‹ AlgérieChapitre 24 sur 140 · PLATEAUX DU TELL · texte numérisé non relu

PLATEAUX DU TELL

Établissements français de l'intérieur. — Plateau du Medjerda : Tlieveste, Tagaste, Madaure, Utique, Carthage. — Plateau de la Sey bouse : Guelma, ville française. — Plateau du Roumel : Constantine,Mila. — Plateau du Bou-Sellam : Setif, Bordj-Bou- Ariridj, Aumale. — Plateau du Chélif :

Orléansville, Medea, Miliana. — Plateau de la Makta : Mascara. — Plateau de la Tafna : Tlemcen.

Plateaux du Tell. — Principales rivières qui en descendent. — Établissements français formés dans l’intérieur du Tell.

Le massif méditerranéen , sillonné de cours d’eau qui ne tarissent pas, pourvu de sources nombreuses , couronné de forêts qui manquent rarement à la cime des montagnes et marquent de leur végétation séculaire la séparation des principaux bassins , couvert dans les parties planes et basses d’un lit de terre végétale qui, en quelques zones, atteint l’épaisseur de deux mètres; le massif méditerranéen est la partie de l’Algérie qui offre le plus de ressemblance avec nos contrées d’Europe, celle où la conquête française a formé ses principaux et ses plus nombreux établissements.

Nous venons d’en parcourir le bord ;

nous allons suivre les différents plateaux de l’intérieur dans le même ordre , c’està-dire de l’est à l’ouest. C’est aux lignes d’écoulement des eaux , aux artères naturelles du sol que nous rattacherons la description et l’histoire des principaux centres de population , protégés , agrandis ou fondés par la puissance et la persévérance françaises sur une terre où se sont succédé depuis vingt siècles tant de grandeurs et tant de misères.

Le Medjerda. — Théveste, Tagaste , Madaure , Utique , Carthage.

A l’extrémité orientale de l’Algérie coule, dans la direction du nord-est, un fleuve historique, c’est le Medjerda:

il prend sa source aux pieds des remparts de Tébessa (l’ancienne Theveste), franchit la frontière de l’Algérie , traverse diagonalement la partie septentrionale de la régence de Tunis, et va verser ses eaux dans une petite baie située un peu à l’est des ruines de Carthage, appelée aujourd’hui Rar-el-Melh (la caverne de sel) ; c’est là que sont les ruines de l’ancienne Utique, illustrée par Caton. Avant de sortir de l’Algérie, le Medjerda , sous le nom d’Ouad-Khemica, arrose les campagnes, aujourd’hui barbares et presque incultes, de Tagaste et de Madaure, de Tagaste où naquit saint Augustin , et de Madaure où l’illustre enfant fit ses premières études.

Les ruines de ces deux villes, comprises aujourd’hui dans le territoire de la tribu algérienne des Hanencha, portent les deux noms de Tedjelt et Mdourouch.

Les habitants actuels de la contrée , ignorants de la gloire qui s’attache à ces deux points , leur ont voué, par une sorte d’instinct historique, une vénération religieuse, que les générations se transmettent sans en connaître l’origine.

C’est encore dans la vallée du Medjerda qu’est la plaine de Zama, où se livra l’une des batailles qui ont décidé du sort du monde. C’est sur ses rives que fut vaincu et fait prisonnier le général romain Régulus, l’un des plus illustres martyrs de la foi jurée.

Tébessa , bâtie sur les ruines de l’ancienne Théveste, à la source la plus méridionale du Medjerda , jouit d’une célébrité moins classique que Tagaste,

Madaure, Utique et Carthage; cependant il y existe de magnifiques débris, et particulièrement un arc de triomphe d’ordre corinthien dont les détails et les ornements sont d’une pureté et d’une délicatesse remarquables. Une inscription gravée sur l’une des faces, en caractères nets et lisibles , fait connaître que la construction de ce monument date de l’an 214 de notre ère et de la 17e année du règne d’AntoninCaracalla.Une autre inscription, beaucoup moins lisible quoique plus récente, se lit sur une autre face de ‘l’édifice. Elle rappelle que la ville de Théveste a été relevée de ses ruines par le général Salomon , après l’expulsion des Vandales , sous le règne de Justinien et de Théodora. Cette inscription est la seule à notre connaissance qui fasse mention d’une manière aussi explicite de l’expulsion des Vandales.

On a retrouvé en outre à Théveste les débris d’un grand cirque de forme elliptique qui pouvait contenir G, 000 spectateurs, et d’immenses vestiges d’un autre monument, qui paraît avoir été un temple de la Justice.

Les ruines de Théveste et la petite ville deTébessa, qui semble le gui de cet arbre mort, ont été visitées deux fois par les troupes françaises, la première fois au commencement de juin 1842, sous le commandement du général Négrier, et en juillet 1846, sous les ordres du général Randon. Ainsi au moment où l’arc de triomphe a été visité il y avait seize cent vingt-huit ans que les pierres qui le composent avaient été élevées les unes sur les autres , que les lettres de la première inscription avaient été tracées, et c’est plus de trois cents ans après qu’une autre main y a tracé la seconde épigraphe, qui date ainsi d’environ treize cents ans.

La Seybouse. — Guehna.

Quoiqu’il y ait entre l’embouchure du Medjerda et celle de la Seybouse une distance de deux cents kilomètres, les affluents supérieurs des deux rivières se touchent presqu’en un grand nombre de points. Mais le cours de la Seybouse appartient exclusivement à l’Algérie.

Du golfe de Bône, où elle verse ses eaux, elle s’étend jusqu’à quelques lieues de Constantine d’une part et de l’autre jus¬

que tout près de la frontière de Tunis.

Dans ce large bassin il n’existe pas d’autre établissement français permanent que Guelma. Mais la route qui partant de Bône conduit à cette ville ne suit pas le cours de la rivière; elle la laisse se dérouler à gauche en replis tortueux, et va passer au sommet du Fedjoudj, col élevé situé dans le massif del Aouara, qui sépare la branche inférieure de la branche supérieure de la Seybouse. Parvenu au col du Fedjoudj, si l’on se tourne vers le nord , on voit se dérouler à cinquante kilomètres de distance la nappe bleue de la Méditerranée; si l’on se tourne vers le sud , on voit se dresser les cimes de la Maouna , dont la Seybouse borde le pied.

Vers les derniers gradins de la montagne, au delà du lit de la rivière, le voyageur distingue un point blanc, couronné dans les temps calmes d’un léger nuage de fumée : c’est la petite ville de Guelma, dont il n’est plus alors éloigné que d’environ douze kilomètres.

Après avoir donné quelques instants d’attention au panorama qu’il a sous les yeux, il redescend par une route en lacets le versant méridional de l’ Aouara, traverse la rivière sur un beau pont construit, il y a quelques années, par les Français avec le concours des indigènes, et après avoir parcouru une distance de deux kilomètres sur le glacis en pente douce de la Maouna, il arrive à Guelma.

On sait que cette position fut occupée par les Français en 1836 , au retour de la première expédition de Constantine, pour affaiblir dans l’esprit des indigènes les effets de l’insuccès de nos armes.

Il n’y existait à cette époque qu’un amas de ruines, restes de l’ancienne Calama, mentionnée plusieurs fois par l’historien Orose et par saint Augustin, et célèbre d’ailleurs dans les fastes de l’Église , pour avoir été le siège épiscopal de l’évêque Possidius, biographe de l’illustre écolier de Madaure.

Nos troupes y trouvèrent de somptueux vestiges de l’antique cité , et surtout un prodigieux amas de sculptures et d’inscriptions, dont plusieursportaient le nom de l’ancienne ville. Au milieu du chaos de pierres de taille, de fragments de colonnes, entassés pêle-mêle sur le

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sol , s’élevait un reste de citadelle , postérieure f à la destruction de la ville romaine, ouvrage grossier de cette époque où Justinien, redevenu maître de l’Afrique , la couvrit de petites forteresses appelées burgos, construites à la hâte des débris de la première occupation romaine.

C’est dans les ruines de cette seconde Calama, bâtie sur la nécropole de la première, parmi d’innombrables fragments de tombeaux, que la garnison française installa, en 1836, ses premières tentes. Le rempart, sur tout son pourtour, offrait de nombreuses, de profondes dégradations. Sur certains points il n’en restait que les fondations; ailleurs il conservait encore six mètres de hauteur ; au dedans et au dehors un amas de pierres colossales encombrait le pied de la muraille. Évidemment la main brutale de l’homme et l’action lente du temps avaient contribué à cette œuvre de dévastation: mais en même temps de larges et profondes déchirures dans la masse des maçonneries ne pouvaient être attribuées qu’au choc puissant des tremblements de terre.

Les pierres de taille accumulées sur l’emplacement de la ville romaine fournirent des matériaux tout préparés aux constructions françaises, qui s’élevèrent rapidement , au milieu des misères d’une première installation, sur un sol nu et par un hiver rigoureux.

Quelques ingénieurs apportèrent dans l’emploi de ces débris historiques un respect et une sollicitude qui méritent toute la reconnaissance du monde savant. C’est ainsi qu’un officier d’artillerie, chargé de la construction d’une caserne qui devait donner à ses troupes leur premier abri , lit rechercher avec soin les pierres portant inscription et disposer les faces écrites dans le parement extérieur du mur, de manière à en assurer la conservation et en même temps à en faciliter l’étude. De cette façon il lit d’une simple caserne un beau et curieux musée.

Aujourd’hui un assez grand nombre d’édilices européens se sont élevés à Guelma, et sans ôter à ces magnifiques débris leur aspect pittoresque, leur ont ajoute, par la vie nouvelle qui les anime, le charme du contraste.

Au 1er janvier 1847 la population de Guelma se composait, outre la garnison, de 691 Européens, dont 322 Français, et de 187 indigènes en résidence fixe, dont 140 musulmans, 7 nègres et 40 Israélites , auxquels il faut ajouter une population flottante de 140 indigènes en résidence temporaire.

Le Roumel. — Constantine. — Mi la.

Si le voyageur, en quittant la ville de Guelma , au lieu de retourner sur ses pas, continue de s’avancer dans la direction du sud-ouest, il se trouve sur la route qui conduit de Bône à Constantine; il laisse à droite dans les gorges de la Seybouse l’établissement thermal d’Hammam-Meskhoutin (les bains enchantés ), apparition féerique de cônes naturels d’un aspect bizarre et fantastique, d’où s’élève incessamment un épais nuage de vapeur. Là s’échappe impétueux, par de nombreuses ouvertures, un fleuve d’eau bouillante chargé de substances minérales dont les dépôts donnent naissance aux cônes pointus et aux stratifications caverneuses qui font de ce lieu une des curiosités de l’Algérie. U y existe des ruines romaines qui portaient autrefois le nom d’Aquæ Tibilitanæ ( les eaux de Tibilis ). Depuis quelques années le gouvernement, appréciant l’utilité de ces eaux pour la santé de nos soldats, y a fondé un hôpital , dont les effets ont déjà justifié ses espérances et ses prévisions. Avant d’arriver à la hauteur d’Hammam-Meskhoutin, on trouve, au confluent des deux bras principaux de la Seybouse, le camp de Medjez-Ammar , qui de loin avec ses meurtrières et ses tourelles ressemble assez à une petite forteresse féodale. Ce lieu, situé à moitié chemin de Bône à Constantine, fut, comme on sait, le point de départ de la seconde expédition qui nous rendit maîtres de cette ville.

Après avoir franchi le col du Ras-el- Akba , on redescend dans la vallée de la Seybouse, que l’on suit jusqu’à sa source, à travers un pays largement ondulé, riche de terre végétale et de labours, assez bien arrosé, mais d’une nudité désespérante.

A peine a-t-on dépassé de quelques kilomètres le dernier filet d’eau qui verse ses eaux dans le golfe de Bône, que l’on se trouve au bord de l’Ouad-Mehris , qui

va porter les siennes dans le golfe de Djidjeli; on entre alors dans la vallée du Roumel. Le partage entre les deux fleuves s’opère sur un plateau large et nu, dominé au nord par la chaîne grise et aridede l’Oum-Settas, couverte de monuments druidiques, dont nous donnerons plus loin la description. Au sud l’horizon est borné à une assez grande distance par un majestueux rideau de montagnes dont l’accident le plus remarquableest la large découpure du Nif-en-Nser, ou Bec de l’aigle.

En descendant le cours du Mehris, on ne tarde pas à apercevoir dans une échancrure de la vallée les minarets de Constantine.

Laissons de côté le monument curieux du Sôma , qui se présente sur la route, au sommet d’une colline; monument fastueux, autel ou tombeau, dont aucun archéologue n’a pu encore avec certitude reconnaître la destination. Laissons donc de côté le Sôma, et entrons à Constantine , cette ville qui à toutes les époques, sous les rois numides, sous la domination romaine comme sous la domination française, a occupé une place si éminente dans les destinées de cette contrée.

Constantine.

Il est difficile en effet d’échapper à un sentiment mêlé d’étonnement, de respect , et presque d’effroi , lorsque pour ia première fois on se trouve en face de cette ville étrange, de ce nid d’aigle, comme on l’a dit souvent, qui fut la capitale de la Numidie-royaume et de la Lfumidie-province, et dont la conquête a été pour la domination française ellemême un si puissant auxiliaire, un si utile enseignement.

La ville de Constantine dessine une espèce de parallélogramme, dont les quatre angles regardent les quatre points cardinaux. Les indigènes la comparent à un bernous déployé, et assignent à la pointe sud, occupée par la Kasba, la place du capuchon.

La face dirigée au sud-ouest est la seule partie de la ville que la nature ait rendue abordable. La face nord-ouest est bordée de rochers escarpés , termines par un talus haut et raide. De ce coté la ville domine la vallée du Roumel,

dont l’œil suit le cours jusqu’à six lieues environ.

Les deux autres faces sont couvertes par un effroyable fossé, encaissé entre deux murailles de roches à pic, dont la hauteur moyenne est de cent dix mètres.

Cette configuration étrange, résultat de quelque grande convulsion du sol , donne à la masse rocheuse qui supporte la ville de Constantine l’aspect d’un de ces promontoires à roches vives, battu par le choc incessant des vagues. Elle justifie la dénomination de ville aérienne , que lui appliquent les écrivains arabes du moyen âge; elle explique le mot de cirta, qui signifie en phénicien taillé à pic.

C’est au fond de ce précipice que le Roumel, réuni au Bou-Merzoug, roule, de cascade en cascade, ses eaux torrentueuses. Il entre au pied de la pointe sud, et sort au pied de la pointe nord. La porte naturelle par laquelle la rivière s’engouffre dans le ravin n’a pas plus de cinq à six mètres de largeur sur une hauteur de quarante mètres. La porte de sortie présente une ouverture de quarante mètres sur une élévation presque verticale de cent soixante-dix mètres.

Parvenu à l’extrémité de son ravin, le Roumel se précipite avec un horrible fracas d’une hauteur de soixante mètres, et disparaît dans un nuage de poussière humide. Cette cataracte imposante forme un des accidents les plus remarquables du sol de l’Algérie.

Après avoir franchi la dernière cascade, le Roumel, redevenu calme, entre dans une belle vallée bordée de magnifiques jardins d’orangers, de grenadiers, de cerisiers, qu’il arrose et vivifie.

Malgré l’abîme qui l’enveloppe et le surnom d 'aérienne, que le moyen âge lui a décerné, Constantine, ce nid d’aigle, est encore dominée par trois hauteurs, d’où la vue plonge à quelques centaines de mètres de distance sur les toits de tuiles de ses édifices. Ce sont les hauteurs du Mecid, de Setha-Mansoura et de Koudiat-Ati. Les deux premières sont séparées de 1a ville par le ravin; la dernière commande la seule langue de terre par où Constantine soit abordable.

Les monuments romains que l’on re-

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trouve à Constantine sont dignes de son antique renom.

Le premier qui se présenta aux regards de l’armée française arrivant par la route de Bône fut l’aqueduc monumental situé au sud de la ville, à 1,200 mètres environ, un peu au-dessus du confluent du Roumel et du Bou-Merzoug. Les restes de cet édifice se composent de six arceaux en pierres de taille, dont le plus élevé n’a pas moins de vingt mètres de hauteur. Il devait recueillir les eaux des sources du Bou-Merzoug à neuf ou dix lieues de la ville et les conduire dans dévastés citernes dont on retrouve les ruines sur le sommet du Koudiat- Ati.

Sur les pentes de cette colline, et audessous de ces citernes, existe encore un fragment de la voie romaine qui s’étendait de Cirta à Carthage; elle est formée de grandes dalles parfaitement jointes.

Si l’on suit en se rapprochant de la ville la direction tracée par cette voie, on passe devant les débris d’un de ces édifices qui caractérisent la civilisation romaine. Il existait encore en 1840 à côté de la porte Valée, hors des remparts, un bourrelet de terre arrondi en hémicycle d’où surgissaient de distance en distance des restes informes de maçonnerie noircie par le temps. L’année suivante l’emplacement fut déblayé par l’intendance militaire, pour y faire un dépôt de bois de chauffage. Ce travail mit à découvert les restes d’un théâtre antique. La place et l’orientation de ce monument ne pouvaient être mieux choisies. Assis sur les gradins de pierres qui garnissaient l’intérieur de l’édifice , les spectateurs voyaient se dérouler devant leurs yeux, à côté de la scène, le cours capricieux du Roumel, et au-dessus les cimes bleuâtres des montagnes de Mila; décoration imposante, dont les bords, au coucher du soleil, s’animaient de reflets rougeâtres et présentaient l’image de volcans lointains. ^

Un peu au-dessus du théâtre, sur les pentes dont il occupe la crête, existe un marabout connu aujourd’hui sous le nom de Sidi-Mimoun ; c’est une voûte de construction romaine engagée sous le talus même qui borde le pied des remparts de la ville, à peu près à l’endroit

où Ben- Aïça accomplit le 13 octobre 1837 sa périlleuse évasion. Cette voûte protège contre les éboulements une source et un bassin d’eau thermale, dont l’usage et la réputation se sont conservés jusqu’à nos jours. Les Arabes viennent encore fréquemment se baigner dans ces eaux, qu’ils regardent comme très-salutaires.

Cette construction n’est pas la seule dont la jouissance se soit perpétuée durantvingt siècles. On en retrouve une autre au-dessous de Sidi-Mimoun. C’est un canal de dérivation, qui prend les eaux du Roumel dans le fond de son précipice, contourne la muraille de roches qui forme la pointe sud de la ville, et vient, en aval de la grande cataracte , mettre en mouvement des meules de moulin qui, à cette heure, alimentent encore les boulangeries de Constantine.

Nous venons de parcourir les principaux monuments romains qui se voient extérieurement à l’ouest de la ville. Cette excursion nous a conduits au pied de la pointe sud, près de l’issue du Roumel. Il semble que pour gagner la face opposée le plus court serait de suivre les bords de la rivière; mais il faudrait s’engager dans le fond du ravin, et suivre son lit de roches semé de gouffres et de cascades et assombri de distance en distance par d’immenses voûtes naturelles sous lesquelles le fleuve disparaît. C’est un voyage qu’il serait imprudent de tenter. Le plus sûr est de remonter jusqu’à la porte Valée et de traverser la ville dans sa longueur pour aller sortir par la pointe d’El-Kantara.

Après avoir franchi le seuil de la porte Valée, ouvrage des Français, nous pouvons passer soit sous l’arc de triomphe dont l’arcade complète subsiste encore avec ses pilastres corinthiens et ses piédestaux de colonnes , soit le Tétrapylon , édifices quadrangulaires qui forment la jonction de la rue Combes et de la vue Vieux.

Enfin, après avoir descendu les pentes roides de la ville , nous voici sur le pont d’El-Kantara ; là un escarpement de quarante mètres nous sépare encore du lit de la rivière. Au premier abord le pont hardi d’El-kantara semble dû entièrement à l’architecture moderne. La partie supérieure ne date en effet que du règne de Salah Bev, qui vers 1790 rendit à

Constantine cette communication importante; mais il suffit d’abaisser les regards vers le fond du ravin pour reconnaître dans les piédroits inférieurs qui soutiennent cet imposant édifice l’élément caractéristique de l’architecture romaine, la pierre de taille.

Un autre débris de pont se voit encore dans le fond du ravin , à quelques centaines de mètres d’El-Kantara ; mais i! n’en reste que les deux culées adossées au rocher et quelques claveaux de la première voûte. Au-dessus, sur la plateforme étroite et longue qui règne entre le pied du Mansoura et le bord du ravin, apparaissent encore les restesd’un cirque ; on retrouve une partie des murs latéraux et du demi-cercle qui le terminait au sud.

La Kasba actuelle, décorée jadis du nom de Capitole, devait être le quartier le plus monumental de l’ancienne Cirta ; c’est là que s’élevaient les temples consacrés aux divinités protectrices de la ville. II y a quelques années les soubassements existaient encore; mais les matériaux en ont été depuis lors employés dans la construction d’une caserne et d’un hôpital.

Parmi les ruines nombreuses ensevelies sous le sol de la Kasba , les seules que les ingénieurs français aient conservées sont les citernes , si justement célèbres, dont les puissantes murailles portent aujourd’hui un édifice considérable. Elles se composaient d’au moins trentetrois bassins en béton, dont vingt-deux sont parfaitement conservés. D’autres restes de maçonnerie doivent, à en juger par les alignements des murs et la qualité des matériaux, avoir fait partie de ce réservoir colossal. S’il en était ainsi , les citernes romaines de Constantine auraient couvert jadis un hectare de terrain.

Le cadre de cette notice nous force à omettre plusieurs débris intéressants trouvés à Constantine, et en particulier la grande mosaïque découverte en amont de la ville, sur la rive gauche du Roumel ; ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître ce bel échantillon de l’art antique peuvent aisément satisfaire leur curiosité : ils n’ont qu’à se rendre au musée algérien du Louvre, où la mosaïque de Constantine a été transportée, sous la surveillance de M. le comman¬

dant de la Mare, membre de la Commission scientifique d’Algérie, avec tous les soins qu’exigeait cette opération délicate.

La population indigène de Constantine diffère par sa composition de celle des autres villes de l’Algérie; elle ne renferme qu’un très-petit nombre de Tures et de Ivoulouglis, et pas de Maures; elle se compose presque exclusivement de familles arabes ou berbères, venues de presque toutes les tribus de la province, et d’israélites. Au 1er janvier 1847 elle était de 18,969 individus, dont 15,054 musulmans , 552 nègres et 3,363 israéiites. Après Alger, Constantine est de beaucoup la ville la plus peuplée de l’Algérie. Quant à la population européenne , son chiffre est de 1,919 individus, dont 1,274 Français.

Mila.

Les montagnes qui se dressaient autrefois dans l’ouest devant les yeux des spectateurs romains ou numides assis sur les gradins du théâtre ont conservé l’aspect imposant qu’elles avaient alors; mais le nom qu’elles portaient à cette époque n’est pas parvenu jusqu’à nous. Elles s’appellent aujourd’hui Zouara, du nom des tribus kabiles qui les habitent. L’histoire et la géographie n’ont conservé que le nom d’une petite ville construite au pied des versants méridionaux de la chaîne. Elle s’appelait Milevum ; elle s’appelle aujourd’hui Mila. Dans les dernières années du quatrième siècle, elle eut pour évêque saint Optât, qui fut l’un des hommes distingués de l’Église d’Afrique. Il a laissé un ouvrage sur le schisme des donatistes, que le temps nous a conservé et dont saint Augustin faisait beaucoup de cas.

Pendant quelques années Mila fut occupé par les Français; mais en 1840, à l’époque où prévalût le système , abandonné bientôt après , de la concentration des forces sur un petit nombre de points , Mila fut évacuée malgré les prières instantes de ses habitants indigènes-, que la retraite des troupes françaises livrait aux incursions et aux brigandages des Kabiles. Il n’y resta qu’un seul Français, non militaire, qui se livra à diverses spéculations , et qui à cette heure compose encore à lui seul, avec sa fa-

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mille toute la population européenne.

Mila est située sur un petit affluent du Roumel , au milieu de magnifiques jardins, qui donnent à cette petite ville , d’ailleurs propre et décente, un aspect des plus pittoresques. Il y reste plusieurs débris intéressants de l’antiquité. Mais ce qui nous a paru surtout digne d’attention, c’est l’expression de bienveillance et de douceur peinte sur toutes les physionomies. Les habitants de Mila ne connaissent ni les contestations ni les procès. Ils ont cependant un kadi ; mais ce respectable magistrat nous a plusieurs fois assuré que le caractère pacifique de ses justiciables lui constituait une sinécure. Nous signalons ce fait comme une exception digne d’intérêt chez un peuple en général très-processif.

Djemila.

Mila est éloignée de Constantine d’environ 36 kilomètres ; elle se trouve sur l’une des routes qui mènent du cheflieu de la province à Sétif.

Cette route présente beaucoup d’ondulations; elle coupe en travers un grand nombre d’affluents du Roumel. Un de ces plis recèle les ruines célèbres de Djemila. Là, dans une charmante vallée, arrosée et ombragée, vous retrouvez encore debout, après vingt siècles, les restes d’une petite cité fastueuse, son forum, sa basilique , ses temples et son arc de triomphe, qui faillit obtenir les honneurs d’un voyage à Paris (1).

Ne quittons pas Djemila sans rappeler l’héroïque défense dont elle fut le théâtre en 1839, glorieux épisode auquel il ne manqua , pour être inscrit en lettres d’or dans nos annales militaires, qu’un historien. Djemila avait été occupée pendant quelques années, et partagea en 1840 le sort de Mila.

Sétif.

La sécurité dont n’a cessé de jouir depuis cette époque la route de Constantine à Sétif a éloigné les regrets qu’aurait pu faire naître l’abandon des

(r) Ceux qui voudraient étudier dans leurs détails ces restes de l’architecture romaine devront consulter la partie des travaux de la Commission scientifique d’Algérie due à M. A. Ravoisié, l’un de ses membres.

postes intermédiaires. Et cependant cette route importante est loin de satisfaire aux conditions stratégiques qui, dans un pays conquis, garantissent la sûreté des communications de Coustantine jusqu’à Djemila et de Djemila à Sétif. Elle traverse une suite de ravins profonds, dominés de part et d’autre par de hautes montagnes. L’un des passages les plus difficiles est celui que les indigènes appellent Kasbaït, et les Français Col de Mons , du nom d’une ville romaine dont on y retrouve les ruines. C’est vers ce point que l’on abandonne le bassin du Roumel pour entrer dans celui du Bou-Sellam, auquel appartient le camp de Sétif, aujourd’hui transformé en ville.

Sétif, l’ancienne colonie de Sitifis, domine la vallée large et fertile de cette rivière, qui, à travers la Kabilie orientale, va verser ses eaux dans le golfe de Bougie. La plaine de Sétif est bornée à une distance de quelques lieues seulement par le prolongement de la chaîne du Magris, l’une des montagnes qui séparent le bassin du Roumel de celui du Bou-Sellam. Au sud elle est limitée par les crêtesdu Bou-Taleb, qui appartient au massif de séparation entre le Sahara et le Tell. Dans l’est elle se prolonge au delà du méridien de Constantine, et jusqu’à la régence de Tunis ; dans l’ouest elle s’arrête au massif montagneux que traversent les portes de Fer.

Cette situation géographique jointe à l’admirable salubrité du climat explique le rang que Sétif a occupé sous la domination romaineetqu’elleestappelée à ressaisir sous la domination française. Placée à cheval sur les deux principaux bassins de la province, à l’entrée d’un immense plateau qui les domine l’un et l’autre, en face d’une des portes principales qui donnent accès dans le Sahara, Sétif compte parmi les positions maîtresses auxquelles se rattachent, à toutes les époques, suivant les circonstances, les destinées de la paix ou de la guerre.

Dévastée dans les luttes incessantes du moyen âge , elle demeura cependant centre de population et de production : à cette époque elle jouissait encore d’un grand renom pour ses plantations de cotonniers et de noyers.

Plus tard, quand la conquête turque se

fut appesantie sur l’Afrique , Sétif participa au mouvement général de décadence qui s’étendit à toute l’Algérie. La guerre et l’anarchie avaient renversé ses monuments et ses murailles ; la razia et l’exaction achevèrent de ruiner son agriculture. Cependant, comme pour perpétuer le témoignage de son ancienne splendeur, au milieu des ruines accumulées dans son enceinte déserte, s’établit un marché périodique , où les habitants de toutes les régions comprises dans l’ancien royaume de Bougie venaient chaque dimanche apporter les produits, de leur travail et se pourvoir des denrées nécessaires à leur subsistance et à leur industrie. Sétif demeura ainsi ce qu’elle avait toujours été, ce qu’elle sera toujours, l’anneau d’alliance entre la montagne et la plaine, entre la population kabile et la population arabe.

C’est en 1838 que les Français prirent possession des ruines de Setif , appelés par les indigènes eux-mêmes, qui leur avaient révélé" l’importance de cette position. Ils y trouvèrent les restes de deux enceintes fortifiées, d’âges différents , de grandeur inégale.

La première, élevée, suivant toute apparence, dans les beaux jours de la colonie romaine , embrassait un espace d’environ 1000 mètres de longueur sur 900 de largeur. La seconde, contemporaine de l’empire grec, se réduisait à un rectangle longde 450 mètres, large de 300. Dans l’angle occidental de cette enceinte s’élevait encore, presque intacte, l’ancienne acropole , carré long de 150 mètres sur 120.

Les murs de cette seconde enceinte n’ont pas moins de trois mètres d’épaisseur. Parmi les pierres employées dans la construction , plusieurs portent des inscriptions et des moulures; ce qui prouve qu’elles proviennent d’autres monuments sur lesquels une première destruction avait passé.

Il ne restait au moment de l’entrée des Français à Sétif que le soubassement de la première enceinte, envahi sur plusieurs points par la terre et les décombres, des restes beaucoup mieux conservés de la seconde , et un immense amas de pierres de taille jetées pêle-mêle sur les cent hectares de terrain qu’occupait la colonie romaine.

Un tremble colossal couvrait de son ombre la porte de l’ancienne citadelle et la source limpide qui baigne le pied de ses murs. Il abritait des myriades d’oiseaux réfugiés sous son large feuillage ; c’étaient là les seuls hôtes de cette antique cité , au moment où les Français vinrent la doter d’une vie nouvelle.

Il existe dans les ruines de Sétif un grand nombre d’inscriptions latines.

L’une d’elles m’a paru intéressante, parce qu’elle sembleannoncer l’existence d’une colonie juive à Sétif antérieurement à la dispersion du peuple d’Israël. Je l’ai trouvée sur une pierre renversée au pied de la seconde enceinte, parmi d’autres débris épars et informes ; en voici la traduction littérale : Avilia Ester {aster) Judea. M. Avilius Janarius , père de la synagogue , à sa fille chérie.

La population actuelle de Sétif se compose de 606 Européens, dont 440 Français, et de 413 indigènes, dont 307 musulmans, 8 nègres et 98 Israélites, sans compter la population indigène flottante, qui est de 93 personnes.

La ville de Sétif n’attend pour prendre un accroissement rapide que l’ouverture de la communication avec Bougie, qui est son port naturel. Cet événement doit être la conséquence inévitable et prochainedu développement pacifique de notre influence et de notre domination.

Bordj-bou-Ariridj .

Sétif forme la tête de l’occupation française dans la province de Constantine.° Au delà, dans l’ouest, il a existé jusqu’à l’année 1846 une trouée de 270 kilomètres de largeur (68 lieues), dans laquelle l’action de l’autorité française ne s’exercait que par le ministère âes agents indigènes.

Le seul point de ce vaste espace où flottait le drapeau français était un petit poste isolé, nommé Bordj-bou-Ariridj , éloigné de Sétif de 70 kilomètres à l’ouest. Il est situé au milieu de la vaste plaine de la Medjana , large plateau qui sépare la vallée méditerranéenne de l’Ouad-Akbou, de la vallée Saharienne du Hodna. Là un officier français représentait et représente encore à lui seul, sur uneimmense surface, l’autorité de la conquête. Il n’a pour garde qu’une compagnie de soldats indigènes recrutés

L’UNIVERS

en grande partie dans la contrée qu’il commande; il trouve en outre un appui moral dans l’autorité deMokrani, le chef héréditaire de ces contrées, nommé khalifa de la Medjana par le gouvernement français , et dont la fidélité à notre cause ne Vest jamais démentie depuis dix ans qu’il a juré de la servir. La juridiction féodale de ce haut fonctionnaire indigène s’étend sur les montagnes qui dans les quatre directions cardinales bornent l’horizon delà Medjana; c’est à la fois le plus grand seigneur et en même temps le plus riche propriétaire de l’Algérie , et ce grand seigneur , dont la famille remonte à ces dynasties puissantes maîtresses de l’Afrique et de l’Espagne , ce riche propriétaire , dont la fortune s’élève à un million au moins et peut-être à deux millions de francs de revenus, a obéi pendant longtemps à un simple capitaine d’infanterie , qui n’avait pour appuyer son autorité qu’une centaine de sujets enrégimentés du prince indigène, sa fermeté personnelle et la grandeur des intérêts qu’il représentait.

Aumale.

L’immense lacune qui séparait Sétif de Médéa n’a été comblée, imparfaitement encore, que vers le milieu de 1846. 11 n’avait existé jusqu’à cette époque aucun établissement français dans le sudest d’Alger. Aussi , pendant l’insurrection de 1,845 Abd-el-Kader y avait-il installé la base de ses opérations ; et on le vit pendant longtemps établi dans ce large espace, que la conquête française laissait dégarni, promener sa victoire nomade du nord au sud, de la Kabilie aux Oulâd-Naïl, toucher et ébranler à la fois la province de Constantine et celle d’Alger. Le centre de ces oscillations , qui embrassait dans sa largeur méridienne la moitié de l’Algérie, était un col compris entre deux hautes masses de montagnes, le Dira et l’Ouennoura. Il occupe l’extrémité occidentale du large éventail dessiné par les rameaux supérieurs de l’Ouad-Akbou. Là , sur un de ces affluents , existaient les ruines d’une ville romaine appelée Auzia , qui déjà à l’époque où les agitateurs numides inquiétaient la domination romaine avait joué un rôle important dans les annales de

cette contrée. C’est par cette porte demeurée ouverte que le Jugurtha de notre époque communiquait des fertiles vallées du Tell dans les lacs salés du Sahara. Enfin l’occupation de ce poste fut résolue, et l’antique Auzia, appelée parles Arabes Sour-el-Rezlan, est sortie en ce moment de ses ruines , et devient sous le nom d’Aumale un des points d’appui les plus efficaces de notre domination dans le centre de l’Algérie.

Aumale est situé à 40 kilomètres à l’ouest de Bordj-bou-Ariridj et à 90 kilomètres à l’est de Médéa. Il appartient à la province d’Alger.

L’Isser.

Si en sortant d’Aumale le voyageur continue sa route vers l’ouest, sur les plateaux du Tell , il entre dans le bassin étroit de l'Isser, sur lequel il n’existe pas d’établissements français. Il atteint bientôt le remarquable plateau situé au sudest de Médéa, d’où s’échappent à la fois l’Isser , l’Arrach et le Chélif. En atteignant les murs de Médéa il entre dans la vallée du Chélif.

Le Chélif. — Médéa.

Le Chélif est la plus étendue des rivières qui traversent le Tell. Il en est aussi la plus remarquable. Il prend sa source dans les flancs septentrionaux du Djebel- Amour, montagne saharienne dont la base domine celles de toutes les montagnes <le l’Algérie; en descendant de ce réservoir élevé le Chélif traverse une partie du Sahara du sud au nord , franchitdans une gorge profonde les montagnes qui limitent le Tell , puis , durant l’espace de cinquante lieues environ, il coule parallèlement au littoral, et trouve enfin son issue à la mer , à quelques kilomètres à l’est de Mostaganem.

Unedes circonstances qui caractérisent le cours du Chélif, la grande rivière du Tell , c’est qu’il sort du même berceau que l’Ouad-el-Djedi , la grande ligne de fond du Sahara, le fleuve Triton de l’antiquité. A quelques kilomètres à peine des gorges qui recèlent les sources de l’une s’ouvrent les gorges qui recèlent les sources de l’autre.

Cependant il s’en faut encore de beaucoup que le Chélif puisse se comparer à nos cours d’eau d’Europe. Dans la par-

tie inférieure de son cours il n’est point navigable , et dans la partie supérieure il demeure presque toujours à sec. C’est sur cette branche supérieure, au milieu de la grande plaine saharienne du Sersou, qu’est la station de Tagguîn , où s’accomplit en 1843 l’enlèvement de la zmala d’Abd-el Kader par M. le duc d’Aumale.

Le cours inférieur du Chélif se déroule entre les deux massifs de l’Ouersenis et du Dahra , qui furent dans ces dernières années les deux principaux foyers d’insurrection. Aussi est-ce dans le bassin de ce fleuve que la domination française a formé le plus grand nombre relatif d’établissements. 11 en existe trois sur les confins méridionaux du Tell :

Boghar, à l’entrée de la rivière, dans la région des terres de labour et sur la route des caravanes qui d’Alger s’acheminent vers le sud ;

Teniet-el-Had, à l’extrémité orientale de l’Ouersenis ;

Tiaret, à la source de la Mina, le principal affluent du Chélif.

Sur la ligne médiane, celle qui partage en deux la largeur du Tell , le Chélif ne compte pas moins de cinq établissements français, qui sont Médéa , Miliana, Orïéansville, Ammi-Mouça et Sidi-belflacel. Les deux premiers existaient avant la conquête; les trois autres sont d’origine française.

La place où s’élève aujourd’hui Orléansville portait, avant que les Français s’y fussent installés, le nomd’El-Asnam (les idoles). Il y existait des ruines considérables. On y a retrouvé depuis un grand nombre d’antiquités curieuses, et particulièrement le pavé en mosaïque d’une des plus anciennes basiliques de la chrétienté. Une inscription écrite en grands caractères la fait remonter aux premières années du troisième siècle.

La mosaïque n’a pas moins de quarante pas de longueur sur vingt-deux de largeur, sans y comprendre les bas-côtés , qui étaient séparés de la nef par deux rangs de colonnes. A l’une des extrémités de ce pavé se trouvait l’autel et au-devant un agneau percé d’une flèche et des poissons. Le poisson était autrefois une image symbolique du christianisme. A l’extrémité opposée, au milieu d’une belle rosace entourée de guirlan¬

des et de feuillages, on lit une inscription tumulaire consacrée à la mémoire de l’évêque Reparatus. La date se rapporte à une ère spéciale qui la fait remonter auxpremièresannéesducinquièmesiècle.

Orléansville offre cela de particulier que parmi les monuments antiques découverts jusqu’ici la plupart appartiennent au christianisme.

La ville est située au bord du Chélif, dans la plaine longue et monotone comprise entre i’Ouersenis et le Dahra ; elle a suivi la progression hiérarchique de tous nos établissements qui de camps ou même de simples postes se sont élevés au rang de cités. Elle compte une population européenne d’environ 700 habitants, dont la moitié sont Français. Mais il paraît que cette fondation n’entre pas encore dans les besoins et les habitudes indigènes ; car la population indigène en résidence fixe se réduit à quatre personnes, et la population flottante est presque nulle.

Quant aux deux autres postes, Ammi- Mouça et Sidi-bel-Hacel, ils en sont encore "au premier degré de l’échelle hiérarchique, celui de simples postes.

Médéa

Au premier rang des établissements fondés ou conservés par les Français dans le vaste bassin du Chélif figurent les deux villes originairement indigènes de Médéa et de Miliana. Elles forment deux des principaux anneaux de la grande chaîne médiane tendue par l’occupation française de l’est à l’ouest de l’Algérie entre le littoral et le Sahara, chaîne dont l’importance , mal comprise après une première apparition de nos troupes à Médéa, après une autre apparition à Mascara, qui eut lieu quelques années plus tard , après le séjour temporaire d’une garnison française à Tlemcen, ne fut mise dans tout son jour que par la prise et l’occupation définitive de Constantine et de Sélif.

Médéa.

Aux détails donnés sur cette ville dans la première partie de cette publication nous n’ajouterons que le complément nécessité par les faits accomplis depuis cette époque.

L’armée française pri* définitivement

L’UNIVERS

possession de Médéa le 17 mai 1840, dix ans après la première expédition rapportée dans la notice que nous complétons. Les Français trouvèrent la ville déserte; elle avait été entièrement évacuée par les habitants , qui depuis sont revenus en grand nombre se ranger sous la loi française.

Au commencement de 1847 la population indigène de Médéa se composait de 3, 578 indigènes, dont 2,887 musulmans, 65 nègrès et 626 Israélites.

Quant à la population Européenne, elle comptait 1,390 personnes, dont 776 français.

Miliana.

Le 8 juin 1840 les Français entrèrent à Miliana; ils la trouvèrent abandonnée par les habitants et livrée aux flammes.

Cette ville est située à 900 mètres environ au-dessus du niveau de la mer, et dominée au nord par le mont Zakkar , qui a lui-même 1,534 mètres d’élévation. Les magnifiques vergers qui l’entourent, les eaux vives qui l’arrosent et l’animent, le voisinage imposant du Zakkar , font de Miliana l’un des sites les plus pittoresques de l’Algérie.

Elle présentela formed’une ellipse resserrée entre deux ravins, dont les escarpements naturels lui serventde remparts.

La kasba occupe l’une des extrémités du grand axe. Comme la plupart des cités musulmanes, la ville est sillonnée de rues étroites et tortueuses. Les maisons sont construites en pisé blanchi à la chaux; elles se composent d’un rez-de-chaussée et d’un étage avec une galerie quadrangulaire intérieure, forme habituelle des maisons moresques. Un oranger ou un citronnier planté dans la plupart des cours y répand son ombre et ses parfums ; une multitude de canaux souterrains alimentent les fontaines publiques et les habitations particulières.

La ville ne renferme pas moins de vingt-cinq mosquées. L’une d’elles sert de sépulture à un marabout célèbre, Sidi- Ahmed-ben-Ioucef, dont la famille a fourni la souche de plusieurs tribus considérables.

A quelque distance à l’est de la ville, dans un des ravins qui la bordent , les Français trouvèrent, au moment de la prise de possession , un bâtiment

long d’environ 25 mètres et large de 8, construit en moellons et couvert en tuiles ; c’était une usine fondée par Abd-el- Kader. La façade, d’un style moderne, reposait sur trois arceaux réguliers en plein cintre. Cet établissement contenait cinq fourneaux à la catalane alimentés par une trompe; une retenue d’eau pratiquée dans le ravin faisait mouvoir un rnartinet , auprès duquel on trouva quelques ébauches grossières de bayonnettes.

Le territoire de Miliana paraît réunir plusieurs éléments de prospérité industrielle; on assure que le Zakkar renferme une mine de cuivre et un magnifique banc de marbre. On a trouvé dans le voisinagede la ville des gisements de sulfure de plomb , d’oxyde et de carbonate de fer. Près de la forge d’Abd-el-Kader il existe de riches affleurements, qui, selon toute apparence, ont fourni leur minerai à l’usine créée par l’émir; car on a retrouvé autour de l’établissement des débris de même nature.

La domination romaine a laissé à Miliana des traces non équivoques de son passage ; un reste de voie romaine existe encore aux environs de la ville; le temps a même conservé la façade d’un édifice qui date de cette époque. Beaucoup de blocs de marbre dont plusieurs portent des bas-reliefs et des inscriptions gisent épars da*ns l’intérieur de l’enceinte. L’un de ces bas-reliefs représente un homme à cheval, tenant une épée dans une main et un rameau dans l’autre.

Au commencement de 1847 la population indigène de Miliana se composait de 1,247 habitants, et la population européenne de 1,210, dont 793 Français.

La Makta.

A la vallée du Chélif succède, dans la direction de l’est à l’ouest, celle de la Makta. Elle est formée de deux bras principaux , l’Habra et le Sig. C’est vers leur confluent , dans la plaine étroite et marécageuse qui le sépare de la mer, qu’eut lieu en juin 1835 le malheureux combat de la Makta , une de ces glorieuses épreuves où la grandeur d’âme d’un général en chef l’élève souvent plus haut dans l’opinion des hommes que n’eût pu le faire une victoire.

Sur le cours de l’Habra se présentent

le camp Perregaux , qui porte le nom d’un des martyrs de la conquête; puis un simple poste-étape jeté sur la route d’Oran à Mascara, et enfin Mascara ellemême. Deux autres établissements français situés aux sources méridionales de la rivière, Saïda et Daïa, appartiennent à cette ligne de vigies permanentes élevées en 1844 sur les confins du Tell , là où les tribus sahariennes viennent annuellement chercher leur pain.

Le second bras de la Makta , le Sig , possède deux établissements de nature différente , la commune agricole fondée par la compagnie de l’Union du Sig et le poste de Sidi-bel-Abbès, où eut lieu dans les premiers jours de 1845 l’audacieux coup de main de soixante-huit visionnaires indigènes enrôlés sous la bannière mystique de Mouléï-Taïeb (1).

De ces différents nœuds qui forment le réseau actuel de l’occupation française dans le bassin de la Makta , le plus" important est Mascara, ville de création indigène , qui fut sous les Turcs le siège du beylik de l’ouest jusqu’au moment de l’évacuation d’Oran par les Espagnols, et dont l’occupation définitive par les Français eut lieu le 30 mai 1841.

Mascara.

A quarante-cinq kilomètres au sud de Mostagnem s’élève une montagne qui domine au nord lecoursdel’Habra. Elle a été baptisée par les indigènes du nom pittoresque Me Chareb-er-Rih, la lèvre du vent, parce que les bourrasques qui fréquemment s’engouffrent dans ses gorges y font entendre des bruits sourds semblables à de grandes et mystérieuses paroles. Le sommet de Chareb-er-Rih voit se dérouler autour de lui un magnifique panorama : au nord la mer depuis Oran jusqu’au Chélif; à l’est les montagnes qui bordent les deux rives du fleuve; au sud les dernières cimes de la chaîne au delà de laquelle commence le Sahara.

C’est sur le versant méridional du Chareb-er-Rih, et au-dessus de la plaine d’Eghres, qui fut le berceau d’Abd-el- Kader, qu’est assise l’ancienne capitale du beylik de l’ouest , l’ancien quartier

C1) Nous ferons connaître plus tard l’origine et la nature de ces associations.

général de l’émir , le point de départ de sa fortune.

Selon les traditions locales recueillies par les Taleb, ces archivistes de l’Algérie, Mascara aurait été bâtie par les Berbères sur les ruines d’une cité romaine. L’étymologie d’ailleurs lui assignerait une origine guerrière ; car Mascara signifie la ville aux armées.

Cette ville, telle que les indigènes nous l’ont laissée, se divise en plusieurs parties séparées entre elles . La villed’abord, puis le faubourg de Baba-Ali au nord , celui d’Aïn-el-Baïda au sud , un autre petit faubourg à l’est, et enfin celui d’Arkoub-Ismaïl, construit, il y a moins d’un siècle, par les Turcs.

La ville avait deux portes , et une poterne ou porte de secours, donnant sur un ravin qui la traverse. De belles eaux provenant d’une source abondante y arrivaient par des canaux d’une distance de 3,000 mètres.

Les Français , devenus maîtres de Mascara, l’approprièrent à leur usage.

Le petit faubourg de l’est disparut , et les trois autres, réunis par une enceinte continue, forment aujourd’hui une seule et même place , traversée par un cours d’eau qui ne tarit pas , l’Ouad-Sidi-Toudman.

Mascara a une kasba ou citadelle, située au nord et isolée de la ville par une muraille en pisé; elle possède en outre plusieurs mosquées remarquables par l’élégance de leur architecture, un fondouk ou caravansérail , un marché , un palais, qui fut la résidence des beys, et la caserne des réguliers de l’émir dans la kasba.

Les environs de Mascara, dans un rayon de plusieurs kilomètres, étalent une végétation riche et active : la vigne, le figuier de Barbarie, le figuier d’Europe, y mêlent leur verdure à celle de l’olivier, de l’amandier, du coignassier et de plusieurs arbres fruitiers de nos climats.

La guerre a ruiné l’industrie de Mascara ; mais au temps de sa prospérité elle exploitait une spécialité importante :

c’était la fabrication de ces bernous noirs qui jouissaient dans toute la Barbarie d’une juste réputation d’élégance et de solidité.

Dans les premiers temps de sa for-

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tune , l’émir avait formé le projet d’établir à Mascara le siège de son gouvernement ; il y avait réuni un grand nombre d’ouvriers européens. Mais la prise de cette ville par les troupes françaises en 1836 dérangea ses plans; les ouvriers furent dirigés sur Tagdemt, Médéa et Miliana, qui devaient éprouver le même sort quelques années après.

Au commencement de 1847 la population de Mascara se composait de 1,202 Européens , dont 698 Français , et de 2,695 indigènes, dont 2,292 musulmans.

La Tafna.

La Tafna s’est acquis depuis l’occupation française un grand renom diplomatique ; c’est vers l’embouchure de cette rivière que fut conclu, le 30 mai 1837, le fameux traité qui porte son nom.

C’est encore sur un de ses affluents , vers la frontière du Maroc, que fut signé le 18 mars 1845 un autre traité, celui de Lella-Marnia , qui fixait la délimitation de l’Algérie.

Resserrée dans la partie inférieure de son cours, la Tafna, à quelque distance de la mer , s’épanouit en deux belles vallées, à l’ouest la Tafna supérieure et à l’est lisser. Toutes deux prennent naissance dans’ le voisinage du poste français de Sebdou , et circonscrivent , en descendant de là , un large plateau dont la ville de Tlemcen occupe le centre.

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