‹ Algérie et TunisieChapitre 75 sur 107 · XI. — D'ALGER AU CHÉLIFF · texte numérisé non relu

XI. — D'ALGER AU CHÉLIFF

I. D'Alger au Mazafran. — Nice a sa Corniche, route superbe fort au-dessus des flots, au penchant méridional des Alpes maritimes. Alger a sa Corniche aussi, au versant septentrional d'un mont qui n'est que colline ; mais la Méditerranée d'ici vaut la mer niçoise, et cette colline, la Bouzaréa, se plisse en ravins dont chacun est un petit monde profond : les villas de l'un ignorent les villas de l'autre; beaucoup ne voient que leur vallon, leur dais de ciel, leur pan de mer; celles des ressauts et des crêtes contemplent des bouts de rivage, des rochers, des calanques, l'infini des flots, la barrière des montagnes.

Edens où le bonheur, comme la douleur, s'amortit en contemplation; et cette contemplation est une béatitude. On y deviendrait un fataliste, un « Oriental », si la corniche d'Afrique n'était tournée au vent du Nord, à l'inverse de la Corniche de Provence. Le vent du Nord, toujours frais, toujours ailé, toujours subtil, presque toujours visible aux feuilles des arbres, aux frissons des eaux bleues du gouffre, réveille le rêveur inattentif à la fuite des jours; sa brise diurne ou nocturne est un renouvellement de l'être; sans elle on dirait dès la jeunesse, en ces lieux délicieusement énervants, ce que, même la vieillesse venue, on ne dit pas sous les climats énergiques : « Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus! »

Les villas y sont très nombreuses jusqu'à la Pointe Pescade, roche bouzaréenne qui ferme au couchant la baie d'Alger. Elles se font plus rares de la Pointe Pescade à la Pointe Caxine, promontoire dont le feu tournant illumine la côte. La mer, au franc Nord, y « houle » ; le rivage se .relève aussitôt en collines escarpées dont la hauteur diminue vite : d'abord 300 mètres, puis à peine 100 quand on arrive à la capitale des raisins de primeur, à Gu3^otvillè, bourg à la fois français, espagnol, italien, et voisin de quelques dolmens qui furent célèbres plus que de raison.

Quand on présenta pour la première fois à l'attention de la France les pierres antiques du tertre des Béni-Messous, les savants celtisaient incroyablement. Au grand bloc debout dans un

champ, à la dalle portée, à l'allée couverte, au renflement tumulaire du sol, à la chambre cryptique de la grotte, ils ne demandaient rien puisqu'ils savaient tout et que, voyants de l'antérieur, ils n'avaient qu'à fermer les yeux pour retrouver le premier passé des monuments frustes — les chênes vieux comme le mont, le gui sacré, la Jaucille d'or, les druides, la prêtresse inspirée, le soleil de la consécration ou la lune de la nuit inaugurale, et les prières, les rites, les formules celtiques, les incantations, les sacrifices. A présent que le druidisme n'absorbe plus sans raison la moitié du monde antique et depuis qu'on a trouvé par toute l'Algérie dix mille fois plus de menhirs et dolmens qu'il n'y en a sur le coteau des Béni-Messous, nul ne se soucie plus des pierres de Guyotville.

Au Ras Acrata le littoral se courbe au sud-ouest, le long de dunes basses, et sans autres rochers que ceux de la presqu'île mémorable de Sidi-Ferruch. A la bouche du Mazafran ces sables ,iinissent; une plaine étroite, puis un très mince e-stran suivent le pied du Sahel de Coléa.

II. Coléa : l'Obstacle continu. — Coléa ne se voit point de la mer, dont elle n'est pourtant qu'à 5 kilomètres. Elle a son penchant vers le Mazafran, qui frôle sa colline, et ses horizons vers le sud soleilleux, vers la Métidja, vers Blida toute blanche, qu'il semble qu'on toucherait de la main (malgré 18 kilomètres à vol d'oisau), et vers la lourde masse de l'Atlas. C'est un lieu saint, une petite Mekke. Fondée par des Maures andalous, celui qui dispose de l'espace et de la durée, Allah lui envoya Si-Embarek, qui fut un ouali, un bénissant et un béni, un père de singularités et de prodiges, maître de tout, sauf de sa vie et de sa mort. Sa tombe attira de nombreux pèlerins sous la koubba du bord de la claire fontaine, à la tête d'un ru qui court au Mazafran par le ravin du Cou du Chameau. Mort, ce chéri de Dieu n'a pas entièrement cessé de vivre, et il apparaît quelquefois durant les nuits d'orage sous la forme d'un lion noir, aux environs de son tombeau, à côté d'une mosquée, près d un cyprès et d'un palmier, deux arbres hauts et beaux — pourraient-ils ne pas l'être puisqu'ils germèrent, disent les contes, de graines apportées de la ville où dort le Prophète.

Le village littoral de Coléa, Fouka touche de près à l'endroit où « l'Obstacle continu » commençait au bord de la mer. L'Obstacle continu devait borner jusqu'à la consommation des siècles l'empire français de l'Afrique du Nord tel que le rêvaient les « aigles » qui, de Paris, fixaient le soleil levant d'Abd-el-Kader. Un vieux roi s'était écrié : « Il n'y a plus de Pyrénées! » Eux, ils disaient : « De cette plaine unie, nous ferons deux plaines à jamais désunies ». Le domaine qu'ils se réservaient avait 80 000 hectares ; il n'était point de ceux où ne se couche pas le soleil, comme l'empire espagnol ou l'empire anglais.

Le fossé commençait près de Fouka, sur la Méditerranée, momentanément sûre, puisque Abd-eLKader n'avait pas encore armé des fibustiers pour la course. Tout entier à la création d'une armée mi-régulière, il fondait des canons, dont l'un, du poids de 1 440 livres, porté par un Nègre athlétique; mais l'Unique, le Plus grand, l'Incomparable ne lui dirait-il pas un jour : « Tente la Mer ; elle est à moi comme la Terre ! je te la donne ; je te la redonne plutôt. Vous

LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGÉRIEN

l'aviez, ù vous, les Vrais Croyants, il n'y a pas cinquante années encore, quand vos reïs', vainqueurs des Roumis, cinglaient vers Alger la Grande sur des bateaux emplis de chrétiens à la chaîne. »

De Fouka, le fossé de l'Obstacle continu, creusé du nord au sud, gagnait le pied de l'Atlas de Blida par une ligne brisée de 30 kilomètres de long, que de 300 mètres en .oOO mètres garan-

Blida : vue générale.

tissait un fortin. Ceci pour l'est; à l'ouest, l'Obstacle n'avait que 16 kilomètres, de la Maison Carrée à la base de la montagne. Fortins de l'est, fortins de l'ouest, fortins du sud, fortins de l'enceinte spéciale de Blida, la France eut la bonhomie de dresser ici 91 Gibraltars contre le Numide indompté. Pour ne dépasser en rien la vérité,. il faut plutôt dire qu'elle en aurait dressé 91 si l'œuvre enfantine avait été achevée. Elle ne le fut pas. Commencée en 1841, on l'abandonna (sans doute avec quelque honte de l'avoir entreprise) après dix-sept mois d'un travail idiot. Klle

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