Capitaines de pirates
avait dévoré, par la fièvre, la dysenterie, l'anémie, les coups de soleil plus de soldats que n'en auraient coûté une petite bataille ou quinze jours d'escarmouches dans toute l'Algérie, deTlemcen à Tébessa. En même temps que l'Obstacle continu moururent avant de naître les villages militaires qu'on avait projetés le long du fossé d'enceinte; villages qu'on aurait peuplés de soldats laboureurs suivant la devise : « Epée et charrue ! »
III. Tombeau de la Chrétienne. — Entre Bérard et Tipaza, le Sahel de Coléa, réduit à 300 mètres de largeur, porte le Tombeau de la Chrétienne, à 263 mètres, entre la mer et la Métidja, au-dessus des campagnes, maremmatiques encore, où sommeille ce qui reste du lac
Halloula. Lac qui n'était pas lac, mais bourbier délayé; on l'a fort mal desséché et les hivers pluvieux le réinstallent dans la plaine.
Malgré son nom, le Tombeau de la Chrétienne ne cache point les os d'une servante du Christ. C'est la .sépulture, la « grande Pyramide » des rois de la vieille Mauritanie; bâti probablement par Juba II, il serait moins ancien que le Médracen, qui pourrait lui avoir servi de modèle. Mais il n'est pas impossible que son architecte et ses maçons aient précédé le sépulcre royal du plateau de Constantine. Son constructeur fut peut-être Syphax, et non le prince numide latinisé etgrécisé qui fit des livres en idiome hellénique et dans la langue de son protecteur César-Auguste, au lieu de Juba le second qui l'aurait élevé pour lui et pour sa femme, la fille de Cléopàtre aux yeux ardents. Syphax, comme on n'en ignore, était le roi des Massyliens, le mari de Sophonisbela Carthaginoise, le cavalier trois fois vaincu par Massinissa, roi des Massésyliens. Les Massésyliens étaient les Numides occidentaux, et les Massyliens étaient les Numides orientaux, et les uns et les autres étaient une même nation.
Les potentats dont il fut le commun sépulcre " lavaient construit au lieu le plus visible de leur royaume. Sur un pic du haut Atlas, à peine eût-il augmenté la montagne, tandis que de sa colline il appelle invinciblement le regard. De partout il s'impose; de la mer, où il peut guider les navires; de la plaine, où sa rondeur exhausse de 30 mètres le fronton littoral; des avant-monts €t des monts eux-mêmes, d'où l'on dirait un piton du Sahel. « Transition de l'art égyptien à l'art grec », c'est un carré de 63 mètres de côté portant un cône tronqué dont le décroissement de diamètre tient au recul régulier de chacun de ses trente-trois degrés sur le degré inférieur; ces
Tombenii ilo In Chrétienne
Monumentum commune regix cjentis.
(POMPONIUS MbLA.)
LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGÉRIEN
degrés en retrait font du monument, en tout endroit de sa rondeur, un escalier où chaque marche a 58 centimètres de haut.
On ne sait quand fermé, probablement lorsque les Musulmans envahirent l'Afrique du Nord, le souvenir de sa destination se perdit; dans l'esprit des Arabes l'énorme mausolée ne fut plus qu'un édifice élevé par les génies et plein de trésors qu'on a plus d'une fois essayé de surprendre ; les explorateurs modernes n'y ont trouvé que couloirs, galeries, excavations et caveaux, mais
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Gherchell : vue générale. (D'après une photographie île M. Neurdein.)
point de sarcophages, parce qu'on avait violé et reviolé la tombe où des dynastes pensaient cacher le secret de leur pourriture. Du Louvre des princes maurétaniens aux noirs caveaux de leur Saint-Denis les chars du cortège funèbre foulaient dix lieues à peine ; et moindre encore était le sillon des rameurs jusqu'aux calanques les plus voisines du vain mausolée, par-devant le Chénoua, mont des Numides, et par-devant Tipasa, ville des Romains.
IV. Cherchel et Ténès. — ■ A Tipaza ou Tipasa, le Sahel de Coléa s'achève vis-à-vis du quatre fois plus haut Chénoua, djebel qui serait précieux si ses falaises de marbre tournaient
au nord-est, mais, très malheureusement, elles fléchissent au nord-ouest et gardent de l'occident seulement la baie du Chénoua, que tout autre vent fouaille. — Montagne d'ailleurs indépendante, majestueuse, assez semblable à l'Edough de Bône et presque aussi haute que lui (968 mètres).
Le Chénoua ne lui donnant point d'anse abritée, Tipaza ne croîtra jamais en ville malgré le voisinage de la Métidja; elle n'arrivera même pas à la modeste magnificence de la colonie romaine, qui couvrait 6d hectares. Par delà le Chénoua, qu'habitent des Berbères arabisés, Cherchel non plus ne grandira guère, elle qui fut la phénicienne loi, puis la romaine Julia Cfesarea, la Splendidissima Colonia Cœsariensis », tête d'un royaume. Elle ne regagnera sans doute jamais la demi-lieue de longueur et largeur qu'elle eut alors; elle restera petite devant un tout petit port qui, n'ayant que 3 à 4 mètres d'eau, n'admet que goélettes, bricks et balancelles. Mais sa campagne sera toujours belle, haute montagne raide, gorges, vallons, estran de mer; la pluie la visite fidèlement et il y aura là toujours un des jardins de l'Algérie.
De Cherchel à l'embouchure du Chéliiï, distance de plus de deux degrés de longitude, aucune forte cité ne germera non plus. Pas de plaine derrière la côte importueuse et tempétueuse; nul fleuve ne déchire ses monts, nulle plaine opulente ou pouvant le devenir ne va de son rivage à son djebel; la grande expansion plane s'étend justement par delà la montagne, le long du Chéliff, dans un terrible bain de soleil. Bien mieux vaudrait qu'elle s'oiïrit à la mer, à sa brise, à ses pluies, en deçà qu'au delà de la chaîne qui commence par s'appeler Chénoua, juste sous le méridien de Paris, et qui finit par se nommer Dahra, de Ténès à la bouche du Chéliff.
De Cherchel au « grand fleuve », qui n'est en réalité que le « fleuve, long », sur cinquante lieues, par un oued qui soit plus que rudimentaire, tant la crête est près du flot; pas une baie, pas un port dont la nature ait daigné creuser la conque. Le port de Ténès, de difficile entrée, est une œuvre des Français; il ne pouvait se contenter de la plage d'échouage suffisante aux Carthaginois, puis aux Romains, qui nommaient Car Tenna' ' ce bourg de très antique origine. Entre Cherchel et Ténès quelques villages français dont le plus grand s'appelle Gouraya ont surgi le long du rivage et se sont aussitôt environnés de pampres.