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XII. — LE CHELIFF

I. ChéliflF du Steppe et Chéliff du Sersou. — Avec ses 700 kilomètres en un bassin qui dépasse 4 millions d'hectares, le Chéliff est probablement 'oued le plus long du Tell berbère. Mais ce n'est certes pas le plus beau. Il a deux branches mères, le Chéliff des Steppes et le IVahrel-Ouassel.

Malgré tant d'exceptions qu'on ne saurait les compter, le mot arabe nahr a quelque prééminence sur le mot arabe oued. Nahr, fleuve, indique une certaine abondance et pérennité

1. Ce qui voudrait dire Cap Tenna» : auquel cas, Ténès n'aurait pas changé de nom.

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de flots, une longue persévérance à ne pas mourir sur le chemin de la source à la mer. Oued indique le torrent qui ne puise pas très profondément dans le sol, qui doit plutôt ses vies, ses morts, ses résurrections aux caprices du ciel; presque jamais la fontaine originaire de l'oued ne va jusqu'aux eaux d'amertume; elle s'engouffre ou filtre ou s'évapore à cent pas de la « sorgue », à cent lieues des océans. Donc, à ne voir que les noms écrits sur la carte, le Nahr-el-Ouassel, c'est-à-dire le Fleuve Naissant, l'emporterait sur l'oued nommé dans son ensemble Chélilf des Steppes; il serait constamment fidèle au commun rendez-vous de Chabounia, par 683 mètres d'altitude, et l'oued des Steppes ne le serait pas. — A vrai dire, infidèles tous deux; si le Nahr arrive plus souvent à la fourche des deux rivières, c'est que, venu de moins loin, il a moins d'occasions de sécher en route.

Le ChélilTdes Steppes coule, quand il coule, sur de hautes plaines qui ne sont pas tout à fait Tell, bien que séparées du désert par la Jfontagne; mais qui ne sont pas non plus Sahara, bien que séparées du Tell par de hauts massifs de l'Atlas : il serpente sur un plateau de pâtures sèches. Il ne s'appelle ChélilT qu'à partir du confluent des deux branches; ce sont les Français qui, venant du Tell, le long de la coulière, ont poussé ce nom jusqu'aux « tètes de l'eau », dans le Djébel-Amour. De sa première fontaine jusqu'à Chabounia, distance de 26a kilomètres au fil de l'eau des crues, il se continue sous une dizaine de noms.

En temps sec le haut Chélifl" s'arrête à quelque vingt lieues de ses sources, là où ayant déjà percé l'un des treize chaînons parallèles de l'Amour, puis encore le mur de l'Alleg-Archa, il quitte le mont pour le plateau. Jusque-là son val ressemble à un Tell rocheux, avec eaux, beaux sites, forêts, prairies et troupeaux; mais dès lors le demi-désert le dévore. Des roches de craie lui préparent bien quelques aiouns, dont plusieurs égaux en puissance aux meilleurs surgeons du pays d'en bas, — tel celui de Zerguin, dans les monts de Chellala — mais ces grandes sources ne vont pas jusqu'au fleuve; l'orge, le blé, l'avoine, l'herbe les hument, le marais les disperse en ayant l'air de les concentrer et les volatilise dans l'air. Ainsi le Chéliff des Steppes finit en fossé, dans le sable, l'argile et la marne, lui qui a commencé par les « cent-une » sources du cirque de Ras-Sebgague, entre 1 400 et 1 450 mètres au-dessus de la Méditerranée.

Le Nahr-el-Ouassel inférieur de 100 kilomètres au Chéliff du Djébel-Amour', part des environs de Tiaret, boit l'Oued-Séba'in-Aïoun ou Ruisseau des Soixants-dix Sources, qui ruisselle par une foule de fonts, à 1 030 mètres, en un charmant bout du monde. Peut-être pas exactement soixante-dix : ce nombre de septante est un pluriel renforcé signifiant que les sources jaillissent à chaque pas; et sans doute il en est de même des nonante-neuf aïoun de Djéma-Saharidj en Grande-Kabylie et des cent une fontaines du Ras-Sebgague, origine du Chéliiï. Dire que le ru des Septante-Fonts baigne des cressonnières, c'est prouver que son onde est fraîche et pure.

Le Nahr longe de loin par sa rive gauche les monts de Téniet-el-Hàd et de Taza, qui sont une diramation de l'Ouaransénis; il suit de près par sa rive droite un escarpement raide. Si de ce côté l'on gravit le talus, tantôt pente et tantôt paroi, l'on voit s'ouvrir, au faîte de l'escar-

pement, une immense plaine irrégulière, barrée à l'horizon du Sud par le crayeux Nador et les monts de Goudjilaet de Chellala, qui sont aussi des roches de craie. C'est le Sersou, ou Seressou qui a trois natures empirant de l'ouest à l'est, suivant la pente du « Fleuve Naissant ». A l'occident, près de Tiaret, là où ses altitudes dépassent I 000 mètres, jusqu'à 1 100, il y a belle et bonne eau, terres que la charrue ne tranche pas vainement en sillons, murs romains qui monumentent les bourgs, les forts, les fermes et « latifundia » du peuple-roi, mégalithes qui sont, les uns postérieurs à la puissance de Césars ou contemporains de l'Universel Empire, les autres antérieurs on ne sait de combien d'années, de siècles, aux premières cabanes de la Ville Éternelle. Au milieu, entre 000 et 1 000 mètres, moins de sources, moins de fertilité, mais il y a de l'eau sous le sol en assez grande abondance et les colons y prospèrent. Au levant, en approchant de la confusion du Chéliff du Sersou et du Chéliff des Steppes, l'alfa démontre l'aridité du ciel et ce Sersou-là vaut moins que les deux autres.

Quant au val du Nahr, il est fécond; il le fut surtout, ainsi que le prouvent, au long de son cours, des ruines de bourgades, villages, domaines d'il y a dix-huit cents ans, Rome régnant sur le monde. Au confluent de ses deux « sources », le Chéliff des Steppes apporte le tribut de i 412 000 hectares; et le Nahr-el-Ouasel, celui de 356 000.

Les deux rivières s'étant unies par la rencontre de leur sillon plus que par celle de leur « cristal », mot dont les oueds du Steppe sont indignes, le fleuve s'appelle des lors Chéliff, et même ne cesse plus de se nommer ainsi — exemple unique de continuité dans le Tell français sur un aussi long espace, puisque d'ici jusqu'aux plages de Mostaganem il y a cent lieues au fil de l'eau; la seule Medjerda ressemble en ceci au Chéliff, sur une moindre longueur, mais presque dès sa source.

Que signifie ce nom de Chéliff, fils un peu émacié du Chinalaph du géographe grec Ptolémée, frère et sosie du Sélef du géographe arabe, l'Edrisi? On ne saurait le dire, pas plus que la valeur du terme Asar employé par les Romains et qui est le très proche parent d'Isser. Quoi qu'il en soit, à partir de la fourche des deux branches il lui reste encore un laid, un morne voyage d'une soixantaine de kilomètres jusqu'à l'entrée dans le Tell par la grande porte de Boghar et Boghari. A mi-route il s'épanche en hiver dans le marais de Kséria que la saison chaude efface» comme elle efface aussi le Chéliff entre des berges de marne écaillées par le soleil.

Chéliff du Tell : de Boghar au Doui. — Boghari, l'un des caps méridionaux du Tell, tient boutique entre le Nord et le Sud et contemple le Midi, d'un coteau de 687 mètres; Boghar qui fut sans doute le Castellum Mauritanum, le contemple encore mieux de son mont de 970 mètres. De si haut, le Désert est superbe de majesté, de sérénité, de lumière; plus beau vu des monts que les monts vus du Steppe.

Les gorges que perce longtemps le Chéliff en aval de Boghar-Boghari ploient à l'ouest le fleuve qui depuis le Djébel-Amour n'a cessé de couler vers le nord-nord-est. Ainsi notre Loire descend au septentrion jusque vers Briare et Gien, puis de Gien à l'Atlantique elle s'avance

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vers les eaux vertes de l'Occident. Ces gorges sinueuses sont profondes, sans villes, sans villages, entre des monts ou nus ou sylvestres qui se rattachent, à gauche à la chaîne de rOuaransénis, à droite au massif du Tittéri. Médéa, qu'on ne voit pas du fleuve, couronne vers l'est un plateau, parmi des ceps dignes de la France, au-dessus d'un torrent qui n'est jamais muet. Le ChélifT non plus ne se tait jamais dans ces défilés où l'accroissent des fonts vives issue de la craie, des ruisseaux forestiers, des cascades et cascatelles. Ces eaux éternelles et celles qui tombent diluviennement des nues agrafées au passage par la montagne on peut les

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Le Cliélif à Orléansvillc.

retenir pour l'usage de l'été — d'où des projets de barrages dont plusieurs ne se réaliseront peut-être jamais.

Devant Amoura. la Sufasar latin, les défilés se desserrent quelque peu, mais »'est seulement à l'Arba des Djendel, aujourd'hui Lavigerie, que s'ouvre la première grande plaine du ChélifT tellien, dite plaine d'AITreville ou bassin de Miliana, longue de 30 kilomètres, sur 8 à 10 de largeur. Plaine d'Affreville, de la jeune bourgade bâtie au pied du Zaccar d'occident, à 3 dOO mètres de la rive droite du fleuve; bassin de Miliana, de la vieille cité qui se montre à 8 ou 9 kilomètres au nord, au haut d'une route à grands lacets. Miliana est à 720 mètres d'altitude, sur un ressaut du Zaccar, en vue d'un horizon magique sur la plaine qui fut lac et, par delà, sur l'empilement de roches de l'Ouaransénis qui est en hiver un entassement de neiges.

Ce grand horizon du sud, ce Zaccar de craie, centre d'un périorama qui va du littoral à

l'Œil du Monde; les eaux admirables d'un « naissant » de 300 litres par seconde qui s'élance de moulin en moulin vers le bas-fond d'Affreville. Un climat donnant fraîcheur, force et contentement à 450 mètres au-dessus de la plaine où rAiïrevillois languit : il semble que Miliana, la Malliana des Romains, aurait dû devenir la plaisance d'été des Algériens du centre, l'ouest ayant Tlemcen et l'orient l'Edough de Bône et le Zaghouan de Tunis. On pourrait croire que déjà les villas s'y comptent par milliers aux flancs zaccariens ombragés d'arbres d'épais feuillage, en face du Midi, qui est à la fois le côté du soleil et le côté du siroco, — les deux seuls traîtres qui soient à redouter ici. Or, tout au contraire, Miliana diminue; ses Milianiens descendent vers le Chéliff ; il aident à peupler d'ouvriers, de négociants et de colons les nouveaux villages d'en bas, principalement Affreville, jadis Colonia Augusta Zuccabar. Cette Zuccabar et, non loin de là sur le Chéliff, Sufasar, voilà deux villes dites romaines et portant un nom indigène; et sans doute que la majorité de leurs habitants n'était pas latine.

La plaine d'Affrevile, où le Chéliff reçoit l'oued Deurdeur, se termine entre Littré et Duperré près des débris d'un pont romain, contre le Doui, montagne dominatrice de 1 036 mètres. Le colon, le légionnaire, le mercenaire qui passaient sur ce pont au temps de Rome fforissante, y virent peut-être encore l'éléphant boire au fleuve moins vide qu'aujourd'hui parce que le Tell, plus sylvestre, ruisselait de plus de fontaines. Ces pachydermes furent nombreux, dit-on, dans les savanes du Chinalaph; les princes maurétaniens les avaient disciplinés; ils s'en servaient contre des princes rivaux et contre Carthage, de môme que les Carthaginois en usèrent contre les Romains.

Du Doui à la Mina : les oueds de l'Ouaransénis. — De l'éperon du Doui jusqu'à presque toucher Orléansville, le Chéliff,, d'où l'on admire par des entailles de torrents la splendeur do r(Kil du Monde, erre pendant seize lieues dans un val de peu de largeur, ou dans des défilés. Durant ces 64 kilomètres il reçoit deux rivières à barrages possibles, l'Oued-Rouina, rOued-Folda, et il est barré lui-même. L'Oued-Rouina découle des cédrières de Téniet-el-Hàd ; la Rivière d'Argent (Oued-Folda), longue de 100 kilomètres, descend de ces mêmes cèdres par une gorge regardée de très près par l'Œil du xMonde.

Quant au Chéliff la pierre solidement cimentée l'arrête net au fond d'un étranglement, à 2 kilomètres en aval du confluent de la Rivière d'Argent, à la lisière de la forêt de thuyas des Béni-Rached ; la levée a 12 mètres de hauteur, l'épaisseur à la base étant de 14, les eaux reculant à 4 ou 3 kilomètres en amont. Ce lac plus que moderne est pour le rafraîchissement de 7 700 hectares dans le poudreux bassin d'Orléansville, la cité calcinée dont on reboise les collines à moitié route entre Alger et Oran.

Des approches d'Orléansville à Inkermann, pendant une quinzaine de lieues, le fleuve court en un val de 400 mètres de moyenne étroitesse; il suit le pied méridional du Dahra, qui a pour principales bourgades Mazouna, Renault, Cassaigne. De Renault, de Cassaigne, jeunes colonies, rien à dire. Beaucoup au contraire de Mazouna, vieille ville datant plus ou moins de l'époque

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romaine, quand ces pays étaient la terre de Juba, nourrice aride des lions'. Plus tard elle fut cité berbère, puis grande médressa, c'est-à-dire université pour l'étude du droit, — droit musulman s'entend, tel que le Livre l'a promulgué jusqu'à la fm des âges; — enfin durant le dernier tiers du xvi° siècle et durant tout le wn' elle tint le pre-

mier rang dans l'Ouest :

elle fut alors le chef-lieu du beylik d'Oran, qu'avait décapité l'Espagnol en lui enlevant la ville de la « Coupure »'; puis Mascara détrôna Mazouna.

Maintenant 2 000 hommes au plus vivent à Mazouna dans des ruelles montantes, sur trois mamelons, en trois amphitéâtres de blanches masures, dans un des plus gracieux vallons qu'il y ait en Oranie, dans une oasis de verdure où chantent les cascatelles de l'Ouarizan. Parmi les zaouïas et koubbas qui dominent ces beaux lieux retirés du monde, l'une a vu naître, fondé par un Mazounien, l'ordre des Senoussi, devenu le premier en propagande et en puissance dans toute l'Afrique du Nord, celui qui hait le plus la

France et, par surcroît, tous les lioumis. Dans leur maison mère du désert tripolitain, les Senoussi ne voient le salut de l'Islam que dans l'humiliation des Chrétiens.

Chauffé à blanc par le soleil sur son versant du sud, le Dahra n'envoie au fleuve que des

Zaoïiïa de Mazouna, berceau de l'ordre des Senoussi.

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