‹ Algérie, géographie physiqueChapitre 22 sur 42 · LE SAHARA · texte numérisé non relu

LE SAHARA

Oued Djedî. — La longue vallée de l’oued Djedi limite au sud les accidents montagneux de la chaîne saharienne; elle se termine dans le chott Melghir, à l’extrémité de ce grand bassin que l’on peut appeler la mer intérieure de l’Algérie, mer ou lac desséché depuis bien des siècles sans doute.

Il fut un temps où ces régions, désolées aujourd’hui, étaient abondamment arrosées; l’oued Bjedi était un grand fleuve qvü coulait à pleins bords, emplissant une large vallée dont on voit encore ies berges érodées par les eaux. Ses tributaires étaient nombreux et puissants. Les grands pachydermes habitaient ses rives. On peut croire même que l’homme a vécu dans cette région à une époque antérieure à toute histoire et qui coïncide peut-être avec la période de la grande extension des glaciers des Alpes. Aujourd’hui, l’oued Djedi n’a d’un fleuve que le nom; ses eaux affleurent parfois lorsque le sous-sol est imperméable , mais, la plupart du temps, elles disparaissent sous les sables et la région que parcourent ses affluents a reçu le nom expressif de Bled el Atoch (le pays de la soif).

L’oued Djedi est formé en aval de Laghouat par la réunion de l’oued Mzi et de l’oued Messad.

Dans l’oued Mzi, les eaux coulent presque toute l’année et les pluies de l’hiver le transforment souvent en une rivière véritable de plusieurs centaines de mètres de large. Ce sont ces eaux qui, retenues par des barrages, alimentent les oasis de Laghouat^.

Les têtes des vallées supérieures tributaires de l’oued Mzi se trouvent sur le plateau d’Aflou à peu de distance de celles qui descendent vers le Ghelif. L’oued Mzi traverse la région des Gada , se dégage des montagnes par le kheneg Seklafa, près de Rima, et passe au pied du ksar de Tadjemout.

En amont de ce ksar aboutissent (r. g.) l’oued Manreg qui ouvre la route de Zenina, et, en aval, l’oued Mograte qui conduit à la daya de Tademit.

Sur sa rive droite, l’oued Mzi reçoit, dans le kheneg Seklafa, la rivière d’el Ghicha, qui descend, comme lui, du plateau d’Aflou, et arrose des cultures assez étendues près de ce ksar.

En aval de Tadjemout, il reçoit (r. d.) l’oued Mkrabet dont les torrents supérieurs percent la muraille du Kef Guebli en ouvrant plusieurs passages, notamment celui du Foum Reddad qui est la meilleure communication entre Aïn Madhi et Afiou. Il passe près d'Aïn Madhi.

Au-dessous de Laghouat tombe (r. d.) l’oued Messad qui n’est qu’une vallée saharienne, c’est-à-dire ordinairement à sec; il reçoit, entre autres, l’oued d’el

1 Au printemps de 4 884, ù la suite de pluies abondantes, les eaux de l’oued Mzi ont inondé les parties basses de la ville de Laghouat et causé de grands dommages.

Haouita, qui vient du petit cirque rocheux du même nom.

En descendant la vallée de l’oued Djedi, on passe près des petits ksour ruinés d’el Assafia et d’el Hiran

A 90 kilomètres de Laghouat, finit (r. g.) la vallée de l’oued Tademit dont nous avons déjà parlé. C’est le principal tributaire de l’oued Djedi. Le défilé, par lequel elle traverse la dernière ride des montagnes, est un des passages principaux des caravanes venant du Sud et qui se dirigent ensuite vers les différentes dacheras des Oulad Nayl.

Plus en aval, la vallée de l’oued Djedi est déserte et sans cultures; il faut signaler le confluent de l’oued Namous (r. g.), passage de la route de BouSaâda, Aïn Rich, sur Tougourt et Ouargia.

C’est le seul point intéressant jusqu’à rentrée des Ziban qui appartiennent au point de vue géographique, comme au point de vue administratif, à la province de Constantine.

Lorsque l’on dépasse Laghouat en s’avançant vers le sud, on entre dans le grand désert, dans le Sahara juS” qu’ici insondé. D’abord ce sont de grandes plaines de sable ou d’argile doucement modelées par quelques vallées peu profondes, puis des ravines aux berges arrachées, séparées par des plateaux de cailloux brisés, enfin des sables purs amoncelés par les efforts des vents en dunes instables. Au delà de ces sables, on atteint un pays plus accidenté : d’un côté le Touat, sur le même

méridien que Lagbouat, de l’autre les montagnes inexplorées du pays des Touareg.

E.es l>aya.s. — La première région s’appelle la région des Dayas : c’est la solitude, mais ce n’est point la stérilité. Le sol est couvert de touffes de salsolacées ligneuses, d’armoises, d’héliantlièmes, de différents arbrisseaux épineux; l’alfa est fort rare.

Dans les parties creuses se forment de petits étangs temporaires, ce sont les dayas. Il en est de quelques mètres seulement de large, d’autres ont plusieurs kilomètre de tour.

D’épais buissons de jujubiers sauvages, que dominent les belles ramures du pislachier (betoun ou térébinthe), protègent un gazon qui reverdit au moment des pluies d’automne et subsiste une grande partie de l’année. Ces bosquets verdoyants charment la vue et offrent un abri agréable contre la chaleur du milieu du jour.

Lorsque l’on voyage dans ce pays au moment où. les arbrisseaux portent leurs feuilles, on pourrait croire traverser les grandes j:)laines de la Beauce, après la récolte faite; les dayas ressemblent de loin à ces petites remises boisées qui interrompent seules la monotonie des champs dépouillés de leurs chaumes. Ce sont elles aussi qui abritent les petites hardes de gazelles et quelques gracieux oiseaux qui animent ces solitudes.

Avec quelques précautions, ces dayas seraient cultivables; quelques-unes, comme celle de Tilrempt sur la route du Mzab, conservent l’eau pendant longtemps. Les superbes térébinthes qui la couvrent (on en compte 3,000), attestent la fertilité du sol; on pourrait peut-être y créer des oasis, mais les récoltes seraient trop souvent à la merci d’une sécheresse inopinée ou d’une tempête

du simoun, le vent maudit. Aussi nulle part ne trouvet-on de campements agricoles; cultiver le désert et le peupler est un rêve généreux dont la réalisation serait possible toutefois si les forages artésiens se multipliaient assez pour arroser le sol et si les capitaux désintéressés affluaient dans le pays, znais il faudrait aloi’s, au lieu des quelques bandes de nomades disséminées sur de vastes espaces, une population dense fixée k la terre. Les Européens n’ont point encore épuisé les contrées où leur race prospère sans souffrances; les Arabes sont trop fiers et trop heureux de leur vie libre pour vouloir la modifier, et les migrations des noirs du Soudan vers le nord de l’Afrique ne paraissent point devoir être prochaines, et seront peut-être dangereuses, en dépit des espérances de quelques hommes d’imagination.

Le désert convient à la vie pastorale telle que la mènent les Larbaà, les Chambaà, les Oulad Nayl. Les besoins de la civilisation ne conseillent pas de leur disputer leurs domaines.

JLst, Clieblca. — A 1 50 kilomètres au sud de Laghouat, on entre dans la Ghebka : c’est la région caillouteuse, absolument stérile celle-ci, où les chameaux ue trouvent même plus les misérables touffes ligneuses dont ils peuvent momentanément se contenter. C’est le désert dans toute sa tristesse désolée, sans une goutte d’eau, sans une plante et, par conséquent, sans un oiseau, sans un insecte. Lorsque les pluies tombent en abondance, les eaux coulent un certain temps au fond des vallées, c’est pourquoi on leur donne le nom d’oueds, et quelques pauvres arbrisseaux rappellent qu’ù certaines époques de l’année, ces étroites bandes de terre sont moins attristantes que le reste du pays.

Les Arabes lui ont donné le nom de Chebka, ce qui veut dire réseau au filet, parce que les ravins s’entrecroisent dans un désordre en apparence inextricable; il y a cependant une loi régulière dans la disposition de ces vallées qui viennent aboutir à quelques branches maîtresses et se réunir ensuite dans un bassin commun, mais il y a une telle uniformité dans ces plateaux et dans ces ravins, que Ton ne saurait s’orienter sans un guide expérimenté ou sans des relèvements topographiques soigneusement établis.

Les plateaux ont 50 ou J 00 mètres de relief; dans les fonds se dressent aussi des buttes tabulaires, véritables témoins restés debout après le gigantesques travail des eaux.

Le sol est parsemé de cailloux de grès, brisés à angles aigus, recouverts d’une espèce de vernis noirâtre d'origine organique, ou rougis comme s’ils avaient été passés au feu.

Pour quelle raison cette grande dissemblance entre la désolation de la Ghebka et la fécondité relative de la région dayas? L’une fait suite à l’autre; l’altitude est la même, les conditions de climat sont identiques, c’est donc le sol qui diffère. Ici, en effet, on trouve un limon plus ou moins argileux, tel qu’il se dépose au fond des eaux; là, au contraire, le roc abrupt et ses débris concassés, mais non pétris par l’action des eaux. Lorsque la mer couvrait le Sahara, la Ghebka était sans doute un vaste récif; les eaux Pont ravinée aux époques des grandes tourmentes géologiques, mais elle émergeait au-dessus des assises sédimentaires qui se solidifiaient lentement autour d’elle L

1 Ville, Exploration géologique du S alun a.

Dans les parties les plus méridionales de la Ghebka, lorsque les ravins sont plus creux et mieux marqués, on voit qu’ils dessinent de longues lignes presque parallèles qui convergent vers le bassin d’Ouargia, el Heicha; là se trouvait vraisemblablement un grand lac intérieur, qui ne s’est desséché à son tour que bien longtemps api'ôs le Sahara. Dans cette partie, les plateaux s’allongent comme des chaussées entre les vallées des oueds; on leur a donné pour cette raison le nom de Gantara (les ponts).

La route de Laghouat à Gardaïa traverse la i*égion des dayas et la portion nord de la Ghebka. Sur cette distance de 210 kilomètres, elle est jalonnée par les citernes de Nili et de Tilrempt, construites par les ordres du général Marguerite. Quelques heures de pluie suffisent à les remplir, mais, en quelques heures, elles s’épuisent de môme si les troupeaux des Larbaà viennent s’y abreuver, de sorte qu’on ne saurait compter, sur leurs ressources oour l’alimentation des colonnes

On a commencé, en 1883, le forage d’un puits à l’oued Setaffa, à 35 kilomètres de Berrian. Son débit sera, dans tous les cas foï t restreint et c’est à Berrian seulement, la première ville du Mzab, que l’on est assuré de trouver, dans les puits, l’eau en quantité suffisante.

Berrian est à 180 kilomètres de Laghouat et à 30 kilomètres de Gardaïa.

Dans une des vallées de la Chebka, qui s’élargit en forme de cirque, s’est établie, il y a huit siècles (el Ateuf a été fondé en 1012), une population d’émigrants, persécutés religieux, les Mzabites, qui ont donné leur nom à Toued Mzab. Ils venaient, en dernier lieu, de la région d’Ouargla, où ils avaient séjourné 40 ans seulement et construit des villes, dont les noms se retrouvent dans celles du Mzab; mais leur secte avait pris naissance en x\rabie.

Cinq villes se sont élevées les unes près des autres sur les berges rocheuses qui dominent la vallée : ce sont Gardaïa, Melika, Béni Isguen, Bou Noura, et el

Gardaïa.

(Vue du sud, côté opposé à Toasis.)

Ateuf. La plus importante est Gardaïa sur un rocher conique, isolé au milieu dè l’oued Mzab.

Outre les cinq villes de l’oued Mzab, les Mzabites ont encore Berrian, dont nous avons parlé, et Guerara à 86 kilomètres au nord-est d’el Ateuf.

Leur population totale est évaluée h 4o,000 individus.

Toutes ces villes sont bâties en amphithéâtre, dominées par le minaret de la mosquée, qui se dresse comme un style gigantesque au point le plus élevé. Les maisons, sordides d’aspect, s’étagent les unes au-dessus des autres J les rues sont étroites, sales et tortueuses. Chaque ville est partagée en deüx soft, ennemis acharnés, qui, avant l’occupation française, se livraient de sanglants combats. L’arme ordinaire du Mzabite est l’énorme clef de sa maison, casse-tête tenable entre ses mains. Toutefois ces gens ne sont pas d’humeur guerrière; ce sont d’habiles marchands, de riches négociants même. Au lieu de se défendre eux-mêmes contre les ennemis dont ils sont entourés, ils préféraient acheter la paix à prix d’argent et ils soudoyaient même quelques tentes arabes qui campaient en dehors de leurs murs pour les protéger contre les pillards de l’extérieur.

Ges agrégations d’Arabes portent le nom de zaouïas, bien qu’elles n’aient rien de religieux

Dans quelques villes, les Arabes sont mêlés aux Mzabites; ils habitent des maisons et possèdent des jardins. Ils sont, dit-on, au nombre de 600 h Berrian, de bOO à Guerara, de 100 à Gardaïa.

Chaque ville est entourée d’une enceinte dont les portes sont soigneusement closes à la nuit. A Gardaïa, un quartier est réservé aux juifs, plus méprisés et 23 lus misérables ici que partout ailleurs, mais, comme ils

1 Commandant Coyne, Le Mzab.

exercent certains métiers utiles, bijoutiers, armuriers, cordonniers, tanneurs, on ne leur permet ni de s’expatrier, ni même de quitter la ville.

L’occupation française a eu pour conséquence de rendre leur situation moins dure.

. A Gardaïa, les juifs ont 200 maisons; à Berrian et à Guerara il n’y en a que 7 ou 8. Us ne sont pas tolérés dans les autres villes. Ils ne pouvaient user que de l’eau d’un seul puits. Ils ne devaient jamais franchir sans permission les murs de la ville, jamais laver leurs vêtements. Le quartier qu’ils habitent était d’une saleté repoussante ; leurs habitations ignobles. Quand une ville de la confédération avait besoin de leurs services, le caïd en faisait la demande à celui de Gardaïa qui autorisait de juifs à sortir pour tant de jours.

On rencontre aussi un certain nombre de noirs; ce sont des esclaves amenés du Soudan, que les Mzabites emploient à la culture des jardins. Beaucoup sont affranchis. Leur condition n’est pas plvis dure d’ailleurs que celle des autres serviteurs et ils s’attachent souvent à leurs maîtres lorsqu’ils en sont bien traités. Cependant un grand nombre s’évadent depuis qu’ils savent trouver liberté et protection près des Français; le règlement de leur situation actuelle, l’interdiction de la vente des esclaves, ne seront pas une des moindres difficultés de l’administration intérieure du pays.

L’esclavage doit h coup sûr disparaître d’une terre où flotte le drapeau français; il doit disparaître * comme institution, l’esclave recouvrera donc sa liberté d’homme, mais, devenu libre, il ne saurait se soustraire pour cela à la loi de travail qui est la condition d’existence de toute société.

Chacune des villes du Mzab constituait une petite république théocratique, gérée par l’assemblée des tolba, mais bien que leurs mœurs, leurs lois, leurs intérêts généraux, fussent les mêmes, les villes du Mzab ne formaient point une confédéi^ation dans le sens ordinaire de ce mot.

Les lois religieuses sont extrêmement rigoureuses et leur imposent des règles d’une étroite bigoterie; cinq fois dans la journée, le muezzin appelle les fidèles à la mosquée. Les femmes sont assujetties à une clôture absolue; elles sont complètement voilées et ne sortent jamais que pour aller au jardin. IJ ne leur est pas permis de voyager, tandis que l’instinct de la race, autant que l’insuffisance des ressources de leur pays, pousse les Mzabites à aller commercer partout où il y a quelque profit à faire. Ceux qui s’expatrient encourent les censures religieuses, mais il est, sans doute, des accommodements avec l’Église, et fémigralion est la règle générale de la population; il n’est pas un village de l’Algérie qui n’ait sa boutique de Mzabite où l’on trouve des étoffes, des menus objets, des ustensiles, des épices, etc., nécessaires ù l’Arabe comme ù l’Européen. Guelma et Constantine ont une population nombreuse de Mzabites; on les trouve non seulement dans le Tell algérien, mais dans toute la Tunisie. Quelques-uns acquièrent de grandes fortunes*.

Mais l’émigrant revient de temps à autre, chaque année, tous les deux ans, ou à intei’valles plus éloignés, selon ses ressources, pour revoir sa famille. Cet exode régulier d’une grande partie de la population male ne

* Le caïd de Melika possède 4 magasins à Batna, 2 à Constantine, 2 à Médéa, le Hammam à Alger; il a 22 maisons à Constantine.

doit pas avoir de résultats moraux excellents pour la partie féminine, de lii sans doute la sévérité de la clôture imposée aux femmes, sévérité qu’elles savent d’ailleurs déjouer.

Le Mzab était en outre un des marchés d’échange des Touareg et des grands nomades du Sud. La surveillance que nous exercerons sur le commerce des armes, l’interdiction du commerce des esclaves, la crainte d’entrer en contact avec nous, sont autant de causes qui arrêteront la venue des caravanes, quels que soient l’intérêt ou le désir que nous puissions avoir au contraire d’entretenir et de développer le mouvement commercial..

En venant s’établir dans la Ghebka, les Mzabites fuyaient, avons-nous dit, la persécution religieuse. Ce sont en effet des schismatiques, appartenant à une secte particulière. Les Arabes disent ii la cinquième secte On a cru reconnaître une certaine analogie entre leurs mœurs religieuses et celles des Ouahabites, les puritains musulmans de l’Arabie. Il n’est pas certain cependant qu’ils aient une origine commune; cette hypothèse ne saurait être vérifiée que par des études comparatives qui restent à faire.

On a dit aussi que les Mzabites étaient de race berbère; cette opinion n’a aucun fondement; on est fort disposé en Algérie à considérer comme Berbère tout ce qui n’est pas Arabe. Enfin, on a supposé que, loin d’apparUmir à une famille distincte, les Mzabites venaient de souches très diverses, qu’il n'existait entre eux aucun lien ethnique et seulement un lien religieux. Ces ques-

^ Les quatre sectes orthodoxes sont les Maleki, Hancfi, Ambeli, et Chafaï.

tiens d’origme sont toujours fort difficiles k élucider et assez stériles d’ailleurs.

Les habitudes sédentaires ont donné aux Mzabites un teint j^lus clair que celui des Arabes, et des formes moins heurtées ; la pratique du commerce a délié leur esprit; le contact habituel avec les Français, l’antipathie dont ils sont l’objet de la part des Arabes, une tendance naturelle à utiliser nos procédés, prédispose les Mzabites, mieux que toute autre société indigène, à entrer dans le courant de notre civilisation et peut-être à s’en faire les agents.

Ils n’ignorent pas le parti que l’on peut tirer de l’in^ fluence de la presse. On dit qu’ils ont cherché à l’utiliser pour soutenir leurs intérêts et particulièrement pour combattre le projet, réalisé néanmoins, de prononcer l’annexion de leur pays et d’y construire un fort. * Ce n’est pas sans regret, en effet, que la plupart d’entre eux, les tolba surtout, nous ont vus nous établir au Mzab, mais ils s’inclineront devant le fait accompli et chercheront à en tirer profit. Ils se sont hâtés de se servir de la poste française et, dès le premier jour, ont encombré de leurs dépêches le bureau du télégraphe. Ils espèrent maintenant la construction d’un chemin de fer; aussitôt qu’une roule praticable a été ouverte, un riche habitant de Béni Isguen, au grand scandale des tolba fanatiques, a fait venir une calèche d’Alger.

Ce qui distingue surtout cette population, c’est l’économie, la persévérance, l’ardeur au travail. Personne ne reste inactif; tandis que les hommes et les enfants sont occupés dans les jardins, les femmes confectionnent des tissus de laine qui sont en partie exportés. Du sol pierreux et desséché de la Ghebka, ils ont fait surgir

les plus admirables jardins que l’on puisse voir. U y a plus de 60,000 palmiers à Gardaïa. Sous les ombrages de leurs larges feuilles, impénétrables aux rayons brûlants du soleil, ils cultivent tous les arbres fruitiers de l’Algérie, des champs d’orge superbes, et les quelques légumes dont ils se nourrissent.

Lorsque l’on arrive à Gardaïa par l’ancienne route de Laghouat, des berges arides de la Ghebka, on découvre tout à coup une magnique oasis verdoyante; en sortant de l’atmosphère embrasée d’une terre maudite, on respire un air rafraîchi et embaumé de mille parfums. Après avoir péniblement cheminé dans d’afiVeux ravins pierreux où Ton étouffe, on voit s’ouvrir devant soi une superbe avenue ombragée, de deux kilomètres de longueur, le long de laquelle les guirlandes * de vigne courent d’arbre en arbre. Nulle part sans doute, on ne trouve un semblable contraste. Mais quel travail incessant réclame Fentretien de ces jardins au milieu de la fournaise du Mzabl Non seulement il n’y a pas d’eau superficielle, mais les plus profonds forages n’ont permis d’atteindre ni une nappe artésienne, ni même une nappe permanente. Les puits ne s’alimentent que par une lente infiltration; ils se tarissent comme se tarit l’eau d’un réservoir où l'on puise sans relâche. Ils se dessèchent parfois définitivement; il faut alors en creuser de nouveaux, abandonner le jardin qu’on ne peut plus arroser et en créer un autre plus en amont, c’est ainsi que l’oasis de Gardaïa se déplace d’année en année et s’éloigne de la ville en remontant la vallée, tandis que le désert reprend ses droits sur les terres délaissées. Ce travail de puisage ne peut être arrêté un seul jour sous peine de voir les cultures périr; on y emploie des animaux, chevaux, ânes ou chameaux, et

surtout des esclaves noirs du concours desquels les Mzabites ne sauraient que difficilement se passer.

On a estimé à 180,000 le nombre des palmiers du Mzab. Ce chiffre devra, sans nul doute, être corrigé après les travaux du recensement. On évalue à 800,000 francs leur produit annuel. Un palmier en rapport a une valeur considérable, 500 à 600 fr., en moyenne; elle s’accroît encore par suite de la proximité des puits. Ceux-ci, forés h 30 ou 40 mètres, coûtent environ 1000 fr.

Tout est cher au Mzab, la main-d’œuvre surtout, et lorsque l’on ne peut utiliser les corsœes de prestation régulière, il est souvent avantageux de faire venir des ouvriers européens, malgré le prix élevé qu’ils réclament.

Les habitants du Mzab ont entre les mains de véritables fortunes en numéraire, amassées surtout dans le Tell. On en aura une idée par ce fait qu’une contribution de guerre de 60,000 fr. ayant été imposée h Gardaïa, lors de l’annexion, en punition de sévices cxei*cés contre nos partisans, le payement en a été effectué en 24 heures.

Aussi exagéraient-ils la puissance de l’argent et ont-ils été étonnés de n’avoir pu réussir à éviter l’annexion en 1883, comme ils l’avaient fait jusqu’alors. Lorsque les tolba, en 1833, avaient consenti une capitulation avec le général Randon, ils n’avaient point l’idée de se reconnaître nos vassaux, mais ils pensaient avoir acheté, moyennant une modeste annuité de 45 à 50,000 fr., le droit de gouverner le pays h leur guise, comme ils achetaient la sécurité de leurs villes et de leurs caravanes en donnant de arabes. Leur désillusion a dû être d’autant plus cruelle

que les premiers actes de l’autorité française ont tendu à. ruiner l’influence et le prestige du clergé en lui substituant des caïds laïques et en astreignant les tolba, sans faculté de rachat, à toutes les corvées personnelles imposées au reste de la population. Ainsi, on a vu les plus fiers d’entre eux obligés de venir travailler aux routes, et y charrier les matériaux. Cette mesure n’aura pas dû diminuer leur hostilité h notre égard.

Le climat du Mzab passe pour être sain, mais la chaleur de l’été et la poussière, du sable y occasionnent de fréquentes ophtalmies. La température s’abaisse à près de zéro en hiver et s’élève à plus de 45<> dans les mois d’été.

L’altitude de la vallée doit être de 600 à 650 mètres.

Il n’y a pas de bois au Mzab. Le seul combustible est le retem, petit arbrisseau du genre du genêt, qu’il faut aller chercher à 40 kilomètres de distance, et qui s’épuise rapidement. (En 1883, les 100 kilos revenaient à 4 francs).

Gardaïa est la plus importante ville du Mzab.

A peu de distance se trouve le ksar en ruine de Sidi Saàd.

C’esten face de Gardaïa, au sud, qu’a été construit le fort français qui tient également sous son canon Melika et Béni Isguen. Ce fort est établi sur les pentes rocheuses de la montagne^ avec des escarpes élevées, à l’abri de toute insulte.

Les jardins de Gardaïa qui s’étendent, comme nous l’avons dit, en amont de la ville, outre l’eau des puits, reçoivent celles que leur donne, à l’époque des grandes pluies, un barrage établi dans la vallée. Mais la rivière

coule rarement, une fois tout au plus, tous les trois ou quatre ans.

Melika est une petite ville, la plus voisine de Gardaïa, construite sur le sommet d’un mamelon. Son oasis est ruinée, et ses habitants ont acquis des jardins h Metlili.

Béni Isguen est la ville puritaine, mais aussi la plus propre et la mieux construite. ‘Jamais un étranger n’a été autorisé à y passer la nuit.

Bon Noura n’est qu’un petit ksar.

Ei Ateuf est la dernière de l’oued Mzab, du côté d’aval, une des moins hostiles, dit-on, à l’influence française.

Berrian et Giierara, sont, en quelque sorte, des colonies extérieures. Ces deux dernières ont, dit-on, moins de rigorisme que les autres.

ün premier recensement, dont les chiffres sont sujets à rectification, a donné les résultats suivants ;

Population. Palmiers.

Gardaïa 40,000 65,000

Melika 2,000 2,000

Beoi Isguen 6,000 28,000

Bou Noura . 500 2,000

El Aleuf 4,000 4 6,000

Berrian . 3,500 35,000

Guerara 5,000 45,000

La capitulation de 1853 avait été imposée au Mzab par le général Randon, quelques mois après l’occupation de Laghouat. A cette époque, tous les nomades du Sud, Oulad Nayl, Larbaà, Oulad Sidi Cheikh, etc., étaient nos ennemis. Il y avait intérêt à leur interdire

les marchés du Mzab; ce résultat ne fut naturellement pas obtenu, puisque les Mzahites avaient, avant tout, leurs propres intérêts à considérer et qu’il leur était avantageux de vivre en bonne intelligence avec leurs voisins immédiats. Au contraire, ils avaient eu la penséê de sauvegarder leur indépendance et ils avaient Tespoir prétentieux de rester h l’état de société libre au milieu de l’Algérie conquise.

Il y avait eu entre eux et nous un malentendu plus ou moins volontaire, quhls avaient intérêt à maintenir. Ils n’envoyèrent pas leurs notables saluer l’empereur Napoléon, lors de son voyage à Alger, malgré Tinvitation qui leur en avait été faite.

En 1857, une colonne conduite par le colonel Marguerite de Laghouat à Ouargla, passant sur leur territoire, ils ne voulurent pas lui permettre d’entrer dans Gardaïa. On avait dû faire jeter les portes bas, à coups de hache, et, à leur grande humiliation, la colonne avait, traversé la ville tambours battants. Ce fut d’ailleurs la seule velléité de résistance qu’ils montrèrent.

Notre domination dans le Sud Algérien s’affermissant par le progrès général de la pacification, il devenait nécessaire de régler 'sur d’autres bases nos rapports avec les villes du Mzab et de faire cesser le privilège d’autonomie dont elles jouissaient sans raison. Gardaïa. est sur la route ordinaire de Laghouat à Ouargla, de Laghouat à Goléa; non seulement ces routes devaient nous appaidenir, mais nous devions pouvoir user librement des ressources du Mzab et de ses puits, y commander en maîtres, et non point y être tolérés en vertu d’un traité de puissance h puissance. En grand nombre de Mzabites qui avaient vécu, à notre contact, dans le Tell, et qui se rendaient compte des avantages

qu’une annexion leur procurerait, en manifestaient le désir. On pensait en outre qu’il était utile d’avoir un point d’appui dans le Sud pour surveiller les agissements des Ghambaâ, grande tribu nomade, serviteurs religieux des Oulad Sidi Cheikh, souvent à l’état d’hostilité et qu’il avait fallu châtier en détruisant leur ksar de Metlili. On peut ajouter encore que le désastre de la mission Flatters avait porté atteinte à notre prestige, que l’on désirait sans doute en réparer peu à peu les fâcheuses conséquences en jalonnant plus prudemment nos étapes vers l’intérieur, et que l’occupation, soit de Gardaïa, soit de Metlili, paraissait répondre à cette idée. On hésita en effet entre ces deux projets; en s’établissant à Metlili, on respectait, il est vrai, la convention de 1853 et l’autonomie du Mzab, mais ce résultat avait peut-être plus d’inconvénients que d’avantages.

L’occupation du Mzab fut donc décidée; une colonne y fut conduite par le général de La Tour d’Auvergne; le 30 novembre 1882, l’annexion en fut solennellement prononcée, sans résistance d’ailleui*s, et l’investiture des caïds des villes leur fut donnée au nom de la France.

En quelques mois, un fort fut construit au-dessus de Gardaïa pour abriter la petite garnison permanente que l’on se proposait de maintenir au Mzab ; un télégraphe fut établi entre Gardaïa et Laghouat et une route carrossable ouverte entre ces deux villes.

Metlili des Ghambaâ est à 35 kilomètres environ au sud de Gardaïa, également dans la Ghebka. Le ksar, situé sur les hauteurs, a été détruit par nos troupes, mais l’oasis (environ 30,000 palmiers) a été respectée et,

la tranquillité étant actuellement rétablie, les habitants reconstruisent leurs habitations dans la vallée.

On compte 240 kilomètres de Gardaïa à Goléa par Metlili; et Ton trouve de l’eau sur la route.

Après l’insurrection de 1871-72, nos colonnes de la province de Constantine poussèrent au sud d’Ouargla jusqu’à Goléa, oasis des Ghambaà.

Cette tribu avait assiégé Tougourt en 1871 et en avait massacré la garnison indigène. Dès que le Tell fut entièrement pacifié, on résolut de là châtier; une expédi lion fut préparée à Tougourt, et, en janvier 1873, on marcha sur Ouargla et de là sur Goléa qui avait déjà été visité en 1862-1863 par M. Duveyrier. D’Ouargla à Goléa il y a 321 kilomètres (7 ou 8 marches) en plein désert; l’infanterie et un équipage d’eau durent être transportés à dos de chameaux. Les tribus voisines nous avaient fourni 3,000 de ces animaux. L’expédition ne rencontra pas de résistance. Une maison de commandement fut installée à Goléa, mais on n’y laissa pas de poste permanent.

Une partie des Ghambaâ firent leur soumission, les autres se retirèrent dans le Touat.

De Gardaïa à Ouargla, la distance est de 175 kilomètres avec un seul puits.

Ouargla, la grande capitale saharienne, relève, au point de vue du commandement, de la division d’Alger. Depuis l’occupation du Mzab, ses communications avec Laghouat sont régulièrement assurées, mais il nous a semblé préférable de réunir l’étude de cette région à celle de l’oued Righ qui en est voisin et avec lequel elle

constitue un bassin hydrologique et géologique d’une grande unité.

Les principales tribus des grands nomades, au sud de la province d’Alger, sont les Oulad Nayl, les Larbaâ, les Chambaâ, les Mekhralif el Djereub, les Atatiha, et les Oulad Saïah.

Nous avons déjà parlé des Oulad Nayl, dont les terres de parcours s’étendent de Tougourt k Djelfa et à Bou Saâda.

Les parcours des Larbaâ^ sont à l’ouest des précédents .

Pendant l’hiver, ils vont jusqu’au Mzab. Au printemps, ils reviennent autour de Laghouat ; ils remontent jusqu’à Boghar. Teniet el Haad, et Tiaret, où ils achètent des grains. Leurs cavaliers sont réputés les plus braves du Sahara. Leurs goums sont redoutés au loin; bien qu’une partie d’entre eux se soient, un instant, laissé entraîner dans l’insurrection de 1864, ils se montrent bien disposés pour l’autorité française, qui leur assure la liberté de leurs mouvements, et ce sont eux qui sont nos meilleurs auxiliaires contre les Oulad Sidi Cheikh. Ils sont pour la plupart affiliés à l’ordre de Tedjini.

Les Chambaâ ne sont pas aussi bien dans la main du commandement; serviteurs religieux des Oulad Sidi Cheikh, ils ont été faialement entraînés dans leurs insurrections lorsqu’on n’a pas réussi à les soustraire à

1 Cette grande tribu était originairement formée de quatre fractions d’où le nom de Larbaâ (Arba = quatre).

leur influence directe. La création du cercle du Mzab permettra à nos officiers d’agir plus efficacement sur eux. Nous avons dit que leur ksar principal était Metlili. Ils sont en contact immédiat avec les Touareg Hoggar et leurs parcours s’étendent du Mzab à Ouargla, à Ghadamès, à Insalalî.

Leurs goums, montés h mehara, sont nos auxiliaires indispensables dans rextrème sud. C’étaient les Chambaâ qui avaient fourni les guides aux missions du colonel FlattersL

Les Mekhralif el Djeurb (Mekhralif galeux) étaient autrefois les plus renommés parmi les forbans du désert. Ils ne viva'ent que de pillage. Nous leur avons imposé depuis peu un genre de vie plus normal et nous avons rétabli quelque sécurité pour les caravanes du Sud. Leur grande occupation était la chasse, particulièrement la chasse de l’autruche mais les troupeaux d’autruches deviennent de plus en plus rares dans le Sud Algérien.

Les Atatiha et les Oulad Saïah ont leurs parcours dans la région d’Ouargla. Il en sera parlé plus loin.

* Voir plus loin.

2 II faut lire les pages si entraînantes que le général Marguerite a éci'ites sur ses chasses avec les Mekhralif.

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