‹ AlgérieChapitre 32 sur 140 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Depuis les temps anciens

aVANT-PROPOS.

L’histoire de l’Afrique ancienne a déjà été écrite de la manière la plus complète et la plus détaillée pour la collection de Y Univers 'pittoresque. Elle forme le tome II de Y Afrique. Les traditions qui se rapportent à la plus haute antiquité, les connaissances des écrivains anciens sur la géographie, l’ethnographie, la distribution des populations, la délimi-

(t) La partie du résumé de Y Histoire de l'Algérie qui comprend l’introduction et les j périodes de la domination arabe et berbère et j de la domination turque a été rédigée par | M. J. Urbain, interprète principal pour la langue arabe, attaché pendant dix années à l’armée d’Algérie, Les ouvrages où ont été puisés les principaux documents sont x° pour la période berbère : Y Histoire de l'Afrique, par Kairouani; Y Histoire du Maghreb, par Notiaïri; le travail d’Ebn-Khaldoun sur tes Berbères; Y Histoire des Agldabites , par M. Noël Desvergers ; enfin la partie des sciences historiques et géographiques, de l’ouvrage de la Commission scientifique de l’Algérie ; 2° pour la période turque : Fondation de la régence d' Alger, par Sander Rang; Histoire d'Alger, par Ch. de Rotalier; Domination turque, par Walsin Eslerhazy ; Mémoires historiques et géographiques sur l’Algérie , par M. E. Pellissier (ouvrage de la Commission scientifique); divers travaux remarquables publiés par le ministère de la guerre dans les tableaux de situation des établissements français en Algérie, pour les années 1837, 1889, 1840, 1841, 1843, 1844 et 1845; YHistoire de Charles- Quint , par Robertson; enfin les auteurs espagnols, tels que Marmol, Sandoval, etc., et quelques manuscrits arabes.

jusqu’à l’invasion arabe.

tation des territoires et les annales politiques de ce continent, ont été élucidées et exposées avec précision par M. d’Avezac. Les recherches étendues de MM. Dureau de la Malle et Jean Yanoski ont retrouvé et reproduit tous les détails de la fondation , de la prospérité et de la ruine de Carthage. M. L. Lacroix a trace rmstoire de la Numidie et de la Mauritanie, qui jouèrent un si grand rôle dans les guerres puniques, et dont les annales sous la domination romaine offrent un intérêt si vif pour l’étude de la situation actuelle de l’Algérie. Enfin , pour conduire le récit des temps anciens jusqu’aux premières époques des âges modernes, M. Jean Yanoski a traité la période qui s’étend depuis l’introduction du christianisme en Afrique, sous les Romains, puis pendant les dominations vandale et byzantine, jusqu’à l’invasion arabe.

C’est en quelque sorte une histoire ecclésiastique, qui fait connaître les nombreuses vicissitudes de l’Église d’Afrique , déchirée par tant de sectes et d’hérésies , perdant, à la suite de chaque commotion politique, une partie de ses fidèles , jusqu’au jour où ces consciences, énervées par d’arides discussions et des distinctions subtiles, subirent presque sans défense la religion nouvelle que leur imposa la conquête musulmane.

Le travail que nous entreprenons aujourd’hui n’a pas pour but de poursuivre, en ce qui concerne l’Afrique moderne, les études savantes sur l’Afrique ancienne dont il vient d’être question. Nos efforts se sont bornés

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dans un cercle plus étroit ; nous avons recherché , parmi les événements qui se sont déroulés dans ce vaste continent, depuis le septième siècle de notre ère , jusqu’à nos jours, tout ce qui se rattache le plus directement possible à l’histoire de l’Algérie. Cependant, comme cette partie de l’Afriqué septentrionale n’est devenue un État distinct que sous la domination turque, au seizième siècle, nous avons été dans l’obligation, pour la première période du récit , de rappeler les faits relatifs à l’ensemble de l’Afrique du nord , plus particulièrement connue des Arabes sous le nom de Maghreb.

Afin de réunir dans un même cadre tous les renseignements sur l’Algérie etde permettre de suivre, pour ainsi dire à travers les âges, les modifications successives des territoires jusqu’à la formation de la Régence par les Turcs, nous avons pensé qu’il serait utile de présenter un résumé rapide des travaux sur l’Afrique ancienne déjà publiés dans l’ Univers pittoresque. 11 ne s’agit pas de refaire une histoire considérable qui n’a rien laissé en oubli et qui ne présente aucune lacune jusqu’à l’invasion arabe; nous voulons seulement rechercher parmi ces riches et abondants matériaux ce qui concerne spécialement les contrées comprises dans l’Algérie actuelle.

Cette partie de l’Afrique a subi , dans le cours des temps, de nombreuses et violentes invasions; des races nouvelles sont venues se mêler aux races indigènes; chaque conquête a amené avec elle sa religion, qui, devenue bientôt dominante, a supplanté la foi des vaincus; les territoires ont été remaniés , les délimitations changées après chaque révolution, après tous les événements politiques importants; et cependant on est frappé, en parcourant ces annales si variées, si souvent renouvelées dans un cadre si mouvant, de trouver toujours les traits principaux des races qui occupent encore aujourd’hui le sol , de reconnaître leurs mœurs, leur caractère, et de saisir les preuves pour ainsi dire vivantes de leur origine et de la légitimité de leur descendance. Ce sera la justification de cette analyse succincte des travaux de MM. D’Avezac, Dureau de la Malle , Jean Yanoski et L. Lacroix.

Origine et distribution des populations .

Les écrivains de l’antiquité n’avaient que des connaissances imparfaites sur les régions qui s’étendent depuis l’Égypte jusqu’à l’Océan. Plusieurs dénominations étaient employées pour désigner ces contrées; la plus générale semble avoir été celle de Libye. Encore ne s’appliquait-elle qu’à la partie la plus rapprochée de l’Egypte; car le disque terrestre d’Homère avait pour extrême limite occidentale une ligne descendant de l’île d’Elbe au promontoire de Carthage. Ce ne fut que dans l’année 639 avant l’ère chrétienne que le Samien Coléos , poussé par la tempête , dépassa le détroit des colonnes d’Hercule. Le nom d 'Afrique ne fut substitué à celui de Libye que sous la domination carthaginoise. Employé d’abord comme dénomination du territoire propre de Carthage , il acquit successivement une acception plus générale, et servit enfin à désigner la totalité du continent. C’est une remarque qui se reproduit à l’occasion de chacune des principales révolutions de l’histoire de l’Afrique; la vie, le mouvement, l’action qui l’unissent au monde européen naissent, soit à l’orient, soit au nord, mais marchent et progressent constamment de l’orient à l’occident; et les contrées les plus voisines de l’Océan arrivent toujours les dernières à prendre part à la civilisation nouvelle.

Les traditions les plus anciennes mentionnent des émigrations de peuplades de l’Asie dans le nord de l’Afrique.

Ce sont d’abord des populations Kananéennes, qui, chassées de la Palestine et refoulées en Égypte, se répandirent dans les régions libyennes. A ces tribus vinrent se fondre de nombreuses colonies de Coptes, deKouchytes, d’Arabes Sabéens, d’Amalécites et de Palestins.

Ces émigrations semblent avoir formé la souche des Gétules, qui figurent dans l’histoire de l’Afrique musulmane sous le nom de Berbères. Dans cette fusion , chaque élément conserva cependant le souvenir de son origine distincte. Ainsi, les Senahdja, lesKetama, les Lamta, lesHaouara, lesMasmoudaetlesLaouata étaient issus des Sabéens de l’Yémen; les Zenata descendaient des Amalécites*

et d’autres, vulgairement nommés Djaloulia, représentaient la postérité de Goliath. Ces races constituaient avec les Libyens, considérés comme autoclithones, la population du nord de l’Afrique. Les Libyens étaient plus particulièrement fixés vers le littoral et les diverses autres peuplades dans l’intérieur.

A ce premier flot d’émigration débordé de l’Orient sur la Libye succéda un mouvement en sens inverse, qui apporta des éléments nouveaux dans la composition de la population. C’est Salluste qui fournit ces renseignements, qu’il a empruntés aux livres du roi carthaginois Hiempsal. Hercule, le conquérant asiatique, après avoir traversé en vainqueur toute la Libye , à la tête d’une armée immense, à laquelle toutes les nations de l’Asie avaient envoyé leur contingent , avait passé en Espagne. Là il fut trahi par la fortune, et périt dans une bataille. A la suite de cette catastrophe, son armée se débanda. Une partie passa en Afrique. Les Perses s’enfoncèrent dans le pays, en suivant les côtes de l’Océan, puis tournèrent vers l’est; ils se mêlèrent aux Gétules, dont ils adoptèrent les habitudes nomades , changeant comme eux très-fréquemment de campements ; ils prirent le nom de Numides. Les Mèdes et les Arméniens s’unirent aux Libyens du littoral , et reçurent le nom de Maures , soit parce qu’ils étaient la population la plus occidentale, soit qu’on veuille voir dans le mot Maure une dérivation du mot Mèdes. Les Numides ne tardèrent pas à agrandir leur centre d’action ; leurs succès contre les indiènes les portèrent jusque sur le littoral e la Méditerranée, refoulant les Libyens vers l’est et arrêtant à l’ouest le mouvement d’expansion des Maures.

Si on peut ajouter foi à ces traditions africaines , c’est à cette époque reculée qu’il faut faire remonter la première constitution un peu précise, sur le territoire actuel de l’Algérie, d’une nation distincte, formée par un mélange de Perses, de Gétules et de Libyens, et connue sous le nom de Numides. La population de la Libye se trouvait alors ainsi répartie : les Maures, les plus rapprochés de l’Espagne, occupant la

partie occidentale; puis plus à l’est, les Numides , qui s’étendaient depuis le fleuve Molouïa, jusqu’à la petite Syrte; enfin, à l’extrémité orientale, les Libyens proprement dits , et derrière eux les Éthiopiens. Les Gétules, qui passent pour les ancêtres des Berbères d’aujourd’hui, étaient placés derrière les Numides, séparés d’eux par la chaîne de l’Atlas.

Le premier mouvement d’émigration partit de l’est ; le second , quoique également originaire de l’Orient, s’établit en Afrique par une expansion de l’ouest à l’est. La troisième accession de peuples étrangers arriva par le nord. D’autres races vinrent s’implanter, non plus comme éléments d’une fusion nouvelle, mais comme colonies conservant une nationalité séparée. Ce furent, d’une part, les Phéniciens de Tyr et de Sidon, qui fondèrent à l’ouest de la grande Syrte des comptoirs commerciaux, dont le plus considérable fut Carthage; de l’autre part, ce furent les Grecs de Théra, qui s’établirent à l’est de la Syrte, et dont Cyrène devint la métropole principale.

Les populations commencent à se classer ; les divisions territoriales deviennent distinctes ; l’histoire sort de la confusion et des ténèbres.

A mesure que ces deux puissances commerciales prirentdu développement, les dénominations géographiques furent encore simplifiées. Sous le nom de Libye, les Romains désignèrent les colonies grecques depuis les autels des Philènes , au fond de la Syrte Jusqu’aux frontières de l’Égypte. Le domaine carthaginois , qui ne paraît pas avoir dépassé les limites actuelles de la régence de Tunis, reçut le nom d’Afrique ; le reste, jusqu’au fleuve Molouïa, s’appelaitNumidie; puis venait la Mauritanie. En refoulant à l’intérieur les tribus du littoral , la civilisation carthaginoise et la civilisation grecque n’eurent pas la prétention de les anéantir, et à aucune époque elles ne parvinrent à asservir complètement les Numides et les Maures.

Fondation de Carthage.

Carthage fut fondée l’an 878 avant l’ère chrétienne par Didon, sœur de Pygmalion , roi de Tyr. Ce prince ayant fait mourir son mari pour s’emparer de

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ses richesses, Didon s’enfuit avec un petit nombre de partisans, et vint aborder sur les côtes libyennes, aux environs de Tunis. Il existait déjà plusieurs colonies phéniciennes dans les mêmes contrées, entre autres Utique , dont les chroni-

ues phéniciennes font remonter la fon-

ation jusqu’à 1520 avant J. C., et qui était située dans le golfe même où la sœur de Pygmalion débarqua. Le premier acte des nouveaux émigrants fut d’acheter du terrain aux indigènes. On sait par quel stratagème ingénieux Didon se fit concéder une superficie assez étendue, en ne demandant que l’espace qu’une peau de bœuf pourrait renfermer. Elle bâtit une citadelle, qui prit le nom de Byrsa. Iarbah régnait alors sur les Gétules (Djedala) et sur les Maxyes (Amazirgs) ; il voulut épouser Didon, qui s’était soumise au payement d’un impôt en argent; la reine de la ville nouvelle s’y refusa.

Après la mort de Didon une lacune de trois siècles se présente dans l’histoire de Carthage. On peut supposer que les commencements de cette colonie furent très-modestes. Mais son heureuse situation , les éléments de prospérité commerciale et industrielle qu’elle possédait, mis à profit par le génie entreprenant des Phéniciens, aidèrent le développement rapide de sa puissance. Elle forma le long du littoral une chaîne non interrompue de colonies , de comptoirs, de positions fortifiées, qui se prolongeaient vers l’ouest jusqu’au détroit, et au moyen desquels elle établit ses rapports commerciaux sur des bases solides et prépara dans toute la partie occidentale de la Méditerranée le monopole de la navigation, qu’elle conserva longtemps. Le gouvernement, qui était monarchique, fut remplacé par une constitution républicaine, sans qu’on assigne l’époque ni les causes de cette révolution.

Les progrès des Carthaginois sur les populations aborigènes, pendant cette espèce d’interrègne historique de trois siècles, ne furent pas moins sensibles.

On croit que ce fut du temps de Darius fils d’Hystape qu’ils s’affranchirent du tribut qu’ils payaient aux rois des peuplades qui les entouraient. Ils étendirent leur domination sur toute la presqu’île comprise entre Tabraca et la petite Syrte.

Les indigènes gui habitaient ce pays étaient adonnés à l’agriculture, et disposés par leur caractère pacifique à accepter une civilisation plus avancée. Les Carthaginois eurent soin de disséminer au milieu de ces populations des colonies phéniciennes constituant un réseau de villes destinées à maintenir leurs nouveaux sujets dans l’obéissance. Cette presqu’île portait le nom d’Afrique, et était composée de deux provinces : la Byzacène et la Zingitane. Au delà il n’y avait que des tribus nomades indépendantes, avec lesquelles Carthage était quelquefois liée par des traités, et où elle recrutait des soldats mercenaires.

La colonie fondée par les Grecs dans la Libye orientale eut des commencements et des progrès pareils à ceux de Carthage. Souvent aux prises avec les populations indigènes, Cyrène parvint à les refouler vers l’intérieur, et quelquefois même à les soumettre entièrement. Ses relations commerciales s’étendirent également. Ce développement de prospérité ne tarda pas à exci ter la jalousie de Carthage. Les vieilles antipathies nationales se réveillèrent. Carthage se rattachait par son origine aux races sémitiques, dont l’inimitié contre la race hellénique alimenta la guerre pendant plusieurs siècles en Asie et en Grèce. Cette première lutte se termina par une délimitation du territoire des deux colonies. L’histoire a perpétué la mémoire de deux frères carthaginois qui consentirent à être enterrés vivants pour assurer à leur patrie des limites plus étendues. Le lieu où s’accomplit ce dévouement héroïque fut appelé autels des Philènes, du, nom des deux frères, et marqua les frontières des deux États. A partir de cette époque les annales de Carthage ont été conservées sans interruption. C’est le moment où elle porte ses conquêtes au dehors du continent africain.

Guerres des Carthaginois hors de l' Afrique.

L’an 543 avant l’ère chrétienne, Carthage, puissante déjà par sa marine , déclara la guerre aux Phocéens. A l’issue de cette lutte , elle resta maîtresse de l’île de Corse. Bientôt après, à l’instiation et avec l’aide secrète de Xerxès et e ses successeurs, les Carthaginois en-

treprirent des expéditions en Sicile contre les colonies grecques; en 536 ils s’emparèrent de la presque totalité de cette île; en 530 ils tournèrent leurs armes contre la Sardaigne, et s’en rendirent maîtres.

Pendant que la fortune semblait accompagner partout ses flottes, Carthage eut des luttes à soutenir contre les populations indigènes qu’elle avait subjuguées. Elle triompha de ces résistances autant par la ruse et la séduction que par la force. D’un autre côté, les incursions multipliées qu’elle faisait sur la Méditerranée la mirent bientôt en présence des Romains; mais ces premières relations furent pacifiques, etsont constatées par un traité signé en 509.

Les premiers succès de Carthage en Sicile la portèrent à aspirer à la conquête de l’île tout entière. Son empire et sa gloire s’étaient accrus par l’habileté de Magon, d’abord suffète de la république, puis général. Il avait introduit la discipline militaire parmi les troupes, reculé les frontières en subjuguant les peuplades indépendantes, étendu le commerce de sa patrie. Après la mort de Magon, ses deuxlils lui succédèrent et commencèrent les expéditions contre la Sicile. Cette lutte avec les races helléniques, qui devait se prolonger, sans changer de théâtre, jusqu’à l’époque de la première guerre punique, en 268 avant J. C., s’engagea l’an 489. Pendant ces deux siècles la guerre se fit avec des chances diverses, mais avec un égal acharnement des deux parts. Les principaux événements qui se rattachent d’une façon plus directe à l’histoire des populations africaines sont : une révolte des indigènes, plus formidable que les précédentes, et l’invasion du domaine Carthaginois par Agathocle , roi de Sicile.

Révoltes des Libyens. — L’insurrection éclata en 395 avant l’ère chrétienne, à la suite d’une expédition en Sicile par Himilcon, dont l’armée avait été décimée par la peste, et qui avait lâchement abandonné les auxiliaires libyens à la vengeance des Syracusains. Cet acte souleva une indignation générale parmi les indigènes; ijs se levèrent au nombre de plus de deux cent mille, s’emparèrent de Tunis

et mirent le siège devant Carthage.

Mais cette multitude sans chefs expérimentés et sans organisation ne put tenir la campagne longtemps : manquant de vivres , travaillée par les habiles intrigues des Carthaginois , elle se débanda et délivra la ville des alarmes qu’elle lui causait. Il fallut quatre ans d’efforts soutenus pour reconquérir l’ascendant politique que cette révolte avait fait perdre; et cependant, en 379, une seconde insurrection des Libyens , sans reproduire les mêmes dangers, coûta aux Carthaginois des sacrifices de toutes sortes, qui l’affaiblirent beaucoup.

Invasion de l’Afbique par Agathocle. — Agathocle , pressé en Sicile par les Carthaginois, trompa la vigilance de leur flotte, et débarqua en Afrique en 309, à El-Haouarieh, sur le côté oriental du golfe de Tunis, au sud du cap Bon. Les Siciliens firent des progrès rapides. Après avoir détruit l’armée carthaginoise, Agathocle dévasta les environs de la capitale, et reçut la soumission d’un grand nombre déplacés; il marcha ensuite contre les villes maritimes, et en peu de temps, de gré ou de force, il en rangea plus de deux cents sous son obéissance. A la nouvelle de ces succès, les Libyens tributaires vinrent en grand nombre grossir le parti du vainqueur, et lui facilitèrent la conquête du littoral et les entreprises contre les populations de l’intérieur. Ces expéditions s’étendirent à l’ouest jusqu’à Hippone, ( Bône ); puis, elles atteignirent Stora et Collo. Une partie des Numides accepta l’alliance des Siciliens, le plus grand nombre attendit l’issue définitive de la lutte pour se prononcer. Mais Carthage sut tirer parti de cette hésitation , et dès que la fortune se montra plus favorable à ses armes, elle ramena les indigènes, recouvrit ses possessions, força Agathocle à s’enfuir secrètement, abandonnant son armée, qui évacua elle-même l’Afrique à la suite d’un traité. Cette invasion avait duré trois ans.

Guerres Puniques.

La Sicile devait être funeste à Carthage. Après avoir combattu pendant plus de deux siècles sans pouvoir établir solidement leur domination sur cette île, les Carthaginois rencontrèrent la

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puissance romaine, qui commençait à s’alarmer de leurs progrès vers les côtes septentrionales. La lutte s’engagea sur ce théâtre, et y fut longtemps circonscrite. Ce fut seulement dans la neuvième année de la première guerre Punique, en 256 avant Jésus-Christ, que Régulus et son collègue, leconsul Aulus Manlius Vulso, firent une descente en Afrique et débarquèrent près de la ville deKélibia ( l’ancienne Clypéa), dont ils se rendirent maîtres. L’année suivante les Romains s’emparèrent de Tunis, et ravagèrent le plus beau canton de l’Afrique, enlevant une quantité immense de bestiaux et emmenant un nombre considérable de prisonniers. Les Numides, qu’on trouve toujours unis aux ennemis de Carthage , furent les instruments les plus actifs de ces déprédations barbares, dont le signal était donné^par l’armée romaine. Mais les affaires des Carthaginois furent rétablies, grâce à un corps de Grecs mercenaires commandés par le Lacédémonien Xantippe.

Régulus fut fait prisonnier, et son armée complètement écrasée. On n’a pas besoin de rappeler sa fermeté inébranlable pendant sa captivité et sa mort héroïque, qui a conquis l’immortalité à son nom. La première expédition des Romains en Afrique n’eut d’autre résultat qu’une occupation passagère; et les tentatives qu’ils firent ultérieurement jusqu’à la fin de la première guerre Punique, en 242, n’eurent pas plus die succès.

Guebbe des Stipendiés. — Le traité de paix qui mit fin à la guerre entre Rome et Carthage amena pour cette dernière puissance les embarras intérieurs les plus graves. L’évacuation de la Sicile et la cessation des hostilités rendaient inutiles les nombreuses troupes mercenaires et libyennes entretenues par les Carthaginois. Elles furent dirigées sur Sicca ( le Ivef ), vers la frontière de la Numidie. Elles avaient à réclamer un arriéré de solde considérable ; le trésor public était épuisé; on voulut discuter avec elles sur le montant de la créance; elles se révoltèrent, et appelèrent le pays à faire cause commune avec elles. Les indigènes avaient été traités avec une extrême dureté pendant le cours de la guerre. Pour subvenir aux dépenses de l’armée Carthage avait exigé

des propriétaires ruraux la moitié de leurs revenus; les impôts des villes avaient été doublés; aux exactions de?

gouverneurs s’étaient jointes les déprédations des Romains et des Numides.

Ces griefs accumulés firent explosion à l’appel des soldats révoltés ; toutes les villes et les campagnes envoyèrent des hommes , des munitions et de l’argent ; et les insurgés, à la tête d’une armée de soixante-dix mille hommes, allèrent, sous la conduite du Libyen Mathos et du transfuge campanien Spendius, attaquer Utique et Hippona Diarrhyte (Bizerte) , qui seules étaient restées fidèles à la cause carthaginoise.

L’armée dirigée contre les rebelles obtint un premier succès, presque aussitôt suivi d’un désastre; deux fois le général carthaginois laissa échapper une victoire facile, et on dut lui envoyer un renfort de dix mille citoyens "et de soixante-dix éléphants. Ces troupes, ma!

commandées, ne purent arrêter les insurgés, qui, après avoir pris Utique et Bizerte, vinrent mettre le siège devant la capitale. Un général plus habile ayant été choisi, les Carthaginois triomphèrent enfin de cette insurrection , grâce à la trahison de Naravas, chef numide, qui, frappé d’enthousiasme pour le caractère d’Amilcar, abandonna le parti des révoltés, et entraîna un corps de deux mille Numides qu’il commandait. Tout le pays rentra dans l’obéissance, et les populations voisines, telles que les Numides Micatanes, qui s’étaient montrées hostiles, furent châtiées avec une rigueur excessive. La guerre des Stipendiés, qu’on a appelée aussi guerre des Mercenaires, et qui avait jeté Carthage dans de si grands périls , dura trois ans et quatre mois; les deux chefs Spendius et Mathos furent pris, et subirent une mort cruelle et ignominieuse.

Deuxième gueebe Punique. — Pendant que les troubles intérieurs menaçaient l’existence même de Carthage, sa puissance s’étendait au dehors. A l’issue de la première guerre Punique , le traité de paix lui avait enlevé la Sicile, la Sardaigne, la Corse, la plage ligurienne ; mais des conquêtes nouvelles en Espagne la dédommagèrent bientôt de ses pertes. Annibal, qui devait porter la gloire des armes de sa patrie jusqu’au

cœur même de l’Italie, commandait les troupes carthaginoises en Espagne. En 221 avant J. C. Rome prit ombrage de ses progrès, et voulut imposer PÈbre comme limite des possessions de sa rivale; elle prétendit même réserver au midi de cette ligne l’indépendance de Sagonte, colonie grecque. Annibal, sans tenir compte des réclamations des ambassadeurs romains , s’empara de cette ville, et la ruina complètement. Cette audacieuse insulte à la protection du peuple romain fut le signal de la guerre ; elle fut rallumée en 219. Nous n’avons pas à suivre le héros carthaginois dans son invasion de l’Italie; nous devons nous borner à rappeler les événements de la guerre qui eurent l’Afrique pour théâtre. La seconde guerre Punique ne se concentra pas, comme la première, en Sicile; en peu de temps elle embrasa toutes les contrées qui bordent la Méditerranée occidentale, et les nations numides y jouèrent un rôle important. Quelques détails sont nécessaires pour expliquer l’intervention des indigènes dans cette grande lutte.

Formation des royaumes numides. — A la suite de l’invasion d’Agathocle, un grand nombre de tribus soumises aux Carthaginois avaient reconquis leur indépendance. Sans cesse préoccupés des difficultés et des intérêts plus sérieux qu’ils avaient sur le littoral et dans les contrées européennes, les Carthaginois ne purent faire rentrer ces tribus dans le devoir. Elles se constituèrent en États libres. C’est alors que se formèrent les royaumes des Massyliens et des Massésyliens ,-qui comprenaient toute la Numidie. Le roi des Massésyliens résidait à Siga, auprès de l’embouchure de la Tafna ; celui des Massyliens avait Zama pour capitale. La limite entre les deux royaumes était F Ampsaga (Oued-el-Kebir ). Au moment où éclata la deuxième guerre Punique, Gula régnait sur les Massyliens et Syphax sur les Numides les plus occidentaux.

Ces deux royaumes étaient tous deux trop rapprochés de l’Espagne pour que Rome et Carthage ne songeassent pas à y chercher des alliés. Gula, fils de Naravas, qui aida Amilcar à triompher des Stipendiés, se déclara pour Carthage;

Syphax, mécontent des faveurs prodiguées à Gula, écouta les propositions des Romains, et embrassa leur parti, en 213 avant J. C. Les deux rois numides ne tardèrent pas à en venir aux mains : la victoire resta à Massinissa, fils de Gula, qui commandait les Massyliens; l’allié des Romains dut abandonner sa capitale et se retirer chez les tribus les plus voisines de la Mauritanie. Après cette bataille, Massinissa, à peine âgé alors de dix-septans, passa en Espagne, et prit une part glorieuse au combat dans lequel les Scipions furent défaits par Asdrubal et Mâgon, en 212. Mais pendant que l’armée de Gula était employée en Espagne au service des Carthaginois, Syphax sortit de sa retraite , rétablit ses affaires, et se mit en relation avec le sénat romain.

Variations de Syphax et de Massinissa. — Devenu le plus puissant roi de l’Afrique, Syphax, emporté par son ambition et son inconstance naturelles, s’était rapproché de Carthage, et se plaisait à flotter entre les deux républiques qui le sollicitaient également. D’un autre côté, Massinissa s’était mis en rapport avec les Romains , et , touché de la générosité de Scipion, qui lui avait rendu sans rançon son neveu Massiva, fSit prisonnier, il avait conclu en secret un traité avec eux, en 206. A la suite de cette alliance, il passa en Afrique pour entraîner les tribus dans le parti nouveau qu’il venait d’embrasser. Ainsi, pendant que les Romains perdaient le concours de Syphax , définitivement lié aux Carthaginois par son mariage avec la belle Sophonisbe , ils gagnaient Massinissa, moins puissant alors que son rival, mais plus jeune, plus habile à la guerre, et destiné à exercer une influence immense dans la lutte contre Carthage.

Les chances de la guerre ne furent pas d’abord favorables au nouvel allié des Romains ; vaincu par Syphax, il fut contraint à fuir dans les montagnes avec un petit nombre de cavaliers et quelques familles emportant leurs tentes et chassant devant elles leurs troupeaux. Mais bientôt Massinissa, guéri de ses blessures, reparut dans son royaume, et récupéra le pouvoir. Il réunit une armée , et alla camper sur une montagne entre Cirta etHippone royale (Constantine etBôneJ.

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Défait encore une fois par Syphax, il parvint à s’échapper à grand’ peine avec soixante-dix cavaliers, et se réfugia chez les Gararaantes , après avoir ravagé sur son passage les contrées soumises aux Carthaginois et à leurs alliés.

Les Romains portent la guerre en Afrique. — L’arrivée de Scipion en Afrique, en 205, jetal’épouvante dans les possessions et parmi les alliés de Carthage, et rétablit la fortune deMassinissa. II n’amena que deux cents cavaliers numides à l’armée romaine qui assiégeait U tique; mais il apportait l’utile concours de sa valeur, de son expérience et de sa fidélité. Sa troupe grossit rapidement; après avoir combattu à côté de Scipion dans plusieurs batailles, il fut envoyé en Numidie avec. Léliuspour poursuivreSyphax etlui enlever le territoire qu’il avaitusurpé. Massinissa battit Syphax, et le fit prisonnier en 202. Il s’empara ensuite de Cirta, qui était devenue la capitale de la Numidie. Sophonisbe tomba en son pouvoir ; mais ne pouvant la sauver de l’humiliation de figurer au triomphe de Scipion, il lui envoya du poison pour se donner la mort. Massinissa reçut le titre et les insignes de la royauté. La défaite de Carthage suivit de près celle de son allié; Annibal perdit la bataille de Zama, et les Romains dictèrent la paix, qui mit fin, en 201 avant J. C., à la deuxième guerre Punique. Cette lutte terminée , la Numidie se trouva partagée entre Massinissa, roi de Massyliens, dont les possessions s’étendaient au sud du territoire de Carthage, jusqu’à la Cyrénaïque, et Vermina, fils de Syphax, roi des Massésyliens, avec leurs anciennes limites, moins Cirta et quelques autres villes, qui furent données à Massinissa par les Romains.

Envahissements de Massinissa.— Le traité que Rome venait d’accorder à Carthage ne pouvait marquer qu’un répit dans la destruction de la puissance phénicienne. L’agrandissement des États de Massinissa avait placé le roi numide sur la ligne même de toutes les frontières carthaginoises; son activité, sa haine et son ambition le rendirent un voisin redoutable pour l’ennemie de Rome. Il netarda pas à envahir le territoire de Carthage; il lui enleva ses meilleures provinces ,

anéantit ses dernières ressources, et réduisit cette république humiliée à implorer contre lui l’intervention romaine , sans pouvoir obtenir que l’exécution des traités fût maintenue et que l’audace de l’agresseur fût blâmée. Cette lutte dura presque sans interruption depuis l’an 1 93 avant l’ère chrétienne jusqu’en 150, peu de temps avant la troisième guerre Punique. Les résultats de la guerre furent pour Massinissa la possession de la Byzacène, de tout le pays des grandes Plaines jusqu’auprès de Bizerte et de quelques autres parties du pays situées au sud ou à l’ouest du domaine très-restreint de Carthage. Le roi numide étendit aussi ses États aux dépens de la Numidie occidentale, qui avait pris parti contre lui dans ses démêlés avec Carthage.

Troisième guerre punique ; mort de Massinissa. — Ce dernier acte de la lutte fut aussi meurtrier, aussi disputé, mais moins long que les précédents.

Commencée en 149 , la troisième guerre Punique fut terminée en 146 par la destruction de Carthage. Massinissa, qui depuis près d’un demi-siècle poursuivait avec ardeur la ruine des Carthaginois , clans l’espoir d’hériter de leurs dépouilles, vit avec regret les Romains venir lui arracher une proie assurée. Soit que la maladie et la vieillesse eussent déjà paralysé ses forces, soit par suite de son vif mécontentement , il ne parut pas à l’armée romaine, et mourut peu de mois après le commencement du siège de Carthage, à l’âge de quatre-vingt-dixsept ans. Son long règne contribua beaucoup à changer l’état social de la Numidie. Il s’appliqua dans plusieurs contrées de son royaume à faire abandonner aux populations leurs habitudes nomades et à les fixer sur le sol , en leur inspirant l’amour de l’agriculture.

Il disciplina son armée, lui enseigna la tactique romaine, et réprima énergiquement l’instinct du pillage et du brigandage qui distinguait les Numides.

Tout en comprenant les avantages de la civilisation et en s’efforçant d’en faire jouir ses sujets, Massinissa vécut toujours dans la plus grande simplicité, sans rien changer aux coutumes de ses pères. Il était sobre, robuste, dur au travail et à la fatigue; le plus intrépide

cavalier de la Numidie , il restait à cheval plusieurs jours et plusieurs nuits de suite, et jusqu’à l’âge de quatre-vingtdix ans il montait seul sur son cheval , sans selle. Tel fut le héros de la INumidie, guerrier expérimenté, habile politique, d’un caractère noble et généreux, fidèle jusqu’à la fin de sa vie à l’alliance qu’il avait contractée avec Rome.

Massinissa se souvint en mourant que c’étaient les qualités brillantes de Scipion Paul Émile qui avaient gagné son cœur à la cause des Romains. Déjà on s’entretenait des exploits et du mérite du jeune Scipion, digne fils du héros objet de son admiration. Le roi numide voulut donner un dernier témoignage de sa confiance et de son dévouement, en laissant à Scipion l’Africain le soin de partager ses États entre ses trois fils. Celui-ci, préoccupé de l’intérêt de sa patrie , ne divisa pas le territoire de la Numidie, afin d’éviter des guerres ou des rivalités qui auraient affaibli la puissance des alliés de Rome. Il conserva le royaume dans son intégrité, et partagea le pouvoir entre les trois frères : à Gulussa,il assigna le commandement de l’armée ; Micipsa eut le pouvoir administratif, et résida à Cirta ; Mastanabal, le plus jeune, fut chargé de présider aux affaires de la justice. En revenant au camp romain, Scipion emmena avec lui le jeune Gulussa, qui, jusqu’au moment de la chute de Carthage, fut pour lui un précieux auxiliaire. Le corps de cavalerie numide se fit aussi remarquer par son courage et son dévouement. Après l’anéantissement de Carthage, les vainqueurs, occupés en Orient et dans l’Occident de guerres importantes, ne songèrent point à étendre leurs conquêtes en Afrique. Se bornant à dominer directement ia province la plus rapprochée de la ville détruite, ils laissèrent aux rois numides les régions du sud et de l’ouest.

Conquête de la Numidie par les Romains.

Utique était devenue le lieu de résidence du préteur qui gouvernait le territoire dont Rome s’était réservé l’administration. Le long des côtes, les Romains héritèrent de la prospérité commerciale de Carthage. Quelques co¬

lonies italiennes , peu importantes d’abord , mais destinées à grandir, apportèrent sur le sol africain les mœurs et le langage des peuples latins; par leurs relations avec les indigènes , elles préparèrent le développement de la puissance romaine. La conduite des fils de Massinissa ne donna d’abord aucun sujet de plainte. Gulussa et Mastanabal ayant été enlevés tous deux à la fois par une épidémie qui exerça les plus terribles ravages en Afrique, Micipsa resta seul maître de la Numidie. Ami delà paix et des arts, il poursuivit l’œuvre de civilisation entreprise par son père; il orna Cirta, sa capitale, d’édifices et d’établissements utiles , et y appela une colonie grecque, qui contribua à accroître encore la prospérité de la ville.

Guerre de Jugurtha. — La mort de Micipsa en 119 vint interrompre le cours de ces progrès. Il laissait deux fils; mais parmi ses neveux, Jugurtha, fils de Mastanabal , s’était déjà concilié l’affection des populations numides, et avait gagné la protection romaine par les services qu’il rendit au siège de Numance, en Espagne. Jugurtha, dès son adolescence , avait montré par sa hardiesse , sa bravoure et son habileté ce que le royaume pourrait avoir à souffrir de son ambition. Micipsa crut prévenir ces dangers en admettant son neveu au partage de sa succession avec ses deux fils. Il avait à peine fermé les yeux, que les maux qu’il avait voulu conjurer éclatèrent. Jugurtha, appelé à régner sur le territoire compris entre l’ Ampsaga et la Mulucha, fut mécontent de la part qui lui échut, et en appela aux armes. Il fit d’abord assassiner Hiempsal , un des deux fils de Micipsa , et dirigea ensuite ses efforts contre Adherbal, qui résidait à Cirta. Son brillant courage attira auprès de lui un grand nombre de partisans. En vain Adherbal implora le secours des Romains , son adroit ennemi sut par des largesses faire taire la justice des envoyés du sénat, et réussit à s’emparer de Cirta. Adherbal fut livré aux supplices les plus atroces, en 112 avant J. C.

Quand ces nouvelles arrivèrent à Rome , elles soulevèrent l’indignation du peuple, et le sénat, dans lequel Jugurtha avait déjà acheté de nombreux amis»

L’UJNIVERS.

se vit contraint d’adopter des mesures énergiques. Mais tantôt par la ruse, tantôt par violence ou par corruption, le roi numide annula ou déjoua les ordres donnés contre lui. Cependant, mandé à Rome, il fut obligé de venir se défendre ; là, pendant que les accusations les plus vives s’élevaient contre lui , il lit assassiner, dans Rome même, un ûls d’Adherbal, qui s’était soustrait jusque-là à sa vengeance. Cet acte d’audace inouïe rendit pour lui le succès impossible; il quitta l’Italie, après avoir prodigué inutilement son or, et se mit en révolte ouverte (ltl avant J. C,).

Les premières opérations des Romains contre Jugurthane furent pas heureuses.

Us avaient affaire à un ennemi habile, plein d’expédients, qui, par de feintes soumissions , paralysa leur ardeur, et leur fit perdre uh temps précieux.

Mais bientôt après, en 110, l’armée romaine ayant mis le siège devant Suthul, qu’o'n croit être la ville moderne Guelma , et où étaient déposés tous les trésors du roi numide , celui-ci la trompa par un stratagème , l’attira à sa poursuite loin de là place, la surprit pendant la nuit, et la força de passer sous le joug. Cette humiliation donna une nouvelle vivacité à la haine qu’on avait vouée à Jugurtha. Rome trouva enfin un général incorruptible; à peine arrivé en Afrique, Métellus rétablit la discipline dans l’armée; il endurcit les soldats aux fatigues par de rudes exercices, et leur enleva tout ce qui pouvait les porter à la mollesse. Le mouvement énergique imprimé à la guerre décida Jugurtha à avoir recours aux négociations pour éloigner de son royaume un ennemi aussi redoutable. A deux reprises différentes Métellus repoussa ses ambassadeurs. Pour inspirer aux Romains une confiance funeste, il avait ordonné aux populations que leur armée traversait de ne pas abandonner leurs habitations, de continuer leurs travaux agricoles et de laisser les campagnes couvertes de troupeaux; les chefs des villes et des hameaux venaient au-devant de Métellus lui offrir des provisions et lui prodiguer des paroles de paix. Le consul, mis en garde contre la perfidie de l’ennemi, continua à avancer avec la plus grande prudence. Les cavaliers numides

observaient ses mouvements en se tenant sur les hauteurs.

Jugurtha, désespérant de prendre en défaut la vigilance de Métellus, voulut tenter le sort des armes. Il attendit les Romains dans un défilé, auprès du fleuve Muthul (le Hamise, non loin de la frontière actuelle de Tunis), et les attaqua avec la plus grande vigueur. La victoire trahit ses efforts. Après ce succès , le consul se jeta dans la partie la plus riche de la Numidie , et la ravagea par le fer et par le feu. Quant à Jugurtha , n’osant s’opposer à Métellus dans un pays découvert, il tint son armée dans les lieux très-boisés et fortifiés par la nature, et surveilla avec sa cavalerie seulement la marche des Romains, gênant leurs mouvements , profitant de toutes les occasions pour leur faire essuyer des pertes. Il brûlait les fourrages, empoisonnait les sources sur la route suivie par les troupes ennemies; il attaquait l’arrière-garde pendant la marche, et dès que les Romains se mettaient en mesure de le repousser, il regagnait les hauteurs au galop. Evitant d’engager une action, il ne laissait aucun repos à Métellus, en lui donnant des alarmes continuelles.

Tous les efforts du consul tendaient à amener Jugurtha à combattre dans la plaine. Après avoir vainement assiégé Zama (aujourd’hui Zouarin), Métellus essaya de se rendre maître du roi numide par trahison. Cette tentative n’eut pas plus de succès. Enfin, en 108, les Romains purent joindre les troupes ennemies, les mirent en déroute, s’emparèrent de Cirta, et forcèrent Jugurtha à se réfugier à Thala, ville située dans le pays montagneux entre Sétif et Bougie.

Poursuivi jusque dans cette retraite, il se réfugia dans le sud , chez les Gétules , peuple barbare, qui ne connaissait pas le nom romain. Il en forma une armée, et, appuyé parles troupes de Bocchus , son beau-père , qui régnait dans la Mauritanie, il alla attaquer Cirta. Le général romain fit établir un camp re tranché aux environs de cette ville pour y attendre le choc des ennemis. Sur ces entrefaites Métellus fut remplacé dans le commandement de l’armée.

Mabius succède a Métellus. — Le consulat et la direction de la guerre

de Numidie furent donnés à Marius.

Débarqué à Utique avec des troupes fraîches, il reprit les hostilités avec une vigueur nouvelle, battit Jugurtha et ses alliés maures et gétules , non loin de Cirta, alla détruire Cafsa (aujourd’hui Gafsa) située à neuf journées de Cirta, prit et brûla plusieurs autres villes; puis, à l’extrémité occidentale de la Numidie, il enleva une forteresse réputée imprenable, où Jugurtha avait transporté ses trésors, depuis la première attaque de Suthul par les Romains.

Marius fut rejoint par son questeur , le fameux Sylla, avec un corps considérable de cavalerie, et se mit en retraite vers Cirta. Dès que l’armée fut en marche, Bocchus et Jugurtha l’assaillirent avec le plus grand acharnement, mais ils furent repoussés avec perte; une nouvelle tentative ne fut pas plus heureuse, et les Romains purent gagner Cirta.

Fin de la guerre; mobt de Jugurtha. — Découragé par sa dernière défaite, Bocchus songea à traiter. Sylla fut chargé de suivre cette négociation auprès du roi de la Mauritanie. L’envoyé des Romains dut déployer la plus rare habileté pour triompherdesirrésolutions de Bocchus. Entouré des sollicitations des agents de Jugurtha, celuici sembla hésiter longtemps s’il livrerait Sylla à son gendre ou s’il trahirait au contraire le roi de laNumidie. La crainte le détermina en faveur des Romains, et il consentit à livrer Jugurtha. Dans une entrevue assignée pour des conférences au sujet de la paix, où le roi numide s’était rendu sans armes, il fut enveloppé et amené pieds et poings liés à Sylla, qui le conduisit à Marius. Cet événement mit fin à la guerre. Jugurtha figura dans le triomphe décerné à Marius; il suivit enchaîné le char du vainqueur. On dit que l’excès du malheur et de la honte lui lit perdre la raison. Jeté | -dans un cachot où on le laissa sans nourriture, il mourut après avoir été en proie pendant six jours aux tourments de la faim ( 104 avant J. C.). Après la défaite de Jugurtha, ses États turent divisés. Bocchus obtint pour prix de sa trahison le pays des Massésyliens, et sa limite orientale fut portée à Saldæ (Bougie). Le royaume des Massyliens

fut partagé en deux parties : Tune, la plus orientale, fut annexée au territoire directement soumis aux Romains, et dont Utique était le chef-lieu ; l’autre fut donnée à Gauda , fils de Mastanabal, frère par conséquent de Jugurtha, qui avait gagné depuis longtemps la protection de Marius. Cirta fut sa capitale. Une autre version rapporte que le pays des Massyliens fut divisé entre deux princes numides, le sénat n’ayant pas voulu s’exposer à créer un État important qui aurait pu favoriser l’élévation d’un nouveau Jugurtha.

La Numidie pendant les guerres civiles de Rome.

Lorsque s’engagèrent les guerres civiles qui portèrent César à l’empire, les rois indigènes, entraînés par leurs affections particulières ou par des alliances antérieures, se mêlèrent avec violence à la lutte. La partie occidentale de la Numidie, qui avait Hierbas pour roi, épousa le parti de Marius; Hiempsal, chef des tribus les plus rapprochées de la province romaine , et dont Cirta était la capitale, se déclara pour Sylla. Pendant que celui-ci triomphait du parti républicain en Europe , la fortune favorisa en Afrique les amis de Marius. Hiempsal fut dépossédé de ses États par Hierbas. Mais bientôt la guerre étant terminée en Italie, Pompée passa en Afrique, atteignit Hierbas aux environs d’Utique, le battit complètement, et, s’étant emparé de sa personne, le fit mettre à mort (81 avant J. C.). Hiempsal fut rétabli dans son royaume, agrandi de toutes les possessions de son ennemi vaincu.

Juba. — Lorsque Sylla et Marius eurent disparu, de nouveaux ambitieux prirent leur place, et se mirent à la tête des partis qui divisaient Rome. César et Pompée devinrent les chefs, l’un des prétentions aristocratiques , l’autre de la démocratie. Hiempsal était mort , et avait eu pour successeur son fils Juba, qui par reconnaissance de ce que le parti aristocratique avait fait pour son père pendaut la guerre précédente, embrassa la cause de Pompée. Les armes ne furent pas propices d’abord en Afrique aux amis de César, comme elles avaient été en Italie. Juba, ayant uni ses troupes à celles du lieutenant de Pompée, défit

L’UNIVERS

complètement les partisans de César , et les massacra presque entièrement ( 49 avant J. C.). L’arrogance de .Tuba neconnut plus de bornes après cette victoire; lorsque la perte de la bataille de Pharsale força les amis de Pompée à venir chercher un refuge en Afrique, le roi numide leur fit subir toutes sortes d’humiliations. Il paraît que .Tuba avait à son service un grand nombre de soldats étrangers, entre autres des cavaliers gaulois et espagnols. Ce qu’il avait em-

Erunté à la civilisation romaine ne semlait lui servir que pour faire sentir plus durement au parti aristocratique , qui avait fait la fortune de son père, le poids de son insolence et de son ingratitude.

CÉSAR PASSE EN AFRIQUE ; FIN BE Juba. — L’Afrique jouait un rôle trop important dans les destinées de Rome pour qu’après avoir triomphé de ses ennemis en Europe, César ne vînt pas y poursuivre la guerre en personne. Il débarqua à Adrumète, quelques jours avant le 1er janvier de l’année 46 avant l’ère chrétienne, avec trois mille fantassins seulement et cent cinquante chevaux . L’histoire a conservé tous les détails de cette campagne si remarquable; sans vouloir retracer ici les principales circonstances racontées dans les Commentaires de César, il nous suffira de rappeler que le général romain s’enferma d’abord dans un camp jusqu’à ce qu’il pût entrer en opérations; qu’il gagna à sa cause les Gétules et les Maures, qui avaient conservé un grand souvenir de Marius, et qu’ayant enfin reçu des renforts il fit attaquer Cirta par Sittius, chef de partisans qu’il s’était attaché, et battit lui-même Juba et le parti de Pompée dans cette même année 46. Juba, échappé de la mêlée, se cachant le jour et marchant la nuit, atteignit Zama, sa capitale; mais il ne put y pénétrer. Il se retira alors dans une de ses villas , avec un des chefs pompéiens , et à la suite d’un repas splendide ils s’entre-tuèrent. Maître de la Numidie toute entière, César donna à Sittius la ville de Cirta avec un territoire considérable; Bocchus II, roi de la Mauritanie, reçut quelques cantons situés auprès de ses États; tout le reste fut réduit en province romaine, et confié au gouvernement de Salluste avec le titre de pro¬

consul. Le nouveau gouverneur profita de son séjour en Numidie pour réunir des matériaux précieux sur l’histoire et les traditions du pays. Malheureusement ce ne fut pas le seul usage qu’il fit de son pouvoir , il se livra à de cruelles exactions, qui fournirent plus tard au luxe inouï qu’il étala à Rome.

Agrandissement de P Afrique romaine.

Dans la suite de la guerre civile on voit figurer Bogud, roi de la partie de la Mauritanie comprise entre l’Ampsaga et le méridien de Saldœ, comme partisan de César; et Bocchus, dont les États s’étendaient à l’ouest jusqu’à l’Océan, comme partisan de l’aristocratie romaine. Ces deux princes persistèrent jusqu’à la fin dans la cause qu’ils suivaient. Bogud fut dépouillé de son royaume au profit d’Arabion, qui était soutenu par le parti d’Antoine; mais bientôt le gouverneur de la province romaine fit assassiner Arabion , et réunit aux possessions de Rome tout le pays qui avait précédemment appartenu à Bogud.

Quant à Bocchus, il resta maître de la Mauritanie depuis le méridien de Saldœ jusqu’à l’Océan; il conserva pendant cinq ans le gouvernement de ce vaste royaume ( de 38 à 33 avant l’ère vulgaire ), dont la capitale était loi, aujourd’hui Cherchel. Après sa mort, Octave jugea à propos de ne pas lui donner de successeur. Par ses ordres des colonies furent établies dans les régions voisines de la côte.

Nouveau royaume de Mauritanie. — Réunis d’abord en une seule province directement régie par Rome , les États de Bogud et de Bocchus constituèrent de nouveau quelques années après (17 avant J. C. ) un royaume, qui fut donné par Auguste à Juba II, prince éclairé , entièrement dévoué aux Romains, et fils de Juba l’ancien, qui avait été vaincu à Thapsus par César. Il obtint la main de Cléopâtre Sélène, fille d’Antoine et de la fameuse Cléopâtre.

Les commencements du règne de Juba furent troublés par les incursions des Gétules. Ces tribus turbulentes ne voulaient pas d’un maître qui n’avait plus rien gardé des mœurs et des habitudes nationales. En vain ce prince fit marcher contre elles ses troupes ; il éprouva de

grandes pertes, et fut contraint d’invoquer le secours des légions romaines (6 avant J. C. ). Après ces difficultés, le royaume jouit d'une longue paix; loi, la capitale, fut agrandie et embellie. Juba mourut l’an 23 dei’ère chrétienne , après un règne de près d’un demi-siècle; il fut célèbre par son immense savoir, et composa un grand nombre d’ouvrages.

A. la mort de Juba, Ptolémée, son fils, fut investi de l’héritage paternel par Tibère. Ce prince régna paisiblement tant que Tibère vécut; mais il fut victime des fureurs de Caligula, qui, l’ayant fait venir à Rome, conçut de la jalousie contre lui, et le fit assassiner (40 de J. C. ). Le temps était venu d’effectuer la réunion de la Mauritanie à l’Empire.

En effet le nouveau royaume de Juba semblait n’avoir été créé que pour familiariser progressivement les Gélules et les farouches populations de l'ouest avec le joug romain. Après ces deux règnes successifs de princes mariés à des Romaines, lorsque des colonies civiles et militaires, formées de Romains, de Latins, d’Italiens, eurent infiltré dans le pays l’usage de la langue, le désir des lois , le goût des coutumes et de la civilisation du peuple conquérant, ces contrées furent divisées en deux provinces sujettes et tributaires. L’une, la plus occidentale, eut Tingis pour capitale, et reçut le nom de Mauritanie Tingitane ;”l’autre, qui s'étendait à l’est jusqu’à PAmpsaga, prit le nom de Mauritanie Césarienne; loi fut sa capitale. En poursuivant à l’est, venaient ensuite la Numide, puis l’Afrique propre.

Révoltes des populations indigènes.

Tacfarinas. — La domination romaine ne s’établit pas sans contestation sur cet immense territoire. Dès la troisième année du règne de Tibère, l’Afrique et surtout la Numidie furent agitées par la révolte d’un audacieux aventurier, qui tint en échec pendant longtemps toutes les forces que Rome entretenaient dans ces contrées (l’an 17 de J. C. ); il s’appelait Tacfarinas. Nous allons emprunter à Tacite les principaux traits de cette guerre, qu’il a racontée avec étendue dans ses Annales. Tacfarinas était un Numide déserteur des armées romaines, où il avait servi comme

12e Livraison. (Algérie.)

auxiliaire. Il réunit d’abord des bandes pour le vol etle pillage; bientôt il les disciplina; enfin il devint général des Mu* sulans, peuplades du Djurdjura. Peu de temps après, il entraîna les tribus indigènes dans son parti : ces auxiliaires se répandirent dans le pays, portant partout le carnage et l’incendie. Vaincu une première fois par les troupes romaines, il recommença la guerre, saccageant les bourgades”, enlevant du butin et échappant toujours par la promptitude de ses mouvements aux poursuites; il parvint à mettre en fuite une cohorte romaine près du fleuve Pagida, entre Cirta et Igilgilis (Djidjéli). Enhardi par ce succès, Tacfarinas alla mettre le siège devant Thala, non loin du lieu témoin de la défaite des Romains; mais un corps de cinq cents vétérans suffit pour tailler en pièces les bandes numides. Le découragement ayant gagné les insurgés, leur habile chef renonça à toute espèce d’opération régulière, et se contenta de courir la campagne, fuyant dès qu’on le pressait, puis revenant à la charge. Ce plan déjoua les efforts des Romains, qui se fatiguèrent vainement à le poursuivre. Mais bientôt, s’étant rapproché du littoral, embarrassé par le butin considérable qu’il traînait après lui, Tacfarinas se vit obligé de s’assujettir à des campements fixes ; il fut atteint par les troupes les plus agiles de l’armée romaine et rejeté dans le désert (de 18 à 20 ans apres l’ère chrétienne ).

Nouvelles courses de Tacfarinas; sa fin. — La Numidie ne jouit pas d’un long calme; au contact des populations indépendantes du sud , Tacfarinas puisa une énergie nouvelle , recruta des partisans, et recommença ses incursions. On le vit pousser l?audace jusqu’à proposer la paix à l’empereur, à condition qu’on lui donnerait des terres pour lui et pour son armée. Cette insulte exaspéra l’orgueil des Romains, qui adoptèrent enfin des mesures plus énergiques et mieux combinées pour mettre fin à la guerre. Us formèrent trois colonnes, dont l’une ferma les passages par où les rebelles se sauvaient chez les Garamantes après avoir exercé leurs pillages; du côté opposé, une seconde colonne couvrit les bourgades dépendantes de Cirta ; le troisième corps de

L’UNIVERS

trouves agissait entre les deux premiers, établissant dans les lieux convenables des postes fortifiés, enveloppant l’ennemi, l’attaquant, le harcelant sans cesse. Ces trois premiers corps furent ensuite subdivisés en détachements, qui tous traquèrent Tacfarinas , tuèrent un grand nombre de ses gens et firent beaucoup de prisonniers. Cette activité, qui ne se démentit pas pendant deux ans (jusqu’en 22), paralysa les efforts de la révolte , mais ne l’abattit pas. Les Maures, les Garamantes fournissaient toujours de nouvelles bandes; du sein même de la province tous les indigents, tous les hommes d’une humeur turbulente , couraient sous les drapeaux de l’indépendance nationale. Les Romains entrèrent en campagne pour faire lever le siège d’une ville située entre Saldœ et Sitifis que Tacfarinas avait investie. Ils perfectionnèrent encore leur manière de combattre, en s’adjoignant des officiers indigènes qui dirigeaient les marches de l’armée et conduisaient au butin des troupes légères. Enfin , après deux ans d’une guerre acharnée (en 24), par un rapide mouvement exécuté de nuit, ils surprirent auprès d’Auzéa (Hamza) le camp numide, s’en rendirent maîtres , et massacrèrent un nombre considérable des insurgés. Tacfarinas périt dans la mêlée. La paix fut ensuite facilement rétablie. Ces agitations eurent principalement pour théâtre le pays compris entre le méridien de Djidjéli et celui de Dellis.

État delaNumidieetdelaMaukitanie. — Les détails relatifs à Tacfarinas nous avaient fait revenir sur nos pas ; car nous avions déjà vu que la Mauritanie avait été réduite en province romaine par Caligula après la mort du fils de Juba , l’an 40 après J. C. Deux faits résument l'histoire de l’administration romaine en Afrique pendant les premiers siècles de l’Empire : efforts des chefs du pays pour implanter la civilisation romaine ; défense des frontières du sud contre les peuplades indépendantes, qui les franchissaient souvent. Au commencement du règne de Vespasien , la Mauritanie Césarienne comptait seule treize colonies romaines, trois municipes libres ; au temps de Pline , la Numidie avait douze colonies

romaines ou italiques, cinq municipes et trente villes libres. Ces deux provinces renfermaient en outre un certain nombre de villes tributaires. D’un autre côté, sous le règne d’Antonin le Pieux les Mauritanies paraissent avoir été le théâtre d’une insurrection qui s’étendit jusqu’à la province d’Afrique. Les rebelles furent refoulés avec beaucoup de peine vers les contrées méridionales.

Du temps de Marc-Aurèle les Maures franchirent le détroit , ravagèrent une grande partie de l’Espagne, et armèrent de nombreux corsaires qui désolèrent ces parages.

Cependant, au commencement du troisième siècle la civilisation romaine s’était si bien répandue dans l’Afrique occidentale, que l’empereur Septime Sévère, qui régnait à Rome, était né en Afrique. Une foule d’Africains, venus dans la capitale de l’Empire pendant le règne des Sévère, y brillèrent au premier rang , à l’armée , au barreau, dans la littérature. Des routes nombreuses et sûres sillonnaient la Numidie et la Mauritanie. Bientôt l’édit deCaracalla (216) éleva au rang de citoyen tous les habitants libres des provinces romaines. Mais liées aussi étroitement à la destinée et aux institutions de l’Empire , les possessions d’Afrique subirent généralement le contre-coup des troubles de l’Italie. En 237 l’Afrique donna même l’exemple du soulèvement en proclamant empereur le gouverneur Gordien. Mais après l’avoir élevé , les Africains abandonnèrent le nouvel empereur, et retournèrent sous le joug de Maximin. Le règne de Galien fut signalé par les désordres et les malheurs causés par l’invasion des barbares de 260 à 268. Parmi eux, les Francs, après avoir dévasté la Gaule et l’Espagne , arrivèrent jusqu’en Mauritanie. Cette invasion passa sans laisser de traces; mais elle ouvrit la route suivie plus tard par les Vandales. L’administration de Probus en Afrique, sous les empereurs Galien , Aurélien et Tacite ( de 268 à 280) préserva ce pays des violentes agitations qui troublaient l’Europe. Probus employa les armées romaines à des constructions d’utilité générale, voies publiques, acqueducs, temples, ponts, théâtres , portiques , etc.

Soulèvement des Quinquégen-

tiens. — - Sous Dioclétien, en 297, les Mauritanies furent en proie à une insurrection formidable, qui nécessita la présence de Maximien pour la réprimer.

Elle eut son siège et sa force parmi les habitants du pâté de montagnes comprises entre Saldœ et Rusuccurum (toute la chaîne actuelle du Djurdjura , depuis Bougie jusqu’à Dellis), qui formaient une association de cinq peuplades désignées en commun par le nom de Quinquégentiens. Ces tribus étaient toujours armées les unes contre les autres , mais elles s’unirent pour échapper au joug des Romains. Maxi- ; mien pénétra dans ces montagnes, atteignit les rebelles dans leurs retraites les plus inaccessibles, les dompta, et, pour prévenir de nouveaux soulèvements^ transporta dans d’autres parties éloignées du pays les populations qui s’étaient signalées par leur turbulence.

Ce fut alors que Maximien opéra des I changements dans les circonscriptions administratives. La proconsulaire fût subdivisée en trois provinces : la Numi- ! die conserva son territoire et sa capitale Cirta ; la Mauritanie Césarienne lut dii Visée en deux parties, dont l’une eut Sétif pour capitale et l’autre Césarée; quant à la Tingitane, elle fut annexée à lEspagne.

Cette nouvelle organisation, qui se rapporte à l’an 312 après J. C., ne maintint pas longtemps la paix et l’ordre dans les six provinces africaines, î Une révolte peu importante, dirigée par Alexandre , paysan pannonien, devint une occasion pour le cruel Maxence de déployer des rigueurs inouïes contre j Cirta, contre Carthage, qui avait été rebâtie avec magnificence, et contre les principales villes d’Afrique. Cirta eut particulièrement à souffrir, et les ruines que la guerre y avait entassées ne fu- ; rent réparées que par Constantin , qui ,

; après avoir vaincu Maxence, releva j Cirta etluidonnalenom deConstantine.

État religieux de F Afrique sous l'Empire.

Mais Constantin ne put porter remède au plus funeste des maux qui désolaient l’Afrique, aux dissensions religieuses. On ignore à quelle époque et par quels missionnaires le christianisme

avait été introduit dans cette partie de l’empire romain. On suppose cependant que ce fut à la fin du premier siècle, par quelque disciples des apôtres, venus d’Asie ou d’Europe sur des vaisseaux marchands. Les idées chrétiennes se répandirent avec rapidité dans toute l’Afrique. Leurs progrès alarmèrent bientôt

le gouvernement impérial , et Septime Sévère ordonna de punir par le dernier supplice tous les chrétiens qui refuseraient de jurer par le génie des empereurs et de sacrifier aux dieux. Ce fut dans la proconsulaire que furent immolés les premiers martyrs. Ce sang généreux versé pour la vraie foi , loin d’abattre les chrétiens, ne fit qu’exciter leur énergie et leur enthousiasme. Tel fut le progrès du prosélytisme, que la cruauté des gouverneurs romains fut vaincue par la foule des victimes, et toute la province se couvrit d’églises et d’évechés. Les persécutions illustrées par Tertullien, par le supplice de Perpétue, de Félicité , et de tant d’autres glorieux martyrs, s’étaient à peine ralenties que les schismes éclatèrent. Le premier concile auquel assistèrent quatre-vingt-dix évêques fut tenu à Lambèse ( non loin de Batna aujourd’hui). En 251 nouveau concile à Carthage; puis l’année suivante. A partir de cette époque l’histoire de l’Eglise d’Afrique est marquée par les plus sublimes dévouements pendant les persécutions ordonnées par les empereurs ; elle compte aussi plusieurs hérésies, entre autres celle des manichéens, qui apparut en 296 , et celle du Libyen Arius.

Schisme des donatistes ( de 316 à 371 de J. C. ). — Constantin, lors de son avènement , trouva les provinces d’Afrique en proie aux plus violentes commotions religieuses; elles étaient causées par un schisme né dans l’Église meme d’Afrique. Par l’étendue et l’importance de sa juridiction , le siège épiscopal de Carthage était regardé comme le second de l’Occident. A la mort du titulaire de ce siège, les délégués de 1 empereur élevèrent Cécilien à la dignité de primat, sans que les évêques de IVumidie eussent participé à l’élection.

Soixante- dix d’entre eux protestèrent contre ce choix , et opposèrent Donat comme primat légitime. Les décrets

L’UNIVERS

des conciles de Rome et d'Alexandrie et les décisions impériales* confirmèrent Cécilien ; mais les partisans de Donat n’abandonnèrent rien de leurs prétentions , et plusieurs subirent le martyre plutôt que de renoncer à leurs croyances. Derrière ces querelles, où les haines et les ambitions personnelles avaient une grande part, se cachaient quelques différences peu importantes dans l’interprétation de certains dogmes. Les populations s’étaient divisées. Les classes inférieures se rangèrent du côté des Donatistes, qui étaient en butte aux rigueurs du pouvoir. Bientôt les esclaves, les colons, les petits propriétaires ruinés, par le fisc formèrent des bandes qui prirent le nom de Circoncellions.

Les nouveaux prosélytes développèrent le schisme religieux , et poursuivirent une réorganisation sociale pour réaliser sur la terre le règne de l’égalité parfaite. L’exaltation de leurs croyances les poussa à de graves désordres; on envoya contre eux des troupes, qui en firent un grand carnage ; mais les populations insurgées ne rentrèrent complètement dans le devoir que plusieurs années après. Pendant longtemps les doctrines sociales et religieuses des Circoncellions et des Donatistes agitèrent les campagnes.

Révolte de Fiemus. — Ces troubles funestes nuisirent à la prospérité du pays, affaiblirent l’autorité impériale et encouragèrent les révoltes des^ tribus indigènes. Depuis le terrible châtiment qui leur avait été infligé par Maximien, elles attendaient avec impatience l’occasion de se venger. L’insurrection ne tarda pas à trouver un chef; ce fut Firmus, l’un des plus puissants princes maures ; par son esprit de ruse et par sa bravoure il se plaça au-dessus de Tacfarinas et à côté dé Jugurtha. Il sut se donner pour auxiliaires les passions les plus orageuses : les Donatistes , encore sous le coup des mesures répressives dont on les avait poursuivis , et les Maures, qui depuis trois siècles protestaient contre le joug étranger. Dans la première fureur de la guerre contre les Romains, Firmus réduisit Césarée en cendres , et se fit reconnaître comme empereur par une grande partie de la Numidie et de la Mauritanie Césarienne. Ces hardis commencements inspirèrent une vive

inquiétude à Valentinien, qui envoya le comte Théodose, un de ses plus habiles généraux, pour rétablir la paix en Afrique. Débarqué à Igilgilis (Djidjéli ), en 372 de J. C., Théodose seportaàSétif,et de là à Tubusuptus (Bordj-el-Bouberak).

Firmus essaya d’abord de tromper son ennemi par de feintes soumissions; la prudence de Théodose ne se laissa pas surprendre. Après les premiers échecs, le chef de la révolte désarma la colère des Romains, en restituant à Icosium (Alger) les prisonniers, les drapeaux, et le butin dont il s’était emparé. Mais il profita de cette paix pour organiser de nouvelles perfidies. En effet, les hostilités recommencèrent bientôt, et Firmus fut sur le point d’envelopper les troupes romaines à Auzéa (Hamza); Théodose déjoua de nouveau toutes ses ruses; par d’habiles négociations, il ramena à l’obéissance une partie des tribus indigènes, châtia celles qui, par leur éloignement, se croyaient à l’abri de ses coups, et pressa chaque jour Firmus de plus près. Enfin, désespéré, au moment d’être livré par Tghmacen, roi des Isafliens, comme Jugurtha l’avait été par Bocchus, Firmus se donna la mort. Cette insurrection , comme celle des Quinquégentiens, avait eu pour théâtre la chaîne du Djurdjura, et s’était étendue des frontières de la Mauritanie Sitiûenne jusqu’au delà de Césarée. La lutte dura trois ans.

Révolte de Gildon (397-398 de lere chrétienne). — Quoique les dangers suscités par la rébellion de Firmus eussent dû éclairer Rome sur le péril de trop élever les grandes familles indigènes , elle ne tarda pas à commettre la même faute , et ce fut un frère de Firmus qui en fut l’objet. En récompense des services qu’il avait rendus pendant la première insurrection, en combattant son frère, Gildon avait été élevé aux plus hautes dignités militaires; il reçut même de Théodose le gouvernement de l’Afrique, qu’il administra pendant douze ans avec une autorité presque absolue. Lorsqu’à la mort de Théodose l’Empire fut partagé entre ses deux fils, Gildon conçut le projet d’enlever l’Afrique au faible Honorius , et de la rattacher à l’empire d’Orient.

Favorisé d’abord par les intrigues de la

cour de Byzance , Gildon vit pâlir sa fortune devant Stilicon , lieutenant d’Honorius. Le sénat le déclara hors la loi , et lui opposa son propre frère à la tête d’une armée de vétérans gaulois et romains. Gildon avait réuni soixantedix mille Gétules et Éthiopiens : ils furent mis en fuite, et lui-même fut obligé de se donner la mort pour ne pas tomber vivant aux mains de ses ennemis. Après sa mort, le gouvernement de Rome, craignant que le troisième frère n’imitât bientôt l’exemple des deux premiers , le fit périr et déploya contre ses partisans des rigueurs implacables.

Gildon était maure et païen , mais protecteur zélé des Circoncellions et des Donatistes; il représentait donc deux intérêts très-puissants : celui de l’indépendance africaine et celui d’une secte religieuse fort active et fort étendue. Sa famille était chrétienne et orthodoxe, sa femme, sa sœur et sa fille furent des saintes. Un seul chiffre démontrera l’appui que la rébellion pouvait trouver en Afrique. Au concile qui se tint à Carthage en 411 on compta deux cent soixante-dix-neuf évêques donatistes sur cinq cent soixante-seize membres. Cette secte appuyait toutes les tentatives pour se séparer de l’Empire. Aussi tous les efforts du gouvernement, toute l’énergie des Pères de l’Église et de saint Augustin surtout , évêque d’Hippone, s’appliquèrent à extirper cette hérésie, qui menaçait à la fois la religion et l’État (1).

Depuis la révolte de Gildon jusqu’à l’arrivée des Vandales , l’Afrique ne fut déchirée par aucune guerre civile ou étrangère. Mais si la paix régnait dans les provinces les plus orientales, les Mauritanies furent incessamment troublées par les incursions des tribus de l’occident et du sud, qui n’avaient jamais été complètement soumises.

(i) Saint Augustin, comme on le sait, était né à Tagaste, pelite ville de la Numidie, en 354; il fut ordonné prêtre en 3gi, et appelé l’année d’après à l’évêché d’Hippone, qu’il occupa jusqu’en 43o. Ses travaux et sa vie sont trop connus pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici.

Domination des J'andales.

Invasion des Vandales. — Le règne du troisième Valentinien, qui succéda à Honorius en 424, fut marqué en Afrique par un grand désastre : l’invasion, des Vandales. Le comte Boniface, gouverneur de l’Afrique, irrité de voir la mère de l’empereur accueillir les calomnies que propageait contre lui Aétius, son rival de gloire et de fortune, menacé par les forces imposantes envoyées pour le réduire, appela les Vandales à son secours, et offrit à leur chef de partager avec eux la moitié des provinces que Rome lui avait confiées. Genséric, roi des Vandales, établi en Espagne dans l’Andalousie, s’embarqua pour l’Afrique au mois de mai de l’année 429. L’armée d’invasion se composait de cinquante mille hommes, Vandales, Alains et Goths; les vieillards, les femmes, les enfants et les esclaves pouvaient porter ce nombre à quatre-vingt mille. Mais à' peine débarqués une multitude d’auxiliaires vinrent se joindre à eux. Les Maures habitant les régions qui bordent le grand désert et l’océan Atlantique, accoururent les premiers; puis ce furent les Donatistes, qui étaient en butte aux plus dures persécutions; enfin les Romains eux-mêmes, que l’impitoyable fiscalité de l’administration impériale avait ruinés et qui espéraient d’un changement une amélioration à leurs souffrances.

Siège d’Hippone. — Dès leur entrée en Afrique, les Vandales portèrent dans toutes les contrées qu’ils traversèrent le fer et la flamme. Les riches et populeux établissements fondés sur le littoral parles Carthaginois ou par les Romains furent détruits de fond en comble. Les Maures et les Donatistes se montrèrent aussi animés que l’armée de Genséric à cette œuvre de dévastation.

Les trois Mauritanies furent ainsi complètement ravagées, et l’invasion sembla s’arrêter un instant à la limite du fleuve Ampsaga ( Oued-el-Kebir ), où finissait le territoire cédé par Boniface. Mais bientôt les Vandales pénétrèrent dans la Numidie. Le général romain, réconcilié avec la mère de l’empereur , se repentit trop tard d’avoir appelé d’aussi dangereux auxiliaires; en vain il voulut négo-

cicr pour les arrêter; il essaya, à l’aide de grandes promesses , de les renvoyer en Espagne. Il se décida alors à recourir à la force ; il réunit toutes les troupes dont il pouvait disposer, et leur livra bataille non loin de l’Ampsaga; mais il fut vaincu , et courut s’enfermer dans Hippone. Genséric arriva sous les murs de la place dans l’été de l’année 480. Le siège dura quatorze mois. Saint Augustin se trouvait dans la ville ; il avait prévu les malheurs que devait entraîner l’invasion des barbares ; il prodigua les encouragements et les consolations aux habitants et à Boniface ; il mourut peu de mois après l’ouverture des opérations.

Hippone capitula au mois d’août 431. A la suite de ces succès, il y eut un traité entre les vainqueurs et les vaincus, qui assura à Genséric tout le pays depuis les colonnes d’HercuIe jusqu’aux murs d’Hippone et de Cirta.

Genséric organise ses conquêtes. — Genséric profita de la paix pour établir solidement sa puissance dans le territoire qu’il occupait ; il chercha à se concilier les Maures , favorisa les Donatistes, et tenta de réunir les nombreuses sectes qui divisaient l’Église d’Afrique dans le sein de l’Arianisme. Enfin, quand il se crut assez fort, il s’empara de Carthage par surprise et en pleine paix (439). A cette conquête succéda immédiatement l’occupation de toute l’Afrique proconsulaire et de la Byzacène. U® premier soin de Genséric fut de procéder au partage des terres, dans les mêmes formes qui y présidaient chez presque tous les peuples du Nord à l’époque de leur grande invasion. Les anciens habitants ne furent dépouillés ni de la liberté ni de leurs propriétés ; l’organisation administrative, qui datait de Constantin, fut conservée; les impôts restèrent les mêmes. Les habitudes militaires de la nation se prêtant mal à l’attaque et à la défense des places , les fortifications des villes furent détruites. Genséric consaçra une portion de sa vie à la création d’une marine puissante.

La Corse conquise lui fournit des bois de construction; les côtes d’Afrique lui donnèrent des marins. Il s’élança de Carthage en Sicile, en Sardaigne et dans les Baléares; puis, dévastant les côtes de l’Italie et de la Grèce, il conduisit les

Vandales et les Maures jusqu^à Rome, qui fut livrée au pillage pendant quatorze jours et quatorze nuits (du 15 au 29 juin 455 ).

ËxrÉDiTiON contre les Vandales; mort de Genséric. — Pour venger le nom romain de tant d’outrages et reconquérir la liberté des mers, l’empereur d’Occident et celui d’Orient tentèrent des expéditions impuissantes contre les Vandales. Cependant un suprême effort fut dirigé par Basilicus, beau-frère de l’empereur Léonce. En 470 une flotte formidable débarqua au cap Bon, à quarante milles de Carthage , une armée de plus de cent mille hommes. Les Vandales furent d’abord vaincus sur terre et sur mer ; mais Genséric ayant obtenu une trêve de cinq jours, prit des dispositions énergiques, lança pendant la nuit des brûlots au milieu des na’vires impériaux, les attaqua avec vigueur et les mit en fuite. Basilicus retourna à Constantinople, après avoir perdu la moitié de sa flotte et de son armée. Un traité conclu en 476 sanctionna d’une manière définitive toutes les conquêtes des Vandales en Afrique et dans la Méditerranée. Genséric mourut peu de temps après ce traité, en 477. Ce chef était d’une taille moyenne, et il boitait, par suite d’une chute de cheval. Il méditait beaucoup, parlait peu, et ne s’abandonnait point aux plaisirs. Les mœurs corrompues des cités romaines furent violemment réformées par le rigide conquérant. Il se montra habile et prévoyant dans ses alliances avec les différents peuples. A l’intérieur, il sut comprimer ou faire tourner à son prolit les passions religieuses, les haines nationales et jusqu’aux conjurations des siens contre lui-même. Les tribus indigènes, toujours prêtes à déborder du désert ou des montagnes, sur le territoire des villes, servirent à sa grandeur dans ses armées et dans ses flottes.

Successeurs de Genséric ; décadence des Vandales. — En léguant à ses successeurs son vaste empire, Genséric ne leur légua pas ce génie politique et militaire qui avait su le fonder. Pour jouir plus complètement de la paix, les Vandales renoncèrent à leurs courses maritimes. Ils se jetèrent avec une espèce d’ivresse dans les plai-

sirs efdans les débauches qui avaient affaibli les Romains d’Afrique, qu’ils méprisaient et qu’ils avaient dépossédés.

Les vertus guerrières s’éteignirent dans luxe et dans la mollesse. A leur fanatisme ignorant, mais audacieux, se substitua l’amour des subtilités théologiques et des querelles religieuses. Les forces de la nation déclinèrent rapidement sous les quatre successeurs de Genséric : Hunéric, Gunthamond , Thrasamond et Hildéric. Les tribus nomades, dont l’activité n’était plus entretenue par des entreprises de guerre, comme sous Genséric, tournèrent leur turbulence contre les Vandales. Les séditions, commencées d’abord dans les parties de I Occident les plus éloignées, se rapprochèrent progressivement de la Proconsulaire et de la Byzacène. Les monts Aurès devinrent le foyer de luttes incessantes , dans lesquelles les indigènes avaient souvent l’avantage. Fidèles d’ailleurs aux traditions nationales, ils ne combattaient jamais en plaine et ne livraient pas de combats à des armées; ns pillaient et ravageaient le pays, se retiraient dans les montagnes ou dans le désert , lorsqu’on envoyait des troupes contre eux. Dans les dernières années de la domination vandale ils poussèrent leurs incursions jusqu’à Adrumète (Sousa ).

Hildéric, le dernier roi vandale, avait été élevé à Constantinople, et était l’ami de Justinien. Dès son avènement il voulut mettre fin aux persécutions dont les catholiques étaient l’objet. Ses généreuses intentions lui aliénèrent les Vandales, presque tous attachés à l’hérésied’Arius. Unde ses généraux, Gélimer, illustré par des succès momentanés obtenus contre les nomades, profitant des sentiments de répulsion qu’inspirait Hildéric , le renversa du trône, et usurpa l’autorité souveraine en 531. Justinien * saisit cette occasion pour réaliser les projets qu’il nourrissait depuis longtemps au sujet de la conquête de l’Afrique. Il se déclara le protecteur des intérêts d’Hildéric, et prépara une expédition contre Gélimer.

Conquête de l’Afrique par Bélisaire. — Le commandement des troupes fut confié à Bélisaire, déjà célèbre par la part glorieuse qu’il avait prise aux

guerres d Asie. L’armée était de quinze mille hommes, dont dix mille fantassins et cinq mille cavaliers. Elle se composait d Egyptiens, de Ciliciens, de soldats de toutes les parties de l’Asie Mineure et de la Grèce, d’un corps de quatre cents Hé rules, barbares aussi cruels que braves et de six cents cavaliers Huns. Une flotte de cinq cents vaisseaux, montés par vingt mille matelots , débarqua cette armée à Caput Vada, sur les confins de la Byzacène et de la Tripolitaine. La retraite par la Cyrénaïque et par l’Égypte s.

trouvait ainsi assurée, en cas de revers. Les troupes impériales étaient aguerries et pleines de confiance dans leur général ; la discipline la plus sévère fut maintenue parmi elles ; elles payaient tous les objets nécessaires à leur consommation. Les habitants, frappés delà douceur du général et de la modération si nouvelle et si inattendue de l’armée, ne songèrent pas à résister. Aussi les succès de Bélisaire furent-ils rapides. Carthage désarmée ouvrit ses portes ; l’occupation s’en fit en bon ordre, comme celle de toutes les villes qu’on avait traversées. Gélimer, battu deux fois, perdit son camp, qui était rempli d’immenses dépouilles, et s’enfuit précipitamment dans laNumidie,oùilse réfugia chez les tribus sauvages des monts Pappua (Édough), au mois de décembre de l’année 533. La victoire de Bélisaire décida de îa perte définitive de l’Afrique pour les Vandales. Leur domination n’avait été régulièrement établie que dans les provinces orientales, et la prise de Carthage marqua la fin de leur empire. Bientôt Gélimer fut bloqué dans un des villages des monts Pappua, où il menait la vie la plus misérable; abattu par la misère, brisé par la douleur, le roi vandale fut enfin forcé de se rendre. Avant de quitter l’Afrique pour amener son prisonnier à Constantinople, Bélisaire se hâta de prendre les mesures qui devaient compléter et consolider sa conquête. Il fit occuper la Sardaigne, la Corse et les îles Baléares, qui avaient appartenu aux Vandales. Il s’empara en Afrique de Césarée, ville alors vaste , bien peuplée et faisant par mer un grand commerce; il s’étendit jusqu’à Ceuta. Il rendit à l’Église catholique la juridiction, les richesses et les privilèges que l’Hérésie arienne avait

L’UNIVERS

retenues si longtemps. Enfin, au printemps de l’année 534, le vainqueur des Vandales reçut à Constantinople les honneurs du triomphe.

Domination byzantine.

Dispositions des indigènes. — Pendant les opérations de l’armée impériale contre Gélimer, un certain nombre de cavaliers appartenant à différentes tribus, attirés par l’appât du gain, s’étaient joints aux Vandales; d’un autre côté, les chefs des tribus de la Mauritanie, de !a Numidie et de la Byzacène, prévoyant la chute de Gélimer, s’étaient mis en rapport avec Bélisaire et lui avaient fait des promesses. Mais la masse des indigènes restait indécise et flottante, attendant 1 événement pour se prononcer, impatiente d’être délivrée de la domination vandale, mais peu empressée à accueillir pour maîtres de nouveaux étrangers. La victoire s’était à peine prononcée pour les Byzantins , que les tribus de la Tripolitaine commencèrent à les attaquer, et avant son départ d’Afrique Bélisaire dut envoyer des troupes pour les réprimer.

Il avait aussi placé des garnisons dans l’intérieur du pays, sur les frontières de la Byzacène et de la Numidie. Parmi les instructions laissées à l’armée , il avait surtout recommandé de préserver les peuples soumisdes incursions des Maures.

Expéditions de Salomon contre les indigènes. — Bélisaire était à peine embarqué, que les Maures se levèrent en armes, et portèrent le pillage et la dévastation sur les frontières de la Byzacène et de la Numidie ; ils surprirent et massacrèrent deux officiers impériaux renommés par leur habileté et leur bravoure. Salomon marcha contre eux, les rejeta de la Byzacène dans la Numidie, et , guidé par deux chefs indigènes avec lesquels il avait fait alliance , il vint attaquer les Maures dans les monts Aures, où ils s’étaient réfugiés. Mais, craignant de s’engager dans ces difficiles montagnes, sur la foi de ses nouveaux alliés, Salomon renforça les garnisons de la Numidie, et retourna passer l’hiver à Carthage (535). Au printemps une révolte des troupes força d’ajourner les operations contre l’Aurès ; elles ne purent etre reprises que quatre ans après (539 ), lorsque Salomon, revenu en Afrique avec des

renforts de troupes, eut fait rentrer tous les rebelles dans le devoir, et ramené l’ordre et le calme dans les provinces les plus rapprochées de Carthage. Les tribus de l’Aurès furent battues dans plusieurs rencontres, et durent chercher un refuge en Mauritanie et chez les peuplades du sud. Mais Salomon pénétra dans le pâté des montagnes, s’empara des forteresses où l’ennemi avait déposé ses trésors, et établit des postes fortifiés dans l’Aurès. Poursuivant ses succès, il s’avança vers l’ouest, chassant devant lui les tribus indigènes maures qui avaient envahi la Numidie pendant la décadence de la domination romaine. I! soumit le canton de Zaba (Msila) et toute la Mauritanie Sitifienne ; quant à la Mauritanie Césarienne, elle obéissait à un chef maure , et les Byzantins ne possédaient que Césarée, la capitale.

Nouvelle prise d’armes des indigènes. — L’Afrique jouit d’un repos de quatre années. Mais un neveu de Salomon ayant fait assassiner quatrevingts indigènes qui s’étaient rendus auprès de lui avec un sauf-conduit, toutes les tribus prirent les armes (543). Le mouvement de rébellion se propagea de l’est à l’ouest; et parti de la Tripolitaine,

il atteignit bientôt l’extrémité occidentale

des possessions impériales. Salomon marcha contre les insurgés; il leur livra bataille à Théveste ; il tut vaincu et tue. La révolte d’une partie des troupes, les dissensions entre leurs chefs vinrent compliquer les dangers de la situation. Pendant trois années le pays fut en proie a l’anarchie la plus violente. On vit cependant certaines tribus indigènes rester

fidèles, parce qu’elles recevaient des Byzantins un subside annuel.

Expédition de Jean Troglita.

— En 54G le commandement, de 1 A* frique fut donné à Jean Troglita, qui avait servi avec distinction dans la guerre contre les Perses. Dès son arrivée il eut à combattre une confédération de toutes les tribus qui s’ étaient réunies dans la Byzacène, et parmi lesquelles figuraient des nomades du désert. Après quelques échecs de peu d importance, le général byzantin, par des manoeuvres habiles, attira les indigènes dans la plaine, et répara par d’éclatants succès les revers subis jusque alors par

les trouas impériales. La guerre ne fut terminée qu’en 550, par la mort des principaux chefs des tribus. Jean Troglita rentra triomphant à Carthage, et s’appliqua à faire jouir l’Afrique des bienfaits d’une paix profonde. Nous devons faire remarquer cependant que les événements que nous venons de raconter eurent poiir théâtre les provinces orientales et une partie seulement de la Numidie. Ils ne se rapportent qu’indirectement à l’intérieur des Mauritanies, qui depuis l’invasion des Vandales semblaient s’être détachées des possessions impériales et se gouverner le plus souvent d’une manière indépendante, sous l’autorité de plusieurs chefs indigènes.

La civilisation, qui avait avancé de l’Orient à l'Occident , se retirait devant la barbarie. Nous aurons occasion de remafquer plusieurs fois par la suite des mouvements de réaction semblable des peuplades indigènes de l’ouest contre les civilisateurs arrivés d’Orient.

Fin de la domination byzantine.

— Après quinze années de paix les tribus indigènes des frontières de la Numidie se soulevèrent pour venger un de leurs chefs qui avait été assassiné à Carthage par ordre du gouverneur (564), Cette révolte fut promptement réprimée, mais elle fut suivie d’insurrections nombreuses, qui se succédèrent à de courts intervalles. En 568, en 569, en

570, en 577, en 597 et jusqu’à l’invasion arabe, les populations indigènes attaquèrent les Byzantins sans relâche.

Elles trouvèrent un chef redoutable, du nom de Gasmul, qui, devenu tout puissant par ses victoires, avait donné des établissements fixes aux tribus et dirigea même une expédition contre la Gaule. Cette tentative avorta , mais elle prouve que le roi Gasmul avait organisé îes indigènes et avait discipliné leurs forces. Chaque jour les Maures gagnaient une nouvelle part de territoire sur la civilisation; et quoique les Garamantes eussent embrassé le christianisme , la masse des indigènes qui combattaient les Byzantins ramenèrent le paganisme et la barbarie jusque sur le littoral. De 647 à 697, les Arabes achevèrent l’œuvre des tribus indigènes et portèrent le dernier coup à la domination byzantine. Dans la seconde moitié du septième siècle, l’Afrique perdit une partie considérable de sa population européenne et civilisée; ses villes , un instant relevées après l’invasion vandale, tombèrent de nouveau ; tous les progrès, tous les embellissements qu’elle devait aux efforts successifs des Phéniciens, des Romains et des Grecs, disparurent.

Un ordre nouveau de faits, de croyances et d’institutions allait s’implanter sur le sol africain.

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