre ou de novembre, Sétif est digne du Sahara, son voisin du Sud; d'octobre ou novembre à l'éveil du printemps, il est digne du Nord de par delà la Mer entre les terres.

En Tell la pluie dépend essentiellement des brèches du rempart des monts. Quand le vent de mer se heurte dès la rive à un trop haut sahel, c'est sur ce très court versant méditerranéen que la nue fond en pluie au détriment du versant contraire. Il peut arriver que la face du djebel tournée vers l'intérieur soit deux et trois fois plus aride que celle qui se contemple dans le miroir des flots. Le Tell n'étant que montagnes derrière montagnes, en chaînes plus ou moins disloquées, qui sont parallèles et non perpendiculaires au rivage dans sa direction de l'E.-N.-E. à rO.-S.-O., chacune de ces chaînes prend de la pluie au passage. Plus il y a de djebels entre

la Méditerranée et un bourg quelconque de l'intérieur, plus ce bourg soupire vainement pendant des mois, même des années, après le coup de tonnerre qui débondera peut-être le ciel pour tout un hiver humide; mais souvent le nuage se dissout dans l'éther diaphane.

Voilà pourquoi Sidi-bel-Abbès ne happe annuellement que 337 à 338 millimètres de pluie, pourquoi Sétif, Batna, Tébessa se plaignent souvent de la sécheresse.

Et de même, voilà pourquoi le Tell devient Steppe avant qu'on ait gravi les derniers monts qui lui ferment le Désert. Ainsi, au midi du Dahra, montagne qui verdoie dans ses vallons septentrionaux, le val du Chéliffest une sécheresse enflammée. Ainsi encore, derrière le Jurjura, qui a sur son versant du nord les plus frais jardins qui se puissent rêver, et non loin d'une ville ' chaque an visitée par 982 millimètres de pluie, le val de l'Oued-Sahel a des hivers à demi sahariens, et mainte plante désertique y croît. De même les djebels que fend le Roumel dans le pays de Constantine séparent nettement un Tell absolument Tell d'un autre Tell qui ne l'est guère qu'à demi et qu'on peut presque traiter de Steppe. Enfin, au midi des monts souk-arhasiens, mouillés et sylvestres du côté de Borée, l'alfa commence; et l'alfa, c'est la plante caractéristique du Plateau sec.

Si l'Atlantide française bordait par des plaines la mer qui brame au vent, si des collines basses terminaient à l'horizon ces plaines, et qu'il y eût après ces collines basses, de degré en degré, des coteaux plus hauts tendant vers un Atlas de fond du Tell, vers un grand dominateur de tout le pays, l'Algérie ne connaîtrait pas les hivers secs qui font de sa terre un plancher d'airain, tandis qu'un automne un peu humide, suivi d'un hiver mouillé, puis d'un printemps à demi pluvieux, rend aux vallées la fraîcheur qui valut à ce rivage africain le nom d'EI-Khadra, « le Verdoyant », donné jadis par les Arabes de la première invasion.

L'égoïste Sahel confisque donc à son profit le verdoiement du Tell algérien.

Page 1