LES HAUTS-PLATEAUX
Les Hauts-Plateaux de la province de Constantine n'ont pas le môme aspect que ceux des provinces d’Oran et d’Alger. Moins étendus, moins uniformes, accidentés par des collines qui les partagent en nombreux petits bassins particuliers, ils n’ont pas le caractère des grandes solitudes de l’Ouest. Ils sont cultivés en certains points et partiellement abordables pour la colonisation européenne.
Il est assez difficile d’en déterminer les limites. Du côté du nord, ils ne sont bordés par aucune chaîne continue. La ligne ferrée tracée par Bordj bou Areridj, Sétif, le Kroubs, jusqu’à, l’oued Zenati, pourrait être considérée comme indiquant d’une manière générale la séparation entre le Tell et les Hauts-Plateaux. En fait, elle est construite sur ces plateaux, mais elle traverse une région bien cultivée, fertile en céréales, et qui, pour cette raison, se rapproche du caractère de la zone tellienne.
Sétif était déjà à l’époque romaine un centre impor-
tant au milieu de cette région agricole. Ancienne capitale de la Mauritanie sitifîenne, c’est aujourd’hui une ville toute européenne, sous un climat sain, à environ 1100 mètres d’altitude. La plaine qui l’entoure est dépourvue d’arbres; lorsqu’on la traverse après la récolte, elle a la physionomie de steppes stériles, mais de nombreux douars arabes, des hameaux européens, plusieurs belles fermes, témoignent de la fécondité du sol et de l’activité de sa population. Les tribus arabes sont « plus adonnées que partout ailleurs à la culture ». Les villages européens, dont une partie a été fondée avec des Suisses, par une compagnie genevoise, ont souffert de l’insurrection de 1871, mais ils reprennent rapidement leur prospérité.
Cette insurrection s’est en effet particulièrement développée, dans les environs de Sétif, sous l’influence de Mokhrani, bach-aga de la Medjana, qui était le chef d’une grande famille et jouissait d’une influence considérable dans toute la région. Les villages et les fermes furent incendiés ; les colons européens massacrés. Bordj bou Areridj fut brûlé et saccagé, mais le bordj, dans lequel s’étaient réfugiés les habitants, résista heureusement pendant douze jours aux attaques furieuses de l’ennemi, qui poussa des tranchées de mine jusqu’au pied des remparts. Sétif fut menacé.
Bord] bou Areridj est construit à 915 mètres d’altitude au pied d’un rocher abrupt que domine le bordj. Celui-ci occupe l’emplacement d’un ancien fort turc, qui avait remplacé un poste romain. Cette petite ville a été rebâtie, et sa position au centre de la Medjana, dont la fertilité est proverbiale, peut lui faire espérer quelque développement. Les travaux du chemin de fer lui
ont donné pendant quelque temps une activité particulière qui ne saurait toutefois se maintenir lorsque la ligne sera achevée.
A 12 kilomètres au nord-ouest, sur le chemin d’Akbou, se trouve Bordj Medjana, autrefois une des résidence des IVlokhrani. Il surveille une des portes de la Kabylie.
Entre Sétif et Gonstantine, des centres de colonisation ont été créés à Saint-Arnaud, à Saint-Donat, à Châteaudun, mais ils sont encore peu prospères; l’émigration s’est portée de préférence dans la banlieue de Gonstantine et dans les vallées du Tell, où la culture de la vigne donne des résultats merveilleux.
La principale tribu de cette région est celle des Abd en iSour, autrefois nomades, et qui, depuis quelques années, se fixent au sol et commencent à imiter les procédés européens en se contruisant des villages.
Gonstantine, le chef-lieu du département, a une population de 33,000 habitants. La ville est construite d’une manière pittoresque sur un rocher de 600 mètres environ d’altitude, dont les escarpes verticales dominent le ravin du Roummel. Ce rocher faisait partie de la digue naturelle qui fermait, au nord les grands bassins lacustres des plateaux. 11 a été miné par les eaux, qui se sont d’abord frayé un passage souterrain ; puis, les voûtes de ce canal se sont en partie effondrées, et il en reste trois arches gigantesques de 50 à 100 mètres de large, sous lesquelles les eaux du' Roummel s’échappent en magnifiques cascades pour descendre dans le bassin inférieur.
Cette position exceptionnelle, qui donne à la ville la puissance d’une forteresse naturelle, h la limite du Tell
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et des plateaux, dominant des vallons bien arrosés et féconds, lui assura à toutes les époques une importance considérable. Aussi la tradition rapporte qu’elle a été assiégée et conquise quatre-vingts fois. De l’ancienne Cirta, capitale des rois numides ; de la Constantine^ chef-lieu de la province romaine, il ne reste que des ruines éparses ; cependant elle avait résisté au torrent dévastateur des Vandales.
Sous la domination arabe, Gonstantine fut maintes fois disputée; elle se rendit par moments indépendante, et conserve encore de beaux édifices de cette période, pendant laquelle elle devint, comme Tlemcen et Bougie, un centre de lumières.
Du temps des Turcs, elle était le chef-lieu d’un beylik dépendant du pacha d’Alger.
Gonstantine ne céda à nos armes qu’après deux attaques, en novembre 1836 et octobre 1837. Les sièges de Gonstantine sont à citer parmi les épisodes les plus glorieux de notre guerre algérienne. La l^rèche fut ouverte sur le front nord par les batteries tirant du Koudiat Aty. A l’assaut du rempart, succéda de maison h maison une lutte des plus meurtrières. Le développement de la ville moderne a rendu méconnaissable le terrain du front d’attaque, et les habitations débordent maintenant en dehors des anciens murs.
Les plateaux de la pro\nnce de Gonstantine se divisent en plusieurs petits bassins, séparés par des chaînes de collines dont les cimes émergent seules audessus des alluvions lacustres. Ge sont les bassins du chott el Beida, du chott Mrouri, et celui plus considérable de la guerah el Tarf, duquel font partie la guerah el Guellif, la guerah ank Djemel, et la sebkha Djendeli.
La ceinture occidentale du bassin du chott el Beida est formée par les montagnes des Rira, groupe de crêtes boisées, très ravinées par les eaux. Ces eaux s’écoulent : vers le nord, dans le bassin de Sétif, par l’oued Melah, tributaire de l’oued bou Selam ; vers l’ouest et vers le sud, par l’oued Ksob, l’oued Magra, l’oued el Hammam, qui descend de sources thermales, et par d’autres affluents moins marquants du chott el Hodna; vers l’est enfin, les eaux se perdent dans de petits lacs ou marécages assez analogues aux fanges des plateaux ar donnais.
L’arête maîtj*esse du Rira est le djebel bou Thaleb, ride qui en forme la muraille méridionale. Une série de hauteurs confuses, tourmentées, en constituent les avant-chaînes vers le nord et enveloppent la combe de laquelle sort l’oued Melah. Ce sont : les Rira Dahra (du nord) sur sa rive gauche, les Rira Guebala (du sud) sur sa rive droite.
Au cœur de ces montagnes, le bordj Messaoud commande la croisée des chemins de Sétif, Bordj bou Areridj, Msila, Barika, et Batna.
Au sud, le bassin du chott el Beida est fermé par les monts de Batna, qui portent encore une belle couronne de forêts; mais les arbres, qui couvraient autrefois la partie inférieure de leurs versants jusqu’à la plaine, ont successivement disparu. La belle pyramide du djebel Touggour les domine; elle signale de loin la grande porte du Sud par laquelle passe la route de Biskra el dont Batna garde l’entrée. Les Romains avaient pour le môme objet l’important poste militaire de Lambèse.
Batna, dont le nom signifie bivouac en arabe, n’est
qu’un camp militaire transformé en ville européenne; bien des localités en Algérie n’ont eu d’autre origine ; c’est ainsi qu’à l’époque romaine, le castrum de la légion, le camp sédentaire, autour duquel se groupaient des trafiquants, des vétérans avec leurs familles, devenait plus tard le noyau d’une ville.
Le castrum du nord de TAurès, point d’appui de la domination des montagnes et de la surveillance du Sud, était à Lambèse, une des villes militaires les plus remarquables de l’Algérie et même du monde romain, camp de la célèbre légion Tertia Augusta.
Nous nous sommes placés à Batna pour le môme objet. La ville est à 1020 mètres d’altitude. Le climat est sain, mais avec de grands écarts de froid et de chaleur (de — en février à -j- 41® en juillet; observations de 1881).
A Lambèse est établi un grand pénitencier agricole. De ce point partaient trois grandes voies romaines sur Sitifis, Cirta, et Theveste.
La route moderne de Sétif à Batna traverse le bassin du chott el Beida et contourne au nord le massif des monts de Batna ; une autre plus pittoresque à travers les montagnes est jalonnée par Aïn Mellout, Aïn Azzem, le Moulin du Caïd, Merrouan. Tout ce pays est parsemé Aenchirs^ c’es t-à-dire de ruines romaines, sur lesquelles ont été élevées les pauvres maisons des colons arabes.
Constantine est reliée à Batna par une voie ferrée qui se détache de la ligne de Sétif à la station d’el Guerah.
Elle remonte la belle vallée de l’oued bon Merzoug,
eL longe le choit Mrouri, don! les Arabes exploileiil grossièrement les dépôts salins
Le grand bassin du chott el Tarf est le domaine delà tribu autrefois très puissante des Haracta, qui comptait 28,000 individus et pouvait mettre en armes 4,000 cavaliers et 1500 fantassins. Cette population guerrière, après avoir opposé une vive résistance à la conquête, transforme peu à peu ses mœurs, se fixe au sol, et met ses terres en cultures régulières. Le centre de son commandement était h Aïn Beida.
Autour des bordjs que nous avons construits à Aïn Beida, s’est formée une petite ville européenne, perdue sur les plateaux, mais à la croisée des routes de Constantine, de Bône par l’oued Zenati, de Tebessa, et de Khenchela, ce qui lui donne une certaine activité. La bonne qualité des terres qui l’entourent y attirera probablement la colonisation, mais réloignement des débouchés sera un obstacle à son dévelop])ement. Les routes ne sont même pas achevées, particulièrement dans la direction de Khenchela et de Tebessa, et les pluies, qui transforment en marécages les fonds argileux des plateaux, rendent souvent les communications très précaires.
La ligne de hauteurs qui limite au nord le bassin de la guerah el Tarf, le sépare de celui du chott Mzouri et du bassin supérieur du Roummel. Les eaux de ce
1 A peu de distance de la station d’Aïn Yacout, se trouve le Medracen, antique monument analogue au Tombeau de la Chrétienne, ayant la forme d’une tour basse surmontée de gradins qui se terminent en pyramide. Sa hauteur totale est d'environ •IS mètres et la circonférence de sa base a -176 mètres. L'intérieur n’a pas encore été exploré, mais on s’accorde à le considérer comme un tombeau des rois numides.
bassin sont conduites par plusieurs belles vallées à la cluse de Gonstantine, où elles se réunissent pour percer la digue.
Le Roummel vient de Fouest; il est formé de deux grands bras, dont l’un, l’oued Atmenia, arrose les villages de Saint-Donat, de Ghâteaudun, de l’oued Atmenia. A Gonstantine, il reçoit Toued bon Merzoug, qui descend du djebel Portas par des sources abondantes, et dont les eaux, traversant la belle plaine de Bahira el Toiiila, irriguent les cultures des villages de Montebello, des Oulad Rahmoun, et du Kroubs, ainsi que les nombreuses fermes voisines. Il passe près du bordj ben Zekri (ancienne Sigus), un des postes romains qui surveillaient la route d’Aïn Beida.
Aux Oulad Rahmoun, l’oued Guerah se réunit (r. g.) à l’oued bou Merzoug.
Pi *ès du Kroubs arrive (r. d.) l’oued el Barda, dont la vallée est suivie par le chemin de fer de Bône.
Bstssin de la. JHedjeirda.
La séparation des eaux entre le versant nord méditerranéen et le bassin de la Medjerda est formée par une région montagneuse confuse, que la route et le chemin de fer de Souk Arras traversent à Groissy-au- Bois; plus à l’est, les montagnes s’accentuent encore davantage dans le massif très caractéristique de la Kroumirie.
La Medjerda et son affluent l’oued Mellègue emmènent vers l’est les eaux de la partie orientale des hauts- plateaux de Gonstantine.
Sur le territoire algérien, la vallée de la Medjerda, très profondément creusée et d’abord fertile, se resserre entre des montagnes élevées et boisées qui ne laissent aucun espace pour une route. Les constructions du chemin de fer entre Souk Arras et Ghardimaou ont nécessité des travaux d’art nombreux : viaducs et tunnels. Le chemin que l’on a dû. tracer pour les entreprendre traverse vingt-sept fois le lit de la rivière, et devient impraticable pendant les hautes eaux. Au moment de l’expédition de Tunisie, on a ouvert une route militaire sur les crêtes de la rive gauche.
Souk Arras (l’ancienne Tagaste, patrie de saint Augustin), qui n’était qu’un poste de surveillance, a récemment acquis, par suite de l’établissement de cette voie ferrée et de l’affluence des travailleurs, une importance considérable. Située à 740 mètres d’altitude, dans un climat salubre, on y comptait 4,000 habitants en 1884, et la ville se développe, à l’américaine, avec une sorte d’activité fiévreuse. Les terres voisines sont excellentes et seront mises bientôt à la disposition de la colonisation. C’est à Souk Arras que s’embranchera le chemin de fer dans la direction de Tebessa.
L’oued Mellègue est non moins intéressant. 11 est formé de deux branches. La branche occidentale dessine un long sillon orienté du sud-ouest au nord-est, qui est prolongé dans l’Aurès par la vallée de l’oued el Arab.
On ne trouve aucune localité importante dans la vallée de l’oued Mellègue; la route de Gonstantine à Tebessa la traverse au bord] Meskiana, centre de quelques belles cultures européennes.
La branche orientale de l’oued Mellègue, appelée
oued Guelat, descend des montagnes de Tebessa. Elle correspond par ses sources, d’une part avec l’oued el Hattob (route de Kairouan), de l’autre avec la vallée de l’oued Hallail (route des oasis de Ferkane et de Negrine).
A l’époque romaine, cette contrée était riche et peuplée, comme le témoignent les ruines magnifiques qu’on y retrouve. Elle fut illustrée par le philosophe Apulée et par saint Augustin, qui en étaient originaires. Plus tard, elle fut dévastée par les Vandales, puis par les Arabes.
Tebessa (ancienne Thevesté), au pied des derniers contreforts du djebel Doukan, est certainement la plus belle ville romaine de l’Algérie. Ses magnifiques remparts, en partie détruits par les Vandales, réparés par les Byzantins, lui forment encore une enceinte superbe, bien qu’on leur ait pris la plupart des matériaux des constructions militaires modernes. On y peut encore admirer un arc de triomphe bien conservé, un temple de Minerve et les ruines d’une vaste basilique en dehors des portes. La Tebessa moderne n’occupe qu’une partie de l’emplacement de la Theveste romaine. Sa population n’est que de 2,000 habitants environ, dont un petit nombre d’Européens ; mais ta salubrité de son climat à 1100 mètres d’altitude, l’abondance de ses eaux, la beauté de ses jardins, lui promettent un avenir prospère, lorsque des voies de communication la mettront en relation avec le Tell. Actuellement la route de Gonstaiitine par Aïn Beida n’est même pas terminée, et la circulation y devient impraticable pendant la mauvaise saison.
Theveste était le point de jonction de huit voies romaines, dont les plus notables étaient celles de Lam-
} 3 èse, de Constantine, de Souk Arras, du Kef par Haïdra, où se voient des ruines considérables, et de Gafsa. Tebessa est actuellement le point d’appui de la domination militaire du sud-est de TAlgérie et la place de ravitaillement des colonnes qui ont à opérer dans le sud vers Gafsa, Negrine, et dans le djebel Gherchar. Elle est au centre des territoires des Nemencha, grande tribu, restée très longtemps insoumise.
De Tebessa à Souk Arras, on suit soit la vallée de Toued Mellègue, soit la vallée d’el Meridj. Cette dernière direction, qui est la plus courte, est Jalonnée par le bordj du caïd Lakhdar chez les Oulad Sidi Jahia, et par les smalas de spahis d’el Meridj et d’Aïn Guettar.
Ces postes ont été créés à grands frais, mais le sol s’est asséché; les eaux ont disparu, et les espérances de culture ont été détruites. Ils n’ont d’ailleurs plus de raison d’être depuis que nous occupons la Tunisie, dont ils surveillaient la frontière, et ils n’ont d’autre valeur aujourd’hui que celle de postes de douane. La smala d’Aïn Guettar, ù une vingtaine de kilomètres seulement de Souk Arras, est toujours riche; mais celle d’el Meridj dont le nom veut dire les prairies, dresse tristement ses murs au-dessus de jardins abandonnés et d’une plaine desséchée.
C’est à la smala d’Aïn Guettar que se manifestèrent les premiers symptômes du mouvement de 1871, par la mutinerie des détachements de spahis que Ton voulait faire |3artir pour la France, et 2 >ar l’insurrection de la grande tribu des Hanencha.
La plaine que Ton traverse entre le bordj Lakhdar et Aïn Guettar a une physionomie très particulière. L’horizon
1 Sa construction a coûté 2 millions.
n’est borné par aucune chaîne continue de montagnes, mais, du fond de cet ancien bassin lacustne , surgissent un grand nombre d’îlots rocheux, auxquels leur forme caractéristique a fait donner par nos troupiers le nom de Chapeaux de gendarme. Au sud des hauteurs d’Aïn Guettar, on n’en compte pas moins de douze ressemblant à un archipel sporadique de l’aspect le plus singulier. Les dominant tous, se dresse une table énorme aux murailles de rocher, témoin des anciennes érosions : c’est la Galaa el Esnam, au sommet de laquelle est un pauvre village tunisien.