ANTIQUITÉS
Différentes phases de l’Afrique et de l’Algérie. — Empreintes qu’elles ont laissées dans le sol. — Antiquités libyennes et phéniciennes. — Antiquités romaines. — Antiquités chrétiennes. — Antiquités berbères. — Antiquités turques.
Il est peu de contrées dont les vicissitudes puissent se comparer à celles de l’Afrique septentrionale. A l’origine des traditions, nous la trouvons libyenne et numide dans l’est, gétule et garamante dans le sud, maure dans l’ouest.
Les différents peuples qui l’habitent en ces âges primitifs sont autant de rameaux d’un même tronc, du tronc aborigène.
Dans la suite des temps elle devient tour à tour carthaginoise , romaine , vandale, grecque et arabe.
Alors une révolution immense s’accomplit; le joug étranger se brise de lui-même; l’Afrique autochtone rentre dans ses droits; et non-seulement elle conserve l’indépendance durant six siècles , mais elle étend son empire depuis l’oasis de Sioua, qui sépare les déserts de la Libye de ceux de l’Egypte , jusqu’aux Pyrénées. C’est à l’issue de cette période qu’elle passe sous la domination turque.
L’UNIVERS
Ses annales religieuses nous la présentent successivement idolâtre , chrétienne orthodoxe , donatiste et arienne, musulmane orthodoxe et chiite.
Enfin, sa destinée sociale, tantôt l’élève au sommet de la civilisation , tantôt la replonge dans les profondeurs de la barbarie.
La plupart de ces révolutions ont laissé dans les traditions comme sur le sol de l’Afrique, et de l’Algérie en particulier, des traces profondes. Nous en avons déjà fait remarquer un grand nombre dans les villes du littoral et de l’intérieur. Nous compléterons ce premier aperçu par la description de quelques monuments épars dans la campagne.
Antiquités libyennes et phéniciennes.
Depuis quelques années deux langues qui semblaient vouées à l’oubli sortent pour ainsi dire de leur tombeau, et c’est en grande partie aux inscriptions, soit puniques, soit libyques, soit surtout bilingues, trouvées en Algérie que le monde savant sera redevable de cette précieuse exhumation. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que la plupart de ces trouvailles archéologiques ont eu lieu dans la partie de l’Algérie qui avoisine la régence de Tunis.
Déjà en 1631 un Français, Thomas Darcos , découvrait dans les ruines de Dugga (l’ancienne Thugga), situées entre Constantine et Tunis, non loin de la dernière de ces deux villes , une épigraphe bilingue , contenant d’une part sept lignes d’écriture phénicienne et de l’autre sept lignes d’une écriture inconnue.
Depuis lors des inscriptions phéniciennes ont été trouvées dans les îles de Malte et de Chypre , à Athènes , en Sicile et en Sardaigne , à Djerba (régence de Tunis). Récemment on en a trouvé deux à Tripoli , une quinzaine aux environs de Carthage; enfin, dans le courant de 1 845, un maçon déterrait à Marseille, dans la vieille ville, non loin de l’église de la Mayor une longue inscription phénicienne, qu’il vendit pour dix francs au musée de cette ville ;,c’est assurément le monument le plus considérable du peuple et de l’idiome phéniciens. Les savants y ont reconnu un rituel des prêtres de Diane, dont la Mayor avait été le temple.
L’Algérie, et en particulier le territoire de Guelma, ont ouvert aux savants occupés de la restauration de ces deux' langues un vaste champ d’études. Nulle part ne s’est offerte aux explorateurs une aussi riche collection d’inscriptions libyques et puniques. Déjà, depuis plusieurs années, Guelma était reconnu comme un musée bilingue , lorsqu’un membre de la commission scientifique d’Algérie, M. le commandant de Lamare, fouillant les environs de cette ville avec le zèle et l’intelligence qu’il apporte dans toutes ses recherches , découvrit , à une lieue de Guelma, un nouveau banc, plus riche encore que tous les autres, d’inscriptions libyques et puniques (1). Les ruines qui recélaient ce trésor archéologique portent le nom d’Aïn-Nechma (la fontaine de l’orme), et c’est dans le cimetière de l’ancienne ville qu’existe le principal gisement.
Curieux pour l’antiquaire, ces vestiges des anciens âges ne le sont pas moins pour l’historien, pour le philosophe. Là jadis recevaient une sépulture commune, là reposaient ensemble le Phénicien conquérant et le Libyen conquis. Les hommes qui consentent à partager le même lit funéraire ne sont pas en général des ennemis. La vallée de Guelma formait donc autrefois comme un anneau d’alliance entre deux nationalités rivales. Le temps, après vingt siècles, lui a conservé le même rôle, le même caractère de conciliation. Aujourd’hui encore deux peuples qui partout ailleurs se détestent , l’Arabe conquérant et le Berbère conquis, viennent se tendre la main dans la même vallée, demeurée bilingue comme autrefois , et déposer aux pieds de l’autorité française une antipathie instinctive et de vieilles rancunes.
La découverte des inscriptions jumelles, dont l’une appartenait incontestablement à la langue phénicienne et l’autre à un idiome inconnu , intrigua longtemps le monde savant. Il semblait naturel de chercher dans l’idiome inconnu
(i) Quelques-unes de ces inscriptions ont été rapportées à Paris, non point en copie mais en nature par M. le commandant de Lamare , et sont déposées au inusée algérien du Louvre.
la langue africaine des premiers âges ; par malheur les preuves manquaient.
La meilleure de toutes eût été celle qui serait résultée de la confrontation de ces caractères avec la langue africaine de nos jours. Mais partout l’idiome berbère paraissait en possession exclusive des caractères arabes. Nulle part il ne produisait des signes qui lui fussent propres.
Cependant le texte phénicien des inscriptions jumelles et les noms propres qu’il contenait permirent de déterminer la forme et la valeur de la plupart des caractères inconnus, et fournirent l’ébauche d’un alphabet. A quelle langue appartenait-il? A l’ancien libyen ? Il n’en existait pas un seul débris authentique. Au berbère moderne? Il se dérobait à tous les regards.
Les choses en étaient là, lorsqu’une double lueur, partie des profondeurs du désert, vint dissiper les ténèbres de la science, et révéler un des phénomènes historiques les plus intéressants.
Le 17 juin 1822, un voyageur anglais, Walter Oudney, étant à Djerma , l’ancienne capitale des Garamantes , à l’ouest de Morzouk et du Fezzan, dans le pays des Touareg (1), vit sur les pierres d’un bâtiment romain des figures et des lettres grossièrement tracées, auxquelles il trouva quelque analogie avec les caractères européens. Le 20 il remarqua sur des rochers, au bord d’un torrent, de nombreuses inscriptions dont les caractères ressemblaient aux premiers. Quelques-unes devaient dater de plusieurs siècles ; d’autres paraissaient récentes. Le 24 il trouva un Targui qui connaissait quelques lettres , mais personne qui les connût toutes. Le 27 il arrivait à Rât, l’une des principales villes de commerce des Touareg. Là il acquit la certitude que les inscriptions trouvées en route étaient écrites dans la langue de ces peuples, qui est la langue berbère.
Enfin il l’avait trouvée , cette langue insaisissable qu’on entendait partout, qu’on ne pouvait pas voir ; il l’avait sur-
(x) Voir sur ce peuple étrange le chapitre relatif au commerce de l’Algérie avec le sud, dans mes Recherches sur la géographie et le commerce de l'Algérie méridionale.
prise au fond des solitudes, sur les rochers de la Libye déserte.
Walter Oudney se fit tracer quelques lettres berbères, et les reproduisit dans le journal de son voyage; il en donna dix-neuf, dont quatre se réduisent à des assemblages de points.
Quelque incomplète que fût la communication de Walter Oudney , elle fournissait un premier spécimen d’alphabet berbère, dont la confrontation avec cetautre alphabet mystérieux fourni par l’inscription bilingue de Dugga produisit des signes de parenté "incontestables.
Longtemps après la découverte d’Oudney, une circonstance fortuite fit connaître que les caractères berbères regardés comme insaisissables, surtout au voisinage de la côte, n’y étaient pas cependant aussi inusités qu’ils paraissaient l’être. Dans les premiers temps de l’occupation française un habitant d’Alger, nommé Othman-Khodja, entretenait une correspondance assez active avec Hadji-Ahmed, bev deConstantine.
Pour plus de sûreté ils y employaient des signes particuliers, qu’ils croyaient à l’abri des trahisons et des indiscrétions. Quelques années plus tard Ali , fils d’Othman-Khodja , se trouvant à Paris, communiqua à M. de Saulcy les lettres de Hadji-Ahmed. Après avoir tourné une de ces dépêches jusqu’à ce qu’elle lui semblât placée dans le sens le plus commode pour tracer les caractères , le savant orientaliste aperçut en vedette, tout au haut du papier, deux groupes désignés isolés : il pensa que ce devait être la formule sacramentelle El-Hamdoullah (gloire à Dieu), par laquelle tous les musulmans commencent leurs lettres. La connaissance de ces premiers caractères devait faciliter la découverte des autres.
Ali consentit à se dessaisir des deux pièces en faveur de M. de Saulcy , qui le lendemain matin lui en remettait la transcription complète. Quel ne fut pas l’étonnement dù diplomate africain en voyant reproduit par une espèce de sortilège le texte arabe d’une correspondance qu’il avait crue indéchiffrable!
Les choses en restèrent là jusqu’à ce (Rie M. de Sauley eût entrepris l’étude du texte libyque de l’inscription ju-
L’UNIVERS
melle de Thugga. C’est alors seulement qu'il remarqua une analogie frappante entre les caractères de l’alphabet libyque et ceux de la lettre du bey. C’étaient tout simplement des lettres berbères que les deux correspondants avaient employées. Mais, par excès de prudence sans doute, ils avaient eu la précaution d’en intervertir les valeurs, et avaient poussé la prudence jusqu’à introduire dans l’alphabet convenu entre eux les signes de la numération arabe (1).
L’alphabet de Walter Oudney demeura pendant vingt-trois ans le seul échantillon connu de l’écriture berbère.
De tous côtés , en Algérie , les sons berbères arrivaient à nos oreilles. Les deux tiers de la population qui nous entourait ne parlaient pas d’autre langue , et personne ne paraissait l’écrire ! En 1844 le gouvernement publiait un dictionnaire berbère, composé en collaboration par un Français (2) et un Kabile; mais les mots étaient écrits en lettres arabes.
Enfin, en 1845 , un taleb de l’oasis du Touât, établi auprès du cheik de Tuggurt, fut envoyé par lui en mission àConstantine. Le directeur des affaires arabes de la province , M. le capitaine Boissonnet, se lia, en raison de ses fonctions, avec ce savant du désert. Il apprit qu’il avait fait dix-huit fois le voyage de Timbektou, et par conséquent traversé dix-huit fois le pays des Touâreg, qui paraissaient les seuls dépositaires du secret de l’écriture africaine. M. Boissonnet questionna son hôte sur les signes du langage targui, et le pria de lui tracer ceux qu’il connaissait. Il obtint ainsi un premier spécimen de cet alphabet targui, en usage à trois cents lieues de la contrée, où, vingt-trois ans auparavant, Walter Oudney avait recueilli le sien.
Frappé de la ressemblance de ces caractères avec ceux de l’inscription antique de Thugga, M. Boissonnet voulut en savoir davantage. Il pria son informateur d'entreprendre une dixneuvième fois le voyage de Timbektou, le chargeant de toutes les missions po-
(1) Revue Archéologique, 2e année, 2e partie, p. 491.
(2) M. Brosselard.
litiques et commerciales que les circonstances comportaient et en recommandant par-dessus tout de rapporter l’alphabet complet. Malheureusement à cette époque les Châmba et les Touâreg se livraient des combats à outrance dans les grandes solitudes qu’ils parcourent. Cet état d’hostilité empêcha le taleb d’exécuter son voyage ; mais il écrivit à l’un de ses parents fixé au Touât, pour lui demander le précieux alphabet. Il choisit pour messager un marabout , qui , en cette qualité, pouvait circuler sans danger entre les tribus ennemies. Il ne tarda pas à recevoir la réponse et la transmit à Constantine. Une fois en possession de ce renseignement tant désiré, M. le capitaine Boissonnet s’empressa de le faire lithographier. C’est ainsi que le troisième spécimen de l’alphabet berbère • contemporain parvint du fond du désert à la connaissance des savants d’Europe.
L’examen de ces documents ne laisse aucun doute sur l’étroite parenté qui existe entre l’idiome des inscriptions antiques, etcet autre idiome qui se parle aujourd’hui depuis l’oasis égyptienne de Sioua jusqu’à la côte de l’Océan, et depuis le Soudan jusqu’à la Méditerranée. Ainsi s’est révélée dans toute son évidence la filiation séculaire de la langue libyenne, qui a survécu à tant de langues riches et savantes, et s’est perpétuée dans la langue actuelle des Kabiles , à travers tant de révolutions, sans livres, sans monuments, sans aucun effort de la science et de l’intelligence humaines (1).
C’est peut-être à l’époque libyenne qu’il faut attribuer certains monuments bizarres, dont il existe un assez grand nombre en Algérie, et qui, à cause de leur nature particulière, ont résisté aux tremblements de terre et aux révolutions.
Les savants les désignent par le nom de Troglodijtiques, désignation qui semble les rattacher aux premiers âges de l’histoire.
(1) M. Judas, dans ses belles études sur les langues phéniciennes et libyques , a fait une heureuse application de cette découverte importante en interprétant à l’aide du berbère le texte libyque de l’inscription de Thugga.
Ce sont des cryptes taillées dans le roc , diverses de forme et de grandeur, mais qui portent des traces évidentes du travail des hommes.
J’ai trouvé une de ces demeures troglodytiques dans un pli de terrain difficile à soupçonner, non loin de la route qui conduit de Constantine à Sétif par la plaine des Oulâd-Abd-en- Nour. Ce qui frappe le plus dans tout le cours de ce voyage , c’est la nudité de la contrée que ï’on traverse. Aucun accident ne vient rompre l’uniformité de la scène, si ce n’est quelques ruines d’établissements romains jetés çà et là sur le penchant des coteaux et quelques arbres solitaires , rabougris , plantés de loin en loin sur la cime d’une colline pour marquer la tombe d’un marabout.
Une de ces ruines porte le nom de Kasr-bou-Malek , le cnâteau de Bou- Malek. C’est un amas de pierres de taille, dont quelques-unes seulement sont demeurées sur leur lit de pose. Les autres gisent pêle-mêle, dispersées soit
Ïiar le temps, soit par des causes vioentes, qui resteront sans doute à jamais inconnues.
Si en ce point on abandonne le sentier qui forme la route royale de Sétif, et qu’on remonte de quelques centaines de mètres seulement vers le nord , on arrive tout à coup sur le bord d’un escarpement demi-circulaire d’environ mille mètres de diamètre, qui étonne d’autant plus, qu’on est loin de s’attendre à trouver un site aussi accidenté dans une contrée aussi nue et monotone. L’amphithéâtre est ouvert au sud-est ; les pentes sont bordées de rochers bouleversés, dont plusieurs présentent des formes régulières, dont quelques-uns portent l’empreinte du pic et du ciseau. Cette ligne de blocs entassés tout le long de la déchirure circulaire dessinée par l’affaissement du sol offre de loin l’image d’une grande ville en ruines.
Quelques tentes sont établies dans l’intérieur de l’amphithéâtre; mais ce qui attira surtout notre attention, lorsque le hasard nous eut conduits en ce lieu,, ce fut la végétation qui en tapissait le fond et les pentes. Nous avions sous les yeux un magnifique verger, traversé dans sa longueur par les .eaux 7 e Livraison. (Algérie.)
vives et lympides du Bou-Aça, véritable oasis blottie dans un pli inaperçu du sol, et qu’embellissaient singulièrement à nos yeux la nudité et l’uniformité de tout l’horizon.
Après avoir examiné quelques instants l’ensemble de la scène , nous descendîmes dans la vallée pour en observer les détails. C’est alors que s’offrirent à nos regards une série d’excavations nombreuses , de formes et de grandeurs diverses, pratiquées dans le roc vif. Elles garnissent les deux rives du Bou-Aça. C’est d’abord une longue suite de cellules faisant face à la riviere; dans l’une d’elles nous vîmes un triangle incrusté profondément sur l’une de ses faces. Pour les indigènes ces cellules sont autant de boutiques, c’est le nom qu’ils leur donnent, par opposition à un autre quartier où sont les maisons.
L’une d’elles s’appelle la Maison des bains. Elle se compose de plusieurs bassins régulièrement creusés , dont le fond communique encore avec je sol par des gradins bien conservés. A côté de cet établissement s’ouvre une galerie souterraine, haute et large de deux mètres, longue de quinze. C’est une autre maison. A quelques pas de l’entrée de la galerie, nous vîmes deux grandes salles voûtées séparées par un pied-droit commun ménagé dans le roc comme tout le reste. C’est la maison de l’homme assis. L’une des deux salles est garnie sur tout son pourtour de bancs en pierres , réservés dans la masse rocheuse; c’est sans doute à cette circonstance que la maison de l’homme assis doit son nom. Parmi toutes ces cavernes creusées à diverses hauteurs dans les berges rocheuses du Bou-Aça, nous en remarquâmes une que l’on appelle la maison du capitaine chrétien ( Dar kaptan nçara ).
Le débris le plus somptueux et le plus curieux en même temps de cette petite ville souterraine nous parut être la maison de Bel-Okhtabi. C’est la seule qui possède un rez-de-chaussée et un étage. Mais l’entrée n’est pas facile à découvrir. Il fallut d’abord descendre le long des rochers qui encaissent le Bou-Aça sur la rive droite pour gagner un étroit sentier taillé en corniche dans
L’UNIVERS
les berges abruptes. Nos guides nous indiquèrent alors une étroite plateforme , élevée de trois mètres , sur laquelle nous parvînmes à nous hisser; la une excavation étroite s’offrit à nous, c’était le rez-de-chaussée deBei-Okhtabi.
Il s’agissait d’atteindre l’étage : or il n’existe d’autre communication pour y arriver qu’un puits vertical de six mètres de hauteur creusé dans le rocher comme les autres dépendances de l’habitation.
A défaut d’escalier plus commode, nous nous résignâmes à grimper en nous appuyant contre. les parois du puits.
Cette ascension nous conduisit sur une seconde plate-forme à ciel ouvert , où régnait une forte odeur de bête fauve. Elle sortait d’une caverne haute de quatre-vingts centimètres, et aussi large que haute , qui débouchait sur la plate-forme. Nous nous décidâmes à la visiter : mais à peine étions-nous engagés dans cette galerie étroite et sombre , que l’odeur devint suffocante , et obligea plusieurs d’entre nous à retourner sur leurs pas. Nous parcourions le premier étage du palais de Rel-Okhtabi, parmi les myriades de chauves-souris qui en tapissaient les parois. A mesure que nous avancions , la galerie devenait plus étroite; l’air respirable s’apauvrissait. Enfin, après avoir rampé l’espace de cinquante mètres , nous arrivâmes à un élargissement qui terminait la caverne , et nous parut être le salon de Bel-Okhtabi. Mais nous n’y fîmes pas long séjour ; il nous tardait de revoir le ciel. Nous eûmes bientôt regagné la plate-forme supérieure :
nous reprîmes pour en descendre l’escalier d’honneur qui nous y avait conduits, et nous dîmes adieu au palais troglodytique de Bel-Okhtabi, à la maison des bains , à l’habitation de l’homme assis, à celle du capitaine chrétien, et enfin à la ville souterraine cachée dans la jolie vallée du Bou-Aça.
Antiquités romaines.
Les débris romains ont pour signe caractéristique la pierre de taille ; elle se montre à chaque pas avec l’empreinte fraîche encore du ciseau antiçjue. Elle apparaît dans les ruines des villes, des villages, des fermes, des maisons de plaisance , dans les soubassements et les
fondations des temples et des palais, dans le sol des chaussées prétoriennes, dont elle formait et encaissait les dalles, dans la poussière des nécropoles, dans les théâtres , les amphithéâtres , les cirques, les arcs de triomphe, restes d’une civilisation qui contraste étrangement avec la barbarie actuelle , mais à laquelle notre civilisation chrétienne n’a heureusement rien à envier.
Dans le réseau itinéraire de l’empire romain le mille marquait la largeur de la maille ; il s’est conservé dans le langage actuel. Mais combien la notion de cette mesure s’est altérée! Pour la plupart des indigènes le mil est la distance à laquelle on cesse de distinguer un homme d’une femme ; définition bizarre, qui montre à quel point le besoin de la précision , si impérieux chez les nations chrétiennes , est devenu étranger aux peuples d’Afrique. Cependant quelques musulmans éclairés, surtout dans les régences de Tunis et de Tripoli , savent encore quele mil se compose de mille pas doubles. Dans quelques contrées , surtout dans la partie orientale du Sahara, l’expression des distances en milles s’est perpétuée de génération en génération.
Elle reproduit exactement les chiffres déterminés originairement par les ingénieurs romains , sans que la tradition locale qui les conserve rende compte en aucune façon de la valeur de l’unité à laquelle ils se rapportent. Ainsi il nous est arrivé quelquefois d’entendre un simple chamelier énoncer correctement en milles toutes les distances partielles d’une route que nous suivions sur le livre de postes de l’empire romain; et si, étonnés de cette concordance frappante entre des témoignages de nature si différente, produits à vingt siècles d’intervalle , nous demandions à ce voyageur : Qu’est-ce que le mil, il nous répondait naïvement, comme tous les autres : C’est la distance à laquelle on cesse de distinguer un homme d’une femme.
Presque toutes les villes importantes comprises dans les limites de l’Algérie actuelle portent encore, sauf de légères altérations, le nom que l’antiquité leur avait donné. Telles sontBône ( Hippone), Constantine(Constantina), Mila (Milevum), Sétif (Sitifi) , Djidjeli
(Igilgilis), Kollo (Collops), Ras-Skikda, nom arabe de Philippeville(Russicada) , Tebessa (Theveste), Tifêch (Tipasa), Guelma (Calama), Madaure (Mdourouch) , Tenès (Cartennæ). Mais à côté de ces établissements , dont le nom survit à toutes les catastrophes , combien d’autres dont vous retrouvez la pierre de taille muette et dont le nom s’est à jamais perdu !
Les ruines romaines , qui se rencontrent à chaque pas dans les champs de l’Afrique , occupent en général le penchant des collines. C’est une position que les architectes de l’antiquité paraissent avoir choisie , autant pour éviter l’insalubrité des fonds que l’aridité des sommets. Elles se reconnaissent de loin aux grandes pierres droites, demeurées debout dans le soubassement des constructions ; elles tracent encore la direction des murs, marquent l’alignement des rues , dessinent la forme des places. Lorsque le voyageur , cheminant dans la campagne silencieuse et déserte, aperçoit de loin , réunis sur le penchant d’un coteau', ces piliers de hauteur inégale , il est tenté de les prendre pour une assemblée , assistant , dans une immobilité religieuse , à la prière du soir ; car c’est principalement vers le coucher du soleil que cette illusion m’a paru frappante.
On peut évaluer à plusieurs milliers le nombre d’établissements romains de toute grandeur répandus sur la surface de l’Algérie. Mais le débris le plus imposant de la grandeur et du faste antiques est assurément cette belle et fameuse ville de Lambœsa , dont les ruines, connues aujourd’hui sous le nom de Tezzout, furent visitées pour la première fois, en février 1844, par quelques Français , et particulièrement par M. le commandant de Lamare , mon collègue et ami. C’est à lui que je dois les quelques détails qui suivent.
Les ruines de Lambœsa occupent une belle vallée, sur les dernières pentes du mont Aurès, à huit kilomètres à l’est de Bêtna. Elles couvrent un espace de quatre cent-soixante-dix hectares.
Un peu avant d’y arriver, une voie romaine se présente; c’était la route de Cirta Lambœsa. A droite et à gauche des monuments funéraires couverts d’é¬
pitaphes bordent la route, et se succèdent presque sans interruption.
A l’entrée de la ville s’élève un grand édifice rectangulaire orné de colonnes et de pilastres corinthiens ; chaque face est percée de trois portes ; celle du milieu a des dimensions colossales.
Deux voyageurs, un Français et un Anglais, avaient déjà visité au dix-huitième siècle la ville de Lambœsa; mais ils ne s’accordent guère sur la destination de ce monument ; car l’un a cru y voir tout simplement un arc de triomphe, et l’autre une écurie d’éléphants.
Il reste encore à Lambœsa quatre portes de ville monumentales, plusieurs arceaux bien conservés d’un ancien aqueduc , la façade d’un temple élevé à Esculape et à la Santé , un cirque bien conservé, de cent quatre mètres de diamètre , de riches mausolées et un grand nombre d’autres constructions, assez épargnées par le temps pour donner aux ruines de Lambœsa le caractère d’un magnifique musée. M. de Lamare a évalué approximativement le nombre d’inscriptions qu’elles renferment, et il estime qu’un homme seul ne pourrait les copier toutes en moins d’une année.
Antiquités chrétiennes .
Quelle que soit l’apparence fastueuse de l’architecture païenne et l’admiration de quelques savants pour ces restes inanimés d’une civilisation oppressive , nous avouons notre prédilection pour les monuments du christianisme, pour ces témoins vivants d’une révolution sociale qui a fondé la civilisation moderne, et qui compte au rang de ses phases glorieuses la conquête de l’Algérie par la France.
L’Église d’Afrique a eu ses jours de triomphe et ses jours de deuil , et elle a laissé sur le sol l’empreinte de ses joies et de ses souffrances. L’Église triomphante relevait les basiliques détruites , et renversait à son tour les temples païens. Il reste des traces nombreuses de ces réactions. Dans les murailles d’un temple élevé au Dieu des chrétiens, on retrouve fréquemment des restesd’inscriptions consacrées aux dieux de l’ancienne Rome. A chaque pas encore vous rencontrez cet emblème qui caractérise la restauration de Justinien , les
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deux lettres grecques a et w réunies dans un même chiffre aux deux lettres initiales du nom de Xpioro;.
Mais combien nous devons préférer encore ces débris de l’Église souffrante, la croix modeste incrustée grossièrement dans le roc au fond de quelque caverne obscure, signe simple et mystique que les chrétiens des premiers âges traçaient sur la pierre vive pour perpétuer le souvenir des jours de persécution. C’est surtout dans leï lieux sauvages, inhabités, presque inaccessibles, que se rencontre ce monument symbolique de la foi et de la douleur; car c’est au fond de ces antres que les chrétiens cherchaient un refuge contre l’édit de mort des empereurs romains.
Non loin du col de Mouzaïa, sur le revers opposé de l’Atlas , avant le fameux bois des oliviers , l’un des principaux ossuaires de la conquête française, il est un lieu non moins célèbre , qui' s’appelle le plateau de la croix. « Figurez- « vous, dit le premier évêque d’Alger, des « grottes creusées dans le roc vif , et « au-dessus une croix , une véritable « croix chrétienne, incrustée parmi « des touffes de laurier-rose , chargées « de fleurs embaumées; du pied de la « croix un figuier immense se détache « et forme une gracieuse coupole. »
« On raconte, dit encore le prélat « dont nous invoquons le témoignage, « que lorsque pour la première fois, et « encore tout couverts du sang des « ennemis, nos bataillons, descendant « la pente raide du Teuia , arrivèrent à « ce plateau, un long et solennel cri de « joie s’éleva du milieu de leurs rangs « pour saluer cette croix. »
L’Église d’Afrique ne réduisit pas toujours l’expression de ses douleurs à ce symbole d’un laconisme si touchant. A huit lieues à l’ouest de Guelma il existe une caverne dont l’entrée est couverte d’inscriptions, qui remontent aux premiers temps du christianisme. Les Arabes n’osent en franchir le seuil, lant est grande la terreur que leur inspire le Djin, gardien du sanctuaire. La taverne est creusée dans la masse calcaire du mont Mtaïa. Elle n’a pas moins de mille à douze cents mètres. Elle descend constamment, et s’enfonce de quatre cents mètres. Des milliers de sta¬
lactites aux formes variées et fantastiques garnissent les parois du souterrain. D’énormes blocs , détachés de la voûte, en encombrent le sol; on dit qu’il faut marcher pendant trentecinq minutes pour en atteindre le fond.
Une autre caverne, plus rapprochée de Contanstine, porte aussi sur les roches de ses parois un grand nombre d’inscriptions chrétiennes. Elle est creusé*»
dans le versant méridional du Chettaba.
Dans plusieurs des inscriptions, les lettres sont colorées en rouge. La plupart commencent par les quatre lettres CD AS, au-dessous desquelles viennent des noms propres.
Un des monuments les plus intéressants des souffrances de l’Eglise d’Afrique est celui quej’ai découvert dans la vallée du Roumel au pied du rocher de Constantine (1). Il se rapporte à la persécution qui ensanglanta les dernières années du règne de Valérien. Parmi les chrétiens qui reçurent la mort dans ce jours d’épreuve l’Eglise recommande au pieux souvenir des fidèles deux habitants de Cirta, nommés Marien et Jacques, dont la mémoire fut pendant longtemps en grande vénération dans la Numidie.
La rélation de leur martyre, écrite par un de leurs amis, qui en fut témoin, place le théâtre de cet événement sur le bord de la rivière, entre deux hautes collines qui la dominaient de part et d’autre et découvraient aux spectateurs le lieu de l’exécution.
Cette indication , rendue précise par l’assiette bizarre de Constantine , laisse peu de place aux conjectures. Le lieu où Marien et Jacques reçurent le martyre devait être sur le bord du Roumel, entre les deux hauteurs du Mansoura et du Koudiat-Ati , un peu avant l’entrée du fleuve dans le gouffre où il disparaît.
Ce lieu fut souvent le but de mes promenades durant le séjour que je fis à Constantine, en 1840. J’allais mepla-
(r) J’ai envoyé sur cette inscription à l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres un mémoire qui a été inséré dans le tome Ier de la ar partie des Mémoires présentés par divers savants. J’en extrais une partie des détails qui suivent.
cer sur les gradins duKoudiat-Ati,et de là j’assistais par la pensée à cet épisode sanglant de nos premiers siècles.
Un matin j’avais gravi plus tôt que de coutume les pentes roides de la colline ; assis sur un reste de construction antique, j’admirais aux premiers rayons du soleil les riches découpures de l’horizon.
En abaissant mes regards dans la vallée , je remarquai sur la rive opposée un rocher taillé à pie^qui jusque alors avait échappé à mon attention , parce qu’aux heures de mes visites il était éclairé de face et recevait une clarté uniforme. Mais en ce moment les rayons qui tombaient obliquement dessinaient avec une fidélité minutieuse toutes les aspérités de la surface. Parmi ces jeux de lumière et d’ombre, je crus distinguer des lignes régulières ; et, descendant aussitôt pour observer de plus près , ce ne fut pas sans surprise que je trouvai gravée sur le roc une inscription en partie fruste, mais dans laquelle les mots passione mariani et iacobi , parfaitement nets et lisibles, se rapportaient sans le moindre doute à l’exécution racontée dans les actes. Je me trouvais donc sur le lieu même que le sang des deux martyrs a rougi et consacré, il y a seize siècles.
Antiquités vandales.
Nous plaçons sous ce titre des monuments d’un caractère tout particulier, d’une origine incertaine, qui n’ont rien de commun avec les restes du paganisme, qui ne portent aucun signe chrétien, et qui présentent la plus singulière analogie avec les dolmen ou tables de marbre consacrés au culte druidique.
L’un d’eux a été observé par M. Judas aux environs de Guelma : nous en avons trouvé nous-même un grand nombre à l’est et au sud-est de Constantine. Ce
u’il y a de remarquable, c’est qu’à l’ouest
e cette ville on n’en trouve plus, et que ce genre de ruines semble concentré dans le triangle compris entre Constantine, Guelma et la haute montagne de Sidi-Rghéis.
Le monument trouvé par M. Judas existe à côté et à l’ouest de Guelma; là vient se terminer brusquement, en forme
de cap, un plateau qui domine la vallée de la Seybouse, et fait face à un magnifique amphithéâtre de montagnes et de collines , qui s’élève dans le lointain au delà du fleuve et couronne l’horizon de la vallée.
En 1837 ce plateau était encore couvert de broussailles, reste déshonoré d’une forêt antique. « Nous remarquâmes à cette époque, dit M. Judas, sut le bord du versant incliné vers la Sey bouse, près d’une fontaine qui conserve quelques traces de construction, une pierre brute circulaire, ayant environ neuf mètres de circonférence et soixante et quinze centimètres d’épaisseur, placée horizontalement, à quatre-vingts centimètres à peu près au-dessus du sol, sur trois autres pierres brutes. »
Malgré l’apparence grossière de ce trépied, il est impossible d’en attribuer la formation au hasard ; les hommes seuls peuvent avoir élevé au-dessus du sol et posé sur ses trois supports cette masse de cent cinquante quintaux.
Les monuments du meme genre que j’ai observés sont assez nombreux pour éloigner l’idée d’un fàit accidentel; ils prouvent que l’érection de ces tables grossières se rattache à une croyance ou tout au moins à une coutume qui, à une époque demeurée inconnue, unissait une partie de la population de ces contrées. Sous ces trépieds muets secache peut-être un fait historique important.
Qui sait même s’ils ne recèlent pas quelque feuillet perdu de nos archives nationales ?
Les monuments que j’ai rencontrés se trouvent à l’est et au sud-est de Constantine, dans cette partie de l’Algérie qu’habitent aujourd’hui des populations berbères désignées par le nom particulier de Chaouïa.
Derrière le mamelon qui fait face aux ruines de l’ancienne Sigus, j’ai trouvé une série de piliers grossiers , hauts de deux mètres , surmontés de chapiteaux bruts et couronnés de larges dalles; l’une d’elles , de dimensions énormes , reposait sur trois piliers. A quelque distance de là je vis une ligne de pierres verticales qui allait se terminer à trois murs en pierres brutes surmontées d’une énorme dalle non taillée. Les trois murs, disposés suivant les trois côtés d’un
L’UNIVERS
carré , déterminaient une petite chambre dont la large pierre formait le toit. Le quatrième c'ôté , dirigé au nord , restait ouvert.
Un cordon circulaire de pierres informes entourait le monument, laissant entre elles et lui un espace annulaire de deux mètres de largeur. La même disposition se retrouve dans la plupart des dolmen druidiques; elle porte le nom de cromlech, qui signifie cercle de pierres.
Plusieurs monuments semblables existent dans des ruines considérables appelées Agourên, situées à trois lieues environ du mont Sidi-Rghéis, et un plus grand nombre encore sur le versant de l’Oumsettas, qui commande la vallée de Mehris, à sept lieues à l’est de Constantine.
A quel peuple attribuer la formation de ces trépieds bizarres ? A quelle date les faire remonter? L’histoire ne fournit à cet égard que des inductions. Il résulte toutefois d’un rapprochement intéressant établi par M. Judas que toutes les circonstances, toutes les dispositions qui caractérisent les dolmen de la Bretagne , les menhir , les cromlech se reproduisent dans les tables de pierre trouvées en Algérie.
Antiquités berbères.
C’est une grave erreur que d’appeler monuments arabes les restes d’architecture sarrasine qui existent en Afrique ; car ce ne sont pas des mains arabes qui les ont élevés, mais des mains africaines, des mains berbères.
Quand la domination arabe, au onzième siècle , eut laissé passer le gouvernement de l’Afrique à des princes de sang national, de sang africain , le premier effet de cette révolution fut la reconstruction des villes que les pasteurs armés venus de l’Asie avaient ou saccagées ou négligées. Ainsi s’élevèrent toutes ces cités dont quatre géographes , deux africains et deux espagnols , nous ont conservé en partie la nomenclature; ainsi l’Afrique , livrée à son génie aborigène, se couvrit, au sortir de la domination arabe, de demeures stables, que d’autres ravageurs venus du nord de l’Asie , les Turcs , devaient faire encore disparaître sous le double fléau de la razia et de l’exaction.
Aujourd’hui même où trouve-t-on en Algérie des demeures et des habitudes stables? où trouve-t-on le goût de la pierre et du mortier , avec l’art de les réunir ? Chez les Berbères qui ont su tenir à distance la domination turque , dans les montagnes de l’Aurès et du Jurjura. Qui a construit les villes soidisant arabes que nous occupons ? Des architectes et des maçons berbères que les Turcs avaient fait venir de leurs montagnes. Alger lui-même avec ses palais et ses villas est sorti de leurs mains.
L’archéologie berbère se rapporte à cette époque mémorable de l’histoire d’Afrique où le peuple aborigène se débarrassa des dominations étrangères et rentra dans ses droits, à cette époque où on le vit reprendre possession de son patrimoine à la façon d’un propriétaire, c’est-à-dire en bâtissant. Envisagée à ce point de vue , cette période de six siècles se résume dans les deux capitales qu’elle a fondées , Bougie et Tiemcen. Nous renverrons le lecteur à la description que nous en avons donnée précédemment.
Antiquités turques.
Nous terminerons cette esquisse archéologique de l’Algérie par quelques mots sur un petit monument dans le style turc. 11 existait encore il y a quelques années à Constantine, où nous l’avons visité plus d’une fois.
Il porte un nom bien simple, les trois pierres ; et en effet il se compose de trois pierres ; encore y reconnaît-on la trace du ciseau romain. Il ne reste donc aux Turcs que le mérite du transport et de la disposition.
Les trois pierres avaient été placées dans la Rasba, au bord du rocher qui domine la vallée du Roumel, en un point où le terre-plein de l’ancien Capitole se termine à une arête vive et à un escarpement à pic de deux cents mètres d’élévation , ce qui fait à peu près cinq fois la hauteur de la colonne de la place Vendôme. Disposées bout à bout, les trois pierres formaient un banc d’environ deux mètres de longueur , et elles affleuraient exactement le bord de l’abîme.
Malgré ce garde-fou, qui éloignait toute espèce de danger, il était impossible d’avancer la tête et de plonger le regard
dans cet effroyable vide sans éprouver un vertige douloureux.
Avant la prise de Constantine par les Français , il arrivait de temps en temps que deux hommes s’acheminaient silencieusement vers ce lieu à la pointe du jour. L’un portait un sac blanc, d’où s’échappaient des sons plaintifs; l’autre une caisse longue, formée de trois planches et ouverte aux deux bouts. Arrivés devant les trois pierres , l’homme à la caisse assurait l’extrémité de son coffre sur celle du milieu, tandis que l’autre y déposait son sac ; puis tous deux soulevaient lentement l’autre extrémité.
Bientôt l’inclinaison delà planche faisait glisser le sac, qui tournoyait dans le vide et allait s’arrêter à deux cents mètres au-dessous sur les roches blanchâtres du Roumel. Cela fait, les deux hommes emportaient leur caisse , et tranquillement s’en retournaient chez eux. Quelques heures après , on voyait deux ou trois personnes descendre par la rampe de la porte neuve, s’acheminer vers le lit de la rivière, se diriger vers le sac devenu muet, l’ouvrir , et en extraire le corps défiguré d’une femme, qu’ils emportaient pour lui donner la sépulture.
L’impression de terreur produite par ces exécutions a survécu au pouvoir qui les ordonnait. Il y a quelques années encore les femmes de Constantine qui descendaient dans les jardins du Roumel ne pouvaient s’empêcher d’élever avec effroi leurs regards vers la Ivasba pour y chercher la place des Trois Pierres.
population.
Diverses classes de la population de l’Algérie. - — Population européenne : militaire , civile. — Population indigène : Urbaine : Maures, Turcs, Kouloughli, Juifs, Nègres ; Foraine. — Constitution et variétés de la tribu. — Chiffre de la population des tribus.
Ce qui attire d’abord l’attention du voyageur en Algérie, c’est la diversité des mœurs , des costumes et des langages. Il est peu de pays dont la population présente plus de variétés et de bigarrures. Sur ce théâtre ouvert par la France à toutes les ambitions, à tous
les efforts, se pressent, dans l’espace, encore assez étroit , qu’elle couvre de la protection de ses lois-, autant de colonies différentes que la Méditerranée compte de nationalités sur le vaste pourtour de ses rives. A ces émigrations venues de l’Europe et de l’Asie se joignent des émigrations africaines accourues des contrées qui entourent l’Algérie, pour chercher fortune, comme les autres , à l’ombre de la bannière française. Enfin tous ces intérêts disparates s’agitent dans un milieu formé lui-même de plusieurs éléments distincts, la population indigène.
Armée.
Au-dessus des différentes classes d’habitants il convient de placer celle qui les protège toutes, l'armée. C’est la partie la plus homogène de la population, et cependant elle présente elle-même dans sa composition des nuances analogues à celles qui caractérisent la population civile. La plus grande partie de son effectif se compose de troupes empruntées temporairement à nos divisions territoriales de l’intérieur. Maïs elle compte en outre dans ses rangs des corps français affectés spécialement au service de l’Algérie , tels que les chasseurs d’Afrique, une légion étrangère formée de réfugiés européens ; des corps réguliers mi-partis indigènes et français, les zouaves ; des corps réguliers indigènes, commandés par des Français, les spahis et les tirailleurs indigènes ; enfin des corps auxiliaires indigènes de cavalerie irrégulière , groupés par goum ou peloton, dont l’ensemble compose ce qu’on appelle 1 emakhzen . Ces dernières troupes, placées sous le commandement de chefs investis par l’autorité française, se lèvent à sa voix, ainsi que le mot de goum l’exprime, et apportent au service de notre cause , avec la confiance que leur donnel’appui des troupes françaises, la connaissance du pays et l’intelligence de la guerre locale.
Corps indigènes. — La présence des indigènes dans les rangs de l’armée française d’Afrique lui donne une physionomie toute particulière , pleine d’étrangetés et de contrastes. Ainsi rien de plus bizarre pour le voyageur récemment arrivé de France que le spectacle de la
L’UNIVERS
cavalerie du makhzen, essaim mobile, tumultueux, irrégulier, à côté de nos bataillons français, calmes, précis, uniformes, qui ne se pressent jamais, et qui cependant vont au bout du monde. Entre ces deux points extrêmes, des nuances intermédiaires marquent la transition : ce sont d’abord les zouaves, infanterie régulière, dont la composition est devenue presque entièrement française, quoique le costume soit resté musulman, avec la chachia rouge et le turban pour coiffure, la veste bleue de roi taillée à l’ottomane, le seroual ou culotte large de couleur garance et les guêtres de cuir; viennent ensuite les tirailleurs indigènes, recrutés entièrement d’Africains , dont le costume diffère de celui des zouaves par la couleur de la veste et du seroual, qui est bleu clair. Enfin les spahis, qui forment la cavalerie régulière indigène , ajoutent à cette variété de formes et de couleurs , l’effet de leur double bernous, blanc et garance , dont ils se drapent avec la grâce et la dignité particulières aux cavaliers arabes.
Lorsque pour la première fois l’on voit se déployer dans la plaine une colonne formée de ces éléments si divers, lorsque cette variété d’allures , de costumes , de couleurs vient s’encadrer dans un des horizons splendides dont la nature a si richement doté l’Algérie , il est difficile de réprimer un mouvement de surprise; mais ce premier sentiment s’élève et s’agrandit à l’aspect de la bannière commune qui flotte au-dessus de tous ces groupes.
La formation des corps indigènes remonte au 1er octobre 1830, époque où des bataillons d’infanterie furent créés sous le nom de zouaves. L’ordonnance du 7 mars 1833 fondit les deux bataillons en un seul, composé de deux compagnies françaises et de huit compagnies indigènes. Au moment de l’expédition de Mascara (1835) un second bataillon fut créé, et enfin lors de l’expédition de Tlemcen (1837) la garnison de cette ville fut constituée en troisième bataillon.
La cavalerie indigène prit naissance en vertu d’un arrêté du 10 décembre 1830, qui créa plusieurs escadrons de chasseurs algériens. Ce corps , formé primitivement d’un mélange de Français
et d’indigènes, arriva, après une suite d’essais et de transformations , à l’organisation actuelle, qui consacre en principe la séparation complète des corps français et des corps indigènes réguliers et irréguliers.
L’idée d’employer les indigènes comme soldats ne fut pas la première qui se présenta. Dès les premiers jours de l’occupation il avait été formé à Alger une garde extérieure composée de vingt cheiks et cbaouchs, auxquels on décerna le titre modeste de gardes champêtres. Leurs fonctions consistaient à faire la police et à servir de guides aux environs de la ville. En 1835 le nom de garde champêtre fut changé en celui de gendarme. Il est probable que le développement des intérêts français ramènera l’emploi des indigènes à ces formes primitives, et que la France demandera aux tribus, comme dans les premiers jours de la conquête , des gardes champêtres, des gendarmes, et surtout des cantonniers : car ce sont trois fonctions auxquelles les rendent éminemment propres leur caractère et surtout leur connaissance du pays.
Il a été question il y a quelques années de faire venir à Paris des détachements de cavalerie et d’infanterie indigènes d’Afrique. Ces troupes, renouvelées tous les deux ans, auraient pris part, pendant la durée de leur séjour en France, au service militaire de la capitale. Cet échange périodique entre l’Algérie et la métropole aurait promptement popularisé en France le costume national de l’Algérie ; mais il aurait eu pour effet principal de répandre parmi les indigènes la connaissance de nos moeurs et de nos ressources, de les accoutumer à nos sympathies et à nos répugnances, de former enfin des moniteurs de civilisation qui eussent reporté dans leur pays des impressions et des enseignements de confraternité entre les peuples et entre les cultes. Il aurait contribué de cette manière au progrès de la domination française en Afrique.
Nous ne devons pas quitter les troupes indigènes sans faire remarquer une singulière anomalie. Presque tous les princes musulmans ont donné à leurs armées régulières le costume européen ; tandis que l’Algérie, contrée chrétienne,
u conservé le costume musulman , et l’a donné même à des troupes françaises, les zouaves.
Effectif de l'armée d'Afrique.
L’effectif des troupes françaises employées en Algérie s’est constamment accru, comme l’on sait, depuis la conquête. En 1831 il était de 17,939 hommes; au 1er janvier 1847 il s’élevait à 97,760 : à ce nombre il faut ajouter 7,048 hommes de troupes indigènes, ce qui porte la force totale de l’armée d’Afrique à 104,808. Cet effectif a un peu diminué depuis quelques mois par la rentrée en France de deux régiments.
C’est surtout depuis 1840 que les accroissements avaient été considérables : de 1839 à 1841 le chiffre de l’armée a passé de 50,000 hommes à 72,000 ; il s’est donc accru en deux ans de 22,000 hommes.
Population civile européenne.
Au 31 décembre 1830 la population civile européenne de l’Algérie se réduisait à 602 personnes; seize années après, au 31 décembre 1846, elle était de 109,400 habitants. Dans ce nombre les Français figurent pour 47,274, les Espagnols1 pour 31,528, les Maltais pour 8,788, les Italiens pour 8,175, les Allemands pour 5,386, les Suisses pour 3,238. Il comprend encore, mais dans des proportions beaucoup moindres, des Anglo-Espagnols, des Anglais, des Polonais, des Portugais, des Irlandais, des Belges, des Hollandais, des Russes et des Grecs.
L’Espagne est, comme on le voit, le pays qui , après la France , fournit le plus a habitants à l’Algérie. Dans ces derniers temps surtout elle lui en a envoyé un grand nombre. Ainsi, en 1846 , sur 14,079 émigrés de toute nation dont la population algérienne s’est enrichie , l’Espagne compte à elle seule pour 6,356, c’est-à-dire près de la moi* tié, tandis que la France n’a participé à ce mouvement que pour 2,969.
En général, l’émigration étrangère s’est montrée depuis quelques années beaucoup plus active que l’émigration française. La proportion des Français aux étrangers, qui au 31 décembre 1843 était de 28,000 sur 31,000, s’était ré¬
duite au 31 décembre 1846 à 48,000 sur 61,000.
Dans la population civile de l’Algérie il est un élément dont on doit suivre la marche avec intérêt; car il mesure en partie le degré de consistance sociale de la colonie : c’est le rapport entre le nombre des femmes et celui des hommes.* A mesure que notre établissement se développera et se stabilisera ce rapport convergera vers l’unité qui est son terme normal. Envisagée à ce point de vue, la population de l’Algérie n’a pas suivi depuis 1843 la voie de progrès où elle était entrée avant cette époque. En 1841 le nombre des femmes était de 7,000, celui des hommes de 29,000 , et le rapport, de 0, 24. Le recensement de 1 843 présente, à la date du 31 décembre,
1 5,000 femmes et 25,000 hommes ; ce qui élevait la proportion à 0,60. Eh bien , cette proportion ne s’est pas beaucoup accrue pendant les trois années qui ont suivi; car à la fin de 1846 nous voyons les femmes figurer pour 25,000 et les hommes pour 41 : ce qui réduit le rapport entre l’effectif numérique des deux sexes à 0,61, à peu près comme il était en 1843.
Il faut ajouter à la population mâle de l’Algérie les 100 mille célibataires qui composent l’armée; ce qui porte le nombre des Européens à 160,000, et réduit la proportion réelle des femmes à 0,15, c’est-à-dire qu e, la population européenne civile et militairt de l'Algérie ne contient qu’une femme pour six hommes.
Rapport entre la population civile et la population militaire.
Il nous reste à mettre en parallèle les accroissements successifs de la population civile et de l’armée. Cette comparaison fournira au lecteur une donnée de plus pour apprécier la situation et l’avenir de l’Algérie.
En France l’armée est d’environ 300,000 soldats et la population d’environ 30,000,000 d’habitants. Chaque soldat suffit donc à la sécurité de 100 habitants.
L’Algérie à la fin de 1830 avait une armée de 37,000 hommes et une population européenne de 602 habitants ; chaque habitant occupait donc au soin
L’UNIVERS
de sa sûreté 62 soldats. Dès l’année suivante ce , nombre était réduit à 6; en 1834 il était de 3, c’est-à-dire qu’il ne fallait plus pour garder un habitant que 3 soldats. En 1839 chaque habitant ne représentait plus que deux soldats. Enfin en 1845 l’armée et la population atteignirent [l’une et l’autre le chiffre de 95,000. La population était arrivée au pair, chaque colon avait son soldat. Enfin en 1846 10 soldats garantissaient la sûreté de 1 1 colons.
L’accroissement progressif de la po-
{mlation civile a permis d’ajouter à 'armée, par la création des milices algériennes , une force réelle dont l’effectif s’élève aujourd’hui à plus de 12,000 hommes.
Population indigène.
On vient de voir que l’armée d’Afrique ou la population militaire renferme trois éléments fort différents, des corps français , des corps étrangers , des corps indigènes ; que la population civile elle-même est un mélange à fortes doses de Français, d’Espagnols, deMaltais , d’Italiens , d’Allemands et de Suisses , et à doses plus faibles d’Anglais , de Polonais, de Portugais, d’Irlandais, de Belges et de Hollandais, de Russes et de Grecs.
Une diversité analogue se remarque dans la population indigène, qui se compose d’Arabes-, de Berbères, de Maures, de Kouloughlis, de Turcs, de Juifs et de Nègres.
L’Arabe et le Berbère sont les deux éléments fondamentaux. Les autres n’occupent qu’une place secondaire.
Le Maure est l’habitant des villes, et surtout des villes du littoral. Le Kou- /oughli, dont le nom est turc et signifie littéralement fils d’esclave, est le produit des unions contractées parles Turcs avec les femmes de l’Algérie. Quant au Turc, au Juif et au Nègre, il est inutile de les définir.
Disons en peu de mots quelle est la position de ces différentes classes dans la population algérienne.
Les Maures.
Le Maure constitue une de ces espèces indéterminées et bâtardes qui se définissent négativement. Ce n’est ni
l’Arabe, ni le Berbère, ni le Kouloughli , ni le Turc, ni le Juif, ni le Nègre. C’est le résidu de la population des villes quand on en a extrait ces cinq classes d’habitants. La plupart d’entre eux ignorent leur origine; quelques-uns la font remonter aux Andalous ou musulmans chassés de l’Espagne ; d’autres se prétendent issus de quelque tribu de l’intérieur, et rentreraient à ce titre dans l’une des deux catégories arabe ou berbère. Le plus grand nombre descend de ces renégats qui , sous la domination des corsaires, venaient chercher dans les ports ou sur les navires barbaresques un refuge contre les lois de leur pays. Au reste, la classe des Maures est peu nombreuse; c’est à peine si dans toute l’Algérie on parviendrait à en réunir dix mille ; elle est d’ailleurs peu recommandable; dans le contact des Européens elle a pris presque tous les vices de la civilisation , sans perdre aucun de ceux qu’elle devait à la barbarie. C’est celle qui depuis la conquête d’Alger a payé le plus large tribut au mezouar (1).
(t) Le mezouar était l’agent spécial préposé à la surveillance des femtnes qui faisaient métier de la prostitution. On lui donnait le droit de percevoir sur chacune d’elles une taxe mensuelle de deux douros d’Alger ( 7 f. 44 c. ) et de faire un certain nombre de fois par année une sorte d’exhibition de ses administrées dans des bals publics, dont tout le profit était pour lui.
Le mezouar achetait ces avantages au prix d’une redevance annuelle ; il versait dans les caisses de l’ancien gouvernement une somme dont la quotité variait, puisqu’elle dépendait à chaque renouvellement de la ferme passée au plus offrant du nombre des malheureuses soumises à la taxe.
Dans les idées musulmanes , cette bizarre institution n’avait rien de choquant. La loi, outre quatre femmes légitimes , permettant un nombre indéterminé de concubines , c’était le plus souvent parmi les femmes inscrites au livre du mezouar que les Algériens allaient chercher les dernières.
Cette magistrature étrange avait encore un privilège singulier. Le prix de ferme à payer demeurant fixé et la redevance exigible augmentant avec le nombre des assujetties, le mezouar avait intérêt a voir ce nombre s’accroître. En conséquence il recherchait et faisait rechercher par ses agents celles des femmes répu-
Les Kouloughlis.
Les Kouloughlis forment plusieurs groupes intéressants. En 1830 ils occupaient la ville de Tlemcen ; ils occupent encore plusieurs quartiers de Biskra et de quelques autres villes ; ils composent la population de deux tribus considérables , celle de Zammôra, située sur la limite méridionale de la Kabilie, et celle des Zouatna, établie sur les rives de l’Isser et de l’Ouad-Zitoun, un de ses affluents , à dix lieues sud-est d’Alger. Au moment de la déchéance des Turcs, les Kouloughlis se virent en butte aux attaques des tribus arabes et berbères qui les entouraient. Ils n’eurent d’autre ressource que de se jeter dans les bras de la France. C’est ainsi que la
farnison de Tlemcen et la colonie de Ouad-Zitoun se sont les premières détachées du massif indigène et sont venues se ranger sous nos lois alors que l’autorité française en Algérie ignorait presque leur existence. Depuis cette époque les Kouloughlis ont constamment fait cause commune avec nous, et beaucoup d’entre eux ont pris du service dans notre infanterie indigène , où
tées honnêtes dont la conduite était suspecte; et s’il pouvait prouver devant le cadi qu’elles étaient tombées en faute, libres ou mariées, elles étaient, comme femmes perdues, inscrites au livre du mezouar, et soumises au payement de la taxe. De ce jour aussi le déshonneur avait rompu les liens du mariage ou retranché la fille de la famille.
L’administration éprouva une répugnance bien naturelle à conserver l’institution du mezouar. Plusieurs fois elle essaya d’organiser sur une autre base la police de la prostitution ; mais au mois de juillet i83i elle se crut obligée de revenir à l’ancien moyen de surveillance modifié par l’adjonction d’un dispensaire. La ferme fut consentie à un Maure d’Alger au prix de 1,860 francs par mois. Mais le mezouar ayant commis des abus , le marché fut résilié et passé à un nouvel adjudicataire moyennant une redevance mensuelle de 2,046 francs.
Cet état de choses s’est prolongé avec quelques variations dans le fermage jusqu’au 28 septembre i835, époque à laquelle la ferme fut supprimée et la surveillance du commissaire central de police substituée à celle du mezouar .
ils se sont toujours conduits en braves et fidèles soldats. Le nombre des Kouloughlis en Algérie peut s’élever à environ 20,000.
Les Turcs.
Une des premières mesures que prit l’autorité française en 1830 fut de se débarrasser delà plus grande partie des Turcs établis à Alger. Elle craignit que ces maîtres déchus ne cherchassent à ressaisir une influence qui n’avait pas assez de racine dans le pays pour lui faire ombrage; elle crut s’affranchir d’adversaires redoutables, et en réalité elle se priva d’auxiliaires utiles. Plusieurs milliers de Turcs, qui eussent accepté avec joie du service sous notre drapeau, furent transportés dans leur pays à bord des bâtiments de l’État.
Le gouvernement reconnut bientôt son erreur; aussi ne suivit-il pas dans les autres villes tombées en notre pouvoir la politique qu’il avait suivie dans la capitale. En décembre 1831 il existait à Oran 90 Turcs de l’ancienne milice, dont 27 entrèrent dans les chasseurs algériens, et 63 restés dans un profond dénûment, reçurent des vivres, des vêtements et une légère solde.
A Mostaganem la garnison turque, composée de 157 hommes, reçut des allocations en argent qui l’aidèrent à se soutenir contre les Arabes.
En 1832, au moment du hardi coup de main qui nous livra la ville de Bône, 105 Turcs, qui composaient la garnison de la Kasba, passèrent à notre solde, et formèrent le noyau d’un escadron de Spahis.
Enfin après la prise de Constantine , les Turcs qui se trouvaient dans cette ville, entrèrent aussi à notre service ; on en forma une compagnie d’infanterie et une section d’artillerie.
Si l’on ajoute à ces différents chiffres quelques centaines de Turcs, la plupart vieux et infirmes , épars dans nos villes du littoral, on aura réuni tout ce qui reste après dix-sept ans de ces dominateurs, qui ont régné sur l’Algérie pendant trois siècles. Nous ne croyons pas être au-dessous de la vérité en évaluant à 1,000 le nombre des Turcs qui à cette heure habitent encore l’Algérie.
L’UNIVERS
Les Juifs.
Les Juifs, qui furent nos premiers médiateurs et nos premiers interprètes en Algérie, y avaient obtenu dès longtemps droit de cité malgré la répugnance proiîoncée que les musulmans et surtout les Barbaresques leur ont toujours témoignée. Fidèles à la loi de leur grande et mystérieuse destinée, ils sont là, comme partout, comme toujours, les agents et souvent les martyrs d’un rapprochement providentiel entre dés peuples et des cultes rivaux.
Il n’est pas une seule ville de l’intérieur qui ne compte des Israélites parmi ses habitants. Il y en a dans toutes les cités éparses du Sahara, à Tuggurt, à Bou-Sada, dans l’Ouad-Mzab, etc.
Beaucoup de familles juives se sont même établies dans les tribus , où elles vivent à l’état nomade.
On m’a assuré qu’en 1837 la tribu des Hanencha, l’une des grandes peuplades limitrophes de la régence de Tunis, ne comptait pas moins de deux cents tentes juives, dont les chefs combattaient à la manière des Arabes, avec de longs et riches fusils , garnis d’ornements en argent. Mais à la suite de dissensions intestines survenues depuis cette époque, cent cinquante tentes durent émigrer, et se retirèrent, assure-t-on, dans l'oasis tunisienne du Belad-el-Djerid au sudest de leur territoire. Il n’est donc resté sous notre domination qu’environ cinquante tentes.
Les Israélites établis dans les tribus s’y conforment aux usages de la localité ; ils habitent la tente ou la gourbi comme les peuples parmi lesquels ils vivent. Tantôt ils cultivent avec eux de compte à demi; tantôt ils labourent pour leur propre compte, se pliant, avec la merveilleuse souplesse qui les caractérise, à toutes les exigences de la vie civile et matérielle, dans l’intérêt de leur génie et de leur foi.
Mais l’agriculture n’est pas, on le sait, leur industrie de prédilection : en général les Juifs des tribus y exercent les professions de colporteurs etd’orfévres.
La plupart des tribus ne font pas difficulté de les admettre; cependant quelques-unes les excluent, et il est à remarquer que les populations musul¬
manes qui montrent le plus d’intolérance sont celles qui affectionnent spécialement ces deux industries ; tel est par exemple le massif des tribus habiles qui habitent vers le sommet des versants nord du Jurjura : elles se montrent inexorables pour les Juifs, tandis que le reste de la Kabilie leur ouvre ses portes. Mais aussi ces tribus n’ont pas d’autres moyens d’existence que les industries de colporteur et d’orfévre; l’exclusion prononcée par elles contre les Israélites tient donc moins à une antipathie religieuse qu’à une rivalité professionnelle.
Les Juifs établis dans les tribus portent le même costume et parlent la même langue que les peuples dont ils sont les hôtes. On remarque cependant de légères différences. Les hommes remplacent dans leur coiffure le khéit ou corde en poil de chameau qui entoure la calotte rouge par un mouchoir ou un turban noir, et les femmes évitent de se tatouer le visage comme les femmes musulmanes , pour obéir à un précepte de la Bible qui leur interdit ce genre d’ornement.
Jusque dans les profondeurs de l’Afrique centrale le peuple Israélite a pénétré. Il y a des Juifs parmi les trafiquants nègres qui font le commerce de la poudre d’or. Ils correspondent pour les intérêts de leur négoce avec leurs coreligionnaires établis à Timimoun, dans l’oasis de Touât, et à Metlili, sur les confins de l’Algérie.
Nous manquons de données pour évaluer avec quelque exactitude la population juive de l’Algérie.
Le recensement qui fut fait en 1844 delà population des territoires civils accusa l’existence de 14,694 Juifs. Il faut y ajouter les Israélites établis dans les villes administrées militairement, dans les villes non occupées, tant du Tell que du Sahara, et enfin dans les tribus. Le chiffre total doit s’élever à peu près à 80,000.
Les Nègres.
L’esclavage chez les musulmans ne ressemble en rien à ce qu’il est dans les colonies chrétiennes; l’esclave y est traité avec une grande douceur; il fait partie de la famille, et s’y incorpore souvent parles liens du sang.
Aussi le gouvernement français avaitil sagement agi en s’abstenant de toute mesure violente pour supprimer un usage que la force des choses devait faire disparaître; partout où le drapeau français a été arboré le fait seul de sa présence a suffi pour faire cesser la vente des esclaves aux enchères. Ce fut comme un hommage spontané rendu par la population conquise aux mœurs, aux principes et aux répugnances du peuple conquérant.
Le gouvernement républicain^ s’est hâté de proclamer l’abolition de l’esclavage : mais il a ainsi jeté la perturbation dans un grand nombre de familles musulmanes; et nous avons vu plus d’un esclave regretter, en face de la misère, la chaîne légère et douce qui lui assurait chaque jour son pain du lendemain.
Depuis 1830 les importations de Nègres en Algérie étaient devenues chaque jour plus rares; la population esclave avait encore diminué par le départ des grandes familles et par l’appauvrissement des autres. Le temps n’était pas éloigné où elle ne devait plus se renouveler que par les naissances.
Le recensement de 1844 a constaté qu’il existait au 31 décembre 1843, dans leressortde l’administrationcivile, 1,595 Nègres libres et 1,277 esclaves. On peut évaluer approximativement à 10,000 le nombre des esclaves répandus sur toute la surface de l’Algérie au moment où l’abolition de l’esclavage a été décrétée. Le nombre des Nègres libres est au moins égal.
Il est inutile de dire qu’il n’y a jamais eu un seul esclave dans les maisons chrétiennes.
Dans toutes les villes de l’Algérie les Nègres ont l’habitude de se réunir un jour chaque année et de célébrer en commun une fête , qui leur fait retrouver pendant quelques heures les joies naïves de leur berceau. J’ai assisté quelquefois à ces réjouissances annuelles, faible compensation de l’esclavage et de l’exil : je n’en ai point vu qui eût un caractère plus étrange, qui fût entouré de circonstances plus fantastiques que celles de Bône.
La solennité a lieu le jour de la fête de Lella-Bôna-bent-el-Hamra ( madame Bôna fille de la rouge); e’est le nom
donné parles Arabes aux ruines d'Hippone , où ils prétendent qu’une sainte de ce nom est enterrée.
La scène se passe dans les vastes citernes de l’ancienne ville. Le jour est consacré aux sacrifices; on immole à la sainte des coqs et toujours des coqs rouges, parce que Lella-Bôna était fille de
la rouge ( Bent-el-Hamra ).
Dès que vient le soir les bougies s’allument, et projettent une lumière vacillante sur les murailles du souterrain.
Des Négresses préparent le couscoussou.
Pendant ce temps le tambourin et le fifre font entendre sans interruption leur bruit assourdissant. Bientôt Nègres et Négresses commencent à danser chacun de son côté, chacun à sa manière; d'abord les mouvements ont de la lenteur et une sorte de nonchalance , mais peu à peu la mesure se précipite , les cadences deviennent plus vives; danseurs et danseuses, haletant de fatigue, ruisselant de sueur, finissent par tomber dans un état d’ivresse magnétique, au milieu de laquelle ils poussent de grands cris incohérents.
Tout cela se voit à la lueur incertaine de quelques bougies, par une nuit sombre, dans de vastes souterrains, auxquels tous ces visages noirs donnent une certaine ressemblance avec l’enfer ; des feux allumés brillent çà et là; des femmes, des enfants gisent accroupis le long des murs; d’autres courent échevelés a travers les danses. Au-dessus de toutes ces têtes en mouvement règne une
voûte énorme, en partie détruite, à travers
laquelle on aperçoit les étoiles du firmament et les hautes cimes des arbres qui ont poussé dans les crevasses. Toute cette fantasmagorie dure jusqu’aux premières lueurs du jour. Alors la caravane de Nègres, de Négresses et de Négrillons s’en revient à la ville, fatiguée, mais satisfaite des plaisirs de la nuit.
Costume des différentes classes indigènes.
L’Européen qui débarque pour la première fois dans une ville d’Algérie n’est frappé au premier abord que de l’étrangeté des costumes indigènes. A la vue de cette population dont les usages diffèrent tant des nôtres, il éprouve
L’UNIVERS
une sorte cl éblouissement qui l’empêche de reconnaître les signes caractéristiques propres aux diverses classes de cette société devenue française par la conquête, demeurée étrangère par ses habitudes. Il prend le Juif pour le Maure, le Maure pour le Turc; quelquefois même il confond le Maure et le Turc avec l’Arabe et le Berbère. Cette première révélation du monde musulman ne laisse dans l’esprit que des impressions confuses.
Et cependant toutes les classes de la population algérienne observent dans la forme et la couleur de leurs vêtements certains usages particuliers, qui permettent de les reconnaître.
Le Maure et le Turc sont deux types similaires; aussi diffèrent-ils entre eux beaucoup moins par la taille de l’habit que par la manière de le porter. Leur coiffure consiste dans la calotte rouge de Tunis dite chachia, autour de laquelle s’enroule un turban de couleur claire.
Une double veste' couvre le haut du corps; l’une se ferme sur la poitrine; l’autre reste ouverte ; le séroual, culotte bouffante, descend jusqu’aux genoux; il est maintenu sur les hanches par une ceinture de laine rouge, et laisse ordinairement découverte ia partie inférieure des jambes.
Sous ce costume commun aux deux classes citadines de la population musulmane le Turc se reconnaît à la fierté de la démarche, à l’arrogance du maintien. Jusque dans le fond d’une boutique il conserve sa prestance militaire; tandis que le Maure reste bourgeois, même sous les armes.
Ils diffèrent aussi dans la manière de placer le turban : sur la tête du Maure d couvre également les deux côtés de la tete ; sur la tête du Turc il incline un peu à droite, laissant à découvert le dessus de la tempe gauche, qui, par suite de cet usage, est recommandé tout particulièrement aux soins du haffaf, ou barbier. J
Il existe encore entre les deux types quelques différences de détail. Ainsi l’usage des bas est plus répandu parmi les Turcs que parmi les Maures.
Mais c’est surtout dans le jeu de la physionomie, dans l’ensemble du maintien que les deux natures se dessinent.
Deux formules locales expriment le caractère et les rapports de l’une et de l’autre.
Le Maure définit ses anciens maîtres par quatre mots turcs : Fantasia tchok, para iok\ beaucoup d’orgueil , et pas d’argent.
Le Turc désigne le produit de son alliance avec les Maures par ces deux mots, non moins expressifs : Koiiloughli, enfant d’esclave.
Veut-on rapporter le Maure et le Turc de l’Algérie à deux des types les plus populaires de l’Europe? Qu’on se représente, affublés de même costume, Sancho Pansa et Don Quichotte.
Le costume des Juifs ne diffère pas par sa forme de celui des Turcs et des Maures, il en diffère seulement par la couleur. La chachia violette , le turban noir, la veste et le pantalon de couleur terne ou sombre distinguent la famille israélite de toutes les autres races indigènes.
Les Juifs m’ont paru encore se faire remarquer par la blancheur générale de leur teint : malgré l’influence du climat on rencontre parmi eux très-peu de peaux brunes ; aussi forment-ils avec les Nègres un double contraste. Tandis que l’Israélite porte sur sa peau blanche un vêtement de couleur sombre , monument de son ancien ilotisme, le Nègre, cet autre Ilote , montre une prédilection marquée pour les couleurs claires. Il porte presque invariablement le turban et le séroual blancs, et presque toujours aussi une veste blanche. Jusque dans les industries qui le font vivre, il semble rechercher des oppositions à la couleur de jai luisant dont la nature l’a couvert. Il se fait marchand de chaux , et sa compagne marchande de farine. Dans presque toutes les villes il exerce la pro- I fession spéciale de badigeonneur. On le voit promener son pinceau à long manche sur la coupole des mosquées , sur les flèches des minarets, sur les façades et les terrasses de tous les édifeces.
C’est à ses mains noires qu’Alger doit I le voile blanc qui l’enveloppe et qui dessine de loin sa forme triangulaire encadrée dans la verdure de ses coteaux et ; de ses campagnes.
Tel est l’extérieur des classes citadines ; il nous reste à parler du peuple
des campagnes , du peuple des tribus réparti en deux classes, bien autrement importantes, bien autrement nombreuses, qui, soit sous le tissu de laine de la tente, soit sous la toiture de chaume ou de tuiles, représentent la plus grande partie de la population algérienne.
On comprend qu’il s’agit des Arabes et des Berbères.
Quelques échantillons de ces deux races se rencontrent même dans le sein des villes. Ils y paraissent à divers titres : les uns viennent y vendre les produits de la campagne et y acheter des cotonnades et des merceries ; les autres viennent y chercher du travail , et consentent à subir pendant plusieurs années la dure loi de l’expatriation , dans l’espoir d’amasser un petit pécule et d’acheter du produit de leurs économies une maisonnette et un jardin, soit dans l’oasis, soit dans la montagne natale; c’est cet espoir qui fait accepter au Berbère de la Ivabilie, à l’arabe du Sahara, la résidence temporaire de nos villes.
LeKabile, dans la plus grande simplicité de son costume national , porte pour coiffure la calotte rouge commune a toutes les classes indigènes, pour vêtement un derbal, ou chemise de laine serrée au corps par une ceinture de même substance, et un tablier de cuir ; pour chaussure la torbaga, sandale rossière, que la neige et les rochers renent nécessaire dans la montagne, mais qui laisse à découvert les formes musculeuses de la jambe. A cet accoutrement il ajoute le manteau à capuchon appelé bernous y pièce principale du costume africain, que la conquête de l’Algérie a déjà popularisée en France.
Le bernous du Kabile sort des Beni- Abbes ou des Beni-Ourtilan, deux tribus industrieuses situées dans les montagnes.
La coiffure de l’Arabe se compose de deux ou trois chachia superposées , qui en voyage lui servent de portefeuille.
Lui donne-t-on des dépêches à porter au loin , il les place entre deux de ces calottes de laine, et ne s’en inquiète plus jusqu’au terme de la mission, il est sûr de ne pas les perdre, car sa coiffure ne le quitte jamais, ni 'le jour ni la nuit. Sur la chachia' extérieure, qui est rouge, s’applique une longue pièce
d’étoffe de laine légère, fixée par une corde en poil de chèvre et de chameau, qui s’enroule plusieurs fois autour de la tête , où elle s’étend en spirale. La pièce d’étoffe s’appelle haïk, et se fabrique surtout dans le Djérid, oasis tunisienne. La corde de chameau s’appelle khèit ou brima, suivant qu’elle est ronde ou plate. Une gandoura couvre le corps et les épaules ; c’est une autre chemise de laine, plus longue que le derbal du Kabile, et sur laquelle descendent les plis du haïk. Enfin l’habillement se complète par l’inévitable bernous, qui est pour l’Arabe une seconde peau.
Les deux derniers types qui viennent d’être définis par leur costume appartiennent au peuple des tribus; elles forment la grande masse de la population indigène.
La principale différence qui existe entre eux est celle du langage. Quant à leur origine, il doit s’être introduit beaucoup de sang berbère, même chez les peuples qui font exclusivement usage de la langue arabe ; on ne doit donc voir dans les tribus, soit arabes, soit même berbères, que des mélanges à dose variable du peuple conquérant et du peuple conquis. Les tribus arabes sont celles où dominent le sang et la langue des vainqueurs , et les tribus berbères celles où le sang et la langue des vaincus l’ont emporté.
A ce point de vue l’examen des mœurs indigènes fournit des rapprochements et des contrastes dignes d’intérêt.
La race berbère en Algérie habite surtout les montagnes; la race arabe habite surtout les plaines.
La première porte deux noms différents ; elle s’appelle Kabile dans le massif méditerranéen , et Chaouia dans le massif intérieur.
La seconde porte par tout le même nom , qui est celui des fondateurs de l’islamisme; mais les habitudes et les instincts la partagent aussi en deux catégories : l’Arabe du Tell et l’Arabe du Sahara.
Les groupes les plus remarquables formés par l’élément berbère sont dans le massif intérieur, les montagnes de l’Aurès, et dans le massif méditerranéen, la Kabilie proprement dite.
L’UNIVERS
La race arabe et la race berbère ont aes habitudes et des inclinations tellement différentes , qu’en quelque point qu’on les observe, on les trouve séparées partout : l’une a fini par absorber ou repousser l’autre.
11 n’est peut-être dans toute l’Algérie qu’une seule localité où elles habitent le même sol, sans perdre ni le caractère ni la langue qui leur est propre ; c’est Guelma. Nous avons déjà signalé le phénomène remarquable de juxtaposition particulier à cette petite ville, située dans un des sites les plus riants de la Seybouse. Là se trouvent réunis des Chaouias descendus de l’Aurès, des Kabiles venus des montagnes de Djidjeli, des Arabes venus des plaines de Constantine, et cette société hétérogène accrue encore de cultivateurs européens , prospère et se développe dans la paix et le travail , grâce au lien protecteur que l’autorité française a su établir entre des éléments étrangers au territoire qu’ils habitent et partout ailleurs hostiles entre eux.
L’éloignement que le Berbère et l’Arabe éprouvent l’un pour l’autre tient en grande partie à des différences organiques que le temps et la civilisation affaibliront par degrés , mais ne détruiront jamais.
Il existe entre eux une incompatibilité analogue à celle qui sépare l’esprit de la matière, quand la vie ne les associe pas.
Comme aptitude le Berbère est surtout artisan , l’Arabe voyageur et pasteur; comme caractère, le Berbère est positif, pratique, ami exclusif du fait; l’Arabe est rêveur, contemplatif, amoureux des formes poétiques, qu’il transporte instinctivemeut dans son langage le plus vulgaire , dans la nomenclature de ses vallons , de ses coteaux et de ses montagnes.
Le Berbère est maçon , forgeron , armurier , nous l’avons déjà dit ; le petit nombre de villes que l’Algérie possède en dehors de la Kabilie , c’est lui qui les a élevées : Alger , lui-même, ce gracieux spécimen de l’art moresque, est sorti de ses mains. Ce sont ies usines berbères qui fabriquent les plus belles armes indigènes, et particulièrement les sabres longs et pointus appelés fliça.
Le Kabile a les défauts qui corresondent à ses qualités. Comme tous les ommes dont l’intelligence se concentre dans des ouvrages matériels, il est âpre, entêté, hargneux; après la pioche ,' la scie et le marteau, il ne connaît plus rien que le fusil.
Il a le don de l’imitation ; c’est encore une qualité qui accompagne presque toujours des instincts industriels. D’artisan laborieux il n’attend pour devenir mécanicien habile que des maîtres et des modèles.
L’Arabe a le caractère plus sociable , l’esprit plus élevé, l’imagination plus vive. Il anime son langage d’expressions pittoresques; il aime à revêtir la pensée de formes allégoriques ; il montre enfin vers la poésie une tendance naturelle , qui ne demande qu’un peu d’éducation pour se développer.
A travers l’ignorance commune à tous ces peuples , on remarque dans l’Arabe quelques aspirations vers la lumière, quelques vagues désirs de culture intellectuelle ; une propension instinctive le porte surtout vers deux sciences, l’astronomie et la géographie. Rien n’a le don de le captiver comme les récits de voyages et les mouvements des corps célestes.
Mais ce portrait s’applique exclusivement à l’Arabe du Sahara ; car pour le paysan du Tell , il ne connaît que la route de sa tribu au marché voisin; là s’arrête son instruction géographique.
Il tond ses moutons, et en porte la laine à l’habitant du Sahara, qui la transforme en tissus; là s’arrêtent ses facultés industrielles.
Les tentes elles-mêmes, ces demeures flottantes où il abrite sa famille, c’est aux nomades du Sahara qu’il les achète.
Enfin l’Arabe du Sahara , malgré ses instincts poétiques, aime le travail comme le Kabile, et vient le chercher à plus de cent lieues de distance dans nos villes du littoral. C’est lui qui dans le port d’Alger nous tendait la main pour débarquer durant les premières années de la conquête; c’est lui qui transporte nos marchandises et nos bagages. Le Biskri ( ce nom comprend tous les travailleurs sahariens) est aussi intelligent, aussi actif et adroit que le Kabile. Le paysan arabe du Tell, au contraire,
ne rêve que le repos ; il est paresseux et gauche.
Reconnaissons toutefois l’importance du rôle assigné par la nature à ces trois catégories d’habitants dans le mouvement d’echange et de production qui anime et nourrit l’Algérie indigène.
Le Berbère estsurtout artisan, l’Arabe du Sahara pasteur et voyageur , l’Arabe du Tell laboureur.
Mais à la spécialité qui lui est propre chaque classe en ajoute une autre qui lui crée de nouvelles ressources. Au fond de ses montagnes , l’artisan berbère cultive l’olivier sur une large échelle; à côté de ses landes vouées au parcours , le pasteur saharien possède des forêts de dattiers; dans les plaines monotones qu’il cultive le laboureur arabe du Tell élève encore d’immenses troupeaux.
Ainsi chacun de ces trois types , envisagé au point de vue de sa participation à l’entretien des autres , représente une double aptitude, une double industrie.
Le Berbère cumule les professions d’artisan et de jardinier ;
L’Arabe du Tell celles de laboureur et de pasteur ;
L’Arabe du Sahara celles de pasteur et de jardinier.
Forme constitutive de la population, indigène.
Transportons-nous maintenant sur le théâtre de ces quatre industries fondamentales, observons de plus près les peuples qui les exercent , cherchons la loi sociale qui les régit.
Cette loi gouverne également les Arabes et les Berbères. Dans les clans abruptes de la montagne, dans les horizons découverts de la plaine, dans les steppes et dans les oasis du Sahara, partout nous retrouvons la constitution isomorphe des peuples berbères , nous retrouvons le même élément d’agrégation , la tribu ; la tribu c’est l’unité , c’est la commune.
Chez les peuples stables, qui ne font point usage de la tente, la tribu se présente comme une agglomération de villages ; c’est alors surtout qu’elle offre la plus grande analogie avec nos communes de France; c’est la forme caractéristique de la race berbère.
Chez les peuples qui ont rompu avec
8e Livraison. ( Algébie. )
le chaume et la tuile, la tribu se présente comme une agglomération de cercles formés de taches noires, qu’on prendrait de loin pour des amas de fumier. Chacune de ces taches est une tente; chaque cercle de tentes forme un douar; c’est la forme caractéristique de la race arabe.
Le village pour les uns, le douar pour les autres, tels sont les éléments principaux de la tribu.
Entre cette unité constitutive de la commune et la tribu, qui est l’unité constitutive de la société, il existe une division intermédiaire, qui réunit un certain nombre soit de villages, soit de douars, et que l’on appelle la ferka, mot qui signifie fraction. La somme de ces fractions produit l’unité, c’est-à-dire la tribu.
En France l’homogénéité est un des principaux caractères de nos communes; il n’y a pour ainsi dire entre elles que des différences numériques ; ainsi pas de commune nomade, religieuse, féodale; le moule révolutionnaire les a toutes uniformisées.
A cet égard l’Algérie attend encore sa révolution. Parmi ses milliers de communes (pourquoi ce mot consacré dans notre langage administratif ne serait-il pas appliqué à une terre désormais française?) , les unes sont sédentaires, les autres nomades ; quelques-unes offrent l’exemple d’émigrations partielles et jonchent le sol de leurs colonies.
L’Algérie nous montre encore des communes religieuses et des communes laïques , des communes nobles et des communes serves.
Les communes ou les tribus sédentaires sont celles qui habitant sous le chaume , sous la tuile ou sous la terrasse, ne se déplacent jamais, comme les villages de la Kabilie et du Sahara; celles qui habitant sous la tente se meuvent entre des limites fixes, comme les Arabes du Tell ; ou bien enfin celles qui habitant sous la tente se meuvent autour de points fixes, comme cela a lieu pour quelques tribus du Sahara.
Il ne faut pas prendre les peuples nomades pour des peuples errants ; car ii n’existe pas de tribus errantes en Algérie. Les plus mobiles obéissent dans leurs mouvements à certaines lois qui limitent
L’UNIVERS
d’une manière presque i nvariable le champ de l’habitation, de la culture et du parcours; ces lois résultent de la nature du climat et du sol , de l’extrême régularité qui préside au retour des saisons , de l’extrême inégalité qui préside au partage des eaux.
Pendant une moitié de l’année l’Algérie ressemble à une vaste pelouse verte et arrosée.
Pendant l’autre moitié elle se partage en deux larges bandes verdoyantes et en deux larges bandes jaunes et arides.
Les deux premières sont le massif méditerranéen et le massif intérieur; les deux autres sont la zone des landes et celle des oasis.
Pendant les six mois de verdure les tribus des oasis se répandent avec leurs troupeaux dans les landes limitrophes ; les tribus qui habitent les pentes des montagnes méridionales descendent pareillement dans les landes voisines.
Pendant les six mois de sécheresse ces dernières remontent dans leurs montagnes. Les tribus des oasis exécutent leurs mouvements de migration lointaine; elles abandonnent la région natale , et vont chercher sur les plateaux du Tell de l’eau , des blés et des pâturages.
Pendant la première saison la population de l’Algérie se disperse sur toute sa surface ; pendant la seconde elle se concentre dans les massifs montueux et dans les terres cultivables des oasis.
Elles obéissent ainsi à un mouvement régulier d’oscillation, qui aux mêmes époques les ramène sur les mêmes points.
Tribus-colonies.
Il se rencontre fréquemment des tribus de même nom séparées par de grandes distances; elles reconnaissent presque toujours une origine commune;: l’une est la métropole, les autres sont des colonies.
C’est en général la discorde ou la misère qui provoque ces émigrations. Un des exemples les plus remarquables de ces déplacements se présente aux portes même d’Alger, dans la tribu des Arib , dont la métropole occupe la partie la plus méridionale du Sahara marocain. A une époque qu’il serait difficile de préciser, des dissensions intestines forcèrent
une partie de cette tribu à s’éloigner du sol natal. Elle s’avança alors vers le nord-est, et vint s’établir sur les confins du Sahara algérien. Là de nouvelles contestations avec les tribus voisines déterminèrent un nouveau mouvement vers le nord , et la colonie nomade des Arib arriva ainsi dans le Hodna , au sud de Sétif; puis elle passa dans le massif méditerranéen, et vint s’établir, par suite d’un arrangement avec les tribus qu’elle déplaçait, sur l’un des affluents supérieurs de l’Ouad-Akbou (rivière de Bougie).
L’occupation française occasionna encore un déplacement dans la tribu des Arib, dont une partie vint asseoir ses tentes au pied de la maison carrée, à deux lieues d’Alger. C’est ainsi que, par une suite de vicissitudes et de déplacements, la tribu la plus reculée du Sahara marocain se trouve avoir une colonie sur la côte algérienne.
Alger lui-même, le chef-lieu actuel de nos possessions, est une colonie d’origine berbère. Mais les Beni-Mesghanna, ses fondateurs , ont disparu dans les guerres nombreuses qui ont agité le pays depuis trois siècles. Cependant ils ont laissé leur nom à la montagne qu’ils habitaient dans la partie supérieure du cours de Tisser. Ce lieu est encore fréquemment visité par les Algériens , qui vont saluer leur ancienne métropole.
La ville avec les îlots qui lui font face , îlots dont le principal forme la tête de la jetée Khaïr-ed-Din, s’appelait au moyen âge Djezaïr-Beni-Mezghanna (les îlots de Beni-Mezghanna ). Plus tard ce nom fut altéré. Les indigènes n’en conservèrent que la dernière partie et nommèrent par abréviation la ville barbaresque Dzaïr. Les Européens, au contraire, n’en conservèrent que les premières syllabes, et l’appelèrent Alger ; de sorte que l’ensemble des deux noms Alger, Dzaïr donnés aujourd’hui à la cité mauresque par les deux populations qui l’habitent , reconstitue le nom primitif Eldje-Zaïr.
Parmi les tribus-colonies, nous ne devons point passer sous silence la classe intéressante de celles que les Turcs avaient formées pour la sûreté de ' leur conquête. Ils les établissaient sur des terres acquises au domaine de l’État, soit par voie de confiscation, soit
par voie de vacance. Le noyau de ces colonies reconnaît diverses origines.
Tantôt c’était une réunion de familles empruntées aux tribus circonvoisines ; on les appelait alors Zmala ou Dalra.
Tantôt c’était une troupe de nègres affranchis ; on les appelait Abid.
Ces tribus réunissaient le double caractère militaire et agricole; elles recevaient des terres et des instruments de travail; mais elles recevaient aussi des armes. Le siège de leur établissement était souvent un marché , ou bien elles s’échelonnaient sur une route, ou bien enfin elles étaient groupées autour d’une ville dont elles protégeaient les abords.
Toute l’organisation, toute la sûreté de la province d’Alger sous les Turcs reposaient sur les colonies militaires indigènes. Moyennant la concession de la terre, qui ne lui coûtait rien, le gouvernement disposait d’une gendarmerie nombreuse, mobile, aguerrie. C’est à l’aide de ces auxiliaires empruntés au sol lui-même , qu’il était parvenu à occuper avec 14,994 hommes de troupes régulières, autant d’espace que nous çn occupons nous-mêmes avec 100,000.
Tribus religieuses.
Il existe des tribus dont tous les habitants sont marabouts et naissent marabouts. Il en existe un grand nombre.
On les désigne par la qualification générique de Oulâd-Sidi (les enfants de Monseigneur), suivie d’un nom propre; c’est le nom d’un personnage qui de son vivant s’est acquis, soit par des excentricités pieuses , soit par des actes de bienfaisance mystique, une réputation de sainteté consacrée par de prétendus miracles. Élevé ainsi au pavois de la vénération populaire, il a transmis à toute sa postérité, avec son titre de marabout, le prestige qui l’accompagne.
Parmi ces tribus il en est quelques-unes qui ont laissé peu à peu décroître leur influence, et n’ont conservé, si l’on peut s’exprimer ainsi , qu’un titre nu ; mais en revanche il en est beaucoup d’autres qui exercent sur toutes les communes circonvoisines une véritable suzeraineté.
Ce sont elles qui donnent le signal du labourage et de la moisson. A l’approche de ces deux époques capitales, le paysan arabe ne regarde pas si la terre
est prête à recevoir la charrue, si la moisson est prête à recevoir la faucille; l’œil fixé sur le champ de ses maîtres, il attend que la charrue et la faucille suzeraines se mettent en mouvement; alors seulement il se met à l’œuvre , car s’il les devançait la bénédiction du ciel manquerait à ses travaux.
Ce sont encore les tribus de marabouts qui donnent Te signal de la guerre sainte, et une expérience de dix-sept années nous a édifiés sur le caractère de leur intervention.
Cependant quelques exceptions intéressantes ont prouvé que tous les chefs de ces familles ecclésiastiques ne se sont pas jetés avec la même ardeur dans la voie de la violence et du fanatisme.
Ainsi dans les premières années de notre occupation un des marabouts les plus influents de la province d’Alger, consulté par les indigènes de sa juridiction sur îa' conduite qu’ils devaient tenir à l’égard des Français, leur fit cette réponse remarquable : « Restez tranquilles, et ne luttez pas contre eux ; car ou la volonté de Dieu est qu’ils restent, et vos efforts pour les chasser seraient impies ; ou la volonté de Dieu est qu’ils s’en aillent, et vos efforts seraient inutiles. »
Tel fut encore le chef de la principale famille ecclésiastique du Ziban, Ben- Azzouz. Il avait embrassé en 1838 le parti d’Abd-el-Kader; en 1840 il fut battu par notre cheik-el-arab Ben-Ganna, qui envoya à Constantine , comme trophées de sa victoire , un drapeau , une pièce de canon et quelques centaines d’oreilles.
Cependant après plusieurs vicissitudes et une assez longue captivité à l’île Sainte-Marguerite, Ben-Azzouz, le marabout vénéré de lest , sentit le besoin de se réconcilier avec les Français. Il obtint de retourner en Afrique et d’aller habiter les environs de Bône avec sa famille. Il y mourut après quelques années de séjour.
Les habitants de Bône, Français et indigènes, se rappellent avec émotion la scène touchante et imposante à la fois qui signala les derniers moments de ce vieillard , chef d’une des plus saintes et des plus illustres familles de l’Algérie.
L’UNIVERS
C’était en 1844 ; le vieux marabout habitait avec sa famille de modestes gourbis sur le bord de l’Ouad-el-Fercha, au pied du Djebel-Edough. Quand il sentit sa fin prochaine , il convoqua autour de lui tous les membres de sa famille sans exception, et leur déclara , au milieu d’un religieux silence , ses dernières volontés : « Mes enfants, leur dit-il , j’ai voulu, avant de mourir , vous faire connaître ce que Dieu m’a révélé ;. en ce moment suprême l’avenir se découvre à mes yeux. Ne cherchez pas à lutter contre les Français , ce serait lutter contre la volonté divine. Voyez; de tous côtés ils élèvent des maisons et des villes ; plus ils rencontrent de résistance , plus ils marchent et grandissent; croyez-moi, mes enfants, ils n’auraient pas grandi si Dieu ne l’avait voulu. Au nom de ce Dieu devant lequel je vais comparaître, je vous recommande de ne plus lutter contre les Français; car s’ils sont grands, s’ils sont forts, c’est que Dieu ie veut ainsi, sans doute pour la régénération de vos frères et pour la gloire de l’islam. »
Cette allocution, prononcée avec la double autorité d’un vieillard et d’un mourant , avec toute la solennité que les musulmans savent donner à leurs actes et à leurs paroles , produisit une impression profonde sur la famille du marabout. Devant le lit de mort de leur père et de leur chef, ils firent tous serment de ne jamais porter les armes contre les Français.
Le territoire des tribus religieuses un peu considérables est signalé à la vénération des musulmans par un petit édifice surmonté d’une coupole, blanchi à la chaux, entretenu avec soin.
C’est là que reposent les restes du saint personnage fondateur de la tribu. Cet édifice porte le nom de koubba, qui signifie coupole, et l’on y ajoute le nom du marabout dont il contient les restes. Dans les plaines nues et découvertes, la koubba se voit de très-loin, et guide les pas du voyageur. C’est le clocher des musulmans. Souvent à côté de la koubba s’élève un autre établissement , qui occupe une place éminente dans la vie et les besoins de la population indigène.
Nous voulons parler de la Zaouia. C’est là que sous les auspices de la reli¬
gion les enfants du voisinage viennent apprendre à lire; ils ont pour maîtres des talebs ou hommes lettrés, entretenus sur les produits de la zekkat ou redevance pieuse imposée à tous les musulmans. C’est là aussi que siège le cadi, dont la juridiction s’étend à toutes les tribus du ressort ecclésiastique de la zaouia. Souvent la zaouia est habitée par des ulémas ou docteurs que les cadis eux-mêmes ne dédaignent pas de consulter.
Le voyageur qui se présente à la zaouia y trouve la nourriture et le gîte, le pauvre y reçoit des vêtements , du pain et surtout du travail, qui ne manque pas; car la zaouia possède de vastes dépendances foncières.
La tribu religieuse renferme donc en elle la paroisse et le clocher, l’école et le tribunal , le bureau de bienfaisance et l’hôtellerie, hôtellerie qui s’ouvre gratuitement au voyageur et au pauvre.
Le point central autour duquel ces divers établissements se groupent est la tombe d’un homme de bien.
La zaouia correspond assez bien à ce qu’étaient en Europe les couvents du moyen âge; elle exerce autour d’elle une influence énorme ; elle la doit à son origine religieuse et aux richesses concentrées dans les familles qui l’administrent par une accumulation soutenue d’offrandes, d’impôts et de revenus.
C’est du fond des zaouias que sont sortis les principaux agitateurs de l’Algérie. Il existe au sud d’Alger, sur le haut Isser, une zaouia renommée, consacrée au marabout Sidi-Salem. Elle a produit Ben-Salem, l’un des principaux lieutenants de l’émir, dont le fils, par un singulier enchaînement de vicissitudes, se trouvait à Paris dans une maison d’éducation pendant que son père combattait contre nous.
Une autre zaouia plus célèbre encore, plus étroitement liée à la destinée de notre domination , est celle de Sidi-Mahiddin, dans la plaine d’Eghres, ou sud d’Oran. Elle se composait naguère d’une centaine de maisons, de cabanes et de tentes groupées à l’entour de la koubba.
La zaouia de Sidi-Mahiddin jouissait déjà il y a trois cents ans, à l’époque où Léon l’Africain écrivait sa Descrip -
tion de l'Afrique, d’une réputation de savoir et de sainteté qui a servi de base à la fortune des Hachem. Déjà à cette époque les marabouts d’Eghres faisaient trembler sur le trône de Tlemcen la puissante dynastie des Beni-Zeian, et trois siècles après, dans cette même zaouiade Sidi-Mahiddin, naissait un enfant qui devait faire retentir le monde entier du bruit de son nom : il s’appelait Abd-el-Kader.
Nous ne devons point omettre une des plus importantes variétés de la tribu religieuse, celle que l’on désigne sous le nom de cherfa ou chérifs. Les tribus de chérifs se rencontrent partout; il en existe dans les trois provinces de l’Algérie : c’est un chérif qui occupe le trône du Maroc.
Ils passent pour descendre du prophète en ligne collatérale ; mais, quelle que soit leur origine première, le berceau commun que la tradition populaire leur assigne en Afrique est une oasis du grand désert appelée Saguit-el-Hamra , située au sud de l’Ouad-Noun, au sudouest de l’empire de Maroc. C’est de là que, suivant l’opinion généralement admise, ils se sont répandus dans toute l’Afrique septentrionale.
L’influence des cherfa et en général des tribus religieuses est très-variable ; elle va s’affaiblissant de l’ouest à l’est. Dans la province d’Oran ce sont les communes ecclésiastiques qui donnent au peuple ses magistrats, ses généraux et ses princes; dans la province de Constantine elles ne lui donnent que des curés de campagne, des tabellions et des maîtres d’école ; quelquefois même elles descendent plus bas encore.
Ainsi à l’extrémité orientale de l’Algérie, tout près de la frontière de Tunis , il se trouve une tribu de cherfa qui habitent les forêts du Djebel-Zouak, l’un des contreforts méridionaux de l’Aurès. Ce sont des moines marmiteux, sans crédit, sans influence , sans considération, qui passent leur temps et gagnent leur vie dans l’exercice de trois industries misérables : faire de la résine et des paillassons, mendier de tribu en tribu, et détrousser les voyageurs.
Que l’on mesure par la pensée l’espace qui sépare le chérif sultan du Maroc de ces autres chérifs mendiants et voleurs,
et l’on aura une idée de l’influence relative des familles cléricales dans l’ouest et dans l’est.
Tribus nobles.
Là ou l’aristocratie ecclésiastique n’exerce pas l’autorité, c’est la noblesse militaire qui la remplace. La population indigène compte des tribus nobles tout aussi bien que des tribus religieuses. Dans l’ouest elle les désigne par le nom de Djouad et de Mehal, dans l’est par celui de Douaouda. Elle fait remonter l’origine des Douaouda et des Djouad à la première invasion arabe, et les Mehal aux émigrations postérieures.
Quoi qu’il en soit, la noblesse militaire a jeté peu de racines dans l’ouest, où l’aristocratie religieuse envahit le sol. En général, les tribus de djouad, comme celles de douaouda, tiennent à leur service et trament à leur suite d’autres tribus , qui dépendent entièrement d’elles, et subissent sans se plaindre un véritable servage , qui se transmet de génération en génération ; c’est ce que nous appelons les tribus serves.
Formation.
Il nous reste à dire quelques mots sur la division de la tribu, ou, ce qui revient au même, sur sa formation. La constitution normale de la tribu est aussi simple qu’homogène. C’est une famille qui porte le nom de son chef.
Chacun des enfants lègue son nom aux lignées issues de lui ; et ce sont elles qui forment les ferka ou fractions de la tribu.
Toutefois, la formation de la tribu s’écarte souvent de cette régularité patriarcale. Au lieu de puiser en elle-même ses éléments constitutifs et de se développer par intussusception, elle se forme par l’agrégation d’éléments étrangers, ou même hétérogènes, etse développe par juxtaposition.
Quelles que soient l’origine etla composition de la tribu , les indigènes la considèrent comme leur unité sociale ; ainsi dans l’indication du lieu de naissance , indication qui fait partie intégrante du nom propre, c’est toujours à" la tribu, jamais à la fraction qu’ils se rattachent. Elle est pour eux ce que la ville est pour nous.
Nous citerons un exemple où se trouvent réunis les deux modes de formation qui viennent d’être signalés. Il nous est fourni par la plus ancienne et la plus considérable tribu de la province d’Oran, celle des Beni-Amer.
Amer, le fondateur de la tribu, avait cinq fils; ils donnèrent naissance aux cinq premières fractions.
Autour d’eux vinrent successivement se grouper neuf familles de marabouts.
Par l’adjonction de ces éléments étrangers la postérité d’Amer perdit son unité familiale; mais elle conserva son unité sociale, et transmit aux nouveaux venus son nom et sa nationalité. Elle y gagna même une consistance nouvelle, puisque le groupe , d’abord isolé de la famille, eut un point d’appui sur la religion.
L’élément religieux en amena d’autres.
Ce furent d’abord les serviteurs des marabouts , pauvres gens , qui de tous les points de l’horizon accoururent se greffer sur le tronc commun et augmenter la tribu d’une fraction nouvelle.
Sur le tronc familial, chargé déjà d’une double greffe, s’entent encore d’autres rameaux isolés; enfants perdus de l’émigration, dont les noms n’expriment ni origine religieuse ni lien familial.
Tout cela cependant se naturalise par le contact et l’adoption , et chacun des nouveaux venus prend la qualité d’Amri (habitant des Beni-Amer) tout aussi bien que les descendants d’Amer luimême.
On voit que l’unité sociale en Algérie se rattache à d’autres intérêts que ceux de la religion et de la famille , qu’elle peut s’associer des éléments étrangers, sans perdre pour cela sa cohésion; que la population indigène enfin s’élève , dans ses habitudes de sociabilité , audessus des instincts sauvages du patriarcat.
Force numérique de la population.
Le chiffre de la population indigène de l’Algérie n’est pas encore bien connu. C’est seulement depuis quelques années que l’administration a fait faire quelques recherches par les officiers des bureaux arabes, chargés du gouvernement et de la surveillance des tribus.
Mais, il faut l’avouer, les résultats obtenus jusqu’à ce jour sont loin d’être satis¬
faisants. Ils manquent d’ensemble, et présentent des lacunes considérables. Le gouvernement les a fait connaître en 1846. Quelque imparfaits qu’ils soient, ils donnent encore l’aperçu le plus authentique et le plus probable.
Ces documents statistiques se composent de trois parties distinctes, savoir :
1° Les chiffres constatés par voie d’enquête;
2° Les chiffres évalués approximativement sans enquête spéciale ;
3° Enfin les omissions reconnues mais non spécifiées.
Voici en nombres ronds les valeurs statistiques qui correspondent à ces trois catégories :
Province de Constantine.
Population constatée par
voie d’enquête . 1,030,000
Population évaluée approximativement . 170,000
Province d’Alger.
Population constatée par
voie d’enquête . 500,000
Population évaluée approximativement . 500,000
Province d’Oran.
Population constatée par voie d’enquête . 500,000 500,000
Omissions reconnues mais non spé ciliées, évaluées approximativement à . 300,000
Total . 3,000,000
La population indigène de l’Algérie s’élève donc , en l’état actuel de nos connaissances, à environ trois millions d’habitants.
Admettons ce chiffre, qui de tous
ceux que l’on a présentés réunit le plus de justifications, le plus de probabilités. Nous avons vu précédemment que la superficie de l’Algérie est de 39,090,000 kilomètres carrés. Il en résulte qu’elle renferme 7,67 habitants par kilomètre carré ou cent hectares. Si on cherche le nombre d’habitants que renferment par kilomètre carré les principaux États de l’Europe, on aura une échelle de comparaison qui permettra de classer l’Algérie dans l’échelle des populations relatives. On trouve ainsi que cette contrée est :
Quatre fois moins peuplée que l’Espagne ;
Cinq fois moins que la Turquie d’Europe;
Sept fois moins que la Prusse ;
Huit fois et demi moins que la France ; Onze fois moins que la Hollande ; Seize fois moins que l’Angleterre et la Belgique ;
Pour que l’Algérie fût peuplée pro- ! portionnellement comme la France, il faudrait ajouter à la population qu’elle possède plus de 22 millions d’habitants. On voit quelle large place la popu- ! lation actuelle laisse à la colonisation , puisque si les deux tiers de la population de la France émigraient en Algérie, cette contrée ne serait encore peuplée que comme la France.
Pour qu’elle fût peuplée comme la Belgique , il faudrait y introduire plus de 45 millions d’habitants , c’est-à-dire que si toute la France passait en Algé- | rie, la population , en y comprenant les indigènes, serait encore moins serrée qu’elle ne l’est en Belgique.