‹ Algérie et TunisieChapitre 66 sur 107 · Berbères et latines · texte numérisé non relu

Berbères et latines

longs jours, mais jamais assez pour qu'il n'en tombe plus de flots : le pays est supérieur à I 000 mètres, il est pluvieux, et sa roche ou sa sous-roche c'est la craie. Elle s'appelle d'abord Oued-Tifech, d'après un site de ruines, Tifech, qui fut la Tipasa romaine, à 9o8 mètres au-dessus des mers, — Tipasa de l'Est, par opposition à la Tipasa de l'Ouest, autre ville latine ou latinisée d'où l'on allait en une petite journée de marche à Julia Caesarea, la capitale d'une des Maurétanies.

Elle serpente en un val fécond, puis dans une gorge où elle rétracte tellement sa coulière qu'on y retiendra 95 millions de mètres cubes derrière une digue de 30 mètres, si l'on se décide jamais à suspendre une pareille menace sur les plaines d'aval. Elle passe ensuite sous le nom d'Oued-Hammimin, dans l'ample plaine des Sédratas où se traînent des affluents sans énergie qui souvent s'arrêtent en chemin; l'un d'eux fut'pourtant jadis la vraie tête du fleuve, quand il emportait vers le nord les eaux du grand lac dont le temps desséchant a fait la sebkHa des Plaractas, que nous appelons communément le Tarf d'Aïn-Beïda. Ce marais salé n'était pas alors tel que sous nos yeux; des torrents de l'Aurès, plus haut et plus fontainier qu'à cette heure, ne cessaient de l'emplir, et une rivière pure de l'exonder. Le lit du déversoir a disparu; deux pentes contraires l'ont remplacé, l'une au midi vers la lagune, l'autre au nord vers la Sejbouse; mais la vallée d'union est manifeste encore entre le massif du Sidi-Rouis et la montagne d'Aïn- Beida. Plus bas, le jeune fleuve se nomme Oued-Cherf, jusqu'à la rencontre du Bou-IIamdan; là il devient la Seybouse.

VI. Hammam-Meskhoutin. — Piètre ruisseau que ce'Bou-Hamdan qui, dans son cours supérieur, est l'Oued-Zénati, dont on dirait un rio de Castille, car il va louche et rare entre les collines pelées d'un plateau bon pour la céréale, la sèche pâture — et la vigne, sauf les gelées tardives.

Passé à la dignité de Bou-Hamdam, il est plus gros en crue, non plus bel en étiage, mais le Taya, montagne encore par endroits olivestre et sylvestre, s'élance de sa rive gauche, et près de sa rive droite il a les merveilles de Hamman-Meskhoutin ou Bains des Maudits — Bains des Maudits d'après la légende; et Bains des Bénis, parce que leurs eaux, ferrugineuses et salines, très calcaires, extrêmement thermales, guérissent les dolents: non certes tous, mais beaucoup. Le calcaire des sources presque bouillantes (jusqu'à 95 degrés) s'y concentre en immenses dépôts de travertin. A mesure qu'elles élevaient et obstruaient 1' « œil » de la fontaine, ces sources se déplaçant toujours par suite de la plasticité même de leur dépôt, ont, de siècle en siècle, rempli des ravines, dressé des murs de tuf, bâti des cônes de 3, 5, 8 et 10 ou 12 mètres de hauteur, jusqu'à la limite de leur force ascensionnelle.

Elles ont splendidement montré leur puissance de lapidification dans tout le fond d'un cirque de 3 000 hectares; elles la montrent encore aujourd'hui, mais diminuée par l'âge, à la grande cascade pétrifiée et toujours pétrifiante du plus fort ruisseau brûlant qui jaillisse ici de la profondeur du sol « infernal ». L'onde fumante tombe de 10 mètres en une cataracte qui est flot

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clair sur marbre diversicolore ; chaque goutte accroche en sa. chute à la paroi dont elle glisse son grain blanc de neige ou d'argent et sa molécule rouilleuse, rose, violette ou teintée de gris, de bleu, de bleuâtre. Les Romains recouraient à ces fontaines, leurs Aquae Tibilitanae, leurs Eaux de Tibili, d'après une ville dont quelques débris parsèment le site d'Announa, dans la montagne voisine.

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Cascade pétrifiée de Uammam-el-Meskhoutin. (D'après une photographie de M. Neurdein.)

A Meskhoutin on est déjà dans le bas pays et Guelma, la première cité riveraine de la Seybouse, a son assise à 244 mètres seulement, non loin du lieu qu'occupait au pied de la Mahouna la ville carthaginoise de Calama, devenue plus tard romaine avec toute l'Atlantide, — mais restée phénicienne de langue durant tout le temps de la domination des Latins, et même au delà. — Ainsi le nom de Guelma remonte à l'antiquité noire. C'est près de Guelma qu'arrive au fleuve le ruisseau thermal d'Hammam-Berda, né d'une belle fontaine, à côté de ruines romaines, aux environs du bourg français d'Héliopolis.

VII. Le lac Fetzara. — En aval de la conque de Guelma, vigne et verger, le val seybousien se serre aux gorges du Nador jusqu'à contracter la rivière en un lit facile à franchir pour les ponts d'une travée ou de deux à trois petites arches. Enfln, après avoir effleuré la racine du djebel des Béni-Saiah, le fleuve voit s'éloigner le mont de droite, le mont de gauche. Alors s'ouvre en immense expansion la plaine bônoise, non encore affranchie des marigots croupissants, des lagunes empestées et de la fièvre meurtrière. Mais aussi nul fonds d'Algérie n'a planturosité supérieure : Bône se loue de sa campagne autant qu'Alger de sa Métidja.

De la gauche du fleuve au Fetzara, pas d'escarpement, pas même de relief garantissant la plaine et ses monts de rebord contre lesfermentements dudit lac-marais, qui a 12 700 hectares d'une onde immobile, là même où passaient et repassaient jadis les vagues turbulentes. Sans aucun doute la mer Méditerranée habitait ici, et lEdough en était le brise-lames au nord. A la place des gouffres d'antan, le lac n'a plus que six, sept, huit pieds au milieu et, tout autour du creux central, des fanges où le flamant pèche du bout de son bec, du haut du perchoir de ses jambes grêles.

Heureusement qu'à force d'alluvions le Fetzara s'est peu à peu hissé à pfus de 10 mètres audessus de la Méditerranée, altitude plus que suffisante .pour vider le lac-palus : ce qu'on se propose de faire, et nous aurons bientôt une autre Boufarik sur ces fonds empoisonnés.

Qn prétend qu'une station romaine. Ad Plumbaria, ressort encore par quelques bouts de murs au plus épais de la vase du lac. Si ces murs sont bien des murs et s'ils parlent de Rome, il s'ensuit que le Fetzara ne naquit pas directement de la Méditerranée, par. dissociation, mais qu'il s'amassa petit à petit par l'eau des oueds dans le plus bas de la terre qui avait succédé à la mer.

Ad Plumbaria, c'est Plombières, le Gîte au Plomb. Pourtant ce n'est pas le plomb qu'on tire de la montagne de l'Edough, près du rivage septentrional de la mare. C'est le fer — un fer très pur, très fort, égal, dit-on, aux plus résistants de la Suède; il s'extrait, il s'extrayait plutôt des célèbres mines de Mokta-el-Hadid, gîte en une voie d'épuisement.

VIII. Bône. — Bône est la reine coquette, fière, ambitieuse de son golfe, qui a 40 kilomètres d'ouverture. Dotée dès maintenant d'un vaste avant-port et d'un port qui n'est pas autant que plusieurs en Afrique un insolent défi à la nature, elle a comme Philippeville, et plus que Philippeville encore, l'avantage de régner sur un Tell plus vaste que celui d'Alger ou d'Oran.

A mesure qu'on s'éloigne de la borne du Maroc, à mesure qu'on se rapproche de celle de la Tunisie, la largeur delà terre choisie s'accroît. De Bône on arrive au Sahara sans que les Hauts Plateaux sur lesquels on chemine cessent réellement de faire partie du Tell ; et avant que de la cime d'une dernière montagne on aperçoive les immenses bas-fonds du lac salé de Melrir, cuvette saharienne, la route est presque deux fois plus longue que de Nemours, d'Oran, de Ténès ou d'Alger à la ligne ou l'humidité du Tell fait place à la sécheresse des Steppes.

Hippone, la punico-romaine dont Bône la française hérite, était surtout une ville de coteau,

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tandis que la « cité des Jujubiers » — c'est le nom arabe de Bône — tend de plus en plus à devenir une ville de plaine.

Elle montait avec les pentes de la colline au pied de laquelle la Seybouse entre au giron de la mer; mais sans être un traîneur de terre aussi puissant que le Bagradas, le fleuve Ubus dépouille en ses crues la montagne et il en jette les sables et les argiles aux deux rives de son

Bône. Vue générale. (D'après une photographie de. M. Neurdein.)

embouchure. La Seybouse a donc, l'âge aidant, poussé petit à petit vers le nord, par le comblement de l'eau profonde, le port d'Hippo Regius jusqu'aux roches édoughiennes qui préservent l'anse de Bône des vents de l'ouest et du nord-ouest.

Ruines indistinctes, à l'exception de vastes citernes que remplissait un aqueduc partant de l'Edough, Ubba. Hippo Regius, Hippone couvre environ 60 hectares de plaine et de mamelons, à la gauche du fleuve. Moins effacée que Carthage, il ne reste guère d'elle en somme que des blocs, des tronçons rougeâtres et des semis de vieilles pierres, solitude et silence auprès du brouahaha de la jeune cité.

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