LE HODNA
Le Hodna était un vaste lac qui comptait plus de 100 kilomètres de long sur près de 80 kilomètres de large. Ce que l’on appelle le chott el Hodna n’est qu’une minime partie du bassin autrefois inondé. Le chott a les mêmes caractères que ceux des hauts-plateaux oranais ; il est à 500 mètres seulement d’altitude; aussi, à l’époque des pluies, reçoit-il par de nombreux tributaires les eaux de la ceinture de montagnes qui l’enveloppe, mais ordinairement il est h sec. Le climat est brûlant sur ses bords, et l’on dit que la végétation en aurait quelque analogie avec celle du Sénégal.
La carte géologique rend bien compte de la succession des assises alluvionnaires qui ont comblé le bassin. Dans les parties les plus basses sont dos alluvions récentes de grande fertilité, mais incultes; puis viennent, en bordure des précédents, des terrains lacustres plus
anciens. C’est sur leur limite que sont placés les centres principaux de population ; Msila, Barika, Mdoukal, Bon Saâda, Ced ed Bjir.
Msila, au nord, sur l’oued Ksob, est une vieille ville délabrée, fondée en 935, jdusieurs fois détruite; nous y avons un. bordj, mais la colonisation n’a pas encore pris pied dans le pays. Des ruines romaines nombreuses, des débris d’aqueducs, des citernes, etc., attestent que, pendant plusieurs siècles, une civilisation avancée a dû exploiter le Hodna. On peut espérer faire renaître cette ancienne prospérité en rétablissant les barrages et en creusant des puits artésiens. Un grand nombre (30 environ) ont été forés sur tout le pourtour du chott et donnent des eaux jaillissantes ou ascendantes*.
Barika est un poste militaire avec des moulins, à 80 kilomètres environ au sud-ouest de Batna. Il établit la liaison entre Msila et Batna. A quelques kilomètres au sud, sont les ruines de la grande ville romaine de Tabna.
Mdoukal, mauvaise bourgade, est un point impor- tant û la croisée des chemins de Bon Saàda, Barika, el Outaya, Zaatcha. Il commande les passages entre le Hodna et le bassin de la daya de Sildjen.
Bou Saâda (père du bonheur) est une oasis de 4,300 habitants environ, chef-lieu de, cercle du département d’Alger, à o60 mètres d’altitude. C’est une ville à l’aspect tout saharien, fondée au VI® siècle de l’hégire; elle doit sa prospérité à sa position avantageusement choisie au pied des montagnes des Oulad Nayl, sur une des routes les plus suivies par les nomades. Il s’y fait un assez grand commerce d’échange par l’in-
1 Consulter la carte des forages artésiens de M. l’ingénienr Jus.
termédiaire de nombreux juifs et Mzabites. Les Romains y avaient un poste de ravitaillement. Nous l’avons occupé depuis 1849, après la prise de Zaatcha.
On a reconnu aux environs de Bou Saâda un gisement houiller de peu d’épaisseur, dont on projette l’exploitation.
Entre Mdoukal et Bou Saâda, près de rembouchure de l’oued Chair, une maison de commandement a été construite à Mcif.
Le chemin de Bou Saâda à Msila traverse l’extrémité occidentale du chott à Aïn Baniou.
Ced ed Djir (barrage en chaux), sur l’oued Djellal, a un bord] qui sert d’étape entre Msila et Bou Saâda. Il s’y trouve de? vestiges d’anciens barrages que l’on pourrait encore utiliser. Ces barrages étaient établis au point de réunion de plusieurs longues vallées, dont l’ensemble forme une vaste ramure, depuis le bordj el Hammam, sur la ceinture du Zahrès Chergui (oued Sfeï), jusqu’au djebel Dira (oued el Ham) et au djebel Bouzid dans la chaîne des Biban (oued Terga).
Entre Ced ed Djir et Bou Saâda, â moitié chemin, est Aïn Kerman.
Au nord, le tributaire principal du chott est l’oued Ksob. Ses premières eaux descendent de la plaine de la Medjâna dans les environs de Bordj bou Areridj et du versant nord des Rira. Il creuse une vallée étroite et descend dans le bassin du Hodna par deux cluses successives au défilé de Medjès et au pied du kef Matrek, à travers des roches de calcaire noir excessivement dures.
Sa vallée est suivie par une route carrossable qui conduit à Msila et servira au passage du chemin de fer
de Bon Saâda. Elle est cultivée en certains endroits, et l’on voit même quelques fermes françaises près d’Ali ben Kher.
A Tépoque des pluies, d’énormes masses d’eau remplissent la vallée et déplacent le lit du torrent, ce qui rend très difficile l’établissement de barrages.
A l’est de i’oued Ksob, de nombreuses vallées amènent les eaux du versant méridional des montagnes.
Elles ont peu d’importance.
L’oued Barika reçoit les eaux du versant sud des Rira et du versant occidental des montagnes qui ferment à l’ouest la plaine de Batna et que domine le l| djebel Touggour. |j
L’oued Bitan, que traverse la route de Batna à Ba- Ij: rika, se perd dans un bassin isolé de la dépression du ; jjj
cbott Hodna et que l’on appelle le petit chotl. s j;
A l’ouest, l’oued Leouman descend du djebel Kteuf. |f C’est un torrent rapide qui reçoit les eaux de montagnes boisées. On voit dans la gorge qu’il traverse pour arriver dans le Hodna, les restes de puissants barrages et des ruines romaines qui couvrent une superficie de 100 hectares. 1
Au sud, le principal tributaire du Hodna est l’oued ;V' Chaïr dont nous avons déjà parlé et dont la belle vallée ; I
creuse les monts des Oulad Nayl. Il finit près du bordj de Mcif,
Dans la portion occidentale du chott se déversent i l’oued Bou Saâda et l’oued Chellal; l’un et l’autre ’ j amènent des eaux abondantes. 1
La ceinture de ce remarquable bassin est formée par des hauteurs bizarrement découpées par les eaux. "'Ü
Au sud, Bou Saâda est adossé aux dernières pentes des montagnes des Oulad Nayl; Mdoukal est symétriquement placé au pied du massif du Zab.
A l’ouest, ce sont des collines moins accentuées (djebel Selleth) qui séparent le bassin du Hodna de celui des Zahrez.
Au nord-ouest, les derniers sommets de l’amphithéâtre de montagnes duquel descendent les affluents de l’oued Chellal sont à des altitudes variant de 650 à 950 mètres (Dra Mellouza, 700*^^; djebel Roselma, 650“; djebel Amris, 859“).
Au nord sont les crêtes du djebel Tarf, du djebel Gourin, et du djebel Maadhid qui soutiennent les plateaux de la Medjana.
Au nord-ouest, la cime du djebel Touggour domine le massif de Batna.
A l’ouest enfin, les dernières lâdes du massif de l’Aurès ferment le cercle des montagnes qui circonscrivent le Hodna.
Les montagnes du nord sont les plus accentuées; les unes, comme le Maadhid (1840“), montrent leurs assises fortement relevées, tandis que les autres, comme le Gourin, profilent horizontalement leurs couches alternées de calcaire et d’argile. Elles appartiennent à des âges géologiques différents, et ces dernières n’ont eu â subir aucun plissement depuis le dépôt de leurs roches sédimentaires, mais elles ont été soumises à des érosions étonnamment puissantes, et leurs cimes sont restées debout comme des témoins gigantesques de la dénivellation par les eaux.
On exploite l’alfa dans le djebel Maadhid, dans le Bled el Arar, dans le djebel Kteuf.
On voit donc, dans la province de Gonstantine, trois grands étages de bassins lacustres, que nous avons appelés la plaine des Sbakh, leHodna, et le Sahara. Lorsque, par suite d’une rupture d’équilibre, le plateau des Sbakh s’est élevé tandis que s’abaissait le bassin du Hodna, de grandes masses liquides, courant au-dessus du plateau, se sont écoulées partie au nord vers la Méditerranée, partie au sud vers le Sahara. Elles ont laissé, comme nous le verrons, des traces imposantes de leur passage dans les montagnes de l’Aurès, et ont comblé la cuvette du Hodna.
A cette période de grands mouvements a dû succéder une période de calme, une période lacustre, pendant laquelle les eaux ont rempli les vallées les plus creuses et ont laissé déposer leurs sédiments ; puis ces lacs se sont vidés à leur tour, et l’assèchement progressif que l’on constate sur les plateaux de Batna n’est en quelque sorte que leur égouttement lent qui se continue de nos jours.
En passant du haut plateau dans le Hodna, les eaux ont donc fortement sculpté les terrains de sa ceinture septentrionale. La vallée de l’oued Ksob a été une de leurs principales directions et le canal draineur le plus marqué du haut pays.
Le Hodna s’est vidé lui-même dans le bassin du chott Melghir par la daya de Sildjen, et les rigoles d’épuisement se voient bien nettement au sud de Mdoukal dans le kheneg Douchmi (chemin d’el Outaya) et dans le kheneg Salzou (chemin des oasis d’el Amri et de Zaatcba).
4® L’AURÈS ET LES ZIBAN i.
L’Aurès est un vaste pâté montagneux que l’on peut délimiter de ia manière suivante : à l’ouest, par la route de Batna à Biskra par el Kantara; au nord, par une ligne tirée de Batna à Khenchela; à l’est, par la route de Khenchela à Khanga, qui suit la vallée de l’oued el Arab ; au sud, par la ligne Biskra — Khanga. Chacun des côtés de ce quadrilatère mesure environ 100 kilomètres.
La vallée de l’oued el Ai’ab sépare l’Aurès du massif du djebel Cher char.
Ces montagnes doivent leur formation h deux plissements considérables. L’un, celui du nord de l’Afrique, a produit au nord les escarpes du kef Mahmel et du Chelia, les plus hautes cimes de l’Algérie, qui dépassent 2,300 mètres. De leurs sommets on domine tout le massif aurasien, et la vue s’étend au nord sur la grande plaine des Sbakh, dont les accidents de terrain n’apparaissent plus que comme des rides insignifiantes.
L^autre plissement, dont la direction est sensiblement la même que celle que nous avons signalée dans le Sud Oranais et dans les monts des Oulad Nayl, c’est-à-dire nord 1/4 est, a eu ici une action très puissante.
JiCs plis, seiTés comme les fronces d’une étoffe, des-
1 L'Algérie en 4882, par le colonel Noëllat. — Les monts Aurès. Notice historique et géographique, par C. Latruffe (Bulletin de la Société de Géographie, septembre 4 880). — Voyage dans V Aouras- Études historiques, par Masqueray (Bulletin de la Société de Géographie, juillet 4876).
sinent de longues arêtes rectilignes, des crêtes étroites, séparées par de profondes vallées parallèles n’ayant entre elles que des communications difficiles : Toiied Kantara, l’oued Abdi, l’oued Abiod, l’oued el Arab, dont les têtes se trouvent dans la muraille septentrionale elle-même. Les eaux ont dû s’écouler en torrents d’une effroyable rapidité à travers les montagnes de l’Aurès. A voir les gigantesques érosions de leurs falaises, on peut même supposer que c’est un océan tout entier dont les flots ont traversé ces montagnes pour aller remplir la mer saharienne, qui s’est asséchée à son tour.
En général, suivant la loi ordinaire des érosions de l’Algérie, c’est au nord et û l’ouest qu’ont été sculptées les escarpes, parce que les grands courants diluviens couraient du nord-est au sud-ouest, avec tendance constante h descendre au sud dans le bassin saharien. Ce sont donc les berges de la rive gauche des vallées qui présentent les brisures les plus nettes; mais des accidents locaux de fracture ont parfois rejeté les eaux sur la berge opposée.
On peut être tenté de chercher dans ce massif une chaîne centrale, un axe de plissement, une dorsale, de chaque côté de laquelle les couches de terrain seraient redressées, comme on l’observe d’une manière si remarquable dans les Pyrénées, par exemple; par sa position, et surtout par l’ancienneté des terrains qui la constituent, la chaîne du Ras Dra, prolongée au sud par le djebel Làzereg, au nord par le djebel Ichemoul, par le djebel Chelia, et par le djebel Amamra, pourrait, à première vue, être prise comme axe de symétrie de l’ensemble du système. Elle est, en effet, formée de terrains crétacés inférieurs; le jurassique pointe même
dans le Lazereg, tandis que les autres chaînes parallèles appartiennent ii des terrains plus récents. Il peut, en effet, se faire que le Ras I)ra présente la voûte la plus ancienne des terrains plissés et ensuite érodés par les eaux; mais il ne faudrait pas en conclure à une symétrie et à une l’égularité de soulèvement comparable à ceux qui ont servi de type à l’école d’Élie de Beaumont, et il ne faut pas perdre de vue que ce sont les érosions qui ont été les agents principaux du modelage du sol de l’Algérie, dont la première ébauche seule est due aux plissements, aux frisures de la pellicule terrestre.
C’est encore la formalion du Jura français qui peut ici, comme dans le Djebel-Amour, servir de type de comparaison. Mais, tandis que la caractéiâstique du Djebel- Amour est dans ses plateaux, ou Gada, élevés en terrasse et soutenus par des remparts verticaux, la caractéristique de l’Aurès est dans ses plis nombreux et serrés. Ces deux massifs ne se ressemblent d’ailleurs ni au point de vue orogénique, ni au point de vue des . productions du sol.
Dans certaines parties de l’Aurès, des étages de terrains d’une puissance considérable ont été entièrement emportés par les eaux. Ils ont été ensuite pétris, tiâturés, et déposés en masse limoneuse ou en tufs calcaires dans les fonds de vallées qui ont été ainsi comblées, ou bien ils ont formé d’énormes bourrelets au pied méridional des montagnes. L’action des eaux, à l’époque moderne, bien faible sans doute si on la compare h l’action prodigieuse des âges précédents, continue cependant à s’exercer d’une manière remarquable encore et modifie peu à peu les formes extérieures du terrain. Ici, se creuse le lit d’un torrent entre des
berges d’argile, ayant parfois de 20 à 30 mètres de hauteur. Là, des buttes d’une centaine de mètres, aux parois verticales, sont restées debout comme des témoins des puissantes dénivellations des siècles passés. Les villages des Berbères sont accrochés à leurs flancs, et leurs sommets portent les guelaâ, c’est-à-dire les tours de sûreté qui servaient de magasins de réserve et de réduits en cas d'attaque. A leur pied, où ne coule plus maintenant, pendant la plus grande partie de l’année, qu’un mince ruisseau, sont les jardins et les cultures.
En ravinant leurs berges, les grands fleuves de l’époque ancienne en minaient les assises, et il est arrivé que les couches supérieures se sont effondrées; d’énormes morceaux de montagne sont tombés dans les vallées, et leurs squelettes de pierre dessinent des digues, des murailles verticales, des promontoires du plus pittoresque aspect. C’est encore sur les sommets de ces escarpements que les villages se sont bâtis pour trouver de meilleures conditions de défense. Il en a été ainsi dans tous les pays; les hommes n’ont osé habiter les vallées que lorsqu’ils ont eu moins à craindre le pillage et la destruction, et, maintenant encore, insuffisamment rassurés sur leurs mutuelles dispositions, ils n’ont point perdu la coutume, de fortifier les lieux élevés. Il y a donc une certaine analogie entre l’Aurôs et la Kabvlie.
Les populations de l’Aurès sont de race berbère, avec mélange arabe; on les appelle des Ghaouïa L On y trouve des types blonds que l’on a attribués, sans preuve
1 La signification de Chaouïa est : pasteur, berger nomade. Les Aurasiens sont cependant devenus sédentaires.
d’ailleurs, à une infusion de sang germanique provenant des invasions des Vandales et des Goths.
Les femmes jouissent d’une grande liberté et travaillent au dehors comme les hommes. On a signalé la coutume de célébrer certaines fêtes dont les dates présentent la plus grande analogie avec les fêtes romaines, israélites ou chrétiennes, telles que Noël, le Jour de l’An, les Rogations, les fêtes de l’automne.
La langue des Chaouïa de l’Aurès n’est point la même que le tomachek des Kabyles ; leurs villages n’ont point l’aspect riant des villages habyles, entourés de bosquets de verdure; leurs maisons h terrasses, avec leurs murs en pisé ou crépis en mortier de terre rougeâtre, se détachent à peine du sol avoisinant. Ils trouvent de magnifiques terres de culture dans leurs longues vallées, et ne sont points astreints au pénible labeur du Kabyle, qui utilise le moindre lambeau cultivable sur les flancs de ses montagnes. L’habitant de PAurès est un sédentaire, un cultivateur de montagnes mais non un montagnard dans le vrai sens du mot.
La physionomie de l’Aurès est très variable. Lorsqu’on l’aborde par le sud, par le chemin de Biskra à Médina, par exemple, on traverse d’abord pendant deux journées de marche un pays d’une affreuse désolation. Le sentier tantôt serpente entre des falaises d’argile, tantôt s’élève péniblement sur une roche glissante de craie blanche, pour redescendre par des escaliers de pierres roulantes; nulle végétation, ni bi’oussaille, ni gazon. Les villages sont rares; on les appelle communément les oasis de montagnes. En effet, ce sont bien des oasis-dans un désert, et rien n’est plus triste que le désert de la montagne, tandis que les immenses hori-
zons et les vastes espaces peuvent prêter un si grand charme aux. plaines sahariennes.
Dans le cœur de l’Aurès, au contraire, les vallées de l’oued Abdi, de l’oued Abiod, de Toued Arab présentent une superbe perspective de belles cidtiires de céréales, qui se succèdent sans interruption et attestent la richesse et l’intelligente activité des habitants. Les flancs des montagnes ont quelques arbres. Les villages sont serrés.
Dans le nord enfin, des plateaux fertiles, à plus de ^000 mètres d’altitude, couverts de neige pendant une partie de l’iiiver, rappellent, par leur climat et par leurs productions, certaines contrées du centre de la France. De belles forêts de cèdres couronnent encore quelques sommets; elles disparaissent malheureusement chaque jour, non pas parce qu’elles sont détruites par la dévastation inconsciente des hommes, mais elles meurent naturellement, frappées d’une malédiction céleste, disent les Arabes. Les pentes du Chelia étaient ainsi couvertes de cèdres superbes. Quelquesuns seulement ont encore conservé une touffe de branches vertes h leurs cimes. La plupart sont desséchés. Les arbres géants sont encore debout, sans écorce, sans feuillage ; d’autres, violemment renversés par l’ouragan, gisent comme de gigantesques cadavres aux membres tordus. Il en est de tous les âges. Ce ne sont pas les ancêtres de la forêt qui sont morts de vieillesse; au contraire, on dirait qu’ils ont résisté plus longtemps, tandis que chez les autres la sève s’est plus rapidement tarie. Quelle est la loi physique qui fait périr ces arbres? On a constaté, comme nous l’avons dit, même depuis cinquante ans, la 'disparition graduelle des eaux, l’assèchement des puits et des
sources; mais les neiges de l’iiiver couvrent cependant toujours les grandes montagnes de PAurès et fourniraient aux. forêts une alimentation suffisante. Quoi qu’il en soit, les arbres se retirent peu à peu des pentes inférieures, et la destruction gagne successivement les sommets. Ce n’est pas sans mélancolie que l’on traverse ces forêts mourantes.
Quatre grandes vallées creusent le massif de PAurès. Ce sont celles de l’oued Kantara, de l’oued Abdi, de l’oued Abiod, et de l’oued Arab.
Oiaedl Kantara. — L’oued Kantara descend du plateau même de Batna. Sa vallée est suivie par la route de Batna h Biskra, et le sera prochainement par un chemin de fer. Il arrose les cultures des villages d’el Ksour, d’Aïn Touta, des Tamarins, où la colonisation commence h prendre pied. C’est le grand collecteur des versants occidentaux de PAurès. Son principal affluent de gauche, en amont d’el Kantara, est Poued Fedala. A el Kantara, il traverse une des rides extrêmes de PAurès. Cette cluse est extrêmement remarquable; c’est la porte du Sud (Foum es Sahara = la bouche du Sahara), large d’une quarantaine de mètres au plus, entre deux murailles de rochers ; d’un côté, ce sont encore les Hauts-Plateaux, leur climat relativement froid, avec les cultures européennes; do Pautre, c’est déjà le Sahara, avec ses oasis, ses palmiers, ses cultures tropicales. De part et d’autre de cette muraille, large d’un kilomètre environ, la température présente des écarts constants de plusieurs degrés. Une voie romaine traversait ce passage et, à sa partie la plus resserrée, passait de la rive droite à la rive gauche de la rivière sur un beau pont de pierres ; de là le nom d’el Kantara
donné par les Arabes au passage et aux oasis voisines. Le pont a été restauré comme souvenir archéologique, mais la route moderne, tracée sur la rive gauche, ne r utilise pas.
Les eaux de l’oued Kantara arrosent plus bas les cultures de belles fermes françaises : ferme Rose, ferme Dufour. Celle-ci est près du village d’el Outaya.
La plaine d’el Outaya a jadis porté plus d’une centaine de fermes romaines. Sa fertilité est remarquable partout où Teau ne fait pas défaut. Près d’el Outaya sont des collines de sel éruptif (djebel Mêla h) que l’on exploite pour les besoins locaux.
On trouve dans la daya de Sildjen, au sud-ouest, d’abondants pâturages où les nomades conduisent de nombreux troupeaux.
Après avoir reçu (r. g.) Toued Melah et l’oued Abdi, l’oued Kantara contourne à l’est les collines du djebel bon Ghezal et descend dans la plaine de Biskra.
La route franchit cette dernière ride des chaînes sahariennes au col de Sfa, du sommet duquel on a la première vue sur le Sahara. Au premier plan sont les vastes jardins de Biskra. Puis, de distance en distance, de nombreuses petites oasis, pareilles à des îles au milieu de l’Océan, pointent de leur sombre verdure l’immense plaine saharienne.
Biskra « la perle du désert » {cid piscinam des Romains), est le centre et comme la capitale des Ziban. C’est le siège du commandement militaire des
katitude, 3G° , allitudG, '\44 métrés^ tenipcrature rnoycnnc,
22° 9/, avec des écarts de + 3° en février et de 46° en juillet.
nomades du bassin du chott Meighir. Riante petite ville, avec de beaux jardins bien arrosés, sous un ciel toujours pur, c’est une des résidences d’hiver les plus agréables de l’Algérie. Aussi la douceur de son climat y attire de nombreux touristes; des villas de plaisance y ont même été créées et y sont entretenues h grands frais, mais l’été y est brûlant pendant les mois de juillet à septembre. Les nomades qui campent très nombreux dans ses environs remontent alors sur les plateaux, et il n’y reste plus que la garnison française, les agents administratifs, quelques commerçants, la plupart Israélites, retenus par leur négoce, et ceux qui, trop pauvres, ne peuvent suivre les caravanes dans leurs migrations. On ne compte à Biskra que 150 Fran çais. L’oasis renferme environ 140,000 palmiers.
Deux grandes familles rivales se partagent riii' fluence sur les populations du cei’cle de Biski^a : la famille des Ben Ganah et celle d’Ali Bey. L’une et l’autre sont puissamment riches. Ali Bey passe pour un des plus grands propriétaires de l’Algérie.
Parallèlement à l’oued Kantara sont les vallées moins importantes de l’oued Fedala et de l’oued Melah,ses affluents de gauche. Ce dernier se dégage des montagnes près du village des Béni Fernah.
Vient ensuite la grande vallée de l’oued Abdi.
Oiiecl Abdî. — La vallée de l’oued Abdi (oued Daoud) a ses têtes au kef Mahmel, près du col d’Aïn Kafar, par lequel passe le chemin de Batna h Medina. Celte position commande ainsi la vallée de Médina et celle de l’oued Abdi. La vallée est riche et peuplée. Sa ville principale est Menaâ, « ville de plaisir et ville sainte », sur l’emplacement d’une ancienne colonie
romaine, commerçante, entourée de forets, de beaux jardins, au confluent de l’oued bon Zina (r. d.), dont la vallée est suivie par un chemin qui conduit de Batna à Biskra.
A moins d’une heure de marche à l’est, dans les gorges du djel^el Lazereg, est situé Nara, réunion de trois villages, dans une très forte position, illustrée par la résistance qu’elle opposa, au mois de janvier 1850, à l’attaque dirigée par le colonel Canrobert. La ville fut rasée, les femmes et les enfants dispersés ; les hommes étaient tous morts.
A la sortie des montagnes est l’oasis de Bjemora et plus en aval celle de Branis.
L’oued Abdi se réunit à l’oued Kantara au pied du djebel bou Ghezal. Il est séparé parles arêtes du djebel Mahmel que prolongent au sud-ouest celles du djebel Nouacer, du djebel Essor, et du djebel Kteuf.
Entre l’oued Melah et l’oued Abdi s’allonge le djebel el Bous (1750"').
Oued cl Abîod. — L’oued el Abiod reçoit ses premières eaux des plateaux de Médina et du Ghelia. Les plateaux de Médina forment une superbe combe de pâturages et de terres ferlilcs et bien arrosées. Il n’y existe aucun village, mais on doit y créer, en 1884, un centre administratif et donner à la colonisation une partie de ces terres, séquestrées depuis l’insurrection de 1879.
C’est une des positions les plus remarquables de l’Aurès et en quelque sorte la clef de sa domination. La combe est comprise entre le Chelia au nord, et la muraille du Mzara au sud. Elle communique avec Batna par Aïn Kafar et le tenict Abd er Rahman; avec
Khenchela pai' le coi de Tisoiigarine, long défilé de 8 kilomètres de long. Elle commande la tête des vallées de l’oued Abdi et de l’oued Chennaoura, et les chemins qui viennent du nord par le pays des Achèches, en contournant la masse du Chelia.
A rentrée de la vallée de l’oued Abdi, le village d’el Hammam, situé h une grande hauteur, constituait une forte position, difficilement abordable, et qui a été le centre de l’insurrection de 1879. Tl a été rasé. La vallée s’élargit ensuite; elle est très peuplée et admirablement cultivée; elle forme un rectangle allongé, de 40 kilomètres de long, compris entre les murailles sauvages du Ras Dra h l’ouest, du djebel Louah à l’est, entre les gorges de Médina au nord et celles de Tiranimin au sud. C’est le cœur de l’Aurès.
Les gorges de Tiranimin, longues de 3 kilomètres, sont les plus belles de l’Algérie; elles sont formées par une brisure perpendiculaire dans la muraille de la rive gauche, par laquelle les eaux de l’oued Abdi s’échappent pour tomber dans un sillon parallèle où elles se réunissent à celles de l’oued Chennaoura. lœs Romains avaient construit deux oppida à Tiranimin et ù Tifelfel, pour commander l’entrée et la sortie de ce défilé que l’on peut considérer comme la porte du réduit principal de l’Aurès.
Dans la partie inférieure de la vallée s’échelonnent encore de nombreux villages: Tamrit, el Arich, Banian, Mchounech, résidence du caïd des Béni Sliman, entourés de belles cultures, etc., et, enfin, h la sortie des montagnes, Habel, Seriana, qui sont de petites oasis.
Il n’y a que des communications très difficiles entre la vallée de l’oued Abiod et celle de l’oued Abdi, à travers les montagnes du Ras el Dra, prolongées par le
djebel Lazereg. Les passages les moins mauvais sont entre ces deux crêtes dans l’affaissement qui les sépare. Tous les villages sont dominés par des tours de
Une Guelaâ près de Tifelfel.
sûreté, guelaà, dont nous .avons parlé. Quelques-uns ne sont accessibles que par des escaliers extrêmement raides et ressemblent à des hurcj du moyen âge.
Tabentout.
Tabentout, au nord de Tiranimin, est particulièrement remarquable.
Les arêtes blanches du djebel Tizougarine au nord, les grandes falaises de calcaire rouge du djebel Ah-
markaddoLi au sud, bordent sur sa rive gauche la vallée de Toued Abdi.
Oued el Araï>. — L’oued el Arab enveloppe à l’est le massif de l’Aurès; il en reçoit les eaux de la portion orientale, soit par l’oued Guechtane, soit par l’oued Mellagou, qui a ses sources dans les beaux plateaux cultivés et couverts de ruines romaines des Béni Oudjana.
L’oued el Arab sépare l’Aurôsdu djebel Cherchar, plus difficile encore que l’Aurès^ aux roches convulsionnées, privé d’eau, et ne nourrissant que quelques rares troupeaux de chèvres. La crête du djebel Cherchai* se maintient à une altitude moyenne de 1400 à 1500 mètres et domine d’environ 500 mètres le fond de la vallée. Le point culminant est au kef Alien Nas, qui atteint près de 1900 mètres.
Dans la vallée de l’oued el Arab se trouvent la zaonïa de Kheran, affiliée à celle plus importante de Liana ; el Oudja, « la jolie »; Khanga Sidi Nadji, h la limite des montagnes (2o4“), c’est la capitale du djebel Cherchar et la résidence du caïd, dans un site des plus riants, avec un bord] et une belle mosquée, centre d’un important marché.
Plus en aval, est l’oasis de Liana, importante par la zaouïa d’Abd el Hafid , dont rintluence rayonne sur toute la plaine; Badès (ad Badias des Romains, ancien évêché); Zeribet el Oued, au confluent de l’oued el Guechtane.
Sur sa rive gauche, l’oued el Arab est serré de près parles arêtes du djebel Cherchai*; sur sa rive droite au contraire, il reçoit plusieurs affluents de quelque importance : l’oued Mouahar qui vient d’Aïn Tamagra;
l’oued Mellagou qui coule dans une superbe vallée d’excellentes terres de culture dans le pays des Béni Oudjana. Ce territoire est passé depuis peu de temps sous le régime civil et offre les plus belles promesses à la colonisation européenne.
Le chemin de Médina à Khenchela débouche du col de Tizougarine h Ain Frariou et traverse l’oued Mellagou en passant par Tamza, résidence d’un marabout vénéré. Il est ensuite tracé entre des montagnes boisées : le djebel Noughis au nord, le djebel Amamra (2087“) au sud, h travers un pays verdoyant, de l’aspect le plus riant, bien arrosé, et qui appelle l’activité européenne. Les forêts de cèdres d’Aïn Timimoun sont des plus belles.
D’importantes ruines montrent que les Romains avaient de grands établissements dans cette région. La base de leur occupation était Khenchela. C’est en effet une des clefs de l’Aurès, d’où l’on commande la vallée de l’oued el Arab et le chemin de Tebessa.
Un autre affluent important de l’oued el Arab est l’oued Guechtane qui recueille toutes les eaux du Mzara, traverse le pays tourmenté où sont les marabouts de Sidi Ali, de Sidi Fatalla, sort de la montagne au Darmount, et, après un parcours de 5 à 6 lieues dans le Sahara, vient se réunir à l’oued el Arab à Zeribet el Oued.
Entre l’oued Abiod et l’oued Guechtane, les plateaux du Mzara, après s’être d’abord affaissés en pentes douces vers le sud, se creusent brusquement en ravins profonds. De grands bois couvrent les montagnes, qui se relèvent ensuite en une masse épaisse que l’on appelle le djebel Ahmarkhaddou. Elles donnent nais-
sance à des eaux nombreuses qui se précipitent en torrents impétueux des sommets, élevés de 1800 mètres environ, sur les plaines du Sahara qui, à une dizaine de lieues de distance seulement, sont au niveau de la mer. Les sentiers suivent ces fissures, du fond desquelles on n^’aperçoit le ciel que par échappées. G"est dans ce pays ditficile, peuplé de montagnards sauvages, que se trouve, dans les gorges de l’oued bou Atrous, la zaouïa de Timmermassin, d’où est parti le signal de l’insurrection de 1879.
Sur la limite méridionale de LAurès, sont de nombreuses petites oasis.
Les tribus du Sahara ont des terres de cultures sur les hauteurs, et, réciproquement, les montagnards ont des palmiers dans la plaine et sur les pentes inférieures.
Batna, au nord de l’Aurès, est le centre du commandement et de la surveillance des montagnes.
Batna, Biskra, Khenchela, et Khanga sont, comme nous l’avons dit en commençant, aux quatre sommets du quatrilalère qui circonscrit l’Aurès. Ce sont, en outre, les têtes des routes, et par conséquent les points d’appui des troupes dont la mission est de maintenir la tranquillité dans ces montagnes.
Ces positions étaient déjà occupées à l’époque romaine par des postes fortifiés, à Lambèse près de Batna, à Biskra, à Badès, à ksar Baghaï près de Khenchela.
Khenchela est un bordj de construction française.
près duquel un village naissant est destiné sans doute à devenir un centre important de colonisation et le marché principal de l’Aurès, à 80 kilomètres de Batna, à 48 kilomètres d’Aïn Beïda, à 90 kilomètres de Tebessa; mais le manque de routes et réloignement ne permettent pas à la colonisation d’y prendre encore sérieusement pied. Le climat est sain, très froid en hiver, et la neige y est abondante.
Les Berbères de l’Aurès ont énergiquement résisté à la conquête romaine. Au VP siècle, dans la période gréco-byzantine. Salomon, un lieutenant de Bélisaire, fut chargé de réduire l’Aurès. 11 réussit à forcer ses adversaires à s’enfermer dans Zerbulie, dont on croit reconnaître les ruines immenses dans la région de Khenchela. 11 s’en empara, mais ses victoires restèrent stériles. L'Aurès ne fut point asservi.
L’invasion arabe réussit mieux, mais surtout parce que les Arabes se servirent plus de la prédication religieuse que de leurs armes. Gomme en Kabylie, des tribus de marabouts se sont plus ou moins fixées au sol, et, leur prestige religieux s’imposant peu h peu aux Berbères, elles prirent en main toute l’influence politique et les richesses.
Lors de la conquête française, les tribus de l’Aurès accueillirent Ahmed, le dernier bey de Gonstanline, et le protégèrent (1837 à 1847).
Lorsque Biskra fut pris, Batna occupé, les colonnes françaises commencèrent à pénélrer dans l’Aurès (1845, colonne Bedeau) et obtinrent la soumission du pays. Des mouvements hostiles continuèrent pourtant à se manifester de temps à autre. La prise de Nara (janvier 1850) rétablit la paix pour une longue période.
Les tribus principales qui habitent FAurès sont les Otilad Zian, dans Foued Biskra et l’oued Abdi ;
Les Oulad Daoud, ou Touaba, dans Foued el Abiodj
Les Béni bon Sliinan et les Béni Imboul, dans Foued Chennaoura, Foued Guechtane, et Foued Mellagou;
Les petites tribus chaouïa de l’Ahmar Khaddou;
Les Béni Oudjana et les Béni Imboul, sur les plateaux du Gheliaet du Noughis;
Les Amamra, entre le Chelia et Khenchela;
Les Achèche, entre Batna et le Chelia ;
Les Nemencha, entre Khenchela et Tebessa.
Autour de FAurès, dans le Sahara, les principales tribus nomades sont les Sahari, à Fouest de Foued Biskra; les Arab Cheraga et Gharaba, dans les Ziban.
Deux grands partis, ou sofs, divisent les tribus de FAurès et du Sahara voisin, comme ils divisent toutes les tribus de FAlgérie. L’un regarde la conquête française comme un fait accompli, et en accepte les avantages avec les conséquences; l’autre est le vieux parti musulman, qui nous hait sans mesure.
D’une manière générale, les fractions opprimées des Berbères, des nègres, des Khammès, se sont ralliées à la conquête. L’aristocratie arabe, qui a vu diminuer son prestige, son autorité, et ses richesses, nous est hostile.
En 1859 et en 1879, ce furent les marabouts qui fomentèrent les insurrections de l’Aurès, et ils échouèrent autant devant la froideur des Chaouïas que devant la force de nos armes.
Quatre ordres religieux se partagent l’influence dans l’Aurès; leurs centres sont :
1° La zaouïa de Timmerniassin (secte dissidente des Abd el Hafid) ;
2® La zaouïa de Kheran, affiliée à celle de Liana, qui domine les Béni Imboul, le djebel Cherchai’ et une partie de la Tunisie, où elle a une zaouïa à Nefta. Cet ordre s’est, depuis plusieurs années, montré assez sympathique;
3® La zaouïa de Tolga, dans les Ziban, qui domine le nord du Sahara; elle se rattache à l’ordre puissant des Rhamania, dont le fondateur est Si Abd er Rhaman bou Koubrin. Le grand maître algérien était le \ieux cheikh Heddad, des environs de Boghar, mais une autorité supérieure, connue des dignitaires seuls, imprime, dit-on , à tous les khouan, l’impulsion à laquelle ils obéissent aveuglément.
Le zaouïa de Tolga a pour supérieur immédiat le marabout de Tozeur, en Tunisie. Elle est fort ancienne, compte un millier d’élèves, et reçoit des dons considérables.
En 1849, on eut h se louer de ses bons offices pendant le siège de Zaatcha; il en fut de même en 1876, lors de l’attaque d’el Amri. En 1879, son attitude fut moins franche.
La zaouïa de Temacin, de l’ordre des Tedjâna, qui domine l’oued R-igh, le Souf, et l’extrême Sud.
Nous en parlerons plus loin en détail.
L’insurrection de 1879 dans l’Aurès fut fomentée par des khouan de Timmerniassin, qui réussirent d’abord à faire surprendre et à massacrer plusieurs chefs dévoués à la cause française; mais bientôt enveloppés par les colonnes parties de Batna, de Khenchela, et de Biskra, les insurgés, dont le centre d’action avait été
el Hammam, n'eurent d’autre alternative que de chercher h s’échapper dans le Sahara, par la vallée de l’oued Guechtane.
C’est ce qu’ils tentèrent; mais ils eurent à lutter avec les goums de toutes les tribus qu’il leur fallait traverser, et qui les razzièrent impitoyablement ; puis avec les spahis du poste de Zeribet, qui se jetèrent sur eux avec les goums du djebel Cherchar et du Zab Chergui. Poussés de tous côtés, ils voulurent gagner Poasis de Negrine h travers les sables; mais la température était effroyable. Ils tombèrent les uns après les autres; une dizaine d’hommes arrivèrent seuls mourants h Negrine. On alla au secours de ces malheureux ; mais on ne trouva plus que 3 ou 400 cadavres, déjà calcinés par la fournaise saharienne.
I>jebel Cliercliar et Monts des IVeiiieiiclia,
A l’ouest de l’oued el Arab, les montagnes ont encore été peu explorées, en dehors des directions qui conduisent de Tebessa et de Khcnchela aux oasis de Negrine, en traversant les territoires des Nemencha.
Cette grande tribu nomade se fractionne en trois groupes : les Oulad Rechaïch, dans le djebel Cherchar et la plaine de Sbikra ;
Les Brancha, dans la vallée de l’oued Hallail ;
Les Allouana, entre l’oued Tilidjen et la Tunisie.
Ces tribus ne furent soumises qu’en 1831, après l’occupation de Tebessa, et restèrent très remuantes.
Le pays des Nemencha est très intéressant. Les forêts et les eaux y abondent. La plaine du nomade
touche aux montagnes abruptes du Berbère. De nombreuses ruines romaines attestent son ancienne culture.
Les vallées de Toued bou Doukan, de l’oued Hallail et de son tributaire l’oued Tilidjen mettent en relation les plateaux de Tebessa avec les oasis du Sont' et du Djerid.
Ces plateaux sont limités au sud, à une dizaine de kilomètres de Tebessa, par Farête du djeliel Doukan, dont l’orientation est la même que celle des rides de FAurès.
Parallèlement, en descendant vers le sud, les crêtes du djebel Foua, du djebel Ong, et du djebel Mahadjour (montagne de Negrine) séparent les étages successifs des plaines des Nemencha jusqu’à, la dépression des grands cliotts. Nous donnons à leur ensemble le nom de Monts des Nemencha.
Le djebel Ong est h 90 kilomètres environ en ligne droite de Tebessa.
Dans la vallée de Foued hou Doukan, au village de Sidi Abid, construit en amphithéâtre sur les pentes du djebel Raich (1400‘“) se trouve le tombeau d’un marabout vénéré, et c’est de là que sont parties plusieurs fois les incitations à la guerre sainte.
En novembre 1871, le village fut incendié et la mosquée détruite, en châtiment de l’insurrection des Oulad Sidi Abid.
La route ordinaire de Tebessa à Negrine suit la vallée de Foued Cheria, qui s’appelle plus bas Foued Hallail.
Le village de Cheria ne se compose que d’une ving-
taine de pauvres maisons; le climat, très chaud en été, est rigoureux en hiver. Jusque-là le pays est monotone et inculte ; plus en aval, la végétation devient abondante. C’était dans cette vallée qu’était tracée la voie romaine de Carthage à Ad Majores (aujourd’hui Bessiriani, au sud de Negrine) ; la route suit un long défilé de 3o à 40 kilomètres, bordé par des rochers abrupts de 200 mètres de hauteur (Foum Hallel).
Dans ce défilé, Djeurf est un village d’une centaine d’habitants de race arabe ; les maisons sont accrochées au rocher, à 60 mètres au-dessus de la vallée.
La vallée de l’oued Tilidjen s’ élargit d’abord en une grande plaine couverte de ruines romaines. Un fort, placé à Térebeza, commandait la sortie du défilé qui réunit cette vallée aux plaines sahariennes. La rivière traverse la chaîne du djebel Ong, dont la ligne noirâtre limite l’horizon.
Plus au sud, une dernière ride peu accentuée (djebel Mahadjoui’) marque la ligne des oasis de Ferkane et de Negrine. Au delà, s’étend l’immensité du Sahara.
Negrine est un petit ksar de 200 maisons environ, avec 1500 palmiers.
Ses habitants reconnaissaient nominalement notre autorité, mais s’abstenaient de payer l’impôt et offraient un refuge et des ravitaillements à tous les insurgés du Sud-Est. C’était un entrepôt de contrebande de guerre. En 1871, pour la première fois, une colonne fut conduite à Negrine, que l’on trouva abandonné. Pour en châtier la population, on livra les maisons au pillage et l’on coupa une partie des palmiers.
Au moment de l'expédition de Tunisie, on fit occuper
Negrine pour fermer cc passage aux insurgés du Djerid, et l’on poussa même un poste avancé jusqu’à Débita, à 130 kilomètres plus loin, dans les oasis du Souf. Depuis cette époque, on maintient des troupes sur ces deux points. L’ardeur du climat en rend le séjour des plus pénibles. Ces postes sont en communication optique avec Tebessa par des stations intermédiaires placées sur le djebel Mahadjour, sur le djebel Ong, et sur le djebel Doukan. Le poste du djebel Ong communique avec Gafsa^ (djebel Arbate).
Negrine est également en communication avec Biskra par des postes intermédiaires placés à Badès et au signal de Chegga.
A 8 kilomètres au nord-ouest de Negrine, se trouve la petite oasis de Ferkan (80 maisons), qui appartient également aux Nemencha, et, entre les deux, les ruines du ksar de Zeroual.
A 6 kilomètres au sud de Negrine sont les grandes ruines de Ad Majores (Bessiriani), qui paraît avoir été le point extrême de l’occupation romaine.
Les iSibaii.
Les Ziban (Zab au singulier) se composent de quatre groupes d’oasis : i» le Zab el Biskra, oasis de Biskra; 2® Le Zab Chergui (Zab oriental);
1 La distance en ligne droite des postes oi)tiques de Débita et de Negrine est de '120 à 4 30 kilomètres. C’est la i)lus grande portée obtenue jusqu’ici.
3® Le Zab Guebli (Zab méridional);
4® Le Zab Dahraoui (Zab septentrional).
Zab el Biskra : nous avons déjà parlé de l’oasis de Biskra, qui est le centre du cominandenient des Ziban.
Le Zab Chergui : Chetma, Sidi Khelil, Droh, Seriana, Garta, Sidi Okba, Aïn Naga, Sidi Salah, Zeribet el Oued, Liana, Khaiiga Sidi Nadji, Badès, Zeribet Ahmed, el Faïd, Sidi Mohammed Moussa, el Haouch. L’ensemble du Zab Chergui comprend ainsi le territoire situé entre les pentes méridionales de l’Aurès et le chott Melghir, à l’est de Toued Biskra.
Zeribet el Oued est une position importante, au débouché des vallées de l’oued Guechtane et de Toued cl Arab, sur la route des caravanes qui vont de Biskra au Djerid en passant parles oasis de Ferkan et de Negrine, et sur celle que suivent les caravanes qui viennent directement du Souf en traversant le chott Melghir. L’oasis est pauvre et manque souvent d’eau; on y a cependant construit un bordj et on y maintient un poste.
Sidi Okba n’est qu’une misérable ville saharienne, mais c’est en quelque sorte la capitale religieuse des Ziban. G’est là que se trouve le tombeau de Sidi Okba, le conquérant de l’Ifrikia, le fondaleur de Kairouan. Après avoir soumis à ses armes les montagnes de l’Aurès, vaincu les Berbères et les Francs coalisés contre lui, planté le drapeaux de l’islam sur cette terre jusqu’alors chrétienne, il fut surpris avec un petit nombre d’hommes aux environs de Tchouda et massacré avec tous les siens (en 682 = 62 de l’hégire). La mosquée de Sidi Okba est le plus ancien monument arabe de l’Algérie.
Le Zab Guebli : Oumach, Melili, Bigoii, Ourlai, Ben Thious, Saïra, Lioua, Oulad Djelal, et Sidi Khaled, Ces oasis sont toutes situées dans la vallée de l’oued Djedi, dans laquelle, au-dessous des sables, on trouve un courant d’eau excellente.
Le Zab Dahraoui est séparé du Zab Guebli par une bande de sables et de marécages, et comprend : Bon Ghaghoun, Lichana, Zaatcha, Farfar, Tolga, el Bordj, Foughala, el Amri.
Ces oasis sont alimentées par des sources abondantes descendant du djebel Matraf, que Pon traverse en venant d’el Outaya. Elles étaient autrefois très fertiles et bien cultivées; on retrouve de nombreuses traces de l’occupation romaine, et il serait possible de leur rendre leur ancienne fécondité, en aménageant les sources et en amenant des eaux par des canaux mieux agencés que les conduites établies par les Arabes.
Tolga est la plus grande oasis des Ziban, après Biskra. C’est une des plus anciennes villes du Zab ; elle est construite sur l’emplacement d’un castrum romain. Elle renferme un grand nombre de mosquées, et c’est, comme nous l’avons dit, un des centres religieux importants du Sud.
Le nom de Zaatcha est devenu célèbre par le siège qu’elle subit en 1849. La résistance, dirigée par un marabout, Bon Zian, fut des plus énergiques ; elle dura 52 jours. Un premier assaut ayant été repoussé, il fallut en faire un siège régulier; les clôtures en pisé, qui séparent les jardins, offraient une série de remparts enchevêtrés que les boulets trouaient, mais ne pouvaient renverser, et qu’il fallut enlever, au prix de sanglantes pertes, avant d’aborder le ksar, qui constituait le ré-
duit de la défense. Tous les défenseurs furent passés par les armes et les habitations rasées.
El Amri a été, en 1876, le centre d’une révolte qui fut réprimée sans grande difficulté.
A Touest d’el Amri, Toasis de Doussen n’est pas comptée dans le Zab. Elle est sur les bords de l’oued Mezerag, près d’une superbe nappe d’eau souterraine de 10 mètres de profondeur, dit-on, au pied même de la montagne.