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Sinus Numidicus des anciens

LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGÉRIEN. 173

quelque temps Oued-Sanhadja; et Sanhadja, Sénadja, c'est la corruption du nom anciennement très glorieux de Zanaga qui désigna l'une des grandes nations de la race berbère, un peuple, une tribu si l'on veut, qui conquit, domina, fonda des royaumes que dans notre ignorance nous prenions pour des empires arabes, car nous étions habitués à reporter sur les Agaréens toute la gloire qui revient aux Zanagas. aux Kétamas, aux Zénatas, les trois antiques sous-nations du peuple des Numides.

La dune éventrée par l'embouchure de ce fleuve de 100 kilomètres, qui a pris le nom définitif d'Oued-el-Kébir, est tantôt nue, tantôt boisée; elle finit où commence le Djébel-Filfila, très pittoresque mont de marbre statuaire haut de 561 mètres. Les Romains y taillèrent la roche en de grandes carrières; peuplant leurs voies, leurs villas, leurs temples et portiques, des blanches images des dieux et demi-dieux, des génies, des héros, des adolescents, de tout ce qui est « céleste » et de tout ce qui est beau, gracieux, jeune, vénérable ; amis du marbre pour les colonnes, les monuments, les tombaux, les urnes, les ornements, les aiguières, ils livraient au carrier toute belle pierre marmoréenne de leur empire, qu'elle eût ou non blancheur d'albâtre et qu'elle fût opaque ou translucide.

Le Fillila plonge à pic sur une mer sans estran qui le pénètre en criques innombrables, petites calanques où le vent du nord brasse terriblement la vague. C'est une « côte de fer » comme il en est tant dans la patrie du Numide et du Maure. Au delà de ce promontoire que les corailleurs ont baptisé du nom de Cap Vert, terres basses, dunes et plages précèdent l'embouchure du Saf-Saf et la jeune cité de Philippeville.

Qui dit en arabe : saf-saf dit, en français : peuplier. L'Oued-Saf-Saf (100 kilomètres) est donc la Rivière aux Peupliers. Composé par des monts de 1 000 à 1 200 mètres, il a rassemblé les ruissellements, les suintements et sources d'une conque de 30 000 hectares lorsqu'il arrive à l'étranglement de Kalaat-el-Haïdj. Là, entre deux coteaux d'un calcaire très dur, il n'a de rive à rive que 23 mètres d'écartement à la racine du rocher, et 164 mètres à la hauteur de 42; cette élévation de dôme de haute cathédrale serait celle du barrage construit en ce lieu pour le bien-être des campagnes du val inférieur jusqu'à la mer : eau retenue, 22 millions de mètres cubes. Mais probablement qu'on ne la retiendra pas; maintenant on se défie des barrages-réservoirs; puis on les voit si peu durables, à cause du comblement par les alluvions. Des jardins maraîchers, des orangeries, des vergers, des vignes mènent ce petit fleuve dans la banlieue de Philippeville; il se perd en mer à 2 kilomètres à l'est de cette jeune cité.

III. Philippeville. — Philippeville n'a que soixante-dix ans, mais son site fut immémorialement habité.

C'est de Bône qu'on manqua, puis qu'on réussit la prise de Constantine. Or, de ce qui fut Cirta à ce qui fut l'IIippone Royale, il y a juste deux fois plus loin en ligne droite, que jusqu'à la plage du golfe Numide, et à travers un pays bien plus difficile, plus haut, plus froid en hiver. Pour doter Constantine d'un port d'embarquement moins éloigné que Bône, on acheta donc

à des Berbères, pour 150 francs, une ravine au bord du flot « numidiqu^ », très sauvage ici, rien ne l'abritant du nord ni du nord-est. On y traça les rues d'une « cité de l'avenir », de Philippeville, nommée de la sorte en l'honneur de Louis-Philippe I", roi des Français et chef d'une dynastie « constitutionnelle » qu'on présumait « plus durable que l'airain ». De même, pour glorifier les princes, jeune fils du roi, on appela des bourgs, des villages africains : Orléansville, Nemours, Aumale, Joinville, Montpensier.

Il aurait mieux valu profiter, à 4 kilomètres au nord-ouest, de l'abri de Stora, qui a l'avantage d'une montagne ardue, roche forestière depuis longtemps veuve descabrioleurs qui valurent à l'un de ses ruisseaux, à celui qui remplissait les citernes romaines, le nom d'Oued-Cheddi, c'està-dire de Torrent des Singes. Mais si cette montagne garantit la rade des vents du sud au nord par l'ouest, elle serre de trop près la mer; la place aurait manqué aux maisons, aux magasins, aux entrepôts; il aurait fallu tailler le djebel ou conquérir des terres sur la Méditerranée.

Le vrai port de Constantine, c'était Collo la berbère, à peine plus éloignée de Cirta que l'est Philippeville. Là, devant des monts sylvestres, gracieux ou sévères, l'art aurait aidé la nature; il ne l'aurait point forcée.

Dans la ravine acquise des indigènes, quelques gourbis étaient tout ce que la race de paysans qui survit à Rome en Atlantide avait su mettre debout, terre et branches, à côté des murs et monuments romains de Rusicada. bâtie elle-même sur la pierre de Rus-Cicar (Cap de la Plaine) ou Rus-Licar (Cap du Feu); noms phéniciens, comme tous ceux qui commençaient par Rus; ce mot punique signifiait cap, exactement comme l'arabe riis, — arabe, hébreu, chaldéen, syriaque, araméen, phénicien, carthaginois, tout cela c'est, au fond, la môme langue.

Un petit comptoir de commerce pouvait vivre ici dans le temps ancien, quand on hélait à force de bras les barques sur la plage ; alors toute rive, même inhospitalière, était capable d'un bourg de pêcheurs, de trafiquants. Il faut aujourd'hui des eaux profondes à l'abri des vents qui poussentau rivage. Etc'est l'inestimable présent que les Français ont faitau « Sinus Numidicus » ; ils y ont amorti la mer par une digue cyclopéenne de près d'une derai-lieue, devant le site de cette Rusicada. Par son port, par lui seul, Philippeville subsiste, mais il lui suffit à peine tant Constantine lui envoie d'hommes et de choses à destination de la France, et la France à destination de Constantine,

III. De Philippeville aux Sept Caps du Goufii. — La montagne de Stora fait partie d'un massif de gneiss, ossature du littoral jusqu'à l'embouchure du pittoresque fleuve Guébli. Le gneiss, ainsi qu'on sait, n'émet point de fontaines. Comment le ferait-il? Roche dure, l'eau glisse sur lui comme sur une cuirasse; elle ne pénètre pas en dessous. Or, pour qu'il y ait source, il faut que la pluie filtre dans la profondeur à travers terreau, sables, limons et graviers, ou qu'elle y saute parles trous, fosses, fuites, avens, entonnoirs, avaloirs, emposieuxde divers calcaires ou de diverses craies; puis il convient qu'une argile, une roche impénétrable l'arrête en sa descente nocturne, et que l'eau roule sur cette roche, sur cette argile jusqu'à une issue vers le jour.

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Cependant le gneiss ruisselle ici, dans tous les ravins, de même qu'après le gneiss, les laves du sahel de Collo; puis encore des gneiss et, au delà de ces gneiss, d'autres terrains. De Stora à à Djidjelli, de Djidjelli à Bougie, de Bougie à Dellis tout le long de la Petite Kabylie, puis de la Grande, les torrents et torrenticules murmurent ou tonnent toute l'année ainsi qu'en Verte France, par suite de l'abondance des pluies. Durant les douze mois de Tannée, ce littoral reçoit rarement moins de 1 000 millimètres d'ondée céleste, et parfois il en obtient plus de 1 300. Chez nous pareillement, le Limousin, pays de texture compacte sous un ciel imbrifère, envoie des rivières vives à tout son tour d'horizon.

Par delà le Guébli Collo ne compte plus ses jours tellement elle est vieille. Sous le Punique elle Amendait sans doute comme aujourd'hui des grains, des huiles, des bêtes, et parfois des peaux; sous le Romain elle fut habile à plonger les étoffes dans la couleur de pourpre; maintenant elle pêche et sale le poisson. Collops Magnus, Chullu, Chulli municipium, Minervia Chullu, Collo si riche en noms sous les maîtres du monde, tient d'une des courbures de son haut sahel ce que n'avait pas Philippeville. ce qu'avait très peu Stora, un port petit mais sûr. Elle était restée jusqu'à ces dernières années une bourgade entièrement indigène, comme l'étaient aussi Mila, Mazouna. Frenda, toutes cités arabes ou kabyles que l'élément nouveau commence d'envahir. Il y a de l'argent, du plomb, du mercure dans son djebel vêtu de forêts; ses vallons sont fertiles, le pays charmant dans ses retraites bocagères au bord des ruisseaux, ou grand et farouche à la tombée des monts dans la mer.

Dès Collo l'on est dans les laves du Goufî et l'on y reste jusqu'à l'outre-mont de « Minervia Chullu », pendant une cinquantaine de kilomètres, sur presque tout le contour de la presqu'île trapue des Sept Caps. Sept caps, en ne comptant que les géants parmi ces promontoires, mais à vrai dire il y en a sept fois septante fois sept fois da,ns l'épanouissement contre-marin du Goufi, lequel est un « monte » dans le sens espagnol du mot, c'est-à-dire une forêt autant qu'une montagne; parmi ses arbres domine le chêne-liège.

Avant que régnât la France, il y avait ici comme un autre et plus grand Cap de Garde :

une nef s'y brisait, le Berbère goufiote assommait les matelots et les passagers, tant musulmans

que chrétiens, ou les réservait pour la vente s'ils étaient de bonne prise. Comme disent les

Bédouins lorsqu'une caravane tombe dans le piège qu'ils lui ont tendu, ou qu'un voyageur

inespéré passe par le sentier de l'embûche : « C'est le bien de Dieu », c'est-à-dire le butin

qu'Allah nous envoie. Donc, rien d'étonnant, pensait-on, si les pêcheurs, les matelots italiens

qui de tout temps fréquentèrent ces anfractuosités pour y décrocher le corail en eau creuse,

ont appelé les tentacules du Goufi, le Cap des Traîtres (Bougiaroni) ; or ce nom vient de l'arabe

Bou-Gouroum, les Cornes, les Promontoires. Durant cinquante années ce prétendu Cap des

Traîtres demeura la roche la plus boréale de l'Afrique française, par 37"6'20" — nous n'avions

pas encore l'inestimable Bizerte et les pierres stériles de la Galite et des Galitons.

D'ici à là fin de notre présente Atlantide le littoral fléchit au sud : d'abord peu, sinon localement, aux plages de golfe ou de baie tournées au sud ou au sud-est; Dellis n'est guère au

midi du 37" degré, Alger non plus. Mais, à partir des promontoires de Ténès, et plus encore au delà du lieu de la côte où se touchent les provinces d'Alger et d'Oran, l'infléchissement s'accentue; Monstaganem est au sud du 36° degré, et le bout de notre rive, là oii l'Oued- Adjeroud sépare lOranie du Maroc, est presque sous le 33" — soit depuis les Sebas Rous un recul de plus de 2 degrés vers le midi. Ainsi l'Afrique la plus septentrionale va des bouches de la Medjerda, ou, si l'on veut, des roches littorales de Bizerte aux précipices vertigineux des Sept Caps.

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