CLIMAT
Température. — État électrique et hygrométrique de l’air. — Indications du baromètre. — État du ciel. — Pluie. — Mortalité. — Tremblements de terre.
Température. — Les habitants du nord de la France qui se rendent en Algérie s’attendent généralement à y trouver des températures exorbitantes. Ils ont à franchir plus de trois cents lieues sur le méridien de la capitale. Ils doivent sauter du 49e degré de latitude au 36e, et s’avancer par conséquent de douze degrés vers le sud du monde. Il leur semble que l’effet d’un déplacement aussi considérable doit s’exercer au moins autant sur les températures de l’été que sur celles de l’hiver, et y occasionner des chaleurs plus accablantes encore que celles que nous ressentons quelquefois en France.
Il est bien vrai que la température moyenne de Paris est inférieure de 7° à celle de la côte d’Algérie, la première étant de 10° 8' et la seconde de 17° 8'.
Mais avant de s’effrayer des conséquences de ce fait, il faudrait savoir si la différence entre les deux moyennes n’est pas due à une diminution des rigueurs de l’hiver beaucoup plus qu’à un accroissement des rigueurs de l’été.
Il est facile d’apprécier quelle est celle de ces deux saisons qui fait pencher la balance thermométrique : on n’a qu’à comparer les températures extrêmes de l’hiver et de l’été dans les deux villes. Si la différence entre les températures extrêmes de l’été est de beaucoup inférieure à la différence des températures extrêmes de l’hiver, il faut en conclure que c’est par l’hiver surtout que la température d’Alger est supérieure à celle de Paris.
J’ai cherché les éléments de cette comparaison pour sept années. A Alger, durant cet intervalle, la plus haute tem* pérature de l’été n’est pas descendue audessous de 31°, mais aussi elle ne s’est pas élevée au-dessus de 33°. A Paris la plus haute température s’est trouvée une année descendre à 29° 50'; mais aussi dans une autre année elle s’est élevée à 35°. En prenant la moyenne de ces sommités annuelles j’ai trouvé pour Paris 32° 17' et pour Alger 31° 9' ; c’està-dire que les grandes chaleurs à Paris sont, année moyenne, supérieures
aux grandes chaleurs d'Alger d’environ un quart de degré.
Passons maintenant à l’extrémité opposée de l’échelle. Pendant les sept années auxquelles s’appliquent ces observations, le thermomètre, dans ses plus grands écarts, est descendu à Paris jusqu’à 17° au-dessous de zéro. A Alger il n’a pas passé 8° au-dessus de zéro. La moyenne de ces accès annuels de refroidissement a été :
Pour Paris, 1 0° 28' au-dessous de 0 ; Pour Alger, 10 T au-dessus de 0.
La différence entre les grands froids d’Alger et les grands froids de Paris atteint donc le chiffre énorme de 20° 98' ou environ 21°.
Ainsi il est bien établi que la différence entre les températures moyennes des deux climats de Paris et d’Alger provient d’un adoucissement considérable de l’hiver et nullement d’un appesantissement de l’été.
Cette différence ne tient pas à l’intensité des chaleurs, mais à leur continuité. A partir du milieu de mai il s’établit dans tous les phénomènes atmosphériques une régularité qui maintient la température à peu près au même degré jusqu’au milieu d’octobre; cependant on observe de légères différences entre les mois d’été. A Alger le mois le plus chaud de l’année paraît être le mois d’août ; du moins dans l’intervalle des sept années que ces observations embrassent , la plus forte moyenne mensuelle est fournie six fois par le mois d’août et une fois par le mois de septembre. A Paris, c’est le mois de juillet : dans .es sept années , les plus fortes moyennes mensuelles s’appliquent cinq fois à juillet. une fois au mois de juin et une fois au mois d’août.
La température moyenne du mois le plus chaud, calculée pou ries sept années, est à Alger de 29° et à Paris de 23° 21'. La différence, qui est de 5° 79', représente à peu près la différence entre l’été d’Alger et celui de Paris. A Alger la température moyenne du mois le plus froid est de 15° 39' ; à Paris elle est de 0° 72'. La différence, qui est de 14° 67', représente à peu près la rigueur relative des deux hivers, et l’on voit encore combien l’influence delà latitude s’exerce davantage sur les hivers que sur les
étés. Dans les mois extrêmes comme dans les jours extrêmes le climat d’Alger se distingue de celui de Paris beaucoup plus par une diminution du froid que par une augmentation de la chaleur.
La régularité habituelle de l’état thermométrique en Algérie annonce le voisinage de ce que les Arabes appellent la balance du monde, de l’équateur; et ce qui ne l’annonce pas moins c’est le caractère à la fois brusque et violent des exceptions. Je me rappelle avoir constaté en 1840 dans l’espace d’une heure une variation de température de 23°.
C’étaitau campd’Aïn-Turc, à sept lieues à l’ouest de Sétif. Le bivac d’Aïn-Turc est entouré de montagnes d’un aspect noirâtre. J’y arrivai à deux heures de l’après-midi. Il faisait une chaleur étouffante; le thermomètre marquait 36°.
Les tentes venaient d’être installées , lorsque le ciel se couvrit de gros nuages; ce qui assombrissait encore la teinte noire des montagnes. Bientôt l’orage éclata. Il tomba une grêle épouvantable ; les grêlons étaient de la grosseur d’un œuf de pigeon. Quand il fut possible de s’aventurer hors des tentes, l’horizon avait entièrement changé d’aspect. Toutes les montagnes étaient blanches depuis le pied jusqu’au sommet.
Nous consultâmes alors notre thermomètre ; il ne marquait plus que 13°. La température avait donc baissé de 23°.
Cette provision de glace si inattendue que le ciel nous envoyait fut mise à profit par quelques personnes, qui eurent la satisfaction de boire du champagne frappé.
Le sirocco ou vent du désert est un de ces accidents particuliers à l’Afrique, qui apportentdans la température des modificationspresqueinstantanées: tantôtil s’annonce par une bourrasque violente, qui enlève les tentes et renverse les cheminées; quelquefois il prélude par un calme plat, auquel succède un souffle d’abord faible mais toujours brûlant. Lorsque le sirocco a soufflé pendant quelques heures, le soleil se couvre d’un voile rougeâtre ; une poussière imperceptible se répand dans l’air et le trouble. Le vent du désert produit sur la peau une impression de chaleur qui la dessèche ; la respiration devient difficile et haletante ; le corps tombe dans l’accablement : il
n’est pas jusqu’aux animaux qui ne ressentent les mêmes effets ; toute la nature vivante éprouve un trouble indéfinissable.
Heureusement cette crise atmosphérique ne dure pas longtemps : sur le littoral elle se prolonge rarement au-delà de quarante-huit heures ; alors la brise de mer reprend le dessus, et replace tous les organes dans des conditions normales. Dans l’intérieur la brise de mer arrive plus faible, le sirocco se montre plus tenace; lorsqu’il a soufflé plusieurs jours de suite, on voit la température s’élever à 45°.
Ce phénomène, vraiment redoutable par l’influence qu’il exerce sur tous les êtres vivants, ne se produit en général que trois ou quatre lois dans l’année.
L’année 1839 est une de celles où il a été le plus fréquent. Alger l’a ressenti huit fois, savoir le 7 mai, le 14 et le 21 juin, le 1er et le 14 juillet, le 16, le 18 et le 26 août.
Dans l’intérieur, la température moyenne éprouve des variations qui dépendent delà hauteur. Nous avonsdit que sur le littoral elle est de 17° 8'. Elle descend à 16° sur les plateaux du Tell, à Constantine, Sétif, Médéa, Miliana; mais elle remonte à 20° dans le Sahara.
Lorsqu’on s’éloigne de la côte, les’ oscillations annuelles de température deviennent plus larges; le thermomètre descend davantage pendant l’hiver et remonte aussi davantage pendant l’été.
Il neige presque tous les ans à Constantine, à Sétif, à Médéa, à Miliana et à Tlemcen : en revanche , il n’est pas rare d’y voir le thermomètre s’y élever pendant l’été à 36°.
Dans le Sahara lui-même l’hiver est plus rigoureux que sur la côte; il ne se passe pas une année où l’on n’y voie de la glace : le givre y est assez fréquent ; on ne parvient à préserver les jeunes palmiers de l’action meurtrière du froid qu’en les garnissant depuis le pied jusqu’à la tête de débris végétaux. Les Sahariens, interrogés sur les températures de leur région natale, disent que l’hiver d’Alger serait le printemps pour eux; que dans leur pays ce n’est pas trop de deux ou trois bernous pour se couvrir pendant l’hiver, tandis que sur la côte un seul suffit toujours. Il est vrai qu’en re¬
vanche l’été doitcommencer plus tôt, finir plus tard , et conserver pendant tout le temps de sa durée des températures plus élevées et plus uniformes.
État électrique et hygrométrique de l’air.
Il s’en faut de beaucoup que l’impression de la chaleur sur les organes dépende uniquement de l’effet mécanique de dilatation accusé parle thermomètre.
Elle se combine encore de l’influence de l’électricité et des variations qui surviennent dans la pesanteur et l’humidité de l’atmosphère.
Je ne sais s’il a été fait en Algérie des observations électrométriques continues; mais tout le monde peut y constater l’extrême rareté des orages ; l’état électrique de l’atmosphère s’y écarte donc peu des conditions normales , ce qui contribue encore à adoucir l’effet des hautes températures, que les orages, si fréquents en France , rendent presque toujours accablantes.
Observations barométriques.
Ici encore nous retrouvons dans le climat d’Alger le caractère de régularité qui , dans les divers ordres de phénomènes, tempère les effets de la latitude.
On sait que dans son état normal la pression atmosphérique équivaut au poids d’une colonne de mercure de soixante-seize centimètres d’élévation , et que c’est par les ascensions et les dépressions d’une colonne de mercure introduit dans un siphon de verre renversé que l’on mesure les fluctuations de la colonne d’air répandue sur nos têtes.
La colonne de mercure étant trèscourte à raison du poids de ce métal , les variations sont très-faibles; mais elles correspondent à des variations énormes dans la hauteur correspondante de l’athmosphère. On peut s’en faire une idée par un calcul bien simple. La hauteur de notre atmosphère a été évaluée à environ vingt lieues, ce qui ferait quatre-vingts kilomètres. Supposons qu’il y en ait soixante-seize, cela simplifiera le calcul. Chaque centimètre de mercure fait donc équilibre à un kilomètre d’air et chaque centimètre de variation dans la hauteur de mercure produit une variation d’un kilomètre
L’UNIVERS
dans la hauteur de la colonne. Ainsi , quand dans le baromètre le niveau du mercure s’abaisse ou s’élève seulement d’un millimètre, on est averti que le niveau supérieur de l’atmosphère s’abaisse ou s’élève de cent mètres.
On comprend dès lors comment il se fait qu’il survienne des tempêtes lorsque le baromètre descend seulement de trois centimètres au-dessous de son niveau normal , puisque cet abaissement , si faible en apparence, correspond en réalité à un soubresaut de trois mille mètres dans la hauteur de la colonne atmosphérique.
On conçoit aussi qu'un pays où de semblables écarts de régime se reproduisent fréquemment doit imposer à ses habitants un tribut de malaises et d’infirmités, compagnons inséparables de ces crises atmosphériques.
L’extrême mobilité de l’air rend inévitables les variations barométriques; mais le climat le plus régulier et en même temps le plus doux serait celui où ces variations s’écarteraient le moins de la position d’équilibre et s’en écarteraient également dans les deux sens.
Appliquons ces observations aux deux climats d’Alger et de Paris.
J’ai recherché quelles avaient été dans une période de huit années les plus grandes variations annuelles du baromètre à Alger et à Paris. A Paris il est descendu une fois à 0,729, c’est-à dire à 31 millimètres au-dessous de son point normal. A Alger il n’a pas dépassé 0,731.
La moyenne de ces huit observations extrêmes donne la valeur du plus grand écart moyen ; voici les nombres :
A Alger la moyenne des moindres hauteurs annuelles du baromètre pendant huit ans a été de 0,746
A Paris elle a été de 0,734
Le baromètre d’Alger s’est donc tenu , même dans ses plus fortes dépressions , au-dessus de celui de Paris de douze millimètres, ou en d’autres termes les affaissements de la masse atmosphériues ont eu moyennement 1200 mètres e profondeur de moins à Alger qu’à Paris.
Les mouvements d’ascension donnent une différence beaucoup plus faible.
A Alger la moyenne des plus grandes hauteurs annuelles du baromètre pendant
huit ans a été de 0,774
A Paris elle a été de 0,772
Le baromètre d’Alger a donc dépassé dans ses plus grandes ascensions moyennes le baromètre de Paris de deux millimètres. Ce sont les dépressions barométriques qui amènent les tempêtes, qui agitent les nerfs, qui fatiguent la tête, qui rendent enfin ce qu’on appelle très-improprement le temps lourd. Eh bien, c’est justement dans les dépressions que le baromètre d’Alger est au-dessus de celui de Paris. Dans les ascensions il atteint à peu près le même niveau.
La moyenne des plus grandes dépressions étant à Alger de 0,746 et à Paris de 0,734 , il en résulte que le baromètre à Paris descend au-dessous de son niveau normal de 26 millimètres et de 14 millimètres seulement à Alger, c’està-dire à peu près deux fois moins. On peut en conclure que la tendance du climat d'Alger aux désordres atmosphériques , aux tempêtes , aux temps lourds, est à peu près deux fois moindre que celle du climat de Paris.
La moyenne des plus hautes ascensions du baromètre étant à Alger de 0,774 , il en résulte qu’il s’élève dans l’année moyenne au-dessus de son niveau normal de 14 millimètres, c’est-à-dire précisément de la même quantité dont il descend au-dessous. Ainsi , le climat d’Alger est dans les conditions assignées aux climats les plus doux et les plus réguliers , puisque les plus grandes oscillations atmosphériques s’éloignent également dans les deux sens de la position d’équilibre.
C’est à l’ensemble de ces conditions climatériques qu’il faut attribuer un effet remarquable souvent observé par beaucoup de personnes. En se rappelant à Paris, sous l’influence de certains jours d’été, l’impression produite sur leurs organes par les mêmes températures sous le climat d’Algérie, ces personnes constataient qu'à température égale on souffre plus de la chaleur à Paris qu'à Alger.
État du ciel.
Les rhumes, les eatharres, et toutes les affections de poitrine , qui apportent une si triste compensation aux douceurs de la capitale , sont des infirmités très-
«ares sous le climat de l’Algérie. Une différence aussi considérable dans les effets des deux climats est due en partie aux causes que nous venons d’analyser. Il est impossible que les constitutions faibles ne ressentent pas douloureusement le contre-coup de ces grandes aberrations du thermomètre et du baromètre. Mais l’effet doit être aussi attribué à l’état du ciel. Sous l’action bienfaisante d’un rayon de soleil quelle souffrance ne se sent pas soulagée?
Quelle organisation délicate n’éprouve pas d’indicibles malaises en présence d’un ciel sombre et brumeux ?
Les poètes et les touristes ont célébré la splendeur du soleil d’Afrique; mais leurs descriptions, quelque charme qu’elles aient d’ailleurs, laissent toujours du vague dans l’esprit. Essayons donc d’exprimer par des nombres l’effet relatif qu’ils ont cherché à rendre par des images.
J’ai compté , pour une période de neuf ans , les jours de beau temps , de temps couvert et de brouillard à Paris et à Alger. Le résultat de cette supputation, divisé par 9, donne le nombre annuel moyen de jours sereins, nuageux ou brumeux dans les deux capitales.
Le nombre des beaux jours, calculé ainsi, se trouve être, à Paris de 174 A Alger de 241
Le nombre des jours nuageux ou couverts est, à Paris de 171
A Alger de 76
Enfin le nombre des jours de brouillard est , à Paris de 204
A Alger de 6
Alger compte donc annuellement 67 beaux jours de plus que Paris, 95 jours sombres et 198 jours brumeux de moins.
Ainsi, le séjour d’Alger promet chaque année un tiers de beaux jours de plus que le séjour de Paris , deux fois et un quart moins de jours couverts et trentequatre fois moins de jours brumeux.
Ces différences sont i mmuables comme les positions relatives sur le globe des deux localités qu’elles caractérisent. En remontant le cours des âges , on trouverait à toutes les époques, sauf quelques légères variations, la même moyenne annuelle de jours sereins et de jours nébuleux. Aussi, a-t-elle laissé son empreinte séculaire sur les monuments des
deux pays. A l’aspect des ruines innombrables accumulées sur le sol de l’Algérie par la domination romaine , ce qui attire d’abord l’attention du voyageur , c’est la teinte rougeâtre qui colore leurs vieilles murailles. Beaucoup de ces restes d’antiquité ont reçu des indigènes 1# nom de Kasr-el-Anmer (le Château- Rouge), nom qui constate la réalité et la généralité de cette impression. Il en est de même des roches naturelles , lorsqu’elles sont restées durant plusieurs siècles exposées au contact de l’air. De là encore le nom de Kêf-el-Ahmer (la Roche-Rouge) très-prodigué dans la géographie indigène. Il suffit de détacher un fragment de la pierre ou de la roche pour se convaincre que le vernis général répandu à la surface est une couleur d’emprunt. Au-dessous de leur surface rougeâtre on retrouve la couleur naturelle de la pierre, qui quelquefois est d’un gris presque noir, comme par exemple à Constantine.
Rien de semblable n’a lieu en France.
Les édifices passent en vieillissant du jaune-pâle, qui est la couleur de la pierre, d’abord au gris sale, puis au gris de deuil , et enfin , après plusieurs siècles d’existence, ils deviennent presque noirs, comme nos cathédrales gothiques. Le temps n’a donc pas pour la France le même vernis que pour l’Afrique, puisqu’il habille les monuments de l’une en noir et ceux de l’autre en rouge.
Comment en serait-il autrement? Qu’on se figure deux édifices construits en même temps et des mêmes matériaux , l’un à Paris, l’autre en Afrique. Qu’on les suppose destinés l’un et l’autre à traverser un espace de deux mille ans, c’est l’âge moyen des ruines romaines.
Pendant ces deux mille ans l’édifice africain aura joui chaque année du soleil soixante-sept jours de plus que son frère jumeau d’Europe. Chaque année il aura échappé à l’influence de quatrevingt-quinze jours de nuages et de cent quatre-vingt-dix-huit jours de brouillard. Répétées pendant une période de deux mille ans , ces différences équivalent à une insolation continue de trois cents soixante-six années, à une demi -obscurité continue de cinq cents vingt années, à une humidité continue de cent huit années.
L’UNIVERS
Quel monument ne se couvrirait pas d’un voile noir et terne sous l’action de eus onze siècles de brume? quel monument ne se colorerait pas d’une teinte splendide et chaude sous l’action de ces quatre siècles de soleil?
Cependant, il s’élève quelquefois à Alger, même pendant la belle saison, des brumes extraordinaires qui envahissent tout l’horizon. C’est un phénomène de ce genre qui , dans le courant de juillet 1845, fut fatal au bateau à vapeur le Sphynx ; dévié de sa route par le courant et placé par l’effet du brouillard dans l’impossibilité de voir la côte , il alla se perdre sur les roches basses du cap Matifou.
Pluie.
A Paris il pleut à peu près également en toute saison. A Alger on constate invariablement l’existence d’un trimestre très-pluvieux (décembre, janvier , février) et d’un trimestre très-sec (juin, juillet, août) séparés par deux trimestres également et moyennement pluvieux.
Quand vient la saison des grandes pluies, il descend du ciel des torrents d’eau. Il tombe alors dans l’espace de trois mois la moitié environ de l’eau pluviale que produit l’année entière.
Souvent pendant plusieurs j ours de suite les averses se succèdent, ne laissant entre elles que quelques heures d’intervalle, et elles conservent quelquefois plus d’une heure leur impétuosité torrentielle.
C’est en novembre 1841 qu’on a observé à Alger , pour un temps très-court, les plus fortes quantités de pluie. Du 1er au 2, en moins de quarante-huit heures , il est tombé cent trente-neuf millimètres d’eau ; c’est ce qui tombe à Paris pendant trois mois et demi. Quelques édifices furent gravement endommagés par ce déluge; deux maisons mauresques de la haute ville ne purent résister au choc et s’écroulèrent. La pluie ne discontinua pas pendant ces deux jours : quelquefois la cataracte paraissait se calmer; mais ellel se ruait bientôt avec une nouvelle violence. La plus forte averse eut lieu le 2 dans la matinée ; elledurade onze heures et demie du matin jusqu’à une heure, c’est-à-dire une heure et demie. Elle produisit quarante-neuf millimètres d’eau ;
ce qui fait la dixième partie de la quantité d’eau pluviale que Paris reçoit dans toute l’année. Comme si le ciel eût été épuisé par cette saignée, le reste du mois se passa sans pluie.
La saison des grandes sécheresses commence vers le milieu de mai. Dès lors plus de pluie , plus même de nuage : le soleil se lève et se couche chaque jour dans toute sa splendeur. Le mois de juillet est le plus remarquable par la constance de sa sérénité ; sur une période de neuf années dont nous avons les observations udométriques sous les yeux, huit fois le mois de juillet s’est achevé sans avoir donné une seule goutte de pluie ; une fois seulement il est tombé par hasard un millimètre et demi d’eau. La moyenne du trimestre sec à Alger est de treize millimètres et demi, la moyenne du trimestre pluvieux est de 428 millim. 630. On peut en conclure qu’à Alger il pieu Xtrente-deuxfois moins pendant les trois mois d’été que pendant les trois mois d’hiver.
A Paris le mois qui, durant une période de vingt et une années , a fourni la moindre quantité d’eau pluviale est février, et le mois qui a fourni la plus grande est mai. La quantité moyenne d’eau tombée en février, et mesurée sur la terrasse de l’Observatoire de Paris, a été de 31 millim. 99; la quantité moyenne d’eau tombée en mai a été de 48 millimètres, 89 ; une fois et demie davantage.
A Alger la quantité moyenne d’eau tombée en juillet, qui est le mois le plus sec, est de cent soixante sept millièmes de millimètre; la quantité moyenne d’eau tombée en décembre, qui est le mois le plus humide, estdecent soixantequinze millimètres quatre cent quarantecinq millièmes : mille fois davantage.
Enfin, en comparant le mois le plus humide et le mois le plus sec de Paris aux deux mois correspondants d’Alger, on constate que dans le mois le plus humide il tombe près de quatre fois lus d’eau à Alger qu’à Paris, et que ans le mois le plus sec il en tombe cent quatre-vingt-huit fois moins.
Il tombe moyennement à Paris dans une année quatre cent quatre-vingt deux millimètres quarante et un centièmes d’eau, mesurés sur la terrasse de l’Obser-
vatoire royal ; à Alger il en tombe huit cent quatre-vingt-dix-huit millimètres soixante-deux centièmes, mesurés sur la terrasse de l’observatoire des ponts et chaussées. Il pleut donc à Alger à peu près deux fois plus qu'à Paris.
Comptons maintenant le nombre annuel des jours de pluie dans les deux villes. A Paris cent quarante-deux jours de pluie; à Alger cinquante- six; deux fois et demi moins.
Alger reçoit deux fois plus de pluie et compte cieux fois et demie moins de jours pluvieux; il tombe donc dans chaque jour de pluie cinq fois plus d'eau à Alger qu'à Paris.
Mortalité.
La mortalité telle que les registres de l’état civil la constatent ne représente pas encore en Algérie l’effet normal des propriétés climatériques que nous venons d’analyser. Elle se combine de causes étrangères et accidentelles inhérentes à la naissance des sociétés. Elle s’accroît de périls temporaires semblables à ceux qui entourent l’enfance des hommes. Au premier rang de ces causes funestes il faut placer l’insuffisance ou l’insalubrité des habitations, les mouvements de terre considérables nécessités par la fondation des édifices et par les travaux de défrichement dans des localités que la main de l’homme n’avait pas fouillées aussi profondément depuis bien des siècles ; il faut compter les privations , les fatigues , les miseres de toute nature inséparables d’une première installation.
Quelques villes ont déjà franchi cette période d’épreuves; d’autres la subissent encore : il en est qui , par un hasard heureux dont il serait difficile de déterminer les causes , ont traversé ces premiers jours de leur existence sans payer à la mort le tribut qu’elle impose à tout ce qui naît.
Bône est une des villes de l’Algérie où les maladies ont exercé le plus de ravages. Dans les premières années la population s’est vue réellement décimée.
En 1833 la mortalité y était de 9,05 pour 100 habitants; en 1834, de 8,72; en 1835, année du choléra , de 8,75, en 1836, de 7,1 2 ; en 1837 , de 7,25.
Depuis cette époque la part de la
mort a diminué tous les ans; et, enfin , en 1845 elle n’était plus que de 2,82, chiffre qui rentre dans les limites ordinaires, puisque la mortalité moyenne de la France est de 2,56, et que celle de Paris s’est élevée en 1842 à 3,28. Bône est aujourd’hui de toutes les villes du littoral celle où la mortalité atteint le moindre chiffre. Voilà doneune ville qui d’un état désespéré est revenueprogressivement à des conditions normales de salubrité, et cette transformation s’est accomplie dans l’espace de treize ans.
Boufarik, au milieu de la Métidja, est encore un de ces établissements mal famés qui se réhabilitent peu à peu. Cependant elle perdait encore en 1845 4,04 habitants sur 100. Blida, au contraire, avec son horizon pittoresque et sa ceinture d’orangers, passait pour un paradis terrestre. Eh bien, la mortalité y était encore en 1845 de 6,62 !
Alger, qui possède toutes les ressources des grandes villes , qui compte dix-huit années d’une existence constamment privilégiée et largement subventionnée, Alger , dont nous avons fait ressortir les qualités climatériques , communes d’ailleurs à presque toute la côte , Alger présente en 1845 le chiffre, assez élevé, de 3,64 décès sur 100 habitants. Toutefois, ce chiffre réalise encore une amélioration sur les cinq premières années, dont la moyenne était de 4,69.
Le point de l’Algérie le plus maltraité, même aujourd’hui , est la commune d’El-Harrouch , située sur la route de Philippeville à Constantine. Cependant point de marais, le pays est magnifique. Le village occupe un mamelon qui domine une jolie plaine, entourée de montagnes boisées. Toutes ces circonstances favorables n’ont pas empêché El-Harrouchde voir périr en 1845 14,14 pour 100 de sa population.
En revanche, Sétif, situé sur un plateau nu, réduit pendant plusieurs années à l’état de camp, n’ayant d’autres habitations que des tentes ou de misérables baraques, Sétif s’est signalé par sa salubrité dès les premiers jours de l’occupation ; elle acquit même sous ce rapport un tel renom , qu’un officier supérieur de l’armée d’Afrique, atteint depuis longtemps d’une maladie grave , demanda un congé, non pas pour la
L’UNIVERS
France , mais pour Sétif. Il alla y vivre sous la tente et, malgré l’incommodité de cette situation,, ne tarda pas à se rétablir. La mortalité de Sétif est de 1,66 pour 100, à peine les deux tiers de la mortalité moyenne de la France.
Il n’y a en Algérie que la ville de Médéa qui puisse lui être comparée. Le chiffre des décès n’y était en 1845 que de 1,60 pour 100.
La mortalité moyenne de toute l’Algérie, calculée sur les trois années de 1843, 1844 et 1845 est de 4,47 pour 100. 11 y meurt donc par année 2 habitants pour 100 de plus qu’en France. Mais ce chiffre se répartit très-inégalement entre les différentes localités. Il pèse beaucoup moins sur les plateaux du Tell que sur le littoral. Le tableau suivant fournit la valeur de la part qui revient aux deux régions.
Mortalité
dans
les villes de la côte.
Bône, 2,82 o/O
Philippeville, 5,53 Bougie, 3,07 Alger, 3,04
Tenès, 4,96
Mostaganem, 3,70 Oran, 4,15
Moyenne, 3,98
Mortalité
dans
les villes de l’intérieur.
Guelma, 2,23 0/0
Sétif, i,6s
Médéa, i,60
Miliana, 2,56
Mascara, 2,81
Tlemcen, 1,76
Moyenne, 2,io
On voit que la mortalité moyenne des plateaux du Tell est à peu près moitié moindre que celle du littoral , et qu’elle est en outre inférieure à la mortalité moyenne de la France.
Ce qui précède ne s’applique qu’à la population civile européenne. La mortalité est un peu moindre parmi les indigènes, du moins parmi les indigènes des villes , les seuls qu’il ait été possible d’assujettir aux formalités de l’état civil. La mortalité constatée dans la population indigène des territoires civils était en 1845 de 4,08 pour 100 pour les musulmans, et de 3,81 pour 100 pour les Israélites.
La différence entre ces chiffres et celui que fournit l’état civil de la France doit représenter à peu près la distance qui sépare la condition sociale des deux pays, les deux états de civilisation.
Mais il est hors de doute que les améliorations de toute nature introduites
en Algérie par le contact et l’exemple d’une société plus avancée atteindront par degrés la barbarie dans un de ses effets les plus affligeants, la mortalité.
Tremblements de terre.
Voici assurémentle phénomène le plus redoutable et celui que l’on redoute le moins. A voir la hauteur et la hardiesse des édifices que la conquête française a élevés, on croirait qu’ils reposent sur un sol inébranlable, et qu’aucun souvenir, aucune tradition n’autorise la méfiance.
Il n’en est rien pourtant. Le sol luimême porte l’empreinte d’épouvantables catastrophes qui, à différentes époques et sur différents points , l’ont bouleversé. Au milieu de désordres de toute nature qui se remarquent dans les ruines des villes anciennes, apparaissent des accidentsqu’il est impossible d’attribuer ni au caprice du temps ni à la violence des hommes. Tantôt ce sont des déchirures larges et profondes qui séparent des massescolossales de béton; tantôtce sont des ruptures de voûtes dont la forme bizarre etfantastiquenepeut être l’effet que d’une commotion souterraine. A Guelma on a trouvé des murs en pierres de taille rabattus autour de leur base comme autour d’un axe de rotation; on voit que la masse entière , avant de tomber, dut osciller sur elle-même, et quedans une de ces oscillations elle s’est abattue tout d’une pièce. Ni le temps ni les hommes n’ont pu procéder ainsi.
Au reste, parmi les villes sans nombre dont l’Algérie nous a livré les débris informes, il en est sans doute beaucoup plus que nous ne pensons qui , déjà épuisées par la discorde ou par la guerre , ont reçu le coup de grâce du sol qui les supportait; mais en présence de ces squelettes inanimés sur lesquels tant de mutilations ont passé, l’historien éprouve souvent le meme embarras qu’un juge d’instruction en présence d’un cadavre défiguré sur lequel les ravages du temps ont fait disparaître les causes de la mort.
Il arrive bien rarement que le hasard ait conservé à l’histoire des témoins sem blables à ceux que l’ancienne capitale de la Mauritanie Césarienne recélait au fond des eaux. Les colonnes, les statues , les pans de mur que l’on a retrouvés
enfouis pêle-mêle avec un débris de la marine romaine sous la vase du port de Cherchel , n’ont pu y être précipités ni par le temps ni par les hommes. Ce sont là des pièces de conviction devant lesquelles le doute n’est pas permis.
Mais laissons les témoignages inscrits dans les débris de ces âges antiques, pour arriver à des indications plus précises, à des traditions plus récentes.
Le plus ancien tremblement de terre que je trouve mentionné dans l’histoire moderne ne remonte pas au delà du dixhuitièmesiècle.Il eut lieu à Alger, en 1716. La première secousse arriva le 3 février ; elle fut assez violente pour renverser une partie de la ville. Un grand nombre d’habitants restèrent ensevelis sous les décombres. Les autres, épouvantés, s’enfuirent hors des portes, et allèrent camper dans les champs; ils commençaient cependant à se remettre de leur première frayeur et à rentrer dans leurs foyers, lorsque, le 26, une nouvelle secousse presque aussi forte que la première, endommagea la plupart des maisons demeurées intactes , et en chassa de nouveau les habitants. A partir de ce moment jusqu’à la fin de juin les secousses se succédèrent sans interruption , la terre ne cessa pas de trembler , et presque toutes les maisons de campagne s’écroulèrent.
De 1716 nous sautons à 1790 , époque du fameux tremblement de terre d’Oran. Depuis un an environ quelques secousses plus ou moins profondes avaient agité la ville et sa banlieue. Mais aucune n’approcha de celle qui eut lieu dans la nuit du 8 au 9 octobre. Celle-ci renversa la plupart des édifices, et engloutit environ mille personnes. Les remparts, crevassés en plusieurs endroits, résistèrent cependant; ce fut, dans les premiers instants de trouble, l’ancre de salut des malheureux Espagnols, qui, sans ce moyen de défense, tombaient au pouvoir des indigènes, accourus dès le lendemain de la catastrophe, de tous les points de la province, pour saisir une proie qu’ils jugeaient facile.
A partir de la fatale nuit du 8 octobre les secousses ne discontinuèrent pas; chaque jour une, quelquefois plusieurs commotions violentes achevaient de détruire ce que la première avait épar¬
gné. Il est inutile de dire que la ville était demeurée entièrement déserte et que la population campait en plein air . On saitquecette catastrophe eut pour résultat rabandon d’Oran par les Espagnols.
Vers 1810 la ville de Bône éprouva un tremblement de terre qui endommagea gravement plusieurs édifices. De ce nombre fut la maison dite de France, habitée alors par l’agent de cette nation et depuis la prise de la ville par les officiers du génie. Il existe encore dans cette maison, qui à cette époque venait d’être construite ou au moins réparée, quelques traces des effets du tremblement de terre.
En 1825 ce fut le tour de Blida. Dans l’espace de quelques secondes la ville fut renversée. On dit que les habitants entreprirent, quelques jours après la catastrophe, de construire une nouvelle ville , dont on voit encore les murs en avant de Blida. Mais de nouvelles secousses les obligèrent à y renoncer, et ils se résignèrent alors à attendre sous la tente que le sol se fût raffermi.
Le tremblement de terre de Blida fut ressenti beaucoup moins violemment à Alger. Cependant on assure que quelques murailles s’écroulèrent à la Kasba. Un Français, qui habitait alors Alger, m’a raconté qu’au moment de la catastrophe il se trouvait hors de la ville, sur les hauteurs du Sahel , dans le sudouest d’Alger ; qu’il ne ressentit pas la commotion, mais qu’il entendit un grand bruit souterrain dans la direction de Blida, et que, s’étant tourné de ce côté, il vit la ville disparaître dans un nuage de poussière. Il en était d’ailleurs séparé par toute la largeur de la Métidja. Il semblerait d’apres ce récit, que je reproduis ici de mémoire, que l’axe d’ébranlement aurait coïncidé avec la ligne de Blida à Alger, tandis qu’à droite et à gauche de cette ligne elle ne se serait manifestée que par des bruits souterrains.
Nous voici arrivés à la période de l’occupation française. Elle n’a encore fort heureusement à déplorer aucun sinistre, mais elle a reçu plusieurs avertissements. Voici ceux que j’ai trouvés mentionnés dans les publications officielles.
Dans la nuit du 27 au 28 avril 1838 on a ressenti trois légères secousses de
tremblement de terre à Constantine;
Le 14 avril 1839, une forte secousse de tremblement de terre à Alger :
Dans la nuit du 31 décembre 1841, une faible secousse à Alger ;
Le 24 octobre 1842, à huit heures trente minutes du matin , une secousse très-sensible à Alger; durée, sept secondes.
Le 1er novembre de la même année, à sept heures vingt minutes du soir, un tremblement de terre à Alger; durée, cinq secondes.
C’est encore Cherchel, ce témoin éloquent des convulsions du sol antique, qui nous fournit l’exemple le plus intéressant et le mieux observé des secousses contemporaines.
Depuis le 3 jusqu’au 8 novembre 1846 le sol de cette ville ressentit un ébranlement presque continuel. Cette longue convulsion commença par une forte secousse, qui eut lieu" le 3 novembre, à quatre heures trente minutes du matin.
A huit heures trente minutes il y en eut une seconde , mais faible.
Le lendemain 4, à quatre heures quarante-cinq minutes du matin, vingt-quatre heures après la première commotion, la population de Cherchel fut éveillée.en sursaut par une très-forte secousse, et, comme la veille, elle fut suivie d’une seconde faible, qui eut lieu précisément à la même heure , c’est-à-dire à huit heures trente minutes.
Le soir, à quatre heures, deux nouvelles secousses assez fortes.
Du 5 au 8, on ressentit plusieurs mouvements de trépidation.
Le 21, à neuf heures trente-cinq minutes du soir, légère secousse, suivie d’une violente, qui eut lieu deux minutes après.
A dix heures trente minutes , plusieurs secousses.
Le 22, à neuf heures trente-cinq minutes du matin , forte secousse , suiviede plusieurs autres faibles dans la journée.
Le 23 , à trois heures trente minutes du matin, nouvelle commotion assez forte , suivie , comme les premiers jours, d’une secousse faible, quieutlieu quatre heures après , à sept heures trente minutes. Le même jour, à huit heures vingt-minutes du soir, on entendit un roulement souterrain.
Le 27 , à une heure trois minutes du
soir, secousse assez sensible; le même jour à onze heures cinquante-cinq minutes du soir, secousse faible.
Le 28, à quatre heures trente minutes du matin, on ressentit une forte secousse, suivie encore d’une secousse faible, qui eut lieu quatre heures après, à huit heures trente minutes.
Le 29, à onze heures du soir, une secousse assez forte.
Le 30, à cinq heures du matin, deux secousses assez fortes.
Le 8 décembre, à neuf heures cinquante-cinq minutes du soir, quelques secousses assez fortes.
A partir de ce moment le phénomène cessa de se produire. Ainsi pendant un mois et quatre jours le sol de Cherchel fut en proie à un tressaillement qui ne„lui laissa que quelques intervalles de repos.
Le dernier tremblement de terre arrivé, à ma connaissance, est celui qui eut lieu à Alger, vers cinq heures du matin, le 18 juin 1847. Il fut assez fort pour éveiller la partie de la population qui dormait encore. Dans la chambre que j’habitais quelques petits fragments se détachèrent du plafond. Une lézarde qui existait dans le mur s’élargit sensiblement.
Tel est le catalogue historique des tremblements de terre survenus en Algérie , de ceux du moins dont le souvenir s’est conservé. De longues interruptions se remarquent dans la série , puisque les premières indications précises ne datent que du commencement du dix-huitième siècle. 11 ne faut pas en conclure que pendant ce temps la terre s’est raffermie. C’est tout simplement que les observations manquent et que les traditions se taisent.
Ajouterons-nous à ces faits histori* ques des révélations d’une autre nature, qui, sous leur forme étrange et superstitieuse , n’en annoncent pas moins sur les points où elles se produisent , une habitude de tressaillement , un défaut de stabilité du sol ?
Il en serait ainsi de la côte âpre et rugueuse qui borde le fond du golfe de Bougie. De temps en temps des bruits sourds et souterrains s’élèvent des flancs de ces montagnes , et appellent l’attention de toutes les tribus voisines. A
chacun des massifs d’où sortent ces détonations mystérieuses, la crédulité populaire attache invariablement le nom et le patronage d’un grand marabout. Le plus célèbre est Djoua. Il a donné son nom à la haute montagne au sommet de laquelle ses restes reposent.
Lorsque le roulement accoutumé s’élève des profondeurs de la terre, les Kabiles croient fermement que c’est leur saint qui tire le canon. Quelques-uns même prétendent en avoir vu la fumée.
J’ai demandé à l’un d’eux si dans ces moments le sol tremblait ; mais je n’ai pu en obtenir d’autre réponse que celle-ci : « Le sol tremble toujours quand le canon parle. »
Quoi qu’il en soit , le canon de Djoua est pour toutes les tribus qui l’entendent un signal de réjouissance. Dès les premiers coups les Kabiles se réunissent, et font des collectes dont le produit est employé en divertissements. La fête se termine, comme il convient, par une lecture solennelle de la Fatha, qui est la prière d’actions de grâces.
Les indigènes paraissent s’être mis en garde dans leurs constructions contre le fléau redoutable dont la côte barbaresque a si souvent ressenti les effets. La plupart des maisons n’ont qu’un étage ; un grand nombre même se réduisent au rez-de-chaussée. J’ai remarqué dans les anciennes maisons mauresques en démolition une précaution excellente prise par les constructeurs pour consolider les angles. Elle consistait à placer horizontalement, de cinquante en cinquante centimètres de hauteur, des pièces de bois d’environ deuxmètres de longueur. Ces pièces, noyées dans la maçonnerie, se prolongeaient alternativement suivant chacun des deux murs, et venaient se croiser dans l’angle. J’ai vu des maisons sapées à la base, et à moitié démolies , se soutenir encore grâce à cet artifice de construction.
Tous les indigènes ne partagent pas la confiance superstitieuse des Kabiles du mont Djoua. Éclairés par de sinistres exemples , ils connaissent les effets terribles de ce phénomène, qu’ils appellent zenzela. Quelques-uns reconnaissent une grande et une petite zenzela.
La grande zenzela est celle qui précipite les édifices dans la mer , celle qui
bouleverse le sol , celle qui a détruit Alger en 1716, Oran en 1790, Blida en 1825. Us ont remarqué que la petite zenzela est très-fréquente; et ils la regardent comme fort irrégulière. Quant à la grande zenzela , ils assurent qu’elle revient tous les trente ans. L’intervalle de trente-cinq ans qui sépare les deux dernières catastrophes justifierait assez bien cette croyance, qui si elle était fondée nous menacerait d’un violent tremblement de terre vers l’année 1855.
C’est justement à la même époque , en 1854, qu’une autre croyance, appuyée sur l’autorité d’une prédiction écrite, place la venue du Moul-es-Saa, de ce messie conquérant qui doit étendre son empire sur les trois États de l’ancien Magreb. Sans accorder à ces deux croyances plus d’importance qu’elles n’en méritent , il sera prudent de mettre à profit le temps qui nous sépare de cette formidable échéance pour consolider en Algérie nos édifices et notre domination.