Hamada el-Homra
Types de Touaregs.
SAHARA ALGÉRIEN
bientôt; l'air est salubre, mais peu d'hommes le respirent; les villages sont très minces — à peine des hameaux.
On ne doit point nommer le Iloggar une Suisse saharienne, puisqu'on ne peut imaginer une Helvétie sans glaciers, sans prairies, sans sapins, sans lacs d'émeraude; mais il semble qu'il y a là de très sèches et très vides Cévennes ayant dattiers, figuiers, ceps de vigne, champs d'orge et champs de blé. L'homme nomade y a pour compagnons depuis longtemps assouplis à ses ordres le chameau dont il mange la chair, la chamelle dont il boit le lait, puis le cheval, l'âne, la chèvre, le mouton, le slougui, grand lévrier qui dépasse le vent; et parmi ceux qui ne lui
Une petite caravane de Touaregs au repos.
obéissent point, le rétif onagre, cousin de l'âne; l'antilope luttant de vitesse avec le slougui; l'hyène à la voix horrible; le loup nocturne; l'autruche imbécile.
Les anciens maîtres des roches cristallines et des épanchements volcaniques du Hoggar, ainsi que des craies, des grès, des sables d'alentour, les Touaregs sont rétifs comme l'onagre, traîtres comme le loup; montés sur la bête saharienne aux grandes enjambées, ils sont rapides comme la gazelle, l'autruche et le slougui. Que sont-ils? Des Berbères de race mêlée parlant un pur dialecte, le témahak ou témachek ou tamazight. Ils viennent de fusions et mélanges, comme en conAenait un de leurs « savants », qui disait : « Nous sommes plus entremêlés que la tente faite de la laine de mouton et du poil de chameau ».
De la fusion de ces éléments, du Berbère, de l'Arabe, du Noir, est sortie une race forte, dure, durable, qui ne pouvait pas ne pas l'être au milieu même du Désert, en pleine fournaise, sur la roche stérile, au souffle des vents secs, îe jour étant ardent jusqu'à la brûlure, la nuit fraîche jusqu'au frisson. Ici tout ce qui naît faible meurt à l'entrée de la vie; et ce qui
reste est fort, alerte, souple, sobre, jeune à cinquante ans, quelquefois même à cent, moins ceux dont le froid nocturne a rhumatisé les membres. Durs pour eux, ils sont durs aux autres. Avant notre arrivée chez eux ils commandaient à des tribus vaincues, à des tribus serves, à des esclaves de sang noir; puis, autour de leur citadelle, ils allaient au loin dans le Sahara, sur les lignes d'eau, guettant les caravanes aux daïas, aux puits, aux cols de la grande dune ou de la montagne. Vêtus, comme nos arrières-pères gaulois, de la blouse et des braies, ayant en main la lance ou le sabre, au bras le poignard, et récemment munis de fusil, ils arrivaient au trot de leurs chameaux de course. Ils tuaient, ou l'on payait.
On suppose qu'il y a 100 000 Touaregs dans le Hoggar, dans le Désert, dans le Steppe au nord du Niger et sur le Niger lui même, à ses deux rives en aval de Tombouctou. C'est devant ce fantôme qui la France a si longtemps hésité, comme elle hésite aujourd'hui devant le transsaharien qui la rendrait invincible en Afrique.
XII. Li'Aïr ou Asben. — C'est vers l'Atakôr n'Hoggar, au plus haut de ladite acropole du Sahara central, à peu près sous le 23' degré de latitude, que commence le fleuve Igharghar. Du versant contraire de la montagne partent des gouttières dont se fait un oued courant dans le djebel, puis sec et mort dans le désert : en un mot un Igharghar du sud qui s'incline vers le Soudan du Niger.
Cet Igharghar méridional passe à quelque distance à l'ouest de l'Air ou Azben, massif de 1 000 à 1 700 ou 1 800 mètres, au nord et au sud du 18" degré de latitude. L'Aïr n'est point tout à fait saharien, mais il s'en faut de beaucoup qu'il soit soudanien.
Suivant qu'il a plu dans ses ravines ou que les nuages, quand ils passent, ont dédaigné de s'arrêter, on rencontre ici des vallées presque riantes, des piUures abondantes, de beaux bouquets d'arbres; mais quand il y a longtemps que le ciel n'a pas versé de précieuses larmes, on croit "à peine avoir fui le Sahara : la pâture est sèche, ou bien il n'y a plus de pâture et les arbres languissent, étouffés de chaleur, mourants de soif.
Il n'en a pas moins sa petite valeur. Des pluies tropicales arrivent jusqu'à lui; septembre, octobre se passent rarement sans quelque orage. Aussi le lion y apparaît-il, lui qui n'est pas, comme on dit coutumièrement, le roi du désert, mais bien le roi des savanes et des forêts. Aux lieux humides, là où le Iloggar ne montre que des arbres dispersés, l'Air offre de vrais bois où se promènent le sultan roux, qui est ici sans crinière, le léopard et le sanglier, ami de l'ombre.
Quand nous avons englobé ce pays dans notre immense Afrique du Nord, des Touaregs commandaient à ces montagnards, fort mélangés de Noirs, comme leur berbère témachek l'est également de mots, de formes, d'idiotismes des langues nègres du voisinage. Leur ville majeure, Agadès est à 500 mètres au-dessus des mers.
XIII. Ouargla; l'Oued-Mia. autre fleuve du temps jadis. — Des lagunes, des palmiers, de petites oasis, marquent en amont d'El-Goug le sillon de l'Oued-Mia, sur lequel
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«'ouvrent à gauche, c'est-à-dire à loccident, les ravins pierreux des Béni-Mzab. On monte ainsi, par pente douce, des 79 mètres d'altitude de Touggourt aux IGl mètres qui sont la supériorité <i'Ouargla sur le niveau des mers. Or, il y a lot) kilomètres de sentiers désertiques, le long du fleuve enterré, depuis l'union souterraine de righarghar et du Mia jusqu'au bas-fond où languit la ville qu'on surnomma la Reine -du Sahara.
Ouargla, grandeur déchue, prétend être la cité la plus vieille du Désert. En y comprenant les oasis de sa banlieue, elle possède 600 000 dattiers et 160 000 arbres à fruit arrosés par mille puits, dont 400 artésiens — c'est que l'Oued-Mia supérieur envoie beaucoup d'eau cachée à cette espèce de marécage qui a la juste renommée d'être très fiévreux en été. Quand elle était « reine », avant de n'avoir plus comme aujourd'hui que 1 400 maisons branlantes faites de pierre gypseuse et de terre, on vendait sur ses marchés des Nègres amenés à chaudes journées du lointain Soudan ; aujourd'hui découronnée, pauvre, elle a pour habitants des Berbères et des Arabes plus ou moins purs, des Mozabites et surtout des Noirs « subéthiopiens » croisés de sang berbère, bonnes gens que pillait le nomade et que saigne maintenant la sangsue du Désert, le Béni- Mzab, qui est un a receveur de runta », un usurier consommé.
Les caravanes d'esclaves ont cessé d'endchir Ouargla; l'onde s'est faite plus rare; •et si peut-être elle courait encore « en l'an
mil » sur le sol par quelques ruisseaux vifs, elle est tout entière descendue dans la profondeur. Ce n'est pas à dire que les monts aient perdu récemment leur chair; il y a des siècles qu'ils n'ont ni terre, ni forêt, ni gazon diapré d'eau stillante. Si les fontaines ont cessé d'arroser les dattiers d'Ouargla, si dans tant de vallées du Sahara peuplées jadis il n'y a plus qu'un sol d'airain sous un ciel de plomb entre des rocs réverbérants, c'est que, dans Ja folie furieuse de leurs guerres, les Nomades ont comblé les sources qui daignaient quitter
Une femme Touareg.
l'obscurité des cavernes pour le jour éclatant du Désert. Us n'éteignaient pas seulement les sources, ils détruisaient aussi les puits; de haine en haine les oasis mouraient faute d'un aïn, faute d'une séguia. Ainsi se faisait, ainsi ne se fait plus le vide au midi des montagnes du Tell grâce à la « paix française ».
Les mille puits d'Ouargla ne donnent guère qu'un mètre cube à la .seconde, mais déjà la sonde est à l'œuvre dans cette vaste cuvette, et nul doute qu'elle ne tire du bahar, de la « mer sous terre », un petit lleuve régénérateur. C'est ce bahar qui permet à l'Heicha d'Ouargla de lever ses 600 000 palmiers, puisque, à 3 dattiers pour un litre d'eau par minute, elle n'en lèverait que 180 000. Ainsi que dans le Souf, ces arbres boivent par leurs racines à l'humidité souterraine. Ventre et centre du Désert algérien immédiat bien plus que ne l'est Touggourt, Ouargla ne tardera guère à recevoir les trains du chemin de fer de Philippeville à Biskara, prolongé vers le Grand-Sud; alors sans redeA'cnir 1' « impératrice » du Désert, elle regrandira et l'on ne verra plus en elle un labyrinthe de ruelles, un taudis de masures, mais une vraie ville où l'Européen coudoiera la foule berbéro-nègre. La ville s'assainira comme s'est déjà désinfectée Touggourt, et si l'été y reste bouche de four, il aura cessé d'être souffle de fièvre. Les Européens pourront éviter la torridité par les villas qu'ils bâtiront dans l'air vif et ventilé du Krima, mont qui se dresse à quelque distance à 80 mètres au-dessus de l'Heicha, au milieu d'un « infini » de rochers et de sables alignés par le vent en dunes parallèles.
En amont d'Ouargla le val du Mia remonte vers le sud-ouest jusqu'à des montagnes inférieures à 1 000 mètres ; on ne voit point de neige en hiver sur les suprêmes rochers du Tademaït, du Mouydir, de l'Ahnet et autres chaînons, massifs ou plateaux de craie dont les noms sont éminemment berbères. Néanmoins il y a par là des pâtures, des bosquets, des sources, des rus coulants par le fait des orages; quand la pluie tombe à torrents, cas moins rare qu'on n'imagine', rOued-Mia lui-même peut s'avancer jusqu'à 600 kilomètres de son origine; il mène alors son flot jusqu'au 31° degré de latitude, au Puits du Chameau, non très loin d'Ouargla.
XIV. Laghouat. Le Mzab et les Mozabites. — Dans le bas-fond d'Ouargla, des canaux souterrains amènent l'eau perdue dans les oueds de la « Chebka » des Béni-Mzab ; et cette Chebka continue les plateaux qui dominent au midi la déjà saharienne Laghouat. A près de 330 kilomètres d'Alger à vol d'oiseau Laghouat a son site à 792 mètres, trop haut pour la parfaite maturité des dattes de ses 15 000 palmiers. On y vient d'Alger par la plaine de Blida, la montée de Médéa, la brèche de Boghar-Boghari, la morne étendue de plateau que brise l'escarpement de l'Oukaït et des Sept-Têtes, par la vallée de Djelfa, par la traversée des chaînons des Ouled-Naïl et la descente au Désert.
A la venue des Français, Laghouat, la capitale du Sahara de la province d'Alger, se composait de trois villes : l'une maraboutique, celle (^es Fils d'Aïssa, pèlerin de la Mekke; les deux
i. Il y a telles années qu'on peut presque appeler pluvieuses.
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autres « séculières » et guerrières — villes qui commençaient en plaine et finissaient chacune sur un mamelon. Elles étaient ennemies, ainsi que dans nombre de cités sahariennes faites de quartiers dont les habitants, d'origine différente, maintenaient avec jalousie les rivalités d'autrefois, les augmentant d'année en année par les représailles de la vendetta.
Le ruisseau de ces palmiers, l'Oued-Mzi, réunit maints filets d'eau du Djébel-Amour, là où ce massif est le plus haut. C'est lui qui reçoit les fontaines du plateau des Gadas, ou qui les recevrait si la sécheresse, si l'irrigation, la soif de l'homme et des bêtes ne les arrêtaient presque aussitôt sur la pente de leur coulière. L'un de ces oueds tord son lit en été et déroule en hiver son flot de crue devant Ain-Madhi, ville religieuse qu"Abd-el-Kader détruisit, maisons, jardins et palmiers, parce que le chef de l'ordre des Tedjinis, dont c'est la maison mère, refusait de reconnaître en lui l'élu de Dieu.
En suivant ce ruisseau du Mzi, qu'un barrage gonfle et met en réserve pour l'usage de Laghouat, on descend une vallée qui ne mène que des torrents dorage, car les sources du mont ne dépassent pas le vallon de leur naissance. Ce val est celui de l'Oued- Djédi, la rivière plus souvent morte que vive; elle longe de loin je pied méridional de monts raides, chauves, aux couleurs violentes, qui sont le
squelette de plateaux érodés et de sierras dévorées. Cet oued atteint, en grande crue seulement, la lagune du Melrir.
L'éternel amenuisement de la montagne a si prodigalement comblé d'alluvions le sillon de l'Oued-Djédi qu'en tel des bassins de ce torrent de 450 kilomètres, un puits qui voudrait atteindre la roche aurait à descendre à travers 100, 200, 300 mètres de terre meuble. Que de moissons dorment ici qu'on ne doit point renoncer absolument à réveiller un jour! L'oued compense ses sahariennes sécheresses par des courants et torrents de déluge. Il est des jours, presque des semaines où chaque brèche de la sierra lui vomit une « vidourlade ». On l'a vu
Un Mozabite.
couvrir en largeur 11 kilomètres de plaine aux approches du Chott Melrir — puissance farouche^ mais passagère et vaine, que des barrages pourront muer en force bienveillante et durable.
De Laghouat au Mzab on traverse, en route vers le sud-est le vaste Plateau des Daïas.
Les Daïas sont de petits fonds moins secs que leur alentour, parce qu'il y vient quelque humidité le long des ravins inclinés vers elles. Le voyageur exténué de soleil s'y arrête avec délices à l'ombre des vastes bétoums ou pistachiers, des cédrats, des jujubiers sauvages, arbres qui pourraient être l'aurore de forêts futures, mais on les coupe au passage, pour le feu du soir et l'on n'en plante point, l'on n'en sème pas. Trois cents pistachiers mêlés à des jujubiers sont le
Laghouat, la ville arabe. (D'après une peinture de Marius Perret.)
bosquet de la Daïa de Tilremt, plus ample qu'aucune autre sur le chemin de Laghouat au pavs des lîéni-jMzab, habité par les Mozabites.
Ces Mozabites ou liéni-Mzab sont une petite nation travailleuse, un peuple de jardiniers, de datticoles, de marchands, de banquiers, de prêteurs sur gages, en même temps qu'une castefermée dépositaire d'une tradition religieuse conservée sévèrement, strictement obéie. Us ne sont point issus de leur sol, terre d'airain. Berbères authentiques et parlant un langage fort semblable à celui du Jurjura, leurs pères avaient durement souffert sur un long sentier d'émigration, alorsqu'ils arrêtèrent enGn leurs pas dans ces monts de craie sans verdure et sans sources, dans cette chebka' puissamment ravinée par des rivières qui coulèrent à pleins Ilots et ne coulent plus qu'en grand orage.
ils avaient vécu pendant deux siècles, avant l'an mil, à partir d'environ 750, sur un socle^
l. Mot arabe : lilet, réseau; comme qui dirait : chaos.
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élevé de l'Oranie, autour de Tlaret, fondée par eux. Puis ils leur avait fallu fuir devant les avanies des musulmans, car s'ils sont, de l'Islam, eux aussi, diverses croyances puisées dans la doctrine d'un apôtre du premier siècle de l'Hégire, en font un peuple hétérodoxe : aussi les sectes officielles désavouent ces faux croyants, ces « Ibhâdites », et la haine est vive entre le iMozabite et l'Arabe. Chassés de la montagne froide au moins en hiver, ils descendirent dans le trop brûlant Sahara, vers l'est, dans l'Oued-Hir, l'Oued-Souf, le Zab, oasis dont on leur attribue
Marché de Ghartléïa.
l'honneur, en ce sens que, les ayant trouvées sèches, dépeuplées, décadentes, ils les arrosèrent
par des puits, les plantèrent de palmiers, les restaurèrent et les peuplèrent de durs travailleurs.
De là aussi on les chassa ; ils senfoncèrent au sud-sud-ouest, dans la cuvette d'Ouargla et dans
le sillon de l'Oued-Mia dont ils créèrent ou renouvelèrent aussi les jardins, aux alentours de
bourgades que maintenant encore ils visitent pieusement en pèlerinage.
Ils n'avaient pas encore trouvé le lieu de leur repos, la terre plus qu'aride et pierreuse, de
tous dédaignée, qui devint leur dernière patrie. Tourmentés par les nomades, ils trouvèrent
enfin un endroit peu accessible aux maraudeurs, l'entrecroisement des ravines du Mzab dont il
se peut que le nom rappelle ce Zab où ils avaient auparavant fixé leur demeure. Semblables aux Puritains anglais, c'est pour leur foi qu'ils changèrent de patrie ; mais le Mzab est ardent autant que la
Nouvelle-Angleterre est fraîche, il est aussi continental qu'elle est brumeuse et marinière. Il fallait des hommes résolus, à vrai dire, des fanatiques, pour oser essayer de vivre en ce dédale de rochers, sous le soleil qui boit dans mille ravins les eaux versées par le hasard des nuages sur les bassins des oueds altérés à mourir.
Heureusement la Chekba des Béni-Mzab recouvre une eau fraîche, à 20 ou 25 mètres de profondeur, sous le lit des principaux oueds. Et quelquefois, par cas très rares, ces oueds,
subitement, démesurément remplis, mugissent, surtout en janvier et en février. Des barrages fort solides, œuvre des Mozabites, arrêtent ces (lots; des puits descendent jusqu'à l'onde hypogée, et des jardins entourent les villes bâties amphithéâtralement sur des roches pyramidales, avec mosquée au sommet. De ces cités, la plus grande, Ghardéïa, sise à S30 mètres, peut bien avoir une douzaine de milliers d'âmes, dans une sorte de ruche élevée faite de 1 300 maisons à arcades, à terrasse, qui grimpent autour d'un cône tronqué d'où s'élance un haut minaret, 6^ 000 palmiers l'environnent. Béni-Isguen vante la rigidité de sa morale (trafic à part sans doute), la sévérité de SCS pratiques, la rectitude de ses mœurs. Ses 6000 « Isguénois » sont hostiles au reste des hommes; même le Mozabite des autres ksours du Mzab n'a pas le droit d'y vivre l'espace d'une seule nuit; encore moins le Musulman et le Roumi, également détestés, peuvent-ils habiter cet amphithéâtre terminé comme Ghardéïa par une mosquée — Sauf Mélika, sise à plat sur un roc, les villes des Béni-Mzab s'accrochent toutes à une pente de mont. Béni-Isguen dispose de 28 000 dattiers; Guerrara (5 000 habitants) en possède 45 000 ; la noire El-Ateuf (4 000 habitants) en a planté 1 6 000 ; Berrian (3 500 habitants) en arrose 35 000 ; Melika, c'est-à-dire la Royale, n'en a que 2 000; c'est qu'elle n'est plus « reine)), ni spécialement « sainte » comme antan; très déchue est aussi Bou-Noura, la « lumineuse », qui malgré ce nom surabonde en aveugles et en borgnes; enfin à 7 ou 8 lieues au sud du Mzab, chez les Chambas, Metlili voit 30 000 palmiers du haut de sa colline. En tout, Metlili comprise, il y a plus de 220 000 dattiers dans ces jardins, spectacle inattendu quand on arrive à la corniche de roches flamboyantes qui contemplent le cirque des Béni-Mzab.
Indigènes de Berrian.
SAHARA ALGERIEN.
La force des Mozabites vient de leur obéissance à leurs dogmes, de leur soumission à des prêtres hiérarchisés, de leur solidarité, qui n'est pas uniquement en parole mais en action dans le Mzab et partout où des Béni-Mzab respirent. Elle vient surtout de la pauvreté du pays. Ces craies ardentes sont comme la Savoie glacée, la vcîlcanique Auvergne, l'humide Limousin. Les 35000 Mozabites, qui ont chez eux trois cents familles de .luifs et deux milliers de Nègres, ne sauraient tous vivre dans la Chebka. Us émigrent donc, en tel nombre qu'un tiers de la race, disons de la secte, s'est épanché au dehors — tous des hommes, pas une seule femme — vers les villes de l'Algérie et de la Tunisie. Bouchers, fruitiers, baigneurs et masseurs, courtiers, usuriers.
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Jletlili : vue générale. (D'après une photograpliie de M. F. Foureau.)
« tripotiers », ces fils du Désert, qui parlent un dialecte berbère et qui savent tous l'arabe, apprennent aussi le français ; beaucoup même l'écrivent.
Etant stricts dans leur devoir, ardents dans leur poursuite, sobres, simples de vie, la plupart font fortune et peu à peu cette race travailleuse étend son usure, son argent, son influence au midi de sa blanche Ileptapole. Des sept villes du Mzab, cinq, Ghardéïa, Béni-Isguen, Mélika, Bou-Noura, El-Ateuf, forment une pentapole. Berrian et Guerrara, assez loin de ce groupe, complètent l'heptapole.
XV^. De Laghouat au Maroc. — De Laghouat, qui voit le Djébel-Amour monter à son horizon, jusqu'à nos dernières oasis sur la route du Maroc, le Désert habitable a peu de largeur.
II se compose des gorges cassées du versant méridional de l'Amour, du Ksel et des autres djebels, jaunes, ternes, éclatants ou rouges assis à la bordure du Steppe. Ces gorges étroites, tortueuses, profondes, pittoresques, sont animées par des riviérettes. Tel de ces défilés rappelle, avec beaucoup moins d'eaux, avec encore plus de lumière, les cluses de la Provence ou celles des Cévennes. Près des fontaines, et plus bas au bord des oueds, fleurissent des jardins à palmiers. De misérables villages, de branlantes murailles, languissent près de l'aïn qui est toute la vie de ces anfractuosités brûlées par le soleil. On les appelle des ksours (au singulier, ksar '), c'est-à-dire des bourgs fortifiés.
Mais peu à peu l'eau des gorges supérieures est bue par l'air, les plantes, les animaux.
L'oued-Seggeur, dans le défilé de l'Arouïa. (D'api'ès une photographie de M- F. Foureau.)
l'homme; elle entre dans les fêlures, elle filtre dans le sable, elle disparaît enfin tout à fait. On la retrouve, quand on suit le lit de son oued, à longs intervalles, en fouillant le sol ; assez pour donner à boire, trop peu pour irriguer. Toute vie cesse, on ne voit plus le moindre ksar; parfois passent une caravane, une autruche, quelques gazelles. Il arrive que des crues remplissent les oueds bien au delà des ksours et même des daïas, mares plus ou moins temporaires jusqu'où suintent leurs dernières eaux. Les flots sauvages vont alors se perdre au pied de l'amoncellement de sable des aregs. Peut-être aussi vont-ils beaucoup plus loin par des lèdes encore inconnues.