CHAPITRE VI
I. Le Steppe oranais. l'alfa, les Grands Chotts. — Sur leurs dix à douze millions d'hectares, les Steppes ne sont nulle part aussi vraiment Steppes que sur le haut plateau de rOranie. Le Steppe de la province d'Alger diffère peu de celui de la province d'Oran; mais dans la province de Constantine cette nature de terrains se confond avec le Tell et malgré sa nudité, ses lacs de sel, son siroco, son peu de pluie, elle est terre à grains comme le bord de la Méditerranée; des pâtures sèches y zèbrent le plateau, mais dans l'ensemble, ce plateau est Tell, et parfois des plus excellents, partout où scintille un Ilot d'eau. Sur le Steppe d'Alger et d'Oran, les fontaines sont plus rares, les torrents plus secs, et la gracieuse gazelle qui, trop chassée, disparaît de la Lande — on peut appeler aussi de ce nom le Steppe. — y brame encore plus passionnément après la pluie.
Le Steppe oranais est une table de 900 à 1 200 mètres d'altitude avec monts au nord et monts au sud, ceux-ci plus hauts que ceux-là; ce qui est fort heureux, car les djebels méridionaux se lèvent sur la route aride, en protection contre le Désert, et les septentrionaux sur la route humide. On y voit de grands lacs salés qui sont des mares d'évaporation avec plus de sel que d'eau; des oueds secs entre berges d'argile, de sable, de schiste ou de calcaire; des rédirs ou flaques dans les cuvettes étanches; des puits saumâtres; des pâturages verts ou roux suivant la saison; des champs à perte de vue couverts de thym, d'alfa, de chiehh et de diss, plantes textiles. Aucune forêt sur ce socle aride; à peine des bouquets de jujubiers sauvages et de bétoums ou térébinthes broutés malgré leurs épines par le chameau qui passe en cadence ; çà et là le tamarinier, et l'arbre presque partout souffreteux, tordu, petit, rabougri, le genévrier des sols très pauvres.
On y souffre des froids de — 5% de — 8", de — 10°, voire de — 12", des queues de saison terribles, empiétements de l'hiver sur l'été; si bien que la gelée tardive vient comme le larron dans la nuit, en mai, même en juin, et que l'arbre qui avait triomphé des mois neigeux succombe
à la fin du printemps aroinal et jusqu'au seuil de messidor; puis c'est la chaleur folle, 40', 42", 43°, 48". Et toute Tannée des vents infatigables secouent plus de poussière qu'ils n'amènent de pluie, ainsi que fait chez nous le turbulent mistral — vents aiïreux du Septentrion et, plus affreux encore, les vents du Midi, sirocos dans les cieux livides, devant un soleil pâli jusqu'au blafard et de lumière devenu lueur.
Est-ce à dire que ce pays puisse échapper au destin du Tell qui est d'élever une nation, et que, ruiné par le déboisement, par la folle pâture et le malentretien des sources, il soit trop tard pour qu'on le restaure autant qu'il peut l'être?
Non : ce climat dur est sain par la sécheresse de l'air, par l'altitude des sites; l'hiver y sauve
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Dans le Steppe oranais : un campement au bord du chott du Kreider. (D'après une ininci^rupliie cuMinuini-
quée par M. Jul. Poinssot.)
de l'été, la nuit du jour; le vent y rudoie la lâcheté, la langueur, la paresse. Ces pâturages aromatiques peuvent entretenir des millions de moutons et de bœufs ; le cheval y est tout nerf, tout feu, tout flamme; le térébinthe y croît à merveille, et, comme lui. t^ls arbres capables avec le temps d'instituer des forêts.; la vigne peut s'emparer de ses calcaires et de ses craies.
Certes il n'y pleut guère : 200, 250, 300 millimètres, selon les lieux, selon les années; mais il y pleut, des orages enflent les oueds de la montagne; tout barrage n'y est pas impossible, ni tout puits artésien; de ses craies sortent çà et là de belles sources : ainsi la fontaine du Kreider et la riviérette qui sort de la grotte de Chellala, aussi belle qu'aucune autre, en de superbes jardins; il est vrai que Chellala relève plutôt du Sersou que de la Lande.
L'impuissance absolue du Steppe, son destin fatal de ne supporter que des pasteurs errants de mare en mare, de citerne en citerne, tout cela c'était un peu de la fable; et pour ne point
dépasser la réalité du moment, il a déjà sa richesse, l'alfa dont on fait surtout du papier. Cette plante longtemps méprisée y couvre des millions d'hectares; seulement, comme elle croît par touffes espacées, elle n'étend pas sur la Lande un tapis continu; qui dit champs d'alfa, dit champs à demi nus. N'empêche que pour la transporter des plateaux à la mer on a construit des chemins de fer dont le principal, celui d'Oran à Colombe-Béchar dépasse maintenant le Steppe et s'avance dans le Sahara.
Le Maroc, Tunis, Tripoli, d'autres pays encore ont aussi ce qu'on appelle des « mers d'alfa », mais il ne semble pas qu'ils en possèdent autant que le Tell oranais, où de nombreux alfatiers recueillent ce trésor inattendu; principalement des Espagnols habitués par l'Espagne elle-même à la récolte de cette sorte de plante, commune dans l'orient de la péninsule sous un climat sérénissime semblable à celui de l'Oranie. La sparterie ' occupe un grand nombre d'hommes en Andalousie, en terre murcienne, en pays valencien.
Derrière Sebdou, c'est-à-dire derrière les têtes de la Tafna, s'étendent en plateau des terres qu'on dit Tell autant que Steppe, autour de la Mare au Bœuf (Dayat-el-Ferd). Cette mare vaut les autres lacs de la Haute Lande; donc elle ne vaut rien. C'est un sel ou une boue et rarement une onde; pourraitelle onduler ou dormir en transparence de cristal, elle qui n'a qu'une source pérenne, encore fort humble, dans tout son bassin qu'entourent des montagnes?
Au midi de la Mare aux Bœufs, El-Aricha n'est qu'à 100 ou 110 kilomètres du littoral le plus voisin, la côte de Nemours, mais ce poste élevé contre les Marocains du Steppe a tellement peu d'échange avec la nïer derrière les écrans du djebel qu'il ne le cède pas en continentalité de climat à des lieux séparés des océans par mille lieues. A 1 2o0 mètres d'altitude, il devrait jouir du climat de Rome et des villes portugaises de Porto, Braga, Guimaràes; sa moyenne annuelle est en effet de 16 degrés; mais au lieu de deux saisons diversement clémentes, elle résume deux saisons différemment dures, avec plus de cinquante degrés d'oscillation, de — 10° à
Pied d'alfa. (Dessin d'A. Faguet, d'après un croquis (lu docteur Bleicher.)
1. E.\traction du sparte ou alfa; fabrication d'espadrilles, de cordes et de cordages, de tapis et paillassons.
250 ALGERIE ET TUxMSIE.
+ 4I°,o; il y tombe 210 millimètres de pluie par an, pas assez pour maintenir en eau vive son oued, qui s'en va vers la Malouïa- : après les grandes averses il coule — sinon, non. — Au midi d'El-Aricha la plaine descend avec ses gouttières sans eau vers le Chott Occidendal ou Chotl Gharbi; celui-ci est fait de deux bassins réunis par un étroit. A eux deux ils forment un lac (et quel lac!) de plus de 100 000 hectares; tous les deux sont laids, et à dix lieues au nord le Chott de l'Est (Chott Chergui) ne l'est pas moins.
A OoO mètres d'altitude, le Chott de l'Est a loO kilomètres de long sur 10 à 20 de large, et 1G5 000 hectares. C'est un bien morne « léman » que ce champ de mirage, les oueds de montagne et de plateau que la pente lui destine ayant rarement la force de l'atteindre. Des falaises basses, des dunes sans gazon contemplent ses flaques, ses bourbiers, ses argiles, ses lits de sel, ses cristaux de gypse ; des fonts thermales un peu saumàtres jaillisent de ses rives. On le traverse par des espèces d'isthmes, dos de sable entre des fondrières dangereuses en grande pluie, quand il semble que les cholts, recevant enfin plus d'eau (ju'ils n'en évaporent, commencent à devenir la mer dont nous entretient la légende.
Les hommes de ces hautes plaines du vent, nous dit-elle, voulurent avoir, eux aussi, leur mer comme les riverains du IJahar-el-Kébir', aux lieux devenus depuis Tunis, Alger, Mostaganem, Oran. Ils assemblèrent tout le peuple et le divisèrent en deux troupes, l'une pour creuser la terre à profondeur d'océan, l'autre pour aller en caravane remplir les outres des chameaux à l'eau jamais épuisée du grand gouffre. En même temps il bâtissaient une Babylone, au lit dit aujourd'hui Khadra. Mais c'était avant que le Loué, le Prophète, Mahomet, eût prêché le Vrai Dieu; ces creuseurs, ces tailleurs de pierre, ces maçons, ces caravaniers étaient des idolâtres. Allah frappa souverainement les outrecuidants qui ne se réclamaient pas de son nom, le seul invocable au monde; il détruisit la « Cité Verte »; les chameaux et leurs conducteurs périrent à côté des outres crevées, et quand le dernier des piocheurs mourut il ne laissa derrière lui que la tranchée du Chott, et pas une goutte entre ses rives. Le Chott de l'Orient est double comme celui de l'Occident : une langue de terre le coupe en deux à côté d'une gare du chemin de fer d'Arzeu à Colomb-Béchar, près de ce Kreider où jaillit une forte source.
n. Le Steppe algérien : les monts des Ksours, l'Amour, les Zahrès. — Des Chotts de la Lande oranaise comme de ceux de la Lande algérienne on monte au sud, le long des sillons presque effacés du plateau. On suit des oueds secs sur des marnes grises, sol dur et salé frappé du pied par la gazelle que les « hommes de grande tente », autrement dit les seigneurs arabes chassent à l'aide du haut lévrier slougui ; ils courent aussi l'outarde et le lièvre, comme les couraient nos anciens nobles, avec un fauconnier ayant au poing son faucon. En longeant ces oueds on arrive, à force de s'élever avec le sol, à de vrais vallées, à de vrais ruisseaux. On voit ici le torrent, en bas si vain que les puits creusés dans son lit ne donnent pas toujours de