El-.\Iélnh veut dire le Sel
LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGERIEN
le golfe d'Oran, ou golfe de ^lers-el-Kébir, si comme au golfe d'Arzeu l'on lui donne le nom de son meilleur port plutôt que celui de sa principale ville. Oran, française, espagnole, arabe, juive et nègre, n'est devenu un port que par l'art des ingénieurs. Place commerçante, elle s'entasse dans des ravines, se penche sur des talus, s'assied sur des plateaux, se juche sur des escarpements dominés par les rochers nus et les pins d'Alep de la jeune forêt de Santa-Cruz.
Un tremblement de terre la culbuta vers la fin du siècle dernier; commencé par des secousses dans une nuit d'octobre 1790, il se continua pendant plus de quarante jours '{)ar branlements, vibrements et saccades; de la ville il fit presque une poussière, et ce fut la mort d'un millier d'hommes. Mais ses convulsions n'eurent pas la force de fendre les châteaux puissants bâtis sur les ressauts de la montagne par les Espagnols, alors ses maîtres, et ces beaux « castillos » la surveillent encore.
Du bord de la iMéditerranée, Oran monte en amphitéâtre jusqu'au plateau que couvrent ses quartiers du sud; plateau prolongé par une plaine rougeàtre, nue, monotone, qui finit au bleu Tessala. Les eaux de cette plaine vont à la sebkha d'Oran, lagune de 30 000 hectares qu'on pourra vider par un canal allant en tranchée vers le Rio Salado ; dans le moment présent, c'est une cuve sans profondeur, presque toujours sans eau; l'on y marche sur du sel qui craque et du sol qui cède.
Comment le sort a-t-il décrété qu'à dix lieues au nord-est d'Oran, Arzeu, le « Portus Magnus », resterait petite ville? Et qu'à 7 ou 8 kilomètres au nord-ouest, le Portus Divinus, le Port Divin ou le Grand Port', Mers-el-Kébir ne s'épanouirait pas en ville; qu'il ne serait que forts et casernes sur un promontoire du Djébel-Santon (320 mètres) soustrayant sa rade à Borée noir, au vent du Nord? Et qu'Oran, plage ouverte, rive sauvage, baie triturée, deviendrait une sorte de capitale envahissante, une rivale d'Alger, une ville de cent mille âmes, et que, croyant fermement qu'un jour elle concentrera sur ses quais les richesses de l'Afrique, elle aurait pour devise comme le surintendant Fouquet : Quo non ascendam!
l'iioLo .vl.^^l-'. Myrica.
Le fond ilu port d'Oran.
1. Mers-el-Kébir, mots arabes signifiant le Grand-Port; rigoureusement, Porl-le-Grand.
C'est parce que, le Port-Grand manquant d'onde à boire, le Port-Divin en manque également, et que, par surcroît, celui-ci, roche ardue, n'a pas de place pour une grande cité, tandis qu'Oran buvait la source de Ras-el-Aïn, dont l'excellence est grande; de plus elle s'abreuve depuis quelques années à une puissante fontaine que la nature ne lui avait point destinée; elle s'est approprié l'aïn de Brédéa, distant de 24 kilomètres vers le S.-O., tout près de la rive septentrionale du Lac Salé.
Une seconde supériorité d'Oran, traduite par son nom même', c'est d'occuper une brèche de la côte de fer de la Herbérie. Dès qu'on a gravi les talus de son ravin, on a devant soi, suffisamment ouvert, le grand chemin du Sud. Au sud-ouest la dépression du Lac Salé mène aux collines d'Aïn-Temouchent, faible obstacle à la route de Tlemcen, de la Malouïa, de Fès, de Maroc; ay sud-est on est de niveau avec les campagnes. plates qui conduisent au Sig, à lllabra, à Mascara, et de là à Saïda et Tiaret, qui sont deux « portes du Midi », comme Tlemcen est la « porte de l'Ouest ». On va non moins aisément vers l'est, vers Arzeu, Mostaganem, le Dahra, le Chéliff, dans ces mêmes campagnes commandées au nord par la montagne des Lions (565 mètres), qui est un djebel littoral; vue de la mer, cette montagne des Lions se relève en un brusque talus; vue d'Oran, c'est un cône ayant quelque ressemblance avec le Puy de Dôme, le Vésuve ou toute autre butte volcanique. Enfin au midi le Tessala hautain paraît fermer l'accès de l'au-delà, mais ce n'est qu'une apparence : on le tourne sans peine par la coupure de l'Oued-Tlélat, et, cette entaille dépassée, l'on est à Sidi-bel-Abbès, sur la ^lekerra-Sig qui est de tous les oueds du Tell français celui dont la source est le plus méridionale ^ Là est le vrai sentier de paix ou de guerre vers le Steppe des alfatiers, puis vers l'Atlas saharien, puis vers le Sahara lui-même, vers le Touat et le grand coude du Niger.
L'Oran de 1909 est dix fois supérieur à celui que les Espagnols laissèrent aii Turc et à l'Arabe en 1792 après 239 ans de maîtrise % et trente-trois fois au Ouahran que l'Arabe et le Turc perdirent contre le Français en 1831. Avant 1791 il avait plus ou moins 8 000 à 10 000 habitants, dont 2 200 presidiaros ou galériens, dans la Corte Chica, la Petite Cour, la Petite Capitale; c'était alors le surnom d'Oran parce que, dit la chronique, on se divertissait fort dans cette ville toujours bloquée par l'infidèle et souvent attaquée, mais admirablement défendue par les canons de ses hauts châteaux-forts. Quinze cents hommes et, en temps de crise, six ou sept mille, c'était une garnison trop faible pour dompter la nation frémissante des « Moros de la Moreria »; encore était-elle à chaque instant veuve d'« hidalgos » qui, disparaissant du soir au matin, allaient rendre au sang berbère-arabe ce que l'Andalou, le Valencien, le Catalan, le Castillan, l'Aragonais même ont d' « africain » dans les veines. C'est à milliers d'hommes, à dix milliers même, qu'en ces 239 années l'Espagne contribua par ses renégats à l'efflorescence des Maugrabins.
1 Ouharan, " la brèche ».
2. Plus méridionale même que la Saharienne Biskara des Conslanlinois.
3. 283 ans : de 1509 à 1792, avec une intervalle de 24 années, de 1"08 à 1732.
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Quant à l'Oran de 1831, à peine était-ce un gros village déhanché, nu, croulant, misérable, avec quelque trois mille Oranais, plus de neuf cents ans après la naissance de la ville, fondée en 902 par un Mahomet quelconque; sans doute y aurait-il plus d'exactitude à dire : renouvelée. 11 n'est pas probable qu'un vallon pourvu d'un oued assez fort pour animer des moulins soit resté sans habitants sous les « Autochtones », les Phéniciens, les Carthaginois, les Romains; ceux-ci. vraisemblablement, y ont demeuré, mais il n'est point de ruines pour en témoigner.
riioio uo M. 1^. -Myrica.
Vue générale d'Oran.
VI. D'Oran à Rachgoun. — En quittant pour voguer vers l'ouest le port d'Oran que d'incessanls travaux agrandissent, on voit aussitôt la courbe de la baie de Mers-el-Kébir, dominée au sud par les raideurs du schisteux Mourdjadjo, au nord-ouest par celles du Djébel-Santon. Puis, l'éperon niers-el-kébirien tourné, l'on double la péninsule trapue du cap Falcon, d'où luit un grand phare qui, de loin en mer, indique où tourner la proue vers la rive d'Oran. Ladite presqu'île du cap Falcon serait plate sans les hautes dunes de son rivage (jusqu'à 108 mètres); elle a pour autre nom Plaine des Andalouses, plus exactement des Andalous, de ce qu'elle reçut beaucoup des Maures chassés d'Espagne par les rois qui avaient réuni la Perle de l'Islam, Grenade, au très orthodoxe roj^aume. Autant que jamais, cette campagne devenue vignoble est aujourd'hui chose andalouse, tant les Espagnols l'emportent ici sur les Français autant que sur. les indigènes.
Ainsi que l'armée qui prit Alger débarqua sur la rive de Sidi-Ferruch et marcha sur la ville des pirates par les ravins de la Bouzaréa, de même un ennemi pourrait débarquer aux Andalouses et marcher de là sur Cran par les ravins du Mourdjadjo; mais de ce mont très dur
à gravir on peut faire une place d'armes inviolable ; il est plus haut, plus droit et moins plissé que la montagne d'Alger.
La côte incline fortement au sud-ouest; déserte est-elle ou presque, cette rive élevée, accore. Son cap Lindlès' fait face h l'île Plane, roc hanté par les éperviers; viennent ensuite le Sigale; les îles Habibas, égrènement d'écueils à 11 kilomètres de l'estran; le cap Figalo ; le Rio Salado, l'un de ces fleuves d'Atlantide qui ne sont plus même d'honorables ruisseaux si peu que le soleil darde depuis des semaines.
Le Rio Salado, l'Oued-Melah des Arabes, le Flumen Salsum des Romains, tout cela c'est le même nom, loyalement venu de ce que ses eaux sont saumàtres. Le Ru Salé, pour parler en bon français, descend de monts de 600 à près de 900 mètres ; il a pour domaine un terrain sec, volcanique, salubre, où grandissent de vaillantes colonies de Français mêlés d'Espagnols. Le bourg majeur de ce pays, Aïn-Temouchent remplace la romaine Safar, dans la contrée féconde appelée par les Arabes la plaine de Zidour, à deux lieues à peine d'une gorge où, conformément à sa malechance en Afrique, l'Espagne perdit en 1543 toute une armée moins treize hommes.
Du Ru Salé jusqu'à la Tafna, Camerata, qu'on présume avoir été port romain, borde la Méditerranée par des collines ferrifères; de même Béni-Saf, parmi des mines de fer colossalement riches qui ont peuplé subitement la solitude et plaqué contre la côte une ville hispanofranco-marocaine, devant un port de 16 hectares conquis Sur la mer.
VIL La Tafna. — La Tafna perd son murmure dans la rumeur du flot devant Rachgoun, îlot de pouzzolane de 60 mètres de hauteur. Rachgoun, témoin d'une poussée volcanique, ne vaut que par les facilités qu'il offre à la construction d'un port moins antinaturel que tant d'autres en Afrique française. A 2 kilomètres en mer, il modérerait les tempêtes derrière un brise-lames de récifs facile à maçonner en digue : il y a là 40 hectares d'eau paisible à distraire des turbulences de la Méditerranée.
La Tafna, très sinueuse, a 140 kilomètres de replis, pour moins de 70 en ligne droite entre sa caverne originaire et la plage où elle meurt. Son bassin (820 000 hectares) se partage pour l'instant entre les Marocains et les Français dont elle relève pour un peu plus de 5 500 kilomètres carrés. C'est elle, comme on sait, qui donna son nom au traité malheureux signé sur ses bords en 1837 par le futur conquérant de l'Afrique, celui qui devint le maréchal Bugeaud, duc d'Lsly — traité qui, de vainqueurs que nous étions, faisait de nous les vaincus d'Abd-el-Kader. Si deux ans après l'émir n'avait pas brisé lui-même cette paix honteuse et boiteuse, à peine vaudrions-nous en Algérie, grâce aux forts d'Alger, de Bône et d'Oran, ce que les Espagnols valent au Maroc, grâce à Mélilla, Ceuta et autres presidios qui sont à la fois des torts et des casernes de galériens.
Elle sort, en saison pluvieuse, d'un antre ouvert dans les monts de Terni, près de la route
1. Encore les Andalous : Lindlès esl la corruption d'El-Andlès, pour Kas-el-Andlès, cap des Andalous.
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de Tlemcen à Sebdou, au versant méridional du Nador (1360 mètres). Aïn-IIabalet, ainsi se nomme sa fontaine, s'échappe variablement de la pierre suivant que le temps varie, tantôt en rivière, tantôt en ruisseau, tantôt en ruisselet, puis, quand l'été suspend la chute cadencée des gouttelettes dans le souterrain silence des spélonques du Nador, tout flot sèche à la gueule de la caverne et la Tafna porte sa source plus bas dans une prairie.
De cette font la Tafna descend en cascatelles, par un lit sauvage, avec repos dans de petits gouffres, bleue dans un lit blanc d'incrustations calcaires, et d'un cours si bruyant, si brisé que les Arabes la nomment ici la Rivière de la Peur. Puis, plus tranquille, bien que se démenant encore, elle serpente entre des bois qui sont beaux, se marie à l'intarissable Tafrent, eau
Vallée de la Tafna. (D'après un croquis du docteur Bleichêr.)
transparente qui naît du Toumzaït et coule dans de majestueuses chênaies. Doublée du Tafrent, dont les deux I (et ceux du Toumzaït) disent suffisamment que le pays appartient à des Berbères, la Tafna court vers l'étranglement de Hammam-bou-Ghara où elle arrive après avoir humé la Mouila, moins française que marocaine.
Là, c'est 80 millions de mètres cubes qu'on pourra, si l'on l'ose et si le profit vaut le péril, amortir derrière un mur de ii mètres de haut pour l'arrosage de 60 000 hectares; ou 60 millions seulement ; ou conformément à l'ambition la plus modeste, 16 millions derrière une digue de lo mètres voisine de la source sulfureuse (oO") de Hammam-bou-Ghara. Cette fontaine est ombragée de palmiers qui montrent comment quelques lieues de raboteuse descente ont suffi pour mener la Tafna du pays des neiges hivernales, des sapins et des chênes, dans la région chaude et même trop chaude, car la vallée inférieure du fleuve souffre de torridité. Quatre ans mauvais contre une seule bonne année, tel est ici sur de superbes alluvions le cycle de famine
ou d'abondance par pauvreté d'eau ou par opulence de soleil. C'est ainsi que le dieu fécond darde en stérilité sur des terres qui sont parmi les meilleures de notre Afrique.
Du Hammam-bou-Ghara jusqu'aux sables rachgouniens, la Tafna ne triomphe pas aisément de la montagne, que tortueusement elle pénètre après avoir reçu Tisser. Le djebel des Traras, qui prolonge le Tessala vers le djebel marocain des Béni-Snassen, lui oppose des chaînons parallèles ; mais, d'effort en effort, elle aperçoit enfin la mer.
Eaux cliaudcs du Ilamman-bou-Gliara. (D'après une photographie de M. Pedra.)
Elle se distingue essentiellement des autres rivières de l'Oranie. Les branches de l'Habra, la Mina, l'Oued-el-Abd ont pour caractéristique une singulière uniformité de régime; leur volume d'hiver l'emporte de peu sur leur volume d'été, et, si l'on peut dire d'eux qu'ils sont oueds d'eau rare, il faut ajouter qu'ils sont d'eau constante. Bien plus irrégulière est la Tafna, qui peut rouler pendant des semaines plusieurs mètres cubes par seconde alors qu'elle se réduit | en été à quelque 6.50 litres; les crues ordinaires vont à 80 mètres cubes, les extraordinaires à 300, 400 mètres, et même peuvent être « immenses » — il suffît pour cela d'une lubie des vents. Ses grands affluents sont la Mouila et l'Isser Occidental.
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La Mouila, c'est-à-dire la Salée, amère en eiïet et, comme telle, bordée des tamaris amis du (lot saumàtre, n'appartient à la France que par son ruban d'eau vive, à partir de sonras-el-aïoun; ses secs tributaires du mont des Béni-Snassen et de la plaine des Angads sont entièrement ou partiellement marocains — ainsi l'isly témoin de la grande défaite de l'empereur du Maroc. Née du] Ras-Mouila, elle reçoit l'Ouerdefou qui baigne la plaine où Lalla-Marnia fut le Numerus Syrorum des Romains; ce qui revient à dire le lieu où campait l'escadron des Syriens.
VIII. L'Isser Occidental ; El-Ourit; Tlemcen. — L'Isser dit Occidental a 330 000 hectares de bassin et 100 kilomètres jusqu'à l'Aïn-Isser, 123 jusqu'à la fontaine première du Chouli,
Lalla-Marnia. (D'après une photographie de M. Pedra.)
riviérelte de toute transparence qui coule des mêmes monts que le Tafna et que le Méfrouch. Aucune rivière d'Algérie ne boit plus de sources fraîches que le haut Issef, et la bourgade au prochain voisinage de laquelle commence le cours inférieur, Lamoricière, l'Altava des Romains dispose peut-être d'autant d'eau que Tlemcen, qui est pourtant, dit l'emphatique Arabe, « la ville des deux mille fontaines ».
En aval et non loin de Lamoricière une cascade de 12 mètres jette Tisser en un val terreux où il se souille; ni le clair Oued-Chouli, ni l'Aïn-Tellout, grande source, ni maintes fontaines dans les ravins des Ouled-Abdelli ne lui rendent sa glorieuse lucidité d'amont. Il s'incline à l'ouest devant le chaînon du Tekbalet que veine, onyx translucide, marbre diversicoldre, et il reçoit l'oued qui s'effondre par les cascades d'El-Ourit.
Des terres rougeàtres d'une vallée paisible que de puissantes croupes dominent à l'horizon, un torrent parti des hautes montagnes de Terni, le Saf-Saf, ici nommé le Méfrouch, bondit en
sauts rapides sur un petit plateau où il repose un instant. Puis le sol se dérobe encore et, d'une roche élevée, le Méfrouch glisse dans la trame d'un tissu de verdure; des franges de cette draperie qui tremble avec les brillants filets de la cascade, l'eau goutte plutôt qu'elle ne tombe au pied de la merveilleuse tenture. C'est là le « saut mortel », la chute la plus haute, mais ce n'est pas la dernière; du bassin qu'elle emplit de ses ruisseaux d'argent jusqu'au pont de la route de Tlemcen à Lamoricière le torrent plonge encore de cascade en cascade. Sur ces cataractes, qui toutes ensemble ont peut-être 1 500 pieds de haut, sur les gouffres où l'eau folle s'endort un moment dans des vasques profondes, les chevelures de lianes, les touffes de buissons, les figuiers, de grands arbres, se penchent sur la somnolence ou sur le fracas des flots ; d'immenses rocs rougeàtres, droits comme des murs, regardent ce site idéalement beau. Tlemcen reçoit d'El-Ourit par un canal une partie des eaux qui font sa beauté; elle en recevra plus encore si l'on se hasarde h tripler la force du Méfrouch en lui faisant remplir un réservoir de 7800 000 mètres cubes. Quelle trombe gigantesque si crevrait un jour ce barrage enraciné dans la roche à 100 mètres du rebord d'où plonge l'El-Ourit!
La Bab-el-Gharb des Arabes, la « Porte du Couchant », la belle Tlemcen est célèbre dans tout le monde arabe. « Hommes de Tlemcen, a dit un poète de Cordoue (quand Cordoue était musulmane), le Paradis éternel est chez vous, pas ailleurs; si je pouvais choisir c'est chez vous que j'irais! » Abd-el-Kader aussi l'a célébrée. Elle a son site à 800 mètres d'altitude, sur un resscvut de montagnes surveillant un pays qui va, puissamment mamelonné, jusqu'au Maroc et jusqu'à la mer; ressaut qui domine et qui est dominé : l'onde se brise en cascatelles aux moulins, sur le talus qui descend à la ville et sur celui que la ville couronne ; ou bien elle murmure dans les canaux qui la mènent à la siccité des champs soleilleux, à la soif des jardins, des arbres et de 36 000 oliviers; aux eaux d'El-Ourit la ville réunit 100 litres par seconde issus de pures fontaines.
Les Romains avaient ici leur ville de Pomaria ou, comme diraient les Arabes, la mère des Fruits. Ce nom, elle le mérite autant que jamais; c'est encore et toujours Tlemcen la verdoyante. Ce qu'elle a perdu, ce n'est ni la tombée des cascades, ni la splendeur du site, ni la fraîcheur des nuits, ni les fruits, ni l'ombrage. C'est la force des murs, la puissance des sultans, la richesse des marchands, la renommée des écoles, les 125 000 à 150 000 habitants dont il reste 25 000 dans des rues françaises outrageusement banales, dans des ruelles arabes sans jour, sans air, sans vue et sans déploiement, autour de mosquées dont les arabesques sont parmi les plus gracieuses de l'Islam africain. Au beau temps de sa fleur, aux xiv' et xv" siècles, quand elle régnait sur le turbulent empire fondé par le Berbère Yarmoracen, on lui obéissait depuis la Kabylie du Jurjura voisin d'Alger jusqu'aux rives de la Malouïa. Son influence traversait même la « mer du milieu » ; les Espagnols, les Catalans, les Provençaux, surtout les Itahens de Venise et de Gènes, la louaient à tout venant, suivant les profits de leur commerce avec elle. L'Espagnol, maître de Mers-el-Kébir et d'Oran, lui coupa les routes vers la Méditerranée; après quoi le Turc l'asservit ; alors sa ruine fut consommée — pour toujours, l'on peut croire, car
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Tlemcen est trop haut dans la montagne pour que les grands chemins s'y croisent entre Tunis et Maroc, entre la « mer latine » et ce Niger qui déjà n'est plus « fabuleux » pour nous comme l'Hydaspe l'était pour les Romains et les Grecs.
Tlemcen : vue générale. (D'après une photographie de M. Pedra.)
La banlieue tiemcénienne contribue à la gloire historique et esthétique de la ville impériale par ses légendes, ses nécropoles, ses ruines, sa mosquée de Sidi-bou-Ménine et ce Mansoura qui fut une Tlemcen contre Tlemcen. Un empereur quelconque du Maroc assiégeait au début du XIV" siècle la « Porte du Couchant », qui était pour lui la « Porte du Levant ». Après trois ou
quatre années de blocus, d'assauts repoussés, de sorties des Tleracéniens, le potentat marocain bâtit devant la ville à prendre, et très près d'elle, une autre ville, qu'il nomma Mansoura, la Cité de la Victoire, comme qui dirait Nice ou Nicopolis — et en effet, quatre ans après, Tlemcen succomba. Mansoura la guerrière, camp plus que ville, avait 100 hectares entre une lieue de murs en pisé, enceinte flanquée de cent tours. La muraille erénelée, de 12 mètres de hauteur, subsiste encore plus qu'à demi, dorée par le temps; un minaret de 40 mètres se tient aussi debout; le reste a disparu : la « victorieuse » a été vaincue, et ses murs abritent un village de colons français.
IX. De la Tafna à lAdjéroud. — En attendant la 3Ialouïa, c'est la rivière arrivant au liquide azur devant le bloc de pouzzolane de Rachgoun, c'est la Tafna qui est noire dernier grand oued. 75 kilomètres seulement à a'oI d'oiseau séparent son embouchure de celle de l'Adjéroud, qui termine vers le couchant notre présent domaine. Bout de littoral digne de la côte austère, hostile, armée de la Berbérie, le long de la montagne des Traras qui plonge en mer par de très hauts et durs promontoires. Il offre pourtant un port, ou plutôt un embryon de port au levant du cap Noé, au pied du Mont Carré ou Tadjéra (861 mètres) : c'est la crique d'Honaï ou Ilonéin, ville berbère qui fut la patrie d'Abd-el-Moumen. le fondateur de la grande dynastie des Almohades. De la cité même rien ne survit depuis qu'une tempête de mars, le mois aux vents fougueux, jeta par terre en 1885 le minaret- d'une ancienne mosquée; le figuier déploie ses larges feuilles, près de la vigne et des amandiers, sur ce qui fut une demeure des guerriers, des marins, des pirates et des marabouts; mais le mur d'enceinte, en pisé comme la muraille de Mansoura, dresse encore des parois et des tours carrées.
Un port exécrable, c'est Nemours, rade à tout vent meurtrie. Dès que la brise menace, les capitaines fuient au nord-est vers Béni-Saf, ou à l'ouest-nord-ouest vers les Zaffarines, archipel de trois îlots qui veille à l'embouchure de la Malouïa. La France n'avait même pas su tirer ces trois rochers de sa brillante victoire de l'Isly qui aurait dû lui assurer non seulement la très utile rade zaffarinoise, mais toute la Malouïa, même tout le Maroc et, par le Maroc, la maîtrise de l'Afrique du Nord; elle imagina d'y faire flotter son pavillon en 1847 : elle mit deux ans à ruminer cette immense entreprise; en 1849 elle fut prête, et quelques soldats partirent pour les îlots; mais les Espagnols aux aguets nous y avaient précédé de quelques heures.
En remontant le torrent qui finit sur la plage de Nemours, on arrive à la doublement immortelle Sidi-Brahim et à la charmante Nédroma. Sidi-Brahim vit Abd-el-Kader massacrer quatre cents Français, cavaliers et fantassins pris dans une embuscade, et, dix-huit mois après, il vit encore ce même sultan vaincu, sans désir, sans espoir, harassé, suiyi de quelques débris d'une armée fourbue, et demandant la paix après quinze ans de guerre.
Nédroma ne charme pas par elle-même, n'étant qu'un labyrinthe de ruelles, un écheveau de masures, un amas de décombres, à 38-3 mètres au-dessus des mers, mais son site est ravissant, sur un penchant du Filaoucen (1 137 mètres); on l'a surnommée la Petite Tlemcen, pour ses jardins, ses sources et ses horizons. Vaille encore très peu française, Nédroma, berbère, arabe.
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juive, a pour plus nombreux habitants des descendants de Maures chassés d'Espagne; quelques Nédromiens conservent pieusement la clef do leur vieille maison d'Andalousie.
Le Zendal (Gi3 mètres), très différent de la Montagne Carrée des Traras, se termine par une
La mosquée de Siili-bou-Médiiie. (D'après une photographie de M. l'edia.)
pointe — d'où son autre nom de Pain de Sucre; c'est notre dernier mont; le cap Milonia, notre dernier cap; l'Adjéroud ou Kis, notre dernier torrent : de celui-ci, tout petit oued, la rive droite obéit à Alger, la rive gauche obéit à Fus.