TLEMCEN
Elle est assise dans une riche plaine, détachée de la masse du plateau par deux rivières , le Safsaf et l’Hanaia , qui vont se rendre dans la Tafna et dans l’Isser.
L’aspect de la campagne autour de Tlemcen explique en partie l’importance qu’elle a prise entre les mains des musulmans, si amoureux des beaux paysages et des sites pittoresques. Que d’attraits par exemple devaient avoir pour eux les bords du Safsaf! De la haute vallée de Mafrouch , où il prend naissance , il se précipite dans un gouffre de trois cents mètres de profondeur par six cataractes successives , qui toutes ont creusé leur bassin. Dans ces chutes successives tantôt la rivière s’allonge en nappe brillante , tantôt elle se divise en filets écumeux , dont l’obscurité du gouffre fait ressortir la blancheur éclatante. De
haut es roches d’un rouge ardent encaissent les deux rives , et servent de base à des végétations de natures diverses. Dans la partie supérieure, des noyersséculaires, des cerisiers, des ormes, des frênes, des sureaux à larges feuilles déploient leur luxe septentrional ; tandis qu’à leur pied le jujubier, le figuier, l’olivier, le' laurier-rose , le lentisque , le nopal , le caroubier , reliés entre eux par les noeuds de la vigne sauvage , abritent encore sous leur feuillage épais l’acanthe, l’angélique , l’asphodèle , le narcisse et la violette, accrochés aux vieux troncs morts qui pendent sur l’abîme. La ronce et le lierre en tapissent les escarpements, et forment comme la tenture de ce sanctuaire sauvage, appelé par les indigènes el-Redir ou le lac.
La ville est dominée au sud par des montagnes qui tempèrent l’action des vents du midi. L’hiver s’y fait même sentir parfois assez rudement. Cependant la chaleur moyenne suffit pour conduire à maturité la plupart des fruits du midi de la France.
Comme presque toutes les villes du nord de l’Afrique exposées au moyen âge à des incursions fréquentes , Tlemcen reposait par trois de ses faces sur des escarpements abruptes; elle n’était accessible que par le sud-ouest , où la plaine venait se rattacher aux dernières pentes des montagnes.
Dans cette ville, aujourd’hui si réduite, si mutilée, saluons un des plus grands débris historiques de l’Algérie, de ce reliquaire si riche en gloires éteintes, en grandeurs déchues. Bâtie sur les ruines d’une cité romaine , Tlemcen paraît avoir porté sous la domination des Césars le titre de colonie. Mais sa véritable splendeur né date point de cette époque; elle est toute sarrasine. Toutefois sous les constructions élevées par les émirs Almohades , maîtres de l’Atrique et de l’Espagne , il existe encore un amas de ruines qui remontent à la première époque. Une foule d’inscriptions tumulaires , quelques inscriptions historiques , prouvent que cet établissement , avant même que les révolutions musulmânes l’eussent élevé au rang de capitale, ne fut pas sans quelque importance.
Parmi les inscriptions latines découvertes il s’en trouve une qui semblerait
f>Iacer cette ville parmi les colonies miitaires. M. Azema de Montgravier, qui s’est livré à des études spéciales sur Tlemcen , a observé une analogie générale dans le caractère des ruines qui bordent la frontière occidentale de l’Algérie. Il a signalé en outre une ressemblance curieuse entre ces ruines et les constructions militaires retrouvées sur les bords du Rhin et dans d’autres pays limitrophes entre les Romains et les barbares.
Mais laissons la colonie des Gordiens dormir dans la tombe que le temps et le génie des peuples africains lui ont creusée, et revenons à la ville musulmane, qui tint le rang de capitale depuis le milieu du treizième siècle jusqu’au milieu du seizième.
Toutefois, dès avant le treizième siècle Tlemcen occupait déjà une place éminente parmi les villes d’Afrique; car sous le règne d’Abou-Tachfin, le premier des Almoravides , elle ne contenait pas moins de 16,000 feux , ce qui suppose une population de 90,000 habitants.
Environ deux siècles après, sous la dynastie des Beni-Zeïan , Tlemcen renfermait tout ce qui caractérise les grandes villes, de belles et riches mosquées, et cinq grandes écoles ornées de mosaïques, élevées par les princes Zenata.
Des revenus affectés a l’entretien de ces établissements permettaient d’offrir l’instruction gratuite à un certain nombre de jeunes musulmans, qui venaient y étudier , sous les maîtres les plus renommés, le dogme religieux et les sciences naturelles. Ajoutez à cela des bains et des fondouks ou caravansérails, où les négociants , qui à cette époque faisaient un grand commerce avec la Guinée, entreposaient la poudre d’or, l’ambre gris , le musc de civette et les autres productions de ces contrées lointaines. Les relations commerciales entre Tlemcen et le pays des noirs étaient si actives et si lucratives , qu’il suffisait, suivant Marmol, de deux ou trois voyages pour faire la fortune d’un trafiquant. Parmi les fondouks il y en avait réservés aux marchands génois et vénitiens , qui venaient y acheter, pour les verser en Europe , les marchandises apportées par les caravanes.
La ville était divisée en quartiers 5e Livraison. ( Algébie.)
isolés les uns des autres et munis de remparts. Ils portaient les noms des différents corps d’état qui les habitaient. Les ouvrages qui sortaient de leurs ateliers étaient en général fort recherchés ; c’étaient des casaques de laine appelées kabbout, d’où est venu sans doute notre mot capote , de riches tapis, des sayes et des mantes si fines , qu’il s’en trouve, dit Marmol , qui ne pèsent pas dix onces. Ils fabriquaient en outre des harnais de prix avec de beaux étriers, des mors, des éperons et des têtières, les meilleures qui se fissent alors en Afrique, dont les ouvriers, ajoute encore Marmol , gagnent bien de quoi vivre et de quoi passer leur temps.
Au midi de la ville s’élevait le palais du roi. C’était une forteresse fermée de murailles ; deux portes y donnaient accès. L’une d’elles, celle d’Agadir, a légué son nom à un faubourg en ruines que l’enceinte actuelle laisse en dehors , et qui fut construit originairement sur la nécropole romaine ; ce qui apparaît par le grand nombre de pierres tumulaires et d’inscriptions votives que l’on y découvre. Les historiens qui ont assisté au déclin de Tlemcen parlent avec admiration de la fraîcheur et de l’abondance des eaux que la munificence des princes berbères avait fait venir par des conduits souterrains; des maisons de plaisance que les habitants s’étaient fait bâtir autour de la ville pour y passer l’été, et enfin des forêts d’oliviers, de noyers, de vignes et d’arbres à fruits de toutes sortes qui ombrageaient au loin la campagne. Léon l’Africain, qui a écrit ses voyages en Europe et qui avait parcouru d’immenses contrées , dit n’avoir vu en aucun autre lieu autant de cerises qu’il en vit à Tlemcen.
Au commmencement du seizième siècle la capitale des Beni-Zeian était encore une ville puissante. Mais alors une série d’événements , provoqués par l’imprudence des habitants eux-mêmes, vint la précipiter dans un abîme de maux, et nous donne le secret de la plupart des grandes destructions dont le sol de l’Afrique porte l’empreinte.
C’était en 1517; il y avait deux ans que Barberousse s’était emparé d’Alger ; il y en avait huit que les Espagnols occupaient Oran. Deux factions rivales
L’UNIVERS
se disputaient le gouvernement de Tlemcen. L’une avait à sa tête Bou-Zeïan, frère du dernier roi, et l’autre Bou- Hamtnou , qui était son fils.
Bou-Zeïan s’appuyait sur le suffrage des Arabes, et à ce titre sa cause paraissait la plus juste; mais Bou-Hammou avait invoqué l’assistance des Espagnols, et il était demeuré le plus fort. A l’aide de ce secours étranger, de cette dangereuse intervention des chrétiens, il avait détrôné son oncle, et le tenait en prison.
Sur ces entrefaites Haroudj-Barberousse s’empara de Tènès. Cette expédition le rapprochait de Tlemcen. Les partisans de Bou-Zeïan , voyant en lui le champion de la guerre sainte , lui députèrent deux des principaux habitants pour l’informer de la situation de leur ville et implorer son secours en faveur du roi légitime contre l’usurpateur que les armes infidèles leur avaient imposé.
Barberousse ne laissa point échapper une si belle occasion; et, confiant Alger à la garde de son frère Khaïr-ed-Din, il prit incontinent la route de Tlemcen. Chemin faisant il recruta bon nombre d’Arabes et de Berbères, jaloux de combattre pour une cause que l’intervention des Espagnols leur faisait regarder comme nationale. Bou-Hammou sortit de Tlemcen, et se porta à la rencontre des Turcs : il les atteignit à quelques lieues d’Oran ( septembre 1517 ). Mais à peine l’action était-elle engagée, que ses troupes prirent la fuite, écrasées par l’artillerie et la mousqueterie, deux instruments nouveaux , dont les Arabes connaissaient à peine l’usage.
Barberousse ne tarda pas à paraître devant Tlemcen. Un instant les partisans de Bou-Hammou voulurent fermer les portes et prendre les armes; mais leurs adversaires soulevèrent le peuple contre eux, et introduisirent Barberousse. Toutefois , comme poussés par un pressentiment des malheurs qui les menaçaient, avant qu’il eût franchi le seuil , ils lui firent jurer sur le Koran qu’il ne porterait aucun dommage aux habitants et qu’il rendrait le trône à Bou-Zeian.
Maître de la ville, Barberousse sembla disposé à tenir sa promesse; du moins il fit mettre le prince en liberté. Mais quelques jours après , feignant d’aller prendre congé de lui , il le fit saisir lui
et ses sept fils et pendre avec la toile de leurs turbans aux piliers de la galerie. En même temps il se faisait amener tous les membres de cette famille, et les précipitait lui-même dans un étang , prenant plaisir , dit Marmol , à leurs postures et à leurs grimaces.
Enfin, pour couronner toutes ces atrocités par une dernière , il attira chez lui soixante et dix des principaux habitants, de ceux qui l’avaient appelé à leur secours, et les fit massacrer sous ses yeux , dans la crainte , disait-il, qu’ils ne conspirassent contre lui. Après quoi il se fit proclamer roi de Tlemcen sous l’autorité du grand seigneur.
C’est de cette manière que, suivant les écrivains espagnols , Tlemcen tomba une première fois au pouvoir des Turcs. Mais leur triomphe devait être aussi court qu’il avait été cruel et félon.
Bou-Hammou avait pris la fuite avec ses femmes, ses enfants et ses richesses, plus heureux dans sa défaite que son compétiteur dans sa victoire. Il s’était réfugié à Oran , où commandait alors don Diego de Cordova, marquis de Comarès. De là il passa en Espagne pour aller implorer l’appui du roi don Carlos, devenu plus tard Charles-Quint.
Presque en même temps arrivait à Oran un cheik puissant des environs de Tlemcen, nommé Bou-Rekkaba , qui venait, lui aussi, invoquer l’assistance des Espagnols contre les Turcs. Le marquis de Comarès lui accorda immédiatement un secours de trois cents hommes. Bou-Rekkaba sut si bien en tirer
parti, qu’il obligea Barberousselui-même
de demander du renfort à son frère Khaïr-ed-Din. Celui-ci lui envoya aussitôt six cents Turcs.
Mais le marquis de Comarès, averti à temps de la marche de cette colonne , fit partir d’Oran à sa rencontre six cents Espagnols. Les Turcs, peu curieux d’engager un combat à forces égales, se jettent dans la forteresse de Kala. Les Espagnols arrivent et campent au pied des murailles; mais, par une nuit obscure , ils se laissent surprendre : quatre cents hommes sont massacrés; les deux cents qui survivent se sauvent à Oran , où ils vont porter cette triste nouvelle.
Comarès ne perd pas un instant , et fait partir le colonel Martin Argote avec
deux mille hommes et quelques cavaliers. Cet officier fait tant de diligence qu’il retrouve encore les Turcs à Kala , ou ils s’étaient oubliés dans l’ivresse de leur victoire. Il assiège la place, y ouvre une brèche à l’aide de la mine, et la force à capituler. Mais à peine la convention était-elle signée qu’une querelle s’engage entre un Turc et un chrétien; celui-ci tue son adversaire : on court aux armes : les Espagnols oublient la parole qu’ils viennent de donner et massacrent la garnison.
Martin Argote marche alors sur Tlemcen,où il joint ses forces à celles du cheik Bou-Rekkaba. Barberousse s’y était enfermé, attendant avec impatience le détachement que Martin Argost venait de détruire. Bientôt menacé au dedans, pressé au dehors , le corsaire sentit qu’il n’y avait plus pour lui de chances de salut que dans la fuite. Il ramasse donc ses richesses, et sort secrètement par une poterne, emmenant avec lui tous ses Turcs et quelques Arabes; mais le colonel Argote, informé de son départ, s’attache à ses traces, et le poursuit durant i espace de trente lieues. Barberousse a recours à une dernière ruse. Il répand sur son chemin de l’or, de l’argent monnayé , de la vaisselle et tous les objets précieux qu’il emportait avec lui : peutetre les Espagnols s’arrêteront-ils à les ramasser. Mais il n’en fut rien. Abandonne par quelques-uns de ses compagnons , accablé de fatigue et de soif, le corsaire se jette en désespéré dans les ruines d’une ancienne forteresse. Là, avec le petit uombred’hommesqui lui restent lideles , il oppose encore une résistance héroïque. Mais l’alferez Garcia de Tineo lui porte un coup de lance qui le renyerse, et se précipite sur lui; Barberousse jete a terre combat encore, et dans un enort suprême le blesse à la main. Enfin , succ°uibe. Sa tête est aussitôt séparée de son corps ; elle fut portée à Oran au oout d une pique , et promenée, dit-on , aans toute l’Espagne comme un glorieux trophée. Ses vêtements, qui étaient de rocard cramoisi , furent envoyés à Lordoue et déposés dans le monastère de Saint- Jerome , où les religieux en firent une chasse que l’on montrait encore longtemps apres sous le nom de Capa de babaroxa.
Ainsi périt le fondateur de la régence d’Alger. Toute l’Europe accueillit la nouvelle de sa mort avec des transports de joie : par une erreur assez commune, qui porte les hommes à concentrer dans un seul toutes leurs espérances et toutes leurs craintes, elle se flatta qu’avec Barberousse la piraterie avait disparu; mais elle reconnut bientôt quel mécompte l’avenir lui réservait.
t Bou-Hammou , rétabli sur le trône, s’engagea à payer à l’Espagne un tribut annuel de 12,000 ducats d’or, douze chevaux et six gerfauts femelles; redevance qu’il acquitta fidèlement pendant toute sa vie.
Mais Abdallah, son frère et son successeur, rompit le traité, à l’instigation de quelques marabouts et surtout de Khaïred-Din, et refusa de rien payer. En mourant il laissa deux fils, Mouleï-Abd-Allah et Mouleï- Ahmed. Ce dernier, qui était le plus jeune, obtint l’appui de Khaïr-ed- Din, et s’empara du pouvoir. Abd- Allah se jeta alors dans les bras des Espagnols. Le gouverneur d’Oran lui donna un détachement composé de six cents hommes et de quatre bouches à feu, et commandé par Alfonse Martinez. Cette troupe partie d’Oran s’avança péniblement jusqu’à cinq lieues de Tlemcen ; là elle fut enveloppée par une multitude d’Arabes et taillée en pièces. Des six cent hommes il n’y en eut que vingt qui parvinrent à regagner Oran; treize furent faits prisonniers ; le reste périt.
Charles-Quint sentit qu’il ne pouvait laisser la domination espagnole sous le coup d’un pareil échec , et chargea le comte d’Alcaudète de le venger. Ce général quitta Oran le 27 janvier 1543, à la tête de neuf mille hommes d’infanterie et de quatre cents chevaux.
A peine fut-il éloigné de la ville de quelques lieues que des nuées d’Arabes commencèrent à l’assaillir et le harcelèrent sans relâche jusqu’auprès de Tlemcen. Là il trouva l’armée de Mouleï- Ahmed , et engagea contre elle un com* bat plus sérieux et plus décisif.
A cette époque l’arquebuse était encore pour les Africains une arme nouvelle, qu’ils maniaient avec peu d’adresse. Aussi l’armée espagnole eut-elle plus à souffrir de leurs flèches que de leurs balles. Néanmoins la victoire resta
L’UNIVERS
aux chrétiens , et le comte d’Alcaudète put bivouaquer sur le champ de bataille. Le lendemain l’armée entra dansTlemcen , qu’elle saccagea d’un bout à l’autre, dit Marmol , tuant ou faisant prisonnier tout ce qu’elle rencontra.
Le comte d’Alcaudète resta quarante jours àTlemcen. Il avait réinstallé Abd- Allah dans sa capitale ; mais pendant ce temps Ahmed recrutait des partisans parmi les tribus, et à peine les Espagnols avaient-ils quitté la ville, qu’il reparut à la tête d’une armée. Abd-Allah marcha à sa rencontre , et remporta une victoire complète : mais quand il se présenta pour rentrer dans Tlemcen, les habitants refusèrent de le recevoir. Prières, menaces, promesses, tout futinutile. Enfin il se retira, et prit avec cinquante chevaux seulement la route du désert , champ d’asile des ambitions déçues.
Bientôt ses derniers partisans l’eurent abandonné; sa tête fut apportée aux pieds de son frère, qui venait de remonter sur le trône.
Cependant les Turcs n’avaient point encore réussi à se maintenir dans Tlemcen. Maîtres de presque toutes les villes de l’Algérie, ils regardaient avec raison la conquête de cette capitale d’un royaume comme le complément nécessaire de leur domination. Ils saisirent pour l’entreprendre le premier prétexte qui se présenta. Ce fut encore la discorde qui le leur fournit.
Un second frère de Mouleï-Ahmed venait d’apparaître sur la scène ; il s’était rendu à Alger, et là il implorait l’assistance de Hacen-Pacha pour l’aider à s’emparer de Tlemcen. Le fils de Khaïred-Din ne se fit pas beaucoup prier. Il partit au commencement de juin 1547, sous la conduite du nouveau prétendant , et marcha sur Tlemcen à la tête d’une armée composée de cinq mille arquebusiers turcs ou renégats , de mille spahis et de dix bouches à feu. A la nouvelle de l’approche des Turcs , Mouleï- Ahmed se hâta de quitter Tlemcen , et se réfugia à Oran ; et l’on vit, par un singulier retour de fortune, ce prince, qui avait combattu les Espagnols, qui avait anéanti une de leurs colonnes, venir implorer leur protection contre les Turcs, ses anciens alliés.
Le comte d’Alcairdète accepta, au
nom de l’Espagne, l’alliance qui s’offrait à lui , et passa aussitôt en Andalousie pour y lever des troupes. Il revint bientôt à Oran , et entra en campagne avec un corps de dix-huit cents hommes. Cette fois il fut accueilli à bras ouverts par toutes les tribus qu’il traversa. Chacune lui envoyait son contingent ; il voyait à chaque pas grossir ses troupes. Combien cette expédition différait de la première, où les mêmes tribus l’avaient harcelé jusqu’aux portes de Tlemcen !
Bientôt il trouva l’armée de Mouleï- Ahmed forte de cinq mille hommes, commandée par le mezouar de Tlemcen, oncle et beau-père du roi. Celui-ci voulut fêter l’arrivée du gouverneur , et lui donna le spectacle d’une grande fantasia. Les deux armées avaient opéré leur jonction sur les ruines d’Arbah Le comte y passa trois jours, et se remit en marche vers Tlemcen.
Il ne devait pas tarder à rencontrer l’armée turque, et les circonstances favorables qui avaient marqué le début de l’expédition lui faisaient attendre impatiemment la lutte qui allait s’engager. Mais il était écrit que cette fois encore , et sans combat , Tlemcen échapperait aux Turcs.
Tandis que l’armée arabe-espagnole s’approchait de la ville, un envoyé du roi de France , le chevalier de Lanis , arrivaitau camp d’Hàcen-Pacha, et venait lui apprendre la mort de son père. Dès lors il renonça à ses projets de conquête; il sentit combien, dans cette circonstance, sa présence était nécessaire à Alger, et il eut hâte de conclure la paix. Il consentit à retirer la garnison qu’il avait jetée dans Tlemcen, s’engagea à ne jamais inquiéter Mouleï- Ahmed, et le reconnut pour vassal de l’Espagne.
Apres deux jours pendant lesquels toute l’armée turque paya à la mémoire de Khaïr-ed-Din un tribut unanime de regrets , Hacen-Pacha , vêtu de deuil et monté sur un cheval noir , donna le signal du départ (l).
Mouleï-Ahmed ne demeura pag longtemps sur le trône où l’intervention espagnole venait de le replacer. Mais
(i) Histoire d'Alger, par M. Ch. de Rotalier.
cette fois l’initiative des intrigues qui amenèrent sa chute ne partit ni d'Oran ni d’Alger.
Dans le temps où les Espagnols s’emparaient d’Oran, où Barberousse établissait l’autorité turque à Alger , il s’élevait dans le Maroc une dynastie nouvelle , celle des chérifs , dynastie non moins ambitieuse que l’occupation espagnole et le gouvernement turc. Elle avait établi à Fès le siège de son autorité. C’est là que, délaissé par Hacen-Pacha , le prétendant, frère de Mouleï-Ahmed , avait cherché un refuge. A l’aide des intelligences qu’il s’était ménagées , il parvint à se créer un parti à Tlemcen , et quand il le crut assez fort il éleva de nouveau ses prétentions , et sollicita l’ intervention marocaine.
Le chérif, qui convoitait pour son nouvel empire le beau royaume de Tlemcen, trouva l’occasion favorable et l’accueillit. En 1550 une armée marocaine, forte de dix mille hommes , entra en campagne : elle était commandée par les deux fils du sultan , Mouleï-Abd-el-Kader et Mouleï-Abd-Allah.
Mouleï-Ahmed ne les attendit pas , et se réfugia à Oran. Les deux frères entrèrent sans résistance dans Tlemcen.
Abd-Allah se chargea d’occuper la ville, tandis que son frère irait entreprendre de nouvelles conquêtes. lise dirigea d’abord sur Mostaganem.
A la nouvelle de cette marche audacieuse , Hacen-Pacha réunit à la hâte toutes les troupes disponibles. Il demanda aussi des secours à Abd-el-Aziz, cheik des Beni-Abbès (1), qui accourut lui-même à la tête de ses Berbères. L’armée fut placée sous les ordres d’un renégat corse , nommé Hacen : elle se composait de cinq cents arquebusiers renégats ou turcs , de mille spahis et de dix bouches à feu. Le chérif n’osa point attendre des forces aussi considérables ; il se retira en ravageant le pays et chassant devantlui des milliers de chameaux, de moutons et de boeufs, produits de ses razia. Mais tout ce butin retardait sa marche, et les Turcs l’atteignirent au passage d’une rivière , la même , dit Haëdo, où trente-deux ans auparavant
,t) L’une des principales tribus de la Kabilie.
Haroudj Barberousse, fuyant de Tlemcen , avait trouvé la mort.
Abd-el-Kader fit face à l’ennemi , et se montra prêt à combattre. Alors ce fut le renégat Hacen qui , à son tour, craignit de risquer une bataille si loin d’Alger. Il fallut que le Berbère Abd-el- Aziz, indigné de la faiblesse du chef, s’élançât lui-même à la tête de ses bandes kàbiles et entraînât les Turcs par son exemple. Bientôt il atteignit le chérif, le tua, et décida le gain de la bataille.
Les Turcs entrèrent en triomphe dans Tlemcen , qui fut livrée au pillage pendant plusieurs jours. Enfin Hacen le Corse convoqua en conseil les chefs de l’armée , pour statuer sur le sort de leur nouvelle conquête. U fut décidé que l’autorité des princes maures serait abolie , que Tlemcen recevrait une garnison turque et serait gouvernée par un lieutenant du pacha. Le kaïd Saffa, Turc de naissance, et l’un des premiers officiers de l’armée, fut désigné pour en être le premier gouverneur. Il resta donc dans Tlemcen avec quinze cents janissaires, dix pièces d’artillerie et un approvisionnement considérable de munitions de guerre (1).
L’armée victorieuse reprit le chemin d’Alger, portant devant elle au bout d’une pique la tête d’ Abd-el-Kader , le ehérif vaincu. Pour conserver la mémoire d’une expédition aussi glorieuse, Hacen-Pacha voulut que cette tête restât suspendue dans une cage de fer, sous la voûte de la porte Bab-Azoun.
Elle y demeura jusqu’en l’année 1573.
C’est ainsi que l’ancien royaume de Tlemcen devint une province turque.
Retardée une première fois par la mort d’Haroudj-Barberousse, ajournée une seconde fois par la mort de Khaïr-ed-Din, cette conquête ne s’accomplitque trentedeux ans après la première tentative, alors que toutes les villes de l’Algérie reconnaissaient déjà l’autorité turque.
Pendant ces trente-deux années Tlemcen fut tour à tour ravagée par les rois maures qui se la disputaient, par les Espagnols, par les chérifs et par les Turcs, qui, sous le nom des rois maures, se la disputaient aussi.
(x) Histoire d’Alger, par M. Cb. de Rotalier.
TO
L’UNIVERS
Enfin elle échut aux Turcs, dont elle complétait l’empire naissant, et pendant trois siècles elle fit partie de la régence. Après tant de vicissitudes désastreuses , Tlemcen aurait pu encore se relever, si le règne qui commençait eût été celui de la confiance et de là justice ; mais entre les mains des renégats et des corsaires elle devait rester couchée sous ses ruines. Les Français n’y ont trouvé qu’un amas de décombres, quelques groupes de masures et une population pauvre et dégénérée.
Cependant des détails gracieux , des vestiges historiques échappés à la dévastation rappellent le peuple industrieux
Î[ui , avant l’arrivée des corsaires , avait ourni des architectes à PAlhambra. Ici c’est un café ombragé d’une treille colossale, là un minaret debout au milieu des ruines , ou une mosquée dont un pan de mur écroulé laisse voir à l’intérieur des dentelures et des arabesques richement sculptées.
La porte d’Agadir, qui donnait accès dans le palais des roismaures, est restée debout. C’est une belle ogive renflée vers son milieu , rétrécie vers sa naissance.
A deux kilomètres à l’ouest de Tlemcen il existe un autre .monument historique; c’est le camp de Mansoura , rectangle long de treize cents mètres , large de sept cent cinquante, entouré de murs et flanqué de tours. La destination guerrière de cet établissement se reconnaît à la régularité de son tracé. On voit que l’enceinte précéda la ville. Ce camp fut en effet construit pour l’installation d’une armée, dans le cours du quatorzième siècle , par Abou-el-Haçen , quatrième roi de la dynastie des Beni- Merîo, qui régnait à Fès, durantun siège de trente mois , qui se termina par la prise et le sac de la ville , la captivité et la mort du roi.
L’intérieur de l’enceinte conserve encore quelques traces de constructions.
Mais il n’en est resté debout qu’un minaret , morceau curieux d’architecture sarrazine; il a trois étages de fenêtres doubles divisées par une colonnette.
L’intervalle des étages est garni par une guirlande d’arabesques qui serpente de la base au sommet de l’édifice et encadre toutes les ouvertures. La domination française montrera sans doute quek
ue sollicitude pour la conservation
e ces monuments , un peu délabrés , de l’art moresque au moyen âge. L’étude et la restauration de ces édifices peut exercer une salutaire influence sur l’art moderne , redevenu un peu trop paie®.
La population de Tlemcen est bien déchue de ce qu’elle était en ses jours de prospérité. Elle se compose de 7,602 indigènes, dont 5,660 musulmans, 172 nègres et 1,770 Israélites. La population européenne se réduit encore à 759 Européens , dont 444 Français.
Le Sahara (1).
Nous venons de parcourir les deux lignes principales du Tell, la ligne de la cote et celle des plateaux. Il nous reste à introduire le lecteur dans cette autre moitié de l’Algérie, dont la nature était aussi inconnue il y a quelques années que sa destinée est encore mystérieuse aujourd’hui. Nous craignons d’autant moins d’aborder cette arrière-scène de notre conquête qu’elle en est une partie intégrante, que le drapeau français y a été salué par les actions de grâce des populations, et enfin qu’il y flotte encore.
Le Sahara fut longtemps défiguré par les exagérations des géographes et par les rêveries des poètes. Compris sous deux dénominations qui, à raison de leur généralité, s’excluaient mutuellement, appelé par les uns grand désert, ce qui entraînait l’idée de la stérilité et de la désolation; appelé parles autres pays des dattes, ce qui impliquait l’idée de la production et du travail, le Sahara était devenu une contrée fantastique, dont notre ignorance agrandissaitles proportions et uniformisait l’aspect. Depuis les montagnes qui bornent l’horizon du Tell jusqu’aux premières côtes du pays des noirs, il semblait que la nature, dérogeant à ses lois ordinaires, renonçant à la variété, caractère essentiel de ses œuvres, eût étendu une nappe immense et uni-
(i) Les détails qui suivent sont empruntés en grande partie à mes Recherches sur la géographie et le commerce de V Algérie méridionale. — Exploration scientifique de l'Algérie. — Sciences historiques et geographi- ‘ ques; tome II.
forme de landes ardentes, région maudite parcourue çà et là par quelques bandes de sauvages, étrangers aux premiers besoins de la vie individuelle, qui attachent les hommes au sol, et aux premiers besoins de la vie sociale, qui attachent les hommes à leurs semblables.
On le sait aujourd’hui, tel n’est point le Sahara, vaste archipel d’oasis dont chacune offre un groupe animé de petites villes et de villages. Une large ceintur-e d’arbres fruitiers entoure chaque centre d’habitation. Dans ces plantations un arbre domine, c’est le palmier; il en est le roi autant par la hauteur de la taille que par la valeur des produits ; le grenadier, le figuier, l’abricotier, le pêcher, la vigne croissent à côté de lui et mêlent leur ombre à la sienne. C’est à travers ces massifs de verdure que l’horizon des montagnes lointaines se dessine avec ses tons chauds, ses découpures variées, ses formes imposantes. En présence d’un pareil spectacle, il est facile de comprendre l’amour que les habitants du Sahara professent pour leur pays natal.
L’espace qui sépare entre elles ces îles de verdure se présente lui-même sous des aspects divers. Tantôt c’est une plage sablonneusecouvertede plantes et d’arbustes qui servent de pâture aux bestiaux. Tantôt c’est un de ces basfonds appelés Sebklia où règne une couche desel. Pendant l’hiver elle se couvre d’une nappe d’eau de quelques centimètres de hauteur ; pendant l’été elle redevient une plaine aride ou une saline facile à exploiter. Quelquefois c’est une zone montagneuse hérissée de pointes de roches ou de montagnes de sable. Il existe des oasis au bord des sebkha, dans les gorges des rochers , dans les anfractuosités des dunes, rarement dans les plages sablonneuses. Les oasis de Tuggurt, de Temâcin etd’Ouaregla sont situées au bord des sebkha.
Le plus intéressant de ces lacs de sel est celui que l’on désigne sous le nom de Melrir. Il occupe l’extrémité orientale de l’Algérie ; mais la plus grande partie de sa surface est comprise dans la régence de Tunis, où elle borde les deux oasis tunisiennes du Bélad-el-Djérid et du Nifzaoua. Il s’étend en longueur de l’est a l’ouest entre le 4e et le 7e degré de
longitude orientale, et en largeur à trente kilomètres au sud du 34e degré de latitude. Il occupe une surface de neuf mille quatre cents kilomètres carrés.
C’est à peu près la superficie de l’île de Corse, qui, après la Gironde, est le plus grand des départements français.
Le sel répandu à la surface de l’immense savane n’y forme pas une couche continue; il présente au contraire un grand nombre d’interruptions produites par des plis de terrain le plus souvent insensibles à l’œil, et se trouve ainsi divisé en une multitude d’étangs partiels, dont l’ensemble constitue la Sebkha de Melrir.
Quelques-unes de ces stratifications reposent sur un sol ferme , et peuvent être abordées sans danger. Mais la plupart sont inaccessibles; sous un diaphragme solide, de quelques centimètres d’épaisseur, elles recèlent des abîmes de vase qui jamais n’ont été sondes. Malheur à qui oserait s’aventurer sur la couche de cristal mince et fragile. Bientôt il sentirait la glace se rompre sous ses pieds et disparaîtrait à jamais dans les gouffres qu’elle recouvre. Dans l’Ouad- Souf, qui est l’oasis la plus voisine, on regarde généralement les fondrières du Melrir comme assez larges et assez profondes pour engloutir des maisons entières.
Il n’existe qu’un très-petit nombre de passages reconnus praticables à travers la sebkha. On les désigné par le nom générique de Chott, qui signifie bord ou rivage. Ce sont en effet les seuls rivages de ce dangereux archipel. Mais le mot de Chott s’applique aussi par extension aux étangs eux-mêmes.
Dans la partie du lacqui appartient à l’Algérie les deux seuls passages sont ceux de Mouia-el-Tadjer ( l'eau du négociant) et du Chott-es-Selam ( l'étang du saiut).
Une double légende conserve dans les traditions du pays l’origine des deux noms, et rappelle aux voyageurs les périls qui les attendent dans cette contrée inhospitalière.
On raconte qu’une caravane arrivant au bord de l’étang de Mouia-el-Tadjer, y éprouva une de ces violentes crises de soit qui ont anéanti des armées entières. Elle allait succomber , lorsqu’un riche
L’UNIVERS
négociant , simple passager dans la caravane, crut reconnaître divers indices qui annoncent la proximité de l’eau. Aussitôt il fit part de sa découverte à ses compagnons de voyage, et les engagea vivement à creuser le sol. Mais il s’adressait à des hommes que le découragement rendaitincrédules, et ne putrienen obtenir. Il eut alors recours à un moyen extrême : il promit un réal par coup de pioche. Stimulés parl’appât d’un salaire aussi énorme, quelques voyageurs se mirent au travail. On compta les coups de pioche, il y en eut un grand nombre; mais enfin l’eau parut. Le négociant paya sur-le-champ tout ce qu’il devait; mais il réclama l’eau comme sa propriété, et exigea à son tour un réal de tous ceux qui voulurent boire; c’était le droit du talion, que les musulmans ne contestent jamais. Aussi tous les voyageurs payèrent-ils leur réal sans murmurer. A dater de ce jour le puits nouveau fut appelé l'eau du négociant , et pendant longtemps il n’y eut pas de caravane passant en ce lieu qui n’acquittât la même redevance au profit de l’inventeur.
Mais la soif est encore le danger le moins redoutable qui menace les caravanes dans la traversée du Chott-es-Selam. En abordant le terrible étang du salut, elles voient se dérouler devant elles sur le fond rougeâtre de la plaine, une bande blanche sinueuse longue d’environ cinq lieues, large seulement de quelques mètres. C’est le chemin qu’il faut suivre, ou plutôt c’est un pont qu’il faut traverser. Les hommes et les chameaux s’y engagent à la file et suivent exactement le sentier frayé ; car s’ils s’écartaient à droite ou à gauche, ils disparaîtraient dans les fondrières qui bordent la route. Durant tout le trajet le voyageur ne découvre dans le champ de la vue ni arbre ni plante. C’est seulement à l’issue du Chott qu’il voit apparaître à l’horizon les palmiers du village d 'El- Fidh, mais tellement agrandis par le mirage qu’ils ressemblent de loin à des forteresses.
Le voyageur indigène lorsqu’il pénètre pour la première fois dans ces steppes désolés, ne peut se défendre d’un certain effroi. On raconte qu’un habitant de POuad-Souf, appelé par ses affaires dans la région du Tell, se joignit à une cara¬
vane qui partait pour Tebessa. Il atteignitbientôtla plaine du Melrir. Quand il vit sur sa tête un ciel rougeâtre, une terre rougeâtre sous ses pieds, autour de lui le silence, la nudité, la solitude , il fut saisi d’un tel accès de peur, qu’il rebroussa chemin, regagna au plus vite son village et ses palmiers, et renonça pour toujours aux voyages.
Le sentier blanchâtre qui traverse l’Étang du Salut s’appelle le chemin des marabouts. Voici, suivant la légende, l’origine de ce nom : Quelques bons derviches, revenant du pèlerinage de la Mecque, s'engagèrent dans la plaine du Melrir, et ne tardèrent pas à s’y égarer. Cependant la prudence ne les abandonna pas; ils marchèrent avec de grandes précautions, frappant le sol de leur bâton de voyage avant d’y poser le pied : ils purent ainsi, à force de précautions, atteindre le bord opposé ; ils se prosternèrent alors en s’écriant : Selamna! nous sommes sauvés ! C’est ainsi, dit-on, que fut découvert le passage sinueux, appelé Chott-es-Selam en commémoration de cette aventure.
Dans la régence de Tunis les passages praticables du lac Melrir sont indiqués aux voyageurs soit par une ligne de pierres, soit par des troncs de palmier. Il existe un étang appelé Chott-el-Euoudia (l’Étang des marques de bois).
Jusqu’en 1844 le lac Melrir n’occupa sur les cartes qu’un espace trente fois inférieur à celui qu’il occupe sur le sol. C’est alors seulement que je lui restituai sa véritable étendue (1). Toutefois dès 1 840 j’avais reconnu l’erreur des géographes, et la constatation que j’en avais faite d’après le témoignage d’un grand nombre de voyageurs indigènes avait même obtenu une sanction à laquelle j’étais loin de m’attendre. Un de mes collègues, M. Levaillant, venait d’achever l’exploration zoologique de la Calle. Le hasard me l’ayant fait rencontrer, je m’informai du résultat de ses travaux.
« Savez-vous, me dit-il, ce que m’ont appris mes oiseaux. voyageurs? C’est qu’au
(i) Carte de l’Algérie distribuée aux chambres pour la discussion des crédits supplémentaires; par E. Caretle, capitaine du génie, membre et secrétaire de la Commission scientifique d’Algérie.
sud de la Calle, dans le Sahara, à la place du petit lac figuré sur les cartes, il doit exister un lac immense, » Je lui fis connaître alors l’accord qui existait entre des indications puisées à deux sources si différentes.
Userait bien étonnant qu’un accident physique aussi remarquable que le lac Melrir n’eût pas frappé vivement l’imagination des anciens. C’est dans le voisinage du Melrir que devait se trouver le lac Triton. Mais le rétrécissement considérable des dimensions et l’ignorance des phénomènes particuliers à cette, grande plaine embarrassaient beaucoup les géographes. Comment, en présence d’un étang vulgaire, s’expliquer l’antique renommée du lac Triton et surtout l^ionneur insigne d’avoir produit Pallas, la déesse de la guerre et de la prudence? Aujourd’hui il ne peut plus rester de doutes. Non-seulement le lac Melrir, avec ses gouffres vaseux et sonimmense étendue, occupe la place du lac Triton; mais il est digne en tout point de le représenter.
Il n’est pas jusqu’à la fable de Pallas qui ne s’explique. L’idée de prudence est comme associée à toutes les descriptions que les indigènes font du Melrir. Ils disent proverbialement pour caractériser un homme d’une prudence consommée : Il pourrait aller seul dans le Melrir. Imprudent est celui qui s’aventure sans guide dans ces steppes redoutables. Enfin combien n’a-t-il pas fallu de prudence à ces marabouts qui les premiers ont traversé l’Étang du salut ! Doit-on s’étonner que dans l’enfance des religions les hommes aient fait naître la déesse de la prudence dans des lieux où il faut tant, de prudence pour se diriger ?
Plus de doute non plus sur le fleuve Triton de l’antiquité : c’est l’Ouad-el- Djedi actuel, qui traverse le Sahara algérien dans les deux tiers de sa largeur, vient passer un peu au-dessous de Biskra , et va porter le tribut de ses eaux dans les abîmes vaseux d’où est sortie Pallas. Il est vrai que la géographie ancienne fait déboueher ce fleuve dans le fond de la petite Syrte ; mais on sait aujourd’hui que les étangs du Melrir s’avancent très-près du golfede Gabès, et il est très-probable que la petite langue
de sable qui les sépare a été produite par des atterrissements successifs. Ainsi en des temps beaucoup plus rapprochés de nous s’est fermée la communication delà mer avec l’étang d’ Aigues-Mortes où saint Louis s’embarquait au douzième siècle pour la contrée qui possède le lac Triton.
Oasis du Ziban. — Biskra. — Sidi- Okba.
Le Ziban au nord , l’Ouad-Souf au sud sont les deux oasis les plus rapprochées des bords de l’ancien lac Triton.
Le Ziban se compose de trente-huit villes ou villages et de dix-huit tribus, formant ensemble une population d’environ 100,000 âmes.
Biskra est le chef-lieu politique de l’oasis; Sidi-Okba en est la métropole religieuse.
La ville de Biskra est située au pied des versants méridionaux de l’Aurès, et de la longue chaîne de montagnes qui, dans l’est de l’Algérie, sépare le Tell du Sahara. Elle est formée de cinq petits quartiers , entièrement séparés les uns des autres, et d’une petite citadelle, qui les domine tous, citadelle occupée jadis par les Turcs et maintenant par les Français. L’architecture, comme celle de toutes les villes du Sahara, en est plus que simple; les maisons sont en général construites en briques de terre séchées au soleil , que les Arabes appellent Tôb; elles sont couvertes de terrasses grossières reposant sur bois de palmier. La population est d’environ 3,000 âmes.
C’est le 4 mars 1844 qu’une colonne française, commandée par M. le duc d’Aumale, a pris possession, sans aucune résistance , de cette ville saharienne.
Malheureusement la petite garnison qu’on y avait laissée fut surprise et massacrée quelque temps après par Mohammed-Sghir, khalifad’Abd-el-Kader; mais la ville rentra immédiatement en notre pouvoir; et depuis cette époque aucun acte d’hostilité n’est venu troubler la
tranquillité dont elle jouit.
On a trouvé dans la citadelle de Biskra une pièce de canon du temps de Henri II. Elle portait le millésime de 1549, avec le chiffre de Diane dePoitiers. Par quelles vicissitudes ce monument de
L’UNIVERS
notre histoire nationale s’est-il trouvé transporté dans les landes du Sahara?
C’est ce qu’il serait sans doute difficile de dire. Cette pièce a dû être rapportée en France, où elle avait été fondue il y trois siècles.
Le 7 mars, trois jours après la prise de Biskra, M. le duc d’Aumale se rendit à la tête desa colonne dans la ville sainte de Sidi-Okba, située à quatre lieues au sud -est de Biskra. Comme toutes les cités, villes ou villages du Sahara, elle est entourée de magnifiques jardins, où le palmier domine et où tous les arbres à fruits lui font cortège. Vue de Biskra , toute cette végétation se dessine comme une ligne noire sur le fond blanchâtre du Sahara.
Au moment où M. le duc d’Aumale entra dans la ville, le khalifa d’Abd-el- Kader Mohammed-Sghir venait de la quitter. Le prince occupa la maison même que le lieutenant de l’émir avait habitée. Tl y reçut la visite de tous les notables de la ville, et de là se rendit avec eux dans la mosquée de Sidi-Okba. A l’instant où il franchissait le seuil du temple, tous les Tolba, qui sont les marguilliers de la paroisse musulmane, entonnèrent à l’unisson la Khotba, prière spéciale pour le souverain correspondant à notre Domine saloum. C’était la première fois qu’une pareille manifestation retentissait dans une mosquée en présence d’un prince chrétien * et cette manifestation se produisait au milieu des plages sahariennes, sur lesquelles la France venait d’imprimer sans coup férir le sceau de sa domination.
Après la prière, le prince pénétra dans la Kobba, sanctuaire inviolable , où reposent depuis près de dix siècles les restes du général quia soumis aux armes musulmanes les terres du Magreb. Le tombeau est recouvert d’un drap de soie verte, où des inscriptions sont brodées en soie blanche. Une pierre porte une inscription en caractères koufiques, qui remonte aux premiers temps de l’islamisme.
La ville de Sidi-Okba est arrosée par un ruisseau appeléOuad-Braz (la Rivière du combat} ; il descend du Djebel-Aurès, et va porter l’excédant torrentiel de ses eaux dans l’Ouad-el-Djedi , l’ancien fleuve Triton. Suivant les traditions lo¬
cales, c’est sur les bords de cette rivière qu’eut lieu le combat à la suite duquel le général musulman Okba-ben-Amer fut fait prisonnier par les chrétiens.
La grande mosquée consacrée à la mémoire de ce général est surmontée d’un haut minaret, qui, s’il faut admettre une croyance bien vieille, tremble de luimême toutes les fois que l’on prononce le nom de Sidi-Okba.
Nous n’avons encore parlé que des oasis planes, telles que l’opinion vulgaire accréditée jusqu’en ces dernières années se les figurait toutes. Mais le Sahara, et en particulier le Sahara algérien, a aussi ses oasis montagneuses.
Telles sont l’Ouad-Souf et l’Ouad-Mzab, situées l’une et l’autre à la limite méridionale naturelle de nos possessions, dans la région où le drapeau de la conquête n’a pas encore pénétré , l’Ouad- Souf dans l’est du côté de Tunis, l’Ouad- Mzabdans l’ouest du côté du Maroc.
Quoique montagneuses l’une et l’autre, elles ont cependant chacune leur cachet particulier.
L’Ouad-Souf est située dans un labyrinthe de montagnes de sable, qui absorbent immédiatement comme autant d’éponges les pluies les plus abondantes. On dirait de hautes et larges dunes, et il est en effet hors de doute que la mer en a jadis baigné le pied : comment expliquer par une autre cause la présence des nombreuses coquilles marines que l’on y rencontre ?
Les replis de ce labyrinthe recèlent huit petites villes ou villages, dont les habitations couvertes de dômes pointus présentent exactement l’image de ruches. Ils produisent les plus belles dattes du Sahara, celles que l’on appelle très-improprement en France dattes de Tunis. Il est bien vrai qu’elles passent par Tunis pour nous arriver. C’est là une anomalie que le développement de notre domination doit faire cesser. Mais elles n’en appartiennent pas moins au terroir de nos possessions; et l’Algérie méridionale les revendique comme une de ses belles spécialités.
Lorsque le voyageur commence à découvrir les montagnes de l’Ouad-Souf, cette multitude de cimes coniques dénudées par le vent, colorées d’une teinte uniforme et blanchâtre, produit l’effet
fantastique d’un camp lointain dont on n’apercevrait que les sommets des tentes. C’est sans doute pour ce motif que les anciens géographes arabes l’avaient désignée sous le nom de Kitoun-el-Baidha( la tente blanche).
La situation de cette oasis impose aux habitants une servitude pénible; le vent qui dénude la cime des collines, en chasse les sables dans les villages construits à leurs pieds ; aussi voit-on les Souafa occupés du matin au soir à déblayer leurs cours et leurs jardins pour éloigner l’invasion qui les menace sans cesse.
Oasis de fOuad-Mzab.
L’oasis de l’Ouad-Mzab se présente hérissée de montagnes presque nues et complètement arides. Les aspérités rocailleuses du massif sont séparées par des vallées couvertes d’une épaisse couche de sable; là s’élèvent au milieu des palmiers huit petites villes habitées par la population la plus active et la plus commerçante de toute l’Algérie. Il n’y a pas un seul de nos établissements soit du littoral, soit de l’intérieur, où les négociants de l’Ouad-Mzab n’aientde nombreux comptoirs. Les huit villes de l’oasis comptent ensemble 36,000 âmes, et elles n’ont pas moins de 3,036 négociants établis sur les différents points du Tell que nous occupons. Tous les témoignages indigènes sont unanimes sur l’importance commerciale de Rardeïa , chef-lieu de l’oasis. Qu’une caravane aussi nombreuse, aussi chargée, aussi inattendue qu’elle puisse être , arrive à Rardeïa : en quelques heures elle a effectué le placement de ses marchandises et fait son chargement pour le retour : Rardeïa est une ville de 12,000 âmes.
Les vallées dans lesquelles les Beni- Mzab ont bâti leurs villes sont traversées par des lignes de fond dont aucune ne conserve de l’eau courante ; toutes se dessèchent presque aussitôt après les pluies, et laissent des lits de sable aride où l’on ne peut obtenir de l’eau qu’en creusant des puits.
L’aridité de cette contrée, du moins à la surface (car l’eau des puits y est bonne et abondante) paraît tenir surtout à la rapidité des pentes. C’est du moins ce qu’il est permis de conclure
des précautions que les habitants sont obligés de prendre contre l’impétuosité des torrents. Lorsque vers le nord le ciel s’assombrit, des cavaliers partent en toute hâte dans cette direction , qui est celle du cours supérieur des eaux, et vonts’échelonner de distance en distance sur les points culminants de la berge. Si la pluie est tombée sur le plateau du Feïad, le torrent ne tarde pas à se montrer. Alors le plus avancé des éclaireurs tire un coup de fusil; répété de sommet en sommet par tous les autres, ce signal télégraphique parvient à la ville en quelques minutes. A l’instant on court aux jardins qui occupent le lit même du torrent; on éveille tous les hommes qui s’y seraient endormis; on enlève tous les objets qui pourraient devenir la proie des eaux. Bientôt un bruit horrible annonce l’irruption ; le sol des jardins disparaît sous les flots, et la cité saharienne se voit transportée comme par magie au bord d’un fleuve large et rapide, d’où sortent, pareilles à de petites îles de verdure , les innombrables têtes des palmiers ; décoration éphémère , qui en quelques jours se sera évanouie.
Ces circonstances, communes à toutes les villes de l’Ouad-Mzab, donnent une idée de la roideur des lignes d’écoulement et de la dépression considérable du lac salé d’Ouaregla , où elles vont aboutir. Il est probable que le sol de cette dernière oasis et de celle de Tuggurt, qui en forme presque la continuation , ne se trouvent qu’à une faible hauteur au-dessus du niveau de la Méditerranée.
Régime des eaux sahariennes.
La différence dans le régime et la distribution des eaux est un des principaux caractères qui établissent une séparation naturelle entre le Tell, le Sahara et le désert.
Dans le Tell les sources sont multipliées, etcoulent à la surfacedu sol ; dans le Sahara il faut les chercher et les découvrir sous le sable. Dans le désert il faut traverser de longs espaces sur un sable profondément aride.
Ces différences dans le régime des eaux sont accusées par la différence des dénominations. Aïn est une source qui coule à la surfacedu sol . — Ogla est un
L’UNIVERS
espace où en quelque point qu’on débiaye le sable on est assuré d’y trouver de l’eau. — Haci est un de ces trous creusés dans le sable au fond desquels elle se réunit par suintement. — Ouad désigne à la fois un ruisseau d’eau vive dans le Tell, et une de ces lignes de fond arides qui servent de canaux d’écoulement aux eaux pluviales dans le Sahara. Le même mot désigne aussi une oasis, parce que l’eau y est fournie, suivant l’opinion des indigènes, par des fleuves souterrains.
Il est peu de villes dans le Sahara algérien qui obtiennentl’eau sans travail. Biskra et Sidi-Okba, dont nous avons déjà parlé, la reçoivent de deux cours d’eau affluents de l’Ouad-el-Djedi; une autre ville non moins importante, celle d:El-Arouat, chef-lieu de l’oasis des Ksour, dont fait partie Aïn-Mâdhi, la reçoit d’un ruisseau qui va, lui aussi, se perdre dans les sables de l’Ouad el-Djedi.
Presque partout dans le Sahara, il faut aller chercher l’eau sous la terre ou sous le sable. Les habitants de l’Ouad- Mzab percent leurs puits dans le sable qui couvre le lit de leurs torrents; ceux de TOuad-Souf dans les vallées qui sillonnent leur territoire spongieux ; les villes et villages situés sur les bords de l’Ouad-el-Djedi creusent également des puits dans le lit, presque toujours desséché, de la rivière.
Enfin dans tout le bassin de l’Ouadrir, qui comprend trois oasis, celles deTuggurt, de Temacîn et d’Ouaregla, l’eau est fournie par de véritables puits artésiens, avec cette différence toutefois que les habitants, ne connaissant pas la méthode du sondage, emploient les procédés ordinaires d’excavation.
Les puits sont larges et carrés; le coffrage, assez grossier, consiste en troncs de palmiers jointifs posés et assemblés à mesure que les progrès de l’excavation le permettent. Ôn arrive ainsi jusqu’à une couche semblable à l’ardoise qui couvre et comprime la nappe d’eau.
Le percement de cette dernière couche est une opération difficile; elle exige de grandes précautions. Avant de descendre dans le puits pour rompre le diaphragme, l’ouvrier est attaché à la ceinture par une corde; plusieurs hommes tiennent l’extrémité opposée. A peine à-
t-il brisé d’un coup do pioche l’obstacle qui s’oppose à l’asefension de la colonne d’eau, qu’il faut s’empresser de le retirer ; car l’eau monte avec une effrayante vitesse, franchit les bords du puits et se répand à l’entour. On la dirige alors dans des canaux disposés à l’avance pour la recevoir.
A partir de ce moment, elle ne eesse découler; on voit, dit-on, encore des puits dont la construction en pierres de taille annonce l’origine romaine, et qui depuis deux mille ans ont sans diseontinuation fourni de l’eau courante. Mais il en est d’autres aussi qui après quelques années de service s’arrêtent tout à coup , et dont le niveau se maintient alors au-dessous du sol. Cette interruption subite entraîne généralement la ruine du village et des plantations desservies par le puits.
Cette remarquable propriété de l’Ouadrir, qui suffirait à elle seule pour expliquer la croyance aux fleuves souterrains , a déterminé l’administration française à tenter dans la partie du Sahara que nous occupons un essai de forage artésien.
C’est à Biskra que l’expérience a eu lieu (1).
Déjà des tentatives semblables avaient été faites sur divers points du Tell , notamment au camp du figuier dans la plaine d’Oran, auprès du village d’Arzeu, sur le littoral. Ce dernier a été abandonné en 1846, à la profondeur de quatrevingt-dix-huit mètres.
Au commencement de 1847 le puits artésien de Biskra n’était encore arrivé qu’à la profondeur de vingt-trois mètres, et il avait déjà présenté un résultat très-intéressant. Sur ces vingt-trois mètres la sonde avait dû traverser une couche de terre végétale de sept mètres; sept mètres de terre végétale dans le Sahara, tandis que les deux sondages pratiqués dans le Tell , près de la côte, n’avaient donné que soixante centimètres au Figuier et cinquante centimètres à Arzeu !
(i) Le forage du puits artésien de Biskra a été abandonné dans les premiers mois de
moyens de communication.
Nous n’entendons pas nous étendre longuement sur les services de diligences établis entre Philippevilleet Constantine, Alger et Medea, Oran et Mascara, bien que ces importations européennes méritent une mention très-honorable et annoncent un commencement de transformation. Nous ne nous arrêterons pas non plus dans les auberges isolées, fondées sur ces routes par de hardis cantiniers, bien que ces entreprises, jugées d’abord téméraires, justifiées ensuite par le succès, témoignent des progrès de la sécurité publique dans une partie de nos possessions.
Toutefois , il est juste de citer parmi ces intrépides éclaireurs de la civilisation européenne, un habitant de Philippeville , qui est allé, il y a quelques années, s’établir seul dans les montagnes du Fulfula, à cinq lieues de la ville, qui en a pris possession à une époque où personne encore ne croyait qu’il fût possible de les visiter sans danger , qui y a établi une carrière et un four à chaux, y a bâti sa maison, a intéressé à son industrie les populations kabiles du voisinage , qui enfin en devenant le Maître- Jacques de ces montagnes a prouvé que la pioche et le marteau devaient être les instruments complémentaires de la conquête ébauchée par le sabre et le fusil.
Ce que nous voulons faire connaître surtout, ce sont les moyens de circulation en usage parmi les indigènes, parce que ce sont encore les seuls jusqu’à présent qui affectent un caractère général, qui s’appliquent à toute l’étendue de nos possessions , qui entretiennent le mouvement et le commerce entre le littoral, les plateaux et le Sahara.
Les routes arabes sont en général de simples sentiers tracés sur le gazon par le pied nu de l’homme et le sabot du cheval ou du mulet. Ces sentiers sont tellement étroits que deux personnes ne peuvent y marcher de front ; il en résulte que lorsque des voyageurs ou des caravanes se rencontrent, l’un prend à droite, l’autre à gauche : cela détermine deux sentiers ; plus les routes sont parcourues , plus ces rencontres sont fréquentes, plus aussi le nombre des
sentiers augmente , et l’on en compte quelquefois jusqu’à dix qui tantôt se croisent et tantôt suivent des directions parallèles.
C’est l’habitude de marcher à la file qui a créé le sentier, et l’existence du sentier contribue aussi à enraciner cette habitude; nous avons vu des Kabiles voyageant ensemble sur une route française large de seize mètres marcher à la file comme dans leurs montagnes, et imprimer sur la voie ouverte par la civilisation la trace du sentier national.
La grande route arabe consiste donc dans un faisceau de petits sentiers, faisceau dont l’importance peut se mesurer à la première vue , par le nombre de brins dont il est formé.
La présence des Français et la nature de leurs opérations n’ont pas été sans influence sur le mouvement de la circulation indigène. Par suite de nos évolutions des routes ont été ouvertes par les Arabes et à leur manière; d’autres ont été abandonnées et envahies par les ronces ; d’autres enfin, de simples chemins vicinaux qu’elles étaient, se sont élevées au rang de routes départementales. Ainsi , avant 1838 peu cf’indigènes avaient occasion de se rendre de Constantine à Philippeville ; mais depuis l’établissement des Français sur cette partie de la côte une circulation incessante a réuni ces deux points, et le chemin de Philippeville à Constantine s’est trouvé érigé en route royale. Les Français avaient besoin d’une communication carrossable : ils ont suivi le tracé romain , dont on retrouve d’imposants vestiges à chaque pas. Quant aux muletiers et aux chameliers indigènes, fidèles à leurs habitudes d’indépendance, tantôt ils creusent leur sillon traditionnel sur les bas-côtés de la route; tantôt ils s’en écartent, soit pour se rapprocher d’une source, soit pour suivre un raccourci ; quelquefois même leurs sentiers serpentent à côté de la route sans qu’on puisse se rendre compte du motif qui la leur a fait abandonner. Ainsi il peut arriver au voyageur de trouver la voie française cheminant gravement entre les blocs bouleversés de la voie romaine et les sinuosités capricieuses de la voie arabe.
La simple inspection d’une route
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arabe ne fournit qu’une appréciation superficielle de son importance absolue, mais surtout de son importance relative. Il serait impossible d’acquérir ainsi une idée exacte du rôle qu’elle joue, de la place qu’elle occupe dans le réseau de la circulation générale.
D’ailleurs lorsqu’on pénètre dans les parties sablonneuses soit du Sahara soit du désert, l’aspect du sol ne révèle plus rien ; la trace du voyageur qui passe est bientôt emportée par le vent; vainement y chercherait-il le long sillon blanc battu et frayé qui lui sert de guide dans le Tell; c’est à d’autres signes qu’il doit se reconnaître. La tige d’un pistachier , un buisson de lotus , la tête blanche d’une colline de sable ou même la cime lointaine d’une montagne sont les jalons naturels qui lui tracent sa route à travers les solitudes.
Quelques repères artificiels l’aident encore à se diriger : tels sont par exemple les Nza , monuments malheureusement trop nombreux de l’anarchie et du désordre où nous avons trouvé l’Algérie.
Voyageant un jour en compagnie de plusieurs Arabes , je fus étonné de les voir successivement s’arrêter pour ramasser une pierre et plus étonné de voir l’un d’eux m’en présenter une.
Avant d’accepter cette offre étrange , j’en demandai l’explication. « Nous allons passer, me répondit-on, près du Nza de Bel-Gacem » : quelques instants après nous arrivâmes à côté d’un amas informe de cailloux, qui pouvait avoir un mètre et demi de hauteur. Chacun de mes compagnons y jeta la pierre qu’il tenait à la main en disant : Au Nza de Bel-Gacem ! J’en fis autant quand mon tour fut venu. Le Nza est un amas de pierres amoncelées une à une par la piété persévérante des voyageurs sur le lieu témoin d’un meurtre qui n’a pas été vengé. Ces monuments désignés par le nom de la victime atteignent quelquefois plusieurs mètres de hauteur.
Deux choses font le mérite d’une route aux yeux des Arabes, l’eau et la sécurité. Les voyageurs africains cheminent parétape; ils partent avant le lever du soleil , et marchent jusques vers le milieu du jour ; ils s’arrêtent alors environ deux heures.
Dans le Tell on trouve généralement
de l’eau à la halte et au gîte. Dans le Sahara on en trouve rarement à la halte, presque toujours au gîte. Dans le désert, il faut de toute nécessité avoir recours aux Mzada (1), car on marche quelquefois dix jours de suite sans rencontrer un seul puits.
A la difficulté résultant du manque d’eau vient s’ajouter la crainte des Gottaïa ou Coupeurs de route, misérables bandits qui appartiennent généralement à de petites tribus logées dans des positions presque inaccessibles, et qui vont s’embusquer sur le passage des caravanes.
Nous ne dironsqu’un motdes dangers d’une autre espèce dont on menace bien à tort les voyageurs dans le Sahara. Le lion du désert est un mythe : popularisé par les artistes et les poètes , il n’existe que dans leur imagination. Cet animal ne sort pas de la montagne où il trouve de quoi se loger , s’abreuver et se nourrir. Quand on parle aux habitants de ces contrées des lions que la savante Europe leur donne pour compagnons, ils répondent avec un imperturbable sang-froid : « Il y a peut-être chez vous des lions qui boivent de l’air et broutent des feuilles , mais chez nous il leur faut de l’eau courante et de la chair vive. » Aussi ne paraissent-ils pas dans le Sahara.
Assurément le lion n’est pas rare en Afrique; presque toutes les montagnes boisees en sont infestées. Les montagnes du Sahara en recèlent quelquesuns ; mais ils ne descendent jamais dans la plaine.
Les deux seules bêtes redoutées du voyageur sont la vipère et le moustique. Toutefois, le nombre des lieux habités par les vipères est assez restreint. Quant aux moustiques , ils abondent dans le voisinage des eaux : fléau des animaux et des hommes , ils s’attaquent aux yeux des gazelles et font souffrir à ces pauvres petites bêtes d’horribles tortures.
Mais c’est seulement aux approches des oasis septentrionales que le moustique est redoutable ; il ne s’aventure pas dans la région des sables. Celle-ci ne compte parmi ses hôtes indépendants que des animaux inoffensifs. Les
(i) Outres faites de la peau d’un jeune chameau.
principaux sont la gazelle, l’autruche, i’antilope et l’âne sauvage.
Rn résumé le Sahara avec ses sables, et peut-être à cause de ses sables , est la terre promise du voyageur indigène; car il y trouve des nuits presque toujours sereines , un lit presque toujours doux et un sol presque toujours sec.
L’homme est le seul ennemi dont il ait à redouter les attaques ; encore ce danger y est-il moindre que partout ailleurs.
Diverses manières de voyager. — La gafla ou caravane marchande.
Lorsqu’on veut entreprendre un voyage dans le Tell , dans le Sahara ou dans le désert , ce qu’on a de mieux à faire est de s’adjoindre à une caravane; il y en a de deux sortes, la gafla ou caravane marchande, et la nedja ou tribu en mouvement. La gafla accepte tous ceux qui se présentent, et les protège tant qu’ils veulent la suivre; elle ne leur demande ni d’où ils viennent ni où ils vont; c’est un omnibus. La nedja se montre plus exigeante; il faut y être connu de quelqu’un, ce qui équivaut à la présentation d’un passe-port. Il faut presque y retenir sa place; c’est une diligence.
La gafla est d’un usage plus général que la nedja , bornée par sa nature à un petit nombre de tribus et de directions.
Il existe dans toutes les villes de quelque importance des fondouk ou caravansérails correspondant aux principaux points qui entretiennent avec elles des relations. Ces établissements servent à la fois d’hôtelleries et d’entrepôts ; ce sont aussi les rendez-vous des caravanes, les lieux de départ et d’arrivée. Si les villes desservies sont assez considérables, les départs ont lieu périodiquement; dans tous les cas le jour où une caravane doit se mettre en route est arrêté à l’avance par le chef des muletiers ou des chameliers; pour le connaître il suffit de se présenter au fondouk : c’est là qu’on obtient tous les renseignements.
Les muletiers ou chameliers forment le noyau de la caravane et en règlent la marche. Cette marche est très-variable; elle dépend de la nature et de la sécurité de la route ; elle dépend aussi de la force du chargement. La longueur
normale de l’étape est de huit à neuf lieues; mais elle s’étend jusqu’à quinze dans les pays dépourvus d’eau ou exploités par les coupeurs de route.
Les voyageurs qui s’adjoignent à la caravane ne sont soumis à aucune discipline; il n’existe d’autre solidarité entre eux que celle des périls à éviter et du but à atteindre. S’il survient une attaque, chacun d’eux ne prend conseil que de sa présence d’esprit et de son courage, et fait isolément ce qu’il peut pour repousser l’ennemi ou pour l’éviter, car il est bien rare que des dispositions aient été prises pour la défense du convoi ; aussi les accidents de cette nature ne manquent-ils jamais d’y occasionner un grand désordre.
Les caravanes du genre de celles que l’on appelle gafla sont presque entièrement composées d’hommes dont la principale affaire est le négoce. Cependant les femmes n’en sont pas exclues, et il ne paraît pas extraordinaire de voir des veuves privées de tout autre moyen d’existence continuer personnellement le commerce de leur mari.
La nedja ou tribu en marche.
La gafla est une aggrégation d’hommes dont la plupart ne se connaissent pas ; elle a une marche grave, silencieuse et monotone. La nedja, au contraire, c’est la tribu avec ses femmes , ses chiens, ses troupeaux , ses tentes et tout le bagage de la vie nomade. Ce ne sont plus des individus isolés, ce sont des familles ou plutôt c’est une grande famille en marche; aussi n’est-il rien de plus intéressant et de plus pittoresque que de suivre une nedja. Les aboiements des chiens, les vagissements des enfants, les cris des hommes qui s’appellent, le bêlement des moutons , le chant des coqs , toute cette variété des bruits du village forme une harmonie agreste pleine de charme, et le voyageur trouve une nouvelle source de distractions dans le spectacle de toutes les scènes intérieures du ménage ; scènes bien simples, mais qui prennent un caractère étrange quand on remarque qu’elles se passent à dos de chameau.
Mais voici que tout à coup cette marche bruyante et animée devient silencieuse et grave ; les cavaliers d’avant-
L’UNIVERS
garde ont aperçu devant eux , à l’horizon du Sahara, une autre tribu ; ils en donnent avis aux cheiks^, et à l’instant les rangs se resserrent. La gafla n’a pas de drapeau ; elle ne redoute que le brigandage; mais chaque nedja, attachée à l’un des partis qui divisent la population saharienne , compte pour adversaires toutes les tribus du parti opposé. A mesure que l’on se rapproche, les conjectures se forment. Sont-ce des amis? sont-ce des ennemis? Enfin on arrive à la portée de la voix. Alors les deux troupes s’arrêtent pour se demander : Qui êtes- vous? Si ce sont des alliés , on continue sa marche de part et d’autre en échangeant un Es-salamalikoum contre un Alikoum-es-salam ; mais si le nom prononcé est celui d’une tribu hostile , on y répond par des injures, et la fusillade ne tarde pas à s’engager.
Les combats ne se prolongent jamais au delà du coucher du soleil ; c’est un signal qui détermine ou la retraite ou une suspension d’hostilités. Si l’un des deux partis se reconnaît vaincu, il profite de la nuit pour disparaître ; si l’issue est douteuse , les deux partis campent sur le champ de bataille, et le lendemain , au lever du soleil , le combat recommence.
Les Arabes apportent plus d’animosité dans ces luttes intestines que dans leurs démêlés avec les Français; cela devait être : il n’y a rien de plus acharné que deux frères quand ils sont ennemis. La guerre contre les infidèles fait des prisonniers. La guerre des tribus n’en connaît pas. L’Arabe s’est-il rendu maître d’un ennemi vivant, il le tue sans pitié, et va porter sa tête sanglante aux pieds de ses femmes , qui l’injurient et la maudissent.
Il n’y a d’exception à cette barbare coutume qu’en faveur de trois classes , les marabouts , les forgerons et les juifs; la première par respect , les deux autres par mépris. Quel est l’origine de ce mépris pour la profession de forgeron?
Nous n’avons pu le savoir ; mais il est certain que lorsqu’un homme se voit menacé par plusieurs ennemis et privé de tout moyen de salut , il n’a qu’à s’envelopper la tête du capuchon de son bernous; à l’instant sa vie est
épargnée, mais son nom reste flétri.
Il est bien rare que les voyageurs qui se joignent à la nedja soient réduits à emporter la tente et les vivres. En général ils reçoivent l’hospitalité d’un ami dont ils partagent la tente et le couscoussou pendant toute la durée du voyage.
La qualité de deïaf ou hôte leur donne droit aux mêmes égards et à la même protection que la famille qui les accueille.
Parmi les voyageurs qui se joignent à la gafla ou caravane marchande, quelquefois même à la nedja ou tribu en marche, il se trouve toujours des malheureux, sans aucune ressource, qui ne savent pas le jour du départ comment ils vivront le lendemain ; mais cela ne les inquiète pas. Us comptent beaucoup sur la Providence, et ils ont raison, car à peine le convoi s’est-il mis eu mouvement qu’ils trouvent moyen de s’utiliser en aidant soit à charger , soit à conduire les chameaux. Pour prixdeces petits services , ils obtiennent la nourriture; c’est tout ce qu’ils désirent.
Chaque jour leur apporte donc son pain, et ils parviennent ainsi au terme d’un très-long voyage sans dépense et sans privation. C’est de cette manière que les pauvres journaliers du Sahara arrivent dans nos établissements de la côte, où ils forment la classe la plus intelligente et la plus laborieuse de la population.
Nous exposerons plus tard , en parlant du commerce de l’Algérie, la grande loi d’échange qui préside au mouvement général des nedjas , et amène chaque année dans la sphère de l’occu-
fiation française presque toute ia popuation nomade du Sahara. Ce qui vient d’être dit sur les habitants pauvres des villes prouve qu’une nécessité analogue pousse également vers nous une partie de la population sédentaire. Qu’on nous permette de donner quelques détails sur un fait aussi important pour notre domination en Algérie.
Avant 1830 les habitants des oasis algériennes venaient déjà en assez grand nombre dans les villes du littoral. La journée de l’ouvrier y était de 50 centimes, et pouvait s’élever jusqu’à 75, tandis que dans les oasis elle ne dépassait pas 25; c’est cette différence qui les attirait. A Tunis on les appelait Ouâre.
gli, parce que les gens d’Ouaregla y formaient la majorité des travailleurs ; à Alger, c’était les gens de Biskra; on s les appelait Biskri. Ils exerçaient particulièrement les professions de canotiers et de porte-faix et trouvaient dans le mouvement de ces deux ports un travail lucratif et assuré.
L’apparitiondes Français à Alger éleva subitement le prix de la journée à 1 fr. 50 c. et 2 francs. L’attraction qui déterminait le mouvement d’émigration vers le nord n’en fut que plus énergique.
Alger devint le point de mire, et en quelque sorte l’Eldorado des travailleurs sahariens.
Quel que soit l’espoir de fortune qui porte les hommes à s’expatrier, c’est toujours un sacrifice pénible que de quitter sa famille et son pays, et le Saharien ne s’y détermine pas sans réflexion.
Mais aussi quand chaque soir, après une journée laborieuse, il se trouve possesseur d’un pauvre temen (1), qui ne lui assure que sa nourriture du lendemain, quand il voit son travail invariablement fixé au taux modique de 25 centimes, sans aucune chance d’amélioration, alors le courage l’abandonne ou plutôt le courage lui revient ; il prend vaillamment son parti , et se décide à faire son tour d’Afrique, comme nos ouvriers font leur tour de France. Une caravane part : il la suit, et atteint d’abord une autre ville du Sahara : là une nouvelle caravane se présente, il la suit encore, et arrive ainsi, de caravane en caravane, soit à Tunis, soit à Alger. En deux ou trois ans il a réalisé quelques centaines de francs d’économies. Pour faire valoir ce petit capital , il le transforme en marchandises, qu’il emporte dans son pays. Sur le produit de la vente il dote une femme, il achète une maison et un jardin. Au bien-être dont il jouit alors se rattache, même involontairement, le souvenir de la source où il l’a puisé. Voilà pourquoi la France compte plus d’amis dans le Sahara que dans la banlieue d’Alger.
Voilà pourquoi le drapeau français fut accueilli par le peuple de Biskra comme une vieille connaissance; voilà pourquoi enfin le Te Deum de l’islamisme fut
(i) La huitième partie du rial boudjou, environ a5 centimes.
6e Livraison. (Algérie. )
chanté spontanément devant le fils du roi des Français, dans la mosquée saharienne de "Sidi-Okba , la plus sainte et la plus lointaine du pays conquis.
Voyageurs isolés.
Les caravanes et les tribus ne circulent ni en tout temps ni dans toutes les directions; aussi les Arabes sont-ils souvent obligés de voyager isolément. S’ils connaissent bien la route, ils partent seuls, marchant le jour quand elle est sûre, marchant la nuit et se cachant le jour lorsqu’ils arrivent dans levoisinage de quelque tribu mal famée.
En général, lorsque l’on traverse des tribus, il est toujours imprudent d’aller seul. Le plus sûr est de se placer sous la protection d’un mekri (loué ). C’est un homme qu’on loue pour servir à la fois de guide et de sauvegarde. Il appartient à la tribu elle-même dans laquelle on doit passer, et sous ce rapport il présente toute garantie. Le prix du mekri est peu de Chose; un mouchoir, un fichu; un simple ruban dont on lui fait présent pour sa femme. On le lui remet avant le départ; c’est un gage plutôt qu’un salaire. A partir du moment où il l’a reçu, le mekri devient la providence du voyageur, qui ne s’appartient plus et se repose entièrement sur son guide du soin de sa sûreté. Dès l’instant du départ il s’établit entre eux une solidarité complète ; le mekri se conduit comme un pilote : il partage la fortune bonne ou mauvaise de son passager.
S’il sait devoir traverser une région dangereuse, à l’avance il prend parmi ses amis une escorte suffisante pour effectuer le passage en sûreté ; il ne lui en coûte rien que de rendre en pareille occasion le même service à d’autres. Enfin jusqu’à ce qu’ils aient atteint le terme convenu, le mekri répond de son protégé; devant qui? Devant Dieu, sans doute, qui lit au fond de la pensée des hommes ; car la fidélité du guide est une vertu innée chez les Arabes : on ne cite pas un seul exemple de forfaiture.
Il existe un autre moyen de protection pour voyager isolément; c’est le rekkâs. Le rekkâs est une espèce de facteur, qui ne fait pas d’autre métier que de conduire des voyageurs et de porter des lettres. A la vérité il n’a pas auprès des
L’UNIVERS
hommes le même caractère d'inviolabilité que le mekri ; mais il a le mérite de connaître parfaitement les lieux. Il sait les retraites sûres, les chemins de traverse et les bonnes sources ; il sait les moments où il faut se cacher et ceux où l’on peut marcher au grand jour. Il a des amis sur toute la route, et il obtient pour son compagnon la même hospitalité que pour lui-même. Moyennant une rétribution proportionnée à la longueur et à la sécurité du voyage, il vous prend sous sa protection et vous conduit à bon port. Il y a entre le mekri et le rekkâs cette différence que l’un exerce en amateur et l’autre en artiste.
L’Arabe ne voyage jamais sans observer ; la mémoire de la vue est sa première sauvegarde. En profitant de l’expériencedurekkâs, ilenacquiert lui-même; il apprend à connaître les difficultés et les ressources du pays qu’il traverse; et s’il se retrouve dans la nécessité de parcourir la même route, cette fois il part seul à ses risques et périls, ou bien il cherche quelques compagnons de voyage, et organise une petite caravane, dont il devient, moyennant une légère rétribution, le chef et le guide.
Équipement du voyageur arabe.
Le voyageur n’est pas toujours sûr de trouver l’hospitalité dans les tribus. S’il n’y connaît personne, il court le risque de coucher à la belle étoile et de vivre d’air et d’eau. D’ailleurs, quand on n’est pas en nombre, et qu’on ne veut pas faire la dépense d’un mekri, il est prudent, avonsnousdit, d’éviterles tribus. Ajoutonsque lorsqu’on s’engage dans le Sahara, on doit s’attendre à traverser des landes inhabitées. Il est donc sage de prendre ses mesures pour se passer du secours des hommes et d’emporter ses provisions pour toute la route. Elles consistent , quand on y met du luxe, dans une pâte formée de rouîna, de dattes etdebeurre, le beurre étant destiné, dit-on, à préserver de la soif; mais le plus souvent, elles se réduisent à la rouîna. Or, la rouîna n’est autre chose que du blé grillé dans une poêle et broyé à la meule de ménage. La farine obtenue ainsi est introduite et pressée dans une peau de mouton ou de chèvre tannée, et teinte en rouge, que l’on porte en sautoir derrière le dos.
Ce meuble prend les noms de mezoued, de dabia ou de neffad, suivant qu’il est de grande, de petite ou de moyenne dimension. La rouîna qur’il renferme compose quelquefois toute la nourriture du voyageur.
Veut-il faire un repas , la table est bientôt mise; il s’assied au bord d’une source, il étend sur le sol une des ailes de son bernous, qui sert à la fois de nappe et de vaisselle ; il y jette une poignée de rouîna qu’il arrose d’eau, et en fait une pâte qui n’a pas besoin d’autre préparation. Puis il rapproche ses deux mains en forme de vase, boit et se remet en route. Un mezoued plein de rouîna suffit à la nourriture de quatre voyageurs pour six jours de marche.
Quand le voyage ne doit durer que deux ou trois jours , on substitue à la farine de blé grillé des petits pains ronds et plats; mais s’il doit être long, on se contente de la rouîna, qui gêne moins et se conserve mieux.
Un autre instrument indispensable au voyageur, c’est le bâton ( okkaz ) ; il sert à tuer les serpents , les vipères et autres bêtes nuisibles; il sert aussi à tenir à distance les chiens des tribus, animaux éminemment insociables.
Muni de son mezoued et de son bâton l’Arabe est équipé pour les plus longues traversées ; mais à la condition de trouver de l’eau en route.
Il est vrai que les pays qu’il traverse n’en sont pas toujours fort abondamment pourvus; c’est pourquoi l’équipage de route exige souvent un nouveau meuble, la chenna; il est du reste aussi simple et aussi peu embarrassant que les autres. C’est encore une peau de chevreau; mais elle diffère du mezoued par le mode de préparation. Celle-ci conserve son poil et reçoit à l’intérieur une couche de goudron! Les trous sont cousus et goudronnés avec soin, à l’exception d’une des pattes qui reste ouverte pour emplir le vaseou le vider. Grâce à l’imperméabilité des coutures et à l’enduit préservatif, l’eau peut s’y conserver l’espace de dix jours sans éprouver la moindre altération.
Ainsi la chenna sur une épaule , le 111ezoued sur l’autre , un bâton à la main, l’Arabe peut traverser des steppes immenses , arides et inhabités, et cela à raison de auinze lieues par jour;; car il
marche depuis le lever jusqu’au coucher du soleil.
Dans l’état normal il conserve les pieds nus ; mais pour traverser les montagnes couvertes de neige ou les sables orûlants de la plaine, il souffrirait trop à ne pas les garnir. La chaussure d’été s’appelle torbaga; elle consiste en une semelle de peau de bœuf ou de chameau fixée par quatre ou cinq bouts de ficelle noués sur le pied. La chaussure d’hiver, nommée a/fân, ne diffère de la précédente qu’en ce que toute la jambe jusqu’au genou est garnie de lambeaux de bernous maintenus par des ficelles qui se croisent dans tous les sens.
Cela complète l’équipement de voyage, et cet équipement approprié à tous les besoins, à tous les climats, à toutes les saisons, se compose de deux besaces, d’un bâton et d’une chaussure simple et grossière.
Les mœurs austères des voyageurs arabes sont aussi celles des chameliers, qui font tous les transports de marchandises de l’est à l’ouest et du nord au sud de l’Afrique.
Quel contraste entre les besoins et les habitudes du chamelier arabe et ceux du roulier européen! Le voiturier a besoin chaque soir d’un toit et d’un lit, ne fûtce qu’un toit de chaume et un lit de paille ; il abesoind’une nourriture substantielle, et cette nécessité devient plus impérieuse encore par suite de l’excitation alcoolique qu’il cherche dans les cabarets.
Le chamelier arabe ne demande pas d’autre lit que la terre, d’autre toit que le ciel. Sa nourriture se compose d’eau et de froment, et encore il remercie le ciel qui les lui envoie. Dans une source limpide il trouve le plus délicieux des cabarets.
C’est pourtant à cette frugalité, si éloignée des habitudes européennes, que nous devons la datte qui paraît sur nos tables, une partie de l’ivoire qui décore nos meubles et de l’or qui alimente notre luxe.