‹ Algérie et TunisieChapitre 92 sur 107 · Chott-el-Djériil · texte numérisé non relu

Chott-el-Djériil

SAHARA ALGÉRIEN. 275

Supérieur aux États-Unis et à la Puissance du Canada: et par la minceur de sa lame, cette « mer » ressemblerait au lac d'Oran plus qu'au Léman et qu'au Supérieur. Au lieu d'un flot vivant, puissant, bruyant, passionné, salutaire, il était à craindre qu'on ne fit une mare méphitique en lutte perpétuelle avec un climat flamboyant. Encore si l'évaporation, livrant au soleil les plages maremmatiques, fouettait de pluies l'Aurès! Mais l'air du Sahara dévore luimême ses nuages qui, pareils à la gara du littoral péruvien, ne se résolvent point en ondées. Dans le Grand Désert les plantes meurent faute de pluie au bord même de l'Atlantique ; et sur la rive méditerranéenne, près des lieux où aurait puisé le canal, il n'y a pas une prairie, pas une rivière, pas une fontaine et pas un arbre. Avec ce qu'aurait englouti d'or la « mer » proposée, l'on planterait assez de forêts, on barrerait assez d'oueds, on évoquerait assez d'eau jaillissante, on bâtirait assez de citernes, on féconderait assez de palmiers et de cotonniers pour régénérer le Sahara français autant qu'il peut l'être.

Aurait-on même pu remplir cette mer sans donner au canal de la prise d'eau les dimensions d'un fleuve? C'est par milliards de mètres cubes annuellement' que le ciel eût attiré à lui les eaux répandues sur les 800 000 hectares, et par milliards que le canal eût dû les prendre à la mer pour les porter au lac. Suivant leur confiance ou leur défiance, les calculateurs estimaient à huit ou dix ans, ou à vingt, ou à trente et quarante, le temp^ nécessaire à l'achèvement de cette Méditerranée incessamment consumée par en haut. Plusieurs avaient même proclamé qu'on ne la remplirait jamais. D'aucuns avaient montré que, puisant sans arrêt à l'urne des sels marins, que, perdant toujours et toujours l'eau par évaporation, elle croîtrait indéfiniment en sel, > jusqu'à s'en combler. D'autres avaient prédit les fièvres qui naîtraient du mélange de l'eau douce des crues, de leau salée des mers ; enfin, l'on avait compté les palmiers que noierait l'immersion de la conque. L'idée ne méritait pas de vivre. Fausse et funeste, elle est morte, heureusement pour l'Afrique française.

VIII. LOued-Souf. — Au midi du Melrir, qui s'avance en longs tentacules, l'Oued-Souf est une oasis durement traitée par la nature. Il comprend sept villages et trois villes, dont une, plus grande que les deux autres, a pour nom El-Oued.

Ville fort singulière, El-Oued a mille maisons de deux mètres de haut jusqu'à la naissance des coupoles semblables à l'église byzantine de Saint-Front de Périgueux, elles se renflent à leur cime en trois ou quatre koubbas. Peu d'entre elles ont 50 mètres cubes d'air à la disposition du maître, qui n'y peut entrer sans se courber; obscures, elles ne reçoivent le jour que par cette porte basse et par le trou d'oîi sort la fumée. Point d'eau courante dans le Souf; point de fontaines tièdes ainsi qu'en Djérid, de fontaines froides ainsi qu'en Nefzaoua. Ses 180 000 palmiers croissent dans des creux de la dune, dans des puits du sable; ils y vivent de l'humidité que leurs racines vont puiser sous terre au lent passage des eaux invisibles.

i. A raison de 39 millions de mètres cubes par jour, soit par an plus de 14 milliards : donc, rien que pour contrebalancer l'évaporation. le canal aurait dû conduire 431 mètres cubes par seconde, presque l'étiage du Rhône.

L'un des grands travaux des hommes du Souf est de maintenir vides ces entonnoirs de la dune, d'empêcher le sable des talus de rouler au fond, des trous, profonds de 20 à 40 pieds; il leur faut aussi lutter contre l'éparpillement de la crête qui aurait bientôt fait d'enfouir les palmiers jusqu'à la cime de leurs palmes : à cela ils pourvoient par des haies de branches et des margelles de pierres non cimentées. C'est un combat de tous les jours.

Des Arabes mêlés de sang berbère et de sang noir, vingt-cinq à trente mille hommes, habitent cet archipel de la mer des Aregs; ils y cultivent la palme; ils paissent leurs moutons à l'entour, souvent très loin, quand la dune a reverdi; beaucoup s'en vont, à la limousine, vers les villes d'Algérie et de Tunisie. Dans cet air chargé de sable fin nombreux sont les aveugles, les borgnes et les hommes aux yeux rouges, éraillés.

Faut-il croire d'un pareil pays que son vrai nom, son nom d'autrefois, c'est Oued-Izouf, la rivière murmurante? « Jadis, content les Souafa, nous avions un grand oued qui coulait du nord au midi; les lloumis, fuyant devant les Arabes, l'ont enfermé sous terre. Eux seuls pourront le ramener au jour. » L'oued enterré que les chrétiens ressuscitent à cette heure n'est pas celui du Souf; c'est celui du Rir, à l'ouest du Souf, droit au midi de Biskara.

IX. L'Oued-Rir. — Au midi de Biskra l'on traverse l'Oued-Djédi, la rivière vers laquelle se dirige l'Ouéd-Biskara, que reforment, à Tahir-Rashou, des fontaines donnant 000 litres par seconde — on franchit plutôt son lit, car l'Oued-Djédi, fils du Djébel-Amour, n'arrive que rarement au Melrir. Au sud de l'Oued-Djédi se suivent, avenue de la route du Soudan, les oasis de l*Oued-Rir, situées dans le bas-fond qui continue l'Igarghar, le long Meuve desséché A'enant du Sahara central. Rempli jadis, en des temps plus humides, par cet Igharghar, l'Oued-Rir n'a point perdu tout passage des eaux, mais c'est invisiblement qu'elles coulent, à diverses profondeurs sous le sol, surtout à 70-75 mètres. Cette veine artésienne a 130 kilomètres de long sur 4 à 14 de large; onde ténébreuse, elle vient, non pas du sud, des pertes de righarghar, mais du nord, de l'infiltration des oueds descendus de l'Atlas méridional. Ce bras de la « Mer sous terre », comme disent les Déserticoles, on l'élève à la lumière par des forages, ou il y vient de lui-même par des puits jaillissants ou par des bahars (étangs). La France a conquis deux fois l'Oued-Rir : par les armes en 1854, et depuis 1850 par des fontaines de 20, 50, 00, et jusqu'à 80 et 100 litres par seconde pris par la sonde au flot souterrain. Avant nous, les Indigènes creusaient des puits encoiïrés de bois de palmier; ces puits s'effondraient, s'ensablaient et souvent tarissaient au bout de dix à quinze ans, si bien qu'à notre arrivée les dattiers mouraient, les oasis se resserraient. Maintenant, près des nouvelles sources que les habitants du Rir ont nommées de beaux noms, tels que Font de la Paix et Font de la Bénédiction, les jardins d'antan reverdissent.

Les Rouara — on appelle ainsi les hommes de ces bas-fonds — ont du sang berbère, du sang arabe, du sang juif; mais avant tout ils sont de sang nègre, comme il convient à des gens qui vivent dans l'évaporation des eaux traînantes, sous un astre de flamme et presque au niveau

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de la mer. La capitale de cette forêt de palmiers incessamment accrue, Touggourt, ville de terre dont on a comblé les fossés pestilentiels, a 170 000 palmiers dans son oasis, à 7!) mètres d'altitude. Riche, sahariennement parlant, les Arabes l'ont surnommée le « ventre du Désert », de ce qu'on trouve à ses marchés tout ce qui flatte le palais du Saharacole.

Quand la France creusa son premier puits dans l'Oued-Rir, il n'y avait que 6 000 habitants dans ce bas-fonds, et ils se voyaient perdus, chaque année devant leurs fonts tarissantes. Aujourd'hui

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Vue générale du Souf.

les Rouara sont 15 000 et le nombre des palmiers a doublé; 3 à 6 mètres cubes d'eau par seconde les abreuvent et n'épuisent pas le fleuve enfoui qui est pour l'Oued-Rir ce qu'est le Nil pour l'Egypte, le principe même et la loi de la vie. De nouveaux jets artésiens s'ajoutent chaque année aux trous de sonde des Français et aux jaillissements conquis au péril de leur vie, panier de sable après panier de sable, par les puisatiers du Désert. On peut espérer sans outrecuidance que 10 mètres cubes y jailliront un jour de la profondeur : alors le « fleuve » évoqué d'en bas coulera sous i 800 000 palmiers. i

L'oasis d'El-Goug marque la fin de l'Oued-Rir en même temps que le commencement de righarghar et celui de l'Oued-Mia, les deux fleuves qui confondent jadis ici leur sillon.

Secs à leur surface, ils n'en sont pas moins des « lignes d'eau»; et si leur lit ne roule que du sable à travers des dunes encombrantes, les puits qu'on y creuse témoignent du passage de l'onde, fille des orages qui se déchaînent parfois avec une violence terrible sur les djebels du Sahara central.

Mais, par infortune, parfois n'est pas ici souventefois et très rarissime est la pluie. On prétend que dix ans, douze ans peuvent passer sur maint vaste canton des Touaregs sans qu'une seule grande crevaison de nuée réveille un jour, une heure, ou seulement une minute, la vje des torrents défunts (?).

X. L'Igharghar, fleuve d'antan. — Nous tenions de l'aveugle destinée, qui ne sait point choisir, un pays « sans bornes ». De lac en lac, de cascade en cascade,' puis d'île glacée en île glacée, il nous aurait menés jusqu'au mystère du Pôle boréal d'Amérique. Nous perdîmes en 1759 ce grand chemin du Pôle, ces lacs, ces « niagaras », ces rapides, et les forêts qui se prolongent par les prairies froides, et les steppes qui s'enfuient de mousse en mousse jusqu'à la glace des mers boréales. Mais 1830 nous ouvrit la grand'route d'un pays contraire, tendant à l'Equateur, et plus brûlant encore que la ligne ronde où tous les jours égalent en durée toutes les nuits — route sans forêts, sans lacs, sans rivières, même sans ruisseaux, à travers les granits, les basaltes, les craies, les grès, les sables sonores, « chantant » d'un chant vague, mystérieux, qui semble lointain, quand la dune s'éboule de son propre poids ou par l'effort du vent ou sous les pas des chameaux.

Ces deux chemins sont terribles : celui du Pôle américain sous 4-3 à 30 degrés de froid, par les tanières de l'ours gris, puis par la banquise de l'ours blanc ; celui de l'Outre Sahara sous 43 à 30 degrés de chaleur à l'ombre, GO à 70 au soleil, à la réverbération de la pierre des monts, à celle de l'arène des dunes qui naissent incessamment de la pulvérisation des grès, des gypses, des argiles. Elles marchent en avant, ces dunes, en arrière ou de côté, ou s'arrêtent, selon que le vent les pousse ou que les herbes les fixent. Mais la route du « Grand-Nord » se perd dans le néant des entours du Pôle : qui l'a prise travaille en vain. Tandis que la route du « Grand Sud» finit dans l'opulence du Soudan.

Le plus long, le plus large des deux fleuves morts, l'Igharghar double ou triple en longueur le Chéliff. On évalue son bassin à plus de 80 millions d'hectares, dix-huit fois la conque du torrent d'Orléansville.

L'Igharghar est une voie normale vers le Soudan du centre, à travers le Sahara central, presque aussi loin des vagues de l'Atlantique à l'ouest que du Nil et de la mer Rouge à l'est. Entre ces deux eaux, celle d'occident presque fraîche, celle d'orient presque chaude, le Sahara, c'est-à-dire, paraît-il, la « plaine vaste et déserte », a 5 000 kilomètres de long sur 1 300 kilomètres d'ampleur moyenne, à des altitudes infiniment variables dont il se peut que la résultante

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soit une surrection de 350 mètres. 1 250 lieues sur 375, c'est donc une contrée immense, estimée à 620 millions d'hectares, onze à douze fois la France. Quand on lui ajoute, au septentrion la zone de demi-culture du pied de l'Atlas, au midi les pâturages et les vallées arables, habitables, à demi-pluvieuses des confins du Soudan, on l'élève, la Tripolitaine comprise, à 815 millions d'hectares, ou quinze fois la France.

Une place à Touggourt.

D'après le peu qu'on sait de ce Sud « éminent », ces 8150 000 kilomètres carrés se diviseraient comme suit :

Oasis et cultures 200000 kilomètres carrés

Pâtures, steppes lliOOOOO —

Sables, aregs 830 000 —

Djebels 2000000 —

Hainadas ou plateaux de pierres 3 600 000 —

Soit pour le demi-Désert, 170 millions d'hectares; et pour le Désert, 645 millions avec 400 000 déserticoles, 506000 peut-être.

Donc l'Ifïharghar est un grand sentier vers le Soudan central. Lorsqu'on a dépassé le « filet » de ses ravins supérieurs, on descend à son choix au sud-ouest vers le fleuve du Niger, ou au sud-est vers la lagune du Tchad. Son nom, mot berbère qui veut dire le Courant Bruyant, nous reporte vers un Sahara antérieur qui fut iioisé, comme des troncs fossiles nous le prouvent. Alors dans les clairières de ses bois, parmi les herbes, le bœuf ruminait, songeant aux hideux lézards cuirassés du fleuve; le rhinocéros paissait, l'éléphant tordait et déracinait les arbres. Bètes disparues avec la sylve, la pluie, l'eau, la rivière ; moins le crocodile, dont

on a surpris quelques traces au long d'un affluent de l'Igharghar, autour du lac Miharo, pauvre flaque distendue en étang par les orages, puis rétrécie et divisée en trous d'eau par le soleil saharien, éternelle fête du jour.

La gazelle qui bondit de la dune à la dune, là où quelques gazons, quelques arbustes sortent du sable des gassis' ; l'autruche qui, s'aidant des ailerons, court presque aussi vite que l'oiseau vole; le chameau; le fenec ou renard des sables; la vipère cornue; et maints petits animaux, c'est à peu près toute la vie du Désert, mais le chameau, le mouton, le bœuf et d'autres bêtes y trouveront de quoi vivre. v.

En remontant l'Igharghar, on trouve tantôt des berges bien dessinées, éloignées l'une de l'autre de 1 000, de 2 000, de 10 000 mètres (tant cet oued fut grand), et tantôt un chaos d'argile, de sable, où disparaît le lit du « fleuve » pour se recreuser bientôt après en forme normale. Ainsi traverse-t-on l'Areg Oriental, sur 220 kilomètres : il y a là des dunes de 200 mètres -, dédale de monticules, de mamelons, de lèdes, des sioufs ou crêtes de sable effilées : plus qu'effilées, tranchantes, si l'on prend à la lettre leur nom, pluriel de l'arabe sif, qui signifie sabre. L'Areg Oriental, c'est celui qui se lève au midi du Souf et de la dépression franco-tunisieime, de l'Igarghar ou même de l'oued-Mia, jusqu'au Plateau Rouge' des Tripolitains; quant à l'Areg Occidental, il monte dans le sud des bas-fonds qui sont au pied de l'Altas oranais, sur les chemins qui conduisent du Tell, puis du Steppe, puis de l'Amour et du Ksel jusqu'aux oasis du Touat et jusqu'au Niger.

Mais peu à peu le sol s'élève. Du Sahara sablonneux on passe au Sahara des rocs, des cailloux, des débris durs que les vents ne peuvent soulever, tandis que de faibles haleines font « fumer » la dune en écrêtant son arête. Passé l'Areg d'Orient, l'Igharghar est plus franchement sillon de rivière, mais sans eau vive, au moins apparemment; enfin l'on atteint la montagne du Hoggar ou Ahaggar, qui a de 2 000 à 2 300 ou 3 000 mètres.

XI. Le Hoggar ou Ahaggar; les Touaregs. — Le Hoggar peut passer pour un Tell aux yeux des Sahariens, des « faces brûlées ». Faces brûlées, moins celles des Touaregs qui se voilent du litzâm : grâce à ce tissu qui leur cache le bas du visage, si Jeurs yeux ardents se rougissent au vol des sables fins, au moins leur bouche en est préservée.

Citadelle du grand désert, dont il occupe assez exactement le centre, ce Hoggar offre, non sans rareté, ce que le Saharien connaît si peu, l'ombre d'un arbre, le gazouillis d'une source et la fraîcheur d'une eau. Aride pour le Tellien du Nord, pour le Soudanien du Sud, il est verdoyant pour le Saharien, et le Saharien le désire. Là chez les Touaregs, lierbères longtemps agressifs et maintenant soumis, la neige argenté les cimes pendant quelques jours de l'année; des fontaines murmurent, mais elles sont petites; des ruisseaux courent, mais ils tarissent

1. L'entre-deux des dunes; qe que bous appelons en France, chez les Landais, la lède.

2. On parle même de monts de sable ayant jusqu'à 500 mètres de hauteur (?).

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