‹ AlgérieChapitre 23 sur 140 · POPULATION INDIGÈNE · texte numérisé non relu

POPULATION INDIGÈNE

Population fixe.

Musulmans . 17,858 1

Israélites . 5,758) j 34,876

Population flottante . 9,880 j

Total . 103,610

Ce chiffre de population assigne à Aler la cinquième place parmi les villes e France, et il est assez remarquable que quatre d’entre elles se suivent sur la carte dans l’ordre de leur prépondérance numérique, et se trouvent réunies sur la même route, qui est celle de Paris à Alger.

Ces cinq villes sont :

Paris . 945,721 habitants.

Lyon. . 159,783 —

Marseille. . . . 133,216 —

Bordeaux. . . . 120,203 —

Alger . 103,610 —

Ces cinq villes sont les seules dont la population dépasse cent mille âmes.

Sidi-Féruch.

A l’ouest de la pointe Pescade et du cap Caxines, contreforts qui descendent du Bouzaréa et plongent dans la mer, s’ouvre une petite baie terminée par une plage continue, à l’extrémité de laquelle s’élève une presqu’île étroite. Le fond de cette anse, qui demeurera longtemps célèbre, est bordé de dunes où croissent quelques arbustes. Un marabout et une petite mosquée surmontée d’une tour carrée occupent le sommet de la presqu’île et se voient de très-loin, parce qu’ils se détachent en blanc sur les terres de l’intérieur. Cette presqu’île est celle de Sidi-Féruch.

C’est là que vint débarquer l’armée française, le 14 juin 1830. Disposée aus-

L’UNIVERS

sitôt en camp retranché, cette petite langue de terre, habituellement morne et silencieuse, s’anima tout à coup et présenta pendant un mois l’aspect d’une ville d’Europe. Aujourd’hui la plage solitaire, où s’élève un petit village de pêcheurs , conserve à peine quelques traces de ce mémorable événement; mais l’histoire l’a marquée d’un sceau ineffaçable, et le voyageur ne passera jamais' sans la saluer devant cette petite baie qui fut le théâtre d’un des épisodes les plus glorieux de l’histoire moderne.

Le Tombeau de la Chrétienne.

Par un contraste assez singulier, un peu à l’ouest de ce monument d’une gloire récente, la côte en présente un autre dont l’origine va se perdre dans la nuit des temps. Il est situé à peu près à la moitié de la distance qui sépare Alger de Cherchel.La côte, jusque-làd’une hauteur uniforme, se relève un peu et dessine un petit mamelon à pentes douces, dont le sommet est occupé par une construction en forme de pyramide. Ce monument est un des plus anciens et des plus curieux de l’Algérie. Les géographes de l’antiquité le désignent tous , sans qu’il soit possible de s’y méprendre, comme la sépulture commune des rois de la Mauritanie. C’est donc le Saint-Denis de cestempsantiques. Les indigènes, grands chercheurs de trésors, et très-crédules dans leurs recherches, prétendent que cette pyramide tumulaire, dont ils ignorent la destination, renferme des richesses immenses. Mais les tentatives qu’ils ont faites pour les découvrir, et dont on retrouve la trace, ont toujours été vaines. Ils ont donné à cet édifice le nom de Kbeur-Roumia, qui signifie le Tombeau delà Chrétienne. Les savants de l’Europe se demandaient l’origine decette dénomination, et formaient bien des conjectures sans fondement, lorsque M. le docteur Judas, auteur de belles recherches sur les langues primitives de l’Afrique, reconnut dans le mot Roumia la corruption arabe du mot roum, qui dans la langue punique signifie royale. Il a ainsi restitué au nom de Kbeur-Roumia le sens de Sépulture royale, qu’il devait avoir au temps des Syphax et des Juba. Ce monument mérite donc tout l’intérêt

des archéologues et même des touristes, puisqu’il est du petit nombre de ceux dont la construction a dû précéder de longtemps l’invasion romaine, et date peut-être de trois mille ans.

Cherchel.

Après le cap Caxines , formé par les contre-forts du massif d’Alger , la première saillie considérable qui s’avance dans la côte est celle du cap Ras-Ammouch , formé par les contre-forts du mont Chénoua. Dès que l’on a dépassé la cime triste et brumeuse de ce cap, on découvre les minarets blancs de Cherchel.

Ses maisons, couvertes en tuiles, se détachent bientôt au milieu des bouquets d’arbres qui les entourent, etse déploient en amphithéâtre sur un large plateau, que les montagnes situées en arrière semblent isoler du reste du continent.

Cherchel est bâti sur les ruines d’une ville qui portait le nom du grand César, Julia Cæsarea ; c’était la capitale de la Mauritanie Césarienne et l’une des cités les plus importantes de l’Afrique romaine. Les anciens avaient fait pour elle ce que les Turcs firent plus tard pour Alger. Ils y avaient créé un port : les restes des constructions hydrauliquesque l’onytrouveen retracent toutes les dispositions. Un gros îlot situé au nord, et que nous appelons aujourd’hui l’îlot Joinville, avait été réuni à la terre ferme par une double jetée, qui comprenait un bassin intérieur formant un arrière-port ; la superficie de ce bassin était de huit mille mètres carrés. Une autre jetée, partant de la pointe dite des Marabouts, créait un second bassin de cinq à six hectares de surface : celui-ci servait d’avant-port ; c’était une sorte de petite rade.

Il y a deux mille ans le pourtour de l’arrière-port était bordé de quais et de magasins supportés sur des colonnes dont les bases se retrouvent encore.

L’administration française se contenta de restaurer rétablissement romain; elle commença par faire déblayer l’arrière-port. Cette opération amena une découverte intéressante. On trouva enfouis dans la vase des blocs de maçonnerie , des fûts de colonnes et une partie des matériaux qui garnissaient les quais de l’ancienne ville. On retira enfin

de dessous ces débris un bateau romain , remarquable en ce que toute la membrure était chevillée en bois, sans qu’il y entrât un seul clou. Comment expliquer la présence des colonnes et des blocs de maçonnerie dans la vase du port autrement que par une violente secousse de tremblement de terre ? Des ingénieurs ont même remarqué certains indices qui sembleraient annoncer un déplacement du niveau de la mer ou au moins un dérangement dans l’assiette des terres du rivage. Cet effet se serait produit à la suite de la catastrophe qui a bouleversé Cherchel et précipitédans la merune partie de ses monuments.

Les fouilles exécutées sur remplacement de l’ancienne ville depuis l’établissement des Français y ont fait découvrir de magnifiques colonnes de granit, dignes des grandes capitales, des statues et des débris de sculpture, que les ingénieurs militaires ont conservés et fait réunir avec un soin intelligent. En dehors de l’enceinte actuelle on a retrouvé les restes d’un amphithéâtre dans lequel l’administration militaire parque ses troupeaux.

Outre les monuments dont nous venons de signaler les ruines, il existait autrefois une muraille d’environ deux mille mètres de développement tracée sur les crêtes qui dominent la ville; si, comme quelques personnes l’ont pensé, elle avait pour objet de couvrir Césarée contre les incursions des tribus voisines, l’existence de cet obstacle continu ne donnerait pas une haute idée de la sécurité dont jouissait la capitale de la Mauritanie Césarienne : mais la muraille de Cherchel est sans doute au nombre des créations anciennes dont le temps a emporté le secret.

Les ruines du port de Cherchel témoignent des progrès immenses que la civilisation moderne a introduits dans l’art de la navigation. Ce port, qui au temps des Césars était le premier de l’ Algérie, et qui devait être, à en juger par la grandeur des travaux, l’un des plus importants delà Méditerranée, n’est plus aujourd’hui pour nous qu’une crique de cabotage, inaccessible même aux plus petits bateaux à vapeur.

La population de Cherchel se composait au 1er janvier 1847 de. 967 Eu¬

ropéens, dont 650 Français, et de 1045 indigènes, dont 1019 musulmans, 23 nègres et 3 israélites.

Tênès.

Depuis Cherchel jusqu’au cap Ténès, la côte présente un rideau presque continu de montagnes , espèce de muraille sans abri qui sépare la mer du cours du Chélif. Elle se termine à une grosse masse de roches escarpées, dont l’ensemble constitue le cap Ténès, et derrière laquelle sont deux villes de ce nom, l’une indigène, l’autre française. La ville indigène, qui est l’aînée, est appelée par les Français le vieux Ténès. Èlle se reconnaît de loin à son minaret pointu blanchi à la chaux , dans l’anfractuosité d’une vallée dont la ville occupe le bord. Elle est éloignée de l’embouchure du ruisseau d’environ quinze cents mètres.

Le vieux Ténès est habité par des indigènes, que l’établissement français n’a pas déplacés.

La ville nouvelle s’est formée au bord de la mer, sur un petit plateau isolé de toutes parts, à l’embouchure de l’Ouad- Allala, qui passe au vieux Ténès et vient se rendre à la mer à travers de jolis jardins. Ténès, le Ténès français, occupe l’emplacement d’une cité romaine, appelée Cartennæ. Les ruines de cette ville étaient presque complètement enfouies au moment où les Français s’y sont établis; mais les premières fouilles les ont exhumées. Les habitants ont ainsi trouvé dans le sol même, pour leurs constructions, des matériaux taillés depuis deux mille ans.

Sur la pente occidentale du plateau que couronne la ville il existe une multitude d’excavations régulières pratiquées dans le roc vif. La forme et les dimensions ne laissent pas de doutes sur leur destination primitive; on y a d’ailleurs trouvé de nombreux ossements : c’est là qu’était la nécropole de Cartennæ. Le nombre immense de ces cercueils de pierre permet de juger de l’importance de l’ancienne ville et du long espace de temps pendant lequel ce lieu a servi augnême usage.

La ville actuelle de Ténès est éloignée de douze cents mètres environ à l’ouest du seul point de la côte qui comporte la création d’un port. L’emplacement

L'UNIVERS

en est dessiné par un massif d’îlots éloignés de la plage d’environ six cents mètres, mais reliés à la terre-ferme par une série de bas-fonds rocheux. Cette disposition naturelle détermine une petite crique circulaire , analogue mais préférable à celle que dut présenter Alger avant les immenses travaux que les Turcs et les Français y ont exécutés.

Il existait autrefois tout près de Cartennæ une autre ville, que le géographe Ptolémée appelle Carcôma, et Bochart fait remarquer que carcôma dans la langue phénicienne signifie cuivre.

li en conclut quedans le voisinage de cette ville doivent se trouver des mines de cuivre. Cette induction du savant archéologue s’est vérifiée il y a seulement quelques années. On a découvert dans les environs de Ténès des mines fort riches de cuivre pyriteux qui portent des traces d’exploitation ancienne. Il y existe aussi plusieurs gisements de fer carbonaté manganésifère. Ténès possède donc dans son sol des éléments de prospérité qui lui promettent un accroissement rapide. Déjà au 1er janvier 1847 le chiffre de sa population s’élevait à 2,555 Européens, dont 1239 Français, auxquels il faut ajouter 66 indigènes.

De Ténès à Mostaganem.

Au delà de Ténès se déroule une côte monotone, alternativement hérissée de falaises ou bordée de plages. De hautes terres régnent au-dessus du rivage, entre la mer et le cours du Chélif. Elles forment le massif du Dahra, devenu célèbre par la fréquence et la violence de ses insurrections, et surtout par le drame sauvage qui s’accomplit au fond de ses grottes en 1845, et dont toute la presse de l’Europe a retenti.

Toute cette côte offre un aspect triste comme les souvenirs qu’elle rappelle.

Elle se prolonge avec l’alternative monotone de plages , de dunes et de falaises, jusqu’au cap Ivi, derrière lequel viennent se terminer les montagnes du Dahra et le cours du Chélif.

C’est à un mille environ de la dernière saillie du cap que vient déboucher à la mer cette rivière, la plus considérable de l’Algérie, autant par l’étendue de son cours que par le volume de ses eaux. Elle diffère de la plupart des autres cours

d’eau en ce que son embouchure n’est point obstruée par les sables; on la voit en toute saison couler librement à la mer, dans une large vallée que dominent à droite et à gauche de hautes montagnes.

Le cap Ivi marque la limite orientale du. golfe d’Arzeu, qui se termine dans l’ouest au cap Carbon. Au fond de la baie unè grève blanche, large et profonde donne issue à l’embouchure de la Makta, de douloureuse mémoire. Le fond du golfe dans le voisinage de l’embouchure est formé de terres basses, d’un aspect triste, commun d’ailleurs à toute la côte occidentale de l’Algérie.

Deux villes occupent les faces du golfe : Mostaganem dans l’est, et Arzeu dans l’ouest.

Mostaganem.

Mostaganem est située à un demimille de la mer et à six milles au sud du Chélif, sur le bord d’un ravin, aufond duquel coule le ruisseau d’Aïn-Sofra, qui ne tarit pas. On la reconnaît de loin en mer à la blancheur de ses murailles et à deux marabouts, construits sur une éminence un peu à gauche de la ville. Sur le bord de la mer il n’existe que la direction du port, deux ou trois magasins et un débarcadère établi à l’embouchure de l’Aïn-Sofra.

La ville est assise sur une roche de calcaire sablonneux de formation secondaire, à quatre-vingt-cinq mètres audessus du niveau de la mer. Quelques personnes, frappées de l’aspect découpé de cette côte et des traces de bouleversement qu’elle présente , ont fait remonter la formation du rivage de Mostaganem à cette période d’effroyables tremblements de terre qui désolèrent l’Afrique septentrionale vers le milieu du troisième siècle de notre ère. Elles rapportent à la même série de catastrophes l’origine des lacs salés d’Arzeu et d’Oran, et croient y voir le produit de ces jaillissements d’eau salée qui, au dire des historiens, accompagnaient alors les convulsions du globe/

Quoi qu’il en soit de cette formidable hypothèse ( car ce n’est qu’une hypothèse bien hasardée, à notre sens), Mostaganem occupe aujourd’hui une des positions les plus riantes , un des ter-

ritoires les plus fertiles de l’Algérie.

Suivant les chroniques musulmanes , c’est vers le douzième siècle que des architectes berbères en jetèrent les fondements. Plus tard elle s’accrut d’un grand nombre de familles maures chassées d’Espagne, qui l’enrichirent de leur industrie. De grands établissements agricoles s’élevèrent alors ; la culture du coton y prit surtout un développement considérable.

On peut juger de l’élégance de la ville trois siècles après sa fondation par un détail que les chroniques espagnoles nous ont conservé. En 1558 le comte d’Alcaudète, conformément aux ordres du conseil de guerre de Madrid, partit d’Oran , marcha sur Mostaganem, et s’en rendit maître. La porte de la ville possédait alors un beau portail de marbre, qui lui donnait une apparence monumentale. Le général espagnol le fît abattre, et en fabriqua des boulets pour les pierriers qu’il avait amenés. Mais le triomphe des Espagnols ne fut pas de longue durée : peu de temps après ils perdirent contre les troupes du dey une bataille dans laquelle le comte d’Alcaudète lui-même perdit la vie.

C’est de cette époque , fatale d’ailleurs à toute l’Algérie, que paraît dater la décadence de Mostaganem. Depuis lors les incursions des Arabes et les exactions des gouverneurs turcs amenèrent l’appauvrissement rapide de sa population.

La conquête française fut elle-même le signal de nouveaux désastres. Les tribus d’alentour pillèrent les récoltes , détruisirent les maisons de plaisance, saccagèrent les riches plantations de vignes , de figuiers et d’oliviers , créées en des temps de sécurité et de prospérité.

Cependant en juillet 1833 , époque où ces désordres nécessitèrent l’occupation de Mostaganem par une garnison française , il restait assez de vestiges de la ville et de sa ceinture de maisons de campagne et de jardins pour y reconnaître une des situations les plus délicieuses de l’ancienne Régence.

A sept kilomètres à l’ouest de Mostaganem il existe une autre ville déchue, c’est Mazagran. La plaine qui les sépare était autrefois couverte d’habitations de plaisance et de riches cultures.

Jusqu’en ces derniers temps Mostaganem avait conservé des habitudes industrieuses ; elle fabriquait des tapis , des couvertures, des haïks ou longs voiles de laine, de la bijouterie, et divers objets à l’usage des Arabes. Située au débouché de la longue et riche vallée du Chélif , elle en reçoit naturellement les produits ; malheureusement ils arrivent sur une côte ouverte à toutes les tempêtes , ce qui forme un grand obstacle à leur écoulement.

La population de Mostaganem a été autrefois considérable. En 1830, à en juger par l’étendue de la ville, elle pouvait encore s’élever à 15,000 âmes. Au 1er janvier 1847 elle se composait de 3,614 Européens, dont 1 ,71 7 Français et 1,366 Espagnols, et de 3,035 indigènes, dont 2,662 musulmans, 87 nègres et 586 israélites. Il faut y ajouter une population indigène flottante de 470 personnes ; ce qui éléve la population totale à 7,119 âmes.

Arzeu.

Chaque ville de l’Algérie a un mérite et un défaut dominants; il en est de même , dira-t-on , de toutes les villes du monde. Cela est vrai ; mais les villes du monde qui nous intéressent sont faites; celles-ci, qui nous intéressent si onéreusement , sont à faire. Dans un pays en voie de création il faut avoir sans cesse présentes à la pensée ces qualités et ces imperfections dominantes, afin de placer chaque ville naissante dans la voie de prospérité que la nature lui trace.

Le mérite dominant d’Arzeu est dans la sûreté de son mouillage : à tous les bâtiments au-dessous de la force des frégates il offre un excellent abri , parce qu’ils peuvent se placer derrière une pointe de roches qui les protège contre le vent et la mer du large ; mais les grands navires n’y trouvent point assez de fond, et doivent mouiller en dehors de cet abri, dans une position qui n’est pas sûre. A Arzeu ce sont les eaux qui manquent : les habitants en sont réduits à l’eau de puits ; encore estelle un peu saumâtre. Neanmoins la position est saine; le choléra ne s’y est pas arrêté. Vers le sud de la ville, à six mille mètres, sur la crête d’un plateau, existent

L’UNIVERS

des assises en pierres de taille , restes d’une longue muraille qui faisait face à la mer, d’autres fragments de murs, des citernes, des tronçons de colonnes épars et quelques inscriptions : ce sont les restes de la ville romaine d’Arsenaria.

Ai’époqueoù les Français parurent en ce lieu il s’y trouvait une petite tribu habile venue des côtes du Maroc, d’où elle avait fui pour échapper aux vexations et aux avanies si communes dans toutes ces contrées. Elle s’étaitconstruit des gourbis entourés de nopals, et avait formé un petit hameau appelé Bétioua, nommé aujourd’hui le Fieil-Arzeu , pour le distinguer d’Arzeu-le-Port. A l’approche des Françaisles exilés seretirèrentde nouveau, et portèrent ailleurs leurs foyers errants.

A une lieue au sud-ouest d’Arzeu règne un grand lac salé, dont les eaux s’évaporent naturellement chaque année au retour des chaleurs. Le sel s’extrait alors à coups de pioche. Ce produit formait autrefois avec les grains, la sparterie et le kermès, les principales ressources du pays. L’exploitation de ces salines a été concédée depuis quelques années à une compagnie française.

Arzeu est appelé à devenir l’un des premiers ports de commerce de l’Algérie, quoique sa population ne se compose encore que de 300 Européens et 50 indigènes.

Or an.

Un massif de montagnes, que les marins désignent sous le nom decap Ferrât, sépare la baie d’Arzeu de la baie d’Oran. C’est un amas de roches escarpées , d’éboulements naturels , de falaises déchiquetées, dont les nuances blafardes répandent une teinte générale de tristesse sur tout ce qui avoisine la mer. Mais le massif du cap Ferrât ne pénètre pas fort avant dans l’intérieur : car la route par terre d’Arzeu à Oran se fait en plaine.

Arzeu, avons-nous dit, a un bon mouillage et manque d’eau; Oran a la qualité et le défaut opposés : elle est située dans la partie la plus reculée de la baie qui porte son nom , sur les deux rives d’un ruisseau qui lui donne en tout temps une eau limpide et abondante. Mais les navires ne peuvent mouiller devant la ville que pendant l’été; après l’équinoxe

d’automne ils doivent se retirer, soit a Mers-el-Kébir, soit à Arzeu. Même pendant la belle saison le débarcadère cesse d’être praticable dès que la brise de nord-est commence à fraîchir.

Il est difficile de savoir ce que fut Oran sous la domination romaine ; car tous les édifices antérieurs à la conquête espagnole ont disparu sous les constructions gigantesques dont elle a couvert le sol.

La prise d’Oran par les troupes espagnoles suivit de quatre ans celle de Mers-el-Kébir ; elle fut provoquée par le double ressentiment d’une injure et d’un échec. Cela eut lieu en 1507, tandis que la garnison espagnole occupait Mers-el- Kébir. Les Maures firent une descente sur les côtes de la péninsule, surprirent une petite ville et en massacrèrent tous les habitants. Le gouverneur de Mers-el Kébir, Fernand de Cordoue, résolut aussitôt de venger cette insulte mais il y mit peut-être trop d’empressement. Il sortit le 15 juillet, à la tête d’unecolonnede trois mille hommes. Les Arabes ne paraissant pas, il crut qu’ils voulaient éviter le combat, et continua à s’avancer. Bientôt il fut enveloppé de toutes parts et son corps d’armée taillé en pièces.

La nouvelle de ce désastre répandit la consternation dans toute l’Espagne; mais personne n'en ressentit plus de douleur quelecardinalXiménès. Il pressa avec instance le roi Ferdinand de consentir à l’expédition d’Oran. Il sollicita même l’honneur de diriger en personne les opérations, oubliant, dans un entraînement que l’histoire doit admirer , sa condition de prêtre, sa dignité de ministre et son grand âge. Il offrit, comme il avait déjà fait pour Mers-el-Kébir , de payer de ses propres deniers les frais de la guerre. Aussitôt d’envieuses menées, d’injustes sarcasmes vinrent se mettre en travers de cette résolution généreuse et en retarder les effets. Il ne fallut pas moins de deux ans à l’illustre vieillard pour déjouer toutes ces intrigues. Enfin la flotte réunie à Carthagène mit à la voile le 16 mai 1509. Elle se composait de quatre-vingts vaisseaux, dix galères à trois rangs de rames et un grand nombre de petits bâtiments; elle portait quinze mille hommes. Ximénès s’était

réservé la haute direction de l’entreprise; le comte Pierre de Navarre devait commander les troupes.

Le lendemain du départ, jour de l’Ascension, à la nuit tombante , l’escadre mouillaitdans la rade de Mers-el-Kébir.

Aussitôt l’alarme se répandit dans toutes les tribus. En quelques heures des feux télégraphiques allumés sur la cime des montagnes, portaient jusqu’au Sahara la terrible nouvelle. Ximénès débarqua le'soir même. Il convoqua les chefs de l’armée, et tint conseil. Il fut décidé qu’une partie des troupes irait attaquer Oran par terre, tandis que la flotte menacerait la ville de l’autre côté. Le débarquement commença avant le jour.

Vers six heures l’infanterie était réunie sous les murs de Mers-el-Kébir.

Ximénès parut alors devant les troupes entouré d’une multitude de religieux en armes , précédés de la croix. Il voulait marcher à la tête de l’armée et la conduire au combat; il n’y renonça u’à regret, vaincu par les supplications es soldats et des chefs. Il se retira dans l’église de Saint- Michel à Mers-el-Kébir, et là , à genoux, les yeux baignés de larmes , il adressa au ciel de ferventes prières pour le succès des armes chrétiennes.

Cependant un rassemblement nombreux de Maures et d’Arabes se formait sur les pentes de la montagne. Pierre de Navarre hésitait à les attaquer : il vint soumettre ses scrupules au cardinal, qui, après s’être recueilli quelques instants, s’écria comme éclairé d’une inspiration soudaine : « Ne balancez pas , combattez ; j’ai l’assurance que vous remporterez aujourd’hui une grande victoire. »

Le comte de Navarre fit aussitôt sonner les clairons; les soldats s’élancèrent en criant Saint-Jacques, et gravirent au pas de course les flancs abruptes de la montagne. Un combat furieux s’engage.

Les Arabes font pleuvoir sur leurs ennemis une grêle de flèches et roulent des quartiers de rocher.

Enfin les chrétiens parviennent à s’emparer d’une source d’où l’on apercevait la ville; Navarre y fait amener quatre coulevrines, qui répandent dans les masses arabes la mort et la consternation. Profitant du premier instant de

stupeur, il s’élance sur l’ennemi, le poursuit, le culbute, et reste maître du champ de bataille.

En ce moment un boulet parti de la flotte venait de mettre hors de service la meilleure pièce des assiégés. Ce fut comme le coup décisif. Les marins sautent à terre, et font leur jonction avec les troupes. Les Arabes de la campagne prennent l’épouvante, etse sauvent dans ie plus grand désordre. Les Maures rentrent tumultueusement dans la ville et ferment les portes.

Les Espagnols se jettent sur leurs traces, et arrivent au pied des murailles; ils y appuient leurs longues piques à défaut d’échelles, et s’élancent à l’escalade. Déjà six étendards flottent sur la citadelle. Bientôt la ville entière appartenait aux chrétiens.

Ce fut Sosa, commandant des gardes du cardinal , qui le premier atteignit le sommet du mur; il courut à la citadelle , et en brandissant l’étendard de Cisneros, il cria de toute sa force : Saint- Jacques et Ximénès! Toute l’armée répéta ce cri de victoire.

La ville fut livrée au pillage et la population impitoyablement massacrée.

On perte à quatre mille le nombre des Maures qui périrent dans cette fatale journée. Huit mille furent faits prisonniers. Les Espagnols ramassèrent un butin immense. Un officier eut pour sa part dix mille ducats (1).

« A cette époque, » dit M. de Rotalier d’après Alvare Gomez, « Oran comptait près de quinze cents boutiques et six mille maisons. On trouva sur les murailles plus de soixante gros canons et dans les arsenaux une grande quantité de catapultes , de balistes et d’instruments propres à lancer des traits. »

Le cardinal passa la nuit en prières, et se rendit le lendemain à Oran. Il fit son entrée dans la ville précédé de la croix épiscopale, au milieu des acclamations et des pieux cantiques de la multitude. Lui-même répétait à haute voix le verset de David qui renvoie au ciel toutes les gloires humaines.

Il monta d’abord à la Kasba , dont le gouverneur avait déclaré ne vouloir

(i) Histoire d’Jlger, par Ch. de Rotalier, tome Ier.

L’UNIVERS

remettre les clefs qu’entre ses mains ; il les reçut , et le premier usage qu’il en fit fut d’ouvrir les portes des cachots à trois cents esclaves chrétiens.

Le lendemain il visita l’enceinte de la ville ; tour à tour général en chef et prince de l’Église , il donne des ordres pour la réparation des remparts ; il consacre deux mosquées, l’une à la Vierge, l’autre à saint Jacques ; il arrête la fondation d’un hôpital, et le place sous la protectiondesaintBernard,lepatrondes pauvres. Il crée une mission pour la conversion des infidèles, dont il venait de massacrer quatre mille. Il institue deux couvents, foyers de haine contre la religion des vaincus. Enfin, dans la crainte que les juifs traqués en Espagne ne vinssent se réfugier à Oran , il y établit un inquisiteur.

Tout cela se passait au milieu des ruines, du sang et des cadavres. Quelle distance de nos moeurs actuelles à ce mélange intime des intérêts du monde et des préoccupations du cloître! Ce n’est pas que ce mélange intime des pompes du culte aux grandes scènes de la guerre ne présente toujours un spectacle imposant; mais par malheur l’appel aux haines religieuses dominait au fond de tous les actes , au fond de tous les cœurs, et il marquait d’un sceau néfaste la domination naissante de l’Espagne.

Ximénès se disposait à poursuivre ses conquêtes, lorsque de nouvelles intrigues le rappelèrent en Espagne; il quitta Oran le 23 mai, sept jours après son départ de Carthagène.

L’expédition malheureuse de Charles- Quint contre Alger, qui eut lieu vers la fin de 1541 , trente-six ans après la prise de Mers-el-Kébir , trente-deux ans après celle d’Oran , porta un coup décisif à la domination espagnole sur la côte d’Afrique. L’Espagne perdit successivement dans le cours du seizième siècle les diverses positions qu’elle y occupait, à l’exception d’Oran , qu’elle conserva jusqu’en 1708. Alors les embarras d’une collision européenne, la guerre de la succession, déterminèrent la cour de Madrid à faire le sacrifice de cette dernière place.

Mais en 1732 les embarras avaient cessé; les Espagnols reparurent. Le 26

juin, le comte de Montemar vint débarquer dans la petite baie du cap Falcon, avec une armée de vingt-huit mille hommes. Dix à douze mille Maures tentèrent de s’opposer au débarquement; ils furent culbutés, et quatre jours après, le 30 juin, l’étendard de Castille avait reparu sur les remparts d’Oran. La ville était déserte; les habitants avaient pris la fuite dans toutes les directions ; le bey Moustafa-bou-Chelaram s’était retiré à Mostaganem.

Cette nouvelle occupation, fort onéreuse pour l’Espagne, durait depuis cinquante-huit ans, lorsque, dans la nuit du 8 au 9 octobre 1790, un effroyable tremblement de terre vint secouer la ville et y occasionner d’affreux ravages. Aussitôt la population et les troupes abandonnèrent leurs demeures renversées et chancelantes, et allèrent s’établir au dehors sous des tentes et des baraques.

A la nouvelle de cette catastrophe , le bey Mohammed, qui gouvernait la province pour les Turcs, partit de Mascara et vint mettre le siège devant Oran; mais deux années de suite le retour de l’hiver l’obligea de se retirer sans avoir rien fait; enfin au mois de mars 1792 les Espagnols, découragés, se décidèrent à abandonner la ville. Ils voulaient faire sauter les fortifications ; mais Mohammed négocia, et il fut convenu qu’on évacuerait la place sans rien détruire. Les Espagnols eurent la faculté d’emporter les canons de bronze et les approvisionnements. Les troupes et les habitants furent transportés à Carthagène, le corps indigène à Ceuta.

Ainsi finit l’occupation espagnole, laissant après elle d’immenses travaux sans utilité et sans résultat.

Des Maures venus de tous les points delà province, de Mascara, de Mazouna, de Tlemcen, de Mostaganem et de Mazagran repeuplèrent la ville déserte. On leur distribua les maisons chrétiennes : elles étaient presque toutes en bois; il les reconstruisirent en pierres; mais la ville basse ne se releva point de ses ruines, et les Français la trouvèrent encore couchée dans la poussière, perdue dans les ronces (1).

(i ) Histoire d'Alger, par Ch. de Rotalier.

Le premier sentiment qu’éveilla dans l’esprit du dey la nouvelle de la reddition d’Oran ne fut pas la joie , comme il serait naturel de le penser, mais la méfiance. Il craignit que la possession d’une place aussi forte n’encourageât le bey à braver son autorité, et contrairement à un article formel de la capitulation, il envoya à Oran un commissaire (onkil) chargé de démanteler la ville.

Celui-ci fit sauter trois forts , la tête de ravin, Saint-Philippe et Santa-Cruz. De ceux qu’il laissa debout Lamouni et Saint- Grégoire sont les plus anciens : le premier remonte à 1563 , le second à 1589. Les autres datent du milieu du dixhuitième siècle, époque où furent exécutés les grands travaux de fortification d’Oran (1).

Après le départ des Espagnols, les beys adoptèrent Oran pour leur résidence ; ils se succédèrent, perdant le pouvoir comme ils l’avaient acquis, par des intrigues et des crimes , jusqu’au 10 décembre 1830 , où la France , cédant aux sollicitations instantes du dernier de ces satrapes, se décida à prendre possession de la ville.

Elle y retrouva des traces matérielles profondes du séjour des Espagnols, principalement dans l’enceinte qu’ils s’étaient réservée sur la berge gauche du ravin , au pied du pic de Santa-Cruz.

De vastes communications souterraines , des galeries de mines , un immense magasin voûté , avec un premier étage sur le quai Sainte-Marie , d’autres magasins taillés dans le roc, une darse, des casernes, trois églises , un théâtre , tel est l’ensemble des ouvrages élevés par les Espagnols dans le cours d’une possession de près de trois siècles , dans un petit coin de terre barbare qui avait fini par obtenir, en raison de ses agréments , le surnom populaire de Cortechica ( la petite cour ).

Les environs d’Oran sont en général nus et tristes. Si l’on plonge les regards dans la plaine, on n’y découvre, aussi loin que la vue peut s’étendre, ïu’unseul arbre, le figuier à l’extrémité orientale de la Sebkha.

C’estdans la gorge qui traverse la ville que toute la végétation semble se concen-

/i) Histoire d’Âiger, parM. Ch. deRotalier.

4e Livraison. ( Algérie. )

trer; là sont réunies de belles plantations d’amandiers, de grenadiers et d’orangers; et ce massif de verdure, animé et rafraîchi sans cesse par des eaux abondantes, paraît plus délicieux encore par le contraste qu’il forme avec la nudité du pic de Santa-Cruz.

Quelques essais de colonisation ont été tentés depuis quelques années dans les environs d’Oran. En 1844 les villages de la Senia et de Misserguin, en 1845 celui de Sidi-Chami, ont été fondés dans la plaine et les territoires communaux concédés en partie à des habitants aisés de la ville, et en partie à des familles pauvres. Un grand établissement agricole a été fondé par une compagnie française, entre Oran et Mascara , au-dessous du barrage qui déverse les eaux du Sig dans la plaine du Sirat. Une ordonnance du 1 9 février 1 847 a créé entre Oran et Arzeu trois nouvelles communes , celles de Christine, San-Fernanda et Isabelle, qui doivent être peuplées de familles espagnoles.

Enfin une circonstance fortuite est venue, il y adeuxans, ajouter l’élément germanique au mélange d’Espagnols et de Français qui domine dans la population d’Oran et de sa banlieue. Au mois de juillet 1846, huit cents Prussiens, hommes, femmes et enfants arrivèrentàDunkerque, après avoir quitté leur pays pour aller s’établir au Brésil. Mais bientôt, abandonnés par les promoteurs de leur émigration, privés de ressources pour retourner sur leurs pas, réduits à vivre de la charité publique, ils se tournèrent vers l’administration française , et demandèrent à être transportés en Algérie. Le gouvernement accueillit leur demande, et les dirigea aussitôt sur Oran. A leur arrivée, ces étrangers furent répartis dans deux localités, l’une située sur la route de Mostaganem à Arzeu , l’autre sur celle d’ Arzeu à Oran. Ils y trouvèrent immédiatement un abri commode, sous des baraques que l’administration militaire avait fait construire à la hâte pour les recevoir. Le premier de ces deux villages prussiens conserva le nom de Stidia, qui était celui de la localité; l’autre fut appelé Sainte-Léonie. Tel est le caractère de la colonisation algérienne , ouvrage de marqueterie , où le hasard apporte souvent les pièces les

L’UNIVERS

plus lointaines et les plus disparates.

Dans la population d’Oran la couleur quidomineestcelledel’Espagne, ce qu’il faut attribuer beaucoup au voisinage et un peu aux souvenirs. Sur 18,259 habitants européens, cette ville compte 8,688 Espagnols et seulement 6,200 Français.

Quant à la population indigène, elle se compose de 7,133 personnes, dont 2,328 musulmans et 4,805 israélites.

Oran offre donc un caractère tout particulier, duàlaprédominancede l’élément espagnol dans la population européenne , et de l’élément israélite dans la population indigène.

Mers-el-Kébir.

L’extrémité occidentale de la baie d’Oran se termine par une pointe de rochers qui s’avance comme un môle vers l’est , et protège contre la mer et les vents un espace appelé par les indigènes Mers-el-Kébir , le grand port. C’est le meilleur mouillage de l’Algérie. La pointe de rocher est couronnée par un fort, éloigné d’Oran de six kilomètres, et rattaché à cette ville par une magnifique route, ouvrage des premières années de la conquête française.

La baie de Mers-el-Kébir est creusée en forme d’entonnoir dans les hautes terres qui la dominent. La paroi méridionale va rejoindre la pointe rocheuse de Santa-Cruz; la paroi occidentale se termine à la mer par des escarpements à pic.

Il règne entre les deux une vallée profonde, étroite, tortueuse dans laquelle les vents d’ouest s’engouffrent par rafales et produisent dans la baie des alternatives remarquables d’effroyable bourrasque et de calme plat. Ce caractère fantasque des vents, dû à la configuration du sol, rend souvent l’appareillage difficile et enlève à la position une partie de son mérite.

Quoi qu’il en soit, l’Espagne fut bien inspirée lorsque dans les premières années du seizième siècle, cherchant à entamer la côte d’Afrique, elle arrêta ses vues sur Mers-el-Kébir.

Les Maures venaient d’être expulsés de la péninsule ; la plupart avaient demandé un asile à ces rivages habités par leurs coreligionnaires, et y avaient porté la haine profonde qui les animait contre leurs vainqueurs.

Dans l’impuissance où ils étaient de former contre eux une grande entreprise, ils s’efforcèrent de les harceler : du rôle de conquérants ils descendirent à celui de corsaires, et vinrent porter la dévastation et le pillage sur des côtes qu’ils n’avaient su ni conserver ni défendre.

Un homme d’un génie vaste gouvernait alors l’Espagne ; c’était le cardinal Francesco Ximenès de Cisneros , archevêque de Tolède, premier ministre du roi Ferdinand. Ximenès ne vit d’autre moyen de mettre un terme aux brigandages des pirates que de faire main basse sur leurs repaires.

Une pensée de croisade, de conversion des infidèles vint se joindre à ces vues politiques. Ximenès se souvint que le premier rêve de sa jeunesse avait été de parcourir l’Afrique en missionnaire.

C’était sans doute une révélation des vues de la Providence, qui réservait à ses vieux jours de la parcourir en conquérant. Dès lors cette grande entreprise devint le terme de toutes ses pensées.

Ximenès manquait des renseignements nécessaires pour fixer avec certitude le point où devaient se porter ses premiers efforts. Le hasard se chargea de les lui fournir. Il amena en Espagne un marchand vénitien , nommé Jérôme Vianelle, qui avait parcouru toute la côte pour les affaires de son négoce, et qui la connaissait parfaitement. Il eut de fréquentes conférences avec le ministre; il l’éclaira sur la situation du pays, et appela surtout son attention sur le port de Mers-el-Kébir et la ville d’Oran, qu’il représenta comme les deux principaux foyers de la piraterie. Pour rendre ses indications plus saisissantes , il exécuta en cire un relief de la partie de la côte où se trouvent ces deux points.

Ximenès demeura convaincu que Mers-el-Kébir était pour l’Espagne la véritable porte de l’Afrique; il s’arrêta donc à l’occupation de ce port, et se hâta de présenter son projet au roi.

Ferdinand n’avait qu’une seule objection à élever ; mais elle était grave. Deux guerres, dont l’une venait de se terminer par l’expulsion des Maures, avaient épuisé ses ressources. Ximenès le savait sans doute mieux que personne, et il était prêt à lever cette difficulté ; mais il voulait avant tout s’assurer de

l’adhésion du roi. Il offrit de payer luimême les frais de la guerre , et dès lors l’expédition fut résolue.

Quelques mois suffirent au grand ministre pour organiser une armée et une flotte. Fernand de Cordoue devait commander la première, Raymond de Cordoue la seconde ; l’artillerie fut confiée à Ciego de Yera ; enfin l’expédition eut pour guide Jérôme Vianelle.

Le 3 septembre 1505 la flotte appareilla à Malaga ; le 9 elle était en vue de Mers-el-Kébir. Aussitôt des feux allumés sur les hauteurs signalèrent l’approche des Espagnols ; toutes les cimes voisines durivage se couvrirent de fantassins et de cavaliers. Les troupes débarquèrent sous une grêle de flèches et sous les boulets du fort. Leur premier soin fut de se retrancher; le lendemain elles poussèrent une reconnaissance vers la place, et enlevèrent une position qui la dominait : une batterie y fut établie. Pendant ce temps la flotte attaquait par mer.

Cependant le fort ne se rendait pas, et la position des Espagnols commençait à devenir critique ; placés sous le feu de la garnison , assaillis par des nuées d’Arabes , ils avaient encore à combattre les troupes que le roi de Tlemcen avait envoyées; mais la fortune vint à leur aide. Le gouverneur du fort, qui jusque-là avait été l’aine de la défense, fut atteint par un boulet qui le tua. Aussitôt le découragement s’empara des assiégés , et les amena à conclure un armistice de quelques jours, qui devait être suivi d’une capitulation définitive , si de nouveaux secours attendus de Tlemcen n’arrivaient pas. A l’expiration du délai rien n’avait paru. Alors un trompette espagnol s’avança au pied des remparts, et somma la garnison de se rendre aux termes de la convention. Les Maures demandèrent trois jours pour emporter leurs effets. Ce nouveau délai leur fut accordé. Ils traversèrent donc le camp espagnol chargés de leurs richesses. Leur retraite à travers une armée chrétienne victorieuse s’opéra sans donner lieu de leur part à aucune plainte : il est vrai que le général se tint constamment devant les portes, et veilla lui-même à leur sûreté; une seule fois des cris s’élevèrent : une femme venait d’être insultée.

Fernand fit sur-le-champ saisir le coupable, et prononça s, on arrêt de mort.

Enfin le 23 octobre les Espagnols prirent possession de Mers-el-Kébir, cinquante jours après leur départ de Malaga. Fernand expédia aussitôt une galère pour porter au cardinal Ximenès l'heureuse nouvelle. L’Espagne entière en tressaillit de joie ; elle crut voir du même coup ses côtes fermées à la piraterie et le continent Africain ouvert à ses armes ; magnifiques espérances que l’avenir ne devait pas réaliser.

La pointe de Mers-el-Kébir marque la limite de la baie d’Oran ; mais le golfe se prolonge jusqu’à la pointe du cap Falcon. Derrière celui-ci est une petite baie où débarqua en 1732 le comte de Montemar : elle se termine au cap des Andalous, où existent les ruines d’une petite ville construite par les Maures exilés d’Espagne.

A partir de ce cap la côte s’enfonce dans le sud-ouest , bordée par des terres de moyenne hauteur , d’un aspect uniforme, qui se terminent à la mer par une muraille de roches abruptes.

Une teinte générale de tristesse règne sur ce long rideau : de distance, en distance, dans la bordure de la côte, apparaissent des éboulements et des ruptures de couleurs diverses qui toutes portent le cachet de la stérilité. Une végétation pauvre et inculte se montre au sommet des falaises.

Deux points sur cette côte méritent seuls de fixer l’attention. L’un est l’île volcanique de Harchgoun , qui fut occupée au commencement de 1836 par les Français à l’embouchure de la î’afna; l’autre est l’établissement de Djema- Ghazaouat, situé au nord de Lella-Marnia, sur une longue plage ouverte à tous les vents. Erigé en ville sous le nom de Nemours, par une ordonnance royale du 24 décembre 1846 , Djema-Ghazaouat comptait au 1er janvier 1847 une population européenne de 412 individus, dont 209 Français.

Tel est l’aspect général , telle est l’histoire sommaire de la côte d’Algérie, aussi riante et accidentée dans l’est qu’elle est triste et monotone dans la région opposée.

Sur cette côte trois grandes cités , trois capitales maritimes ont été fondées r

L’UNIVERS

Cherchel , capitale de la Mauritanie Césarienne, parles Romains.

Bougie, capitale du royaume de ce nom, par les Berbères.

Alger, capitale de l’ancienne Régence, par les Turcs.

A Cherchel les Romains ont épuisé dans la création d’un port artificiel les ressources de leur architecture hydraulique; à Alger les Turcs ont jeté dans une entreprise semblable trois cents années d’efforts et des milliers d’esclaves chrétiens ; à Bougie les Berbères , pendant les six siècles de leur domination, ont profité des dispositions naturelles de leur rade sans chercher à les améliorer. Aujourd’hui que voyonsnous ? le port des Césars, devenu crique de cabotage; le port des Pachas, héritage onéreux , dont leurs successeurs n’ont pas calculé les charges; le port des Émirs berbères demeure, dans l’état de nature, le meilleur des trois.

Page 1