I. — LES OUEDS ALGÉRIENS
Les rivages septentrionaux du Tell sont hauts et déchirés. Çà et là seulement quelque plaine y continue vers le sud la ligne de la mer au repos.
Partout ailleurs, même aux bouche des fleuves, presque toutes simples brèches de ce mur, le sahel dAIgérie est une côte de fer, avec des ravins enveloppant de petits paradis ombreux, au bord de leurs sources, dans leur profondeur ignorée.
■ Pour user du dialecte normand, c'est presque toujours par une valleuse que les oueds de l'Atlantide arrivent à la Méditerranée, sauf sur la rive orientale de la Tunisie, qui n'a ni monts, ni falaises; d'ailleurs, la Medjerda franchie, les sahels de Tunis ne montrent aucun fleuve digne de ce nom.
Les oueds algériens non plus n'en sont guère dignes; mais, comparés aux oueds du littoral de Sousse et de Sfax, on peut presque dire : « Voici des Amazones ! »
Dès qu'il a cessé de pleuvoir, ces Amazones cessent de couler; ils ne « fluent » plus, ils ne sont plus fleuves, ni rivières; à peine si l'on peut les appeler ruisseaux; tout cela dans le bas et plat pays, car le djebel a ses torrents toujours vifs. -
Plus d'un n'arrive presque jamais à la plaine ou ne l'atteint que pour filtrer bientôt en terre entre les tamaris et les lauriers-roses.
Ce qui leur manque, c'est de croître. Us reçoivent beaucoup d'affluents par une foule de ravines, mais ils n'en gardent point les eaux.
Sauf dans le mont, il n'y a guère en leur lit que l'onde que vient d'y verser quelque source ou quelque ruisseau. Et bientôt cette onde-là disparaît, bue par les fissures du sol poreux, par les racines de la rive, l'ardeur du ciel, l'avidité des jardins et des prairies.
On peut dire que les oueds algériens meurent mille fois et revivent mille fois; ils renaissent
ALGERIE ET TUMSIE.
à chaque confluent, mais n'ont jamais la force de grandir, excepté quand les pluies, les neiges fondantes, les orages leur donnent pour quelques heures des flots croissants de l'amont à l'aval. Chacune de ces renaissances est généralement pour eux l'occasion d'un nom nouveau; car c'est une habitude commune aux peuples arabes de changer à chaque instant le nom d"un pued : quand il recueille un affluent ; quand sa vallée s'élargit, se rétrécit ou change d'aspect ; quand ses bords s'ombragent de tel ou tel arbre ; quand ses eaux sont franchies par un gué ; quand il passe près d'un rocher, d'un campement, d'un marché, d'une chapelle ; quand il e-st rapide ; quand il dort, quand il forme un gouffre; quand il s'épanche en marais; quand il frôle un
Le lit tl'iin oued du Tell algérien. (D'après une photographie prise dans la vallée de la Seybouse et communiquée par
M. Puinssot.)
champ de bataille; quand il boit les eaux d'une source chaude, d'une source froide, d'un aïn ferrugineux, d'une fontaine salée ; quand il prend une nouvelle couleur par suite du passage dans un autre terrain ou du confluent d'une rivière autrement teintée; quand les parois de son lit sont rouges, jaunes, blanches, noires ou grises, etc., etc.
Un jour les sources, les grands ou petits barrages, les citernes recueilleront pieusement l'eau des orages et transformeront cette Afrique d'airain. Sur ces terres durcies par la chaleur, l'eau créera des jardins, les vignes fleuriront sur des versants maintenant décharnés, la forêt reverdira. Jadis, conte la légende, on pouvait aller de Tanger à Tripoli sans voir de soleil; il serait plus facile aujourd'hui de faire ce voyage sans trouver d'ombre.
A grandes lignes le littoral du Tell français a quelque peu plus de 2000 kilomètres. Il donne sur la Méditerranée, simple golfe qui communique avec l'Atlantique parle détroit de
LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGÉRIEN. 121
Gibraltar. Sans le grand courant qui verse par ce goulot le flot vert de la mer de Bretagne dans le flot bleu de la mer d'Alger, nous verrions sécher peu à peu le lac qui sépare les.deux Frances ; si la nature soudait le promontoire de Tarik à la côte africaine par la lente poussée des siècles, la Méditerranée descendrait au-dessous du niveau des Océans comme est descendue la Caspienne.
Insensiblement elle abandonnerait ses merveilleux rivages, bien qu'elle boive l'Èbre, le Rhône, le Pô, les torrents italiens, des rivières allemandes, thraces, grecques ou macédoniennes et les Ak-Sou et Kara-Sou de l'Asie turque, et le Nil, et la rivière amère de Stamboul, le Bosphore où passent à la fois le Don, le Dnieper et le Danube.