V. — OLARANSÉNIS
I. De la Porte du Chéliff à l'Ouaransénis. — A l'ouest de la cluse le mont se lève en raideur. Boghar, qui la domine, règne de 400 à 500 mètres sur l'oued, qui n'est certes pas ce qu'elle Aoil de plus beau, car cet allier bourg contemple des djebels en foule et vers le midi toute une immensité chauve et chaude, avec monts isolés, lignes bleues, nobles profils. Comme on l'a dit, Boghar est le Balcon du Sud; c'est aussi le Cap de la Falaise.
L'Atlas, donc, s'élève rapidement, prodigue au nord en torrents constants attirés par le ChélilT tellien, tandis qu'au sud sèchent les oueds appelés par le Nahr-el-Ouassel, qui est l'une des deux branches du Chéliff des Steppes; le Chéaou, Erhaou, Achaoun (1804 mètres) commande Taza, séjour aimé d'Abd-el-Kader; il s'y croyait hors d'atteinte, par delà le toit entre Culture et Pâture, ce cavalier qui, monté sur sa buveuse d'air, disait avec mépris : « Vous, les Houmis, que Dieu maudisse, vous suivez les chemins comme les muletiers; et quand votre pesante armée bivouaque au campement que je viens de quitter, elle n'y trouve que de la cendre et des puces ». Mais on le chassa de Taza dès 1841.
Plus à l'ouest, une jeune ville à souvent neigeuse altitude, Téniet-el-Hâd, doit le début de son nom, qui dans l'usage courant est son nom tout entier, à sa situation sur un passage entre les vaux du Xord et les plateaux du Sud : Téniet veut dire le Col, et Téniet-el Ilàd, le Col du Dimanche, terme elliptique pour Col du Marché du Dimanche. Dans son voisinage, une grande forêt de cèdres millénaires prouve l'élévation de la sierra, puisque ces patriarches de la sylve algérienne dédaignent de braver les siècles, la neige et la foudre aux altitudes basses qui préfèrent les chênes; et. en effet, le Ras-el-Prarit s'élance à 1787 mètres, face à face avec l'Ouaransénis dont le sépare un monde confus de précipices.
IL L'Œil du Monde. — Moins haut de 300 et quelques mètres que le Chélia d'Aurès et le Lalla-Kliédidja jurjurien, le pic de l'Ouaransénis, Ouanséris, Ouanchérich, Ouarsénis (1ÎI8.') mètres) a donné son nom, qui est berbère, et qui veut dire : « Rien de plus haut », à un massif que se partagent les provinces d'Alger et d'Orau; massif qu'aucun volcan n'habilla jamais de rouge, de noir, de gris cendré. S'il ressemble à notre Cantal, vêtu de basalte et de lave, c'est par l'harmonieuse diramation de ses vallées autour de son pic central, piton calcaire qu'on appelle Œil du Monde, de ce qu'il voit tout, puisque de partout en l'admire. C'est un pic splendide; vu de Miliana, du Zaccar, de l'Oued-Fodda, de mille et mille cimes, il a toute la fierté d'un dominateur de l'espace.
Tous les torrents de l'Ouaransénis tendent vers le Chéliff d'amont ou le Chéliff d'aval, mais peu l'atteignent en toute saison. Abondants et clairs dans les sillortsde la montagne, ils jaunissent, ils filtrent, s'évaporent dans la vallée où le voyageur qui les franchit ne voit d'eux qu'un lit
sec entre des berges de terre, et parfois une eau sans fraîcheur et sans courant; mais, si l'on remonte longtemps ces fossés desséchés, arrivé dans le cœur de l'Ouaransénis, on les trouve bruyants de cascades. Ainsi lorsque, en amont de la poudreuse Orléansville, on traverse rOued-Fodda on n'aperçoit point les flots argentés que promet ce nom arabe, souvent même pas d'eau trouble dans la tortueuse tranchée taillée par ses crues à travers l'alluvion de la vallée du €hélifT; mais qu'on le remonte dans le djebel, à quelques kilomètres plus haut il coule toujours, «t à dix ou douze lieues en montagne il roule 780 litres par seconde en été.
L'Ouaransénis ne semble point avoir reçu de colonies latines; à peine çà et là, dans le bas, ■quelques postes pour tenir le Maure en respect. De même, à peu près entièrement indigène «ncore, il n'a guère pour monticoles que des Berbères, Hous ou presque tous acquis aujourd'hui par la langue arabe. On ne les a pas soumis sans peine, et ils ne se croient pas domptés pour toujours. Eux aussi, comme tant de Kabyles, tant d'Arabes, tant de nomades, ils attendent le Maître de l'Heure. Devant cet élu de Dieu, les Roumis fuiront comme la hyène et le chacal. Sidi- Abd-el-Kader-el-Djilani, à qui l'Œil du Monde est consacré, ne souffrira pas longtemps que l'Infidèle commande.