o-^'^^^ -^t^/iyAÎ
Arabe mendiant, négresse de Biskra et femme d'El-Kanlara. (D'après des photographies Neurdein.)
LES INDIGÈNES. 303
sof contre sof chez les Berbères ; ksar contre ksar, ou quartier de ksar contre quartier de ksar dans le Désert; l'Arabe contre le Berbère; le planicole contre le montagnard; |le Tellien contre le cavalier du Steppe; le Nomade contre le Sédentaire. Un contre tous, tous contre un, sous les regards bienvaillents du « corsaire » qui, divisant pour régner, passait avec contentement la main dans sa barbe quand le compte des têtes prouvait la fureur de l'attaque et le désespoir de la défense. Et la guerre, ce n'était pas seulement la veine du peuple coupée, de jeunes veuves, des orphelins ; c'était aussi les moissons brûlées, les oliviers sciés, les gourbis renversés, les canaux d'arrosage crevés, le méphitisme des cadavres, le typhus, la variole, les épidémies, et 'la famine.
Puis, de 1830 à 1847, ce fut la lutte entre la France et l'Afrique, de la Calle aux champs de risly, de la plage staouélienne aux puits sahariens d'El-Goléa — duel qui, sitôt fini, recommençait, non pareil à ces rencontres au premier sang qui tirent à peine un goutte rouge du plus J)lessé des deux combattants. C'était la grande saignée.
Depuis lors la poudre s'est tue, excepté en 1837, en 1864, en 1871 ; plus, durant de courtes révoltes locales, l'une dans les monts de l'Aurès, l'autre dans l'oasis d'El-Amri, d'autres çà et là; enfin l'échauffourée de 1881. Purement locale, la guerre de 1837 couronna de bataillons français les pitons de la Grande-Kab)'lie, gardés jusqu'alors du pied de l'étranger; quelques tribus y furent décimées, de celles dont on voit d'Alger les neiges automnales, hivernales et printanières, au pied des tamgouts dominateurs; mais le reste de l'Atlas, le Steppe et le Désert n'y perdirent pas un seul témoin de la foi, mort de sa blessure en récitant le témoignage : « Certes, il n'y a d'autre Dieu que Dieu ». La guerre de 1864 n'incendia que l'ouest de l'Algérie et un petit coin de la Kab3lie ; née de la défection des Ouled-Sidi-Cheikh, tribu de marabouts sahariens qui vit de l'aumône des pèlerins, elle ravagea le centre et l'est de l'Oranie, de la mer d'alfa jusqu'à Relizane. Ainsi restreinte, c'est à peine si quelques milliers d'hommes y trouvèrent l'heure et le lieu de leur mort.
Cent fois plus terrible, la guerre de 1871 n'envahit cependant pas l'entière Algérie. Elle épargna tout ce qu'il y a de plus Maghreb dans notre Maghreb, d'Alger au Maroc, et ne sévit que d'El-Djézaïr aux frontières de Tunis, mais furieuse, et partout, dans le Tell et la Lande, chez l'Arabe comme chez le Berbère, chez les tribus les plus lointaines, les moins tangibles, comme autour des bourgades d'en bas, et presque jusqu'aux portes d'Alger la sultane : les insurgés ne furent arrêtés qu'à l'entrée de la Métidja, près de l'Aima, au pont de Boudouaou.
L'échauffourée de 1881 était à peine une incursion de brigands; la France faillit presque en faire une révolte par son étourderie, sa lâcheté; elle perdit la tête devant quatre ou cinq cents «oupeurs de routes; elle jugea que le massacreur des alfatiers du Steppe oranais était un grand homme de guerre et, qui sait? peut-être le maître de l'heure, l'homme élu dès avant la fondation du monde pour nous jeter à la mer, le très fort, le très juste, le très saint, le « restaurateur de la blancheur de l'Islam ». Mais ce chef de bande valait tout juste autant qu'Abd-el- Kader à son aurore, avant que la France elle-même l'eût investi comme sultan des Arabes;
les routes étaient faites, les troupes étaient prêtes, Bou-Amama disparut comme un songe. Ces guerres dont aucune n'embrasa toute l'Algérie, et les révoltes inflnitésimales, ici un ksar, ailleur un douar, n'ont pas fait, toutes ensemble, le quart des victimes de la famine de 1867-1868, à la suite de longues sécheresses. 300 000 Indigènes au moins, et probablement 500 000 périrent, surtout à l'occident d'Alger, dans la région deux fois moins pluvieuse en moyenne que l'orient de notre Atlandide. Des ferkas, des douars, des tribus, des confédérations perdirent la moitié de leur monde : ainsi, le cercle d'Ammi-Moussa vit son peuple descendre de 33 000 hommes à 2o 000 ou 26 00.) ; celui de Zamora se réduisit de 33 000 à 21 000, et les Akermas Chéragas du val de ChélilT en aval d'Inkermann, devinrent 6000 seulement, eux que la mort par inanition avait commencé d'assaillir quand ils étaient 14 000. Les bas pays souffrirent plus que les hauts pays où des sources murmurent. Ce ne furent pas les Kabylies qui se dépeuplèrent mais les plaines, les vallées inférieures, l'ardent sillon du Chéliff. Là continua de vivre qui put continuer, se soutenant de feuilles, d'herbes, de chardons, de racines; là mourut tout ce qui n'avait pas l'àme chevillée au corps — de mort paisible, fatalistement, sans une plainte, car « Dieu est le plus grand, ce qui est écrit est écrit, et rien n'arrive que ce qu'il a fixé pour toute l'année dans la Nuit des arrêts immuables ' ! » Une disette enlevant le cinquième d'un peuple, c'est un (léau rare, même en l'impluvieuse Afrique. Suivie de la grande révolte de 1871, l'une et l'autre fauchèrent dru la race qu'on crut condamnée. Mais depuis, dans la paix profonde, l'Indigène a vaillamment recommencé de croître, surtout dans les contrées berbères où quatre naissances répondent en moyenne à trois décès.
III. Les Berbères et les Arabes. — Combien y a-t-il d'Arabes et combien de Berbères en Algérie et en Tunisie? Cela on ne le sait pas, on ne peut le savoir, on ne le saura jamais. C'est comme en France. Combien, parmi nos trente-neuf millions, compte-t-on de « Primitifs », de Ligures, de Kymris, d'Ibères, de Celtes, de Romains, de Germains, de Suèves, de Goths de l'Est ou de Goths de l'Ouest, d'Alains, de Vandales, de Normands, d'Arabes, de Berbères?
Ces deux maîtres éléments se sont tellement heurtés, confondus, de Nemours à Zarzis, qu'il est impossible de dégager l'un de l'autre. La tradition, l'histoire, l'état présent n'y suffisent pas. Les traits sont mêlés; des centaines de milliers de faces ne sont ni berbères, ni arabes, mais arabo-berbères ; enfin le langage parlé ne démontre pas nécessairement l'origine; bien loin de là. Beaucoup de tribus qu'on sait berbères ont adopté l'idiome arabe; on appelle ces gens-là Berbères arabisants. Inversement, des tribus arabes, bien moins nombreuses, ont adopté l'idiome berbère; ce sont là les Arabes berbérisants. Tout ce qui se peut affirmer avec certitude, c'est qu'il y a, comme sang, beaucoup plus de Berbères que d'Arabes, et, comme parler, beaucoup plus d'Arabophones que de Berbérophones. Peu à peu la langue du Coran, idiome de la religion, de la domination, des lettres, du commerce, a supplanté le langage dédaigné que le Kabyle baragouine dans ses montagnes.
1. La nuil il'EI-Kiitlr, celle qui unit le mois du 23 de ramadan au 24.
Un Arabe. (D'après une photographie de M. Neurdein.)
LES INDIGENES.
Quel est présentement le domaine de l'idiome berbère dans l'Atlas français, domaine très tronçonné, très déchiqueté, semblîible à des îles dans une vaste mer arabe? De ces îles, il n'y en a qu'une de grande, le Jurjura, continué au delà de l'Oued-Sahel par l'ouest des Babors et resté fidèle au verbe antique jusqu'à la coupure de l'Oued-Agrioun. Ce bloc berbéroglotte par excellence a près de 600 000 hommes, ou le neuvième de tous nos Indigènes de l'Afrique du Nord. Un autre bloc résistant, également en haute montagne, c'est l'Aurès, où le nombre des Berbérophones semble flotter entre 30 000(?}et 100 000 (?).
Le reste ne compte guère.
11 y a les Ourghammas, au nombre de plus de 30 000, dans les montagnes les plus méridionales de la Tunisie, audessus des roclies, des sables de laTripolitaine; les Djerabas ou Djerbiotes (29 000), dans l'île de Djerba, au nord et non loin des Ourghammas; les Ouled-Drid (40 000), en Tunisie centrale, à l'est du Kef, au sud-est de Tunis, sur les causses de lahamada; une portion des
12 000 Hanenchas, grande tribu qui vit dans les monts de Souk-Ahras, sur la Medjerda supérieure et le haut de la Seybouse ; les tribus du Djébel- Guérioun, montagne de plus de i 700 mètres qui s'élance au
midi de Constantine, au-dessus des Lacs salés sur la route de l'Aurès; les Ouled-Sellem (10 000), entre Batna et Sétif, sur le plateau des Lagunes salées; les Ouled-Ali-ben-Sabor (5 000), près des (Juled-Sellem, aux environs de Ngaous, sur le penchant du Hodna ; les Béni- Ménasser (12 000), dans le chaos des pics et pitons détachés du Zaccar, entre Miliana et Cherchel; les Matmatas (5 000), à l'horizon sud de Miliana, entre le Chéliff d'Affreville et les montagnes de Téniet-el-Hâd; les'Béni-IIaoua (5 000), à l'est et près de la ville de Ténès; les Achachas et les Zérifas (5 000), dans le Dahra, etc.; plus, des lambeaux de tribu, des douars ou
Type arabe : Agha de Touggourt.
Photo Meurdem.
tronçons de douar çà et là dispersés; enfin, dans le Sahara, les 35 000 Mozabites, les
15 000 Rouaras, les gens de Ouargla, etc., etc.
Soit peut être 900000 berbérophones, environ le sixième des musulmans de notre Afrique
tellienne; tandis que, langue à part, les vrais Berbères, nés d'ancêtres berbères peu ou point
croisés d'Arabes, sont peut-être les quatre cinquièmes de tout le peuple. Aux montagnes cidessus restées jusqu'à présent le domaine du témachek, au Jurjura, au Babor occidental, à l'Aurès, aux monts des Ourghammas, desOuled- Drid, des Béni-Menasser, au Dahra, au Mzab, à rOued-Rir, il faut ajouter, comme habités en réalité par la race berbère, tous les massifs moyens ou supérieurs de l'extumescence atlantidienne, monts des Traras, monts de Tlemcen, Ouaransénis, Tittéri, monts Métidjiens, Dira, Babor oriental, sahel des Sept Promontoires, djebels de Constantine, de Guelma, de Bône, de Souk-Ahras, du Kef, etc., et la Tunisie presque entière.
Un sur six : quel recul depuis l'invasion du xr siècle avant laquelle toute l'Afrique Mineure leur appartenait après absorption de l'élément arabe déposé par les éphémères conquérants du vu" siècle! Rameau vigoureux du tronc de l'humanité, l'histoire les avait toujours vus prépondérants de l'Egypte aux Colonnes d'Hercule. Le Carthaginois pouvait régner sur la côte, et plus tard le Romain sur le littoral, la montagne et le plateau; la terre mère des épis leur restait presque entière, à tous ses étages montants et descendants, sahels, basses plaines, plaines hautes, tranchant du mont, pente saharienne et Sahara. Et aujourd'hui encore, sous l'apparence
de domination française à l'est, de tyrannie chérifienne à l'ouest, c'est encore, c'est toujours, et
mettant de côté l'oubli du vieux langage par la plupart d'entre eux, la race la plus nombreuse de
l'Atlantique et du Désert. C'est aussi la plus vivace..
Ce n'est pas tout. Hors du Tell, loin du Tell, et nantis encore de l'idiome immémorial, on
les retrouve dans toute l'Afrique du Nord, de la Méditerranée au Niger, du Sénégal au Nil, sous
Une Ouled-Naïl.
LES INDIGÈNES
divers noms, Djébélis ou montagnards, Chaouïas, Kabyles, Amazighs, Cliillahs, IJéni-Mzab, Touaregs. S'il n'y en a plus dans les Canaries, archipel de l'Atlantique, c'est que les Espagnols les ont extirpés, ou plutôt cachés en les recouvrant de christianisme et de langue néo-latine: car les Canariens ont beaucoup de sang numide dans les veines : quand le conquérant français de ces îles, Jean de Héthencourt, gentilhomme normand, y aborda vers le commencement du xv" siècle, les habitants de ces fières îles montagneuses qui font face au Sahara littoral, les Gouanches étaient des Berbères plus ou moins mélangés.
Telle est la force de la race adaptée par le temps au sol; pure, s'il en est de pures, ou mêlée, n'importe. Ici elle est très mêlée, l'Atlantide ayant de tout temps reçu des envahisseurs de trois côtés : de l'est, les derniers étant les Arabes et, à un moindre degré, les Turcs de l'Odjac ; du nord, les derniers étant les Français et leurs cousins, les Espagnols et les Italiens ; du sud, que par ici tenta toujours le nord. Ailleurs les Septentrionaux, fils de la neige ou de la brume, sont attirés par le midi tiède, embaumé, resplendissant; mais le Saharien, dans son Sahara calcinant, stérile, envie la fraîcheur, les pluies, la fécondité du Tell ; aussi les gens du Désert, ceux du Steppe confrontant au Soudan et les Noirs du Soudan lui-même ont-ils reflué souvent vers l'Atlantide.
La race berbère procède donc de nombreux éléments, et toujours de nouveaux sangs l'ont adultérée; mais telle quelle, une fois formée, elle a tout assimilé, elle a duré, elle dure. Sous
le Carthaginois, pourtant riche et corrupteur, elle ne perdit que les tribus des basses vallées, à la corne orientale de l'Atlantide, autour de Carthage et JAisque vers Bône et Guelma, tandis qu'inversement nombre de Carthaginois apprenaient le numide pour le bien de leur commerce — ceux-ci, l'on les nommait Phéniciens bilingues. Sous le Romain elle dédaigna la langue impériale et impérieuse, ou du moins elle resta presque partout numide quant à l'idiome, la civilisation étant latine. Les Romains partis, la première invasion arabe la troubla, la jeta sur l'Espagne, qui devint le tombeau de ses armées; elle lui donna une religion nouvelle, un livre saint qui n'était
Danseuse arabe.
point berbère, une langue liturgique. Puis, comme on ne peut échapper à sa destinée, quand sonna l'heure fixée par Allah dès avant la fondation du monde, les Berbères subirent la terrible poussée hilalienne qui commença leur dénationalisation.
Cette transformation suivait son train sans hâte quand la France intervint dans les destinées de l'Aïrique du Nord. Chaque jour, sachant un peu plus d'arabe, des Kabyles revenaient du marché, de la ville, de la zaouïa, de la ziara ou visite à la koubba d'un saint marabout; ou, de bien plus loin, du grand pèlerinage à la ville très sacrée, la Mecque, propice aji salut du croyant, surtout dans les trois mois de choual, de dou-el-kada et de dou-el-hadjdja. A chaque génération, telle dachera, tel douar passait insensiblement d'une langue à l'autre ; et de dachera en dachera, de douar en douar, telle tribu.
Les Français, sans le savoir, sans le vouloir, accélérèrent l'arabisation des Berbères. Ayant, ■dans leur ignorance de l'Afrique, pris tous les Maugrabins pour des Bédouins, ils firent de l'arabe la langue du commandement; or c'était déjà celle de la religion et du commerce. Nous ajoutâmes ainsi une pointe meurtrière à la hache aux deux tranchants; et l'arabe, encore mieux armé qu'avant notre venue, refoula plus vite qu'auparavant le berbère durant les tempêtes et les tonnerres de la lutte de l'indépendance, entre 1830 et I8al, pendant près de trente ans de confusion, de broiement, de dislocation des tribus et sous-tribus. Il y a dans les trois provinces bien des vieillards pour se rappeler qu'au temps de leur enfance le berbère se parlait là où maintenant il ne se parle plus et ne se comprend même pas.
Mais si la langue berbère disparaissait de plus en plus alors que commença la colonisation ' française, la race numide, héritière plus ou moins croisée de Syphax, de Massinissa, de Jugurtha, regagnait pas à pas, qu'elle usât du berbère ou de l'arabe, le sol de l'ancienne patrie. Refoulés «orame chrétiens dans les djebels par les irruptions musulmanes, ils en redescendaient comme mahométans, tous ayant adopté la religion du Prophète, et le plus grand nombre sa langue. On peut croire que sans la survenue des Français ces « fils du sol » auraient repris tout le Tell aux héritiers des Hilaliens.
On a voulu creuser un abîme entre les Berbères et les Arabes. 11 est certain que les Kabyles ont foulé le sol du Tell bien avant les compatriotes de Mahomet; que depuis Sidi-Okba-ben- Nafé, l'histoire de ces deux peuples se mêle sans se confondre; qu'enfin leurs langues diffèrent singulièrement, encore qu'elles aient des traits de ressemblance, avant tout une sorte de passion pour les gutturales horribles qui sont comme des vomissements. Mais ils ont des ancêtres communs. Si les Berbères ne sont pas venus de la petite Afrique aujourd'hui nommée l'Espagne, ils sont arrivés d'Orient comme les Arabes, dont peut-être ils étaient cousins. A défaut de parenté directe, il y a lieu de croire (si les « Numides » étaient partis du soleil levant) que les deux peuples durent se mêler dans les parages de la Syrie et de l'Egypte, près de cet isthme de Suez qui fut, de l'est à l'ouest et par terre, un grand chemin des peuples, comme il l'est maintenant du nord au sud et par l'eau d'un canal de grande navigation.
Qu'ils vinssent d'Ibérie ou d'Asie, les Berbères eurent longtemps pour seigneurs un peuple
LES INDIGENES.
phénicien, et par cela même proche parent des Arabes : de là, des mélanges avec un élément « sémitique ». Il est donc probable que lorsque les guerriers d'Okba et plus tard les Hilaliens se jetèrent sur l'Atlas, la nation qu'ils y disloquèrent leur était quelque peu consanguine. Dès lors, ballottés pendant plus de mille ans avec les Arabes, les Berbères conquirent avec eux l'Ibérie, les Baléares, Malte, la Sicile, et menacèrent du croissant la croix des églises où prêcha saint Martin. Pendant la splendeur des Maures le Tell déborda sur l'Espagne; après leur ruine l'Espagne regorgea sur le Tell, et ce flux comme ce reflux pénétrèrent le Berbère d'Arabe et l'Arabe de Berbère. Enfin, '
vivant sur le même sol depuis l'arrivée des Hilaliens, ayant même Dieu, même Prophète; incessamment en contact l'un avec l'autre contre les chrétiens, l'un contre l'autre dans la guerre civile, l'un près de l'autre dans les marchés, dans les villes, dans les mosquées, sur les routes, ils ne peuvent pas ne pas s'être mêlés ; et de fait bien des tribus savent qu'elles ont dans leur sein les deux éléments.
Ainsi, les deux nations ont des ascendants communs en grand nombre. Ce n'est pas la « race » qui les divise le plus ; chez le Kabyle comme chez l'Arabe on trouve toutes les figures, de la blonde à la brune, qui d'ailleurs domine immensément.
Une chose les distingue avant tout ; le séjour à des hauteurs différentes. Le Berbère, habitant la montagne, a les qualités et les défauts du montagnard; l'arabe est l'homme de la plaine, avec ce que le pays bas, plat, chaud, clément, donne de qualités et de vices. Par cette difl"érence de demeure, le Berbère est l'Auvergnat, le Limousin, le Rouergat, le Savoisien de l'Afrique; l'Arabe en est le gentilhomme qui se ruine, artiste auquel chaque jour qui passe ravit l'enivrement d'un songe, lazzarone que le Berbère et le Français chassent peu à peu de sa place au soleil. Pendant que le Berbère pioche à la double chaleur du ciel et du sol, celle-ci la pl»ès
terrible des deux, l'Arabe méprise le travail des champs. « Où entre la charrue, entre la honte. »
Fillettes arabes à la fontaine.
Sous la tente, dans la cabane, il aime à être las de ne rien faire, tandis que sa femme et le bourricot versent leur sang en sueurs sous les cruels rayons. C'est l'ami des hyperboles, des contes bleus entre la cigarette et la tasse de café noir, l'ami des chansons nasillardes célébrant les belles guerres et les belles amours, l'ami de la chasse, du cheval, des courses folles, de la « fantasia ». Et encore plus l'ami de son repos; il a, la passion de l'ombre, comme il convient aux ensoleillés; celle de s'étendre par terre, comme il convient aux marcheurs intrépides, sur une natte en un coin du gourbi, dans la mosquée, sous un feuillage; ainsi couché, il prie, il songe, ii dort, il somnole, exténué, comme mort, jusqu'à ce qu'il revive alertement à la fraîcheur des étoiles.
Nomade par instinct, ce peuple l'est aussi par l'indivision de la propriété dans un grand nombre de tribus; sans droits sur le sol qu'ils cultivent par octroi temporaire, les Arabes l'égratigaent à peine. N'aimant pas la terre comme nos paysans l'aiment et l'adorent, ils la maltraitent; ils coupent l'arbre, ils incendient la forêt, ils dévastent le pâtis, ils piétinent et polluent la source ou la laissent, indifférents, se combler de sable, d'immondices, et tarir.
Indifférents, parce qu'ils sont fatalistes. Vaincus, ils se courbent : « C'est, disent-ils, la volonté de Dieu ». Ils disent aussi : « Baise la main que tu ne peux couper ». Fatalistes, ils sont patients; ils savent attendre et guetter la vengeance; le temps ne leur est rien : « La lenteur vient de Dieu, la hâte du diable ». Patients, ils sont paresseux, d'une paresse flasque, mourante, et « la fainéantise leur est comme le miel ». Ils aiment à croire que le bien vient en dormant, « In cha Allah, « s'il plaît à Dieu ». Quand l'année « a les éperons verts », ils remplissent leurs silos ou matemores', réserves souterraines dont le site est ignoré du passant; l'ennemi fait brouter les épis aux chevaux, il coupe la moisson, il met le feu à l'orge, au blé, mais il ne trouve pas aisément ces granges ténébreuses. Lorsqu'aux récoltes opimes succèdent les misérables, l'Arabe puise à son matemore, et si la famine dure il l'épuisé; après quoi il meurt sans blasphème, comme pendant l'Aam-ech-cheur ou Saison de misère de 1867-18G8 : car : « Telle est la volonté de Celui qui ne dort, ni ne rêve ».
Dieu est le plus grand, mais Douro, Draham, Flous et Sordi sont aussi de grands dieux. Douro, mot espagnol, c'est la pièce de cinq francs; Draham, qu'on tire du grec Drachma, veut dire l'argent; Flous, qu'on dérive du grec Obolos, désigne aussi l'or, l'argent, le billion; Sordi, pris au français, c'est le sou. Divinités intérieures qu'il n'est pas besoin d'invoquer : toujours présentes, elles sont comme un autel démesuré qui remplirait tout son tçmple ; elles animent toute la nation, aussi bien l'homme de grande tente à qui la France retire l'occasion de tondrejusqu'au sang la tribu, que le juge qui vend la justice au plus offrant et que le fellah qui l'achète.
Étant dans la main d'Allah « comme le cadavre dans la main du laveur des morts », les détresses de la vie ont moins de prise sur eux que sur nous. Sans doute, ils sont superbes, insolents, outrecuidants, majestueusement orgueilleux aux jours de prospérité, et alors très durs
). Précautions qu'ils négligent beaucoup plus, depuis que les Français ont assuré la tranquillité du pays.
LES INDIGENES.
contre les faibles, très fastueux vis-à-vis des humbles : « Xe joue pas avec le chien, il t'appellerait : mon cousin! » Mais la chute ne les accable point. Ils se résignent et « lèchent la bouche du chien jusqu'à ce qu'ils en aient obtenu ce qu'ils veulent ».
Leur force, c'est de nous haïr, nous les flls du péché. Le « Livre » leur a dit que les InBdèles sont abominables, il leur prêche la guerre sainte, l'e-xtermination de l'Impie. Mais voici, l'Impie est le plus fort. Alors ils lui obéissent en le méprisant, convaincus au fond de l'âme qu'il est à la veille et presque à l'heure de sa chute. Même au jour de la défaite ils disent : « Un secours vient de Dieu et la victoire est proche ». Qui sait? c'est peut-être aujourd'hui, que ge lèvera celui qu'ont annoncé les hommes inspirés qui se disaient « les faibles et chétifs, les pauvres devant Allah, les serviteurs de la misère », et qui étaient pourtant les « pôles du pôle, les axes du monde, les astres directeurs de la vie, les entremetteurs entre le ciel et la terre, les (lambeaux de la science, les étoiles des étoiles, les perles blanches, les conducteurs de la religion, les refuges, les sauveurs, les suprêmes recours des affligés, les préférés d'en haut, les élus et choisis, les meilleurs ».
A sa voix les Croyants monteront contre les Incroyants, pour obéir au Prophète, qui a dit : « Finissez mon ouvrage, étendez partout la tente de l'Islam. C'est à Dieu qu'appartient la maison de la Guerre, il vous la donne pour le combat d'extermination contre les Kafirs. Combattez-les donc, ces hommes des écritures ' qui ne reconnaissent pas la vérité! Quand vous les rencontrez, tuez-les; partout où vous les verrez; massacrez-les; et de partout où ils vous chassèrent, chassez-les ! »
Qu'ils aient été cruels, avides, suborneurs, faux, méchants, pourvu qu'ils aient suivi le formulaire, fait la prière aux heures indiquées et, tournés vers là Mecque, pratiqué les ablutions ou leur simulacre, visité en ziara la coupole d'un miraculeux marabout, pèlerine si possible jusqu'aux deux villes sacro-saintes, et par surcroît tué quelque bon ou mauvais Uoumi, ils peuvent
Arabes en promenade.
i. Les Juifs elles Chrétiens : de ce qu'ils ont, comme les Musulmans, une écriture, un livre, une révélation; mais le Coran, dicté après le Testament des Juifs et l'Évangile des Chrétiens, donne les dernières volontés de Dieu; il eiïace à la fois r« ancienne • el la • nouvelle alliance •.
3ir. ALGÉRIE ET TUNISIE.
mourir consolés; leur tombeau sera marqué du chouahed, pierre du témoignage avec inscription des paroles : « Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet est l'envoyé de Dieu! » Ils passeront, sans broncher dans le feu d'en dessous, sur le pont du Sirat tranchant comme un rasoir; puis ils entreront, impérissables et transfigurés, dans le Djanna, le jardin de délices où soixante-dix immortelles attendent chacun d'eux. En somme, race très forte, moins parce qu'elle est forte que parce qu'elle est fine et flexible.
Le Berbère, lui, c'est le paysan, le mangeur de glands, comme l'appellent dédaigneusement les Arabes, qui pourraient tout aussi bien le nommer le mangeur de figues, puisqu'il se nourrit de figues autant que de glands, et le buveur d'huile, puisque c'est du suc de l'olive qu'il se régale. Il travaille bravement, partout, toujours. Ni rêveur, ni poète, c'est un homme de labour, de métiers, un épargneur, un avare. Il n'a pas l'amour des contes, des légendes; le passé ne lui chaut, mais le présent et le tout prochain avenir, les semences, le foin, la moisson, la cueillette aux branches de l'olivier, ce qu'il y aura de feuilles aux arbres qu'il dépouille de leur frondaison pour la donner au bétail. Il vit sordidement, parce qu'il est pauvre et qu'il ne soupçonne point les vertus de la propreté; il ne se lave jamais aux fontaines, si claires dans sa montagne; la chachia ne quitte pas sa tète avant d'être un lambeau crasseux, ni le burnous ses épaules avant qu'avril ait renouvelé dix, vingt, trente, cinquante fois la parure des forêts — on se le transmet de père en fils.
Devenu musulman à partir de l'invasion des Hilaliens — jusqu'alors il avait plus ou moins professé le christianisme — il a quelque haine contre le Koumi, mais cette haine a moins de profondeur que celle de l'Arabe qui, lui, nous abomine, ou du moins nous abominait. Séparés de nous par la religion du « Livre », ils ne le sont pas autant que les Ismaélites.
Cette race emplit les cités et les champs du Tell. Métayers et moissonneurs, colporteurs, ouvriers, ces émigrants gagnent peu; mais de privation en privation ils font fortune au milieu des Roumis, si c'est battre monnaie qu'acquérir le prix d'un champ, d'une vache : puis ils s'en reviennent pour la plupart au village natal où la propriété est fortement constituée et qu'administrent des djémas, municipalités élues au suffrage de tous et communes orageuses divisées en sofs, c'est-à-dire en partis qui luttent éternellement. Il se peut que ce partage en sofs, la haine, la jalousie, la vendetta d'elle-même renaissante, aient leur grande part dans le maintien des énergies berbères; il est encore plus certain qu'elles ont tué la nation : unie, la Berbérie aurait défié dix fois toute la cavalerie des Califes.
Des demeures aériennes de ce grand peuple que la discorde a diminué; des Kabylies qui s'élancent de la plaine ; des villages entourés de sabbarat ou aloès-agavés et de kerma-en-nsara, ces « figuiers des chrétiens » que, tout cpntrairement, nous appelons figuiers de Barbarie; enfin d'autres villages plus élevés dont le climat n'admet ni le cactus, ni l'agave, de toute citadelle berbérophone descend un fleuve d'émigrants qui se répand dans les quatre provinces, de TIemcen à Tunis et de Nemours à Gabès.
Par cette émigration continue, par ce retour d'un grand nombre, et encore plus par des
^PBpïà|^^L^ -lift'
ojv-v^ wî ^ t>iÈ^é§^.^
Un Chaambi. (Dessin de Marins Perret, d'après nature.)
LES INDIGÈNES
écoles françaises bondées d'élèves, la langue nationale se répand avec rapidité dans les diverses Kabj'lies; déjà la plupart des villages berbères ont parmi leurs citoyens beaucoup d'hommes parlant aussi bien l'idiome de Paris français que leur vieux témachck. Religion à part, ces premiers tenanciers, à nous connus, du Tell ne délestent qu'à demi l'étranger qui remplit leur bourse à la ville et menace peu leurs vergers dans la montagne.
Plus assimilables que les Arabes, ils n'ont pas comme eux de campagnes à demivides où nous puissions semer des colons; chez eux pas un pouce du sol ne se perd, et plusieurs de leurs âpres montagnes ont à surface égale deux fois plus d'habitants que nos collines. Mais s'il nous est impossible de coloniser chez eux, nous les cernons de plus en plus en nous emparant des vallées, et bientôt les Kabylies seront séparées les unes des autres par des plaines françaises.
Alors ce sera l'histoire des faisceaux qui, tous ensemble, ne plient pas sous la main d'un hercule, et qui, séparés, se rompent sous les doigts d'un enfant.
Il suffira que notre
langue tue leur langue pour qu'ils passent dans le camp des conquérants de la dernière heure, après avoir lutté pendant vingt-cinq à trente siècles contre les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Arabes et les Turcs.
Biskra. — Une négresse.
l'iioto ISeurdein.
IV. Maures, Koulouglis, Marocains, Nègres. — Ainsi l'immense majorité de la population indigène se compose en ce moment de Berbères, d'Arabes, de Berbères mêlés d'Arabes et d'Arabes mêlés de Berbères. Arrivent ensuite les Maures, les Koulouglis, les Marocains, les Nègres.
Si le nom des Maures vient, comme il se peut, de Mahurim, les « Occidentaux », il équivaudrait exactement celui de Maugrabins. Qu'il procède de là ou d'ailleurs, les Espagnols, appelèrent Moros les Musulmans qui conquirent brusquement l'Espagne jusqu'aux Pyrénées, puis furent lentement chassés de Léon, de l'Aragon, des Castilles, de Valence et d'Andalousie. Les frères des Espagnols, campés à l'ouest sur l'embouchure des fleuves d'Espagne, les Portugais, qui chassèrent ces pillards enturbannés de l'Entre Douro e Minho, puis de la Beira, puis de l'Estrémadure, puis de l'Alemlejo, enfin de l'Algarve, les nommèrent du même nom autrement prononcé : Mouros. Nom qui dans ce tumulte de guerre devint naturellement le plus haï et le plus méprisé de tous. Il fut synonyme, d'aboird de musulman, puis d'infidèle, de païen, d'hérétique, enfin de Barbaresques.
Mais dans l'usage français le nom de Maures ne désigne qu'une infime portion des dits Barbaresques. On l'applique à la bourgeoisie musulmane des villes, race des plus mêlées qu'il y ait au monde : en son être se confondent le Punique, le Numide, le Juif, le Romain, le Vandale, le Grec, le Catalan, l'Italien, l'Espagnol, le Portugais, le Fi-ançais. le Flamand, le Levantin, l'Egyptien, le Nègre; tous les sangs païens d'autrefois, puis tous les sangs mahométans, chrétiens, renégats, amenés par la conquête, le commerce, la piraterie ou traite des Blancs, la traite des Nègres, l'expulsion des Maures d'Espagne. Puissants, riches, honorés avant 1830, ils ont perdu leurs « haouchs » ou grands domaines, de^'enus des fermes françaises. Leurs palais discrets, frais, délicieux autour d'une cour intérieure, ont été démolis pour le pas.sage de rues alignées; la France a pris le commandement, et l'or est dans la main du Juif aux doigts crochus. Beaucoup de leurs famillles se sont éteintes dans la misère; d'autres se sont résorbées ou se résorbent dans la grande foule musulmane. Certaines ont fui la présence de l'Infidèle; elles s'en sont allées, surtout d'Alger, en Orient, vers la blanche, la savante, l'ingénieuse Tunis dont elles espéraient qu'Alger la chrétienne ne la vaincrait point, mais qu'elle vaincrait Alger; vers Mesr la victorieuse, qui est le Caire, la grande ville du Nil; vers Smyrne; vers Stamboul où règne le sultan supérieur. De celles qui sont restées, plusieurs fournissent à la France des serviteurs fidèles, et nombre de Maures parlent et écrivent purement la langue nationale.
Ainsi ont décru ces urbains, qui sont de belle prestance, de mouvements dignes. Un peu efféminés par la vie à l'ombre, par la rêverie, par le kif, ivresse béate du fumeur de hachich, ils ont tendance à l'obésité, comme le Turc, dont beaucoup procèdent. Ils sont résignés, car ils savent l'homme au pouvoir du Dieu qui a fait l'ombre et le soleil; et d'aucuns croient que ce Dieu, le clément, l'unique, le plus grand, l'incomparable, leur rendra bientôt leurs palais sur les coteaux d'El-Djézaïr; que même il les ramènera dans l'ancestrale maison dont ils conservent la clef, à Valence, à Cordoue, à Jaen, à Grenade?
LES INDIGENES.
Non moins décroissants sont les Koulouglis, nombreux avant 1830 dans les villes du Sahel ■et du Tell, notamment à Alger et à TIemcen. Fils de femmes indigènes et de soldats de milice turque — turque de nom et, de fait, cosmopolite, — leurs pères ne les aimaient guère et ne voulaient point partager avec eux les privilèges de la puissance; ils leur refusaient l'accès des honneurs, ils les tenaient à l'écart, comme ont fait en tout pays, comme font encore en mainte Contrée les « nationaux » visà-vis des « créoles ».
Lorsque les Turcs perdirent ici l'empire qu'ils avaient fondé brutalement sans en cimenter les assises, les Koulouglis craignirent d'être punis pour leurs pères. Redoutant la vengeance arabe, ils offrirent leurs services à la France; ils nous furent des alliés fidèles que nous aurions dû naturaliser Français, soit de gré, soit de force : la naturalisation les aurait vidés dans le peuple français, l'absorption les verse dans le peuple indigène.
Très croissants, tout au contraire, sont les Marocains, presque tous des Berbères attirés en xVlgérie par les douros qu'on y gagne; ils y moissonnent dans un air qui est comme une flamme de soleil; ils y plantent la vigne pour le colon; ils cassent des
cailloux sur les routes, et plus d'un porte à son chapeau de paille la plaque de cantonnier. Comme travailleurs déterre, on les préfère aux Arabes, cela va sans dire, et même aux Espagnols; on les rencontre dans les quatre provinces, voire dans celles de Tunis, mais surtout dans celle d'Oran. Les uns, émigrants temporaires, s'en retournent au pays, la vigne plantée, la moisson faite; les autres y restent et font souche d'ouvriers des champs. Le recensement de 1906 en a signalé plus de 28 000, la Tunisie non comprise, dont 22 000 dans l'Oranie; là-dessus il y a quelques milliers d'Israélites qui ne s'occupent guère de travaux de force et de défrichements.
Type (le Touareg.
FUûio Neurdeia.
Dans divers ksours sahariens et dans beaucoup d'oasis les Noirs sont la vraie trame de la population. Dans le Tell on ne les trouve qu'en petit nombre; employés aux travaux serviles, ils y habitent les grandes cités, toujours prêts à rire aux éclats, turbulents, gesticulateurs, passionnés pour la gambade; au demeurant, bons et utiles: à l'intérieur, ils forment quelques humbles tribus, qu'on nomme les Abids : ce qui veut dire les serviteurs.
Nègres purs, ils sont peu nombreux et l'on a vite fait de compter, même à Alger, les ténébreux visages; ils apportent et emportent des matériaux de bâtisse; ils creusent des fondations; ils tressent des paniers; ils poussent devant eux un bourriquet chargé qui glisse des quatre pattes sur le caillou des rues en escalier; ils broient le café au pilon; ils badigeonnent en blanc les maisons et la chaux met sur leur face des taches blanches, moins blanches que leurs dents.
En tant que nègres « larvés », ils sont innombrables. Jusque dans les tribus reculées on voit, tantôt presque imperceptibles, tantôt très accusés, des signes de la race noire sur des visages arabes ou, kabyles. La traite a de temps immémorial amené des Soudaniens dans le Tell à travers le Sahara : le Grand Désert n'a jamais effrayé les marchands d'hommes; pas plus que les forêts, les marais, les mers, ou même le péril de prendre aux vergues des croiseurs; vendre son frèrefut toujours une affaire d'or. Le préjugé de couleur n'existant pas en pays d'Islam c'est par nombreux milliers que les Négresses sont entrées dans les familles telliennes — les Nègres aussi, mais en nombre infiniment moindre que les beautés d'ébène. A ce point qu'une moitié peut-être de nos Atlantidiens roule dans le torrent de son aorte un peu de sang de Chara avec le sang de Sem.