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II. — DE LA TRIPOLITAINE A GABÈS

I. Du Ras Adjir à Zarzis. — Au Ras-Adjir la France africaine se sépare du pachalik turc de Tripoli sur une plage déserte, sable saharien ou pierre saharienne. Derrière ce rivage il y a d'autres rocs, d'autres sables, des lagunes salées et des lits secs de torrents.

Au nord-ouest et non loin de ce cap frontière, deux langues de terre effilées vont à la rencontre l'une de l'autre, mais elles ne se rejoignent pas; entre les deux un passage mène la mer extérieure dans la bahira des Bibans, qui est un golfe sans vagues.

Cette bahira n'a guère de profondeur ; encore moins le lac du Chamelier, la Sebkha Bou- Djéniel, qui communique à l'occident avec la petite mer des Bibans et reçoit l'Oued-Fessi. Lac, fleuve, sont ici des mots qui ne veulent dire ni lac, ni fleuve. Entre ses rivages plats, dans sa lumineuse étendue, le lac du Chamelier se creuse rarement en gouffres capables de noyer le chameau, et seulement quand les torrents du pourtour pressent dans leurs flancs l'eau d'une énorme nue crevée par hasard; alors et rien qu'alors l'Oued Fessi rafraîchit les pierres de son lit; il coule et la sebkha mêle un peu d'onde à ses sables, à ses .sels et à ses fondrières.

Semblable au lac du Chamelier, la Lagune du Sel, la Sebkha el-Mélah, coaforme aux indications de son nom, peut plaire aux sauniers, mais le batelier et le pêcheur n'en ont cure. Dans ce « Léman » de 20 kilomètres de long sur o à 20 de large, il y a moins de flots que dans tel laguet des Alpes franchi de bord à bord par le caillou lancé d'un bras vigoureux. Une mince langue de terre qui a sa racine à Zarzis l'isole de la Méditerranée.

Zarzis, l'antique Gightis, qu'on retrouve à des ruines, a devant elle une mer où l'on pêche

l'éponge; autour d'elle des oliviers, des figuiers, des amandiers et les palmiers qui conviennent

à ce ciel d'Orient. A sou occident, la Méditerranée entre en eau vivante dans le continent par la

Bahira de liou-Grara, vaste baie assez profonde pour que d'aucuns y aient prévu des arsenaux,

des forts,' des flottes, une nouvelle Bizerte, une gare terrestre et marine du chemin de fer

transsaharien. De fait, c'est un golfe garanti des vents du nord, à 3 ou 4 kilomètres seulement de

distance, par la grande Ile tunisienne de Djerba.

II. Djerba. — Djerba, l'île majeure de l'Atlantide française, n'a pourtant que 64 000 hectares

entre 110 à 120 kilomètres de côtes plates. De forme hésitante entre le carré et le trapèze, elle s'allonge sur 28 kilomètres avec largeurs de lo à 2o. La plus hante colline arrive à 36 mètres seulement; et autour d'elle la Méditerranée n'a point de profondeur à marée basse.

Il y a lieu de parler ici de marée, et c'est même sur le littoral de Djerba que la mer latine et grecque atteint sa plus grande hauteur de flux. Elle peut monter ici de .3 mètres, et, non loin de là, de 2 mètres dans la Petite-Syrte, sur les plages de Gabès, elle qui partout ailleurs ne s'enfle qu'invisiblement.

Mais la respiration des flots ne s'élève point en buées dans l'air djerbéen, la nue fond dans les

flammes du ciel, et la

I*hjto de M. LIcaamoiit.

(llivier millénaire, à Djerlia.

pluie ressuscite rarement les oueds de l'île.

Le pont n'est plus qui sous les Romains menait de l'île, alors appelée Meninx, à la terre ferme par-dessus 6 000 mètres de détroit, comme un pont de Chalcis entre une autre Eubée et une autre Ilellade sèche et barbare. En ce temps-là c'était une île de plaisance où les continentaux habitaient des villas; on y rêvait sous le palmier, sous l'olivier; le lotus y croissait et son fruit, merveilleusement doux, faisait oublier toute patrie qui n'était pas Meninx, surnommée pour cela même le pays des Lotophages.

Pliolo Gobillot, Tunis.

Entrée <rHoumt-Souk {île de Djerba), en venant du débarcadère.

LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGÉRIEN

Le lotus en a disparu, ou du moins on ignore quel fut cet arbre au fruit hyperbolique ' ; mais la palme abrite toujours les Djérabas dans leur île, qui rappelle Malte par l'admirable emploi d'un sol dur, altéré, demi-stérile. Djerba est autant que jamais olivestre, et l'on y boit un vin qui plus encore que le lotus est le père de l'oubli.

Comme race, les 2!) 000 Djéraba sont des Berbères ; comme langue, des berbérophones parlant un dialecte qui a de grandes afflnités avec le langage de certains ksours du Sud Oranais ainsi qu'avec celui des Rifains et des hommes du Sous, en Jlaroc.

Ils sont Musulmans, mais d'une secte hétérodoxe, celle, à laquelle se rattachent aussi les Mozabites; comme eux, on les nomme des « Cinquièmes » parce qu'ils sont en dehors des quatres doctrines officielles de l'Islam. Comme eux • également ils s'en vont,

trop pressés sous leurs oliviers et leurs dattiers, vers les villes de commerce de la Tunisie, de la Tripolitaine et jusque dans l'orient lointain, qui est Stamboul, Masr, où le Nil reflète des palmiers et des pylônes.

Chez ces étrangers haïs des Djérabas, parce que l'on s'abomine de secte à secte, fait fortune qui le peut, pour revenir s'il le peut à un des milliers d'enclos pierreux qui divisent l'aire de Djerba, ou à l'un des « houmts » qui sont des bourgs de l'antique « Lotophagie »'. Djerba n'héberge encore que peu de Français et d'Italiens, mais beaucoup de Maltais y demeurent et, cela va de soi, beaucoup de Juifs, experts en tout commerce.

Dans le désert au sud de Gabès.

1. On prétend que c'était une espèce de jujubier, a. L'Egypte.

III. Monts des Troglodytes. — En remontant les sillons sans eau qui finissent aux rives syrtéennes, on arrive à une montagne chauffée à blanc par le soleil, montagne d'environ 7S0 mètres qui va vers le sud le plus ardent pour s'y nouer aux hamadas sahariennes sur le chemin de Ghadamès, de Ghat et de Mourzouk. Très colorée, très dorée, très taillée, elle a des bourgs fortifiés et, en grand nombre, surtout chez les Matmatas, des villages troglodytiques creusés dans l'épaisseur d'un calcaire tendre.

Vue du bourg troglodyte de Medenine.

Un peuple d'une trentaine de mille hommes règne sur ces grottes, ces falaises, et sur les pâturages que suscite la pluie du printemps; peuple resté berbérophone; ce qui est une rareté dans la Tunisie, le pays le plus arabisé du Maghreb; d'ailleurs nombre d'entre eux s'expriment bien dans la langue du Livre, et beaucoup en français, car l'émigration prélève ici sa dîme : beaucoup de ces ksouriens, troglodytes ou non, vont tenter le sort dans la ville arabo-française de Tunis, encore plus arabe que française, et dans une cité moindre, à Bône, déjà bien plus française qu'arabe.

Ce que montre le littoral de la frontière de la Tripolitaine à Djerba, il le montre également

LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGÉRIEN

<le Djerba jusqu'à Gabès — une mer éblouie de soleil, comme l'est aussi la terre; une plage basse où monte à peine une humble marée et que prolonge parfois une lagune salée presque de niveau avec le haut flot; pas de protubérance vigoureuse du continent dans la Méditerranée ; point de ports, même des plus mauvais; des bouches d'oueds qui peuvent cracher un orage, mais dont nulle ne termine une de ces rivières où l'eau continue éternellement

ife-ii.i«as.-

Oa^ii de IJjai-a.

l'eau ; des champs d'alfa, preuve de la sérénité des cieux, et quelques palmiers, témoins du climat; pas de maisons des hommes, même fort peu de tentes ; et vers l'horizon violet, les monts criblés de cavernes.

Oasis de Menzel.

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