Abd el Kader
Sidi Ilamza, jeune homme de 24 ans environ (en ^1884), est l’héritier légitime de l’influcncc religieuse de la famille. C’est lui qui, selon les idées arabes, possède la baralia , c’est-à-dire la bénédiction de Dieu; mais cette autorité, toute spirituelle, est tenue en échec par celle dont jouit son oncle. Si Kaddour, le chef militaire reconnu des Cberaga. Il était à Géryville en 1878 et sollicitait la succession de son père lorsque les instigations de Bou Amama le décidèrent à s’enfuir. C’est avec lui qu’ont eu lieu, en 1883, les négociations, à la suite desquelles les tentes des dissidents furent autorisées h rentrer.
Si Kaddour a lui-même fait sa soumission au mois de mars '188i- à Brézina. C’est actuellement l'aîné de la branche des Cberaga.
Sidi Ilamza a passé quelque temps au collège d’Alger; il ne parait pas cependant y avoir puisé des sentiments bien sympathiques à notre égard.
Les Gharaba ont eu pour chef Sidi Cbeikb ben et Taïeb, vieillard vénéré, avec lequel la France avait de bonnes relations; il est mort en 4870 et U est enterré à Figuig. 11 a eu sept fils.
Son successeur a été son quatrième fils, Sidi Mamar, qui a été tné en 4 874, au combat de Meficb.
L’autorité religieuse est passée aux mains de Sidi Allai, frère du pré- VI. 21
cèdent, cinquième fils de Sidi Cheikh, ûgé d’environ 27 ans, chef ofiiciel actuel des Gharaba ; mais son cousin, Si Sliman ben Kaddour, fils du troisième frère de Sidi Cheikh, est actuellement le chef militaire, et jouit d’un prestige et d’une autorité suitérieurs à la sienne.
Bou Amama, c’est-à-dire le père au turban, surnom autrefois donné déjà à Sidi Cheikh lui-même, appartient à la famille des Ghai'aba, Il est de la postérité de Sidi Tadj, l’im des dix-huit fils de Sidi Cheikh. Il est né à Figuig vers 1840. Il n’a d’ailleurs qu’une situation personnelle médiocre et peu considérée dans l’aristocratie des Oulad Si Cheikh.
Il est venu s’établir vers 1875, avec sa famille, à Moghar Tahtani, où il fonda une zaouïa. D’une instruction médiocre, mais d’une grande ferveur religieuse, il acquit rapidement un certain prestige qu’il sut habilement augmenter, dit-on, par la pratique de jongleries et de ventriloquie h Ses mokaddems, parcourant les tribus du Sud Oranais, ont préparé le soulèvement qui éclata en 1881. Il cherchait à réunir, pour un but commun, les tribus qu’affaiblissaient les rivalités religieuses ou les haines de sof; il enseignait que l’on pouvait prendre son chapelet sans être obligé do renoncer au chapelet de Moulay Taïeb, deTedjini, ou d’autres, et manifestait ainsi un sens politique et une capacité de raisonnement assez rares chez les indigènes.
Il entraîna la défection des Trafi, des Laghouat du Ksel, d’une partie des Harar, et des Rezaïna, etc. On a estimé à 6,000 tentes, c’est-à-dire à environ 2o ou 30,000 individus, le chiffre des dissidents qui, de gré
1 Statistique officielle de l’A'gciie, 188?..
ou de force, ont suivi la fortune de Bou Amaina, pendant rinsurrection
On considère, d’ailleurs, l’insurrection du Sud Oranais comme une des manifestatio)is de la surexcitation religieuse contre notre domination, dont les événements du sud de la Tunisie et le massacre de la mission Flatters ont été d’autres conséquences. Bou Amama luimême répondait par une lettre ironique à une communication des autorités françaises, en faisant allusion à la mission Flatters, dont il fut un des premiers h connaître le désastre.
Depuis 1864, les Oulad Sidi Cheikh jouent un rôle considérable en Algérie. La postérité de Sidi Cheikh ne vit pas, en effet, concentrée autour de ses ksour; on la retrouve par fractions compactes dans le Tell, dans la Tunisie, aux environs des oasis de Tozer et de Nefta, dans la vallée de Toued Guir, chez les Douy Meniâ, chez les Béni Guil, à Goléa, au Gourara, au Tidikelt où deux de leurs fractions campent aux environs dTnsalah.
Toutes ces fractions entretiennent des relations constantes. Les Arabes, dans leur style imagé, comparent cette famille à « un superbe palmier dont les racines et le tronc sont fixés au désert, mais dont les rameaux magnifiques s’étendent majestueusement sur le Tell ».
« Les chefs actuels des Cheraga, tous remplis.
1 Ou se rendra compte de l’importance de ces défections en comparant les chiffres des recensements de '1881 et de 1882 dans le cercle de Géryville.
On comptait eu 1881 : 2ü,000 chameaux, en 1882: 3,366
— — 240,000 montons, — 38,000
L’impôt zekkat donnait, — 212,000 francs, — 31,000
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d’énergie, ne paraissent pas disposés à renoncer définitivement à la lutte contre nous. Les chefs futurs sont élevés dans les mêmes sentiments de haine. Les uns et les autres sont nombreux, riches, et pleins d’audace. Ils constituent une puissante dynastie de princes du désert, dont l’autorité politique est doublée d’une autorité religieuse considérable. » La tranquillité du Sahara ne sera donc jamais qu’intermittente.
Les Gharaba sont beaucoup moins prospères que les Gheraga; mais si leur puissance est moins grande, leurs sentiments sont les mêmes. Pour manier les uns et les autres, tirer parti de leurs rivalités et des ambitions des chefs, il faut une attention constante, un grand tact politique, et une connaissance approfondie du caractère des personnes.
El Abiod était un lieu de pèlerinage très fréquenté ])ar les gens du Gourara, comme par ceux du Sahara et du Tell. C’est là que les uns et les autres venaient puiser leurs inspirations. Les redevances des nombreux adhérents de l’ordre étaient une source de richesse considérable pour la zaouïa. El Abiod sera sans doute toujours un lieu vénéré et fréquemment visité. En outre, c’est un carrefour de chemins et le point de départ ordinaire des caravanes des Traü qui se rendent au Gourara.
Les Mckstlilia, — Il faut citer encore l’association dite des Mekahlia (de mokahla, fusil, et mekahli, fusilier).
Celte association a été créée, dit-on, à INIédine. Elle s’est développée en Algérie depuis 1830. C’est une sorte de société secrète, qui n’a point d’initiation religieuse
1 Sfeclaleur m.lUaire^ mars 4883.
spéciale et dont le but est de pratiquer le tir des armes; elle est basée, dit-on, sur un passage des traditions de Mahomet qui dit : « Étudiez le tir et enseignez-le. »
Les associés se doivent aide et protection. Ils s’exercent au tir et payent une ziara aux mokaddems d’un chef inconnu et que Ton suppose être Sidi Ali ben Mohammed, résidant au Maroc, dans l’oued Sous.
Ordre de Sîdî es Senoiissi. — Cette confrérie est, de toutes, la plus hostile et la plus dangereuse. Sidi es Senoussi était originaire de la province d’Oran. Après un voyage à La Mecque, il acquit un grand renom de sainteté et fonda une association religieuse qui se développa rapidement.
Après avoir prêché en Égypte, au Caire particulièrement, il finit par fixer sa résidence dans l’oasis de Siouâ, ancienne oasis de Jupiter Ammon, hors de portée de l’action des autorités d’Égypte et de Tripoli, auxquelles son influence causait des inquiétudes justifiées.
Il prophétisait que vers la fin du XIII® siècle de l’hégyre, c’est-à-dire en 1883, apparaîtrait l’iman el Madhi, qui mettrait fin à la domination de l’empire turc et lui substituerait un empire arabe. Son tombeau se trouve dans la zaouïa magnifique de Djerboub. Le chef de l’ordre est actuellement (1884) son fils Si el Madhi ben Senoussi, né vers 1843, considéré par ses adeptes comme l’iman des prophéties.
Ce dernier réside à Djerboub; 730 personnes vivent dans la zaouïa ; parmi elles se trouvent plusieurs Algériens de grandes familles, particulièrement de la province d’Oran.
Les autorités turques de la Tripolitaine n’osent les gêner, parce qu’ils sont soutenus à Constantinople, par
leurs khouan dont certains sont membres du Divan.
Sidi es Senoussi vivait fort retiré, absorbé dans les pratiques pieuses; mais son fils, le chef actuel, bien que ne se laissant aborder que pai* un jietit nombre de fidèles sur lesquels il peut compter, est d’un tempérament plus guerrier.
On estimait (en 1877) à près de 25,000 fantassins et de 1500 cavaliers, les hommes armés que les Senoussià pouvaient mettre sur pied. On croit que quelques canons sont cachés dans la zaouïa.
Le chef des Senoussià est très exactement tenu au courant des événements politiques par ses khouan qui entretiennent avec lui des correspondances régulières. Son ordre fait cependant peu de progrès en Tunisie, où il doit lutter d’influence avec les Tedjâna d’Aïn Madhi et de Temacin, qui se montrent soucieux de ne pas laisser passer en d’autres mains l’influence dont ils jouissent et les ressources que leur procurent les contributions de leurs adeptes; mais, sur les routes du désert et du Soudan, c’est-à-dire à l’ouest et au sud de Djerboub, les Senoussià, commandent en maîtres. Le Ouadaï leur est entièrement affilié; leurs khouan sont nombreux dans le pays des Tibbou, à Ghat et à Ghadamès. Ils font des prosélytes au sud de l’Algérie et semblent tourner nos possessions africaines par le sud en atteignant le Maroc par les routes du Touat. Ils sont tout puissants dans le pays de Barca et à Bengasi.
Le développement de cet ordre fanatique; extrêmement hostile aux Européens, est fort à craindre. C’est de Djerboub que peut partir le signal d’une insurrection générale venant du sud de l’Algérie.
On a des raisons de croire que c’est aux Senoussià qu’il faut imputer la responsabilité du massacre de la
mission Flatters; les Touareg paraissent avoir reçu, h cette époque, leur mot d’ordre de Ghat.
L’oasis de Djerboub, où se trouve la zaouïa centrale des Senoiissiâ, est ù trois jours de marche h Touest de Siouâ, à trente-sept jours de Bengasi. Le port par lequel elle communique avec la Mediterranée est Tobruk.
Une zaouïa fort importante se trouve aussi dans le djebel Lakhdar (pays de Barca).
L’oasis de Siouâ a eu déjà, aux époques anciennes de l’histoire, un grand rayonnement religieux, puisque Alexandre y vint en pèlerinage et y fut en quelque sorte consacré par les prêtres, qui lui donnèrent le titre de fils de Jupiter. A peu de distance au sud commence le vaste désert de Libye, de près de 400 lieues de large, sans eau, sans oasis pour jalonner les routes des caravanes, obstacle presque infranchissable qui oblige les voyageurs ù remonter au norJ.
Il n’y a donc que deux routes qui mettent l’Égypte en relation avec l’Afrique septentrionale, celle qui longe la côte et celle qui passe par les oasis d’Aiidjila et de Siouâ ; de sorte que tous les musulmans du nord et de l’ouest, Marocains, Sénégalais, Algériens, Tunisiens, Touareg, Noirs de Timbouktou, tous les pieux personnages de l’islam, doivent venir se rencontrer entre Bengasi et l’oasis d’Audjila. Cette région était donc appelée à devenir le foyer actif de prédications fanatiques ; c’est de là que partent les missionnaires qui prêchent la guerre sainte, c’est de là que le signal en sera souvent donné.
Aussi y aurait-il grand intérêt à détourner les pèlerins de La Mecque des routes de terre et à leur rendre plus facile encore le voyage par les routes maritimes.
L’ordre des Senoussiâ est en Algérie à l’état de
société secrète; ses membres se dissimulent et n’en sont que plus dangereux.
La caractéristique principale de cet ordre est l’idée politique qui en anime les chefs, et leurs efforts pour englober dans leur association les autres confréries religieuses. Ils ont déjà réussi en partie sur des zaouïas assez nombreuses, appartenant à différents ordres.
Ce sont eux surtout, dit M. Duveyrier qui sont les agents les plus actifs du mouvement religieux que nous appelons le panislamisme, et qui en ont, pendant quelque temps, imposé les doctrines au sultan; mais ils raccLisent sans doute de tiédeur.
Senousi a posé en principe que l’autorité temporelle des sultans devait être mise au service des intérêts religieux, que le clergé et la magistrature devaient non seulement être indépendants du pouvoir administratif, mais le diriger.
1 Consulter ; Confrérie musulmane de Sidi Mohammed hen AU es Senousi, par II. Duveyrier. — Société de Géographie, 4 883.