DOMINATION DES ARABES EN AFRIQUE
Les contrées situées à l’occident de l’Égypte n’étaient connues des hordes arabes qui venaient d’envahir la vallée du Nil , au commencement du septième siècle de notre ère, que sous la dénomination vague de Maghreb (couchant). Ce n’est que longtemps après la conquête de ce pays qu’on trouve , dans les géographes arabes, une division du Maghreb en trois parties : Maghreb-el-Aksa , le couchant extrême , qui s’étendait depuis l’Atlantique jusqu’à Tlemsen, et qui correspond à l’empire actuel du Maroc ;
Maghreb-el-Ouassath (du milieu ) , comprenant le pays à l’est de Tlemsen jusqu’à Bougie, et qui n’était pas aussi considérable que l’Algérie, telle que la France la possède; enfin la province d’Afrique proprement dite (Afrilda), dont la frontière orientale touchait à l’Égypte.
L’histoire de ces diverses contrées, soit qu’elles obéissent à un même pouvoir, soit qu’elles s’administrent isolément, est tellement confondue pendant toute la période de la domination arabe, qu’on est obligé, pour arriver à démêler les origines particulières à l’Algérie, de suivre à la fois le développement des
L’UNIVERS
faits qui concernent la totalité du continent africain. Mais à mesure que les événements modifient la situation qui a été la conséquence immédiate de l’invasion musulmane, lorsque les races indigènes interviennent dans les destinées de leur pays , le cercle politique et géographique que notre récit doit embrasser se limitera, etnous arriverons à'pouvoir consacrer toute notre attention à l’histoire spéciale de l’Algérie.
Les traditions les plus anciennes, ayant également cours parmi les tribus de l’Arabie, et parmi les peuplades nomades qui habitaient le nord de l’Afrique , et qui allaient subir l’invasion musulmane, rattachaient les Berbères Africains à la grande famille abrahamique. Lorsque David tua Djalout, le chef des Kananéens , qui occupaient la Palestine, ceux-ci, disent les chroniques, se dispersèrent et se dirigèrent vers le sud et vers l’ouest. Établis au milieu de peuples nouveaux, les uns dans la plaine, les autres dans les montagnes , ils adoptèrent en partie les mœurs des habitants ; mais, comme toutes les nations issues des souches patriarcales, ils gardèrent lidelement les traces de leur état primitif, et quelques-uns de ces traits ineffaçables qui , après les plus longs intervalles , malgré les distances les plus grandes , font que deux peuples d’origine commune se reconnaissent en se rencontrant et se rapprochent.
D’autres traditions font descendre les Berbères des colonies hémiarites qui, au nombre de cinq, émigrèrent d’Arabie, à une époque très-reculée, sous la conduite d’un chef nommée Afrikis.
Les tribus composant cette émigration étaient : les Senhadja, les Masmouda, les Zenata, les Ghoumra et les Haouara ; leur postérité , à travers les vicissitudes de 1 histoire si troublée des dominations arabe et turque, après des alliances et des croisements infinis, s’est perpétuée jusqu’à nos jours, et on trouve encore en Algérie des tribus berbères portant les mêmes noms que les cinq tribus hémiarites qui pénétrèrent d’abord en Afrique.
Cette communauté d’origine entre les Arabes et les peuplades indigènes que les conquêtes successives des Carthaginois, des Romains et des Vandales avaient
refoulées vers les déserts du sud et dans les chaînes de montagnes les plus difficiles , devait faciliter beaucoup la rapide invasion du Maghreb. Ace moment, sur tous les points occupés de l’Afrique septentrionale , la puissance gréco-romaine était dans une décadence complète. La domination vandale, qui n’avait pas duré un siècle, avait suffi pour faire presque entièrement disparaître la civilisation romaine. Sous Justinien, une réaction brillante avait un instant rendu l’avantage sur les hordes , mieux organisées pour la destruction que pour la fondation des empires; l’Afrique fut arrachée aux Vandales par Bélisaire, qui releva les ruines des villes les plus importantes , détruites au moment de l’invasion.
5 Cependant le pouvoir des empereurs d’Orient ne fut jamais solidement établi en Afrique. Il n’existait presque plus de colonies romaines pour l’appuyer; les tribus indigènes avaient repris leurs habitudes d’indépendance ; les Vandales s’étaient retirés dans les montagnes où, unis aux indigènes, ils bravaient les efforts des gouverneurs grecs de Carthage. Salomon, successeur de Bélisaire, avait bien remporté quelques avantages sur eux ; mais il n’avait pu leur faire reconnaître l’autorité des empereurs d’Orient.
A ces agitations, à ces luttes incessantes avec les Berbères, qu’on ajoute les effets d’une administration rapace et avilie; des populations écrasées d’impôts, livrées aux querelles ardentes d’hérésies sans nombre , soupirant après un changement , épuisées par des alternatives rapides de revers désastreux et de succès éphémères; des campagnes dévastées par la guerre, ou ravagées par des nuées de sauterelles; des villes , deux ou trois fois renversées et réédifiées pour la plupart , et toujours sous le coup des attaques des Berbères de l’intérieur. — Telle 1
était la situation des dépendances africaines de l’empire grec aux premières années du septième siècle. Les Arabes, poussés par cette force d’expansion qui entraîne hors de leurs foyers les peuples travaillés par des révolutions religieuses ou politiques, attirés par l’appât du butin à recueillir dans une contrée dont la richesse et la fécondité étaient célè-
bres, aidés par les affinités d’origine, de mœurs, et presque de croyances, qu’ils avaient avec la partie la plus adonnée aux hérésies et la plus turbulente de la population africaine, pouvaientils rencontrer en pénétrant dans le Maghreb une résistance sérieuse (1)?
Incursions arabes dans le Maghreb.
Ce fut l’an 23 de l’hégire (643-644 de J. C. ), sous le règne d’Omar Ben el- Khettab, deuxième khalife de l’islamisme, qu’Amrouben el-As, gouverneur del’Éypte, dirigea les premières incursions ans le Maghreb. Voici le fait auquel les annalistes arabes rattachent cette entreprise. Six Berbères africains arrivèrent en Égypte, et se présentèrent devant Amrou, demandant à se convertir à l’islamisme. Ils donnèrent sur les dispositions de leurs tribus , sur l’état d’anarchie des populations chrétiennes des villes, des renseignements qui éveillèrent dans toute leur énergie le prosélytisme des | Arabes et leur amour pour de nouvelles I conquêtes. Amrou organisa des partis | de cavalerie qui, sous la conduite des six Berbères, pénétrèrent dans la proj vince de l’ancienne Pentapole, ravagèrent Barka, Zouïla et autres villes en- I vironnantes, poussèrent jusqu’à Tripoli, et soumirent les montagnes de Nefouça,
| à six journées de marche au sud de cette ville. Trop faibles pour s’engager plus I avant dans l’ouest, les musulmans re- I tournèrent en Égypte chargés de butin et emmenant un grand nombre de captifs. Il est probable que ces expédi- | lions se renouvelèrent plusieurs fois, sans prendre cependant des proportions plus considérables, et se bornant en quelque sorte à une reconnaissance du pays.
Première invasion.
Mais quatre ans après, sous le khalifat d’Otnman , successeur d’Omar , on voit se former une véritable armée de musulmans pour entrer en Afrique. Des compagnons du prophète, des notables des principales tribus de l’Yémen et de l’Irak se levèrent pour cette invasion ; le khalife employa tous les moyens en
(i) Voyez Univers pittoresque , Arabie, pages 249 et suivantes.
son pouvoir pour en assurer le succès, et contribua de ses propres deniers à l’organisation de l’expédition. Ce groupe de croisés d’élite rejoignit en Egypte des contingents plus considérables ; et une masse de vingt mille guerriers, sous la conduite d’Abd-Allah ben Saad, fit irruption dans le Maghreb (1). Après une sanglante bataille, clans laquelle fut tué le patrice Grégoire , qui commandait la province au nom de l’empereur de Constantinople, les musulmans se rendirent maîtres de Sbaïtla, l’ancienne Sufétula.
Ils parcoururent la Cyrénaïque, la Tripolitaine et la Byzacène, rançonnant les villes , convertissant la population et réduisant en esclavage ceux qui refusaient d’embrasser l’islamisme. Cette armée séjourna un an et deux mois dans ces provinces. Il ne paraît pas que les vainqueurs aient fait des tentatives pour organiser l’administration du pays à leur profit ; pressés de retourner dans leur patrie pour procéder au partage du butin d’après les prescriptions légales , ils se contentèrent d’établir à Barka une sorte de garnison qui devait servir d’avantgarde pour faciliter les incursions ultérieures.
En effet le butin ne devient propriété réelle et personnelle du guerrier que lorsqu’il est transporté en pays musulman, et la mort d’un combattant avant le retour annule le droit de ses héritiers à la part qu’il devait avoir.
Deuxième invasion.
Les troubles qui suivirent la mort du khalife Othman retardèrent les progrès de la conquête de l’Afrique. Aucune grande expédition ne fut tentée dans ce pavs. Mais la paix ayant été rétablie par l’abdication d’El-Hassan , petit-fils du prophète, en faveur de Maouia ben Abou Sofian, chef de la dynastie des Ommiades , des contingents furent envoyés à Barka (2). BenKhedidj, suivi d’un grand nombre de guerriers de la tribu des Koréichites, pénétra en Afrique, à la tête de dix mille hommes, l’an 45 de l’hégire ( 665 de J. C.). Il s’empara de Souça, de Djeloula, de Bizerte et de
(1) Voyez Univers pittoresque , Arabie, pages 25 1 et suivantes.
(2) Ibid., pages 276 et suivantes.
L’UNIVERS
Djerba, villes de la Byzacène ; il envoya en Sicile une flotte qui en rapporta de riches dépouilles. Mais ce général ne lit encore aucun acte d’administration; c’était le chef d’une croisade religieuse et non un gouverneur. Il retourna en Égypte , et fut remplacé par Okba ben Nafa, qui amena avec lui dix mille combattants. C’était l’an 50 de l’hégire.
Établissement des Arabes en Afrique.
Avec ce chef commence la véritable prise de possession du pays et l’adoption de mesures politiques pour le gouvernement des populations. Il se rendit maître de Ghedamès, et parcourut sans éprouver de résistance toute la contrée qui forme aujourd’hui les provinces de Tunis et de Tripoli . Pour contenir les Berbères, sans cesse remuants, Okba sentit la nécessité de créer à l’ouest de Barka un centre d’action, afin de servir de point d’appui à la domination arabe. Il choisit un emplacement au milieu de la Byzacène, dans un pays fertile, jadis trèsflorissant, et fonda la ville de Kairouan ; il en fit la capitale des nouvelles possessions musulmanes. Voici en quels termes le général arabe justifie l'adoption de cette mesure : « Quand l 'imam (général revêtu de l’autorité spirituelle et temporelle) entre en Afrique, les « habitants mettent leur vie et leurs « biens à l’abri du danger en faisant la « profession de foi islamique; mais « dès que l’armée se retire, ces gens-la « se rejettent dans l’infidélité. Je suis « donc d’avis, ô musulmans, de créer « une ville qui serve de camp et d’appui «* à l’islamisme. » Ces paroles font ressortir d’une manière remarquable l’analogie qui a existé, à douze siècles d’intervalle, entre les nécessités politiques de la conquête de l’Algérie par la France et les mesures adoptées par les Arabes dès les premiers pas de leur domination en Afrique.
Okba ne resta qu’un an dans le Maghreb; le gouverneur de l’Égypte lui donna poursuccesseurun esclave affranchi , qui affecta de prendre en tout le contre-pied de ce qu’avait fait son prédécesseur. Il détruisit Kairouan, et édifia à deux milles de là une ville nouvelle. Son administration souleva des plaintes si vives, qu’il fut rappelé par le khalife
Iézid, qui venait de succédera son père, j Ce général , malgré ses fautes, avait cependant étendu la conquête en s’emparant delà presqu’île du cap Bon , riche contrée, couverte alors de villes et de maisons de campagne.
En 62 de l’hégire ( 68 1 de J. C. ) Okba fut renommé gouverneur de l’Afrique par lekhalife Iézid. Il rétablit Kairouan, et, ayant fait de grands préparatifs de guerre, il se porta sur Bagaï, au pied des montagnes de l’Aurès. Un grand nombre de chrétiens et de Berbères s’étaient réfugiés dans cette place ; Okba leur livra bataille, et les vainquit. Il se dirigea ensuite sur Mélich, une des villes les plus considérables des Romains, à deux journées de marche de Constan- ; tine; nouveau combat contre les chrétiens , nouvelle victoire. Il pénétra alors dans le Zab, dont la ville principale était entourée de trois cent soixante villages , tous très-peuplés, soumit tout le pays des Berbères et quelques parties du pays des Nègres. La plupart de ces villes avaient précédemment fait leur soumission aux Arabes, mais depuis elles s’étaient révoltées. Il s’avança ensuite vers l’ouest, et se rendit maître ”de Ceuta et de Tanger. Tournant alors ses armes vers le sud, il prit Sous El-Aksa, Aïgla, Draa, et atteignit les Berbères Lemtouna, qu’on croit les mêmes que les Touareg, fixés aujourd’hui dans les déserts au sud du Maroc. Arrivé au bord de la mer , il poussa son cheval jusqu’à ce que l’eau atteignît le poitrail ; levant alors la main vers le ciel, il dit : « Vous connaissez,
« ô mon Dieu , la pureté de mes in- « tentions; je vous supplie de m’accor- « der la grâce qu’avait sollicitée de vous « Alexandre le Grand, afin que je puisse « amener tous les hommes à vous ado- ^ « rer. » N’ayant plus devant lui que j des déserts et la mer à sa gauche, le général arabe fit ses dispositions pou; le retour.
Parvenu dans la province du Zab, au sud de la province actuelle de Constantine, Okba ordonna à ses troupes de se rendre par détachements à Kairouan, et ne retint auprès de lui qu’un petit nombre de cavaliers. Tout à coup , à la suggestion des gouverneurs impériaux , une insurrection se déclara parmi les tribus nouvellement converties à l’isla-
misme. Eïïe avait pour chef un Berbère nommé Koucila, qui avait à se venger du général arabe pour une insulte qu’il en avait reçue. Celui-ci marcha contre les rebelles", qui se retirèrent devant lui pendant plusieurs jours. Alors, rapporte un historien arabe, les Berbères dirent à leur chef : « Pourquoi te reti- « rer ? Ne sommes-nous pas cinq mille ? » Koucila répondit : « Chaque jour notre « nombre grossit et celui des Arabes « diminue. Je ne veux les attaquer que « lorsqu’ils commenceront à se retirer <• vers la province d’Afrique. » — Encore un trait de ressemblance entre la lutte des Arabes contre les Berbères, et la guerre que nous avons soutenue en Algérie contre les tribus.
Okba résolut de tenter le sort des armes; les cavaliers de son escorte brisèrent le fourreau de leur sabre, et marchèrent au combat; mais, accablés par le nombre, ils périrent tous. C’était l’an 63 de l’hégire.
Insurrection des Berbères.
Les Berbères, plus sympathiques pour un compatriote que pour leurs nouveaux coreligionnaires , embrassèrent tous la cause de l’insurrection. Koucila fut proclamé par eux sultan de leur pays.
Il trouva un appui très-vif auprès des gouverneurs grecs, qui étaient encore maîtres de la plus grande partie du littoral, depuis la frontière de Tunis jusqu’àl’océan Atlantique. Koucila, après sa victoire , à la tête de forces considérables, marcha surKairouan, défit les troupes arabes qui tentèrent de l’arrêter, et s’empara de cette ville. Les débris de l’armée musulmane se réfugièrent à Barka. Ces événements embrasèrent l’Afrique d’une guerre générale. L’an 69 de l’hégire, Abd-el-Malek, cinquième khalife ommiade, lit partir une armée nombreuseafin de rétablir la puissance arabe. Koucila est tué, Kairouan est pris, Carthage est menacée ; mais la fortune ne fut pas longtemps favorable aux musulmans; des troupes grecques, envoyées de Constantinople et de Sicile par l’empereur d’Orient, atteignirent le général arabe près de Barka, et lui firent essuyer une déroute complète.
Pour venger cet échec, quarante mille hommes furent dirigés sur l’Afri¬
que , sous les ordres de Hassan ben Nâman : c’était la cinquième invasion ; elle eut lieu l’an 76 de l’hégire (695 de J . C.). Les musulmans furent d’abord victorieux, et rétablirent rapidement leurs affaires; Carthage tomba en leur pouvoir, et fut entièrement rasée. L’empire grec ne possédait alors sur le littoral que la seule ville de Bône. Toutes les populations de la province de Carthage rentrèrent dans l’obéissance. Cependan t les Berbères convertis à l’islamisme continuèrent , soit avec leurs propres forces , soit avec les secours de Constantinople, la résistance contre l’invasion des Arabes.
A Koucila, ce chef berbère qui s’était emparé de Kairouan , avait succédé une femme berbère, issue d’une noble famille, appelée Dania, et plus connue sous le nom de Kahina (devineresse). Elle commandait dans les montagnes de l’Aurès , et des populations nombreuses reconnaissaient son autorité. Le nouveau général arabe marcha contre elle ; mais kahina se porta à sa rencontre, le délit , et le poursuivit jusqu’au delà de Kabès. Ce ne fut que cinq ans après que. Ben Nâman , qui s’était retiré à Barka, ayant reçu du khalife de l’argent et des renforts rentra en Afrique. En apprenant les préparatifs qu’on faisait contre elle, la reine berbère ordonna àses sujets de ravager les campagnes , de couper les arbres, de démolir tous les édifices. Elle disait : « Les Arabes ne viennent « chercher en Afrique que les villes, l’or, « l’argent et les arbres. Nous, nous n’a- « vons besoin que de champs ensemen- « cés et des pâturages. En détruisant « les cites, ils cesseront de désirer de « venir dans ces contrées. » L’Afrique était alors un ombrage continuel de Tripoli à Tanger, et il s’y trouvait une multitude de lieux très-peuplés. Kahina ne fut pas sauvée par ces sauvages mesures. Elle livra bataille : son armée fut mise en fuite ; elle-même tomba au pouvoir des Arabes, et eut la tête tranchée (1).
Hassan fit grâce aux fils de Kahina, qui avaient embrassé l’islamisme. Ils furent placés chacun à la tête d’un corps de douze mille Berbères , et envoyés en
(i) Voyez Univers pittoresque , Arabie , pages 3i4 et 3r5.
Li UNIVERS.
Occident pour y combattre les tribus infidèles. Par cette mesure habile, le général arabe, en employant dans des guerres lointaines la turbulence des Berbères , consolida la domination des khalifes en Afrique, et s’assura des auxiliaires courageux, qui prirent une part principale , peu de temps après , à la conquête de l’Espagne.
Établissement du Karadj.
L’acte le plus important du commandement de Ben Nâman fut le règlement des impôts à percevoir dans les parties du pays soumises à l’autorité musulmane.
D’après la législation consacrée par le texte même du Koran, ou par les traditions recueillies de' la bouche du prophète, le souverain est maître du sort des peuples vaincus. S’ils refusent de se convertir à l’islamisme, il peut les faire périr , ou perpétuer leur captivité , ou les rendre libres en les soumettant à la capitation. Il peut distribuer à des musulmans les terres conquises , à condition qu’ils payeront à l’État la dîme des productions annuelles. Il peut laisser à leurs anciens propriétaires les fonds ruraux, en leur imposant le karadj , tribut fixe, ou proportionné au rendement delà terre. Mais dans ce cas la propriété estimmobilisée au profitdela communauté musulmane , et le sujet tributaire ne la détient que comme fermier et usufruitier; il ne peut l’aliéner sans l’autorisation du souverain. Telles sont les deux seules conditions de la propriété chez les musulmans : décimale , c’est-àdire soumise à payer la dîme (l’achour); tributaire, c’est-à-dire soumise au karadj. Une fois fixé, à l’époque de la conquête, suivant la religion du possesseur, cette classification ne peut plus être modifiée , lors même que la terre tributaire passerait aux mains d’un musulman. La capitation ( djezia ) est un tribut personnel imposé à tous les sujets non convertis , les femmes, les esclaves, les enfants, les vieillards et les indigents en sont exemptés. Les musulmans ne doivent à l’État que le zekket, espèce de prélèvement , qui tient à la fois de l’impôt et de l’aumône , sur la totalité de leurs biens apparents. Ces principes furent appliqués à tous les habitants et à toutes les terres de la partie du Maghreb
alors soumise à la domination arabe.
Après s’être rendu maître de Sfax et de Constantine, et avoir réglé l’administration du pays , ainsi qu’on vient de le voir, Hassan retourna en Orient, emportant d’immenses dépouilles, qui, en excitant la jalousie des chefs principaux, rallumèrent dans tous les coeurs l’ardeur du prosélytisme. Il fut remplacé l’an 88 de l’hégire ( 707 de J. C. ), par Mouca ben Noçair, pendant le règne d’El-(julid , sixième khalife ommiade.
Conquête de P Espagne.
Le Maghreb fut constitué en gouvernement indépendant, et détaché de la province d’Égypte, dont il relevait auparavant. A l’arrivée de Mouça le pays était déjà de nouveau agité par les intrigues des Berbères. Il les poursuivit jusque dans l’ouest, et les força à demander la paix; à la suite de cette expédition , il installa à Tanger Tarik, un de ses lieutenants, d’origine berbère, et lui confia le commandement de cette contrée; il lui laissa un corps de dixneuf mille cavaliers berbères, avec un petit nombre d’Arabes pour leur enseigner le Koran. Mouça soumit ensuite la Medjana , Zeghouan, les pays des Haouara, desZenataet des Senhadja; il conquit la Corse et la Sardaigne.
Toute l’Afrique étant pacifiée, Mouça envoya en Espagne le gouverneur de Tanger. Cette invasion eut lieu 1 ’an 92 de l’hégire ( 710-7 1 1 de J. C. ) ; elle fut guidée par le comte Julien, qui avait été déjà en relation avec Okba quarante arts auparavant. Bientôt Mouça suivit son lieutenant , et donna une impulsion si rapide à la conquête, qu’en deux années il se rendit maître de toute l’Espagne , et porta ses armes dévastatrices jusqu’au delà des Pyrénées, à Carcassonne. Après avoir gouverné l’Afrique et l’Espagne pendant seize ans, Mouça ben Noçaïr fut rappelé en Orient, et rapporta à fa cour des khalifes des richesses considérables et un grand nombre de captifs (1).
Durant sa longue administration, le général arabe donna des preuves d’une haute capacité politique. Jamais il n’é-
(i) Voyez Univers pittoresque , Ahabie, pages 3a i et suiv.
prouva de r&vers dans les combats multipliés qu’il livra. Aussi sage dans les conseils qu’intrépide les armes à la main,' il mit tous ses soins àfaireoublierauxBerbères l’humiliation de leur défaite. Il fit épousera ses lieutenants et à ses principaux officiers les filles des chefs des contrées qu’il avait soumises. 11 rappela aux Berbères leur communauté (i origine avec les Arabes, et convertit la majeure partie à l’islamisme. Les Berbères, ainsi que les descendants des colons romains, étaient chrétiens; mais depuis l’invasion vandale l’arianisme avait fait de grands progrès parmi eux. On sait que cette secte, se rapprochant beaucoup de la doctrine islamique, regardait Jésus-Christ comme un prophète , et non comme le fils de Dieu ; cette analogie dans les croyances rendit plus facile la tâche de Mouça. Il sut ménager les superstitions et les préjugés des populations qui habitaient les moni tannes. Il n’exigea d’elles que de recon- | naître Mohammed comme prophète, laissant au temps de purifier leur foi. Ne craignant rien de ces montagnards, qui étaient disposés à ne pas attaquer leurs voisins pourvu qu’on ne vînt pas les inquiéter, Mouça eut en eux des alliés plus que des administrés, et ils lui fournirent de vaillants auxiliaires pour la conquête de l’Espagne.
La gloire que Mouça ben Noçaïr avait acquise, le pouvoir sans bornes dont il disposait, et, qu’en partant pour l’Orient , il avait délégué à ses deux fils, le firent tomber en disgrâce. Dépouillé de tous sesbiens , jeté en prison , il mourut, à l’âge de soixante-treize ans, dans la plus affreuse misère. Soliman ben Abd-el- Malek , septième khalife ommiade , qui | venait de succéder à son frère, confia le | gouvernement de la province d’Afrique à Mohammed ben Iézid.
Schismes et révoltes.
A partir de cette époque et jusqu’à la chute de la dynastie des Ommiades, c’est-à-dire l’an 132 de l’hégire (749 de J . C. ), un grand nombre de gouverneurs furent envoyés successivement dans le Maghreb. Deux faits seulement fixent plus particulièrement l’attention pendant cette période de troubles et j d’agitations, qui précipitent l’amoindris¬
sement et le fractionnement de l’autorité. C’est, d’une part, l’apparition en Afrique des hhouaredj , schismatiques musulmans; de l’autre, une révolte formidable des peuplades berbères. A la suite des guerres acharnées qui déchirèrent l’empire arabe en Orient et amenèrent l’abdication du fils d’Àli en faveur de Maouîa, de nombreuses sectes d’origines et de croyances diverses se propagèrent; elles constituèrent une sortede protestantisme musulman, appelant les peuples à l’indépendance politique et religieuse , et prétendant ramener les fidèles à la pureté de la foi et à la pratique des bonnes œuvres. Ces hérésies, comprimées tour à tour en Syrie, en Perse, dans l’Arabie et dans l’Égypte, furent introduites dans le Maghreb par les milices venues de l’Irak pour tenir garnison; elles se firent rapidement de nombreux partisans parmi les Berbères.
Il semblait dans les destinées de ces tribus, qui sous le règne du christianisme avaient fourni aux Donatistes et aux Circoncellions leurs plus intrépides adeptes, de chercher dans ces protestations religieuses une voie pour faire connaître leurs aspirations à l’indépendance politique. La domination arabe, en imposant à ces peuples l’islamisme, avait violemment comprimé en eux des habitudes que de longues traditions avaient rendues chères; les vainqueurs, qui étaient en même temps les initiateurs religieux, ne ménagèrent pas toujours les susceptibilités de la race vaincue, et firent peser sur elle une suprématie oppressive.
D’un autre côté , la plupart des tribus berbères étaient pour ainsi dire d’une turbulence héréditaire, la révolte était en quelque sorte une nécessité de leur vie. Aussi, dès le commencement des premiers successeurs de Mouça des tentatives d’insurrection ne tardèrent pas à éclater; facilement réprimées d’abord, elles mirent bientôt en danger l’existence même de la domination arabe. La plus considérable, dont les débuts furent signalés par la défaite et la mort de Kaltoum , gouverneur de l’Afrique, auprès de Tanger, fit des progrès tellement alarmants, que le khalife Hachem dut appeler aux armes toutes les milices de l’Orient. La Syrie envoya à elle seule
L’UNIVERS
douze mille cavaliers. L’armée arabe rencontra les rebelles au nombre de trois cent mille , près de Kairouan. Le combat fut des plus sanglants; la victoire resta aux troupes du khalife, et les Berbères laissèrent cent quatre-vingt mille cadavres sur le champ de bataille.
Après la chute des Ommiades et l’avénement au pouvoir suprême de la famille des Abbassides, des troubles profonds agitèrent tout l’empire arabe.
L’Afrique ressentit plus cruellement qu’aucune autre province ces déchirements intérieurs. Elle était alors en quelque sorte divisée en deux parties distinctes : l’une avait pour capitale Tanger, et subissait des révolutions incessantes, soit qu’elles fussent l’œuvre des Berbères turbulents de l’ouest, soit qu’elles ne fussent qu’un résultat des mouvements qui avaient lieu en Espagne; l’autre partie, dont Kairouan était /a ville principale, ne jouissait pas d’une plus grande tranquillité, à cause des entreprises des Khouaredj arabes et berbères pour s’emparer du pouvoir ; elle ressentait aussi plus directement l’influence des luttes sérieuses qui déchiraient l’Orient. Profitant de ces agitations, qui retenaient les forces des khalifes loin de l’Afrique , et qui laissaient les populations incertaines sur l’autorité légitime à laquelle elles devaient obéissance, un aventurier du nom d’Abd-er-Rahman réussit à se créer pendant quelque temps un pouvoir indépendant à Kairouan; mais il fut vaincu et mis à mort par ses propres parents (1). Dès que la dynastie des Abbassides eut triomphé des Ommiades, elle travailla avec énergie à tirer l’Afrique de l’anarchie où elle était tombée et à la faire rentrer dans l’obéis* sance. Deux gouverneurs tentèrent inutilement cette grande entreprise; ce ne fut que le troisième, Iézid benllatim, envoyé par Abou Djafar el-Mansour, deuxième khalife abbasside, à la tête de plus de cent mille hommes, qui put dominer toutes les révoltes, réduire les Khouaredj et mettre fin à la dévastation du pays. Ce général remporta sur les Berbères, aux environs de Kairouan, une victoire signalée, qui le rendit maître
(i) Voyez Univers pittoresque, Arabie, pages 36i et suiv.
de cette ville, l’an 155 de l'hégire ( 772 •de J. C.).
Cette pacification ne fut pas de longue durée. Sept gouverneurs, appelés dans l’espace de trente ans environ au commandement de l’Afrique, ne purent ja mais obtenir plus de quelques mois de calme consécutif. Insurrections des Berbères et des Kouaredj ; rébellion des milices envoyées du Khorassan etde Syrie, qui déposent un gouverneur et proclament un de leurs chefs; mauvaise administration et infidélité des sous-gouverneurs , tout concourait à prolonger l’anarchie. Mais au milieu du conflit des ambitions surgirent deux chefs qui se rendirent indépendants de l’autorité des khalifes , et ramenèrent à une sorte d’unité le Maghreb, prêt à se morceler en vingt petits États. Ce furent dans l’ouest les fondateurs de la dynastie des Édrissites, et dans l’est Ibrahim ben Aghiab, premier prince des Aghabites. Une troisième famille , moins importante que les premières, fonda aussi un pouvoir nouveau à Tiliaret (Tekdemt), dans le Maghreb-el-Ouassath. Ce furent les Béni Restam.
Éch'issites.
Édris , fils d’Édris , fils d’Abd-Allah , descendant d’Ali , gendre du prophète Mohammed et de sa fille Fathma, fut le fondateur de cette dynastie. Il fut salué émir dans la ville d’Oulila (l’ancienne Volubilis) l’an 172 de l’hégire (787 de J. C.). Il s’était réfugié dans l’ancienne Mauritanie Tingitane , à Tiulit , pour échapper aux persécutions du khalife abbasside Haroun-er-Rachid contre tous les membres de la famille des Alides, autrefois souveraine, et qui n’avait pas renoncé à ses prétentions à l’empire.
Un parti puissant s’était déclaré pour lui parmi les Berbères de l’ouest; et c’est grâce à leur concours qu’il put vaincre les gouverneurs envoyés à Tanger par Haroun-er-Rachid et se rendre indépendant. Impuissant à abattre son ennemi par ies armes, Haroun fit partir secrètement pour l’ouest un médecin juif, avec mission de faire périr le descendant d’Ali. Édris étant mort empoisonné, l’histoire a accusé Haroun-er-Rachid de ce crime.
Maisla puissance de la nouvelle dynas-
tie ne fut pas ébranlée; Édris eut pour successeur un fils posthume, qui régna trente ans. On lui attribue la fondation de la ville deFés, l’an 185 de l’hégire. Ses successeurs régnèrent pendant plus de cent ans , depuis Sous jusqu’à Oran , sur tout le pays qui composait l’ancienne Mauritanie Tingitane, et une partie de la Mauritanie Césarienne. En dehors de ces limites , l’influence des Édrissites fut peu sensible. Cependant ils prirent souvent une part très-active aux guerres que les Ommiades d’Espagne firent aux chrétiens ; et quoique la famille d’Ali eût été dépossédée de l’empire par les Ommiades en Orient, les Édrissites, oubliant tous les ressentiments, se signalèrent par un attachement constant pour les Ommiades d’Espagne, dans les luttes qu’ils soutinrent pour affranchir ce pays de la suzeraineté des khalifes de Bagdad.
Lorsque les Abbassides s’étaient fait reconnaître comme khalifes à la place des Ommiades, presque tous les membres de cette illustre et malheureuse famille avaient été massacrés. Un d’eux, Abd-er- Rahman, jeune enfant, fut soustrait à la rage de ses ennemis et conduit en Afrique par un serviteur fidèle, chez la puissante tribu des Zenata, qui habitait à quatre journées de marche à l’est de Tlemsen. Abd-er-Rahman se fit vite distinguer par les plus brillantes qualités ; sa renommée pénétra jusqu’en Espagne ; et lorsque les musulmans de ce pays, lassés de vivre dans l’anarchie, voulurentéchapper à la dépendance des Abbassides et se donner un chef, ils députèrent vers Abder-Rahman pour lui offrir la couronne.
Les Zenata lui firent les plus tendres adieux, et ce ne fut pas sans verser des larmes qu’il se sépara de ses fidèles amis. Cette courte digression était nécessaire pour expliquer la présence des Ommiades en Espagne, pendant que les Abbassides régnaient à Bagdad, et pour faire connaître la cause de la sympathie que les Berbères de l’ouest montrèrent pour des princes dont le chef avait été recueilli et élevé chez eux.
Les Édrissites établirent le siège de leur empire à Fês, qu’ils dotèrent de nombreux collèges pour l’étude de la théologie et de la littérature arabes. Plusieurs princes de cette maison se signalèrent par leurs succès guerriers, par
13e Livraison. { Algérie.)
leur ascétisme et par une sage administration. lis retinrent entre leurs mains la moitié du Maghreb jusqu’à l’an 296 de l’hégire ( 908 de J. C. ), époque de l’avénement d’El-Mahdi , fondateur de la dynastie des Fathimites, qui les déposséda. Du côté de Fês, les animosités et la rivalité des Berbères contre la race conquérante se réveillèrent. Une tribu des Zenata se révolta contre les Édrissites, et fonda un État indépendant, dont Méquinez fut la capitale. Une insurrection éclata aussi dans la province de Sous , et opéra un nouveau démembrement. Dans ces déchirements , qui contribuèrent en grande partie à précipiter la chute des Édrissites, la tribu des Béni Ifren , dont Abd-el-Kader, le plus redoutable ennemi de la France en Algérie , prétend tirer son origine , joua un rôle important. Les Béni Ifren fournirent plusieurs princes qui furent maîtres du pouvoir souverain pendant quelque temps dans une partie du Maghreb occidental. Cette tribu avait également marqué dans les dissensions intestines de l’Espagne, lorsque les khalifes de Bagdad étant encore en possession de ces contrées, chaque gouverneur rêvait l’indépendance.
Aghlabites.
Ibrahim ben Aghlab fut le fondateur de cette dynastie. Son aïeul s’était distingué par les services qu’il avait rendus aux Abbassides dans le Khorassan et en Afrique. Nommé d’abord commandant de la province du Zab, il s’y montra le plus ferme soutien de l’autorité des khalifes d’Orient; il châtia les Berbères rebelles, et maintint la paix dans cette partie du Maghreb. En 184 de l’hégire (800 de J. C.) il fut appelé au gouvernement de l’Afrique par Haroun-er-Rachid (1). Il se déclara indépendant, après avoir pris toutes les précautions qui pouvaient assurer le succès de ses projets et le faire triompher du peu de résistance qu’il rencontra. Déjà depuis longtemps les gouverneurs de l’Afrique avaient vis-à-vis des khalifes la position de vassaux plus que celle d’agents directement subordonnés. Ibrahim ne fit donc en quelque sorte que constater un
(i) Voyez Univers pittoresque , Arabie, page 387.
L’UNIVERS
fait accompli en substituant son nom au nom du khalife dans la prière qui se prononce chaque vendredi dans toutes les mosquées pour le souverain. Il réduisit par les armes les chefs des diverses provinces du Maghreb orientai, qui lui disputaient le pouvoir; il abolit une partie des impôts qui pesaient sur les villes et sur les tribus ; il organisa une armée de noirs esclaves, achetés par lui, qui devint le principal instrument de sa domination ; il fonda non loin de Rairouan une forteresse dont il fit le siège de son gouvernement. Enfin , par la concentration de ressources militaires de tout genre, il établit sur des bases solides un pouvoir qu’il transmit à ses enfants.
Quatorze princes aghlabites régnèrent de 184 à 296 de l’hégire (908 de J. G.), c’est-à-dire pendant cent douze ans. Leur autorité s’étendait des frontières de l’Egypte jusqu’aux limites orientales actuelles de la province de Constantine. Sous le règne de Ziadet- Allah, second successeur d’ibrahim, les Aghlabites firent la conquête de la Sicile sur l’empire grec, vers l’an 2 15 de l’hégire (824 de J. C.) (l).Une portion de l’île resta dès lors annexée aux possessions des Aghlabites; mais ils eurent souvent à y réprimer, d’une part, les révoltes de la population chrétienne , de l’autre, les tentatives quelquefois heureuses des gouverneurs musulmans pour se rendre indépendants. Sous les successeurs de ce prince, les incursions des Arabes d’Afrique désolèrent toute la côte de l’Italie : ils poussèrent jusqu’à Rome , dont ils pillèrent un des faubourgs en 2 19 de l’hégire (834 de J. C.) ; ils ravagèrent la Toscane, Naples, la Pouille, la Calabre, et mirent le siège devant Gênes. Ils s’emparèrent de la ville, et emmenèrent une grande partie des habitants comme esclaves (835 de J. C.).
Les Aghlabites fondèrent à la sortie de Kairouan la ville de Rakkada , qui devint pour les savants de l’islamisme un des centres d’études les plus renommés. Ibrahim ben Ahmed, onzième prince de cette dynastie, est cité par les chroniqueurs arabes comme ayant fait régner dans ces Etats une exacte justice
(i) Voyez Univers pittoresque , Arabie,
pages 427 et suiv.
et mis le peuple à l’abri des exactions des grands. Le plus humble de ses sujets, lorsqu’il avait le droit pour lui, pouvait en toute assurance lui porter plainte, même contre les membres de la famille royale. Il condamna sa propre mère, dans une affaire civile où elle avait tort. 11 purgea le pays des brigands qui l’infestaient, et il comprima énergiquement plusieurs révoltes. Cette dynastie, comme celle des Édrissites, fut renversée par celle des Fathimiles, dont il sera bientôt question.
Restamites.
Les Restamites, de même que les Aghlabites, tiraient leur origine d’Abder-Rahinan ben Restam, envoyé comme gouverneur par les khalifes abbassides dans la province d’Afrique. Il se créa un parti parmi les tribus berbères deà Marassa, des Senhadja, des Haouara, des Zenata, et se déclara indépendant pendant l’insurrection d’un des lieutenants des khalifes, l'an 136 de l’hégire (754 de J. C.). Il établit le siège de son empire à Tiharet (appelée par les Berbères Tekdemt), qu’il fonda sur les ruines d’une ancienne cité romaine. On a conservé peu de détails sur les princes restamites ; on sait seulement qu’ils régnèrent environ cent soixante ans sur le Maghreb el- Ouassath. Ils eurent des guerres fréquentes contre les Aghlabites. Les Berbères, qui avaient aidé à leur élévation, commencèrent à se révolter dès que l’autorité fut affermie entre leurs mains, et s’allièrent à la dynastie des Fathi mites pour achever leur ruine.
Fathimites .
Abou Obéid-Allah fut le véritable fondateur de cette dynastie nouvelle, qui joua un rôle si considérable dans tout l’empire musulman. Avant de paraître sur la scène politique en Afrique, il vivait dans l’Yémen, et avait embrassé la secte des chiites. Quelques détails sont nécessaires pour faire comprendre l’influence que les croyances religieuses d’Obéid- Allah exercèrent dans la révolution qu’il accomplit en Afrique. Les chiites regardent Ali, gendre du prophète, comme son successeur légitime et immédiat; ils ne reconnaissent point comme orthodoxes Abou-Bekr, Omar et Othman,
ui ont précédé Ali dans les fonctions
e khalife. L’opinion que la souveraineté spirituelle et temporelle résidait exclusivement dans les descendants d’Ali était tellement répandue en Orient, que le khalife abbasside El-Mamoun désigna Mouça, un des membres de la famille des Alides, pourson successeur, afin de faire cesser la séparation du pouvoir de fait du pouvoir de droit; mais cet arrangement, contrarié par les autres membres de la famille des Abbassides, ne put avoir lieu. Les musulmans comptent douze imam, descendant en ligne directe d’Ali, et dont le dernier, d’après une tradition chiite adoptée par les orthodoxes eux-mêmes, a disparu à l’âge de douze ans dans une caverne où sa mère l’avait caché pour le soustraire à ses ennemis. Cet imam, nommé Mohammed-el-Mahdi, vit encore, et il doitapparaître dans le monde avant la fin des siècles avec Jésus-Christ et Élie. Ces trois pontifes réuniront tous les peuples en une seule nation, et il n’y aura plus de distinction de juifs, de musulmans et de chrétiens.
Cette croyance, chère à l’imagination mystique et amoureuse du merveilleux des A rabes, a été exploitée, à diverses époques, par des ambitieux qui ont voulu se faire passer pour l’imam El-Mahdi, afin de s’emparer du pouvoir suprême. La foi des musulmans dans cette tradition n’a pas été ébranlée par les entreprises audacieuses qui se sont répétées dans plusieurs contrées ; et aujourd’hui encore on retrouve en Algérie , dans les prophéties sur la venue du Moula Saa, dont Bou-Maza a su tirer un parti si habile, le souvenir vivant de la légende des chiites.
Ceux qui reconnaissent Obéid-Allah comme étant de la descendance d’Ali , disent qu’il sortait d’une branche collatérale. Voici comment il fut amené dans le Maghreb. Il se rendit à la Mecque à l’époque de l’arrivée des pèlerins. Là, il fit connaissance avec quelques Berbères de la tribu de Ketama , qui habitait au sud du Maghreb-el-Ouassath; il captiva leur amitié par sa conversation animée et par ses récits sur l’histoire de la famille du prophète. Il partit de la Mecque avec ces hommes, pour aller, disait-il, étudier en Égypte, mais au mo¬
ment de se séparer de lui les Berbères éprouvèrent tant de peine à le quitter, qu’ils l’engagèrent à venir avec eux dans le Maghreb. Obéid-Allah y consentit, et continua de voyager avec ses amis, sans leur rien faire connaître de ses projets. Chemin faisant, il prit d’eux toutes sortes de renseignements sur leur pays.
Arrivé au terme du voyage , il s’éloigna de ses compagnons, et se retira dans un pays montagneux. Mais bientôt il commença à prêcher les doctrines des chiites; il sut mettre à profit les renseignements qu’il avait demandés sur le caractère et les dispositions des Berbères; de tous côtés de nombreux partisans vinrent se ranger sous son obéissance.
Il entra aussitôt en campagne contre les dynasties qui régnaient alors, s’empara de Tiharet, défit les troupes envoyées pour le combattre, et força le dernier prince de la dynastie des Aghlabites à se retirer en Orient en lui abandonnant toute l’Afrique orientale.
On vit ensuite Obéid-Allah entrer dans le Maghreb occidental, à la tête de deux cent mille hommes . infanterie et cavalerie. Après s’être rendu maître de Sedjelmeça , Obéid-Allah proclama son fils , El-Mahdi, et lui céda le commandement. Le nouveau souverain s’établit auprès de Kairouan ; il prit le titre de prince des croyants (émir-el-moumenin), et ordonna que la prière du vendredi se fît pour lui dans toutes les mosquées. El- Mahdi appuyait ses prétentions au rôle d’imam régénérateur sur ces paroles du Prophète : « L’an 300 , le soleil se « lèvera du côté de l’occident. » Or son avènement eut lieu dans les premières années du quatrième siècle de l’hégire.
La lutte contre les Édrissites fut plus sérieuse. Ceux-ci, prêts de succomber, réclamèrent des Ommiades d’Espagne les secours qu’eux-mêmes leur avaient si souvent prêtés contre les chrétiens.
Les Arabes andalous, passant le détroit, vinrent arracher aux Fathimites Fês , Tlemsen , Tiharet , l’ancienne capitale de Restamites. Mais , consommant la ruine des Édrissites qu’ils étaient venu secourir, ils proclamèrent le khalife d’Espagne dans la mosquée de Fês. Les Fathimites, héritiers delà plus grande part de la puissance des Aghlabites et des Restamites , ne furent jamais entière-
ment maîtres du Maghreb-el-Aksa. Il se forma dans cette portion de l’Afrique de petits États secondaires, tels que celui des Meknéça, des Zenata, des Maghraoua, des Barghouata, tribus berbères très-puissantes. Les chefs de ces petits États se coalisèrent souvent avec les Ommiades d’Espagne pour résister à l’ambition envahissante des Fathimites. Malgré des succès assez importants, ceux-ci voyaient la domination del’ouest de l’Afrique leur échapper; et lorsque le siège de leur puissance fut transporté en Égypte, les Béni Ziri, fondateurs du petit Étatd’Achir, d’abord leurs alliés , et appelés par eux à gouverner le pays , se déclarèrent indépendants.
La domination des Fathimites dura deux cent soixante ans, dont cinquantedeux en Afrique et deux cent huit en Égypte ; cette dynastie compte quatorze khalifes. Le successeur d’El-Mahdi bâtit !avilledeMsila,etdirigeacontrelavillede Gênes une flotte qui la ravagea. Sous son règne parut un chef de secte et un rebelle de la tribu des Zenata, qui pendant trente ans sema la terreur et la dévastation dans la province de Tunis et dans une grande partie de l’Afrique. Ce fut Mouëz , quatrième prince fathimite, qui dirigea contre l’Égypte une expéditionformidable, composée de Berbères et de troupes régulières. L’Égypte , la Syrie et l’Arabie reconnurent le pouvoir des Fathimites. En 361 de l’hégire, Mouëz transféra au Caire le siège de son empire. Ce prince s’était montré administrateur habile et guerrier énergique ; il avait organisé avec soin toutes les provinces de l’Afrique (1).
En partant pour l’Égypte Mouëz appela Balkin ben Ziri , de la tribu des Senhadja, qui était gouverneur de Kabès , et lui laissa le commandement de l’Afrique.
Un fait remarquable ressort des évéments qui s’accomplirent à cette époque dans le Maghreb. Depuis la conquête arabe , le mouvement des grandes masses armées avait toujours eu lieu de l’Orient à l’Occident. Après les premières incursions , on voit se succéder des flots de combattants et d’émigrants qui
(i) Voyez Univers vittoresque , Arabie, pages 458 et suiv.
étendent, à chaque nouvel effort, la domination musulmane vers l’ouest. L’invasion franchit le détroit., soumet l’Espagne et touche la frontière méridionale de la France \ ce mouvement se maintint jusqu’à l’avénement des Ommiades en Espagne. Alors les choses changent de face; une réaction se produit parmi les peuples convertis à l’islamisme; d’une part, les Arabes andalous viennent porter la guerre dans l’ouest de l’Afrique; de l’autre, les Fathimites, élevés au pouvoir par les Berbères, partent de la province de Tunis, font pénétrer leur armées victorieuses jusqu’en Arabie. C’était le mouvement en sens inverse, de l’Occident à l’Orient. La race berbère semblait refouler les dominateurs arabes vers leur pays natal ; échappées à l’influence directe des conquérants, ces tribus vont prendre bientôt la suprématie dans le gouvernement et devenir les arbitres de la destinée de tout l’ouest de l’empire musulman.
Cette époque marque en Occident le terme du mouvement d’expansion de l’islamisme; elle montre aussi le commencement de la décadence du pouvoir politique des Arabes en Afrique. La foi musulmane a déjà dit son dernier mot; elle a trahi son impuissance pour fonder un État. Les tentatives postérieures, dont les débuts paraîtront quelquefois si brillants, avorteront toutes, et indiqueront à peine un temps d’arrêt dans la chute.