ASPECT DE LA COTE
Etablissements français du littoral. — La Calle. — Bône. — Ruines d’Hippône. — Philippeville. — Stôra. — Kollo, point non occupe. — Djidjeli. — Golfe de Bougie; Bougie. — La Kabilie proprement dite. — Dellis. — Alger, et ses environs. — Boufarik. — Blida. — Sidi-Feruch. — Le tombeau de la chrétienne. — Cherchell. — Tenez. — Mostaganem. — Arzeu. — Oran. — Mers-el-Kébir. — De Mers-el- Kébir à la frontière du Maroc. — Nemours. — Résumé.
Description de la côte. — Établissements français formés sur le littoral.
Caractère général de la côte d'Algérie. — Ce qui forme le caractère général de la côte d’Algérie, c’est l’encaissement des vallées, et la roideur d’inclinaison des lignes d’écoulement qui aboutissent à la Méditerranée. A Alger la plaine de la Métidja, qui de part et d’autre va se perdre dans la mer par des pentes en apparence douces, se trouve déjà relevée de trente à cinquante mètres. Blida, située au fond de cette grande plaine, à cinq lieues et demie seulement de la côte en ligne droite , domine cependant de deux cent soixante mètres la surface des eaux. Voici un parallèle qui nous paraît mettre en relief ce caractère éminent des côtes d’Algérie. Constantine est sé¬
parée de l’embouchure du Roumel par une distance en ligne droite de dix-sept lieues; Paris est séparé de l’embouchüre de la Seine par une distance en ligne droite de trente-cinq lieues. Si les pentes étaient égales, la hauteur du Roumel à Constantine serait la moitié de la hauteur de la Seine à Paris ; et comme le niveau de la Seine au pied du pont de la Tournelle est supérieur de vingt-quatre mètres cinquante centimètres à celui de l’Océan, la différence entre le niveau du Roumel à Constantine et celui de la Méditerranée devrait être d’environ douze mètres : elle est de quatre cent quatre-vingt-quinze mètres! La place du Palais-Royal à Paris domine de trente-deux mètres cinquante centimètres le niveau de l’Océan ; la place de la Kasba à Constantine domine le niveau de la Méditerranée de six cent quarantequatre mètres.
Et cependant Constantine n’est pas une exception. Le plateau de Sétif, situé dans les mêmes conditions de distance à la mer , la domine de onze cents mètres. Il en est de même du plateau de Médéa. Miliana, Mascara, Tlemcen, occupent des régions hautes de huit cents à neuf cents mètres.
Ainsi , relativement à nos côtes de France, et surtout aux côtes de l’Amérique, où les grands fleuves ont des pentes insensibles, la côte de l’Algérie se présente à celui qui l’aborde par le nord comme une muraille rugueuse sur laquelle les eaux roulent et se précipitent avec impétuosité.
C’est pour cela qu’elle n’a pas de fleuves navigables. Mais en revanche la vitesse des courants et la fréquence des chutes la dotent d’une spécialité qui peut-être n’appartient au même degré à aucune contrée du monde.
Les rivières de l’Algérie, dépourvues de toute valeur comme moyen de transport , en ont une considérable comme puissance motrice et comme puissance fécondante. Là où elles se précipitent entre les rochers il est facile et peu dispendieux d’employer les eaux à la création d’usines. Là où elles coulent dans les vallées il est facile de les détourner pour les employer aux irrigations. La conformation des berges les rend également propres à ce double usage, et ce
qui semble au premier abord un vice radical devient à ce nouveau point de vue une qualité éminente.
Aspect des côtes d'Algérie de l’est à l’ouest.
Ile de la Galite. — - A treize lieues environ au nord de l’île de Tabarka, où vient aboutir la frontière orientale de l’Algérie, s’élève une île déserte, longue de près d’une lieue de l’est à l’ouest , surmontée de deux pics, dont le plus élevé a quatre cent soixante-seize mètres. Ces deux pointes se voient de fort loin. Lorsque le temps est clair on les découvre de Bône, malgré la distance de vingt-huit lieues qui les en sépare.
Cette île, que les géographes de l’antiquité appellent Galata, porte aujourd’hui le nom de Galite. Elle se présente comme une masse grise et aride; elle est peuplée exclusivement de lapins et de chèvres, qui dévorent toutes les plantes naissantes; ce qui contribue à lui donner un air triste et désolé. Mais en débarquant on y trouve une petite couche de terre végétale qui permettrait de la mettre en culture.
Il y existe un assez bon mouillage du côté de la terre ferme ; une source, située au fond d’une grotte basse, à côté du point de débarquement , fournit en toute saison l’eau nécessaire à l’approvisionnement d’un navire.
Les restes de construction que renferme l’île de la Galite prouvent qu’elle a été autrefois habitée. Au sommet du pic il existe encore un pan de mur, reste d’une ancienne vigie. Les pierres en sont reliées par un ciment extrêmement dur, formé de chaux et de fragments de briques.
La Galite, depuis que ses habitants l’ont abandonnée, a servi de refuge aux pirates. Pendant les guerres de l’empire les croiseurs anglais y avaient établi des vigies. Durant les premières années de l’occupation française c’était le rendez-vous et l’entrepôt des contrebandiersitaliens, qui apportaientaux Arabes des munitions et des armes. Les bateaux corailleurs, qui joignent souvent quelque industrie clandestine à leur industrie apparente, y relâchaient fréquemment avant que nos bâtiments de guerre vinssent la visiter. La suffisance des
eaux, l’abondance du gibier et du poisson en rendent le séjour supportable.
Il règne à l’est de la Galite des courants dangereux , qui portent sur l’île. C’est ce qui a fait dire aux vieux marins de la Méditerranée que l'ile de la Galite attire les bâtiments. Aussi recommandent-ils,- lorsqu’on se trouve à l’est , de ne pas trop s’en approcher.
Quoique l’île soit déserte, presque tous les habitants des côtes de l’est la regardent comme une dépendance de l’Algérie ; et les visites de nos navires de guerre équivalent d’ailleurs à une prise de possession.
A six lieues ouest-sud-ouest de la Galite, à onze lieues nord de la terre ferme, il existe deux écueils', dont l’un est recouvert de quatre brasses d’eau et l’autre d’une brasse. On les appelle Sorelli, les deux soeurs. Le 20 décembre 1847, à dix heures du soir, par une nuit sombre, la frégate anglaise l'A venger vint donner sur ces roches; en quelques instants l’équipage, composé de deux cent soixante et dix personnes, avait péri , à l’exception de cinq matelots et de trois officiers, qui purent gagner la côte sur une des chaloupes de la frégate. Le 26 l’écueil était encore couvert de débris.
La Calle. — En revenant de la Galite vers la terre ferme, et longeant la côte, la première saillie qui se remarque sur un rivage engénéralbaset uniforme est celle du cap Roux. Il se compose de roches roussâtres, escarpées de tous côtés. On y remarqueune grande tranchée, partant idu sommet et descendant jusqu’à la mer. C’est par là que la compagnie française d’Afrique faisait descendre directement les blés achetés aux Arabes, dans les bâtiments destinés à les recevoir. Elle y avait construit un magasin , dont ou aperçoit encore les débris sur un roc qui, vu de la mer, paraît inaccessible. On retrouve dans le choix de cette position un nouveau témoignage des tribulations que le commerce français en Afrique eut à subir pendant les deux derniers siècles.
Lorsque le navire a dépassé de quelques lieues les falaises du cap-Roux et le côn?isolé deMonte-Rotundo, qui domine le cordon bas, rocailleux et uniforme de la côte, on découvre en avant,
L’UNIVERS
projetée sur des terres plus hautes, une petite tour ronde élevée sur un mamelon. C’est le moulin de la Calle, espèce de vigie construite par l’ancienne compagnie d’Afrique, et restaurée par les Français depuis que la position a été réoccupée.
La Calle est bâtie sur un rocher isolé, rattachéau continent par un petit isthme de sable bas et étroit que la mer franchit dans les gros temps.
Le rocher de la Calle est miné par les eaux; quelques blocs détachés du massif et tombés à la mer portent encore des traces de construction, et annoncent qu’il s’y produit de temps en temps des éboulements. Il existe en outre dans le roc des trous verticaux naturels, parfaitement cylindriques, qui descendent du sol de la ville jusqu’à la mer, et au fond desquels les vagues s’engouffrent avec des bruits sourds et sinistres.
La presqu’île rocheuse détermine une petite darse, où les corailleurs et les petits caboteurs trouvent un abri : ils y sont assez bien couverts des vents du nord et du nord-est; mais quand les bourrasques du nord-ouest s’élèvent ils doivent au plus tôt se hâler à terre; car les vents de cette partie y donnent en plein , et y soulèvent une mer affreuse. Le poste du moulin occupe une colline qui domine l’entrée de la darse. On voit que la position de la Calle ne brille pas sous le rapport nautique; mais elle est voisine d’un riche banc de corail, que la compagnie française d’Afrique a exploité pendant plus d’un siècle.
Abandonnée en 1827 par les Français, lors de la dernière rupture avec la" régence, la Calle fut livrée aux flammes; elle rentra en notre pouvoir neuf ans après. Au mois de juillet 1836 un petit détachement fut envoyé pour reprendre possession de cet ancien comptoir, auuel se rattachait le souvenir de tant ’avanies. Il ne rencontra pas de résistance; un groupe d’Arabes sans armes, assis paisiblement sur les ruines de cette ville française, attendait avec impatience l’arrivée de ses anciens maîtres , dont ils reconnaissaient les droits. La petite garnison trouva la Calle dans l’état où l’incendie de 1827 l’avait laissée. Les poutres carbonisées , les murs debout mais calcinés , les rues couvertes d’her¬
bes, prouvaient que les indigènes, après y avoir mis le feu, ne s’en étaient plus inquiétés : ils avaient abandonné aux bêtes fauves les restes de ces demeures de pierres qu’ils dédaignaient pour eux-mêmes.
L’établissement de la Calle se fait remarquer par un luxe d’eau et de verdure assez rare en Afrique. Trois lacs, éloignés moyennement de la ville de deux mille quatre cents mètres et très-rapprochés les uns des autres, tracent autour d elle comme un large canal; l’espace intérieur pourrait être facilement séparé du continent si la sécurité dont cette ville n’a cessé de jouir ne rendait cette mesure inutile. Au-dessus de ces trois bassins se déploie un large éventail de forêts où domine le chêne-liége, et dont on peut évaluer la contenance à quarante mille hectares; une partie de ces forêts a été livrée à l’exploitation. Ces entreprises doivent augmenter la population de la Calle, qui jusqu’ici est demeurée très-faible; elle se composait au Ier janvier 1847 de deux cent trentetrois Européens , dont cent dix français.
De la Calle à Bone. A quelques lieues à l’ouest de la Calle, sur un escarpement rougeâtre, saluons les ruines d’une vieille forteresse qui rappelle encore un souvenir national. Ce sont les débris de l’établissement connu sous le nom de Bastion de France, qui devança celui de la Galle. Les Arabes l’appellent encore Bestioun. Quoique ces ruines datent à peine de deux siècles, elles ont déjà revêtu la teinte fauve que le temps en Afrique applique sur les édifices romains.
A quelque distance de cette ruinefrançaise nous atteignons le cap Rosa , terre basse, sans culture, couverte de broussailles; lieu sauvage, presqueinhabité, peuplé de bêtes fauves et de gibier, où se trouvent les débris d’un temple deDiane mentionné sur les itinéraires romains.
Les parages du cap Rosa offrent pendant la belle saison l’aspect le plus animé; la mer y est couverte d’une multitude de barques, dont les unes glissent sous leur voile triangulaire et dont les autres demeurent immobiles. La cause de cette animation est enfouie au
fond des eaux : il y a là un trésor sousmarin exploité depuis plusieurs siècles; c’est le banc de corail le plus beau et le plus riche de la côte d’Afrique.
Le golfe de Bône , dans lequel nous entrons, est compris entre les hautes falaises du cap de Garde , qui se rattache aux cimes de l’Edough, et les terres basses du cap Rosa. Au moment où l’on arrive en face de ce large bassin les plages et les plaines disparaissent derrière l’horizon delà mer; il ne paraît au-dessus des eaux que quelques sommets lointains de montagnes dont on croit qu’elles baignent le pied. Cette illusion prête tout d’abord au golfe une profondeur démesurée; mais à mesure que l’on se rapproche le contour de la plage se dessine plus nettement, et en limite l’étendue.
Enfin on distingue les édifices blancs de la ville de Bône, bâtie au fond du golfe , au point où le sombre rideau des falaises vient se perdre dans la ligne blanche de la grève.
Au moment où le navire arrive au mouillage une apparition assez remarquable attire l’attention du voyageur.
Il voit surgir de la mer la forme colossale d’un lion , accroupi au pied des rochers , la tête haute, et tournée vers l’entrée du golfe, dont il semble être le gardien. C’est un îlot d’un seul bloc.
Bône. — Cette ville est mentionnée dans les itinéraires anciens sous le nom d’Aphrodisium. Mais elle est appelée Annaba (la ville aux jujubes) par les indigènes, qui , fidèles à l’histoire , ont conservé le nom de Bôna aux restes de l’ancienne Hippône.
Il a déjà paru dans cet ouvrage , à la naissance de cette publication, une notice qui retraçait l’image de Bône, telle que la conquête nous l’avait livrée. Depuis lors cette petite ville, alors pauvre, sale, misérable, dévastée, et dépeuplée par des violences récentes, a complètement changé d’aspect : à la place de ses masures se sont élevés des édifices d’un style simple, mais d’une apparence décente ; les marais qui croupissaient devant ses portes et infectaient l’air de miasmes mortels ont entièrement disparu , d’abord sous des remblais informes, plus tard sous des maisons et des jardins. La population ,
réduite alors à l’eau malsaine de ses citernes, a vu arriver dans l’enceinte de ses murs, parles soins des ingénieurs français, l’eau pure et limpide de la montagne. Aussi l’inauguration delà première fontaine publique y fut-elle accueillie avec enthousiasme. Les indigènes de la ville et des environs se réunirent autour du réservoir d’eau vive, et témoignèrent par des danses et des feux de joie le prix qu’ils attachaient à ce bienfait. Les travaux d’assainissement exécutés dans la plaine , les plantations faites autour de la ville, l’introduction des eaux courantes dans l’enceinte de ses murs, ont complètement changé la physionomie de Bône, qu’elles ont replacée dans des conditions normales de salubrité.
Ajoutons encore, pour rendre justice à tous, que les hordes barbares du voisinage, mentionnées dans un précis qui date des premiers jours de la conquête, se sont apprivoisées depuis seize ans au contact de notre civilisation. Aujourd’hui ces hordes barbares connaissent nos usages , acceptent notre domination, et entrent sincèrement dans nos vues.
Ainsi les premières pages de cette publication, esquisse de l’état du pays en 1830 , donnent au lecteur la mesure des progrès accomplis depuis cette époque par la domination française et la civilisation européenne.
C’est à mille mètres à peine de la ville, au fond du golfe, que la Seybouse débouche dans la mer. Cette rivière, qui dans la saison des pluies roule avec l’impétuosité d’un torrent ses eaux chargées de vase et de débris, conserve pendant l’été, jusqu’à deux kilomètres environ de son embouchure, une largeur ei une profondeur qui la rendent navigable.
C’est une des rares exceptions de ce genre que présente la côte de l’Algérie.
La ville de Bône, outre la sécurité dont elle jouit, la fertilité de son territoire, l’aspect pittoresque de ses environs, trouve encore dans ses mines de fer et dans ses forêts de nouveaux éléments de prospérité. Le mont Edough renferme à lui seul vingt-cinq mille hectares de bois ; quant au fer, on peut dire qu’il est partout. Plusieurs concessions ont déjà été faites. Le gisement le plus remarquable est celui de Mokta-el-Hadid ;
c’est une haute colline formée exclusivement de minerai de fer magnétique ; les Arabes l’ont appelée Mokta-el-Hadid ( la carrière de fer ) à cause d’une haute et large caverne taillée dans la masse métallifère , reste d’anciennes exploitations.
La population de Bône se composait au 1er janvier 1847 de six mille six cents Européens, dont mille neuf cent soixante et un Français, et de trois mille sept cent quatre-vingt-treize indigènes, dont deux mille quatre cent soixante-trois musulmans, six cent treize nègres et sept cent dix-sept israélites.
; Ruines d' Hippône.
Ne quittons pas Bône sans saluer ces ruines célèbres sur lesquelles plane le souvenir d’une des plus grandes illustrations du monde chrétien.
Elles occupent deux mamelons verdoyants situés à douze cents mètres de la ville actuelle, à quelques centaines de mètres au-dessus de la Seybouse, tout près de son embouchure.
On y parvient en remontant dans la plaine le cours d’un ruisseau , la Boudjima, que l’on traverse sur un pont d’origine antique, restauré il y a une dizaine d’années par les Français. Au débouché de ce pont deux chemins se présentent:
l’un en face, c’est la route de Constantine ; l’autre à droite conduit à Hippône. Dès les premiers pas apparait une trace de muraille qu’à son épaisseur on reconnaît pour avoir fait partie des anciens remparts. A quelque distance de là, dans la plaine qui sépare les deux mamelons, un pan de mur rougeâtre, haut d’environ dix mètres, épais de trois, se montre parmi les touffes d’oliviers et de jujubiers qui ombragent le tombeau de la ville ancienne. On y remarque la naissance d’un arceau fort élevé. D’énormes fragments d’une maçonnerie épaisse et solide gisent à l’entoùr; quelques antiquaires voient dans ces débris un reste des remparts ; d’autres y cherchent les vestiges de cette basilique de la Paix, dans laquelle saint Augustin prononça son fameux discours De tempore barbarico, où, à l’approche des Vandales, qui s’avancaient de l’ouest, il exhorte le peuple d’Hippône à la résignation et au courage.
Le débris le plus curieux et le mieux conservé de l’ancienne Hippône est celui que l’on rencontre en gravissant la colline la plus rapprochée de Bône paî' le versant qui regarde la mer. Là, audessus des arbres séculaires qui cou vrent la déclivité inférieure de la montagne, s’élève un grand mur adossé aux pentes du mamelon. Au pied de cette muraille régnent de vastes souterrains, dont les voûtes ont éprouvé par l’effet du temps , et peut-être aussi des tremblements de terre, de larges ruptures.
Ces ouvertures béantes laissent voir plusieurs salles carrées, séparées par d’énormes arceaux.Plusieursdes piédroits sont endommagés ou abattus , et les arceaux, privés de leurs supports, ne se soutiennent plus que par la force d’adhérence du mortier. Dans les voûtes demeurées intactes on remarque vers la clef des ouvertures carrées de soixante à soixante et dix centimètres de côté, ménagées par l’architecte romain. Elles font connaître la destination primitive de ces souterrains, qui ne pouvaient être que de grands réservoirs ; on voit encore au-dessus des principaux piédroits de petites galeries voûtées, dont le sol, disposé en forme de cunette et cimenté , dirigeait les eaux dans les citernes. Rien ne révèle la destination de la haute muraille adossée à la montagne; mais il est à présumer qu’elle appartenait, comme les substructions imposantes qu’elle domine , à un édifice considérable.
Il n’existe pas de source auprès d’Hippône, et le voisinage de la mer altère trop celles de la Seybouse et de la Boudjima pour qu’il soit possible d’en faire usage. Les ingénieurs romains y avaient pourvu par la création d’un aqueduc, qui prenait naissance dans les pentes du 'mont Edough , traversait sur des arches deux vallées profondes et la rivière de FArmua ( aujourd’hui Boudjima ), et conduisait ainsi dans la cité royale les eaux de la montagne. On retrouve les traces imposantes de cet aqueduc sur toute l’étendue de son ancien parcours, depuis la prise d’eau dans les gorges sauvages de la montagne jusqu’aux citernes monumentales dont on vient de lire la description.
Il existe encore en face du coteau d’Hippône, sur le bord de la Seybouse,
des restes de maçonnerie, dés éperons déchaussés, restes probables d’un quai de débarquement. C’est là sans doute que les galères romaines, moins volumineuses que nos bâtiments actuels , venaient aborder.
Avant que le bélier des Vandales n’eût renversé les remparts d’Hippône et commencé sur ses basiliques, sur ses palais , sur ses habitations , sur ses aqueducs même, l’œuvre de destruction que le temps et les Arabes ont achevée, la campagne d’Hippône, vue de la plus haute de ses deux collines , où l’on pense que s’élevait la résidence des rois de Numidie , devait offrir un magnifique spectacle. De quelque côté qu’on se tournât, on voyait descendre en espaliers, s’allonger dans la plaine ou remonter sur le mamelon voisin, les terrasses d’une ville riche et animée, comme devaient l’être les grandes cités de l’Afrique romaine. Une ceinture de tours et de courtines en dessinait les contours.
Au pied du coteau, l’Ubus, qui est la Seybouse actuelle, déployait son cours; on le voyait monter du nord au midi, puis se replier vers le couchant , puis disparaître comme un filet noir au milieu de la nappe d’or dont la culture couvrait les plaines. Au delà s’étendait le golfe, vaste croissant, dont l’œil dominait toute l’étendue. C’était d’abord une grève aux contours réguliers; mais bientôt le rivage changeait d’aspect. A droite il s’escarpait en dunes de sable, sur lesquelles se. dessinait comme une large déchirure l’embouchure de la Mafrag, qui était alors le Rubricatus. Au delà le regard allait se perdre dans la direction du promontoire où s’élevait le temple de Diane , et que nous appelons aujourd’hui le cap Rosa. A gauche et à un mille environ la côte commençait à se hérisser de falaises. C’est là qu’était assise la petite ville d’Aphrodisium, devenue l'Annaba des Arabes et la Bône française.
Entre le nord et le couchant l’horizon était borné par la haute chaîne du Pappua, appelé depuis Djébel-Edough. Des bois séculaires, qui ont survécu à tous * les orages, quelques champs cultivés , des prairies, des rochers arides nuançaient ce vaste rideau et dentelaient la crête de la montagne.
Le pied du Pappua et la partie haute de la plaine étaient semés de mamelons, où parmi les oliviers, les jujubiers et les myrthes devaient apparaître de blanches villas, signes de bien-être et de prospérité.
Mais le fond de la plaine , submergé pendant l’hiver, desséché au retour de l’été , avait dû être longtemps un foyer d’exhalaisons marécageuses , qui rendaient insalubre leséjour des deux villes. Pour combattre cette influence pestilentielle , dont l’histoire de Pinien et de Mélanie, racontée par saint Augustin, prouve que l’antiquité n’avait pas entièrement détruit l’effet, un système de canaux avait été combiné de manière à jeter toutes les eaux dans l’Ubus. L’Armua, sujet comme aujourd’hui à des crues rapides, franchissait ses berges en hiver; on lui avait creusé un débouché; un large canal le recevait au-dessus d’Hippône, passait derrière les deux collines, et venait traverser sous des arches le quai de l’Ubus. C’est par cette combinaison d’ouvrages, dont nous avons nous-même retrouvé les vestiges, qu’on était parvenu à assurer l’écoulement des eaux.
Sept chaussées pavées de larges dalles partaient d’Hippo-Regius. Deux conduisaient à Carthage, l’une par le littoral, l’autre par l’intérieur; une troisième se dirigeait sur Tagaste , patrie de saint Augustin, et pénétrait de là dans l’Afrique proconsulaire ; une autre, remontant le cours de l’Ubus , allait aboutir à la ville importante de Tipasa, construite à l’une des sources duBagrada. Une autre unissait Hippo-Regius à Cirta, capitale de la Numidie. Enfin les deux voies les plus occidentales menaient à la colonie de Rusicada , où est aujourd’hui Philippeville, l’une par le littoral , l’autre par l’intérieur.
C’est par cette dernière que devait arriver le flot vandale en l’année 430 de notre ère, année funeste, qui unit dans une destinée commune Hippône royale et saint Augustin.
Il existe encore dans le voisinage des ruines d’Hippône de nombreux vestiges des villas et des bourgades qui, au temps de sa splendeur, devaient animer ces plaines et ces coteaux, devenus silencieux et mornes.
L’UNIVERS
Parmi ces ruines une des plus remarquables porte le nom de Guennara.
C’est là que doit avoir existé la bourgade deMutugenne, nommée plusieurs fois dans la correspondance de saint Augustin. Quatre hautes murailles encore debout, construites moitiéen briques (1), moitié en pierres jaunies par le temps , tristes et inhabitées, voilà ce qui reste aujourd’hui de cette petite ville morte; et afin que toujours et partout la mort ne se montre point à nous comme le néant , mais comme une transformation de la vie, des myriades d’oiseaux et un figuier au feuillage large et vert sont les hôtes vivants et vivaces de cette demeure depuis longtemps abandonnée par les hommes.
Le voyageur qui parcourt ces plaines rencontre aussi çà et là quelques débris d’apparence plus modeste et de date plus récente ; ce sont des puits, dus à la charité de quelques bons musulmans qui, pour l’ainour de Dieu (fi Sab-Illah ), ont voulu de leurs propres deniers fournir de l’eau au voyageur altéré. C’est dans cette vue qu’ont été bâtis ces petits monuments d’utilité publique. Aussi portent-ils en général le nom d eSebbala, expression du sentiment religieux qui a présidé à leur fondation. îl en existe un assez grand nombre au voisinage de toutes les grandes villes, et l’on ne s’étonnera pas, nous le pensons, de trouver ces pieuses inspirations de la bienfaisance musulmane associées au souvenir de saint Augustin.
La chaîne du mont Edough s’avance comme un trumeau de séparation entre le golfe de Bône et celui de Phi lippeville ; elle s’étend depuis le cap de Garde, qui ferme le premier, jusqu’au cap de Fer, qui ouvre le second.
Le cap de Garde, appelé par les Arabes Ras-el-Hamra ( le cap de la rouge ), est formé de terres élevées, d’un aspect sauvage et d’une aridité repoussante. Les profondes crevasses qui le sillonnent, les déchirements produits par le choc des vagues, les débris et les grandes
(x) Les dimensions des briques méritent d’être mentionnées ; car elles n’ont pas moins de cinquante centimètres de largeur dans les deux sens , sur douze centimètres d’épaisseur.
masses dérochés qui l’entourent, tout porte l’empreinte de la désolation. Si l’on s’en rapproche par mer, on y découvre de larges et profondes cavernes.
Un petit édifice carré se détache en blanc sur le versant oriental du morne, dont il occupe un des contre-forts. C’est le fort génois : il est situé à deux lieues de Bône et habité par une petite garnison française. Il protège une baie assez commode et l’un des meilleurs mouillages de l’ Algérie
Tout près de là, dans un des ravins qui sillonnent la masse rocheuse du cap , il existe une carrière de marbre blanc, qui dut être exploitée pendant des siècles par les Romains, à en juger par la haute et profonde excavation taillée à pic dans le banc calcaire. On y retrouve la trace encore fraîche du ciseau des carriers.
Quelques colonnes ébauchées gisent abandonnées sur la rampe qui servait à l’extraction des blocs. Les Arabes, profitant des débris de pierres accumulés en ce lieu par les travaux de l’antiquité, en ont construit un petit marabout que la piété des fidèles a couvert d’oripeaux. Entre cet édifice , de forme basse et de couleur terne, et cette haute et large muraille taillée dans le roc vif, il y a toute la distance des deux civilisations que ces monuments représentent : on dirait une petite touffe de mousse venue sur un vieux chêne mort.
Depuis le cap de Garde jusqu’au cap de Fer la côte déroule une longue série de falaises couronnées par les pentes rapides du mont Edough. Quelques accidents se détachent sur ce cordon abrupte, et fixent l’attention du voyageur. Tantôt ce sont de petites plages défendues par des roches détachées ; une de ces baies, plus profonde que les autres, forme le petit port de Takkouch. Là se trouvent, à demi cachées dans un massif d’oliviers sauvages, les ruines d’une ville romaine appeléejadis Tacatua. Tantôt ce sont des rochers de formes bizarres et fantastiques, analogues au lion de Bône. L’un d’eux, par exemple, lorsqu’on se trouve dans ces parages après midi, apparaîtdeloin comme uneénorme voile latine complètement noire ; aussi les marins indigènes l’appellent-ils la voile noire.
Quelquefois un marabout blanc se
montre de loin sur la crête des falaises. Les marabouts en Algérie occupent presque toujours des sites pittoresques.
Ils sont couverts généralement d’une couche de chaux, qui contraste avec la teinte noire des tentes ou le vert foncé de la végétation ; ce qui les fait apercevoir de très-loin. Souvent l’œil cherche en vain dans les profondeurs de l’horizon d’autres témoins de la présence des hommes; seuls ils animent les solitudes où le hasard les a placés. L’un de ces marabouts solitaires élevés au pied de l’Edough porte le nom de Sidi-Akkêcha. Il est situé au fond d’une petite baie, où les caboteurs viennent quelquefois chercher un abri; il occupe le sommet d’une colline, dont le pied est garni de beaux vergers ; ce qui fait ressortir la sauvage aridité des abords du cap de Fer. Ce marabout fut, il y a quelques années , le théâtre d’une exécution sanglante, dont nous raconterons bientôt les détails.
Un autre marabout, situé un peu à l’est de Sidi-Akkêcha, offre un intérêt d’un genre différent. On l’aperçoit au pied du capArxin, que les indigènes appellent Ras-Jouàm, le cap Nageur. Audessus dans la montagne règne une sombre forêt, entrecoupée de hauts rochers et enveloppée fréquemment par des brumes qui l’assombrissent encore.
Il nous est arrivé plusieurs fois de traverser cette partie de l’Edough au milieu des nuages, et nous nous reportions involontairement à ces bois sacrés de l’antiquité, à ces sanctuaires redoutables au fond desquels le paganisme accomplissait d’horribles sacrifices et célébrait des mystères lugubres. Par une coïncidence remarquable, il existait autrefois , précisément au-dessous de ces forêts, à côté du marabout blanc, une ville romaine, dont les ruines y subsistent encore , et cette ville est mentionnée par les itinéraires anciens sous le nom de Sulluco, forme un peu altérée de sub luco, sous le bois sacré.
Mont Edough. — Arrêtons-nous un moment dans ce massif tapissé de bois, veiné de métaux, destiné, par sa proximité de la mer et les éléments de richesse industrielle qu’il possède, à devenir l’un des points les plus intéressants fie notre colonie.
Le mont Edough ne se perd point, comme tant d’autres, dans la foule de noms barbares que les bulletins militaires ont cherché vainement à tirer de leur obscurité. Il renferme la fameuse mine d’Aïn-Barbar, et à ce titre il a reçu, dans ces derniers temps, ie baptême d’une célébrité toute spéciale, la célébrité que donne la police correctionnelle.
Il est limité à l’est , à l’ouest et au nord par la Méditerranée, au sud par la vaste plaine du lac Fzara, et forme ainsi une longue presqu’île de quatrevingt-dix mille hectares de superficie entièrement circonscrite par des régions basses qui l’isolent de toutes parts. Il contient une population d’environ neuf mille habitants, tous indigènes.
Les deux points culminants de cette chaîne sont, à l’est, celui d’Aïn-bou-Sîs, et à l’ouest celui du Chahiba. Entre ces deux sommets règne une dépression considérable, occupée par l’antique marabout de Sidi-bou-Medîn, sanctuaire vénéré, visité en pèlerinage par tous les bons musulmans de la contrée circonvoisine. L’espace qui sépare Sidi-bou- Medîn du Chahiba est traversé par une vallée étroite, ombragée de beaux arbres : c’est là que repose le trésor tant disputé d’Aïn-Barbar.
De la longue corde tendue entre Aïnbou-Sîs et le Chahiba partent les rugosités qui , dans les quatre directions cardinales, déterminent les pentes générales de la montagne.
L’ensemble de la chaîne représente donc assez fidèlement une grande tente dont le Chahiba et l’Aïn-bou-Sîs seraient les montants, et dont les piquets seraient plantés sur les bords de la Méditerranée et du lac Fzara.
L’histoire place au pied de cette mon tagne deux des épisodes les plus imposants de l’histoire d’Afrique. Lorsque le roi vandale Genseric vint mettre le siège devant Hippône, l’année même qui vit mourir saint Augustin, les habitants de l’Edough , spectateurs naturels de ce grand événement, virent s’éteindre à la fois du haut de leurs montagnes la domination du grand peuple et l’existence du grand homme.
Un siècle après Bélisaire ramenait en Afrique l’étendard de l’empire. Le dernier des successeurs de Genseric, Géli-
L’UNIVERS
mer, fuyait devant lui, et dans sa fuite il demandait un asile aux gorges de l’Edough , appelé alors Pappua. C’est de là qu’il envoyait demander à Bélisaire une Cithare, un pain et une éponge, message emblématique que l’archéologie n’a pas encore expliqué.
Des souvenirs plus modernes, des souvenirs qui se rattachent directement à l’occupation française , ajoutent à ces traditions antiques l’intérêt d’un drame récent.
Pendant les premières années de notre conquête les montagnards de l’Edough restèrent à peu près étrangers à ce qui se passait daus la plaine de Bône, située au pied de leurs rochers. Quelques Français habitant cette ville s’aventuraient de loin en loin dans la montagne, bien armés, bien escortés, et ils atteignaient ainsi le pic le plus voisin de Bône ; mais arrivés sur la crête dont le prolongement forme le cap de Garde ils s’arrêtaient prudemment , et redescendaient vers la ville.
Cet état de choses dura dix ans , les montagnards ne paraissant à Bône que pour vendre du charbon , des fagots ou des fruits , les touristes téméraires de Bône n’allant dans l’Edough qu’afin de pouvoir dire qu’ils y étaient allés.
Quant à l’état politique des tribus on ne savait trop qu’en penser. Les montagnards ne commettaient aucun acte d’hostilité collective, mais ils s’abstenaient aussi de toute manifestation bienveillante.
Cet état d’équilibre incertain durait depuis l’origine, lorsqu’une circonstance inattendue vint tout à coup porter le trouble dans la montagne et dessiner nettement les positions.
Vers la fin de 1841, un marabout de la tribu des Beni-Mohammed, qui occupe le cap de Fer à l’extrémité de la chaîne , s’imagina que laProvidence l’avait choisi pour être le libérateur de sa patrie. Ce nouveau Pierre-l’Ermite se mit donc à parcourir toutes les tribus de l’Edough et à y prêcher la guerre sainte. De là il pénétra dans les montagnes du Zerdêza, qui s’élèvent de l’autre côté du lac (1),
(i) Le massif du Zerdêza occupe le centre de l’espace compris entre Constantine, Guelma, Bône, Pliilippeville et El-Harrouch. Le camp
et chercha ainsi à y ranimer le fanatisme de ses co-religionnaires.
Quoique les populations de ces montagnes ne soient pas plus belliqueuses que ne le sont en général les tribus de la province de Constantine , cependant Si-Zerdoud parvint à trouver des auditeurs qui crurent en lui et prirent les armes.
Deux actes d’hostilité préludèrent à cette petite croisade: un officier envoyé avec une faible escorte sur le marché des Beni-Mohammed près du cap de Fer y fut assassiné de la main même de Zerdoud. Peu de temps après le camp d’El- Harrouch fut attaqué par les tribus du Zerdêza, à la tête desquelles figurait encore Zerdoud.
En même temps des actes de brigandage isolés, provoqués par les prédications du marabout, furent commis dans la plaine de Bône, ordinairement si sûre et si tranquille. Dans l’espace de quelques jours Si-Zerdoud devint la terreur de toute la contrée.
Informé de ces événements, le général Baraguay d’flilliers, que les Arabes appellent Bou-Dera ( l’homme au bras ), à cause d’une glorieuse infirmité, le général Baraguay d’Hilliers prit ses mesures pour mettre à la raison ce fanatique et ses adhérents.
Trois colonnes partirent à la fois de Constantine, de Philippeville et de Bône, et se dirigèrent vers le massif isolé de l'Edough. La vigueur et l’ensemble de ces opérations combinées ne tardèrent pas à amener la soumission du Zerdêza.
Cependant Si-Zerdoud, retiré dans le Djebei-Edough, y continuait ses prédications et y entretenait la résistance. Mais elle ne fut pas de longue durée.
Les trois colonnes pénétrèrent dans la montagne par la plaine du lac, c’est-àdire par le sud, et après avoir traversé la chaîne à la hauteur du port de Takkoucli , finirent par acculer les insurgés dans la petite pointe de terre occupée par le marabout de Sidi-Akkêcha.
Les montagnards demandèrent l’aman, qui leur fut aussitôt accordé;
d’El-Harrouch, situé sur la route de Plulippeville à Constantine, en est le poste le plus rapproché.
mais pendant les pourparlers de soumission un coup de fusil parti de la broussaille vint blesser à côté du général un de ses mkahli ou hommes d’armes indigènes. Aussitôt la trêve fut rompue ; le général français, indigné d’une aussi odieuse infraction aux lois delà guerre, donna l’ordre de tout massacrer, et cet ordre fut exécuté sur-le-champ. Quelques Arabes, placés dans l’impossibilité de fuir autrement, tentèrent un moyen désespéré de salut en se jetant à la mer : ils se noyèrent; les autres, au nombre d’une centaine, furent impitoyablement égorgés.
Cet acte de rigueur, ordonné et accompli immédiatement après l’attentat qui l’avait provoqué, cette punition terrible mais subite d’un crime flagrant produisit une impression profonde sur toutes les tribus. Dans une vengeance aussi prompte, aussi éclatante que la •foudre, elles crurent voir la tracedu doigt de Dieu. Au moment de l’exécution c’était une rigueur salutaire; une heure après ce n’eût été qu’une barbarie inutile.
Cependant l’auteur de l’insurrection, le marabout Zerdoud, n’était point au nombre des victimes ; on sut bientôt qu’au moment où les Arabes s’étaient décidés à demander l’aman il s’était jeté dans les bois avec quelques partisans exaltés , et avait ainsi échappé au massacre.
Mais l’effroi répandu dans toute la contrée par l’hécatombe de Sidi-Akkêcha devait produire ses fruits.
Quelques jours après un indigène se présentait à la porte du commandant supérieur de Philippeville, et demandait à lui parler en secret. C’était le secrétaire de Zerdoud ; il venait offrir de livrer son maître.
Une petite colonne partit aussitôt sous la conduite de ce guide, et força la marche en suivant ses traces. Elle pénétra dans les montagnes par les forêts qui en couvrent les versants méridionaux au sud de Sidi-Akkêcha. On arriva ainsi au-dessus d’un ravin profond couvert d’épaisses broussailles. Alors le guide, élevant la main dans la direction où la gorge paraissait se rétrécir et s’approfondir le plus, dit à voix basse au chef de la colonne : C’est là.
2e Livraison. ( Algérie. )
A l’instant les soldats se mirent en devoir de cerner le point indiqué ; mais avant que ce mouvement ait pu s’exécuter d’une manière complète le bruit de la marche des troupes dans le fourré s’était fait entendre jusqu’au fond de ces retraites silencieuses. Tout à coup le massif de broussailles qui cachait le fond du ravin s’agita d’une manière étrange. Un homme en sortit. — C’est lui, dit tout bas le guide.
Aussitôt le bruit d’une décharge de mousqueterie fit retentir les échos de la montagne.
Zerdoud tomba pour ne plus se relever.
Sa tête et son bras furent séparés de son corps , pour être exposés aux yeux de tous les Arabes, comme le seul acte de décès auquel ils pussent ajouter foL C’était le moyen d’ôter tout prétexte à des contes absurdes et de prévenir de nouveaux malheurs.
Depuis cette époque l’Edough est demeuré fidèle aux promesses de soumission qu’il avait faites et au besoin de tranquillité qu’il éprouve. Non-seulement les montagnards viennent comme par le passé apportera Bône les produits de leur modeste industrie; mais ils accueillent avec une hospitalité cordiale les Français qui leur rendent visite.
Les habitants de Takkouch ont demandé la création d’un établissement français à côté de leur port, qui offrirait ainsi un débouché à leurs produits. Ils ont offert de former une garde nationale pour contribuer à la défense de ce port.
Devant le picd’Aîn-bou-Sîs, sur le col appelé Fedj-el-Mâdel, s’est élevé un petit village français, composé de trois ou quatre maisons. Là sans fossé, sans mur d’enceinte, sans haie même, vivent en cénobites quelques gardes forestiers.
Une route tracée par les ordres du général Randon conduit à cet établissement, qui, placé à cinq lieues de Bône , parmi les bois et les montagnes , jouit d’une sécurité que rien jusqu’à ce jour n’est venu troubler.
Dans le cours de l’été 1845 nous parcourions le théâtre des événements qui viennent d’être racontés. En passant auprès d’unravindésert, silencieux, sauvage, les Arabes qui nous accompa-
L’UNIVERS
gnaient quittèrent un moment la route, et s’approchèrent avec respect d’un petit dé en maçonnerie blanche, à demi caché dans les broussailles ; c’était la tombe de Zerdoud.
Quelques jours après, en descendant, à la tombée de la nuit, le défilé d’Aoun, pour aller camper dans la plaine située en arrière du cap de Fer , nous aperçûmes sur la gauche , dans une anfractuosité déserte de la montagne , une tente isolée au fond de laquelle brillait une lumière. Tous les regards de nos guides indigènes se portèrent à la fois vers ce point; nous traversions la tribu des Beni- Mohammed, où l’insurrection avait pris naissance: cette tente solitaire avait été celle de l’agitateur, elle abritait encore sa veuve et son fils.
Golfe de Philippeville. — Philippeville.
— Stôra. — Kollo.
Après avoir doublé le cap de Fer on entre dans le golfe de Philippeville , le rentrant le plus profond de la côte d’Algérie ; il n’a pas moins de trente-neuf lieues d’ouverture de l’est à l’ouest, sur six lieues d’enfoncement du nord au sud. Il est compris entre le cap de Fer à l’est et le cap Bougaroni à l’ouest. La saillie du cap Srigina le divise en deux baies, celle de Kollo et celle de Stôra.
Cet immense bassin se fait remarquer par l’aspect verdoyant des terres qui le circonscrivent; quelques sites délicieux apparaissent au fond de petites plages entrecoupées de pointes de roches. L’un des plus agréables est formé par la petite vallée de l’Ouad-el-Rîra , qui descend des versants occidentauxdu Fulfula, et vient déboucher à la mer, au pied du cap de ce nom. Lorsque la mode aura accrédité en France l’usage des villas algériennes , ces vallons frais et ombragés se couvrirontd’habitations blanches, et ces belles campagnes, aujourd’hui délaissées , emprunteront à la culture le seul charme qui leur manque aujourd’hui, celui de l’animation.
Philippeville. —La partie la plus reculée du golfe est bordée par une plage de sable ou jusqu’en 1838 les embarcations des navires français envoyés pour reconnaître la côte étaient accueillies à coups de fusil. C’est là que s'est élevé Philip¬
peville. Elle occupe l’emplacement d’une ville romaine , appelée Rusiccada, dont le nom s’est conservé sous la forme Ras- Skikda, appliquée à l’un des deux mamelons entre lesquels s’étendait l’ancienne ville.
L’histoire ne nous a pas fait connaître l’importance de la colonie de Rusiccada, mais les débris accumulés sur le sol ont permis de l’apprécier; on y a trouvé un théâtre bâti sur le penchant de la colline de l’ouest, et du côté opposé un amphithéâtre destiné peut-êtreaux représentations navales appelées par les anciens naumachies. Enfin des citernes monumentales existaient dans la région élevée du mamelon de l’ouest. Çà et là surgissaient des cintres de voûtes, des restes de temples, et enfin des constructions de formes bizarres, dont la destination primitive n’a pu encore être assignée avec certitude.
Tous ces vestiges, qui témoignent de l’importance de l’ancienne Rusiccada, de la solidité et de la grandeur de ses monuments, se voyaient à la surface du sol au moment où les Français prirent possession de la plage et de la vallée de Skikda. Mais quand la pioche eut commencé à remuer la terre pour y asseoir les fondations de la nouvelle ville, elle mit au jour des inscriptions, des statues, des colonnes , des sculptures , et surtout un énorme amas de pierres de taille, héritage de générations depuis longtemps éteintes qui a déjà fourni les matériaux d’une cité neuve, et qui est loin encore d’être épuisé.
A deux mille mètres à l’est de Philippeville une petite rivière débouche à la mer : c’est le Safsaf, dont la belle vallée estdevenue depuisquelques années l’objet de concessions aussi importantes par la position des concessionnaires que par l’étendue des lots.
La fondation de Philippeville date du mois d’octobre 1838. Dès le mois de janvier une première reconnaissance avait été dirigée de Constantine jusqu’au point où est aujourd’hui le camp du Smendou, c’est-à-dire à six lieues et demie. Au mois d’avril une seconde exploration atteignit les ruines de l’ancienne Rusiccada. Au mois de septembre la route était ouverte et viable jusqu’au col deKentours, à neuf lieues de Constantine;
quelques jours après les deux camps intermédiaires de Smendou et d’El-Harrouch furent établis. Ce dernier n’était éloigné de la mer que d’une journée de marche. Enfin le 5 octobre une colonne expéditionnaire, commandée par M. le maréchal Vallée , partit de Constantine.
Le même jour elle allait bivouaquer au camp du Smendou. Le 6 elle passa la nuit au camp d’El-Iïarrouch, et le 7, à quatre heures du soir, le drapeau tricolore fut arboré définitivement sur les ruines de la colonie romaine.
C’était le premier exemple d’une prise de possession accomplie sur le littoral par une colonne française arrivant du sud; quoiqu’on fut en “pays kabile, l’occupation eut lieu sans résistance. Seulement dans la nuit quelques coups de fusil tirés sur les avant-postes protestèrent contre une conquête à laquelle les Rabiles devaient bientôt souscrire.
L’emplacementdePhilippeville, acquis au prix d’une expédition coûteuse , pouvait à bon droit être regardé comme la propriété du vainqueur. Toutefois le gouvernement, quoique maître du terrain, craignit de laisser à son premier pas sur le territoire kabile le caractère d’une usurpation. Appréciant la nature du droit de propriété chez les peuples d’origine berbère, leurs habitudes de stabilité, l’intérêt qu’il avait lui-même à respecter, à encourager ces habitudes, il voulut obtenir, moyennant indemnité, la cession des terrains nécessaires à la fondation de la ville qu’il projetait.
C’est ainsi que la France inaugura sa domination sur le territoire kabile , et il est certain que cet acte d’équité scrupuleuse contribua puissamment à lui concilier l’esprit de ces peuples.
Le génie militaire arrêta immédiatement le tracé de la ville nouvelle; une grande rue fut ménagée au fond de la vallée étroite qui sépare les deux mamelons; ce fut la ligne de séparation entre les constructions militaires et les constructions civiles.
Philippeville devenait le port de Constantine, le vestibule de toute la province; aussi prit-elle un accroissement rapide : les constructions s’élevèrent comme par enchantement; une agitation électrique , une activité fébrile animèrent tout à coup ce rivage, qui depuis près
de quinze siècles n’avait vu que des ruines mornes et silencieuses à côté de buttes éparses et chétives.
Au mois d’avril 1839, c’est-à-dire six mois après sa fondation, Philippeville comptait déjà 716 habitants. Au 1er janvier 1847 elle renfermait une population de 5,003 Européens , dont 2,520 Français, et de 849 indigènes, dont 652 musulmans , 58 nègres et 139 israélites, auxquels il faut ajouter une population indigène flottante de 246 personnes. Il est à remarquer que c’est de toutes les villes d’origine française celle où les indigènes se sont établis en plus grand nombre.
Stora. — La plage découverte de Philippeville battue en plein par le vent et la houle appelait, comme complément indispensable, un point de débarquement. Il n’en existait à proximité qu’un seul, à une lieue de la ville, au fond d’une anse, abrité des vents d’ouest par des hauteurs abruptes, incultes, couvertes de broussailles qui se dressent alentour comme un rideau. Ce point portait dans la géographie indigène le nom de Stôra, nom qui signifie lui-même rideau (1). La position de Stôra fut donc occupée, et se transforma bientôt en village.
On y a trouvé, comme à Philippeville, des restes imposants de constructions romaines, de vastes magasins voûtés et de magnifiques citernes, dont le génie militaire a tiré parti , en les rétablissant avec autant de soin que d’intelligence dans l’état où elles se trouvaient il y a deux mille ans. Aujourd’hui la citerne monumentale de Stôra est à la fois un édifice d’une utilité présente incontestable et un modèle curieux de restauration archéologique.
Il faut le dire , la position de Stôra est malheureusement aussi ingrate pour les architectes que celle de Philippeville est désespérante pour les marins. Quoi que l’on fasse, le village se trouve impérieusement borné dans son développement par la roideur des pentes qui le dominent.
On se flattait du moins de trouver une ample compensation à ce vice radical
(i) C’est delà sans doute qu’est venu notre mot de store.
L’UNIVERS
dans la sûreté du mouillage , lorsque la mer vint tout à coup restreindre une confiance un peu trop hâtive et réduire à sa juste valeur le mérite nautique de Stôra. Nous pensons faire acte de justice en rappelant les principales circonstances de cette affreuse catastrophe, circonstances aussi honorables pour la population de Philippeville que pour la marine française.
Le 16 février 1841 nous débarquions à Philippeville, après une traversée délicieuse , par une mer calme et un beau temps; c’était peu de jours après l’horrible tempête qui bouleversa la rade de Stôra. Tout le rivage était jonché de débris. Nous trouvâmes la population de Philippeville consternée des malheurs dont elle venait d’être témoin; presque tous les navires à l’ancre avaient été brisés contre les rochers. L’îledeSridjina, qui forme la pointe de Stôra, avait, disait-on, plusieurs fois disparu sous les eaux quoiqu’elle ait plus de vingt mètres de hauteur.
Mais parmi tant d’épisodes lugubres il y en avait un qui dominait tous les autres : c’était le naufrage de la gabarre de l’État la Marne.
Dès les premiers coups de la tempête les équipages de presque tous les navires marchands étaient descendus à terre. Il n’en fut pas , il ne pouvait pas en être de même de la marine militaire :
là tout le monde resta à son poste; plusieurs passagers des bâtiments de commerce y avaient même cherché un refuge, comme dans une arche inviolable; ils eurent à se repentir cruellement du parti qu’ils avaient pris.
Ce fut vers midi que ce malheureux navire commença à traîner ses ancres , et vers deux heures le commandant fit tirer le canon d’alarme. Aussitôt la population et une partie de la garnison de Philippeville coururent au village de Stôra et se réunirent sur l’étroite plage qui faisait face au bâtiment en détresse. Les différents services s’entendirent pour faire préparer et apporter tout ce qui, dans le matériel confié à leur garde, pouvait devenir instrument de sauvetage. En même temps une ambulance fut organisée pour donner aux naufragés les premiers secours.
Le commandant de la Marne, recon¬
naissant l’impuissance de ses ancres , avait fait couper les câbles, qui ne faisaient plus que gêner sa manœuvre, et il gouvernait pour s’échouer sur une plage de sable, qui aurait favorisé le sauvetage des hommes; mais par malheur il traînait encore une dernière ancre, dont il avait été impossible de rompre la chaîne.
Le navire, horriblement tourmenté par la mer, montrait alternativement aux spectateurs du rivage sa quille et son pont : on voyait alors sur ce plancher, qui allait se rompre , tout ce que peuvent la discipline et la confiance:
parmi les cent vingt matelots qui composaient l’équipage , et dont plus de la moitié allaient rendre à Dieu leur âme résolue, pas un cri, pas un signe d’hésitation oude découragement. Tous, attentifs à la voix du commandant, qui seule se faisait entendre, exécutaientses ordres avec calme et précision. Les nombreux témoins de cette scène imposante en conserveront toute leur vie le souvenir religieux.
Cependant la gabarre chassait toujours, traînant cette malheureuse ancre, qui l’empêchait de diriger sa marche.
Un rocher à fleur d’eau la séparait de la plage, et elle aurait pu facilement l’éviter si elle eût été libre; mais cela fut impossible, et elle vint le heurter de toute sa masse et de toute sa vitesse.
Ce fut un horrible moment; le pont se rompit en trois, et il n’y eut plus pour chacun qu’une bien faible chance de salut.
Toute la population assistait à ce spectacle , immobile , consternée , tendant les bras à ces malheureux, plus calmes qu’elle, qui allaient mourir à vingt mètres du rivage, sans qu’il fût humainement possible de leur porter secours.
Le commandant fit jeter un câble vers la plage pour essayer un va et vient; mais le câble, emporté par le vent et la mer, ne pouvait être saisi par ceux du rivage. Vainement des hommes intrépides essayaient-ils de s’élancer pour saisir ce frêle moyen de communication , quelques-uns furent emportés par la mer et disparurent.
Enfin pourtant on parvint à le saisir; cent bras s’y cramponnèrent aussitôt, et
les matelots commencèrent à se hisser à la force des mains; mais plusieurs, engourdis par le froid, vaincus par la fatigue, assaillis par les lames qui se dressaient contre eux avec fureur, abandonnèrent le fil de salut et furent engloutis.
Bientôt un coup de mer plus violent que les autres secoua si rudement le câble, qu’il l’arracha du rivage en blessant plusieurs de ceux qui le tenaient. Toute communication fut de nouveau rompue ; on avait ainsi sauvé une dizaine d’hommes, pour vingt et plus qui avaient péri.
Le capitaine, qu’on voyait toujours calme et impassible, plus glorieux, à notre sens, sur ce misérable tronçon de navire que dans le commandement d’une escadre , le capitaine donna l’ordre d’abattre le grand mât.
Heureusement, en accostant le rocher, le pont du bâtiment était resté tourné vers la terre, de manière que la chute du grand mât pouvait former une sorte de pont entre les débris du navire et le rivage. Les choses se passèrent ainsi, et le sauvetage s’exécuta plus heureusement que la première fois; mais plusieurs, trop confiants dans leurs forces, avaient essayé de se jeter à la mer ; tous avaient péri.
Enfin sur ce débris de carcasse, théâtre d’un si horrible drame, et que la tempête menaçait encore d’enlever, il ne restait plus que deux hommes , le charpentier du bord et le commandant. Le matelot s’effacait respectueusement pour laisser passer son chef, lorsque celui-ci, par un geste brusque et impératif, lui fit signe de passer le premier. Le soldat obéit ; mais à peine descendu sur le pont fragile qu’il avait tant d’intérêt à traverser vite, il se retourna et tendit la main à son commandant pour l’aider à y descendre lui-même. Ceux qui du rivage ont assisté à cette scène si simple, si courte et si touchante, se la rappellent encore avec attendrissement.
Le commandant et tous ceux qu’on avait pu sauver étaient plus ou moins grièvement blessés ; les soins ne leur furent pas épargnés. Entre des hommes que l’on est parvenu à conserver à si grand’peine et ceux qui ont exposé leur vie pour les arracher à la mort il existe
un lien intime de parenté. D’ailleurs l’admiration que le courage de ces braves gens et la fermeté de leur chef avaient inspirée à la population de Philippeville suffisait bien pour appeler sur eux toute la sollicitude des habitants.
Le commandant de la gabarre la Marne était M. Gattier, qui, deux ans après, devait à son tour tendre la main aux naufragés politiques de Barcelone.
Kollo. — L’île de Sridjina et le cap du même nom marquent la séparation entre le golfe deStôra et celui de Kollo. Depuis le village de Stôra jusqu’à la ville de Kollo la côte se présente au navigateur ardue mais verdoyante; une petite île située à peu près à moitié chemin présente un phénomène zoologique assez remarquable : elle est habitée par des oiseaux d’espèces différentes , et qui plus est d’espèces ennemies , étrange république où le goéland, l’hirondelle de mer, le pétrel et même le pigeon font leur nid à côté de l’épervier et du milan, et paraissent vivre dans la plus complète sécurité avec ces destructeurs naturels de leurs espèces. M. le commandant Bérard, à qui nous empruntons ce fait (1) , ajoute que cette confraternité entre des animaux voués par leurs instincts à une inimitié réciproque se remarque fréquemment sur les rochers et les îlots qui bordent la côte d’Afrique.
La ville de Kollo est la seule position maritime de quelque importance, sur la côte d’Algérie , qui ne soit pas occupée par les Français. Cependant elle a été visitée plusieurs fois par nos colonnes; mais l’occupation définitive en a toujours été ajournée. Elle est bâtie au pied du cap Bougaroni, derrière une petite presqu’île appelée El-Djerda, d’un aspect triste , bordée de roches droites et parallèles , disposées comme des tuyaux d’orgue. Les maisons sont bâties en pierres et couvertes en tuiles. Elle est habitée par des marins kabiles, qui vivent de cabotage. Les environs offrent l’aspect le plus varié et le plus pittoresque. Au sud de la ville s’étend la plaine de Telezza, couverte d’une riche végétation. Au delà le fond du tableau est formé
(i) Description nautique des côtes de l’Algérie, par M. A. Bérard, capitaine de corvette.
L’UNIVERS
de grandes masses qui s’élèvent graduellement. La plupart des collines se montrent couronnées de bois; plusieurs sont cultivées jusque vers leur sommet. Une rivière, l’Ouad-Morkan, traverse la plaine de Telezza et vient se jeter dans la mer à côté de la ville.
La petite ville de Kollo occupe remplacement d’une cité romaine, désignée sur les itinéraires sousle nom de Collops magnus. On y retrouve plusieurs débris de constructions qui datent de cette époque. Au pied d’El-Djerda sur le bord de la mer, dans une baie appelée Baharen-Nça(la mer des femmes), on voit des pans de murs et au-dessus des souterrains.
Il paraîtrait que Kollo aurait éprouvé par l’effet des attérissements ce qui est arrivé à plusieurs anciens ports, et notamment à celui d’Aigues-Mortes : il existe au sud, à environ deux milles, un étang séparé de la baie par une langue de sable d’environ cent mètres. Les traditions locales rapportent que ce lac communiquait autrefois avec la mer, et formait un beau port capable de contenir un grand nombre de bâtiments. Les habitants lui donnent le nom d’El-Djabia.
Un pilote indigène a assuré à M. le commandant Bérard y avoir trouvé jusqu’à treize brasses d’eau (21 m. 10). On aperçoit encore, dit-on, auxenvirons du bassin et même dans l’intérieur, sous les eaux, des constructions qui paraîtraient confirmer la tradition locale (1).
La baie actuelle de Kollo est signalée par les marins comme un bon port de commerce. Les petits bâtiments y trouvent un abri contre presque tous les vents, un fond d’une bonne tenue et un débarquement facile. 11 est probable que l’administration française ne tardera pas à l’occuper. Il deviendra alors une des portes de communication avec Constantine. La Compagnie d’Afrique y a possédé un établissement, de 1604 à 1685, pour le commerce intérieur et la pêche du corail.
Cap Bougaroni. — Le cap Bougaroni est le point le plus avancé au nord de toute la côte d’Algérie. Il est le seul avec le Cap de Fer qui dépasse le trente-septième degré de latitude. Il se distingue encore
(t) Description nautique, page 119.
de tous les autres caps par sa forme.
C’est une grosse masse ronde plongeant dans la mer, comme une tour gigantesque, à des profondeurs que la sonde ne peut atteindre, à moins qu’elle ne soit jetée tout près du rivage. Il existe au pied de ce môle un banc de corail qui avait motivé au dix-septième siècle l’établissement de la Compagnie française à Kollo.
Lorsque l’on contourne le cap Bougaroni on voit se détacher de la masse une première saillie, que l’on prend pour le cap lui-même. En continuant, on en voit surgir une seconde , puis une troisième, et le regard du voyageur est ainsi trompé sept fois de suite avant d’avoir définitivement doublé le cap pour entrer dans le golfe de Djidjeli, ou dans celui de Philippeville. C’est pour cette raison que les navigateurs européens l’ont appelé Bougaroni (trompeur) et les navigateurs indigènes le Cap des sept caps (Ras-Seba-Rous ).
Djidjeli. — Enfin, après avoir dépassé la septième pointe du cap Bougaroni, on voitapparaître la ville et le golfe de Djidjeli. Au fond du golfe, derrière le cap , une rivière se jette à la mer sous le nom d’Ouad-Nedja. Elle n’est autre que le Roumel , qui baigne le pied des rochers de Constantine.
Djidjeli a été occupée de vive force par les Français le 13 mai 1839. La ville est assise sur une petite presqu’île rocailleuse, réunie à la terre ferme par un isthme déprimé que les hauteurs circonvoisines dominent à petite distance.
De la pointe orientale de la presqu’île part une longue ligne de rochers; il semble au premier abord qu’il suffirait de remplir en blocs de maçonnerie les intervalles qui les séparent pour créer en arrière de cette muraille continue un large et sûr abri; ce fut l’erreur de Louis XIV lorsqu’en 1664 il envoya Duquesne prendre possession de Djidjeli.
Il songeait alors à y créer un port militaire; mais on reconnut que la darse manquait de fond, et l’on renonça à une conquête éphémère, que les relations ouvertes avec lesKabilesdu voisinage rendaient difficile à étendre, et dont la situation nautique ne justifiait pas d’ailleurs les espérances qu’on avait conçues.
Aujourd’hui Djidjeli est privée de
communications avec nos établissements de l’intérieur. Elle n’est accessible aux Français que par mer : tout le massif de tribus compris entre elle et Koilo est demeuré jusqu’à ce jour dans l’insoumission. Djemiia serait le point de la route de Constantine à Sétif, avec lequel elle correspondrait naturellement. Mais l’abandon de cet établissement a retardé l’ouverture de la route entre ces deux points.
Djidjeli, sous la domination romaine, avait été élevée au rang de colonie; elle a conservé sous une forme un peu altérée le nom d’igilgilis, qu’elle portait alors. On y retrouve quelques débris de ses édifices antiques. Vers 361 de notre ère une insurrection violente ayant éclaté dans le massif qui forme aujourd’hui la Kabilie, un des premiers généraux de l’empire fut envoyé pour la réprimer. C’était Théodose, père de l’empereur qui s’agenouilla devantsaint Ambroise. Parti d’Arles en Provence , il vint débarquer dans le port d’igilgilis. C’est dans l’antiquité le seul fait historique relatif à Djidjeli.
Djidjeli est habitée par une garnison de sept à huit cents hommes et une population européenne de 265 individus, dont 99 Français. Les habitants indigènes sont au nombre de 794, dont 792 musulmans et 2 israélites.
Golfe de Bougie. — Djidjeli n’est éloigné que de vingt kilomètres du cap Cavallo, où commence le golfe de Bougie. Quelques groupes d’îlots se montrent dans l’intervalle; en arrière, de petites plages entrecoupées de falaises basses et noires; à mi-côte, des champs cultivés ; enfin à l’horizon les hauteurs couronnées de bois dessinent le bord supérieur d’une petite vallée verte et riante.
Rien déplus imposant que le spectacle de la côte lorsqu’on a dépassé le cap Cavallo et qu’on pénètre dans le golfe de Bougie. Un vaste amphithéâtre de hautes montagnes apparaît dans renfoncement; presque toutes ont leurs sommets hérissés de roches nues; quelques-unes conservent de la neige jusqu’au mois de juin : au-dessous de la zone des roches et des neiges règne un large bandeau de forêts; au-dessous encore commence la zone des vergers;
enfin la culture des potagers et des céréales occupe les déclivités inférieures.
Quelques accidents remarquables se détachent sur ce fond majestueux : dans l’est c’est le Babour, aplati, en forme de table, au sommet, sillonné de rides profondes sur les flancs ; au centre c’est le Kendirou, habité par une tribu de mineurs qui exploitent de riches gisements de fer ; dans l’ouest c’est le Toudja, au pied duquel s’élèvent de beaux villages, construits dans une forêt d’orangers.
Il se produit en entrant dans le golfe de Bougie une illusion analogue à celle que nous avons déjà signalée pour le golfe de Bône. Quelques arbres élevés situés à fleur d’eau s’éloignent par l’effet du mirage, et prêtent à la baie une profondeur immense. Mais à mesure que l’on se rapproche de Bougie l’illusion se dissipe, et le golfe montre dans leur réalité sa forme et son étendue. Enfin on arrive au mouillage; on se trouve alors au pied des roches grises du Gouraïa, en face d’un groupe de maisons blanches , séparées entre elles par des massifs de vergers; c’est un des plus illustres débris de la grandeur musulmane en Afrique, et la capitale actuelle de la Kabilie.
Bougie. — La ville et le port de Bougie occupent le segment occidental du large hémicycle que dessine le golfe , situation analogue à celle des principaux établissements maritimes de l’Algerie , Bône, Stôra, Kollo, Djidjeli, Alger, Arzeu et Mers-el-Kébir.
Elle est bâtie en amphithéâtre sur deux croupes exposées au sud , et séparées par un ravin profond appelé Ouad- Abzaz. Le ravin et les deux mamelons viennent se perdre dans la mer en formant une petite baie qui est le port actuel de Bougie. En arrière de la ville règne un plateau de cent quarante-cinq métrés d’élévation, d’où s’élance à pic à une hauteur de six cent soixante et onze mètres le Gouraïa , remarquable par ses pentes abruptes, sa teinte grisâtre et ses formes décharnées.
La crête du Gouraïa s’abaisse par ressauts successifs jusqu’au cap Carbon, qui ferme à l’ouest le golfe de Bougie. Le premier porte le nom de Mlaad-ed-Dib (le théâtre du Chacal). Puis viennent sept dentelures juxtaposées, que les Bougio-
L’UNIVERS
tes comprennent sous la dénomination commune de Seba-Djebilât (les sept petites montagnes ).
Le cap Carbon présente à la mer une muraille perpendiculaire d’énormes rochers d’un rouge fauve, qui se prolonge sans interruption jusque dans la baie de Bougie, et prête aux abords de cette ville un caractère imposant. A la base de ce morne règne une caverne haute et profonde, creusée par le choc incessant des vagues qui viennent s’y engouffrer avec des bruits sourds; elle traverse le rocher de part en part, ce qui lui a fait donner le nom d’El-Metkoub (la roche percée ). S’il faut en croire une tradition accréditée parmi les prêtres espagnols établis jadis à Alger, la crypte naturelle d’El- Metkoub fut au quatorzième siècle le théâtre des pieuses méditations de Raymond Lulle. C’est dans cet oratoire sauvage et grandiose que l’infatigable apôtre de la foi prouvée venait chercher des inspirations durant le cours de sa mission en Afrique.
Bougie occupe l’emplacement de la colonie romaine de Saldæ. On y a retrouvé des soubassements de murs en pierres de taille, quelques tronçons de colonnes et plusieurs inscriptions latines , dont une porte l’ancien nom de la colonie.
Mais la véritable grandeur de Bougie date de la période sarrazine. Vers le milieu du onzième siècle elle contenait plus de vingt mille maisons , ce qui suppose une population d’au moins cent mille habitants. Au commencement du seizième siècle elle ne comptait plus que huit mille feux , et par conséquent quarante mille habitants.
En 1509, au moment où elle fut prise par les Espagnols, elle renfermait plus de huit mille défenseurs. Avant l’occupation française elle pouvait avoir, d’après l’estimation des habitants , environ deux cents maisons ; ce qui correspondrait , au taux des évaluations précédentes , à une population de mille âmes. Enfin la population indigène se trouve réduite aujourd’hui à cent quarante-six individus, dont un tiers se compose de Kouloughis et le reste de Kabiles.
Telle a été la loi de décadence d’une des premières cités de l’islamisme, d’une ville comptée parmi les villes saintes.
Au temps de sa grandeur Bougie avait des
écoles renommées , de belles mosquées, des palais ornés de mosaïques et d’arabesques. Chaque année de nombreux pèlerins venaient la visiter; aussi l’appelaiton la petite Mecque. Un monument qui existe dans la haute ville rappelle cette tradition ; c’est un puits situé parmi des débris sans nombre et sans nom ; les habitants l’appellent encore , par allusion à la métropole de l’islamisme, le puits de Zemzem.
Par un caprice assez bizarre, le temps et la guerre, ces destructeurs impitoyables , ont respecté sur une grande partie de son étendue la muraille qui fermait Bougie alors qu’elle était la capitale des Hammadites et qu’elle tenait sous ses lois Bône , Constantine et Alger. On retrouve encore un échantillon de l’architecture de cette époque dans l’ogive gracieuse et pittoresque appelée porte des Pisans, qui s’élève au bord de la mer, à côté du débarcadère actuel. C’est par cette étroite ouverture que le 29 septembre 1833 les Français ont fait leur entrée dans Bougie sous' le feu des Kabiles.
Bougie passa des mains sarrazines dans les mains espagnoles, qui lui ont laissé des restes imposants d’architecture militaire. Les trois forteresses delà Kasba, d’Abd-el-Kader et de Mouça, occupées encore aujourd’hui parles Français, datent de cette époque.
C’était en 1509, au moment où l’Espagne jetait les fondements de la grandeur maritime qui devait illustrer deux règnes. Ferdinand le Catholique, sous prétexte de réprimer les incursions audacieuses des pirates bougiotes , mais en réalité pour s’assurer d’une des meilleures positions maritimes de la côte d’Afrique , envoya contre Bougie Pierre Navarre avec quatorze grands vaisseaux chargés de 15,000 hommes. Au lieu d’intrépides forbans, acharnés à la défense de leur repaire, Pierre Navarre se trouva avoir affaire, suivant le langage d’un auteur contemporain, à « de joyeux « citoyen s, qui ne tâchaient à autre chose « qu’à se donner du bon temps et à vivre « joyeusement, tellement qu’il n’y avait « celui qui ne sût sonner d’instruments « musicaux et baller, principalement « les seigneurs. » A la vue de l’escadre espagnole, ces joyeux citoyens s’en-
fuirent dans la montagne, et la ville demeura déserte.
Trois ans après , en 151 2, le fondateur de la régence d’Alger, Haroudj Barberousse, se présentait à son tour devant Bougie avec des forces considérables.
Déjà même il s’était emparé d’une des forteresses; mais' au premier assaut livré à l’autre il eut le bras emporté d’un coup de canon, et se retira avec des pertes énormes.
En 1515 il fit une seconde tentative, aussi infructueuse que la première.
C’est alors qu’il se rabattit sur Alger ; il en fit sa capitale , à défàut d’autre, et cette circonstance fortuite éleva tout à coup la fortune d’une ville que^ la nature avait réservée pour un rôle plus modeste.
Enfin, en 1555, le cinquième souverain d’Alger, Salah'-er-Réis, vint assiéger Bougie par terre et par mer. Il enleva d’abord sans beaucoup de résistance le fort Mouça; il attaqua ensuite le fort Abd-el-Kailer, et l’emporta d’assaut, après l’avoir canonné pendantcinq jours.
Enfin le feu fut ouvert contre la Kasba, et dura vingt-deux jours , après quoi les Espagnols capitulèrent. On voit encore sur les murs de cette citadelle les trous creusés par les boulets turcs lancés du fort Mouça. Ce sont à peu près les seuls vestiges *de la période de trois siècles qui a précédé la nôtre.
La prise de Bougie par les Français fut provoquée par des brigandages maritimes. En 1831 un brick de l’État ayant fait naufrage sur ses côtes, l’équipage fut massacré. Plus tard un brick anglais, le Procris , s’étant présenté devant la ville, en reçut, sans aucune provocation, deux coups* de canon. Aussitôt le consul d’Angleterre à Alger demanda satisfaction de cette insulte, et exprima l’espoir
?ue la France, maîtresse de la côte d’Arique, saurait y faire respecter les pavillons amis. L’expédition ne fut cependant décidée que le 14 septembre 1833, et le 23 une colonne de deux mille hommes partait de Toulon sous le commandement du général Trézel. Le 29 au point du jour elle parut devant Bougie. Le débarquement s’opéra de vive force, à côté du grand arceau du moyen âge ap-
{ielé Porte des Pisans. En deux heures e fort Abd-el-Kader, le fort Mouça et la
Kasba furent en notre pouvoir. Mais la résistance, qui avait été faible au moment de l’attaque, devint très- vive le lendemain, et se prolongea pendant plusieurs jours de maison en maison. Enfin le 12 octobre, le général français ayant reçu des renforts d’Alger, et reconnaissant toute l’importance delà position du Gouraïa, qui domine la ville au nord, à une hauteur de six cent soixante et onze mètres , résolut de l’enlever aux Ivabiles. L’attaque fut bien conduite, et réussit. Dès ce moment les irruptions par la mon* tagne cessèrent, et le cadavre de Bougie resta définitivement aux Français.
De tout temps Bougie parut une position maritime de premier ordre. En 1541 Charles-Quint, surnommé dans les inscriptions espagnoles l' Africain , y relâcha après sa malheureuse tentative contre Alger, et l’impression qui lui resta de ce voyage le détermina à y créer des moyens de défense considérables. Les Turcs voulurent y placer le siège de leur empire, et c’est dans ce but que Barberousse essaya par deux fois de s’en emparer. Après l’expédition du duc de Beaufort contre Djidjeli, en 1664, Louis XIV, mieux infôrmé, regretta de ne l’avoir pas dirigée sur Bougie. Enfin il existe aux affaires étrangères des documents qui constatent que les Anglais regardent la situation de Bougie comme comparable à celle de Gibraltar.
Ce concours de témoignages s’explique par la configuration de la rade de Bougie. La jetée que l’art est obligé d’élever à si grands frais dans la baie d’Alger existe naturellement dans celle de Bougie. Cette jetée , c’est le cap Bouac, un des bras du cap Carbon. Il combine son action avec toutes les montagnes du voisinage pour préserver des coups de mer et des coups de vent une anse connue sous le nom de Sidi-Iahia , qui devient, par un concours de dispositions naturelles, l’un des meilleurs mouillages de la côte d’Afrique. Aussi les Turcs ne l’avaient ils pas méconnue. Chaque année vers l’équinoxe d’automne leur flotte abandonnait les parages dangereux d’Alger, et venait prendre sa station d’hiver dans la rade de Sidi-Iahia.
Par une faveur nouvelle de la nature , la disposition de la rade de Bougie permet encore de l’améliorer à peu de frais.
L’UNIVERS
En effet, c’est surtout par la hauteur des fondations sous-marines que les jetées artificielles deviennent ruineuses. Eh bien ! une jetée à Bougie, eût-elle deux mille mètres de longueur, ne rencontrerait à cette distance que dix-huit à vingt mètres d’eau , tandis que le môle d’Alger à sept cents mètres seulement en trouve déjà trente-deux.
Pour faireapprécier la valeur arithmétique de ces hasards heureux qui se rencontrent dans la configuration des côtes, ajoutons :
Qu’un môle de six cents mètres de longueur doterait notre marine militaire d’un abri de cent quatre hectares à Bougie et seulement de trente-huit à Alger;
Qu’il coûterait à Bougie trois millions et demi, tandis que le môle d’Alger pour cinq cents mètres seulement a déjà coûté dix millions.
Voilà pourquoi Ferdinand le Catholique, Charles-Quint, Barberousse, Louis XIV et les Anglais ont arrêté leurs regards sur Bougie, les uns avec complaisance, les autres avec regret.
Cette ville sera un jour le Gibraltar de la côte d’Afrique.
La Kabilie proprement dite.
En arrivant à l’entrée du golfe de Bougie, nous avons appelé l’attention du lecteur ou plutôt du voyageur sur le caractère et l’aspect particuliers des montagnes qui , auprès comme au loin, en bordent ou en dominent le contour.
On sent que la nature a dû former là un de ces nœuds qui se remarquent au point de rencontre des grandes chaînes dans la configuration des continents : c’est que là aussi existe un nœud d’une autre espèce, et que les populations de ce massif diffèrent autant de celles . qui les entourent que le massif lui-même de ceux qui le circonscrivent.
La contrée qui vous fait face lorsque venant de l’est vous pénétrez dans le golfe de Bougie est la Kabilie proprement dite.
A la vérité, la côte de Stôra et celle de Djidjeli sont habitées par des tribus habiles dans lesquelles le génie et les instincts particuliers à cette race ont laissé des empreintes plus ou moins profondes. Mais le goût de la stabilité, l’amour du ravin natal, l’habitude du
travail, l’exercice des arts professionnels, le soin et l’art des cultures, ne se retrouvent nulle part au même degré que dans les habitants des montagnes qui entourent la ville de Bougie. Une des différences les plus frappantes est celle qui se remarque dans la nature des habitations. En général leKabilefaitpeu de cas de la tente; mais dans les montagnes de Stôra et de Djidjeli il se contente de huttes chéti vesappelées gourbis. Quelques perches garnies de roseaux forment les murailles ; quelques brassées de pailles composent la toiture. C’est là que l’homme, ramené par une servitude séculaire à l’état rudimentaire de l’humanité, passe sa vie en compagnie de tous les objets de son affection , de son âne, de sa vache, de son chien, de sa femme, de ses enfans et de son fusil.
Quand on se rapproche des montagnes de Bougie , où se trouvent les parties du territoire demeurées vierges d’invasions, l’état des habitations humaines s’améliore par degrés. D’abord c’est le misérable enduit de bouse de vache qui seul préserve le foyer domestique de l’indiscrétion des regards et de l’intempérie des saisons; plus loin c’est la terre blanche appelée torba qui consolide le frêle treillage en roseaux; puis viennent les murs en pierres sans enduit extérieur, et puis enfin il arrive un moment où vous voyez apparaître dans les massifs d’oliviers, de grenadiers, ou d’orangers, la petite maison en pierres blanchie à la chaux, couverte somptueusement en tuiles , décorée d’un magnifique pied de vigne qui s’arrondit en voûte' au-dessus de la porte d’entrée. Il arrive un moment où la propriété, d’abord vague et mal définie, livrée aux caprices et aux injures du parcours , se montre à vous divisée, délimitée, entourée de murs ou de haies; où, à l’aspect d’une de ces bourgades , comme la Kabilie proprement dite en renferme des milliers , vous vous croiriez presque transporté dans un de nos villages de France, si la présence de l’olivier ne vous rappelait aux latitudes africaines, si la forme de la mosquée surmontée de son petit minaret blanc ne vous rappelait aux terres de l’Islam.
C’est vers le fond du golfe de Bougie que ces différences, décisives à notre
avis , dans la condition et les habitudes des peuples , commencent à se dessiner nettement. Une petite rivière, appelée Aguerioun , marque la limite entre le régime décent de la chaux, de la pierre et de la tuile, et le régime grossier des roseaux, de la bouse de vache etde la paille.
C’est là que commence la Kabilie.
A partir de l’embouchure de ce ruisseau, la côte, malgré le caractère assez abrupte de ses pentes, étale sans interruption de belles et riches cultures, jusqu’à l’embouchure d’une autre rivière qui forme comme l'artère intérieure de la Kabilie, et dont l’embouchure en marque la limite occidentale. Cette rivière est l’Ouad-Nessa ; elle prend sa source dans les hautes gorges de Jurjura, et vient déboucher à la mer, derrière le cap qui abrite Dellis.
L’Aguérioun et la Nessa comprennent une étendue de côtes d’environ cent quarante kilomètres ; c’est la base de la Kabilie.
Entre ces deux termes le rivage conserve un caractère homogène, sans avoir pour cela un aspect uniforme. La continuité des cultures que l’on voit s’élever jusqu’au sommet des collines réjouit la vue sans la fatiguer. Çà et là sur le bord de la mer, ou dans le fond d’un ravin boisé, se montrent les toits de tuiles d’un village ou le dôme blanc d’un marabout. D’autres accidents contribuent encore à rompre l’uniformité du tableau ; c’est par exemple la masse roussâtre du cap Corbelin avec ses couches de roche disposées par stries obliques.
C’est le cap Sigli , avec ses blocs accumulés d’une manière si bizarre qu’on les prendrait de loin , surtout en venant de l’est, pour les ruines d’une ville cyclopéenne ; tantôt enfin c'est l’anfractuosité profonde dessinée par la belle et riche vallée de l’Ouad-Sidi-Ahmed-ben-Iousef, habitée presque exclusivementpardes tribus de marabouts, bons moines qui, dans la Kabilie comme ailleurs, s’adjugent toujours les meilleures terres.
Nous venons de mesurer la largeur de la Kabilie; disons un mot de sa profondeur. Nous l’avons côtoyée de l’est à l’ouest; mais dans le sud jusqu’où s’étend-elle? Grâce à l’âpre conformation du pays, il est facile au voyageur d’en juger sans quitter le navire qui le
porte. Qu’il s’éloigne au large à dix ou douze milles seulement ; et au-dessus du rideau de cultures qui bordent le rivage il verra se dresser, derrière le pic nu de l’Afroun, qui domine les sources de la Nessa, il verra se dresser les sommets neigeux du Jurjura, élevés de deux mille cent mètres au-dessus du niveau de la mer. Au sud de ces montagnes, au pied de leur versant, coule une rivière, î’Akbou, qui vient jeter ses eaux à la mer au pied des murs de Bougie. C’est cette partie supérieure de son cours qui forme la limite méridionale de la Kabilie. C’est là aussi que passe la grande communication de Constantine à Alger. La distance du cours supérieur de l’Akbou à la côte est de soixante kilomètres : c’est la profondeur de la Kabilie.
La chaîne du Jurjura, dont les sommets s’aperçoivent en mer par-dessus la bordure abrupte de la côte, règne sur une longueur d’environ vingt-cinq lieues.
Elle est inhabitée sur tout son développement, à cause des températures glaciales que les vents et l’élévation y entretiennent. Les crêtes sont même impraticables depuis octobre jusqu’en juin, à cause des neiges qui les couvrent.
Entre les limites que nous venons de tracer habite une petite république fédérative, fière, hargneuse, entêtée, jalouse à l’excès de son indépendance, préférant sa liberté orageuse et anarchique à un vasselage qui lui donnerait l’ordre et la richesse, industrieuse et commerçante; néanmoins ce qui distingue tout d’abord leKabile de l’Arabe, c’est un patriotisme naïf et touchant , qui lui inspire une sorte de piété filiale pour les roches même les- plus ingrates de son pays natal. Il ne s’en éloigne que pour demander à l’émigration le pain du travail , ou pour marcher à la défense du territoire fédéral.
Mœurs de la Kabilie. — Constitution intérieure.
La Kabilie, comme le reste de l’ Algérie, est divisée en tribus; la tribu se subdivise en fractions ; chaque fraction comprend un certain nombre de villages ( Dahra ). Bien que le caractère fédératif appartienne à l’ensemble du pays, en ce sens que toutes les parties doivent leur contingent d’hommes et leur tribut d’ef-
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forts à la cause commune, cependant le lien d’association politique se montre plus étroit dans certains groupes, qui , réunis sous un nom commun, paraissent être les débris des principautés berbères du moyen âge. Telle est la confédération des Zouaoua , dont le nom se retrouve dans le mot francisé de zouaves , parce que cette contrée est la première dont les habitants soient venus à Alger en 1830 offrir à la France leurs services militaires.
La constitution intérieure de la Kabilie est un mélange des trois formes aristocratique, théocratique et démocratique. Mais les deux premières paraissent avoir été introduites par les révolutions qui ont agité la grande famille berbère au moyen âge. La forme démocratique est celle qui répond le mieux au génie ombrageux du montagnard , celle à laquelle il revient toujours. Dans presque toutes les tribus le pouvoir est électif. Les élections ont lieu après le dépicage, c’est-à-dire vers la fin de l’été. On attend que la dernière charge de blé soitrentrée. Alors les cheiks fixent un jour et un lieu de réunion. L’assemblée est convoquée, soit dans la mosquée, soit au marché , s’il y en a un dans la tribu. Quelquefois même le rendez-vous est donné au cimetière. Tous y sontappelés, grands et petits, riches et pauvres. Mais avant le jour de l’élection générale les marabouts et les notables s’assemblent un jour de marché, et se concertent dans cette réunion préparatoire sur le candidat qu’il convient de présenter. Puis quand vient le jour de l’assemblée générale, chacun use de son influence personnelle pour appeler les suffrages sur le candidat désigné à l’avance. De cette manière les élections s’accomplissent avec ordre, la convocation de la tribu n’ayant pour objet que de sanctionner par acclamation le choix des cheiks et des oulémas.
Dès que le nouveau cheik a été proclamé, la fatha commence; c’est la cérémonie d’inauguration. Les cavaliers et fantassins se répandent dans la campagne, et déchargent leurs armes en signe de réjouissance. Ces bruits répétés de sommet en sommet annoncent dans tous les hameaux la clôture de l’élection ; les femmes et lesenfants s’associent à la joie générale.
Le nouveau cheik fait aussitôt ses dispositions pour offrir à ses administrés et à ses électeurs la dîfa d’installation, difa dont le nouveau fonctionnaire n’oublie pas de prélever la dépense sur le produit des recettes municipales.
Ces recettes proviennent en grande partie des amendes qu’iï prononcent elles ne laissent pas que d’être considérables, attendu que la coutume kabile admet pour tous les crimes et délits la compensation pécuniaire.
C’est là l’origine des amendes et la source des revenus publics. Voici quelques échantillons du tarif des peines pécuniaires prononcées par le code pénal kabile , qui du reste n’admet pas les peines corporelles.
Injures, 1 bacita (2 fr. 50).
Coups portés avec la main sans effusion de sang, 2 bacitas (5 fr. ).
Coups portés avec effusion de sang, 5 bacitas ( 12 fr. 50).
Celui qui couche en joue sans tirer est passible d’une amende de 20 bacitas (50 fr.).
S’il a tiré et qu’il ait produit une blessure , l’amende s’élève à 100 bacitas (250 fr.).
Le meurtrier est abandonné à la loi de la vendetta, loi inexorable, qui impose à tout homme l’obligation de venger le meurtre d’un parent ou d’un ami.
Si la victime laisse un père, un frère , un fils, c’est lui qui a charge de la venger. 11 attend, s’il le faut, durant des années entières, une occasion favorable pour tuer le meurtrier et acquitter la dette du sang. Quelquefois, pour lui inspirer une confiance fatale, il quitte le village, et disparaît pendant plusieurs mois. Puis, au moment où il suppose que son ennemi l’a oublié, il revient mystérieusement, se glisse pendant la nuit jusqu’au pied de l’habitation, pratique sans bruit un trou dans le mur, y engage le long canon de son fusil dans la direction où il est sûr d’atteindre sa proie, fait feu, et disparaît de nouveau , satisfait d’un crime qu’il regarde comme une expiation.
Mais la victime peut ne laisser en mourant qu’une mère, une fille, une sœur : qu’importe ; c’est elle encore qui se chargera de la venger. Elle va dans une tribu éloignée chercher un homme qui
Aii prête son bras; elle fait prix avec lui, puis elle part , et va mendier de tribu en tribu jusqu’à ce qu’elle ait amassé la somme convenue.
La guerre. Les inimitiés d’homme à homme sont moins fréquentes encore que les guerres de tribu à tribu ; chacune a ses ennemies et ses alliées. Les alliances se concluent par l’échange d’un gage entre les deux cheiks. Le gage est un yatagan, un fusil, ou un bernou. Il porte le nom de mezrag, qui signifie lance, parce que cet usage chevaleresque remonte sans doute au temps des carrousels et des tournois. L’échange du mezrag établit entre les contractants une union étroite , une solidarité complète.
Le mezrag est un gage sacré : honte à qui le perd; honte plus grande à qui le laisse arracher de ses mains.
Ce culte de l’objet échangé, qui lie les tribus, lie aussi les personnes. Le Kabile qui a échangé le mezrag avec un autre devient ce qu’on appelle son naïa, c’està-dire son répondant corps pour corps; son alter ego. Il épouse toutes ses querelles, il doit le défendre au péril de ses jours, et s’il succombe il doit le venger. Cet étrange fanatisme a ensanglanté plus d’une tribu. Il a été la cause ou au moins le prétexte de l’assassinat commis sur la personne de M. Salomon de Musis, commandant supérieur de Bougie par Mohammed-Amzéian , cheik des Oulad- Tamzalt, le 4 août 1836,
Au milieu de ces guerres intestines où l’absence d’une protection supérieure livre tous les démêlés à l’arbitrage de la force, le Kabile finit par regarder l’instrument de sa défense personnelle comme une partie de lui-même. A peine a-t-il atteint l’âge de seize ans, qui marque le passage de l’adolescence à la virilité, qu’il reçoit un fusil des mains de son père, et àès lors cette arme devient son inséparable compagne; elle le suit dans toutes ses courses, dans toutes les vicissitudes de sa vie; elle est à la fois sa protectrice et son amie.
Le paysan kabile a pour fortune deux bœufs, un âne et un fusil. Éprouve-t-il un malheur, il vend un bœuf; un second, il vend l’autre bœuf; un troisième, il vend son âne : jamais, quoi qu’il arrive, il ne se sépare de son fusil.
Grâce à cette nature âpre et farouche,
et à la configuration non moins âpre du sol qu’il habite, le peuple kabile a échappé , en partie du moins , à toutes les dominations; il montre avec orgueil les crêtes rocheuses au pied desquelles la razia turque est venue se briser. Il se donne aujourd’hui le nom d 'amzigh, qui signifie homme libre, sans se douter que ses ancêtres portaient à l’origine des traditions humaines le nom de mazig , qui vraisemblablement avait une signification pareille. Le même nom s’est donc conservé à travers les âges pour consacrer le même fait.
Il est de principe que tous les travaux cessent lorsque la voix de la poudre se fait entendre dans la montagne : tous les hommes doivent courir aux armes et se réunir autour du cheik ; les femmes demeurées au village abandonnent leurs occupations habituelles, et pensent à ceux qui combattent: à plus forte raison cette obligation est-elle rigoureuse lorsqu’il s’agit de la guerre sainte.
Pendant les premiers temps qui suivirent la prise de Bougie , les Kabiles paraissaient tous les jours devant la place, et tous les jours ils interrompaient leurs travaux. Bientôt, fatigués de ce régime , ils laissèrent une semaine d’intervalle entre leurs attaques , plus tard un mois, puis enfin deux et meme trois mois. Il suffisait alors , pour rompre la trêve , de la provocation fanatique d’un marabout. Aussitôt la coalition se formait ; le plan de campagne était discuté dans l’assemblée des cheiks ; on fixait le lieu et le jour du rendez-vous : c’était ordinairement au marché des Benibou-Msaoud, qui se tient tous les mercredis. Les tribus qui avaient voté pour la guerre fournissaient leurs contingents. Il arrivait souvent que les cheiks ennemis se faisaient un devoir chevaleresque, aussitôt après la décision prise, de la signifier aux'Français (1). Le commandant supérieur fut prévenu plusieurs fois par écrit du jour où il serait attaqué; jamais les Kabiles ne l’ont trompé et n’ont manqué au rendez-vous.
La campagne durait deux ou trois jours ; chacun apportait ses munitions et ses provisions : ces dernières étaient
(i) C’est d’ailleurs une des prescriptions de la loi du Djehad.
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d’une simplicité homérique, car elles se réduisaient à une galette cuite sous la cendre , assaisonnée de quelques figues sèches.
Presque toujours les femmes suivaient leurs frères et leurs maris; on les voyait courir dans la mêlée, excitant les combattants parleurs cris, portant secours aux blessés* aidant à emporter les morts, partageant les périls de la lutte, la douleur du revers, la joie du succès.
De sanglants exemples ont prouvé la part que les femmes prenaient à la guerre sainte. Le 5 décembre. 1834 une d’elles, confondue dans un groupe de fantassins , essuya comme eux la charge de notre cavalerie, et fut retrouvée parmi les morts. Le 11 novembre 1835 quatorze furent tuées ou blessées. Enfin le 8 juin 1836 on vit la veuve d’un cheik, tué la veille devant le fort Doriac, conduire en personne une colonne sur le théâtre de sa mort en poussant des hurlements affreux et braver la mitraille pendant plus d’une heure (1).
Les Kabiles, quand ils marchent à la guerre , avancent par groupes gagnant les hauteurs pour se rapprocher du point d’attaque. Chaque tribu a un drapeau ; il est porté par le plus brave. Ils ne s’engagent qu’avec beaucoup de circonspection, et jettent en avant des tirailleurs pour sonder le terrain. Aux approches du point d’attaque, ils s’éparpillent; chacun cherche son rocher ou son arbre pour s’y embusquer et faire feu à couvert.
Si les cavaliers, saisissant un moment favorable, s’élancent au galop, les fantassins courent avec eux , se tenant à la selle ou à la queue des chevaux. On a vu jusqu’à trois hommes cramponnés au même cheval. Le drapeau s’arrête à distance, et indique le point de ralliement.
Les Kabiles attachent une certaine importance à commencer l’attaque par un feu bien nourri; c’est ce qu’ils appellent la taraka. Ils accompagnent
(i) Nous empruntons ces faits et plusieurs des détails qui les précèdent et qui les suivent à un ouvrage intitulé : Vingt-six mois à Bougie, par M. Edouard Lapène, lieutenantcolonel d’artillerie, ancien commandant supérieur de cette ville.
cette opération de grands cris, qui durent pendant tout le combat.
Le moindre avantage leur inspire une grande audace; mais l’amour irrésistible du pillage les empêche de poursuivre un succès.
Dans la retraite ils se retournent et font feu , se dispersant pour diviser l’attention et les coups de l’ennemi , profitant avec habileté d’une pierre , d’un arbre, du moindre accident de terrain pour recharger en sûreté leur long fusil.
Dans la déroute ils fuient sans ordre, et gagnent de toute la vitesse de leurs jambes les rochers et les broussailles.
Ils s’ingénient alors, comme ils peuvent, pour échapper aux coups du vainqueur :
ainsi on les voit agiter leur bernou avec les bras , pour donner le change sur la place que leur corps grêle occupe sous ce vêtement. Sont-ils serrés de près, ils se retournent, saisissent la baïonnette du fantassin, prennent le sabre du cavalier par la lame , et le tirent à eux en se coupant les mains, dans l’espoir de désarçonner leur ennemi. Parviennent-ils à trouver une cachette , ils s’y blottissent, tenant près d’eux leur fusil chargé, prêts à faire feu à bout portant s’ils sont découverts, et déterminés à se servir ensuite de la crosse comme d’une massue ; l’idée de se rendre ne leur vient jamais.
Industrie. La guerre, malgré l’ardeur. que les Kabiles y mettent, n’est cependant pour eux qu’une nécessité, une nécessité désastreuse; car elle entraîne la destruction des maisons et des arbres, ces deux liens par lesquels l’enfant de la Kabilie tient si fortement au sol natal.
Il est facile de reconnaître que dans les goûts kabiles c’est le travail qui tient le premier raVig; quel que soit le point qu’il occupe, il trouve à utiliser les ressources naturelles du sol. Dans les plaines étroites qui bordent le talweg de ses cours d’eau, il est laboureur et pasteur; sur les pentes des montagnes, il est jardinier : là il passe sa vie au milieu des vergers ; il sait les soins que chaque sujet, que chaque espèce réclame; l’olivier forme sa principale ressource, et lui donne des flots d’huile, dont les dernières gouttes vont aboutir, sous la forme
de savon, aux boudoirs de Paris, et, sous la forme de pommade, aux huttes de Timbektou. Le jardinier kabile connaît très bien, quoi qu’on en ait dit, l’utilité de la greffe.
Vers le sommet des montagnes, où régnent d’immenses espaces couverts de forêts vierges, le Kabile est bûcheron et tourneur. C’est de ces hautes régions que descend toute la vaisselle indigène de l’Algérie : c’est là particulièrement que se fabriquent ces plats majestueux en bois de hêtre appelés gaça, où s’apprête et se sert chaque jour le mets national, le couscoussou destiné à tous les habitants d’une tente, d’une gourbi, d’une maison. Là où domine la roche ingrate , là où le sol ne produit ni blés, ni fruits, ni arbres, le Kabile est orfèvre , forgeron, armurier.
Ainsi la tribu de Fliça-sur-mer est une grande manufacture* d’armes blanches.
Elle fabrique de longs sabres droits et pointus que les Kabiles appellent khedama, et que nous appelons Flîça , du nom de la fabrique. Ailleurs ce sont des manufactures d’armes à feu : la tribu des Beni-Abbês, par exemple, livre au commerce indigène de longs fusils , produit de ses usines, et en particulier des platines qui jouissent d’une certaine vogue.
La fabrication de la poudre de guerre constitue la spécialité des Rboula. Là pas une maison qui n’ait son atelier d’artifice. Les procédés ressemblent beaucoup aux nôtres. Us tirent le salpêtre des antres naturels où il se forme et se dépose par efflorescence. Le charbon est celui du laurier-rose, qui croît au bord de tous les ruisseaux. Le soufre est fourni par le commerce européen. La poudre se vend de 1 fr. 50 à 2 fr. le demi-kilog.
Dans les montagnes des Beni-Sliman le Kabile est surtout mineur. Le contre-fort du Kendirou contient des mines de fer en pleine exploitation. Le minerai extrait au pic à roc est traité par le charbon de bois dans de petits fourneaux à la catalane. Les soufflets, faits en peaux de bouc, rappellent ceux de nos étameurs forains.
Dans les régions pauvres, ravinées, impropres à la culture , incapables de nourrir tous leurs habitants , l’émigration devient une nécessité. Chaque année, chaque mois, on pourrait dire
chaque jour voit un bon nombre de jeunes Kabiles, n’ayant pour tout bien qu’un bâton , un derbal en guenilles et la foi dans le travail, descendre de ces montagnes et s’acheminer vers Alger, vers Sétif, vers Constantine, vers tous les points enfin où la présence des Européens promet un aliment à leur activité. Amasser en quelques années un petit capital, retourner ensuite dans leur pays , y acheter une chaumière , un coin de terre cultivable, et y passer le reste de leurs jours parmi les roches ingrates qui les ont vus naître : voilà le rêve de leur ambition.
On n’apprécie peut-être pas assez l’importance pour la soumission pacifique de cette contrée , de ce courant qui amène sans cesse au contact de nos besoins et de nos ressources un peuple industrieux et imitateur.
IN’omettons pas une branche intéressante de l’industrie kabile, celle que les mœurs musulmanes réservent exclusivement aux femmes, la fabrication des tissus de laine. Dans toutes les tribus les femmes tissent la laine et la façonnent en bernous. Mais il en est deux qui excellent surtout dans ce genre d’industrie, et dont les produits , universellement estimés , commencent à être recherchés même des Européens ; ce sont les Beni-Abbês et les Beni-Ourtilan. Des pays où la femme donne l’abondance au foyer domestique doivent à ce fait seul un germe de réhabilitation morale , que l’avenir et le contact d’une civilisation supérieure doivent développer.
Femmes. Dans les villes musulmanes la femme disparaît et s'annule sous le voile dont la loi , complice de la jalousie des hommes, l’oblige à couvrir ses traits, espèce de suaire qui l’ensevelit vivante.
Les femmes kabiles ne sont point soumises à cet usage : elles recherchent au contraire les occasions de se montrer ; elles paraissent à toutes les fêtes, et y prennent part avec les hommes, dont elles suivent les exercices. Elles y jouent même un rôle actif par les chants et les danses auxquelles elles se livrent. Leur danse favorite s’appelle sgara ; elles l’exécutent au sonde la zerna (1), en
(i) Espèce de haut-bois à six trous.
L’UNIVERS
brandissant un yatagan ou un fusil.
Le vêtement ordinaire des femmes consiste dans un haïk ou longue pièce de laine descendant jusqu’à mi-jambe, maintenu à la ceinture par une corde de laine.
Elles portent comme ornements d’immenses boucles d’oreilles , quelquefois en argent , le plus souvent en cuivre ou en fer, et d’autres anneaux de même métal aux pieds et aux bras.
Elles affectionnent singulièrement le collier de verroterie ou de corail, qu’elles achètent aux colporteurs forains. Mais c’est un luxe réservé aux bourgeoises et aux coquettes. Le henné, cette teinture populaire en Algérie, fournit son tribut à leur parure; il colore les ongles , la plante du pied et la paume de la main. Enfin divers dessins tatoués sur le front et les bras complètent cette toilette assez bizarre; et ce qu’il y a de remarquable dans ce dernier ornement , c’est qu’il dessine presque toujours l’image d’une croix.
Dans beaucoup de localités les femmes sont blanches et d’une grande beauté.
Quelques tribus sont renommées pour le nombre de leurs jolies femmes. On cite surtout les Saïdiennes et les Guisfariennes. Un Kabile nous disait avec enthousiasme que les premières, les Saïdiennes, étaient les plus jolies créatures du monde; il avait peut-être quelque raison personnelle pour tenir un pareil langage. Dans les villages situés vers les cimes de la montagne, régions glaciales, où il faut quelquefois, par 36° de latitude, se faire un passage à la pioche au travers des neiges , les femmes sont généralement rouges , rouges comme du corail, nous disait un habitant du pays, qui attribuait la coloration de leur teint au froid habituel de ces contrées.
Nous devons dire que les femmes habiles se montrent souvent peu soucieuses de leur réputation. Tous les voyageurs indigènes qui ont parcouru ce pays et ceux même qui l’habitent s’accordent à leur reprocher une facilité de mœurs , que dans certains cas la dépravation des hommes autorise et provoque.
Le Kabile peut prendre plusieurs femmes, comme les musulmans : toutefois il est limité par l’obligation de les
nourrir. Le divorce est aussi commode et aussi fréquent chez eux que chez les autres peuples de l’islam. C’est surtout dans la classe des femmes divorcées que le déréglement est le plus commun.
La femme divorcée porte le nom d 'adjoida. Elle retourne chez son père, et s’y livre à la prostitution, de l’aveu et sous les yeux de ses parents. Quelquefois même le père et le frère de l’adjoula spéculent sur le désordre de leur fille et de leur sœur, et en partagent le prix avec elle. Il en est qui poussent le cynisme jusqu’à se faire les courtiers de cet infâme commerce. Ce sont euxmêmes qui appellent les étrangers, les introduisent dans leur demeure, et disent à l’adjoula : Fille, préparez la couche de l’étranger. D’autres poussent la complaisance jusqu’à se tenir devant la porte du logis et à faire le guet , armés de leur fusil, pour éloigner les indiscrets et les importuns. Dans quelques tribus, par exemple dans celle d’Amzéian, l’assassin du commandant Salomon, les Kabiles font un honteux trafic de leurs femmes : ils s’éloignent à dessein pour laisser à l’adultère toute sécurité , et encore ont-ils soin d’annoncer leur retour par des cris ou des coups de fusil, afin de sauver du moins les apparences.
C’est surtout aux voyageurs qui s’arrêtent un jour et repartent le lendemain que ce genre d’hospitalité est offert ; car les Kabiles, très-jaloux les uns des autres, ne le sont nullement des étrangers.
Chaque village possède sa petite mosquée; c’est en général la plus belle maison . Elle est consacrée à la prière ; mais comme chez les musulmans la vie civile se confond dans la vie religieuse , la mosquée a une autre destination toute terrestre: c’est l’hôtellerie des voyageurs. Elle est entretenue aux frais des habitants; le cheik y pourvoit sur le produit des amendes; et si ce fonds ne suffit pas il a recours aux cotisations. Il commet un oukil à la garde et à l’entretien de la mosquée : c’est ce dernier qui a charge d’héberger les voyageurs, et le cheik les laisse rarement partir sans leur demander s’ils sont satisfaits de l’hospitalité qu’ils ont reçue.
Lorsqu’un étranger arrive dans une bourgade kabile, un habitant officieux se présente à lui , et lui demande s’il est
de passage pour la mosquée ou pour la femme. Dans le premier cas il est logé et nourri aux frais de la commune, qui pourvoit à ses besoins , sans s’inquiéter du but de son voyage. S’il est de passage pour une femme , l’officieux cicérone le conduit chez l’adjoula , qui le reçoit moyennant salaire.
Les femmes, malgré les déréglements auxquels se livrent un grand nombre d’entre elles, n’en sont pas moins, chez les Kabiles , entourées d’une vénération toute particulière. A l’exemple des anciens Germains, ils supposent à leur sexe une mission religieuse, une puissance d’inspiration; aussi se gardent-ils bien de rejeter leurs avis ou de douter de leurs oracles. Ce respect pour les femmes, malgré leur état habituel d’infériorité, est un fait très-remarquable. Lorsque l’on est menacé, il fait bon se mettre sous leur protection; c’est la meilleure sauvegarde. Dans les premières années de la prise de Bougie, deux Arabes des nôtres firent naufrage dans la partie la plus inhospitalière du golfe. Us allaient être massacrés lorsqu’une femme intervint, les couvrit de sa protection, et les arracha à la mort.
Le respect des Kabiles pour les femmes se manifeste encore par les honneurs rendus à la mémoire de plusieurs d’entre elles, que la voix populaire a proclamées saintes. Une sainte fille kabile, Lella-Gouraïa, fut longtemps la patrone révérée de Bougie. La chapelle qui renfermait ses restes occupait encore au moment de l’arrivée des Français la cime brumeuse du pic où s’élève aujourd’hui une forteresse qui a conservé son nom. Cette chapelle était jadis le rendez-vous d’un grand nombre de pèlerins qui venaient de fort loin y faire leurs dévotions, attirés par la réputation de Lella-Gouraïa et les miracles posthumes qu’on lui prêtait.
L’instinct superstitieux qui inspire au Kabile une vénération pieuse pour les femmes se retrouve dans l’amour sauvage voué au pays natal. Chaque pic est le siège d’une légende religieuse, qui fait de ces rochers déserts et glacés des espèces de divinités domestiques , objets d’un culte traditionnel.
Nous citerons quelques exemples de ce fétichisme patriotique, pour jeter sur
3e Livraison. (Algérie.)
l’esquisse sommaire que nous venons de tracer un dernier reflet du caractère national.
Le sommet du Tamgout forme un large plateau inhabité, couvert d’une forêt de chênes. A l’ombre de ces bois séculaires s’élève une petite mosquée blanche, propre, bien entretenue, seul monument qui dans la forêt déserte rappelle le voisinage des hommes. C’est cette petite coupole qui s’appelle Tamgout; elle donne son nom à la montagne, et porte elle-même celui d’un marabout dont elle renferme la dépouille. La forêt est la propriété commune de tous ; ainsi l’a voulu Tamgout lui-même.
Mais le bois de Tamgout est un objet sacré : malheur à celui qui concevrait, en le coupant, la pensée de le brûler ou de le vendre ! Dieu couvrirait ses yeux d’un bandeau ou lui susciterait un lion pour le dévorer.
La dévotion pour ces dieux pénates va, dit-on, quelquefois jusqu’à balancer l’influence des prescriptions fondamentales de l’islamisme. Ainsi, dans les montagnes des Beni-Amran, en arrière du cap Sigli , remarquable par ses roches fantastiques , il existe une gorge qui a la propriété de rendre l’écho. Or, suivant une croyance qui remonte sans doute à bien des siècles, cet écho est un oracle qui manifeste les volontés du ciel. Un jour, aux approches du ramadan, les Kabiles s’avisèrent d’aller consulter la montagne pour savoir s’ils devaient jeûner. « Jeûnerons-nous ou non? » s’écrièrent-ils. — La montagne répondit :
Non. Ils s’en allèrent bien résolus à enfreindre l’un des premiers préceptes du Coran , et il ne fallut rien moins que l’intervention de tous les marabouts du voisinage pour balancer dans leur esprit le crédit de l’oracle.
Tel est l’aspect général, tel est le caractère de la Kabilie , contrée intéressante, hérissée d’aspérités de toutes sortes, contre lesquelles le génie de la guerre est toujours venu échouer, parce qu’il n’était pas donné aux civilisations précédentes de comprendre que ces aspérités pouvaient s’abaisser d’elles-mêmes devant le génie plus intelligent de l’échange et du travail.
Délits. — La petite ville de Dellis, que nous avons laissée de côté, appartient à la
L’UNIVERS
Kabilie, ou du moins elle en faisait partie avant que l’occupation française ne l’en eût détachée. Elle est bâtie au pied d’une haute colline appelée Bou-Mdas,et au fond d’une petite baie d’un aspect triste. Au moment où les Français en prirent possession, en 1843, il y existait déjà un village kabile , que les nouveaux maîtres ont respecté. Il s’est élevé à côté un camp et un village français. Dellis occupe l’emplacement d’une ville romaine , appelée Rusuccurum, dont on retrouve çà et là quelques débris. Les marins kabiles, quand ils parlent de Dellis , manquent rarement de le signaler comme un des atterrages les plus poissonneux des côtes d’Algérie. Il y a trois siècles que Marmol disait : « On prend tant de poisson sur cette côte, que les pêcheurs le rejettent souvent en mer parce qu’il ne se présente personne pour l’acheter. » Ce qu’il y a de remarquable, c’est que le nom de Rusuccurum luimême paraît se former des deux mots phéniciens rus (cap) et caura (poisson).
La population de Dellis est un mélange de toutes les tribus voisines; mais les plus anciennes familles passent pour appartenir à cette classe de proscrits appelés Andalous, que l’Espagne rejeta de son sein à la fin du quinzième siècle.
Le nombre des habitants indigènes s’élève à 1033, dont 1010 musulmans, 4 nègres et 13 israélites. Quant à la population européenne , elle se réduit à 308 personnes, sur lesquelles on compte 215 Français.
Entre le cap Bengut , dont la pointe orientale protège imparfaitement le mouillage de Dellis, et le cap Matifou , qui ferme la baie d’Alger, des terres basses et uniformes déterminent le cordon de la côte, interrompu seulement par une vallée plate et boisée à travers laquelle l’Isser termine son cours. Durant tout ce trajet, l’horizon est borné par les hautes montagnes du Jurjura.
A côté du cap Matifou , un groupe de petits rochers d’un brun presque noir borde la côte : l’un d’eux, grandi par le mirage, ressemble à un bâtiment à la voile. Les marins lui ont donné le nom deSandjak, qui signifie drapeau. C’est en effet une sorte de pavillon de signal qui annonce la prochaine apparition de l’ancienne capitale barbaresque.
ALGER
Lorsque après avoir dépassé les terres déprimées du cap Matifou et les ruines de l’antique Rusgonium, qui les couronnent, on arrive à la hauteur de l’embouchure de THarrach, qui occupe le fond de la baie, il ne reste plus que quatre kilomètres environ à franchir pour atteindre le port d’Alger.
Il est difficile alors, si i’on se trouve pour la première fois en face de cette ville célèbre , de résister à une sorte d’enivrement. Que ce soit pendant le jour ou pendant la nuit , les impressions sont différentes, l’effet est le même.
La nuit c’est la brise de terre chargée du parfum des fleurs, qui vous révèle tout d’abord le voisinage des cultures de luxe. En approchant du rivage, vous distinguez peu à peu dans l’obscurité une forme triangulaire blanchâtre qui se dresse devant le navire ; et quand même la nuit serait assez sombre pour qu’elle échappât à la vue, elle s’annoncerait à l’odorat , car il s’en élève aussi une senteur particulière, commune à toutes les grandes cités de l’Orient, mélange indéfinissable de tous les parfums qu’elles affectionnent.
Pendant le jour la forme triangulaire d’Alger commence à se dessiner dès que Ton a doublé le cap Matifou. A la hauteur de THarrach quelques détails paraissent déjà : à droite, au bord de la mer, la tour du Phare ; à gauche , sur le sommet des hauteurs, le fort l’Empereur.
Au pied de cette forteresse, qui fut le tombeau de la domination turque, les coteaux de Moustapha déploient leur magnifique amphithéâtre de villas et de vergers.
Rien de plus gracieux , rien de plus animé que l’aspect de cette ville blanche à côté de ces vertes campagnes.
Mais combien d’autres causes contribuent à faire naître le sentiment que Ton éprouve en voyant Alger pour la première fois !
Au-dessus de cette ville blanche et de ces vertes campagnes flotte une des plus sombres pages de l’histoire des hommes. Devant le fantôme galvanisé du vieil Alger, comment ne pas songer à tous les gémissements chrétiens que ses murailles ont entendus ? Gomment
oublier tant de malheureux que le bagne a vus périr au fond de ses cachots impies? Comment ne pas se reporter à ces débauches inouïes de la révolte, à ces sept souverains égorgés dans le même jour , dont le dernier devait le lendemain , pour inaugurer son règne, faire attacher aux créneaux cent têtes sanglantes? Devant cette ancienne bastille delà piraterie, c’est à peine si l’on ose se fier à l’hospitalité qu’elle vous offre. Et alors à quelque nation que vous apparteniez , vous adressez involontairement des actions de grâces au peuple qui a ramené sur une terre souillée de tant de crimes des jours d’ordre et de justice.
On sait qu’Alger occupe l’emplacement d’une cité romaine. Les géographes de l’antiquité rapportent qu’elle fut fondée par vingt compagnons d’Hercule, qui l’appelèrent, en souvenir de son origine, Icosium, la ville des Vingt. Mais assurément ces vingt compagnons du dieu de la force firent moins pour la grandeur et la célébrité de leur ville que Barberousse tout seul avec son génie de forban.
Une circonstance qui survint vers la fin du quatrième siècle de notre ère appela un moment sur la ville des VingtVdXtention de l’histoire. Unde ces agitateurs qu’une expérience de dix-huit années nous a appris à connaître était sorti du mont Ferra tus, qui est le Jurjura actuel, et menaçait la domination romaine. Il s’appelait Firmus; c’était l’Abd-el-Kader de son époque. On envoya contre lui le meilleur général de l’empire, père et homonyme de l’empereur Théodose. Après plusieurs engagements, un traité fut conclu , un traité de la Tafna, qui devait être violé quelques mois après; néanmoins les prisonniers, les drapeaux , le butin , furent restitués de part et d’autre ; l’histoire nous apprend que cet échange eut lieu à Icosium. Depuis ce moment la colonie romaine rentra dans l’obscurité où elle avait vécu, où elle devait mourir.
Plus tard , longtemps après que les monuments romains eussent croulé sous l’effort des barbares ou sous l’action de quelque autre puissance inconnue, la place où s’élevait l’ancienne Icosium se couvrit d’habitations berbères , cons¬
truites et occupées par la tribu des Beni-Mezranna. Il existait à cette époque en face de la ville un groupe d’îlots que les compagnons d’Hercule et la puissance romaine elle-même, cette grande fille d’Hercule , avaient dédaigné d’unir au continent; cela fut cause que la ville berbère reçut le nom de Djézalr- Beni-Mezranna, les îles des Beni- Mezranna. Elle devint vassale du royaume de Bougie, rôle modeste, dont elle se contenta pendant près de six cents ans.
Vers la fin du quinzième siècle , un événement mémorable, qui frappait l’islamisme au cœur, servit accidentellement la fortune de Djézaïr. Ce fut l’expulsion des Maures d’Espagne. La petite cité kabile tendit la main à ses coreligionnaires proscrits, qui lui apportèrent en échange de l’hospitalité qu’ils en recevaient, leur nombre , les débris de leur fortune et de leur civilisation, et une profonde haine du nom chrétien. Suivant l’Espagnol Haedo, mille familles maures cherchèrent un refuge à Djézaïr. Elles furent désignées sous le nom d’Andalous. C’est à cette époque que remonte la construction de la grande mosquée , le plus bel édifice religieux que possède aujourd’hui Alger.
Djézaïr dut aussi aux émigrés de l’Andalousie quelques ouvrages de fortification. Craignant avec raison de voir la rancune de l’Espagne les poursuivre jusque dans leur dernier asile, ils durent songer au soin de leur défense.
Deux batteries furent construites, l’une à côté de la mosquée , l’autre à la porte de la Marine , toutes deux dirigées vers la mer. La première a entièrement disparu sous les constructions modernes; de la seconde il n’a survécu aux ravages du temps , et surtout des boulets européens, que quelques vestiges ; mais le nom de Fort des Andalous, que les vieux Algériens leur conservent, témoigne de leur origine.
Ces précautions n’empêchèrent pas Ferdinand le Catholique d’élever, quelques années après , sur l’îlot qui faisait face à la ville, la fameuse tour ronde connue sous le nom de Penon d’Alger.
Cette construction, après avoir éprouvé depuis cette époque bien des vicissitudes et des changements, sert au-
L’UNIVERS
jourd’hui de base à la tour du Phare.
Il était réservé à Baba-Haroudj , que nous appelons Barberousse , d’élever Alger à la hauteur de son génie et de sa fortune. Cette révolution s’accomplit en 1515.
Si après un règne de trois années seulement l’illustre renégat succomba sous le fer espagnol , si sa tête et sa veste d’or furent portées en triomphe à Saint-Jérôme de Cordoue, l’édifice qu’il éleva n’en est que plus digne d’étonnement , nous n’osons dire d’admiration.
Ces trois années lui avaient suffi pour fonder la capitale d’un empire. Du jour où Barberousse eut touché Djézaïr , une révolution magique s’opéra ; la petite ville, qui quelque temps avant n’eût pas résisté aux sandales de Bougie et de Tunis , allait voir échouer devant elle en quelques années François de Véra, Hugues de Moncade et Charles-Quint , le grand souverain du seizième siècle, avec les meilleures troupes de ses trois royaumes.
Il y eut du bonheur sans doute : mais quel est le succès qui peut se passer de la fortune? Il y eut du bonheur, car un auxiliaire terrible , la mer , se souleva elle-même contre les flottes ennemies ; il y eut du bonheur encore dans la rencontre de ces deux frères, dont l’un hérita du génie de l’autre et sut si bien achever et consolider son œuvre.
Khaïr-ed-Din fit ce que Barberousse eût fait s’il avait vécu ; autour de cette ville, qui désormais valait la peine d’être prise , il étendit une ceinture de remparts; au sommet de la colline dont elle occupe les pentes , il éleva une citadelle; en un mot il l’équipa en guerrière : il en fit Alger la bien gardée.
C’est en 1532 que Khaïr-ed-Din fit élever les murailles d’Alger. En 1571 une terreur panique détermina la construction de nouveaux ouvrages. Les Algériens tremblèrent de voir apparaître devant leurs côtes le vainqueur de Lépante. Dans leur trouble ils se décidèrent, pour dégager les abords de la ville, à démolir un faubourg entier. Deux ans après , sans doute sous l’impression de la même terreur , de nouvelles fortifications furent élevées. A cette époque Alger comptait neuf portes ; vingt-trois pièces de canon garnissaient le front de
mer. A la porte de la Marine on en remarquait une qui avait sept bouches; elle était de fabrique et d’invention turques. Cette curieuse machine de guerre a disparu; mais le souvenir s’en est conservé à Alger; les habitants montraient encore il y a quelques années l’embrasure qu’elle occupait dans le fort des Andalous.
Sous le règne de Khaïr-ed-Din la population d’Alger prit un accroissement rapide. Vers la même année 1573 elle contenait 12,200 maisons, ce qui suppose environ 60,000 habitants ; elle possédait en outre 100 mosquées et 34 hôpitaux (1).
Le plus grand ouvrage de Khaïr-ed- Din, celui qui suffirait à la gloire d’un règne , fut la construction de la jetée qui porte son nom. Il commença par s’emparer du Penon ; ce qui le debarrassa des Espagnols. C’est alors seulement qu’il posa la première pierre de ce fameux port d’Alger , dont nous allons retracer l’histoire.
Il existait alors dans la courbe du rivage où est assis Alger une saillie naturelle, encore appréciable aujourd’hui, malgré les ouvrages dont elle est couverte. En avant , et à deux cent trente mètres environ dans la mer, surgissaient les quatre îlots rocheux qui avaient valu à la ville son nom de Djézaïr. C’est à l’abri de ces quatre îlots que les navires venaient jeter l’ancre.
Du milieu du groupe s’avançait vers la saillie du rivage une série de pointes de rochers, barre naturelle qui dessinait l’enceinte du mouillage, mais ne lui donnait aucune protection ni contre les vents , ni même contre la houle du nord. D’autres dangers y menaçaient d’ailleurs les navires ; ainsi il existait au milieu même de la darse plusieurs pointes de roches, sur l’une desquelles est venu se perdre en 1835 le bateau à vapeur l'Éclaireur.
(i) Fondation de la régence cC Alger, par MM. Sander-Rang et Ferdinand Denis.
La population d’Alger paraît avoir déclin dans la suite. A la fin du dix-huitième siècle, Venture de Paradis ne comptait dans toute l’étendue de la ville que 5,ooo maisons, environ 25,000 habitants. C’est le nombre auquel l’Espagnol Haedo évalue les esclaves chrétiens.
Telle était la situation du mouillage d’Alger lorsque le second des Barberousseentreprit de réunir le groupe d’îlots à la terre ferme, en suivant le banc de roches qui régnait de l’un à l’autre.
Une chaussée continue, élevée au-dessus des pointes les plus hautes, fit disparaître les lacunes qui auparavant existaient entre elles. Le port se trouva fermé du côté du nord. On tira les matériaux en partie du penon espagnol , en partie de la ville romaine du cap Matifou. Des milliers de chrétiens perdirent la vie dans ces rudes travaux.
Khaïr-ed-Din compléta son œuvre par la réunion des quatre îlots; il en forma un seul et même massif, dont la plate-forme sert aujourd’hui de base aux établissements de l’artillerie et de la marine.
Une fois exécuté, l’ensemble de ces deux ouvrages offrit l’image d’une ancre colossale jetée à l’avant de la capitale des corsaires, comme pour la retenir fortement au rivage et lui rappeler à jamais son origine et sa destinée.
Khaïr-ed-Din n’avait eu en vue que les injures de la mer ; Hacen, son successeur, songea à des attaques d’un autre genre. 11 fit établir les premières batteries de l’île.
Sous le règne de Salah-er-Réis la création de Khaïr-ed-Din reçut encore des améliorations importantes. Une nouvelle chaussée, beaucoup plus haute que la première, s’éleva sur toute la longueur de la jetée; un enrochement de gros blocs la protégea contre les envahissements de la mer. C’est cette même chaussée qui, aujourd’hui encore, conduit de la porte de la ville aux voûtes de la marine.
A force de travaux et de dépenses , Alger se trouvait enfin pourvu d’un port ; mais cet abri était déjà loin de valoir les sacrifices qu’il avait dû coûter : d’une part il manquait d’étendue et de profondeur, de l’autre il recevait en plein les vents du nord-est et la houle furieuse qu’ils soulèvent.
C’est alors que fut- entrepris , dans l’espoir sans doute de le terminer, ce fameux môle enraciné à la pointe méridionale de l’île , travail gigantesque commencé par les Turcs il y a deux siècles, continué depuis 1830 par les
Français, et qui s’avance lentement dans le vide de la mer sans savoir où il s’arrêtera.
Chaque année un grand nombre de malheureux esclaves chrétiens y mouraient à la peine , et chaque année la tempête emportait une partie des fruits decet impitoyable holocauste. Des sommes immenses furent englouties dans ce môlev qui n’atteignit cependant sous les Turcs qu’une longueur de cent quarante mètres. Rappelons que tous les ans, quand venait l’équinoxe d’automne, la flotte turque s’empressait d’appareiller; elle quittait ce dangereux mouillage et allait prendre sa station d’hiver dans la rade de Bougie. Là du moins elle trouvait une sûreté <jui n’avait pas coûté au trésor de la Regence un seul para.
Aussitôt après la capitulation d’Alger, l’administration française prit des mesures pour la conservation et l’entretien des ouvrages exécutés par les Turcs.
Plus tard elle entreprit de les continuer. Des roches naturelles furent d’abord employées à ce travail ; c’étaient d’immenses matériaux ; le transport, qui le plus souvent devait avoir lieu à travers la ville, offrait beaucoup de difficultés et de dangers; et cependant ils ne suffisaient pas encore pour résister à l’action des vagues. L’idée vint de leur substituer des roches artificielles. D’énormes blocs de béton furent coulés dans des caisses en bois disposées sur le rivage même; en quelques jours ils acquéraient une dureté égale à celle du roc vif. Alors ils étaient enlevés à l’aide de machines puissantes et précipités dans la mer. C’est avec ces pierres de taille cyclopéennes que le môle d’Alger a été continué.
Les ingénieurs français suivirent d’abord, à défaut d’autre, la direction amorcée par les Turcs. Mais elle réduisait le port à des dimensions qui parurent bientôt beaucoup trop modestes.
Dès lors le môle commença à gagner vers le large et annonça des vues plus ambitieuses. Divers projets se présentèrent, et chacun d’eux, après une ou deux années de règne, s’effacait devant une conception plus grandiose. Au milieu de ces débats , le môle marchait et reproduisait dans sa forme le mouvement des idées. A chaque hausse il
L’UNIVERS
s’enhardissait et s’épanouissait vers le large. Ces inflexions successives ont fini par imprimer à la jetée française une courbure bizarre, injustifiable, contraire aux données de l’expérience et aux principes de l’art hydraulique, monument impérissable des hésitations administratives, des scrupules diplomatiques , des tiraillements de toute nature qui ont marqué cette conquête.
Aujourd’hui le môle d’Alger, parvenu à cinq cent cinquante mètres seulement de son point de départ, a déjà coûté près de onze millions.
Comment peindre cependant le mouvement de ce port si incomplet, si incorrect? A tout moment de nouvelles voiles surgissent à l’horizon; des bâtiments de tous les tonnages, de tous les pavillons, de toutes les formes se pressent dans l’étroite enceinte conquise sur la région des tempêtes. Des légions d’ouvriers construisent sans relâche leurs blocs gigantesques, et les lancent à la mer, qui les engloutit; sur les onze millions jetés dans ce grand ouvrage il y en a dix qui dorment sous les flots. Non loin de là, sur les quais, la ruche des Kiskris bourdonne et s’agite. Il faut voir ces Auvergnats de l’Algérie , race active et laborieuse, répartir sur dix ou douze épaules les plus lourds fardeaux, et courir, ainsi chargés, du port à la ville en se dandinant pour amortir les chocs de la marche. Cependant toute la ruche suffit à peine au mouvement des arrivages et des départs.
Au-dessus de la mer, au pied de la ville moresque , il est un large espace qu’on appelle la place du Gouvernement.
C’est là que se forme le remous de ces agitations diverses, carrefour bruyant , ouvert à toutes les croyances, à toutes les passions, espace mitoyen entre l'Orient et l’Occident.
Par une disposition fortuite l’horizon de la place du Gouvernement réunit, échelonnés à différens plans, quelques traits expressifs de cette physionomie double. D’un côté c’est la mer, devenue enfin le domaine de l’Europe; en face c’est la ville mauresque, qui s’élève en gradins , étalant encore ses grands murs percés de lucarnes jalouses et ses terrasses aériennes. A côté de la grande mosquée, le plus beau reste de l'architec¬
ture musulmane, s’élève l’hôtel de la Tour du Pin, le plus remarquable échantillon de l’architecture chrétienne.
Enfin du côté de Bab-Azoun un massif de constructions européennes, occupées par des cafés riants et chantants , laisse voir, entre elles et la mer, la face sévère du Jurjura et ses cimes autochthones.
Cette grande décoration, dont la nature a fourni les principales pièces, résume aux yeux du promeneur l’histoire de cette ville étrange, dont la destinée se trouve désormais irrévocablement liée à la nôtre. Dans le Jurjura, dans ses sommets bleuâtres et ses rides neieuscs, il voit le génie du peuple berère, rebelle à toutes les dominations; dans la grande mosquée, ouvrage des proscrits de Grenade, il retrouve ces temps d’intolérance et de fanatisme qui préparèrent l’avénement de la piraterie.
Enfin au pied des gradins de l’amphithéâtre que domine la Kasba, en avant de la ville mauresque, s’élève au bord de la place une haute et sombre demeure, à petites lucarnes garnies de barreaux de fer : c’est le palais de la Djenina.
Elle a servi de résidence à tous les deys jusqu’en 1817. A cette époque, Ali surnommé le Fou venait de succéder à Omar-Pacha, que la milice avait mis à mort pour avoir été trahi par la fortune dans sa glorieuse défense contre l’escadre de lord Exmouth. Ali fut porté ma Igré lui dans le fauteuil de la Djenina , et revêtu de ce fameux caftan, blouse de coton dont la valeur ne dépassait pas quinze piastres, mais qui avait la propriété de vous faire roi. Dès qu’il sentit sur ses épaules cette robe de Déjanire, le nouveau dey prit des dispositions pour en conjurer les effets. Sans confier son projet à personne, il fit compléter les défenses de la Kasba , et quand il l’eut mise à l’abri d’un coup de main, il s’y transporta de sa personne dans la nuit du 8 septembre 1817, emportant avec lui le trésor de la Régence. Ali ne survécut pas longtemps à ce coup d’F.tat; mais du moins il échappa à l’iatagan de la milice. Il mourut de la peste suivant les uns, de ses excès suivant les autres. Son successeur fut Husséin-Dey; il conserva sa résidence à la Kasba , et n’en sortit que le 5 juillet 1830, au moment
où les premiers officiers français venaient d’v pénétrer.
C’est dans le palais de la Djéniua que se sont accomplies les sanglantes orgies de la domination turque. C’est sur la terrasse de cet édifice que l’étendard de l’oudjak, rouge, jaune et vert, aux croissants d’argent, déroulait ses plis a tous les changements de règne. Ce signal annonçait au peuple d’Alger un meurtre et une révolution.
Le palais de la Djénina couvrait un espace considérable; mais il se trouvait engagé dans un massif de maisons qui empêchaient d’en apprécier 1 étendue. Plusieurs cours et un petit jardin encaissé en occupaient le centre. Au sommet régnait une galerie d’où la vue plongeait sur la basse ville et sur la mer. C’est là que le dey se tenait habituellement. Du haut de cet observatoire il suivait les travaux du port ou interrogeait l’horizon de la mer Les premières constructions ou plutôt les premières démolitions exécutées par les Français atteignirent ce monument historique. Il en restait cependant plusieurs parties demeurées intactes, et particulièrement l’édifice qui porte l’horloge sur la place du Gouvernement, lorsque le 26 juin 1844 un violent incendie éclata dans des baraques en bois construites au pied de l’édifice et ajouta de nouvelles mutilations à celles qu’il avait déjà éprouvées.
Environs d'Alger.
Alger occupe le pied d’un massif de collines dont le Bouzaréa , élevé de quatre cent sept mètres au dessus du niveau delà mer, forme le point culminant. Le massif est circonscrit au nord par la mer, à l’est par l’Harrach, à l’ouest par le Mazafran et au sud par la plaine de la Métidja.
Il y a sept ans , toutes ces collines , jadis très-peuplées , s’étaient changées en une vaste solitude. L’insurrection de 1839 avait fait le vide tout autour d’Alger. Il n’y restait que quatre points habités : c’était l’ancien village arabe de Couba, situé à l’extrémité orientale du massif, la petite ville sainte de Koléa, à l’extrémité opposée, le village de Déli lbrahim et le camp de Douéra,
tous deux d’origine française, placés sur la route d’Alger à Blida.
Depuis cette époque, les chambres ayant accordé des crédits spéciaux pour la colonisation de l’Algérie, c’est dans ce massif que s’est concentré presque exclusivement l’emploi des sommes votées.
Il s’est formé autour d’Alger une large ceinture de villages; des- communications ont été ouvertes pour les relier entre eux et les rattacher à la capitale. Le camp de Douéra , transformé en ville , est devenu chef-lieu de district.
Trente établissements, créés en grande partie des libéralités de l’État , se sont élevés sur la surface du massif; aucun effort, aucune dépense n’ont été épargnés pour hâter le peuplement de cet échiquier artificiel , théâtre de la colonisation subventionnée.
L’administration a conservé le plus souvent aux villages qu’elle fondait les noms arabes des «localités ou des tribus dont ils occupaient l’emplacement. Cependant plusieurs dénominations françaises se sont introduites, et forment quelquefois un singulier contraste avec les formes de la nomenclature locale.
Ainsi Saint-Ferdinand se trouve placé entre Zéralda etBaba-Hacen. Maelina et Crécia semblent tout étonnées de voir entre elles Sainte-Amélie. A côté de Koléa, la ville sainte des musulmans algériens , la petite Mecque de la Métidja et du Sahel, le hasard a placé Notre-Dame de Fouka , et le meme hasard a donné pour voisine au Marabout de Sidi-Féruch la Trappe de Staouéli. Au reste, l’esprit de tolérance qui préside aux conquêtes de notre temps maintient la bonne intelligence entre les souvenirs de la domination musulmane et les inspirations de la colonisation chrétienne.
Les villages administratifs, jetés tous à peu près dans le même moule, voués tous à la même industrie , ont modifié, suivant les circonstances, les conditions uniformes de leur établissement. Quelques-uns représentent surtout la petite propriété; tels sont Draria , Chéraga, Saoula, le hameau de Sidi-Sliman et El-Achour ; ailleurs c’est la grande propriété qui a fait prévaloir son régime : il en est ainsi à Oulad-Fayet et à Baba- Hacen. Les cultivateurs envoyés à Cré-
L’UNIVERS
cia y ont trouvé de la terre à briques et de la pierre à chaux; ils ont laissé dormir leurs charrues , et se sont faits briquetiers et chaufourniers. Les colons de Zéralda ont trouvé le sol couvert de hautes broussailles; ils ont formé un village de bûcherons. Un essai de colonisation militaire tenté à Fouka y a créé une population de soldats libérés. Sur quelques points de la côte des villages de pêcheurs essayent de se former; ce sont Aïn-Benian près du cap Caxines, Sidi-Féruch et Notre- Dame de Fouka. Enfin, jetant aussi un peu de variété sur un fond de créations uniformes, les trappistes de Staouéli ont consacré le premier et l’un des plus célèbres champs de bataille de l’Algérie en y bâtissant de leurs mains pieuses un monastère, une belle ferme et une hôtellerie; ainsi s’est réalisée, mais dans une pensée toute chrétienne, l’image fidèle de la Zaouia musulmane avec les trois institutions qui la caractérisent.
La Métidja. — Boufarik.
Les efforts de l’administration se sont étendus aussi à la Métidja, et ils y ont rencontré souvent comme auxiliaires les spéculations de l’industrie privée.
Au centre de la plaine, avant 1830, il se tenait un grand marché appelé Boufarik. Là chaque lundi se réunissaient tous les producteurs de la région circonvoisine , de la montagne, de la plaine et du Sahel. Après 1830 la réunion hebdomadaire continua d’avoir lieu ; elle devint même plus nombreuse et surtout plus animée que précédemment. Mais elle n’avait eu jusque alors qu’un caractère purement commercial ; elle prit une physionomie politique. Le marché de Boufarik devint un club tumultueux, où quelques marabouts énergumènes convoquaient périodiquement à la guerre sainte les tribus trop crédules et . trop dociles.
Ce point devait être occupé, et il le fut ; mais le camp fit disparaître le marché. Les choses restèrent ainsi pendant toute l’orageuse période que l’Algérie a traversée. Aujourd’hui le marché a reparu ; il se tient sous la protection et
sous la surveillance françaises et le camp, transformé en ville, ne compte pas moins de 1,996 habitants européens.
C’était le chiffre de la population de Boufarik au 1er janvier 1847.
Blida.
Blida est bâtie au fond de la plaine , à trois lieues sud de Boufarik. Elle occupe les dernières pentes des montagnes qui circonscrivent au sud la Métidja. Au moment de la conquête elle commençait à peine à se relever du tremblement de terre quil’avait détruite cinq ans auparavant. Les Français la visitèrent pour la première fois dès 1830. Ils la trouvèrent à demi cachée dans un bois d’orangers et de citronniers, et cette première reconnaissance laissa à tous ceux qui y prirent part une impression délicieuse. Ce ne fut que huit ans après, le 3 mai 1838, que Blida fut définitivement occupée. Depuis cette époque la ville s’est embellie de constructions européennes , elle est devenue presque française; mais la couronne d’orangers s’est bien éclaircie : il a fallu en sacrifier une partie aux exigences de la guerre, et cet arbre aristocratique, réservé en France à l’ornement des habitations princières, s’est vu réduit à la condition de bois de chauffage.
Blida, placée sur la grande communication qui relie Alger aux établissements intérieurs de la province, doit en grande partie à l’avantage de cette position la prospérité dont elle jouit. Au 1er janvier 1847 elle comptait 3,985 Européens et 3,502 indigènes, en tout 7,487 habitants. Elle est le chef-lieu d’un district où l’industrie privée a fondé quelques établissements importants, et particulièrement le village de mineurs créé près du beau gisement de cuivre de Mouzaïa, non loin du col célèbre si souvent et si âprement disputé dans le cours de la guerre. L’administration a fondé aussi dans le voisinage de Blida quelques villages, tels que Beni-Méred , Montpensier, Dalmatie, Joinville, Souma et la Chifa. Us occupent, comme leur cheflieu, le fond de la Métidja.
Les centres de population créés par ordonnance royale ont absorbé , nous le répétons, la plus forte part des crédits colonisateurs. Chaque famille installée
par l’État représente , sans tenir compte de la valeur des terres, une dépense de 2,562 fr. 65 centimes.
L’avenir reprochera sans doute à ces fondations officielles une prédilection trop exclusive pour un seul point de l’Algérie , pour un point surtout dont îe caractère éminent consiste dans l’absence de toutes les conditions naturelles qui marquent l’emplacement des capitales.
Jeté sur un versant rapide, qui contrarie son développement, qui gêne la circulation intérieure et la défense, Alger se voit encore limité dans son action extérieure et dans ses communications avec le reste de l’Algérie par le haut rideau de montagnes tendu tout autour de la Métidja. Au sud c’est le Mouzaïa, tant de fois ensanglanté ; à l’est le Jurjura, sanctuaire de l’insoumission; à l’ouest les montagnes des Beni-Mnacer, dont la résistance longue et fanatique a fait naître un moment l’idée d’une déportation en masse.
Dans la baie la nature n’avait rien disposé pour la création d’un port militaire. Après trois siècles de travaux intelligents et d’énormes sacrifices, des bâtiments venaient encore se briser sur les écueils de son mouillage.
Alger devait être assurément la reine de la Métidja et du Sahel ; mais la nature avait marqué la limite de son empire au pied des montagnes dont Médéa occupe le plateau.
Cependant trois cents années d’efforts consacrées par le gouvernement turc à pallier des vices organiques, dix-huit années de sacrifices plus grands encore faits par la France au maintien d’une grandeur artificielle , ont fini par concentrer dans les murs d’Alger une population vraiment imposante. Au noyau indigène formé par le gouvernement des pirates s’est venu joindre un peuple de fonctionnaires, de débitants, de spéculateurs de toutes sortes, cortège inévitable des gros budgets.
Voici par nation comment se composait au 1er janvier 1847 la population d’Alger, en y comprenant les faubourgs :