Vicier Hugo
LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGÉRIEN
coupoles, à Sidi-Abd-el-Kader-el-Djilani: quatre vieux trembles dont on dit que l'un servait aux pendaisons: deux figuiers; un palmier; les marais épanchés parle Bou-Chemla et autres oueds du prochain Atlas; le porc sauvage; la panthère, alors très nombreuse' en plaine, ainsi que son noble frère le lion dans les halliers de la montagne blidéenne. Voilà ce qu'était Boufarik à l'arrivée des Roumis.
C'est tout au plus si la prise d'Alger nous coûta plus dévies que l'assainissement du marais boufarikois. Sa boue fut impitoyable durant dix ans, sévère encore pendant dix autres. Le camp retranché sans lequel on n'aurait pu franchir la plaine ennemie, et d'Alger la maritime atteindre Blida, puis Médéa la montagnarde, fut moins le camp des jeunes soldats que l'hôpital des délabrés, et pour beaucoup la chambre de la mort; en 1838, la garnison, qui était de l 400 hommes, en envoya 1 3G0 à l'hospice. Quant aux colons, la fièvre, le typhus, la dysenterie les dévoraient aussi vite que l'aurait fait une épidémie grandiose de peste, variole confluente, choléra, vomito negro. Un mois d'octobre y consomma 48 personnes sur les 400 du village, et pendant l'an 1842 il y mourut 92 personnes sur 300.
Mais ces premiers colons do l'Algérie furent une race héroïque.
Ils tinrent bon contre l'ennemi tel-
lurique, plu^ mortel que les dragons de la légende qui sortaient.de leur caverne, la flamme à la gueule, le sang aux yeux, la mort dans les dents et les griffes, avec un battement saccadé de la queue, et qui dévoraient le peuple jusqu'à la prouesse du chevalier ou à la blanche descente de l'archange.
Ce n'était pas assez de marcher à sa fosse en tremblant de frisson, à la fois blême, vert et jaune, avec son visage dont on disait, à voir sa lividité : « C'est une figure de Boufarik! », au milieu de cette plaine de si terrible renom que les passants ne la traversaient pas sans se couvrir la face quand la destinée les appelait d'Alger à Blida par l'ossuaire de Boufarik. Il fallait veiller la nuit, faucher, le fusil prêt, et toujours regardant si les Hadjoutes' n'arrivaient pas en rampant
Plio'.o Nuuf'lcin.
lloute flux environs il'Alger.
1. Elle n'a pas tout à fait disparu du djebel métidjien, ni même de la Métidja, puisqu'elle habite encore la forêt du Mazafran.
2. Les Hadjoutes, tribu de la Métidja occidentale, saccagèrent la plaine jusque vers 1842.
dans les hautes herbes pour repartir au triple galop avec des têtes de chrétiens à l'arçon de la selle.
Voilà comment haletait Boufarik entre des agonies, des enterrements, des escarmouches, des batailles, des poitrines trouées, des nuques sciées, à la lueur de ses foins, de ses meules, de ses gourbis en flammes. Elle ne mourut point pourtant, la ville plus que chétive et dolente née en 1835 de trente-cinq masures de planches, de branches, de joncs et roseaux habitées par trente-cinq aubergistes, cantiniers, « mercantis » et petits ouvriers. Elle s'appela tout d'abord le Bazar. Puis on la nomma Medina-Clauzel, en l'honneur du maréchal qui gouvernait alors l'Algérie. — Quant à Médina, qui veut dire ville, c'est le mot arabe, cher aux Musulmans, qui désigne avant toute autre cité la « cité par excellence », Médine où le Prophète a son tombeau dans r « Inviolable mo.squée » d'El-Haram.
Ainsi colonisâmes-nous ici sans espoir, de 1835 à 1843. Après quoi, de 184a à 18oo on entrevit une espérance, car soldats et colons prenaient de moins en moins le chemin du cimetière. Enfm, à partir de 1850 les naissances vainquirent les décès; et maintenant Boufarik est la cité des platanes, l'ombreuse oasis, l'odorant verger, l'orangerie capiteuse; ce qui fut l'eau stagnante y est aujourd'hui l'eau courante versée par les canaux aux canalicules et par les canalicules aux rigoles.
Ainsi advint-il de toute la Métidja, partout malsaine quand nous y vînmes, campagne enflammée, air gorgé de miasmes, sol de pourriture, champs sournois qui promettaient la fortune et ne donnaient que la mort. Vingt, trente années ont mis le Jardin des- Hespérides à la place de la baraque des agonissants. Et ce jardin a 95 kilomètres de longueur de l'est à l'ouest, et 12 à 20 de largeur — 15 en moyenne — du sud au nord, du pied de l'Atlas au pied du Sahel.
III. Torrents de la Métidja : la Chiffa. — Le vivificateur de Boufarik, l'Uucd-Bou- Chemla n'est qu'un des moindres torrents de l'Atlas métidjien, lequel incline vers la plaine 206 000 hectares de djebels ravinés. Boudouaou, Hamise, Harrach. Mazafran, le dépassent en Jongueur, en aire et en volume.
Le Boudouaou passe au pied du Bou-Zegza; c'est la rivière de l'Aima. L'Hamise suspend 14 millions de mètres cubes pour le service de la Métidja orientale, à 7 kilomètres en amont du Fondouk : la hauteur du barrage est de 39 mètres ; si nous appelons ce torrent l'IIamise, c'est par abrévation et corruption d'Oued-el-Khemis, la rivière (du marché) du cinquième (jour de la semaine), la rivière du marché du jeudi. L'Harrach recueille l'Oued-el-Mocta, désigné pour abreuver Alger de son eau vive. Après avoir coulé devant le Hammam-Melouan, dont les eaux, presque aussi salines que celles de la Méditerranée, ont 39 à 40 degrés de chaleur, il entre en plaine près de Bovigo.
La Mazafran réunit trois courants d'eau : la Chiffa, le Bou-Boumi, l'Oued-Djcr. La Chiffa, c'est d'abord l'Oued-Ouzéra, qui laisse à gauche dans la montagne, à 300 mètres au-dessus de
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«on flot rapide, la paisible Médéa bâtie à 1)28 mètres d'altitude; mais, malgré sa proximité du torrent de l'Ouzéra, cette ville a son inclinaison vers le fleuve du Chélilî.
De par son altitude Médéa est un des meilleurs séjours d'été de l'Atlantide. Quand les prés y verdissent, que les jardins y fleurissent, on se croirait en Douce France, devant des vignes d'excellent vin, des ormes, des poiriers aux fleurs blanches teintées de rose. La ville elle-même ressemble aux villes de France; ce n'est point un bloc de chaux aveuglante avec maisons à terrasses, mais un ampithéàlre sombre aux tuiles rouges; en quoi elle est pareille à Constantine.
Devenue plus loin la Chiffa, ou plus exactement l'Oued-el-Chifa, la Rivière des Crues, elle se brise dans de beaux défilés, route normale entre Alger et 31édéa, c'est-à-dire entre le Nord et
Entrée des gorges de la Chiffa.
le Sud, le Littoral et le Steppe. Les gorges de la Chiffa sont désertes; elles ne l'étaient pas autant quand les singes y grimaçaient tout le long du jour; mais ils ont presque disparu des bois penchés sur les cascades du torrent; rarement on en voit gambader parmi les arbres ou sur les arbres; c'est qu'ils ont fui comme au long de l'Isser, dans le défilé de Palestro, par sainte horreur de l'homme et de ses villes, eux, les « hommes des bois ».
En Métidja la Chiffa reçoit l'Oucd-el-Kébir de Blida; pour mieux dire, elle le recevrait sans la soif indésaltérable des champs blidéens. L'Oued-el-Kébir est un torrent « délicieux » en une ravine profonde; son pur argent tombe en mille cascatelles, parfois si rapprochées qu'on ne sait si l'on entend celle de l'amont ou celle de l'aval. Il roule 150 litres par seconde en saison sèche, alors que la Chiffa se réduit à 250, et il pourvoit d'eau cristalline la toute gracieuse Ville des Orangers, « Blida' la Coquette », qui est jeune, africainement parlant. Loin de se croire
). En arabe, Blida, diminutif de Blad, signifie petite ville: c'est comme, à côté de Paris, la Villette.
antélibyehne, ou punique, ou seulement romaine, elle n'ignore pas qu'elle n'était au début du seizième siècle qu'un hameau de onze gourbis; elle ne devint bourgade que par l'accession de réfugiés andalous, puis de réfugiés valenciens :
On t'appelle Vi Mette.
Moi je te nomme Rosette.
Dans les f-'or^es delà Chiira.
Dicton populaire en Algérie, comme cet autre : Coléa la Sainte, Blida la « noceuse » et Médéa la riche. ^
Le Bou-Roumi sort du djebel de Médéa, de ces montagnes du A^ieil Atlas où, lors de sa première grande marche en avant dans le Tell, notre armée salua la France de vingt-cinq coups de canon. L'Oued-Djer descend du pays de Miliana et passe près des bains d'Hammam-Rira, les Aquaï Calidœ des Romains, sources salines ou ferrugineuses, 1res chaudes ou froides; les fontaines en sont bienfaisantes, les sites beaux, les horizons grandioses, l'air frais, salubre par l'altitude d'environ 500 mètres, aromatique par le voisinage d'une forêt de pins. La voie ferrée
Dans les gorges de la Chiffa : hôtel du Ruisseau des Singes.
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d'Oran à Tunis coupe et recoupe sans cesse l'Oued-Djer le long duquel elle monte de la Métidja au faîte d'Adélia; après quoi elle descend vers le Chéliff.
ChilTa toujours courante, Oued-Djer et Bou-Roumi, flots plus rares, égouts de la Métidja, ruisseaux impurs échappés des arrosages de Jîoufarik, tout cela forme le Alazafran ou l'Eau de Safran : rivière bien nommée, car elle est trouble, jaunâtre, en ses largeurs de 23 à 40 ou 30 mètres. Le jMazafran longe d'abord le pied méridional du tertre de Coléa, à la lisière de Ihumide forêt nommée d'après lui bois du Mazafran; puis, tournant brusquement au nord, il tranche la colline et divise ainsi le Sahel d'Alger en deux littoraux : le Sahel de la Rouzaréa, qui est trapu, et le Sahel de Coléa, qui est étroit; en tout 48000 hectares, grand vignoble et grand verger. Ce fleuve d'un bassin de 174 000 hectares ne tarit jamais; on estime son module à 4 ou 3 mètres cubes par seconde.