PÉRIODE TURQUE
( Du seizième au dix-neuvième siècle.)
Fondation de la Régence d'Alger.
Pour apprécier les circoustances qui préparèrent et favorisèrent l’établissement des Turcs dans l’Afrique septentrionale et la fondation de la Régence d’Alger, il est nécessaire de jeterun coup d’œil rapide sur l’ensemble de la situation de ces contrées au commencement du seizième siècle, telle qu’elle ressort des développements qui précèdent.
L’histoire des provinces constituant aujourd’hui les possessions françaises dans le nord de l’Afrique va devenir entièrement distincte de celle des Etats musulmans de l’est ( Tri poli et Tunis ) et de ceux de l’ouest (Maroc).
On a vu que la famille des Hafsides, en proie à des dissensions intestines , se disputait à Tunis la possession d’une autorité plus nominale que réelle: les tribus arabes des provinces de Tunis, de Constantine et de Bougie , tiraillées en sens divers par les différents prétendants au pouvoir souverain, étaient con tinuellement en révolte, refusaient l’impôt et entretenaient le pays dans une agitation des plus violentes. Les dépendances de l’ancien royaume des Béni Zian situées à l’est de Tlemsen avaient secoué le joug et obéissaient aux Mehals, depuis Mostaganem jusqu’à Alger. Dans l’ouest, les Béai Merin, fractionnés en petites souverainetés sans importance, ne pouvaient dominer les troubles qui divisaient la population berbère. Ainsi, de la frontière de l’Égypte jusqu’au rivage de l’océan Atlantique, nulle part l’autorité ne se trouvait concentrée entre des mains vigoureuses ; nulle part on ne rencontrait un véritable pouvoir, un étatrégulièrement constitué, une société calme et assise.
Aux relations amicales qui avaient existé par le commerce entre les Européens et les Musulmans, des hostilités avaient succédé sur toute l’étendue des côtes. Les Portugais étaient maîtres, dans le Maroc, de Ceuta, d’Arzilla, de Tanger, d’Azemmour, de Safi, de Maza¬
gran et de toute la province de Dekkala. Les Espagnols occupaient le Peiïon de Volez, Mélilla, Mers-el-Kebir, Oran, le Penon d’Alger, Bougie, le fort de la Goulette devant Tunis. Les Génois s’étaient emparés de Djidjéli. Malgré le grand nombre des établissements européens, la piraterie des musulmans exerçait des ravages considérables sur les côtes de l’Italie et de l’Espagne, et les navires de commerce européens ne pouvaient naviguer dans la Méditerranée que réunis en convoi et sous l’escorte de galères armées en guerre. Ces corsaires arabes, dont le pri ncipal repaire avait d’abord été dans l’île de Djerba, puis à Tripoli, s’étaient recrutés, comme on l’a vu, d’une grande quantité de musulmans chassés d’Espagne par Ferdinand le Catholique. Ils avaient formé dans l’ouest, à Cberchel, un centre de piraterie, non moins redoutable que celui établi à Djerba.
Il n’est pas inutile de rappeler aussi que la population de l’Afrique septentrionale était en ce moment dans un grand état de confusion. Les races berbères s’étaient usées et affaiblies dans des luttes incessantes, soit contre les souverains, soit contre les Arabes. Ceux-ci, qui avaient relevé depuis peu la suprématie de leur race dans les provinces du centre, n’avaient pas su constituer un État. La présence des négociants européens dans quelques villes, des esclaves chrétiens, des troupes européennes entretenues par plusieurs princes , enfin des descendants des anciennes hordes kurdes, augmentaient encore le morcellement et les divisions de la population. Il était impossible de trouver au milieu de tant d’éléments si divers, hostiles les uns aux autres, un point d’appui pour un mouvement de reconstitution. C’est du dehors que vint la force qui, en donnant une impulsion plus énergique au fanatisme et aux instincts de rapine et de brigandage, parvint à fonder une puissance nouvelle.
Aroudj et Kheir-ed-Din.
Telle était la situation de l’Afrique septentrionale lorsque parurent deux aventuriers, Aroudj, nommé par les Turcs Baba- Aroudj ( dont les Européens ont fait par corruption Barberousse) et son frère Kheir-ed-Din. Leurs exploits remplirent bientôt de terreur tous les parages de la Méditerranée , et ils organisèrent sur les côtes d’Afrique un Etat important placé sous le patronage du sultan de Constantinople. Ces deux hommes, que la témérité de leur courage et leurs conceptions hardies ont fait ranger au nombre des personnages illustres de ce siècle fécond en caractères singuliers et remarquables, méritent qu’on s’étende avec quelques détails sur leur origine et sur les faits principaux de leur carrière.
Vers la lin du quinzième siècle, sous le règne du sultan Bajazet II, vivait dans l’îledeMétilène, l’ancienne Lesbos, un potier du nom d’Iakoub. Il eut quatrefils : Elias, Ishac, Aroudj, et Kheir-ed- Din. Aroudj se fit bientôt remarquer par son esprit entreprenant et résolu.
A la mort de son père, il organisa avec son frère Elias un armement recruté parmi les jeunes marins de Métilène pour courir sur les chrétiens. La fortune leur fut d’abord contraire; dans un combat livré contre des galères de l’île de Rhodes , Elias fut tué avec un grand nombre de ses compagnons et Aroudj fut fait prisonnier. Mais il parvint bientôt après à s’échapper, et se réfugia dans un port de la Caramanie. De là il se rendit en Égypte, et peu de temps après on le vit apparaître à la tête d’une petite flotte qui ravagea les côtes de la Bouille, et porta l’alarme et l’épouvante dans la plus grande partie de la Méditerranée.
Aroudj établi à Tunis.
L’année suivante, Aroudj établit sa croisière sur les côtes du royaume de Tunis. Il demanda au sultan de ce pays (Mouley Mohammed, prince liafside) la permission d’abriter sa flotte dans un des ports de ses États, et d’en faire le centre de ses entreprises maritimes. Il obtint cette autorisation, moyennant 1 engagement qu’il prit de respecter les
sujets et les alliés du sultan, et de lui donner le cinquième des prises qu’il ferait sur leschrétiens. Son frère Kheir-ed- Din vint le rejoindre, et ils s’établirent à Tunis. La bravoure de ces corsaires, les riches captures qu’ils enlevèrent aux Espagnols et aux Italiens, rendirent leur nom célèbre sur tout le littoral du Maghreb. Ils eurent bientôt acquis assez d’importance pour songer à se créer une petite principauté indépendante et s’affranchir de l’espèce de tribut qu’ils payaient au sultan hafside.
Tentative contre Bougie.
Ils portèrent leurs vues sur Bougie, qui était alors, depuis trois ans, au pouvoir des Espagnols. Ils réunirent cinq navires, et vinrent débarquer auprès de la ville en 1512 (918 de l’hégire). Dans une reconnaissance qu’Aroudj voulut faire de la place, il eut le bras emporté par un boulet. Pendant que son frère se retirait à Tunis pour se faire guérir,
Kheir-ed-Din prit lecommandement de la
flotte, et se rendit sur les côtes d’Espagne, afin de faciliter le passage en Afrique des musulmans espagnols qui, après avoir d’abord embrassé le christianisme, lors des décrets d’expulsion de Ferdinand, persécutés de nouveau, s’enfuyaient des villes , et cherchaient à passer la mer pour retourner à l’islamisme. Kheir-ed-Din en reçut un certain nombre sur ses navires. Il ravagea ensuite l’île de Minorque, lit quelques prises auprès de la Corse, et rentra à Tunis au commencement de la mauvaise saison.
Prise de Djidjéli.
Les Génois, commandés par André Doria, vinrent attaquer les deux frères, brûlèrent quelques-uns de leurs bâtiments et en prirent six. Dès qu’Aroudj fut guéri de sa blessure, pour échapper à la surveillance du sultan de Tunis et pour être mieux protégé contre les attaques des chrétiens, il alla s’établir à l’île de Djerba, où il employa toute l’année 1513 à réparer ses pertes. En 1514 il fit avec son frère un armement pour s’emparer de Djidjéli. Cette ville était occupée par les Génois. A l’approche des corsaires, les habitants musulmans, qui les avaient appelés, et les Kabiles des montagnes environnantes sejoigni-
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rent à eux ; en peu de jours ils se rendirent maîtres de cette place. Un butin immense tomba entre leurs mains, et fut également partagé, sans établir de distinction, entre tous ceux, Turcs ou indigènes, qui avaient concouru à la victoire. Aroudj etKheir-ed-Din envoyèrent un présent considérable au sultan Sélim, qui régnait alors à Constantinople. Telle fut en quelque sorte la prise de possession du territoire de la régence d’Alger par les Turcs, et l’inauguration de la politique d’ Aroudj et de son frère, qui mirent toujours tous leurs soins à intéresser à leurs succès les princes musulmans les plus puissants qui régnaient en Orient, et à s’assurer leur appui.
Seconde tentative contre Bougie.
Barberousse avait à cœur la conquête de Bougie; en 1515 (921 de l’hégire) il résolut défaire une seconde entreprise.
Un grand nombre dé Kabiles, conduits par leurs marabouts , vinrent demander à prendre parta la délivrance de Bougie du joug des infidèles. Ces auxiliaires se rendirent par terre à l’embouchure de la rivière de Bougie (Oued-Soummam), où le rendez-vous avait été fixé; les corsaires partis de Djidjéli avec trois de leurs bâtiments mouillèrent en dedans de la barre. Ils formèrent aussitôt le siège de la ville; elle était défendue pardon Raymond Carroz, qui repoussa toutes les attaques avec la plus grande vigueur.
Après trois mois d’efforts infructueux , les assiégeants , manquant de munitions, s’adressèrent au sultan de Tunis pour en obtenir ; mais ce prince , qui commençait à redouter l’esprit entreprenant de ces corsaires, refusa tout secours. Ils furent donc obligés de lever le siège.
Quand ils voulurent s’embarquer, il se trouva que, la rivière ayant beaucoup baissé, leurs navires ne purent plus sortir, et ils durent prendre le parti de les brûler pour ne pas les laisser au pouvoir des Espagnols. Ils regagnèrent Djidjéli par la voie de terre. Aroudj resta dans cette ville, et son frère Kheir-ed-Din se dirigea sur Tunis, pour s’occuper de remplacer les bâtiments qu'ils venaient de perdre et pour enrôler de nouveaux compagnons.
Prise d'Alger et de Cher ch el.
La même année, Barberousse trouva une occasion de se dédommager de l’échec qu’il avait éprouvé devant Bougie.
Salem Ben Toumi, chef des Béni Mezghana, dont Alger était la capitale, l’appela à son aide pour faire la guerre aux Espagnols. Ces derniers avaient bâti depuis quelques années une forteresse sur l’îlot qui était en face de la ville, et qu’ils appelaient le Penon d’Alger. La présence des Espagnols dans cette île, qui commandait l’entrée du port d’Alger, empêchait les Béni Mezghana de faire des armements importants pour se livrer à la course. La renommée des vainqueurs de Djidjéli fit espérer à Salem Ben Toumi que l’intervention des Turcs délivrerait la ville du dangereux voisinage des chrétiens. On a déjà vu que les Béni Mezghana, détachés du royaume des Béni Zian de Tlemsen, étaient à peu près indépendants. Ils .
avaient élu pour leur chef Salem Ben Toumi, d’une riche famille de la Métidja.
Aroudj partit par terre de Djidjéli avec huit cents Turcs et trois mille kabiles ; il fit embarquer en même temps sur les fustes qu’il possédait encore un corps de quinze cents Turcs. Avant de quitter Djidjéli , il eut soin d’informer son frère Kheir-ed-Din, alors à Tunis, de la nouvelle entreprise dans laquelle il s’engageait, et lui demanda de lui envoyer comme renforts tous lesTurcs qu’il pourrait recruter. Les habitants d’Alger accueillirent avec joie ceux qu’ils attendaient comme des libérateurs. Cependant Aroudj ne s’arrêta que peu de jours dans la ville. Avant de rien entreprendre contre le Penon , il dirigea une expédition sur Cherchel, soit qu’il voulût s’assurer un refuge, ou bien aller enrôler des soldats dans cette petite ville, peuplée de musulmans réfugiés d’Espagne, connus pour de hardis pirates, soit qu’il voulût seulement gagner du temps pour que son frère pût lui envoyer les renforts qu’il avait demandés. Cette expédition fut courte et heureuse. A son retour à Alger , il attaqua le Penon ; mais les canons qu’il employa étaient d’un si petit calibre, que, quoique la batterie fût établie à environ cent pas de la forteresse, les boulets ne causèrent aucun dommage
sérieux. 11 continua cette canonnade pendant vingt jours sans obtenir aucun résultat. Ces délais avaient été mis à profit, les soldats envoyés par son frere arrivèrent en grand nombre. En voyant augmenter les troupes turques, dont l’insolence envers les habitants redoublait chaque jour, Salem Ben Toumi se repentit d’avoir appelédes auxiliaires aussi dangereux. Il n’était plus temps ; Aroudj avait gagné la faveur populaire en fréquentant assidûment les hommes pieux et les savants et en déployant une activité extraordinaire contre les ennemis de l’islamisme; il usurpa d’une manière insensible les attributions du pouvoir souverain, fit obtenir les emplois les plus importants à sesTurcs et à ses créatures, et s’attacha les principaux habitants en leur distribuant des présents et en leur faisant des promesses magnifiques. Enfin quand il se crut assez fort, il lit saisir Salem Ben Toumi , le pendit à une porte de la ville (la porte Babazoun), et se fit proclamer roi d’Alger. Le fils de Salem parvint à s’échapper, et se réfugia à Oran, d’où il passa ensuite en Espagne.
Dès que Barberousse fut maître du pouvoir, il manda promptement auprès de lui son frère, qui se trouvait alors à Pile deDjerba. Se fiant peu aux Algériens et aux Arabes qu’il avait amenés de Djidjéli, il appela à Alger des hommes sûrs et dévoués, et s’entoura préférablement de Turcs. Il s’occupa aussitôt des soins de l’administration, régla les impôts, organisa des armements; il ajouta de nouveaux ouvrages à la Casba (citadelle) et y mit une garnison turque ; au dehors, il comprima et soumit les Arabes, dans un rayon étendu. Chaque jour ses troupes sortaient delà ville pour châtier quelque tribu récalcitrante; elles revenaient toujours victorieuses et chargées de butin, après avoir surpris et dompté ceux qui refusaient de reconnaître le pouvoir nouveau. Enfin , en peu de temps, la sévérité ou la clémence, les châtiments ou les libéralités, rendirent Aroudj maître de toute la province d’Alger. Mais peu rassuré sur l’avenir de ses conquêtes, justement préoccupé des difficultés qu’il rencontrerait, soit de la part des indigènes, soit de la part des peuples européens dont il menaçait les établisse¬
ments en Afrique et dont il ruinait lq commerce, il se déclara le vassal du Grand-Seigneur, et se plaça sous sa protection.
En effet l’élévation de Barberousse ne tarda pas à soulever des protestations violentes de la part de la population arabe. Les habitants d’Alger, qui avaient beaucoup à souffrir des allures indisciplinées et turbulentes des soldats turcs, se concertèrent avec les Arabes de la Métidja et avec les Espagnols de Penon pour renverser leurs nouveaux dominateurs. Cette conspiration fut découverte ; Aroudj prit des mesures pour en empêcher le succès, sans faire connaître qu’il était instruit des projets des conjurés. Profitant de la cérémonie de la prière du vendredi, qui avait réuni les principaux d’entre eux dans la mosquée, il les fit arrêter et mettre à mort. Cet acte de rigueur suffit pour tout faire rentrer dans le devoir.
Expédition espagnole contre Alger.
L’établissement de Barberousse à Alger étaitun danger pour les Espagnols, parce que cette ville allait devenir le refuge des plus hardis corsaires de la Méditerranée. Ils en avaient éprouvé un dommage d’une autre sorte : lors de la prise de Bougie par Pierre de Navarre, Alger, comme beaucoup d’autres villes arabes, avait fait sa soumission à l’Espagne et lui payait un tribut annuel. Depuis l’occupation de cette ville par les Turcs le payement de ce tribut avait cessé. Ferdinand venait de mourir en 1516. Le cardinal Ximenès, régent du royaume , comprenant la gravité des événements qui s’étaient accomplis a Alger, organisa aussitôt une armée de huit mille hommes, dont il confia le commandement à Diego deVera. Le but de cette expédition était d’enlever Alger aux Turcs, et d’y rétablir le fils de Salem, qui s’était adressé aux Espagnols pour implorer leur appui.
D’un autre côté, le sultan de Tlemsen, effrayé du progrès d’Aroud j, avait également sollicité l’intervention de l’Espagne, et avait fourni sur les dispositions des Algériens et des Arabes de laMétidja k à l’égard de leurs nouveaux maîtres des renseignements qui déterminèrent le cardinal Ximenès à faire cet armement.
Les forces espagnoles arrivèrent devant
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Alger vers la fin du mois de septembre ; elles débarquèrent sans difficulté , et établirent leur camp non loin de la ville, vers le quartier appelé actuellement Hussein-Dey. La mauvaise composition des troupes de don Diego de Vera e;t le plan d’attaque vicieux qui fut adopté firent échouer cette entreprise.
Les Espagnols furent mis en fuite; ils laissèrent trois mille cadavres sur le terrain, et quatre cents prisonniers tombèrent au pouvoir d’Aroudj. Les Arabes de l’extérieur, loin de prêter leur concours aux chrétiens, comme on l’avait annoncé, contribuèrent à augmenter encore le désordre de la fuite, et prirent part au pillage du camp. Pour comble de malheur, les débris de l’armée, embarqués à la hâte, essuyèrent unetempete furieuse qui lit périr la majeure partie de la flotte avant sa rentrée dans les ports de l’Espagne.
Prise de Tenès et de Tlemsen.
Après la défaite des Espagnols, Barberousse divisa ses conquêtes en deux parties; celle de l’est fut confiée à Kheired-Din, qui établit sa résidence à Dellis ; il se réserva la partie occidentale, dont Alger fut la capitale. Ces choses réglées, il marcha contre le prince qui régnait à Tenès, et qui appartenait à la famille des Leni Zian ; il n avait pu se défendre contre les agressions des arabes Méfiais qu’avec le secours des Espagnols d’Oran, dont il avait reconnu la souveraineté. Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Chélif. Quoique très-inférieure en nombre, l’infanterie turque, qui se servait d’arquebuses, mit en déroute les troupes de Tenès, poursuivit sa victoire, et s empara de la ville sans éprouver de résistance. Pendant qu’il était à Tenès Aroudj reçut une députation des habitants de Tlemsen, qui réclamèrent son secours contre Bou Hammou, leur sultan.
Ce prince, de la branche aînée des Béni Zian, après avoir fait alliance avecles Espagnols, avait dépossédé son neveu, qu’il tenait prisonnier, et avait usurpé la couronne. Aroudj saisit avec empressement cette occasion d’étendre ses conquêtes; il se mit en marche sur Tlemsen.
A mesure qu’il approchait les tribus venaient au-devant de lui, pour faire leur soumission. Bou Hammou se porta à sa
rencontre, et lui livra bataille à quatre lieues d’Oran. La fortune fut encore favorable au chef des corsaires turcs; le sultan fugitifse retira à Fés, où régnaient les Béni Merin. Tlemsen ouvrit ses portes. Aroudj parut d’abord vouloir agir avec bonne foi. Il lit sortir de prison le neveu de Bou Hammou, et lui rendit le pouvoir. Mais peu de jours après, feignant d’aller prendre congé de lui pour retourner à Alger, il pénétra dans son palais avec une troupe de soldats dévoues, le fit étrangler en sa présence avec tous ses entants, et se proclama sultan de Tlemsen. Tous les membres de la famille royale furent noyés dans une vaste pièce d’eau du palais; les habitants connus par leur attachement pour les Béni Zian furent égorgés en détail. La population, frappée de terreur, subit le joug qu elle s’était imposé en invoquant imprudemment l’intervention d’un chef aussi cruel. Cependant Aroudj, craignant de ne pouvoir se maintenir dans cette ville éloignée de la côte, et voulant se ménager l’appui du Grand-Seigneur, écrivit de nouveau à la Porte pour lui faire hommage de sa conquête. Il envoya une garnison de cinq cents hommes à Kala,
forteresse appartenant aux Béni Rached,
et située à peu près à moitié distance entre Tlemsen et Alger.
Les Espagnols attaquent Aroudj dans Tlemsen ,
Bou Hammou, pendant qu’il était sultan de Tlemsen, entretenait un grand commerce avec Oran. Il fournissait la garnison espagnole de toutes les denrées necessaires à sa subsistance. Un des piemiers actes d’Aroudj, après la prise de possession de Tlemsen, avait été de défendre, sous les peines les plus sévères, toutes relations de commerce avec Oran.
Les Espagnols souffraient beaucoup de cette mesure. Aussi lorsque Bou Hammou s adressa à la cour d’Espagnp pour obtenir des secours, Charles-Quint , qui venait de monter sur le trône , ordonna au marquis de Gomarez, gouverneur d’Oran, de faire une expédition contre riemsen pour y rétablir le sultan arabe.
Le général espagnol voulut d’abord s emparer de la forteresse de Kala pour être maître des communications entre Alger et Tlemsen, et empêcher l’arrivée
des renforts qui ne manqueraient pas d’être envoyés à Aroudj. Le colonel Martin d’Argote fut choisi pour commander l’expédition ; il partit à la tête de deux mille soldats européens , et d’un nombre considérable d’indigènes , sous la conduite de Bou Hammou. Kala était défendue par Ishak, frère d’Aroudj et par un renégat corse du nom de Skender.
Les Espagnols investirent la place ; les Turcs lirent plusieurs sorties, dans lesquelles ils tuèrent du monde aux assiégeants. Mais ceux-ci de leur côté attirèrent la garnison dans une embuscade, et lui firent éprouver des pertes. Les Espagnols ayant pratiqué une mine renversèrent une partie des remparts, et ouvrirent une brèche. Enfin, affaiblis par la perte d’un grand nombre des leurs , et par la désertion de presque tous les habitants de Kala , les Turcs rendirent la place à la condition qu’ils sortiraient avec armes et bagages pour aller où bon leur semblerait; celte capitulation fut indignement violée. Au moment où les TurcsévacuaientKalaunealtercation s’éleva entre un Arabe de l’armée chré- ; tienne et l’un d’eux; le soldat turc fut | tué par l’indigène. Aussitôt, comme si ce ! meurtre n’était qu’un sigual convenu, les Espagnols entourèrent la garnison I etla massacrèrent tout entière , àl’excep- ! tion de seize Turcs que le colonel Martin d’Argote prit sous sa sauvegarde. Ishak et Skender, qui soutinrent la lutte jusqu’au dernier instant, en animant leurs i compagnons au combat, périrent tous deux les armes à la main.
Le commandant espagnol remit la ville à Bou Hammou ; une garnison y fut installée pour maintenir son autorité, et l’expédition retourna à Oran. Sans perdre de temps, le marquis de Gomarez organisa aussitôt une nouvelle armée pour marcher sur Tlemsen. Martin d’Argote fut encore désigné pour la commander. Il s’embarqua avec ses troupes, et alla débarquer à l’embouchure de la Tafna, au sud de Tlemsen. Bou Hammou et les contingents arabes qu’il avait réunis vinrent le rejoindre par terre. L’arméealliée sedirigea ensuitesurTIemsen.
A son approche, les habitants, que les cruautés de Barberousse avaient exaspérés, se révoltèrent contre lui et ouvrirent les portes aux Espagnols. Les troupes
turques se renfermèrent à la hâte dans la citadelle {le Mechouar ), et s’y défendirent pendant vingt-six jours, espérant que le sultan de Fês leur enverrait des secours. Après avoir inutilement attendu, Aroudj, voyant que les vivres allaient lui manquer, résolut de s’ouvrir lechemin d’Alger. Il sortit pendant la nuit par une poterne avec le peu de soldats turcs qui lui restaient, emportant les richesses qu’il avait amassées par ses exactions ; il traversa les lignes espagnoles sans être aperçu, et se mit en marche vers l’est. Ce fut plusieurs heures après que Martin d’Argote eut connaissance de cette fuite audacieuse. D’abord accablé par cet événement, qui lui faisait perdre le fruit le plus important de son entreprise, il reprit bientôt courage, et se mit à la poursuite de Barberousse. Il l’atteignit sur les bords de l’Oued-el Maleh ( rio Salado), près des ruines d’une ancienne construction. Pour ralentir l’ardeur des soldats espagnols, Aroudj s’avisa de semer des pièces d’or et d’argent , et ses objets les plus précieux sur le chemin; ce stratagème ne le sauva pas : Martin d’Argote animait sa troupe par ses paroles et par son exemple; il joignit les fugitifs. Ceux-ci, harassés de fatigue, épuisés par la soif, s’arrêtèrent au milieu des ruines dont il a été question pour vendre chèrement leur vie. Cette résistance désespérée ne pouvait durer longtemps. Aroudj succomba , tous les siens périrent avec lui. Un butin considérable devint la proie des vainqueurs.
Après cette action décisive , Martin d’Argote retourna à Tlemsen, où il fut accueilli comme un libérateur. Bou Hammou, rétabli sur le trône, consentit à payer à l’Espagne un tribut annuel de 12,000 ducats d’or, de douze chevaux et de six faucons en signe de vasselage. La défaite de Barberousse eut lieu l’an 924 de l’hégire (1518 de J. C.).
Aroudj était âgé de quarante-quatre ans lorsqu’il fut tué. Il mourut sans postérité, après avoir vécu quatorze ans dans les différentes parties de l’Afrique septentrionale. D’une taille moyenne, mais très-robuste, il avait les yeux vifs èt brillants, le nez aquilin, et le teint très-brun. Quoiqu’il eût perdu un bras lors de la première attaque qu’il dirigea contre Bougie , il combattait toujours
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avec la plus grande bravoure. Il était magnifique et libéral envers ses soldats , mais d’une sévérité qui allait jusqu’à la cruauté pour tout ce qui intéressait la discipline : il était à la fois craint et aimé. Ce fut Aroudj qui constitua l’organisationgouvernementale de la Régence d’Alger, dont il sembla avoir emprunté le principe à la république militaire des chevaliers de Rhodes. Le pouvoir puisait sa force dans Voudjac ( corps de soldats turcs) dont les chefs (bouloukbachi), au nombre de soixante, composaient une sorte de conseil de gouvernement. Les soldats de l’oudjac, appelés aussi janissaires, étaient recrutés en dehors du pays. Ils se mariaient avec les femmes indigènes, mais leurs enfants étaient exclus des hautes fonctions du gouvernement. Pour donner une sorte de sanction religieuse à cette constitution , Aroudj en attribua l’idée à un marabout très-renommé d’Alger, Sidi Abd-er-Raham el-Talebi. Ce personnage religieux avait dit : « Si vous voulez « que votre puissance soit inébranlable, « laissez la mer aux gens du pays et n’ad- « mettez jamais vos fils aux grandes « dignités de l’État. « Nous aurons occasion par la suite de faire connaître avec plus de détail l’organisation politique et militaire dont Aroudj posa les bases et qui subsistait encore lorsque plus de trois siècles après la France se rendit maîtresse de la régence d’Alger.
Kheir-cd-Din succède à Aroudj.
En apprenant la mort de son frère et la destruction de son armée , Kheir-ed-Din tomba dans un profond découragement.
Resté dans Alger avec une faible garnison, au milieu d’une population inquiète et remuante, il crut que les Espagnols, secondés par les Arabes, allaient venir l’attaquer, et il se disposa à abandonner la ville et à reprendre la mer pour recommencer sa vie de corsaire, sauf à choisir un autre point du littoral comme lieu de refuge. Quelques compagnons dévoués le dissuadèrent de ce projet, et le déterminèrent à mettre à profit le répit que lui laissaient les Espagnols, pour consolider sa puissance à Alger.
Dès lors Kheir-ed-Din s’attacha à gagner la faveur populaire en faisant parade d’un grand zèle contre les chrétiens et
en fréquentant les marabouts et les hommes de loi. Il attacha une garde à sa personne, et fit occuper les principaux forts par des soldats turcs. Puis, afin de flatter les instincts sanguinaires de la multitude, il lit massacrer quelques malheureux esclaves chrétiens, pour venger, disait-il, la mort de son frère. Ces manœuvres eurent un plein succès ; les chefs de l'oudjac le proclamèrent roi d’Alger. Mais Kheir-ed-Din, comprenant qu’abandonné à ses seules forces, il ne pourrait résister aux attaques des Espagnols, voulut, comme l’avait fait son frère, se ménager l’appui du Grand- Seigneur; il n’accepta le pouvoir que provisoirement et sous la réserve que le sultan Sélim approuverait son élection. Cette soumission lui concilia la bienveillance de la Porte; il fut confirmé dans le poste de pacha d’Alger, et le sultan lui envoya des secours pour tenir tête aux Espagnols qui le menaçaient. On publia en outre dans les ports de l’empire Ottoman que tous ceux qui voudraient se rendre à Alger y seraient transportés aux frais du Grand-Seigneur, et seraient traités dans cette ville avec les mêmes avantages que les janissaires de Constantinople.
Les craintes de Kheir-ed-Din ne tardèrent pas à se réaliser. Charles-Quint, instruit du brillant succès remportéàTlernsen, résolut de chasser définitivement les Turcs de la côte d’Afrique. Les préparatifs d’une expédition furent ordonnés, et Hugo de Moncade, vice-roi de Sicile, désigné pour la commander.
Deuxième expédition contre Alger.
Moncade rassembla quatre mille cinq cents hommes de troupes espagnoles, composées presque entièrement d’anciens soldats. La flotte était forte de trente navires, de huit galères et de quelques brigantins de transport. Elle mit, à la voile dans le mois de juillet, et se rendit d’abord à Bougie pour prendre des troupes que le gouverneur de cette place avait reçu ordre de lui donner. De là, elle se dirigea sur Mers-el-Kebir , afin déconcerter avec le marquis de Gomarez un mouvement combiné des forces arabes, sous les ordres du sultan deTlemsen. Pendant le séjour que Moncade fit à Oran, il entreprit une expédition con
tre les Arabes de la plaine de Sirat, au nord de Mostaganem , et leur enleva quelques troupeaux. Cet acte impolitique et de pur brigandage exerça, comme on le verra, une funeste influence sur les événements qui suivirent. Après avoir embarqué un nouveau renfort, choisi parmi les soldats qui avaient déjà combattu les Turcs, la flotte espagnole vint mouiller dans le fond de la baie d’Alger, le 17 août 1518. Le débarquement s’opéra aussitôt; Moncade s’empara dune hauteur qui dominait la ville, et s’y retrancha avec mille cinq cents hommes.
; On croit que c’est la colline où a été bâti depuis le fort de l’Empereur. Un autre corps investit la ville à l’ouest, et les vaisseaux se rangèrent en bataille devant le port.
Moncade voulait, sans perdre de temps, commencer l’attaque sur tous les points à la fois ; mais le commandant de l’artillerie, Marino de Ribera, chargé I delahaute direction dusiége, s’y opposa,
' et prétendit qu’il fallait attendre l’arrivée l du sultan de Tlemsen, qui contiendrait les Arabes de la Métidja, pendant les opéj rations contre la ville. Cet avis prévalut, i Six jours s’écoulèrent sans qu’on vît pa- ! raître les auxiliaires si impatiemment ! attendus. En effet, l’expédition de Moncade dans la plaine de Sirat avait vivement mécontenté les sujets du prince de Tenès et de celui de Tlemsen ; ils n’obéirent que lentement aux ordres de convocation, et la plupart refusèrent de prendre les armes pour aller au secours des chrétiens qui les avaient pillés au mépris des traités. Le huitième jour d’attente , le 24 août, il s’éleva une violente tempête; vingt-six navires de la flotte furent jetés à la côte, quatre mille hommes furent noyés. Moncade dut quitter ses retranchements, abandonnant tout le matériel de l’artillerie, pour tâcher de s’embarquer, et sauver les débris de son armée. A la vue du désordre que cette catastrophe avait jeté dans le camp espagnol, Kheir-ed-Din lit une sortie avec une troupe d’élite; des nuées d’Arabes accoururentpourharceler les chrétiens et piller les bagages qu’ils abandonnaient. Un petit nombre seulement de soldats espagnols put gagner le port d’Yviça.
Progrès de Kheir-ed-Din.
La défaite des Espagnols effaça dans l’esprit des indigènes le souvenir des échecs récents éprouvés par les Turcs à l’ouest de la Régence. La puissance de Ivheir-ed-Diri était déjà plus étendue que celle qu’avait exercée son frère. Pour maintenir les tribus, il institua deux grands chefs indigènes qui commandaient en son nom. Ahmed Ben el-Kadhi, qui avait appuyé Aroudj dans toutes ses expéditions, fut nommé chef de la partie orientale du pays; Mohammed Ben Ali eut les tribus de l’est sous sa dépendance. On verra plus tard les résultats funestes que produisit cette organisation d’un gouvernement du pays par le pays.
Les affaires de l’extérieur ayant été réglées, le pacha s’occupa de la ville même. Depuis quelque temps, les principaux officiers de l’oudjac lui représentaient que le grand nombre d’esclaves chrétiens, dont Alger était plein , menaçait les habitants d’un danger imminent. On pouvait craindre que les Espagnols qui étaient encore maîtres du Penon, profitassent delà première absence des troupes turques pour fomenter des complots dans la ville. Ces réclamations déterminèrent Kheir-ed-Din à faire enchaîner tous les esclaves chrétiens et à les enfermer dans des prisons souterraines. Mais bientôt, à la suite de quelques difficultés qui s’élevèrent au sujet du rachat de ces malheureux prisonniers , Kheir-ed-Din, feignant d’avoir découvert un complot d’évasion, les fit massacrer. Près de trois mille hommes furent égorgés; soixantequatorze seulement conservèrent la vie.
Cette horrible boucherie rappelle dans ses détails le lâche assassinat des prison- • niers français de la deira d’Abd-el-Kader, immolés par les Arabes sur les bords de la Molouïa en 1845. Ce crime, dont la mémoire de Kheir-ed-Din restera souillée, excita des transports frénétiques parmi ses fanatiques compagnons.
A la suite de ces sanglants événements , le chef de l’oudjac sembla tout à coup pris de découragement, et manifesta le désir de se rendre à Constantinople pour renouveler sou hommage de fidélité. Il convoqua une grande assemblée pour faire part de sa résolution aux notables de la ville. Soit que
L’UNIVERS
cette réunion fût un expédient politique habilement préparé, soit que l’expression des sentiments des habitants qui y furent appelés fût entièrement libre et spontanée, le projet de Kheir-ed-Din fut vivement combattu, et on le supplia de ne pas s’éloigner d’Alger. Après avoir résisté d’abord à leurs vœux, le pacha se rendit, et désigna un de ses officiers pour porter au Grand-Seigneur les riches présents qu’il lui avait destinés.
Le résultat de cette ambassade fut pour Kheir-ed-Din le renouvellement de l’investiture du gouvernement d’Alger par la Porte Ottomane.
Révoltes des indigènes.
Les princes qui régnaient à Tunis et à Tlemsen virent avec inquiétude l’établissement des Turcs se consolider à Alger. Ils n’avaient été maintenus tous deux dans leurs États que par les secours que leur avaient prêtés les Espagnols.
Cette alliance avec une nation chrétienne avait considérablement affaibli leur autorité sur les tribus de l’intérieur. Il était à craindre pour eux que dès que les Turcs se présenteraient dans leurs provinces les Arabes ne se portassent à leur rencontre, et ne préférassent échapper au joug de princes qui ne vivaient que sous le bon plaisir des chrétiens, pour obéir à une puissance musulmane dont la victoire augmentait le prestige. Afin de conjurer ces menaçantes éventualités, les deux sultans “de Tunis et de Tlemsen se concertèrent pour séduire et pousser à la révolte les deux chefs indigènes qui gouvernaient les tribus arabes au nom des Turcs. Ces tentatives eurent d’abord quelques succès dans l’ouest; mais les troupes turques marchèrent sans perdre de temps contre les rebelles, elles firent rentrer dans le devoir. Avant de poursuivre le récit des événements, il est nécessaire de dire quelques mots sur la situation du royaume de Tlemsen.
A la mort de Bou Hammou, qui avait été rétabli sur le trône de Tiemsen par les Espagnols, Messaoud, son fils aîné, avait été frustré du pouvoir par son frère Mouley Abd- Allah, et s’était réfugié dans le Maroc. Les progrès de la domination turque inspirèrent à Messaoud la pensée de venir implorer le secours du pa¬
cha d’Alger pour revendiquer l’héritage de son père. Sa demande fut acueillie par Kheir-ed-Din, qui lui fournit un corps de fantassins turcs et lui facilita les moyens de lever une armée nombreuse parmi les tribus qu’il avait récemment fait rentrer dans l’obéissance. Ces forces furent dirigées contre Tlemsen. Muley Abd-AUah, effrayédes masses innombrables qui marchaient contre lui, évacua la viile, et alla demander asile au gouverneur espagnol d’Oran. Messaoud fut installé; et pour reconnaître l’appui que le pacha d’Alger lui avait prêté , il se déclara son vassal. Mais dès que les troupes turques eurent quitté Tlemsen, il changea brusquement de dispositions, et contracta une alliance avec les Espagnols , afin de prévenir les tentatives que son frèrepourrait faire pour remonter sur le trône avec leur assistance. Kheir-ed-Din fut indigné en apprenant cet acte de versatilité, et organisa aussitôt une armée pour aller tirer vengeance du traître. Pendant qu’il poussait les préparatifs de l’expédition avec activité , Mouley Abd-Allah , celui-là même qu’il avait dépossédé au profit de Messaoud , s’adressa à lui par l’intermédiaire d’un marabout, et sollicita son amitié. Le pacha , qui n’était pas encore en mesure d’occuper par ses propres forces une ville aussi éloignée que Tlemsen de sa capitale, écouta favorablement ces. propositions, et se déclara le protecteur de Mouley Abd-Allah. Mais celui-ci était encore à Oran , surveillé par les Espagnols, et ne pouvait espérer de s’échapper , que lorsque les Turcs , en s’avançant vers l’ouest, auraient permis aux partisans qu’il avait dans les tribus de se réunir. Il conseilla donc à Kheir-ed-Din de commencer les opérations par l’attaque de Mostaganem , qui appartenait encore aux Béni Zian et de ne se porter sur Tlemsen que lorsqu’il aurait soumis tout le pays qu’il devait laisser derrière lui.
Ce plan de campagne fut adopté.
Une armée considérable, composée de cavalerie et d’infanterie, fut dirigée sur Mostaganem , pendant qu’une flotte de vingt-huit bâtiments allait l’attaquer par mer. La place fut facilement enlevée.
MouIeyAbd-Allah parvint à sortir d’Oran, et rejoignit l’armée turque; la forte-
resse de Kala fut ensuite assiégée et emportée presque sans résistance; une garnison y fut installée, et les Algériens se mirent en marche sur Tlemsen sous la conduite de Mouley Abd- Allah. Ce fut à deux journées de cette ville qu’on rencontra Messaoud, qui s’avançait à la tête de ses troupes pour arrêter les vainqueurs. Le sort des armes lui fut contraire. Il se retira précipitamment dans sa capitale, et s’y enferma. L’armée algérienne vint camper devant Tlemsen ; mais comme elle n’avait pas d’artillerie, après vingt jours de courageux efforts , aucun résultat n’avait encore été obtenu. Par un stratagème habile, ils attirèrent enfin les défenseurs de Tlemsen hors des murs, et les battirent complètement. Cette victoire ne put cependant les rendre maîtres de la ville. Ce fut la trahison des habitants qui leur en ouvrit les portes. Mouley Abd-Allah récupéra le trône; mais il dut se reconnaître vassal d’Alger, et renonça au privilège de battre monnaie et de faire dire la prière du vendredi en son nom dans les mosquées. 11 obtint une garde de cent cinquante Turcs , auxquels il alloua une solde avantageuse.
Pendant que le succès couronnait les entreprises de Kheir-ed-Din du côté de Tlemsen, la fortune lui était moins favorable dans l’est. Le sultan de Tunis parvint enfin à corrompre Ahmed Ben el-Kadhi , et l’entraîna dans son parti. Il envahit aussitôt les possessions algériennes. Kheir-ed-Din envoyadestroupes pour défendre son territoire. Après quelques combats sans importance, dont les vicissitudes furent diverses, les Turcs commirent l’imprudence de s’engager dans les montagnes des Flissa ; en traversant un défilé , ils, furent assaillis par les populations guerrières de ces contrées et taillés en pièces. Un petit nombre seulement put gagner Alger.
A la suite de cette catastrophe , tous les indigènes embrassèrent la causé du vainqueur, et lui fournirent des contingents. Ahmed Ben el-Kadhi poursuivit ses succès, et mit le siège devant Alger. Kheir-ed-Din fit une résistance désespérée, et allait enfin succomber, lorsqu’à l’approche de l’hiver le froid et les pluies abondantes forcèrent Ahmed Ben el-Kadhi à conclure la paix. C’était
la seconde fois, en quelques années, qu’ Alger devait son salut aux rigueurs de la saison. Au printemps suivant, Ahmed Ben el Kadhi viola le traité, et recommença les hostilités ; mais les Turcs dissipèrent facilement les rassemblements des rebelles.
Le danger était à peine conjuré de ce côté, que l’attention de Kheir-ed-Din dut se porter vers Tlemsen. Messaoud, qui s’était retiré dans le Sahara, avait réuni un grand nombre de tribus arabes et berbères, et, s’étant mis à leur tête, il vint assiéger Tlemsen. Les Turcs accoururent au secours de leur allié, et mirent en fuite l’armée de Messaoud. Aussitôt après la victoire le sultan de Tlemsen fit savoir à tous les cheikhs des tribus qu’il traiterait avec honneur ceux qui abandonneraient le parti de son frère, et qu’il affranchirait d’impôts pendant dix ans celui qui lui livrerait Messaoud vivant. Les promesses, encore plus que les menaces, produisirent le résultat qu’on en attendait; le malheureux prince fugitif fut trahi par un cheikh qu’il avait autrefois comblé de bienfaits. Comme on le voit, la perfidie du caractère arabe, dont on a eu plus d’une fois des preuves dans l’histoire de l’Algérie moderne, date de loin, et ne s’est pas démentie.
La tranquillité n’avait pas pu encore être complètement rétablie dans la province de l’est. Kheir-ed-Din dut encore envoyer Kara-Hassan, un de ses lieutenants, avec des troupes pour combattre Ahmed Ben el-Kadhi. Ce chef rebelle, vaincu dans toutes les rencontres, fut poursuivi par les Algériens jusqu’au delà de Bône. Kara-Hassan s’empara de Collo, soumit toutes les tribus qui habitaient un pays ouvert, et força la ville de Constantine, alors constituée en république , à reconnaître l’autorité du pacha d’Alger. Mais ces brillants avantages tournèrent bientôt contre Kheir-ed- Din. Ahmed Ben el-Kadhi n’ayant pu vaincre le chef des troupes turques le corrompit à force d’intrigues. Il lui persuada de se déclarer indépendant, et lui promit l’appui des puissantes tribus kabiles de la chaîne du Djurdjura. Kara- Hassan rêva pour lui-même un rôle à jouer dans l’est semblable à celui qui avait si bien réussi à Barberousse et à son frère. Il trahit son maître, et s’unit à
L’UNIVERS
Ahmed Ben el-Kadlïi. Ils ne se contentèrent pas d’avoir arraché à Kheir-ed-Din la possession de la moitié de son gouvernement ; ils nouèrent une conspiration dans Alger même pour le renverser et le tuer. L’intrigue et les complots trouvaient toujours de nombreux partisans parmi les habitants de cette ville. Une insurrection générale fut préparée ; mais le projet des conjurés fut découvert avant son exécution , et vingt d’entre eux payèrent de leur vie cette tentative pour s’affranchir de la tyrannie de l’oudjac turc.
Kheir-ed-Din quille Alger.
Après deux ans d’efforts incessants, Kheir-ed-Din ne put ressaisir toute son autorité sur le pays. La situation était loin d’être brillante pour lui. Beaucoup de soldats étaient retournés en Turquie; la plupart de ceux restés à Alger s’étaient mariés, et avaient perdu presque toutes leurs qualités militaires. Ahmed Ben el- Kadhi et Kara-Hassan se maintenaient indépendants dans toute la province orientale. A l’ouest, la fidélité du sultan deTlemsen chancelait, et toutes les tribus étaient en rébellion. Cet état de choses inspira à Kheir-ed-Din un si profond découragement qu’il quitta presque furtivement Alger, et se retira à Djidjéli avec trois bâtiments. A peine arrivé dans cette dernière ville, il retrouva toute son activité, toute son audace , et aussi tout son bonheur, pour entreprendre des courses contre les navires européens. En peu de temps ses croisières avaient visité les côtes de Tunis, l’île de Djerba, les parages d’Italie et d’Espagne; il avait recruté de nombreux auxiliaires , augmenté le nombre de ses bâtiments, délivré une grande quantité de musulmans qui étaient encore en Espagne.
Relourde Kheir-ed-Din à Alger.
A mesure qu’il rétablissait sa renommée, Kheir-ed-Din désirait de plus en plus retourner à Alger. Cette ville était tombée après son départ au pouvoir d’ Ahmed Ben el-Kadhi. Il résolut de l’en chasser. Les habitants donnèrent encore dans cette circonstance une nouvelle preuve de la déplorable inconstance de leur caractère; dès qu’ils apprirent que les Turcs étaient partis de
Djidjéli , ils leur envoyèrent des députés pour les presser de venir les délivrer des exactions d’ Ahmed Ben el Kadhi.
Les deux armées se rencontrèrent dans le Sebaou, à l’est d’Alger; les premiers combats furent à l’avantage des Turcs; enfin une action décisive s’engagea dans une vallée du pays des Flissa-Oumlil ; les troupes arabes se débandèrent et furent mises en déroute. Kheir-ed-Dinsut profiter de la victoire; il détacha les principauxchefs de tribu du parti ennemi, et les détermina à assassiner Ahmed Ben el-Kadhi. 11 entra ensuite à Alger. Ces événements s’accomplirent en 1527 (933 de l’hégire). A peine rentré en possession. de la capitale de ses États , le pacha dut prendre encore les armes pour châtier le sultan de Tlemsen, qui avait secoué le joug et avait entraîné dans sa révolte le frère d’ Ahmed Ben el-Kadhi. Deux ans entiers furent consacrés à apaiser ces troubles , et ce fut seulement à la fin de l’année 1529 que la tranquillité se trouva partout rétablie.
Prise du Penon d'Alger.
Après avoir réglé l'administration des vastes provinces qu’il venait de conquérir, Kheir-ed-Din imprima une activité nouvelle à ses entreprises maritimes. 11 défit et tua, dans les eaux des îles Baléares, Portundo, général des galères d’Espagne; sur huit navires dont se composait la flotte espagnole , il en prit sept. C’est à cette époque qu’il forma la résolution de s’emparer du fort que les Espagnols avaient construit sur un îlot vis-à-vis la ville d’Alger. Cette forteresse surveillait l’entrée du port, et obligeait les corsaires algériens à aller mouiller vers la plage de Babazoun; et à la moindre apparence de mauvais temps, ils étaient réduits à tirer leurs navires à terre. Kheir-ed-Din chercha d’abord à s’emparer du Penon par trahison. Il introduisit dans la forteresse deux jeunes Arabes, qui annoncèrent vouloir embrasser la religion chrétienne. Mais les trames de ces deux espions furent découvertes; ce moyen n’ayant pas réussi, le pacha d’Alger somma le commandant Martin de Vargas de lui livrer le fort, lui offrant une capitulation honorable. Quoiqu’il manquât de vivres et de munitions, et qu’il
lui fût difficile de prolonger une défense vigoureuse , le commandant espagnol repoussa avec indignation les ouvertures qui lui avaient été faites. Kheir-ed-Din se décida alors à enlever le Penon de vive force. Il fit construire une batterie visà-vis du fort , l’arma de quelques canons de siège qu’il avait et de ceux qu’il prit à un bâtiment français mouillé dans la rade. L’attaque fut commencée le 6 mai 1530; elle se prolongea pendant quinze jours. Lorsque tous les remparts Rirent démantelés et que la brèche fut ouverte, il transporta des troupes sur le rocher et livra l’assaut. Martin de Yargas avait déjà perdu la plus grande partie de sa faible garnison, le reste était harassé de fatigue et mourait de faim; il était lui-même grièvement blessé.
Malgré des prodiges de valeur, il fut pris vivant et conduit au pacha , qui le traita d’abord avec distinction et finit par le faire mettre à mort parce qu’il refusa d’apostasier. Le fort fut entièrement démoli, et les matériaux servirent à faire la chaussée qui joint maintenant l’îlot à la terre ferme , et qui protège le port du côté du nord. La prise et la destruction du Penon assurèrent l’indépendance du port d’Alger, qui servait d’asile à de nombreux corsaires algériens et à tous les pirates, de quelque nation qu’ils fussent. Les Turcs devinrent redoutables sur toutes les côtes du bassin occidental de la Méditerranée.
André Doria attaque Cherchel.
L’année d’après , en 1531 , André Doria , alors au service de Charles- Quint, parcourant les côtes d’Afrique pour donner la chasse aux corsaires , apprit qu’une partie de la flotte de Kheired-Din était à Cherchel; il vint l’j» attaquer, et l'incendia. Il débarqua des troupes qui pénétrèrent facilement dans la ville et délivrèrent huit cents esclaves chrétiens; mais ses soldats se débandèrent bientôt, et se répandirent dans les maisons abandonnées pour s’y livrer au pillage. Alors les habitants de Cherchel, unis aux Turcs réfugiés dans la Casbah, fondirent sur eux et en tuèrent quatre cents en un instant. Doria voyant que les autres fuyaient vers la mer pour se rembarquer, s’éloigna d’abord avec
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ses galères, afin de les obliger de se retourner pour combattre; mais ces malheureux se laissèrent tuer presque sans se défendre , et l’amiral s’empressa de recueillir ceux qui restaient; plus de quatorze cents hommes périrent dans cette journée, et six cents furent réduits en esclavage.
Kheir-ed-Din partit aussitôt d’Alger pour se mettre à la poursuite d’André Doria. Il ne put le rejoindre; mais il porta la dévastation sur toutes les côtes de Provence et d’Italie. Il rentra enfin à Alger chargé de dépouilles. Il entreprit ensuite une croisière sur les côtes d’Espagne, et se rapprocha du littoral de l’Andalousie , d’où les chroniqueurs arabes prétendent qu’il emmena successivement plus de soixante mille musulmans qui avaient accepté les lois de l’Espagne.
Kheir-ed-Din est appelé à Constantinople.
La renommée de l’audacieux et heureux pacha d’Alger était arrivée à son apogée. Soliman, sultan de Constantinople, venait d’essuyer plusieurs défaites sur mer, à la suite desquelles il avait perdu quelques villes de la Grèce. Il jeta les yeux sur Kheir-ed-Din pour l’op poser à l’amiral génois. Il lui envoya à cet effet un de ses principaux officiers, avec ordre de se rendre aussitôt à Constantinople. L’Algérie était alors entièrement pacifiée. Avant de s’embarquer, Kheir-ed-Din investit du commandement Hassan-Agha , renégat sarde , un de ses plus habiles lieutenants. Il partit au mois d’août 1533 ( 939 de l’hégire) avec une flotte de quarante-quatre navires.
Après avoir parcouru les parages de Sardaigne, de Sicile, des îles de la Grèce, fuyant plutôt André Doria qu’il ne le recherchait , et exerçant les ravages que l’occasion lui renditïaciles, il arriva enfin à Constantinople. Le sultan accueillit très-bien Kheir-ed-Din, et accepta le riche présent qu’il avait apporté d’Alger. Ce présent se composait d’esclaves des deux sexes, d’étoffes de soie, de draps d’or, d’objets précieux, de lions et d’autres animaux d’Afrique.
Après quelques vicissitudes suscitées par des intrigues de cour, le pacha d’Alger fut élevé à la dignité de Capitan-
L’UNIVERS
Pacha, c’est-à-dire grand amiral de la flotte ottomane. Il n’entre pas dans notre plan de suivre Kheir-ed-Din dans tous les incidents de sa carrière comme Capitan-Pacha. Nous devons nous contenter de dire qu’il lutta avec constance et souvent avec bonheur contre André Doria , et que sa réputation ne lit que s’accroître sur un théâtre plus étendu.
Hâtons-nous de revenir aux faits qui intéressent le nord de l’Afrique et plus particulièrement la Régence d’Alger.
Prise de Tunis.
Le premier point de la côte d’Afrique que la flotte de Kheir-ed-Din aborda fut Bizerte. Soit qu’il eût reçu des instructions du Grand-Seigneur, soit qu’il voulût agrandir son royaume d’Alger , il résolut de s’emparer de Tunis. En conséquence il fit courir le bruit qu’il venait rétablir sur le trône Rachid , qui avait été dépossédé par son frère le sultan hafside El-Hassan alors régnant. Les Tunisiens , impatients de secouer le joug du prince usurpateur, le chassèrent et ouvrirent leurs portes aux Turcs. Lorsqu’il se fut emparé des forts , Kheir-ed-Din jeta le masque, et déclara qu’il prenait possession de la ville au nom du sultan Soliman. Les Tunisiens, indignés, se soulevèrent; mais la force acheva ce que la perfidie avait commencé. Ces événements eurent lieu au mois d’aout de l’année 1534 (940 de l’hégire).
Kheir-ed-Din déploya dans le gouvernement de Tunis la même habileté dont il avait fait preuve à Alger. Les tribus arabes tenaient encore pour El-Hassan.
Elles furent attirées dans le parti du vainqueur, qui sut flatter leur avidité et leur avarice. Les Dreïd et lesNememcha furent les premiers séduits par ses promesses ; les autres tribus imitèrent leur exemple, et reçurent de grandes largesses. Il s’empara deKairouan et des autres villes de la province, et régla partout la perception de l’impôt. Enfin il fit ouvrir par les vingt mille esclaves chrétiens que renfermait alors Tunis le canal de la Goulette, et créa un port où sa flotte fut parfaitement abritée.
Expédition de Charles- Quint contre Tunis.
El-Hassan, après son expulsion de Tunis, erra quelque temps parmi les Arabes, s’efforçant de les soulever contre la domination turque. Ses tentatives n’obtinrent aucun succès. Alors un renégat de sa suite lui conseilla de s’adresser à Charies-Quint. Ce monarque, supplié par le pape de mettre un terme aux déprédations qu’exerçaient les corsaires sur toutes les côtes de la Méditerranée, irrité d’ailleurs de l’établissement des Turcs à Tunis, accueillit favorablement la demande du prince dépossédé, et prépara un armement formidable. L’Italie, le Portugal et l’ordre de Malte unirent leurs forces à celles de l’Espagne. La France, qui se trouvait liée par un traité avec Soliman, refusa de prendre part à l’expédition. On dit même que François 1er envoya un agent secret à Tunis pour informer les Turcs que les préparatifs faits par l’Espagne avec mystère seraient dirigés contre eux. A cette nouvelle, Kheir-ed-Din fit venir d’Alger un corps d’élite de soldats turcs ; il con voqua à Tunis tous les corsaires de la Méditerranée, appela les Arabes des tribus à la guerre sainte, et sollicita des secours de la Porte Ottomane. Mais Soliman, dont les forces étaient alors occupées en Asie, lui répondit qu’il eût à se défendre avec ses propres ressources. Le fort de la Goulette, bâti à l’entrée du canal unissant à la mer le lac au bord duquel est située Tunis , fut armé avec soin et le commandement en fut confié à Sinan- Reïs, corsaire célèbre.
Charies-Quint, ayant rallié toutes ses forces en Sardaigne, fit voile pour Tunis. La flotte, composée de quatre cents bâtiments et portant vingt-cinq mille cinq cents hommes de troupes, parut près de Carthage, à Porto-Farino, dans la première quinzaine de juillet de l’année 1535.
Le débarquement s’opéra sans peine, et le quartier général fut établi sur le lieu même où avait campé saint Louis. L’armée espagnole mit aussitôt le siège devant la Goulette. Ses premières operations furent marquées par des combats très-vifs , soutenus contre les Turcs et contre les nuées d’Arabes qui avaient répondu à l’appel de Kheir-ed-Din. Le feu
fut ouvert le 14 juillet, et les Espagnols emportèrent le fort après une résistance opiniâtre. Sinan se replia avec ses troupes sur Tunis, en suivant à travers les basses du lac un chemin dangereux et difficile qui avait été tracé d’avance avec des pieux. Quarante-deux galères mouillées dans le canal tombèrent au pouvoir des chrétiens.
Après ce succès , un grand nombre des chefs de l’armée furent d’avis de ne pas pousser la campagne plus loin et de retourner en Europe. Charles-Quint parut hésiter pendant quelques jours; il se laissa enfin persuader par les personnes qui voulaient qu’on continuât la guerre. Le 25 juillet on se mit en marche sur Tunis. Kheir-ed-Din se porta à la rencontrede l’empereur avec huit mille Turcset unegrandequantité d’Arabes. Ceux-ci au premier choc se débandèrent et laissèrent les Turcs aux prises avec l’armée chrétienne. Sur ces entrefaites , les esclaves européens qui étaient enfermés, au nombre de vingt-cinq mille, dans la citadelle de Tunis se révoltèrent, brisèrent leurs fers et vinrent attaquer les troupes de Kheir-ed-Din. Celui-ci, voyanttout perdu, sortit de ia ville avec ses Turcset se mit en retraite vers Bône, où il avait eu ia sage précaution d’envoyer en réserve douze galères avant l’arrivée de Charles-Quint. Immédiatement après la fuite des Turcs, les notables vinrent présenter à l’empereur les clefs de la ville en le suppliant de les traiter avec humanité.
L’événement ne répondit pas aux promesses qu’on leur fit. Tunis fut livré au pillage pendant trois jours. Plus de soixante-dix mille indigènes, femmes, enfants, vieillards périrent dans ce sac horrible. Lorsque les chrétiens n’eurent plus de musulmans à tuer, ils s’égorgèrent entre eux pour s’arracher réciproquement leurs parts de butin; ils démolirent les maisons pour y chercher des trésors. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine qu’on put réorganiser cette armée abandonnée à tous les excès.
El-Hassan fut remis en possession de Tunis , à la charge de reconnaître la souveraineté de l’Espagne. Les conditions suivantes furent en outre stipulées par Charles-Quint : Occupation permanente de la Goulette par une garnison espagnole; abolition de l’esclavage dans
toutes les dépendances de Tunis ; exclusion de tous les corsaires de ses ports; enfin, pour tous les chrétiens, liberté de commerce , droit de bâtir des églises et des monastères. El-Hassan dut payer de plus un tribut annuel de douze mille pièces d’or et faire hommage de douze chevaux et douze faucons.
Quelque glorieusequ’ait été pour l’empereur cette expédition, on ne peut s’empêcher de remarquer que le résultat ne répondit pas à la grandeur des moyens mis en œuvre pour l’obtenir. Dans toutes leurs entreprises en Afrique, on voit continuellement les Espagnols traîner à la suite de leurs armées un prétendant indigène , et se contenter presque pour unique fruit de la victoire d’opérer une restauration au profit de leur protégé.
A Alger, à Tlemsen, à Tunis leur conduite fut identique; et lorsqu’ils surent mener leurs projets à bonne fin, les avantages qu’ils espéraient leur échappèrent toujours. Le véritable but de cette dernière expédition était la destruction de la puissance de Kheir-ed-Din, si redoutable à tous les navigateurs européens : or cette proie avait échappé par la fuite. André Doria fut envoyé à sa poursuite ; mais arrivé à Bône il trouva que Kheired-Din en était déjà parti et s’était dirigé sur Alger. Les Génois laissèrent à Bône une garnison qui fit de brillantes expéditions contre les Arabes et contre les Turcs de Constantine; ils pacifièrent le pays jusqu’à Medjez Ahmar. Mais cet établissement n’eut pas de durée. D’un autre côté, pendant que l’Europe entière répétait les louanges de Charles-Quint pour avoir détruit les corsaires, on apprit tout à coup que la flotte de Kheired-Din s’était portée sur Mahon, que la ville avait capitulé, et que l’audacieux Pacha avait enlevé plus de huit cents chrétiens. Appelé une seconde fois à Constantinople, Kheir-ed-Din laissa le gouvernement d’Alger à Hassan-Agha, renégat corse , que son habileté et des qualités énergiques recommandaient à son choix. Il ne devait plus revenir dans la capitale de ce royaume, qu’il avait fonde. Il mourut quelques années après (1548, 955 de l’hégire), après avoir commandé avec éclat la flotte ottomane dans l’Archipel grec et dans l’Adriatique.
L’UNIVERS
Expédition de Charles- Quint contre Alger.
Kheir-ed-Din était parti pour le Levant depuis peu de temps lorsqu’eut lieu la plus célèbre des expéditions de Charles- Quint contre Alger, celle de 1541 ( 948 de l’hégire ). Depuis la prise de Tunis l’audace des corsaires turcs, loin d’être réprimée, avait pris au contraire une activité plus grande. Plusieurs tentatives faites par l’Espagne contre Souça, contre Menestir, enfin contre Kairouan dans le royaume de Tunis, pour y établir solidement son influence, n’avaient pas réussi. Le commerce de la Méditerranée était interrompu; Gibraltar avait été surpris et pillé en 1540. Les réclamations universelles de l’Europe s’élevaient contre les brigandages de ces corsaires. Charles-Quint, ému de tant de plaintes , résolut de frapper un coup décisif et de s’emparer du repaire même des pirates, d’Alger, leur capitale.
On était à une époque déjà avancée de l’année 1541. La saison n’était plus favorable pour une pareille entreprise.
Le pape et André Doria firent en vain des représentations à Charles-Quint pour le déterminer à renvoyer l’exécution de son projet jusqu’au printemps suivant; l’empereur ne voulut rien entendre, il fit seulement activer les préparatifs, et fixa les îles Baléares comme point de concentration des forces qui devaient agir contre Alger. La flotte se composait de cinq cent seize voiles, dont soixantecinq galères et quatre cent cinquante et un bâtiments de transport ; elle portait vingt-cinq mille hommes de troupes de débarquement. Le 19 octobre les Espagnols arrivèrent devant Alger. Après avoir manœuvré pendant quelques jours du cap Caxine au cap Matifou, contrariée par les vents et la mer, la flotte impériale se rapprocha de la côte , et le débarquement eut lieu le 23 octobre , entre l’embouchure de l’Arach et la ville, sur la plage du Hamma.
Hassan-Agha, ayant appris de bonne heure les préparatifs de Charles-Quint, avait adopté les dispositions les plus vigoureuses pour la défense de la ville. Il avait réparé les fortifications de terre et de mer; il prescrivit des peines sévères pour interdire aux habitants de quit¬
ter la ville, leur distribua des armes, et assigna à chacun son poste sur les remparts ; il avait aussi convoqué tous les guerriers des tribus environnantes.
Le premier jour du débarquement l’infanterie seule fut mise à terre; elle soutint quelques escarmouches contre les Arabes et contre des Turcs sortis d’Alger. L’empereur savait que la ville n’était défendue que par un très-petit nombre de soldats de l’oudjac; il espéra qu’une sommation suffirait pour la faire capituler. Mais Hassan-Agha reçut le parlementaire avec égards, et lui répondit en termes énergiques.
Dès le lendemain, 25, l’armée tout entière s’ébranla, pour se rapprocher d’Alger. On ne fit qu’un millier de pas environ, et on s’établit à El-Hamma , après avoir repoussé quelques attaques peu importantes des Arabes. Pendant toute la nuit le camp fut harcelé; l’ennemi donna même une alerte très-vive, mais sansrésultat pour lui. Le 251a ville fut investie; Charles-Quint établit son quartier général au marabout de Sidilakoub, sur l’emplacement où s’élève aujourd’hui le fort l’Empereur. Tout s’annonçait sous les meilleurs auspices ; les troupes étaient dans des positions avantageuses ; la flotte bloquait le port ; la ville était dans la consternation. Mais dans l'après-midi du même jour le ciel se chargea de nuages et le mauvais temps commença; il interrompit le débarquement des subsistances et du matériel.
Les soldats n’avaient pris que deux jours de vivres et ces deux jours étaient écoulés. Les tentes n’avaient pas encore été débarquées, et la pluie tombait par torrents. La nuit fut affreuse sur terre et sur mer. La flotte, qui n’avait pas eu le temps de chercher un refuge, eut beaucoup à souffrir, et un grand nombre de navires périrent. Au point du jour une troupe turque sortit de la ville, et se jeta à l'improviste sur trois bataillons italiens qui formaient l’avant-garde du camp, et enfonça les premiers postes. Un de leurs principaux officiers, Augustin Spinola, accourut avec des forces nouvelles, rétablit le combat, et poursuivit les Turcs jusqu’à l’entrée de la ville. Une seconde sortie tentée par Hassan Agha ne fut pas plus heureuse; les chevaliers de Malte, et principalement ceux de la langue de
France, recueillirent l’honneur de ce combat. Arrivés pêle-mêle avec les Turcs qu’ils chassaient devant eux , ils furent sur le point de pénétrer dans la ville. L’un d’eux, Ponce deBalagner, ditSavignac, planta son poignard dans la porte de Babazoun, que l’ennemi venait de fermer précipitamment. Les Allemands furent aussi attaqués, et plièrent un instant; l’empereur mit l’épée à la main, et, piquant des deux, il ramena luimême les soldats jusqu’aux lignes de l’ennemi , et le força à tourner le dos. La pluie n’avait pas cessé de tomber, et avait privé les chrétiens de l’usage de leurs mousquets. La terre était tellement détrempée, qu’ils enfonçaient jusqu’à mi-jambe dans la boue; accablés de fatigue , glacés par l’eau qui pénétrait leurs habits, souffrant déjà de la faim, ils pouvaient à peine soulever et manier leurs armes.
Le vent, qui avait commencé à souffler avec une grande force dès le milieu de la nuit du 25 au 26, devint furieux avec le jour. Cent quarante navires furent jetés à la côte et leurs équipages furent massacrés par les Arabes, qui garnissaient le rivage jusqu’au cap Matifou. Vers le soir, le vent s’étant un peu calmé, Doria rallia les débris de la flotte, et put s’abriter dans une haie, derrière Matifou. L’armée était dans un état de démoralisation extrême; on fut obligé de tuer les chevaux qu’on avait débarqués pour la nourrir. Charles-Quint comprit que son entreprise avait échoué, et qu’il n’y avait plus d’autre salut pour ce qui restait de son armée que d’aller s’embarquer à Matifou, où étaient réunis les navires échappés à la tempête. La retraite commença avec ordre le 28 ; on ne laissa pas un blessé. L’armée arriva, toujours poursuivie par la cavalerie turque et par des nuées d’Arabes , surles bords de l’Arach. On s’y arrêta pour construire un pont avec les débris des mâts, des vergues et des bois appartenant aux navires naufragés et dont la plage était couverte. La nuit fut employée à ce travail. Le jour suivant on rencontra, à l'extrémité de la Métidja, l’Oued-el-Khemis, qui ne put être franchi qu’avec les plus grandes difficultés. Enfin , après bien des fatigues et de cruelles privations, l’armée atteignit le cap Matifou le 30 octobre
au matin. Elle tira aussitôt des vivres de la flotte.
Après une journée consacrée au repos, l’embarquement commença et se termina le 1er novembre; ce jour même on mit à la voile. Mais les malheurs de cette expédition n’étaient pas arrivés à leur terme. Le vent , qui s’était un peu apaisé, souffla de nouveau avec violence : un vaisseau périt en doublant le cap et deux autres furent jetés à la côte. Hassan- Agha envoya à leur secours, et traita avec humanité les hommes qui purent être sauvés. La flotte relâcha à Bougie, où les Kabiles lui apportèrent des vivres frais. Les Espagnols avaient contracté alliance depuis quelque temps avec les tribus du Djurdjura, et le mauvais temps seul avait empêché les Kabiles de venir se joindre à l’armée chrétienne ainsi qu’ils l’avaient promis. L’empereur ne put gagner le port de Carthagène qu’à la fin du mois de novembre. Aucun historien ne précise les pertes que fit l’armée impériale; mais on peut les évaluer sans exagération à la moitié des forces qui étaient parties d’Europe. Les bords de la mer, depuis Dellis, à l’est d’Alger, jusqu’à Cherche!, à l’ouest, dans un espace de plus de vingt lieues, étaient jonchés de cadavres d’hommes, et de chevaux et de débris de toute espèce.
Telle fut l’issue désastreuse de cette entreprise, dont les préparatifs formidables avaient éveillé l’attention et l’intérêt de tous les peuples chrétiens.
Pendant trois siècles l’Europe a payé les malheurs éprouvés par Charles-Quint devant Alger. L’État fondé par les Turcs, qui échappait à peine aux vicissitudes des luttes contre les tribus arabes , et que le départ de son fondateur pour Constantinople avait laissé presque sans forces, vit sa puissance s’accroître, et l’audace de ses corsaires ne connut plus de bornes dans la Méditerranée.
L’influence qu’exerça sur les populations indigènes l’immense échec essuyé par les chrétiens fut considérable. Hassan-Agha sut l’utiliser pour étendre et consolider la dominationturque. U porta ses efforts principalement vers l’est, s’empara de Biskra et de tout le Zab. De ce côté iln’avaitpasà lutter contre lesEspagnols, qui, quoique maîtres de Bougie, n’exerçaient aucune action sur le pays.
L’UNIVERS
Dans l’ouest, la position n’était plus la même. Les gouverneurs d’Oran entretenaient des relations journalières avec les tribus de la province de Tlemsen ; et les sultans qui régnaient dans cette ville pouvaient invoquer l’appui des chrétiens pour résister à une conquête. Mais les traditions de la politique de Kheir-ed-Din ne furent pas abandonnées. Hassan-Agha sut habilement semer la discorde parmi les membres de la famile des Beni- Zian , et l’occasion ne tarda pas à se présenter pour intervenir dans les affaires du royaume de Tlemsen. En effet, à la mort de Mouley Abd-Allah, qui avait été rétabli sur le trône par Kheir-ed-Din, Ahmed, son fils cadet, soutenu dans ses prétentions par Hassan-Agha, s’empara du pouvoir au détriment de son frère aîné. Celui-ci s’adressa au gouverneur d’Oran, et réclama sa protection en promettant qu’il reconnaîtrait la suzeraineté de l’Espagne aux mêmes conditions que le sultan Abou Hammou, qui avait été secouru précédemment par le colonel Martin d’Argote. Le mauvais succès constant de toutes les tentatives d’intervention en faveur des princes indigènes n’avait pas découragé Charles-Quint.Le souvenir du désastre encore récent de 1541 ne l’arrêta pas davantage. En 1543 il ordonna à don Martin de Cordoue, comte d’AIcaudette , gouverneur d’Oran, de faire une expédition contre Tlemsen pour faire triompher les droits du prince légitime.
Défaite d'Alphonse Martinez.
Alphonse Martinez fut mis à la tête d’un millier de soldats, et sortit d’Oran.
se rendit d’abord dans la plaine du Sig, où il devait être rejoint par les Arabes du parti du prétendant. Quatre cents cavaliers se rallièrent seuls aux Espagnols. Les officiers ouvrirent l’avis de retourner à Oran; mais un faux point d’honneur empêcha Alphonse Martinez de rétrograder. Il se porta d’abord sur l’Oued Senan, puis sur l’Isser, à six lieues de Tlemsen, près des ruines d’une ville. Il rencontra dans cette position les troupes de Mouley Ahmed. Trop inférieur en nombre pour résister à une armée considérable, il se retrancha dans les ruines qui se trouvaient sur son chemin , et chercha à entrer en ar¬
rangement avec le chef arabe. Mais pendant qu’on négociait les Espagnols furent attaqués à Timproviste, et, après une résistance des plus valeureuses , ils périrent tous à l’exception de vingtdeux, qui purent gagner Oran. Alphonse Martinez et treize autres furent faits prisonniers. Martin d’Argote, dit-on, faisait partie de cette malheureuse expédition , et perdit la vie dans le combat.
Prise de Tlemsen.
L’affront que venaient d’essuyer les armes espagnoles ne pouvait pas rester sans vengeance. Charles-Quint envoya de nouvelles troupes à Oran; le comte d’AIcaudette en prit lui-même le commandement, et partit le 27 janvier 1544 avec une armée composée de neuf mille fantassins et quatre cents cavaliers. Les Espagnols rencontrèrent l’ennemi à quelques lieues de Tlemsen; mais les attaques des Arabes ne furent pas assez sérieuses pour déterminer le comte d’AIcaudette à s’arrêter pour les combattre. Après avoir facilement emporté une redoute qui contenait les magasins de l’armée de Tlemsen, il arriva devant cette ville. Ahmed l’avait abandonnée. Les habitants ouvrirent les portes ; mais cette soumission ne les sauva pas du pillage. LesEspagnolsyrestèrentquarantejours.
Ils firent plusieurs expéditions contre les Arabes des environs, et leur enlevèrent beaucoup de bétail. Ces actes impolitiques changèrent vite les dispositions à leur égard; toutes les tribus se soulevèrent contre eux. Quelques étendards étant tombés entre les mains des Arabes on les promena dans tout le pays, pour exciter le fanatisme contre les chrétiens. Le comte d’AIcaudette, qui semblait ne vouloir séjourner à Tlemsen que pour enlever du butin, voyant la situation s’aggraver, partit pour Oran. Le frère d’Alimed fut installé sur le trône, et se reconnut vassal de l’Espagne; mais dès que les Espagnols furent en route , les Arabes et les Berbères, qui s’étaient déclarés pour le protégé d’Hassan-Agha, vinrent assaillir l’armée chrétienne. Le combat dura pendant toute la journée, sans ralentir la marche. Le général fit un si bon emploi de son artillerie, que l’ennemi se découragea et renonça à la poursuite. Après la rentrée des Espa-
gnols à Oran, Mouley Ahmed se présenta devant Tlemsen avec quelques troupes ; son frère sortit pour le combattre et le mit en déroute. Mais lorsqu’il voulut rentrer dans la ville les habitants lui crièrent qu’ils ne voulaient pas d’un roi qui avait livré leur pays aux chrétiens et avait partagé leurs dépouilles avec eux. Ce malheureux prince se retira chez les Angad , tribu berbère, qui le massacrèrent. Ahmed rentra en possession du pouvoir souverain. Lorsqu’il avait été obligé de fuir devant le comte d’Alcaudette , il avait appelé le pacha d’Alger à son secours ; mais celui-ci arriva quand tout était terminé. Sur ces entrefaites Hassan-Agha mourut à Alger ; les soldats de l’oudjac lui donnèrent un successeur ; mais peu de temps après le fils deKheir-ed-Din, Hassan-Pacha, qui avait reçu l’investiture de la Porte, arriva avec douze galères chargées d’infanterie, et se lit facilement reconnaître.
Hassan, fils de Kheir-ed-Din.
Le nouveau pacha avait à peine pris possession du pouvoir, que son attention fut attirée vers l’ouest. Le sultan de Tlemsen , oubliant qu’il devait son élévation à l’appui des Turcs, s’était brouilléavec eux. Hassan-Pacha résolut d’aller châtier ce prince ingrat , et de faire reconnaître à sa place un de ses frères. Cette expédition réussit complètement, et Mouley Ahmed se vit dans la nécessité d’implorer la protection des Espagnols, dont il avait été l’ennemi acharné. L’empereur, sans s’arrêter à ces fluctuations, accorda les secours qui lui étaient demandés ; car il voulait avant tout empêcher les Turcs de s’établir à Tlemsen.
En 1548 le comte d’Alcaudette, qui avait conduit quatre ans auparavant avec tant d’habileté et de bonheur la première expédition contre Mouley Ahmed, fut chargé d’aller le réintégrer dans son autorité. Deux mille hommes de renfort lui étant arrivés d’Espagne, il commença la campagne par une attaque subite contre la tribu de Ivheristel, située entre Oran et Arzeu , qui avait reçu des armes des Espagnols pour se défendre contre les Turcs, et qui entretenait des intelligences avec ces derniers.
Après ce coup de main , le comte d’Alcaudette se porta sur Akbal, à six lieues d’Oran, au sud du grand lac salé, tant pour rallier les forces des Arabes qui appuyaient les prétentions de Mouley Ahmed, que pour donner le tempsd’arriver à des troupes qu’il attendait encore d’Espagne. Plusieurs tribus et un grand nombre de cavaliers se réunirent à l’armée chrétienne. On peut s’étonner à bon droit de la versatilité du caractère des Arabes, qui en moins de deux ans avaient si complètement changé de dispositions. Quelques temps auparavant, un détachement de trois cents Turcs , qui allaient renforcer la garnison de Tlemsen, avait été attaqué et massacré parles Béni Amer. Les tribus craignaient des représailles ; elles redoutaient la bravoure et la cruauté des Turcs, et espéraient que les Espagnols seraient assez puissants pour les délivrer d’un joug odieux. Cependant le comte d’Alcaudette, ne voyantpas venirlestroupes attendues, traversa à petites journées la plaine de Mlata, en faisant de longs et fréquents séjours, qui étaient utilisés par Ahmed pour augmenter le nombre de ses partisans parmi les indigènes. Enfin il apprit que les bâtiments qui lui amenaient du renfort étaient arrêtés par les vents contraires au capFigalo. Il n’était alors qu’à quelques lieues de ce point ; il s’y rendit avec la moitié de ses troupes, et fit débarquer mille hommes qu’il amena à son camp.
L’armée espagnole se porta alors sur la rivière d’Es-Senan, auprès d’Aïn- Temouchent ; mais là, son général ayant appris qu’Hassan-Pacha marchait au secours de Tlemsen , ordonna un mouvement rétrograde afin d’aller à la rencontre des Turcs pour les combattre.
Les deux armées se joignirent non loin d’Akbal; mais comme on se disposait à en venir aux mains , un envoyé du roi de France apporta à Hassan-Pacha la nouvelle que son père était mort à Constantinople. Cet événement faisant craindre au chef de l’oudjac que son absence d’Alger ne compromît son autorité, il se hâta de conclure un traité avec le gouverneur d’Oran, et consentit àretirer la garnison turque qui occupait la citadelle de Tlemsen et à remettre la ville à Mouley Ahmed. Le sultan dépos-
L’UNIVERS
sédé se retira à la cour de Fês pour attendre une occasion de tenter une nouvelle entreprise.
Tout étant fini du côté de Tlemsen , le comte d’Alcaudette voulut profiter des troupes dont il disposait pour enlever Mostaganem, où les Turcs avaient mis une garnison depuis quelque temps.
Il arriva devant Mazagran le 21 août ; le même jour il commença le siège de Mostaganem. La ville n’était défendue que par un très-petit nombre de Turcs, qui repoussèrent vaillamment les attaques des Espagnols. Les munitions venant à manquer, le comte d’Alcaudette fut obligé d’en envoyer chercher à Oran. Pendant le ralentissement des travaux du siège, la garnison turque qui avait évacué Tlemsen parvint à pénétrer dans la place. Lorsque l’assaut fut livré, la bravoure des Espagnols ne put triompher de la résistance ; ils perdirent beaucoup de monde, et la nuit suivante ils se mirent en retraite sur Arzeu. Au point du jour, l’ennemi, prévenu de ce mouvement, assaillit l’armée chrétienne avec des forces considérables tirées des tribus voisines. Un instant les Espagnols furent sur le point de céder à la panique et de subir une déroute complète ; mais , grâce à l’énergie du général et de quelques officiers , l’ordre fut rétabli , et la retraite s’opéra sans accident grave au milieu des nuées de cavaliers arabes qui entouraient l’armée de toutes parts. Il est probable que la plupart de ces ardents cavaliers qui harcelaient les troupes espagnoles , dont ils croyaient la perte certaine, avaient marché avec elles comme auxiliaires pendant la première partie des opérations dirigées contre Tlemsen. Les tribus de ces contrées, sans cesse tiraillées entre les efforts contraires des Turcs et des sultans de Tlemsen, hésitant souvent entre les inspirations du fanatisme et les conseils de la prudence, se déclaraient toujours suivant les circonstances pour le parti qui leur semblait le plus près du succès. Le comte d’Alcaudette rentra à Oran après une campagne qui avait duré cinquante-sept jours. Quant à Mouley Ahmed, sultan de Tlemsen , rendu prudent par les derniers événements, il sut se tenir en paix avec les Turcs , tout en usant de sages ménage¬
ments avec les gouverneurs espagnols d’Oran.
Malgré sa prudence, ce prince ne put assurer le trône à ses descendants. A sa mort, son frère Hassan lui succéda. Mais en 1550 les habitants de Tlemsen , incapables d’obéir longtemps au même sultan, voulurent se révolter contre Mouley Hassan et rappeler le frère de Mouley Ahmed, installé trois ans auparavant parle fils de Kheir-ed-Din, et qui avait été obligé de se retirer à Fês lors de l’arrangement conclu avec le comte d’Alcaudette. Ces démarches éveillèrent l’attention des chérifs qui venaient de s’emparer de Fês , de renverser les Béni Merin et qui avaient aussi des prétentions sur Tlemsen. Au lieu de prêter secours au prince exilé, les chérifs mirent une armée en campagne pour leur propre compte , s’emparèrent de Tlemsen , se répandirent dans la province, et arrivèrent jusque sous les murs d’Oran. En apprenant ces événements, Hassan-Pacha se hâta de sortir d’Alger à la tête de ses troupes pour arrêter cette invasion. Il rencontra l’armée des chérifs aux environs de Mostaganem. Les Turcs étaient mieux armés que les Arabes de l’ouest ; leur infanterie était aguerrie, et commandée par des officiers expérimentés : aussi la victoire ne fut pas longtemps incertaine; le fils de Kheir-ed-Din battit complètement les chérifs, les poursuivit l’épée dans les reins , leur enleva Tlemsen, et les rejeta au delà de la frontière. Mouley Hassan fut maintenu comme vassal du Grand-Seigneur. L’éclat de ce succès ne put préserver le pacha d’Alger des intrigues que ses ennemis avaient ourdies contre lui à Constantinople.
Salah-Réis, corsaire déjà célèbre, fut envoyé pour gouverner la Régence.
Salah-Réis, pacha (T/llger.
Dès son arrivée à Alger, Salah-Réis donna tous ses soins à établir de bonnes relations avec les Arabes et les Ivabiles , et particulièrement avec les Zouaoua et les Béni Abbés. Une occasion se présenta bientôt de recueillir les fruits de cette habile politique. Le cheikh de l’oasis de Tougourt avait précédemment recherché l’alliance des Turcs , pour le protéger contre les at-
taques des Arabes nomades ; mais , croyant n’avoir plus besoin d’un allié dont les forces étaient concentrées à Alger, c’est-à-dire à plus de cent lieues de son pays , il refusa de payer le tribut. Salah-Réis résolut aussitôt de châtier le cheikh rebelle. C’était une entreprise difficile, car Tougourt est située dans le Sahara, et la marche d’une armée dans ces contrées arides semblait offrir les plus grands obstacles. 11 réunit trois mille fantassins turcs , mille cavaliers et deux pièces d’artillerie.
Plus de huit mille Arabes ou Kabiles se joignirent à lui. Les vivres et les munitions furent chargés sur des chameaux. Après vingt jours de marche , Salah-Réis atteignit Tougourt. La ville ne pouvait opposer une sérieuse résistance ; entourée de murailles bâties en pisé, dépourvue d’artillerie, elle fut facilement enlevée; les habitants furent passés au 111 de l’épée. Ouargla, située à quatre journées au sud de Tougourt, fut ensuite attaquée. La population, effrayée , s’était enfuie ; le petit nombre de ceux qui étaient restés durent payer une contribution considérable. Des garnisons furent laissées dans ces deux places. Salah-Réis rapporta de cette expédition un butin immense. Toutes les populations du Sahara furent frappées d’épouvante par les rapides conquêtes et les cruautés des Turcs ; la supériorité de l’armement des troupes de l’oudjac avait rendu le succès facile contre des peuplades presque entièrement dépourvues d’armes à feu. Les oasis du sud de l’Algérie étaient alors très-industrieuses, très-peuplées, et jouissaient encore , comparativement aux tribus du Tell et aux villes du littoral , d’un bien-être plus grand et aussi d’une civilisation plus avancée; ou plutôt, moins tourmentées par les guerres intestines, elles étaient moins en décadence.
Adjonction de Tlemsen à la Régence.
Parmi les tribus , quelques-unes étaient seulement alliées aux Turcs , et d’autres, en plus grand nombre, étaient soumises à leur autorité directe. Ces dernières , administrées par des hommes de choix ayant à leur disposition des détachements de soldats de l’oudjac
pour fortifier leur action , vivaient dans une obéissance habituelle. Il n’en était pas de même des tribus alliées ou même ayant reconnu la souveraineté d’Alger , payant un tribut, mais commandées par les familles depuis longtemps en possession héréditaire du pouvoir, et éloignées de ces garnisons turques qui maintenaient et surveillaient le pays.
Dece nombreétaient le cheikh deKouko, forte bourgade du Djurdjura, appartenant aux Zouaoua , et le cheikh de Kalia, petite forteresse située dans les montagnes des Béni Abbés et qui servait de capitale à la famille des Ouled Mokran, dont l’autorité presque souveraine s’étendait sur toute la Medjana et sur les contrées environnantes. Dans l’ouest le cheikh de Miliana avait eu, à l’origine de l’occupation turque, une position semblable. Ce sont ces personnages , qui figurent d’abord dans l’histoire de la conquête comme alliés des Turcs pour renverser les princes indigènes alors maîtres du pays, qui sousKheir-ed-Din et sous Salah-Reis , excitèrent des révoltes quelquefois formidables. Il fallut souvent des efforts considérables pour apaiser ces troubles, et à plusieurs reprises l’oudjac éprouva de rudes échecs soit dans le Djurdjura , soit chez les Béni Abbés.
Salah-Réis eut une rébellion de ce genre à combattre à son retour de l’expédition contre Tougourt ; il ne voulut pas concentrer tous ses efforts contre ces difficultés. Pendant qu’il confiait à un de ses lieutenants un corps de troupes appuyé par les contingents des Arabes fidèles pour faire rentrer le cheikh des Béni Abbés dans le devoir, il équipa une flotte pour aller croiser dans le détroit de Gibraltar. Dans un combat qu’il livra contre une flottille portugaise, la fortune lui fit faire une captureimportante.Bou-Azzoun, dernier représentant de la famille des Béni Merin, venait d’être chassé de Fès par le chérit' Mohammed; après avoir vainement réclamé l’appui de l’Espagne, il s’était adressé au roi du Portugal, qui lui avait accordé quelques centaines d’hommes et quelques subsides, pour l’aider à reconquérir son royaume. En traversant le détroit il tomba entre les mains de Salah-Réis. Bou-Azzoun se conduisit à
Alger avec tant d’adresse , qu’il détermina le pacha à lever une armée pour marcher contre les chérifs et rétablir les Béni Merin dans Fês. Cette expédition servit merveilleusement la politique de Salah-Réis; il se hâta de convoquer les cavaliers indigènes en leur promettant la conquête de villes riches et peuplées. C’était un leurre tout-puissant pour les tribus turbulentes. Les hostilités furent partout suspendues dans l’intérieur de la Régence; et au commencement de janvier 1554 (960 de l’hégire) une armée sortit d’Alger pour se rendre dans le Maroc, tandis que vingt-deux navires se dirigeaient vers Mélilla chargés de munitions et d’approvisionnements.
Cette opération importante fut couronnée d’un succès complet. La flotte s’empara du Penon de Velez, et y laissa une garnison turque; les Espagnols ne purent reprendre ce point qu’en 1564.
Les succès de l’armée furent plus brillants. Le chérif fut battu, et Fês tomba au pouvoir du vainqueur. La ville fut livrée au pillage, et les habitants durent acquitter en outre une contribution considérable. Salah-Réis installa Bou-Azzoun dans le royaume de Fês, et chargé d’un immense butin, enlevé dans toutes les villes qu’il rencontra sur son passage , il reprit la route d’Alger. Il se servit du prestige de ses armes victorieuses pour pacifier et organiser toute la partie occidentale de ses possessions. Arrivé à Tlemsen , Salah-Réis reprocha à Mouley Hassan, qui avait été rétabli par Hassan-Pacha , d’entretenir des relations avec les Espagnols d’Oran ; il le déposséda, et réunit la ville et ses dépendances aux autres États delà Régence. Il y laissa un gouverneur turc avec une forte garnison. Ainsi finit sans bruit la dynastie des Béni Zian. Mouley Hassan se réfugia à Oran , où il mourut de la peste. Son fils passa en Espagne , se fit chrétien , et vécut obscurément sous le nom de don Carlos. L’armée algérienne se dirigea ensuite vers l’est, marchant à petites journées ; elle s’arrêta à Mostaganem , à Tenès , à Miliana et dans tous les lieux où sa présence était nécessaire pour consolider la domination politique et fortifier l’administration.
Prise de Bougie par Salah-Réis.
En rentrant à Alger , sans se préoccuper des troubles qui agitaient encore le pays des Béni Abbés , Salah-Réis résolut d’attaquer Bougie et de l’enlever aux Espagnols. Tous les ressentiments des tribus se turent devant une si grande entreprise dirigée contre les chrétiens.
De toutes parts les contingents vinrent se ranger sous les drapeaux de l’oudjac. Les tribus fournirent ainsi plus de trente mille hommes. Les forces turques furent divisées en deux parties : trois mille fantassins se mirent en marche avec l’armée arabe, un autre corps fut embarqué sur la flotte pour être transporté par mer à Bougie. Au mois de juin 1555, Salah-Réis parut devant la ville. La garnison espagnole comptait à peine cinq cents hommes. Pour ne pas disséminer ses forces , don Alphonse de Peralta, qui commandait, abandonna le fort impérial ( fort Mouça actuel ), vivement canonné par une batterie turque. Le fort de la mer (fort Abd-el- Kader) fut ensuite attaqué et enlevé au bout de cinq jours. La garnison n’eut plus de refuge que dans la Casbah. Après vingt-deux jours d’une défense opiniâtre , le commandant, manquant de munitions et perdant l’espoir d’être secouru, capitula à la condition qu’il serait transporté en Espagne avec tout son monde.
Cette capitulation fut violée par le pacha ; toute la garnison resta prisonnière , à l’exception de vingt hommes, au choix du commandant, qui furent renvoyés avec lui en Espagne. Le malheureux don Alphonse de Peralta, à peine débarqué dans sa patrie, fut traduit devant un conseil de guerre , qui le condamna à avoir la tête tranchée.
Après avoir saccagé Bougie, réduit en esclavage ses habitants, Salah-Réis y établit une garnison de quatre cents Turcs, et rentra à Alger, châtiant sur son passage les tribus contre lesquelles il ayait des griefs et qui pour la plupart venaient de coopérer avec lui à la prise de Bougie. C’était ià un des secrets de la politique des pachas; ils se montraient patients à supporter les insultes des Arabes tant que l’occasion n’était pas sûre pour frapper les rebelles d’un coup décisif; ils entraient même volon-
tiers en composition avec eux. Mais dès qu’une circonstance heureuse se présentait, qui assurait quelque ascendant à leurs forces, ils réglaient impitoyablement le compte des méfaits passés; et souvent, pour ne pas perdre l’avantage d’un succès , ils imaginaient des griefs plutôt que de ne pas punir certaines tribus turbulentes.
Encouragé par le brillant résultat de l’expédition contre Bougie, Salah-Réis médita une entreprise plusim portante, et résolut d’expulser les Espagnols des derniers établissements qu’ils possédassent encore dans la Régence d’Alger. Ainsi, dans moins d’un demi-siècle, ce peuple qui avait occupé la presque totalité des places du littoral africain, avait vu sa fortune pâlir devant la puissance de la Turquie et des corsaires, au point de perdre successivement ses possessions depuis le fond de la Grande Syrte jusqu’au détroit de Gibraltar, à l’exception d’Oran et de Mers-el-Kebir dans la régence d’Alger, de Mélilla et de Ceuta dans le Maroc. Pour exécuter un semblable projet les forces dont disposait le pacha ne pouvaient suffire; car dès l’origine de l’occupation les Éspagnols avaient fait des travaux de défense très-considérables à Oran. Tous les ouvrages étaient construits avec une telle solidité, qu’on ne pouvait espérer de s’en rendre maître que par un siège régulier, formé tant sur terre que sur mer. Salah-Réis en envoyant son fils à Constantinople porter au Grand-Seigneur la nouvelle de la prise de Bougie , le chargea de solliciter des secours pour la grande entreprise qu’il méditait. Le sultan accorda six mille Turcs et quarante galères. Cependant, le temps avait été mis à profit à Alger pour pousser tous les préparatifs avec activité. Au mois de juin 1556, Salah-Réis, ayant appris que l’escadre ottomane avait fait voile pour Alger, sortit du port avec sa flotte, et alla mouiller au cap Matifou pour y attendre les secours envoyés par la Porte. Mais cet illustre pacha, qui était alors dans sa soixante-dixième année , fut subitement atteint de la peste et mourut. Un autre eut mission de poursuivre ses desseins contre Oran.
Les Turcs attaquent Oran.
Avant de mourir, Salah-Réis avait désigné pour son successeur un renégat génois nommé Iahia; mais un certain Hassan, renégat originaire de l’île de Corse, se fit proclamer gouverneur d’Alger par l’oudjac, et obtint presque aussitôt de la Porte sa confirmation. Le nouveau pacha avait retenu les galères ottomanes arrivées le jour même de la mort de Salah-Réis; il les dirigea sur Oran avec sa propre flotte, montée par trois mille matelots turcs. Lui-même, à la tête d’une armée nombreuse , alla assiéger la place par terre. Le gouverneur d’Oran avait été averti des préparatifs faits contre lui ; il avait réclamé des renforts en Espagne, et on avait eu le temps de lui faire passer des troupes, des munitions et de l’argent. Hassan- Corse investit la place, et commençait à pousser le siège avec vigueur, lorsque le Grand-Seigneur rappela son escadre, pour venir arrêter les ravages que faisait André Doria dans l’Archipel. Privé de ces renforts, Hassan-Corse fut obligé de lever le siège et de regagner Alger, non sans avoir été vivement poursuivi par les Espagnols. Après le départ de l’armée turque, le comte d’Alcaudette fit des sorties pour châtier les tribus qui avaient aidé le pacha. Ces expéditions ruinèrent les centres de population indigène qui existaient encore dans un rayon assez rapproché de la ville espagnole.
A peine rentré à Alger, Hassan-Corse vit arriver un nouveau pacha , Tchélébi, envoyé par la Porte pour prendre possession du gouvernement. L’oudjac ne voulut pas d’abord le recevoir; mais Tchélébi, ayant gagné les notables de la population , pénétra par surprise dans la ville, et fit emprisonner, puis exécuter Hassan-Corse. Il fut bientôt renversé lui-même par Ioucef, gouverneur de Tlemsen. Celui-ci mourut de la peste, et eut pour successeur Iahia, élu par l’oudjac; mais au bout de six mois Hassan, fils de Kheir-ed-Din, fut investi du pachalik pour la seconde fois , et s’installa sans difficultés. Dès son arrivée à Alger, au mois de juin 1557 (963 de l’hégire), Hassan-Pacha vola au secours de Tlemsen , qui était menacé par les chérifsdu Maroc. Ceux-ci furent vaincus
L’UNIVERS
et poursuivis jusqu’auprès de Fês. C’est à cette époque qu’eut lieu la seconde expédition du comte d’Alcaudette, gouverneur d’Oran, contre Mostaganem.
Défaite des Espagnols .
A la suite des événements qui marquèrent la levée du siège d’Oran , le comte d’Alcaudette était passé en Espagne dans l’espoir de déterminer une expédition sérieuse afin de ruiner la puissance turque dans l’ouest de la Régence et de consolider les établissements espagnols en Afrique. Il prétendait avoir noué des intelligences avec les marabouts de Miliana et avec les chérifs du Maroc, qui tous deux lui avaient promis leur concours pour combattre les Turcs. Le conseil de guerre de Castille, sans vouloir adopter dans leur ensemble les projets présentés par le comte d’Alcaudette, s’arrêta à la résolution de s’emparer de Mostaganem et de l’occuper.
Le 26 août 1558, le gouverneur d’Oran, alors très-avancé en âge, partit de cette place à la tête de six mille cinq cents hommes. Soit pour éviter le passage de la Macta , toujours difficile, soit pour donner le change à l’ennemi, l’armée se dirigea d’abord vers la plaine de Sirat, laissant le lac salé d’Arzeu à sa gauche; puis elle se rapprocha delà mer, et arriva le quatrièmejouràMazagran, petite bourgade presque contiguë à Mostaganem.
Les Espagnols l’occupèrent sans difficulté. Les tribus arabes qui devaient se joindre à eux ne parurent pas; mais ils trouvèrent devant eux des nuées de cavaliers qui les harcelèrent continuellement. Le comte d’Alcaudette parvint enfin à atteindre ces Arabes ; il les battit complètement, et les poursuivit jusque sous les murs de Mostaganem. Après ce succès, il revint à Mazagran pour y attendre le matériel de siège qu’on devait lui envoyer d’Oran. Malheureusement les navires qui le portaient furent enlevés, pour ainsi dire sous ses yeux, par une flottille algérienne qui revenait de faire une croisière sur les côtes de l’Andalousie. Ce contre-temps détermina le comteà tenterd’enlever Mostaganem par un coup de main. Lorsqu’il se rapprocha de la ville, les assiégés firent une sortie vigoureuse ; ils furent repoussés ; mais , au lieu de profiter de l’élan des troupes
pour entrer dans la ville à la suite des Turcs, le général espagnol fit sonner la retraite. Dans la nuit suivante il établit une batterie de deux canons ; les boulets manquaient; on fut obligé d’en faire avec des pierres, qui produisirent peu d’effet contre les murailles de la place.
Sur ces entrefaites, on vit arriver les Turcs d’Alger qu’Hassan-Pacha amenait en toutehâtepoursecourir Mostaganem.
Au lieu d’attaquer résolument, le jour même, ces troupes, qui étaient fatiguées d’une longue route, le comte d’Alcaudette resta inactif. Puis, le soir venu, il prit tout à coup la résolution de se retirer sur Mazagran , espérant gagner du terrain avant que les Turcs se fussent aperçu de son mouvement. Il partit à l’entrée de la nuit, avec tant de hâte, qu’il abandonna ses blessés. Bientôt les cris de détresse de ces malheureux qu’on égorgeait lui apprirent que sa retraite était connue, et il ne tarda pas à etre attaqué par des forces considérables. Les troupes d’Hassan-Pacha, la garnison de Mostaganem, enfin les gens du gouverneur de Tlemsen qui venaient d’arriver, l’assaillirent à la fois. La confusion se mit dans les rangs des Espagnols ; quelques caissons de poudre firent explosion et brûlèrent plus de cinq cents hommes. Le désordre devint alors une panique et bientôt une déroute. Les soldats se précipitèrent vers Mazagran pour s’y enfermer. Le brave comte d’Alcaudette, aidé de son fils don Martin , fit des efforts héroïques pour rétablir le combat. Entraîné par le flot des fuyards qu’il cherchait à rallier, il fut renversé de cheval, foulé aux pieds et écrasé; toute l’armée se rendit. Hassan-Pacha aurait voulu conserver la vie à tous ces prisonniers; il ne le put pas. Huit cents Espagnols furent massacrés par les Arabes ; le reste , et parmi eux le fils du vieux général , fut réduit en servitude. Les fautes du comte d’Alcaudette, qui montra dans toute cette guerre une irrésolution inconcevable, contribuèrent à ce désastre. Deux fois les environs de Mostaganem furent funestes à ce général , qui avait obtenu de si beaux succès dans l’ouest, auprès de Tlemsen.
Lorsque Hassan-Pacha revint à Alger, couvert de gloire , il se trouva en lace de difficultés nouvelles, qui étaient suscitées
par le cheikh de Iva!la. Ce chef indigène, auquel Salah-Réis avait fait remise de la ville deMsila dans la Houdna, s’était révolté. II fallut pour le réduire, après deux campagnes infructueuses , que le pacha fît alliance avec le cheikh des Zouaoua , dont il épousa la fdle. Ce mariage fut le commencement d’une conduite politique nouvelle du fils de Kheir-ed-Din vis-à-vis des Ivabiles; il s’efforça de les rattacher d’une manière solide àla cause des Turcs. Mais ces ménagements donnèrent de l’ombrage aux soldats de l’oudjac, qui déposèrent Hassan au mois d’octobre 1561, et le renvoyèrent à Constantinople , en l’accusant de conspirer avec les Kabiles la destruction de la Régence. Ces plaintes nefurentpas accueillies par le grand-seigneur. Hassan-Pacha reçut bientôt ordre, au mois de septembre 1562, d’aller reprendre son commandement , appuyé par dix galères.
Les chefs de la révolte eurent la tête tranchée, et la ville salua par des acclamations le retour du pacha.
Seconde attaque contre Oran.
Pour avoir la tranquillité dans les tribus et pour dominer la turbulence de l’oudjac, il fallait absorber l’attention du pays dans quelque grande entreprise.
Hassan n’y manqua pas. Depuis quelques années les Espagnols avaient essuyé en Afrique de graves échecs ; après l’anéantissement de l’armée du comte d’Alcaudette à Mostaganem, le duc de Médina- Céli avait été mis en déroute à Tripoli , et l’île de Djerba avait été enlevée de vive force. Le pacha résolut de porter un dernier coup à la puissance des Espagnols en Afrique en s’emparant d’Oran. 11 fit de très-grands préparatifs, en couvrant d’un mystère profond le but de l’expédition; outre quinze mille Turcs, renégats ou Maures d’Espagne, il réunit douze mille Kabiles des tribus des Béni Abbés et des Zouaouas. La province de Constantine fournit aussi un contingent. Le kaïd de Tlemsen reçut ordre de s’établir sur l’Habra , pour empêcher les Arabes alliés des Espagnols de porter des vivres dans Oran. La flotte, composée de trente-cinq navires, parmi lesquels trois caravelles françaises, fut chargée d’artillerie, de munitions, d’approvisionnementsde toutes sortes, et re¬
çut ordre d’aller attendre l’armée à Arzeu. Enfin le 15 avril 1563 ( 969 de l’hégire ) Hassan-Pacha se mit à la tête des forces qu’il avait rassemblées, et prit la route de l’ouest; il se dirigea d’abord sur Mostaganem , puis sur la plaine de Sirat, où il organisa complètement son armée. Arrivé près d’Oran, il poussa sa cavalerie jusque sous les murs de la place, dans l’espoir d’attirer la garnison au dehors; mais don Alphonse deCordoue , fils aîné du comte d’Alcaudette, qui commandait la ville, ne répondit pas à ces provocations. Hassan vint alors investir la petite tour des Saints ( où est actuellement le fort Saint-Ferdinand); la garnison, très-faible et isolée du corps de la place, capitula à condition qu’elle serait libre d’entrer dans Oran.
Ce premier succès fit croire aux Turcs qu’ils auraient bon marché des Espagnols; aussi sans attendre que le matériel de siège fût débarqué, le pacha se porta contre Mers-el-Kebir, et résolut d’emporter le fort Saint-Michel, qui défendait les abords de la place. Cette première attaque, tentée avec la plus vive impétuosité, fut repoussée, et coûta aux musulmans un grand nombre de morts.
L’artillerie ayant été débarquée, on dressa les batteries , et le feu commença contre ce fort le 4 mai. Dès le lendemain, la brèche étant ouverte, Hassan- Pacha ordonna l’assaut; ses troupes ne purent franchir les décombres des remparts. Cinq attaques consécutives ne furent pas plus heureuses. Malgré l’acharnement et l'intrépidité des assiégeants, quoique les murs fussent presque entièrement renversés et que la brèche fût si facile qu’on aurait pu la gravir à cheval , les Espagnols résistèrent héroïquement. Le kaïd de Constantine fut tué et Hassan-Pacha lui-même fut blessé à la figure d’un éclat de pierre. Enfin, la garnison du fort Saint-Michel, affaiblie par ses pertes, reçut ordre d’évacuer un poste qu’elle ne pouvait plus défendre. Maîtres de ce point, les Turcs se rapprochèrent deMers-el-Kebir, et dressèrent cinq batteries qui firent bientôt une brèche praticable. La place était défendue par don Martin de Cordoue, second fils du comte d’Alcaudette, qui avait été fait prisonnier à Mazagran et avait été racheté depuis. Le pacha, l’ayant
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sommé de se rendre, il refusa toute capitulation. L’assaut fut livré; mais là* pas plus qu’au fort Saint-Michel', l’impétuosité des Turcs ne put triompher de la résistance; ils furent repoussés avec des pertes énormes. Le lendemain, sur l’indication d’un transfuge, Hassan établit une nouvelle batterie, qui lit brèche sur une autre partie de la place. L’assaut fut donné aux deux endroits à la fois. Après cinq heures de carnage, les Turcs furent encore repoussés en laissant quinze cents hommes sur le terrain, et parmi eux le kaïd de Tlemsen. Cependant le pacha avait été informé qu’une flotte espagnole nombreuse venait au secours du gouverneur d’Oran; il voulut faire un dernier effort, et concentra sur Mers-el-Kebir toutes les troupes qu’il avait laissées en observation devant Oran. Le 5 juin une nouvelle attaque fut tentée; Hassan s’exposa aux plus grands dangers pour entraîner les siens. Le courage ne leur fit pas défaut; mais les Espagnols furent inébranlables : la brèche ne put pas être franchie.
Sur ces entrefaites, la flotte d’Espagne, commandée par don François de Mendoza, parut devant Oran; à son approche les bâtiments algériens qui formaient le blocus prirent la fuite. De son côté, Hassan-Pacha se hâta de lever le siège. Son armée était affaiblie par des pertes considérables et découragée par tant d’attaques infructueuses. Il se mit en retraite sur Mostaganem. L’escadre débarqua des troupes, qui le poursuivirent sans pouvoir l’atteindre. Telle fut l’issue de ce siège, une des plus formidables entreprises qu’eussent encore tentées les Turcs. La belle défense de Mers-el-Kebir fit oublier le désastre des Espagnols à Mazagran, et la gloire de don Martin réhabilita la mémoire du vieux comte d’Alcaudette, son père. Cependant, malgré ces heureux événements, qui avaient jeté la consternation parmi les indigènes, les Espagnols ne songèrent pas à étendre leur domination dans la Régence. C’est que l’état du pays n’était plus le même, comme on va le voir.
Organisation des provinces .
Après l’annexion de Tlemsen à la Régence , Salah-Réis avait laissé dans cette ville un gouverneur qui commandait la
majeure partie des États des anciens sultans de cette contrée. Lors de l’attaque de Mostaganem par les Espagnols, et tout récemment, pour le siège de Mersel-Kebir par Hassan, le gouverneur de Tlemsen était venu se joindre aux troupes turques avec un contingent de cavalerie considérable. Ainsi, la création de ce commandement avait eu le double avantage de couper court aux intrigues que les gouverneurs d’Oran entretenaient avec les membres de la familledes Béni Zian, et de mettre à la disposition du pacha d’Alger des forces importantes qui pouvaient appuyer ses mouvements dans l’ouest de la Régence. Les bons résultats produits par cette institution déterminèrent Hassan-Pacha à l’étendre au reste du pays. Il réunit en une seule main les différents pouvoirs indépendants les uns des autres, que les gouverneurs des diverses villes se partageaient entre eux, et créa ainsi la dignité de bey. Il avait distingué parmi les troupes de l’oudjac un homme intelligent et énergique, Bou-Khedidja; il le choisit pour occuper cette nouvelle fonction :
il lui donna deux cents soldats turcs, et l’investit du commandement de la province, avec mission de maintenir le pays dans l’obéissance et d’empêcher les Espagnols d’Oran de nouer des intelligences avec les tribus. Le nouveau gouverneur, voulant se mettreà l’abri d’un coup de main tenté par les chrétiens, et pour agir avec plus d’efficacité sur les tribus, établit sa résidence à Mazouna, petite ville située entre Mostaganem et Tenès, dans la partie la plus riche de la vallée du Chélif. Cette position assurait les communications entre Alger et Mostaganem.
Pour donner de la force à son autorité, le bey choisit parmi les tribus celles qui offraient le plus de garantie de fidélité, et les appela auprès de lui. Elles constituèrent une sorte de milice indigène, à laquelle de grandes immunités furent accordées, et qui devait prendre les armes toutes les fois qu’elle en recevrait l’ordre pour apaiser des révoltes et pour percevoir les contributions. Telle fut l’origine des Makhzen, qui jouèrent depuis un rôle si utile dans l’administration du pays. Des kaïds furent institués dans chaque ville. Tous les trois ans le bey dut aller porter lui-même à Alger le
tribut appelé denouche. Cette organisation produisit les meilleurs résultats; elle fut successivement étendue à la province de Constantine et à celle d’Alger (1).
Relations de la France avec la Régence.
Le récit des guerres que les fondateurs de la Régence eurent à soutenir contre les Espagnols nous a entraîné, et nous a fait négliger des événements contemporains relatifs aux rapports de la France avec l’Afrique. On sait que pendant la lutte acharnée que François Ier soutint contre Charles-Quint, il fut amené à rechercher l’alliance de Soliman , empereur de Constantinople.
Dès l’année 1525 des relations amicales existaient entre ia Porte et la France , et les deux puissances concertèrent plus d’une fois des opérations contre leurs ennemis communs. Au . mois de février 1536, un traité de commerce fut signé entre François Ier et Soliman. Il assurait des avantages politiques etçommerciaux à la France dans tous les États du grand-seigneur. La Régence d’Alger fut comprise dans ce traité, comme étant une dépendance de l’empire Ottoman.
C’est à cette époque que remontent nos établissements commerciaux dans la province de Constantine. On a vu que dès le treizième siècle Marseille , alors principauté indépendante, entretenait des rapports decommerce suivis avec l’Afrique. Lorsque cette ville fut incorporée à la monarchie française, elle participa aux avantages commerciaux qui résultaient de l’alliance de la France avec la Porte. En 1561 deux négociants de Marseille créèrent sur le littoral de l’Afrique, à l’est de Bône, entre cette ville et la Calle, l’établissement du Rastion de France ; ils obtinrent pour cela une autorisation spéciale du grand-seigneur et le consentement des tribus arabes des environs , moyennant certaines redevances. Le but principal de cet
(i) Voyez le tableau de la situation des établissements français en Algérie , année 1840 (organisation de la province de Constantine), page 307. Années 1843-1844 ( organisation de la province de Titeri ), page 397.
établissement fut d’abord de favoriser la pêche du corail ; il resta au pouvoir de la France jusqu’en 1799. Mais on verra par la suite, qu’après des vicissitudes diverses, ruiné et restauré tour à tour, le Bastion de France était devenu le centre d’un négoce important avec la plus grande partie de la province de Constantine. Avant les deux négociants marseillais , la pêche du corail sur ces côtes avait été affermée par les Turcs à un de leurs plus redoutables adversaires, àAndréDoria, qui avait un poste auprès de Bône, à l’endroit qu’on appelle encore fort Génois.
En 1569, sous le règne de Charles IX, le traité de 1536 fut renouvelé- pour favoriser le rétablissementet la sûreté du commerce français dans la Régence d’Alger. Un consuîat français avait déjà été créé à Alger en 1564. Dans ce document le roi de France reçoit la qualification de padicha , empereur, titre que la Porte n’accordait alors à aucun prince chrétien, et que les souverains français ont toujours conservé dans les rapports diplomatiques avec la Porte et avec les États barbaresques. C’est à cette époque que se rapporteune négociation tentée auprès du grand-seigneur , à l’instigation de Catherine de Médicis, pojir obtenir la cession du royaume d’Alger en faveur du duc d’Anjou, frère de Charles IX, et qui fut depuis roi' de Pologne, et enfin roi de France sous le nom d’Henri III. Cette ouverture, trèsmal accueillie par la Porte , causa une froideur momentanée entre les deux puissances. D’un autre côté, les Turcs établis dans la Régence n’obéissaient plus à l’influence de la politique Ottomane , et leurs corsaires vinrent exercer la piraterie jusqu’en vue du port de Marseille. Cette ville s’étant révoltée en 1594 contre Henri IV , le sultan Amurath IV écrivit une lettre aux Marseillais par laquelle il les menaçait de ruiner complètement leur commerce dans la régence d’Alger s’ils ne se soumettaient à leur souverain , son allié.
Cette mesure ne fut sans doute pas étrangère à la détermination des Marseillais, qui rentrèrent dans le devoir. Quelques années après, le 25 février 1597, Mohammed III renouvela avec Henri IV les capitulations qui accordaient des
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privilèges aux consuls et aux négociants français dans le Levant et sur les côtes d’Afrique. Ce sont là les circonstances principales des rapports entre la France et la Régence d’Alger pendant le seizième siècle.
La Régence à la fin du seizième siècle.
Après le siège d’Oran parle fils de Kheir-ed-Din, l’histoire de la Régence devient très-confuse. Les corsaires algégériens, appelés à prendre part aux grandes luttes maritimes dont la Méditerranée fut le théâtre , y jouèrent un rôle important. Dans les mille combats livrés par les escadres turques sur les mers du Levant, contre les chevaliers de Rhodes , contre ceux de Malte et contre les grandes puissances chrétiennes, on retrouve les plus habiles marins qui avaient conquis leur renommée sur les côtes d’Afrique : Dragut , Piali, Hassan fils de Kheir-ed-Din , Sinan. Lors du siège de Malte, en 1565 , la flotte algérienne et le corps de troupes qu’elle amena figurèrent avec beaucoup d’éclat dans cette lutte mémorable. Pendant l’hiver de l’année 1570, Sinan- Paeha , gouverneur d’Alger, envahit le royaume de Tunis à la tête de six mille hommes. Il s’empara de la ville, mais il ne put se rendre maître de la Goulette. Les Algériens gardèrent Tunis jusu’en 1571. Ils en furent chassés par on Juan d’Autriche. En 1571 les marins d’Alger prirent part avec la flotte ottomane au siège de Famagouste dans l’Archipel. Enfin , lors de la célèbre bataille livrée par don Juan d’Autriche dans le golfe de Lépante, le 7 octobre 1571, qui fut si fatale à la marine turque , Sinan, alors gouverneur d’Alger, occupa, on peut le dire, le premier rang par la bravoure et l’habileté qu’il déploya. Après avoir combattu avec le plus grand acharnement, les navires algériens furent presque seuls sauvés de ce désastre. La dernière grande action de ce siècle, si fécond en événements, à laquelle les Algériens coopérèrent, fut le siège et la prise de Tunis et de la Goulette sur les Espagnols au mois de juillet 1574. Sinan-Pacha commandait l’opération. Après la victoire, il organisa à Tunis une milice d'après les règles établies à Alger. Mais, soit que les mœurs
plus douces des habitants fussent moins favorables au développement de l’instinct de piraterie et de l’esprit guerrier, soit que les hommes énergiques aient manqué d’abord à cette institution, l’oudjac de Tunis ne put s’élever ni au même renom ni à la même turbulence que celui d’Alger.
Pendant cette période , c’est-à-dire depuis 1563 jusqu’au commencement du dix-septième siècle, il n’est pas possible de suivre exactement la succession des pachas d’Alger. Ce gouvernement était d’abord une des premières charges de l’empire Ottoman , ardemment sollicitée , et confiée à des hommes de mer renommés. On peut ranger parmi les gouverneurs de cette catégorie Kheir-ed-Din, Salah-Réis, Hassan fils de Kheir-ed-Din, et Sinan (appelé par les auteurs espagnols Aluch-Ali). Dès que ces marins avaient acquis quelque gloire en faisant la course contre les bâtiments européens, le grand-seigneur les appelait à Constantinople , et leur confiait des escadres à commander.
Kheir-ed-Rin fut élevé à la dignité de Capitan-Pacha (grand amiral). Après lui , le même honneur fut décerné à Sinan-Pacha, qui s’illustra par la prise de Tunis et de la Goulette. Pour l’histoire intérieure de la Régence, elle ne présente qu’une suite de faits monotones et une série de gouverneurs choisis , pour la plupart , parmi les renégats originaires d’Europe. C’est, d’une part, la répétition, pour ainsi dire annuelle, des expéditions armées pour forcer les tribus à acquitter les contributions ou pour apaiser des insurrections ; de l’autre , la continuité des actes de piraterie exercés contre les bâtiments chrétiens, quelquefois des tentatives dirigées avec des chances diverses sur les côtes d’Espagne, d’Italie , de Sicile ou même de France. Pour échapper à l’uniformité des détails qui se reproduisent sous un aspect à peu près semblable dans la suite de l’histoire de la Régence, nous devons nous borner à signaler les faits principaux qui ont exercé une influence notable sur l’organisation intérieure, ou qui se rapportent aux expéditions importantes entreprises par les nations chrétiennes.
Traité de 1604 avec la France.
Savarv de Brèves , ambassadeur d’Henri IV auprès de la Porte Ottomane, conclut avec elle, en 1604, le traité le plus avantageux que la France eût encore obtenu de cette puissance. Les gouverneurs d’Alger étaient rendus responsables des méfaits commis par leurs corsaires contre les bâtiments français , sans être admis à contester les déclarations des parties plaignantes. Mais comme déjà, dans des occasions récentes , les pachas avaient refusé d’obéir aux injonctions du grand-seigneur pour la restitution des prises ou pour le payement d’une indemnité , l’ambassadeur français stipula que la France se réservait le droit de châtier elle-même les Algériens s’ils contrevenaient au traité; sans que cela pût être une cause de rupture entre les deux parties contractantes. Il était en outre spécifié que les esclaves français dans toute l’étendue de l’empire seraient mis en liberté ; que le pavillon français couvrait la marchandise, et que les marchandises et les personnes des Français étaient insaisissables sous tout pavillon; enfin la pêche du corail était garantie à la France conformément aux anciennes conventions; et il était enjoint aux Algériens de laisser rebâtir le Bastion de France, ruiné quelque temps auparavant par la milice turque. Elle avait attribué aux exportations de grains de nos négociants une famine qui éclata alors dans le pays.
Afin de signifier la volonté du grandseigneur aux différents États musulmans de la Méditerranée , et d’assurer l’exécution du traité, un chaouch de la Porte fut désigné pour accompagner Savary de Brèves. En Palestine, en Égypte, à Tripoli et à Tunis cette mission s’accomplit avec quelques difficultés; mais à Alger la milice fit le plus mauvais accueil au chaouch de la Porte et. à notre ambassadeur : toutes les conditions du traité furent rejetées et méconnues. Savary de Brèves se rembarqua sans avoir rien obtenu. Les années qui suivirent furent marquées par les plaintes incessantes que , dès le commencement de son règne, Louis XIII fit adresser à la Porte, au sujet de dépré-
16e Livraison. ( Algéhie. )
dations exercées contre le commerce de Marseille et sur les côtes de Provence, En 1616 et 161 S des officiers de la milice algérienne furent envoyés à la cour de France, alors à Tours, pour nouer des relations amicales; mais ces démarches avortèrent, à cause de la mauvaise foi des Turcs, qui continuaient les actes d’hostilité pendant les négociations. En 1618 ls peuple de Marseille, indigné du massacre de l’équipage d’un navire français, se porta en foule à la maison qu’habitait un des envoyés algériens , et le tua avec quarante personnes de sa suite. Les récriminations, la guerre, les tentatives d’accommodement se prolongèrent jusqu’en 1628, au plus grand détriment de notre commerce dans la Méditerranée et de la sûreté des populations qui habitaient les côtes de Provence , exposées aux incursions des Algériens.
Traité de 1628.
Le cardinal de Richelieu, fatigué des plaintes universelles qui du midi de la France s’élevaient contre les Algériens, chargea le capitaine corse Samson Napollon de travailler à un rapprochement. Ce ne fut qu’après deux ans de négociations, après deux voyages à Constantinople, et après avoir gagné, à prix d’argent , des membres du divan , qu’un traité fut accordé à la France le 19 septembre 1628. Les esclaves français furent rendus, moyennant remboursement à leurs propriétaires des sommes payées pour leur achat ; le rétablissement du Bastion de France fut stipulé, ainsi que la liberté de la pêche du corail et du commerce de grains à la Calle. On convint de plus que le traité de 1604 serait rendu exécutoire pour l’avenir dans la Régence. La ville de Marseille s’était imposé des sacrifices pour hâter la conclusion de la paix. Elle en fut en quelque sorte indemnisée par les travaux qui furent faits , par ordre et aux frais du roi , aux concessions d’Afrique. On appelait alors de ce nom le Bastion de France , la Calle et un petit poste au cap Rose. Il y avait sur ces trois points environ quatre cents habitants , dont une centaine de militaires. Le commerce français avait en outre une maison d’agence à Alger et une
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autre à Bône. Les dépenses pour ces établissements , y compris les redevances et les cadeaux pour les chefs indigènes , s’élevaient à 135,680 francs par an.
Cette paix , si difficilement obtenue , ne fut pas longtemps respectée par les Algériens. Us recommencèrent bientôt leurs courses avec plus d’audace et d’activité que jamais. Les plus hardis franchirent le détroit et vinrent croiser à l’embouchure de la Manche , sur les côtes d’Angleterre et de Danemark. En quelques années la France perdit quatrevingts bâtiments de commerce, dont cinquante-deux des ports de l’Océan ; leur valeur était estimée au-dessus de 4,500,000 francs. Le nombre des captifs provenant de ces prises s’élevait à treize cent trente et un, et en 1633 trois mille Français gémissaient dans les bagnes d’Alger. Après plusieurs tentatives infructueuses pour arriver à une paix réelle et franche , le cardinal de Richelieu voulut employer la force. Mais les ordres donnés à cet effet au cardinal de Sourdis, qui commandait l’escadre dans la Méditerranée , ne purent être exécutés; nos navires guerroyaient alors contre l’Espagne. Les démonstrations impuissantes qui furent faites n’eurent pour résultat que d’amener dans la province de Bône la destruction des établissements français , dont six cents habitants furent conduits dans les prisons d’Alger. Mais l’année suivante le rétablissement du Bastion fut imposé au pacha d’Alger par les tribus elles-mêmes. Voici à quelle occasion : La cessation du commerce avec les Français avait été funeste aux intérêts indigènes ; et lorsque les troupes turques vinrent collecter l’impôt , les Arabes refusèrent de payer, et se révoltèrent. Les Turcs furent battus deux fois, et les tribus exigèrent comme condition de leur soumission l’abolition de l’impôt et le rétablissement du Bastion de France. Ces circonstances facilitèrent, en 1640, la conclusion d’un arrangement avec Alger.
Mais cette fois encore aucune des clauses du traité ne fut observée par les corsaires , et leurs brigandages furent à peine interrompus pendant quelque temps.
Pour indiquer sommairement les rapports de la Régence pendant la pre¬
mière moitié du dix-septième siècle, il faut mentionner, en 1624, une démonstration laite par la Hollande qui captura plusieurs corsaires et les fit pendre pour obtenir la restitution de ses navires ; en 1638 , la destruction de la flotte algérienne dans le port de Vallona parles Vénitiens; en 1652, un traité de paix et de commerce entre les Algériens et les Hollandais; en 1655, l’apparition d’une flotte anglaise devant Alger, et la conclusion d’un traité. Les Espagnols, de leur côté, firent, en 1603, une tentative malheureuse pour s’emparer du petit port de Tamagut, situé entre Deliis et Bougie; en 1611, ils ravagèrent l’île de Kerkena et Djidjéli. Pendant cette période la garnison d’Oran était parvenue à étendre son influence et à s’allier à la puissante tribu des Béni Amer. A plusieurs reprises les Arabes et les Turcs dirigèrent des attaques contre Oran, notamment en 1605, en 1622 et 1653; mais ils ne firent jamais un siège régulier, et furent facilement repoussés.
Révolutions dans le gouvernement algérien.
Il est nécessaire de rappeler en peu de mots quelle était l’organisation du gouvernement de la Régence, pour faire comprendre les modifications qui y furent apportées dans le cours du dixseptième siècle. Le pacha nommé par la Porte exerçait le pouvoir suprême, avec l’assistance et le plus souvent sous le contrôle d’un conseil. Les membres de ce conseil, au nombre de cinq, étaient: le pacha, Y oukil-el-hardj , comptable des munitions de guerre et des travaux de l’arsenal ; le khaznadji , trésorier, chargé des services financiers ; le khodja-el-kheil , sorte d’inspecteur des haras, chef du domaine de l’État; Yagha, commandant de la milice et de toutes les forces , chargé de faire la paye et d’administrer le territoire des tribus makhzen de la province d’Alger. Ces hauts fonctionnaires étaient appelés les kerassa ( les gens du trône ). Outre ce conseil, il y avait une grande assemblée, le divan, qui se réunissait quatre fois par semaine pour traiter des affaires de la Régence. Tous les soldats de l’oudjac
pouvaient assister au divan. Le pacha en avait la présidence.
Nous avons déjà vu que la milice était recrutée dans les ports de la Turquie d’Europe et de la Turquie d’Asie.
Lorsque les recrues arrivaient à Alger elles étaient incorporées dans un orta (l’oudjac était subdivisé en ortas ou bataillons ) avec un numéro d’ordre.
Le nouveau soldat avait le titre d’araiouldach, jeune soldat; trois ans après il devenait aski-iouldach , vieux soldat. La solde se payait tous les quatre mois, et pouvait atteindre comme maximum, avec des gratifications fixes, pour le vétéran, la somme d’environ 130 francs par an. La Porte fournissait une partie des subsides pour la paye de la milice. Le soldat vétéran devenait bachiouldach, c’est-à-dire chef de vingt soldats (effectif ordinaire d’une tente); uis il pouvait être nommé oukil-elardj, ou intendant, soit d’une garnison , soit d’une colonne de troupes agissante; ensuite oda-bachi, ou beloukbachi, chef de compagnie , avec droit de siéger au conseil. Les belouk-bachi étaient au nombre de soixante. Ces diverses qualifications ne constituaient pas, à proprement parler, des grades différents. mais seulement des fonctions auxquelles étaient attachés certains privilèges. Dans toutes ces positions , on conservait la solde en argent d’askiiouldach, vétéran. Le belouk-bachi pouvait être désigné pour commander une garnison ou une colonne; il recevait alors le titre d 'aglia. Après de longs services , les aghas étaient mis à la retraite, en conservant leur solde; ils faisaient alors partie du tribunal du kiaïa (lieutenant du pacha ) à Alger, ou. de celui du kaïd-ed-dar, à Constantine , ou de celui du cheikh-el-beled, à Oran , suivant le lieu de leur résidence. Ces tribunaux, présidés par le second personnage de la localité, connaissaient de tous les crimes ou délits qui se commettaient dans leur ressort.
Les coulouglis (fils d’un Turc et d’une femme indigène ) pouvaient être admis dans la milice et arriver à tous les emplois. On leur confiait même quelquefois les fonctions de gouverneur de province (bey ) ; mais ils ne pouvaient être élevés à l’une des cinq hautes fonc¬
tions donnant entrée dans le conseil supérieur. La même exclusion ne pesait pas sur JesEuropéens qui embrassaient rislamisme.L’organisation des équipages des bâtiments qui faisaient la course était tout à fait indépendante de celle de la milice. Chaque capitaine de navire choisissait ses compagnons comme il l’entendait. Telle était la situation que les révolutions dont nous allons nous occuper vinrent modifier.
Aroudj et Kheir-ed-Din avaient placé la Régence sous la protection de la Porte, et avaient sollicité et obtenu le titre de pacha. Le grand-seigneur exerçait donc une souveraineté incontestable sur le gouvernement des États d’Alger. Dans les premiers temps les pachas étaient choisis parmi les marins les plus illustres, parce que la flotte algérienne prêtait souvent un secours puissant à la marine ottomane dans ses luttes contre l’Europe.
Mais après la bataille de Lépante , la Porte affaiblie, absorbée par la préoccupation d’intérêts glus graves et plus voisins , n’apporta plus le même soin dans le choix des gouverneurs d’Alger. D’obscurs favoris , ou d’avides fonctionnaires qui achetaient leur nomination en corrompant les principaux officiers du grand-seigneur, furent souvent investis. A peine arrivés, tous s’empressaient de faire leur fortune , en puisant à toutes les sources des revenus. La milice, habituée à obéir à des chefs illustres , qu’elle aimait, ne tarda pas à montrer un esprit d’indépendance et de révolte à l’égard de ces indignes successeurs des Kheir-ed-Din, des Hassan, desSalah-Réis et des Sinan-Pacha. Dans plus d’une occasion, l’agha de la milice se mit en opposition avecle gouverneur envoyépar la Porte, et entraîna le divan à prendre des résolutions tout à fait contraires aux ordres reçus de Constantinople. Plusieurs furent renvoyés , d’autres furent tués.
Mais, malgré ces protestations, souvent violentes, loin de se modérer, l’avidité et la rapacité des pachas n’a vaient fait que s’accroître. Un règlement adopté par la milice leur accordaitdouze pour cent de la valeur de toutes les prises faites par les corsaires. Ils ne se contentaient plus de ce droit, qui produisait des bénéfices énormes ; ils se livraient à des exactions
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contre les étrangers, contre le peuple des villes et contre les Arabes ; enfin ils ne craignaient pas de détourner à leur profit une partie des sommes que le grandseigneur envoyait pour contribuer à la solde de l’oudjac. C’est contre cet état de choses qu’une révolution éclata en 1659. Un boulouk-bachi , du nom de Khelil, se mit à la tête des mécontents, et proposa en plein divan de déposer le pacha et de modifier la constitution du gouvernement. Le divan fut maintenu comme par le passé ; mais au pacha et aux quatre kerassa on substitua un conseil composé d’un certain nombre d'anciens aghas , retirés du service , et auquel fut attribuée l’administration de toutes les affaires. Un des membres du conseil en devint le président, avec le titre d’Agha. On conserva les fonctions de pacha à la nomination de la Porte; on alloua au titulaire une solde de cinq cents piastres par mois, et sa maison fut pourvue de tout ce qui est nécessaire à la vie ; mais il lui fut interdit de s’immiscer dans les affaires de la Régence. On continuait à considérer le grand-seigneur comme le chef de l’islamisme; on recevait ses ordres avec respect , mais on n’y obtempérait que tout autant que l’agha et son conseil le jugeaient convenable.
Le chef de la conspiration , Khelil , se plaça à la tête du conseil en qualité d’agha*. Mais il ne tarda pas à suivre les mêmes errements que les anciens pachas. On l’accusa de despotisme, et il fut assassiné. Quatre aghas se succédèrent dans l’espace de onze années, et tous périrent de mort violente. Enfin, en 1671, la milice irritée, après avoir assassiné Ali-Agha, changea de nouveau la forme du gouvernement. Elle emprunta à Tunis l’institution du dey. Le conseil des aghas fut aboli. Le dey devint le président du divan. U était électif. Il fut chargé de l’exécution des délibérations du divan, de l’administration intérieure du pays et de la paye de la milice. Le pacha fut maintenu dans sa nullité.
Comme on le voit , la dictature ne fit que changer de nom et le pouvoir ne fut ni plus stable , ni plus modéré, ni plus respecté. On envoya des députés à Constantinople pour faire sanctionner ces changements. La Porte, qui n’était pas en
mesure de réclamer alors l’intégralité de ses droits , approuva les nouvelles institutions. Elle stipula seulement que la solde de la milice serait dorénavant tout entière à la charge de la Régence. Elle continua à désigner les pachas pour représenter les droits du grand-seigneur à Alger. Une lutte presque constante divisait le dey et le pacha; la milice, maîtresse de se donner un chef , en changea au . gré de ses caprices ou de ses intérêts, et contribua à rendre impossible l’établissement d’un pouvoir fort et homogène.
En se constituant indépendante, la milice était devenue ombrageuse. Vers l’année 1618, sur le bruit vague d'un complot formé par les coulouglis , dixhuit cents soldats turcs se rassemblèrent et décrétèrent que tous les coulouglis seraient bannis de la ville. Quelques-uns ayant tenté de rentrer à Alger furent saisis, enfermés dans des sacs et jetés à la mer. Cet acte de cruauté ne fit qu’exalter chez les coulouglis le désir de la vengeance. Deux ans après, ils ourdirent une vaste conspiration avec les habitants de la ville. Un instant ils furent maîtres de la Casbah; mais les Maures hésitèrent à se déclarer, et les rebelles, tombés entre les mains des Turcs, expièrent leur crime dans d’horribles tortures. Avant de succomber ils mirent le feu aux poudres ; cinq cents maisons furent renversées, et plus de six mille personnes périrent. Cette révolte, qui mit en danger l’existence même de la domination turque, éclata en 1620 (1032 de l’hégire). A partir de cette époque les coulouglis ne purent plus être investis d’aucune fonction dans la milice ; ils furent même, pendant un temps , entièrement exclus de l’oudjac. On rattache la formation de la tribu des Ouled-Zeitouni , à l’est d’Alger, à ce bannissement des coulouglis.
Une modification importante doitetre aussi signalée dans la composition des équipages des corsaires. Le navire était armé par un entrepreneur ; mais il devait recevoir un certain nombre de soldats turcs commandés par un boulouk-bachi. Tout l’équipage était sous les ordres de cet officier. Ce changement fit perdre à la marine algérienne un grand nombre d’excellents matelots recrutés dans le Le-
vant; mais la course prit un caractère de férocité implacable.
La force totale de la milice était évaluée à environ quinze mille hommes. Son service se divisait par année : 1° en service de garnison, qui absorbait environ deux mille hommes, disséminés dans toutes les villes delà Régence; 2° en service de camp, ou de colonne ( mahalla ) ; 3° en service sédentaire à Alger. Cette troisième année était considérée comme année de repos. Il y avait des garnisons : à Alger même ( environ trois cents hommes en dehors de la milice qui était au repos dans les casernes ) ; à Mers-ed-Debban ( port des mouches); à Tizouzou, fort du côté de l’Arach; à Bou-Gheni, sur les pentes dit Djurdjura ; à Hamza, sur la route d’Alger à Constantine, par les portes de Fer; à Sour-Ghozlan , sur l’autre route d’Alger à Constantine, qui contournait I’Ouennougha ; àEl-Kol, à Zamoura, au nord de la Medjana ; à Constantine , à Bône , à Tibessa, sur la frontière de Tunis ; à Biskra , à Bougie, à Oran , à Mascara , à Mostaganem , à Tlemsen.
Chaque année au printemps les garnisons étaient relevées.
Il partait trois colonnes d’Alger pour aller percevoir l’impôt et maintenir les tribus dans le devoir. La première se dirigeait vers la province d’Oran ; la seconde, vers Constantine; la troisième, dans la province de Titeri , et jusque dans le sud où habitaient les tribus sahariennes. Chaque bey , commandant les provinces , entretenait auprès de lui une sorte de bataillon d’infanterie , composé également de Turcs et de coulouglis. Cette troupe et les cavaliers du makhzen se joignaient à la colonne venue d’Alger, et parcouraient le pays, marchant à petites journées, et faisant de fréquents séjours pour recueillir les contributions. C’était là le principal élément de force et de domination des Turcs; car l’autorité qu’ils exerçaient sur les Arabes n’était en quelque’sorte qu’une compression continue et un système^ impitoyable pour leur arracher un impôt aussi lourd que possible.
A Alger les soldats de l’oudjac étaient logés dans sept casernes. Us recevaient la solde, mais ne touchaient pas de vivres lorsqu’ils étaient au repos. La plu¬
part exerçaient des métiers ou tenaient de petites boutiques d’épiceries. Quelques-uns se mariaient avec des femmes du pays. Pour honorer l’oudjac, le dey était inscrit en tête du registre, et recevait la solde de simple vétéran.
Cette milice turbulente, adonnée à tous les excès, recrutée parmi la lie de la population de tous les ports du Levant , fut un obstacle permanent au développement de l’État algérien. Lorsque les Maures, chassés d’Espagne, vinrent chercher un refuge dans la Régence, l’esprit jaloux et inquiet des soldats turcs les empêcha d’y introduire les industries qu’ils pratiquaient dans la Péninsule et auxquelles ils fournissaient les plus habiles ouvriers. Plus tard , lorsque par les mariages avec les femmes indigènes , il se forma , sous le nom de coulouglis , une race mixte , heureusement douée et susceptible de se livrer aux travaux de la paix et de se civiliser, les soldats turcs furent encore un obstacle à tout progrès , par leurs soupçons et leur caractère ombrageux. Ces aventuriers avides, que l’appat du gain attirait seul de tous les points du Levant à Alger, n’avaient d’autre désir que d’amasser de l’argent par tous les moyens. Les plus violents étaient les meilleurs, pourvu qu’ils fussent les plus expéditifs. La course, les exactions sur les tribus, les expéditions contre les États voisins avec l’espoir d’en rapporter du butin ; telles étaient leurs seules préoccupations. Telles avaient été , telles furent aussi les seules causes des guerres de l’oudjac contre les nations chrétiennes, des révoltes des tribus épuisées, des hostilités souvent à peine motivées soit contre Tunis , soit contre le Maroc. Les événements qui vont suivre justifieront surabondamment ces appréciations.
Expédition française contre Djidjêli.
Les révolutions intérieures dont il vient d’être question n’etaient pas de nature à rendre les corsaires plus scrupuleux observateurs des traités. Le commerce français avait particulièrement à souffrir de leurs déprédations. Le commandeur Paul , marin très-redouté de ces pirates, les chevaliers d’Hocquincourt et de Tourville, le duc de Beaufort , croisèrent successivement contre
L’UNIVERS
les navires algériens , et leur causèrent de grandes pertes sans pouvoir mettre fin aux hostilités. Enfin, en 1664, Louis XIV, lassé des insultes incessantes faites par les corsaires à la France, résolut de réprimer sérieusement leurs brigandages. Déjà le cardinal de Mazarin avait précédemment plusieurs fois entretenu le roi de la création d’un établissement français en Barbarie. Il voulait occuper un port intermédiaire entre Tunis et Alger , les deux principaux foyers de la piraterie , afin d’en arrêter plus sûrement les progrès. Il avait été successivement question de Stora, de Bône, de Bougie ; on se décida pour Djidjéli. Le duc de Beaufort fut placé à la tête de l’expédition, composée de quinze vaisseaux ou frégates, dix-neuf galères et quelques autres bâtiments; en tout soixante-trois voiles.
L’armée de débarquement comprenait près de six mille hommes. La flotte partit de Toulon le 2 juillet 1664, et arriva devant Djidjéli le 22 du même mois, après avoir relâché aux îles Baléares. Le débarquement s’opéra le lendemain auprès du marabout, où est maintenant le fortDuquesne. Les Kabiles n’opposèrent d’abord qu’une faible résistance, et les habitants évacuèrent la ville. L’armée s’établit en dehors des murailles sur une sorte de plateau , et fit quelques travaux pour se retrancher et se couvrir. Dès le 24 les Kabiles envoyèrent des parlementaires et vinrent vendre des denrées ; mais, quoique leur envoyé se fût retiré satisfait des paroles du duc de Beaufort, qui déclara ne vouloir traiter en ennemi que les Turcs et les corsaires, la ligne française fut attaquée le lendemain.
Pendant -.un mois, ce fut une alternative conti nuelle d’hostilités et de protestations pacifiques. Enfin, fatigués des efforts inutiles qu’ils faisaient contre l’armée française , les Kabiles se retirèrent dans leurs5 montagnes pour attendre l’arrivée d’un corps de troupes turques qui devait venir combattre les chrétiens.
Au lieu de profiter de ces irrésolutions et de cette espèce d’armistice pour se fortifier dans la position qu’on occupait, les chefs de l’armée se trouvèrent divisés par la plus fâcheuse mésintelligence. Le duc de Beaufort jalousait le lieutenant général de Gadagne, commandant des troupes.
Le bruit de ces discussions regrettables parvint jusqu’à la cour de France, et le gouvernement ordonna au duc de Beaufort de reprendre la mer pour donner la chasse aux corsaires. Mais, sur ces entrefaites , les Turcs arrivèrent devant Djidjéli , et attaquèrent les lignes françaises le 4 octobre. Ils furent repoussés; l’armée lit des pertes; elle manquait d'ailleurs des choses essentielles au bien-être des soldats , et les maladies sévissaient déjà cruellement. Là encore un temps précieux fut perdu en délibérations. On avait reçu le 22 octobre des renforts avec lesquels on aurait pu attaquer le camp des Turcs et .enlever leur artillerie; par une étroite interprétation des instructions qui prescrivaient de ne rien entreprendre au dehors avant d’avoir assuré la position de Djidjéli , les troupes françaises restèrent dans l’inaction. Les Turcs ouvrirent le feu le 29 contre les retranchements français , et refoulèrent tous les postes extérieurs. La position devint critique : les soldats, frappés de découragement, se trouvaient dans un dénûment aussi complet qu’avant le ravitaillement, car la plus grande partie des vivres était avariée ; ils manquaient de vêtements et de souliers, et n’avaient pas même de bois pour faire cuire les viandes salées qu’on leur distribuait. Il fallut se résigner au rembarquement , pour éviter une plus grande catastrophe. Le 31 octobre au matin, cette opération s’effectua avec assez d’ordre; on abandonna trente-six pièces d’artillerie, et les dernières troupes qui quittèrent le rivage furent vivement poussées par les Turcs eLsouffrirent beaucoup.
Cette expédition, quoique terminéed’une manière fâcheuse, euteependantpour résultat d’effrayer les Algériens. Le duc de Beaufort, qui était resté à la tête de la flotte, poursuivit les corsaires, les battit le 24 juin 1665 devant la Goulette, le 24 août devant Cherche!, et fit oublier promptement la fin malheureuse de l’expédition de Djidjéli. Le 17 mai 1666 le divan d’Alger demanda la paix, et signa un traité avantageux pour la France.
Cependant tous ces traités avec les Algériens ne pouvaient offrir de garantie. Ils ne les observaient que pendant le temps nécessaire pour se refaire de
leurs pertes; aussi vit-on en 1670 une escadre française venir réclamer des réparations pour des actes de piraterie et obtenir des articles additionnels au traité de 1666. Ce nouvel arrangement stipula le rétablissement du Bastion de France, quiavaitétédétruit par lesTurcs en 1659. Mais les affaires ne retrouvèrent plus la prospérité d’autrefois, soit que les Arabes fussent plus hostiles, soit par le fait de l’incapacité des administrateurs.
Bombardement d' Alger par la France.
Depuis que le gouvernement de l’oudjac était dirigé par un dey une animosité particulière semblait" avoir éclaté contre la France. A plusieurs reprises des envoyés français durent venir réclamer la fidèle exécution des traités; ils obtenaient des promesses formelles; mais dès qu’ils étaient partis les corsaires recommençaient à violer toutes les conventions. Enfin , en 1681 , le dey Baba-Hassan poussa l’insolence jusqu’à déclarer la guerre à la France. Tant de méfaits , une si grossière insulte, méritaient un châtiment. Louis XIV ordonna de préparer une expédition formidable contre Alger. Le commandement en fut confié à D uquesne, 1 ieutenant général des armées navales, auquel on adjoignit Tourville, du même grade que lui, et les chefs d’escadre de l’Hery et d’Arofreville. La flotte, composée de onze vaisseaux, quinze galères, cinq galiotes à bombes, deux brûlots et quelques petits bâtiments, fut réunie devant Alger le 22 juillet 1682. La ville devait être bombardée jusqu’à ce qu’elle arrivât à une soumission complète. Les opérations furent d’abord contrariées par le mauvais temps. Le bombardement ne put commencer que dans la nuit du 21 août,; les galiotes étant mouillées trop loin, il produisit peu d’effets; repris le 26, jusqu’au 5 du mois suivant, il fit beaucoup de mal au port et à la ville. Plus de cinq cents Algériens furent tués. La milice ellemême était dans la consternation , devant les effets terribles de ces projectiles, dont on faisait usage pour la première fois dans la marine. Aussi le lendemain, le dey envoya pour traiter de la paix le père Vacher, religieux
de la Merci , remplissant les fonctions de consul français à Alger. Duquesne refusa de recevoir le parlementaire, et fit répondre que si les Algériens voulaient demander grâce , ils eussent à se faire représenter par leurs chefs principaux. La fierté de ce langage exaspéra l’orgueil musulman, et les hostilités continuèrent. Mais le 12 septembre l’amiral, contrarié par les vents, qui commençaient à souffler avec violence et qui sont toujours si dangereux aux approches de l’équinoxe, donna l’ordre à la flotte de lever l’ancre et rentra à Toulon.
Quelques vaisseaux restèrent cependantdevantleportpour former leblocus.
Baba-Hassan, effrayé des conséquences funestes qu’avait entraînées pour la Régence son imprudente déclaration de guerre, implora l’interventionde laPorte.
Sans attendre l’effet de cette démarche, Duquesne reparut devant Alger le 20 juin. L’état de la mer ne permit de commencer le bombardement que le 26. La ville souffrit tant des bombes qui pleuvaient sur elle chaque nuit, que le 28 la population se révolta et exigea du dey qu’il conclut la paix à tout prix. Duquesne répondit à l’envoyé turc qu’avant toute espèce de préliminaires il exigeait qu’on rendît sur-le-champ , sans rançon , tous les esclaves français, et même tous les chrétiens pris sous pavillon français. Le dey essaya d’éluder ces injonctions; l’amiral se montra inflexible , et les clameurs du peuple , et surtout des femmes , forcèrent le divan à s’exécuter. On commença dès le lendemain à rendre les esclaves. Le 2 juillet on en avait déjà livré à la flotte cinq cent quarante-six. Le reste était dans la campagne , et on s’occupait à les réunir. Le 3 Duquesne demanda des otages, et envoya signifier au divan que la volonté du roi était que la paix ne serait faite qu’à condition que les Turcs rembourseraient toutes les dépenses de la guerre et toutes les pertes que la France avait essuyées. Le divan déclara ces conditions inadmissibles; les otages furent rendus, et on se disposa à reprendre les hostilités.
Cette circonstance exaspéra la milice; elle reprocha au dey d’avoir rendu les
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esclaves sans que la ville eût échappé pour cela aux malheurs du bombardement. Une sédition éclata ; Baba-Hassan fut massacré, et Mezzo-Morto, corsaire fameux, qui venait d’être envoyé en otage, fut proclamé dey. Le 21 juillet le bombardementrecommença, et se prolongea, sauf quelques interruptions causées par l’état de la mer, jusqu’au 18 août. Les habitants s’étaient dispersés dans les campagnes. La milice, qui était restée dans la ville, se livra à des atrocités pour se venger des Français ; elle attacha le père Vacher à la bouche d’un canon, et son corps vola en lambeaux. Ce crime devint le signal de bien d’autres. Duquesnefit enlever les Français, au nombre de quatre cent vingt , qui" étaient encore au Bastion de France, pour les soustraire à la fureur des Turcs. A la fin d’août la flotte , ayant épuisé ses munitions , regagna Toulon; un blocus sévère fut maintenu devant Alger. Lorsque l’année suivante de Tourville se présenta avec une escadre nombreuse, Mezzo-Morto n’eut pas de peine à décider le divan à accepter la paix. Après vingt et un jours de négociations , elle fut signée le 25 avril 1684, malgré les intrigues des Anglais et des Hollandais, qui craignaient de voir les Français trop favorisés. On rendit réciproquement les esclaves, et le divan envoya des ambassadeurs en France pour demander au roi la ratification du traité.
Un châtiment si rude, deux fois renouvelé, ne rendit pas les Algériens plus circonspects. En 1688 ils insultèrent de nouveau le pavillon de la France, et nous prirent quelques navires. Une escadre reçut ordre d’aller bombarder Alger; le maréchal d’Estrées en fut nommé le commandant. Du 1er au 16 juillet le feu des galiotes ne discontinua presque pas. Dix mille bombes furent lancées sur la ville : cinq gros navires furent coulés , la plupart des batteries démantelées, la tour du fanal rasée. Un grand nombre d’habitants furent écrasés sous les décombres des maisons; et Mezzo-Morto lui-même, alors investi de la dignité de pacha, fut blessé à la tête d’un éclat de bombe La fureur des Algériens les poussa à renouveler les supplices abominables employés lors du dernierbombardement ; plus de cinquante Français périrent de cette mort épouvantable. Le maréchal
d’Estrées, à la vue de ces membres palpitants lancés jusque sur ses vaisseaux, oublia lui-même les lois de l’humanité, et fit égorger dix-sept prisonniers turcs qui étaient entre ses mains et laissa flotter leurs cadavres sur un radeau jusqu’à l’entrée du port. Après ces représailles, il remit à la voile, et rentra à Toulon sans avoir rien terminé. Ce ne fut que le 24 septembre de l’année suivante que Mezzo- Morto consentit à signer un traité pour cent ans. A la suite de cette paix, les relations de la France avec la Régence furent moins troublées que par le passé, quoique les corsaires n’eussent pas entièrement renoncé à leurs violences et à leurs trahisons.
Relations avec les nations européennes.
Pendant que s’accomplissaient les événements qu’on vient de retracer brièvement, les relations des Algériens avec les autres peuples de l’Europe n’étaient pas meilleures. En 1660 les Hollandais et les Anglais, après avoir signé des traités avec Alger, avaient été obligés, à la suite des insultes faites à leur pavillon , d’appuyer leurs réclamations par l’envoi de forces navales. En 1671 une flotte anglaise détruisit l’escadre algérienne dans la rade de Bougie et bloqua Alger. En 1677 le divan déclara la guerre à l’Angleterre, et ne lui accorda un traité de paix qu’en 1682, à des conditions assez dures, après le premier bombardement d’Alger par Duquesne. Ce traité, plusieurs fois renouvelé, conduisit la Grande-Bretagne, sans guerre ouverte avec Alger, jusqu’en 1816.
Du côté d’Oran la position resta la même entre la garnison espagnole et les beys de l’ouest; en 1677 et 1688 plusieurs attaques furent facilementrepoussées. Mais en 1687 les Arabes avaient obtenu un succès important contre le gouverneur d’Oran , qui était sorti de la place pour les combattre. Il périt avec sept cents des siens. La ville fut bloquée, et délivrée par des secours qui vinrent d’Espagne. En 1693 les Turcs et les Arabes perdirent quatre mille hommes sous les murs d’Oran. Jusqu’en 1696 ils renouvelèrent chaque année leurs attaques sans plus de succès , et se retirèrent de guerre lasse. Uu bey de la
province, Chaaban, fut tué dans ces combats.
Situation intérieure de la Régence.
L’histoire intérieure de la Régence n’offre qu’un médiocre intérêt pendant la période dont il vient d’être question. Cependant, en dehors des efforts incessants que les troupes turques devaient faire pour percevoir des impôts exagérés et pour comprimer les révoltes des tribus, on remarque une lutte sérieuse qui s’engagea entre la Régence et les deux États musulmans de Tunis et de Maroc.
Ce fut le dey Chaaban, successeur de Mezzo-Morto, qui soutint ces guerres.
Un prétendant au gouvernement tunisien , chassé par son heureux compétiteur , vint solliciter le secours de Chaaban. A deux reprises différentes, eu 1689 et en 1695, les Algériens s’emparèrent de Tunis, et y firent un butin des plus riches; mais à peine les troupes s’étaientelles retirées, que le protégé de Chaaban fut chassé. Le dey se préparait à aller le rétablir une troisième fois, lorsque l’armée se révolta contre lui , et le déposa. Pendant que Chaaban combattait ses ennemis extérieurs, les Maures d’Alger avaient tramé une conspiration avec l’appui de Tunis et du Maroc pour chasser les Turcs de la Régence; le complot fut découvert, et valut à la ville une contribution extraordinaire, outre la mort des principaux chefs de la conspiration. Vers la même époque, Chaaban avait aussi dirigé une expédition contre les Marocains , qui avaient franchi la frontière et avaient porté leurs ravages jusque sous les murs de Tlemsen. Les deux armées se rencontrèrent sur les bords de laMolouïa; la victoire resta aux Algériens. Ils poursuivirent l’armée marocaine jusque devant Fès, et lui accordèrent la paix à des conditions avantageuses.
Les successeurs de Chaaban eurent encore des luttes à soutenir; mais ils n’étaient plus les agresseurs. En 1700, Mourad , bey de Tunis , vint assiéger Constantine, défit l’armée du gouverneur de la province, et s’empara d’un fort situé en dehors de la ville. La milice ne tarda pas à prendre une revanche éclatante de cet échec; elle accourut au secours de Constantine : les Tu¬
nisiens furent battus, et deux mille d’entre eux qui avaient mis bas les armes furent passés au fil de l’épée. Après cet exploit sauvage, l’armée venait à peine de rentrer à Alger que le dey Moustapha se mit lui-même à la tête des troupes pour se porter dans l’ouest à la rencontre des Marocains, qui avaient envahi la Régence et s’étaient avancés jusqu’auprès d’Oran, ravageant tout devant eux. Le dey n’avait que six mille fantassins et mille cavaliers turcs; l’armée ennemie comptait plus de cinquante mille hommes, la plupart à cheval; les Turcs attaquèrent avec tant d’impétuosité qu’après quatre heures de combat ils enfoncèrent les bandes marocaines, et les mirent dans une déroute complète. Mouley-Ismayl , sultan du Maroc, qui commandait lui-même ces troupes, ne s’échappa qu’avec peine; son cheval tomba entre les mains du dey, qui l’envoya plus tard en cadeau à Louis XIV. Ce combat sauva la Régence ; il fut livré dans la forêt qui porta depuis le nom de Mouley-Ismayl.
Le bey de Tunis se préparait à envahir de son côté les Etats d’Alger; mais la défaite des Marocains le rendit plus prudent. Bientôt après, le grand-seigneur, fatiguédeces querelles, qui affaiblissaient inutilement deux pays soumis à son autorité, envoya un capdji à Tunis, avec mission de rétablir la paix. Le bey Mourad s’étant montré disposé à continuer la guerre, l’officier de la Porte le fit étrangler, et massacra toute sa famille.
La paix qui suivit cette intervention de la Porte ne fut pas de longue durée. Terminée en 1702 , l’anbée d’après la guerre était de nouveau déclarée. Le dey manquait d’argent, malgré les exactions exercées contre les tribus ; la milice, qui ne recevait pas exactement sa paye , murmurait ; on eut recours à la guerre pour occuper sa turbulence, et dans l’espoir aussi de retrouver des dépouilles aussi riches que celles que Chaaban avait enlevées aux Tunisiens. Cette expédition commença d’abord sous les plus heureux auspices. L’armée tunisienne fut battue auprès de Kef, et le bey tomba au pouvoir des Algériens. Tunis, effrayée, offrit de payer une rançon pour que l’armée victorieuse n’entrât
L’UMVERS.
pas dans ses murs. Le dey refusa, et vint mettre le siège devant la capitale. Après trente-neuf jours d’efforts inutiles pour emporter la place, après avoir perdu un millier d’hommes , les Algériens partirent pendant la nuit, abandonnant une partie de leur matériel.
Vivement poursuivis par les Tunisiens , ils rentrèrent dans la Régence en fugitifs. A peine arrivé à Alger, le dey fut étranglé et ses biens confisqués pour faire la paye à la milice. Son successeur ne jouit pas longtemps du pouvoir. La pénurie du trésor fut encore la cause de «a mort.
Prise d’Oran.
Pektach-Khodja, aui venait de se faire proclamer dey, en 1707, s’occupa immédiatement à ramasser de l’argent et à donner de l’activité à la milice. Les circonstances le servirent. D’un côté, les Hollandais demandèrent la paix et la payèrent fort cher; de l’autre, le bey de l’ouest , qui voulait attaquer Oran , réclama des secours. Moustapha Bou- Chelaghme ( père de la moustache ) commandait alors la province. Pour mieux surveiller les tribus des environs d’Oran et pour avoir une action plus directe sur le sud , il avait déplacé le siège de son autorité. Il avait abandonné Mazouna , pour s’établir à Mascara, point plus central. Bou-Chelaghme constitua bientôt des forces militaires imposantes autour d’Oran. LesDouaïrs et les Abid, tribus récemment arrivées du Maroc, les Béni Amer, qui avaient renoncé à l’alliance des Espagnols et fait leur soumission, furent organisés en makhzen et concentrés autour d’Oran de manière à intercepter toute relation avec i’extérieur. Lorsque l’armée turque arriva devant la place, la garnison espagnole, à peine suffisante pour la défendre, ne recevant aucun secours d’Espagne, capitula à condition qu’elle serait renvoyée libre en Europe. Les Turcs, fidèles à leurs traditions de perfidie, prirent possession de la ville et réduisirent la garnison en esclavage. Peu après Mers-el-Kebir, pressée par la famine, se rendit aussi. Pektach-Khodja fit hommage des clefs de la ville au grand-seigneur. Ces événements . si désastreux pour l’Espagne, eurent lieu au mois de
septembre de l’année 1708 ( l’an 1119 de l’hégire). L’Espagne, agitée à cette époque par les sanglantes discordes qui avaient suivi la mort de Charles II , et par la guerre de la succession , n’avait pu secourir ses possessions d’Afrique.
Nouvelle révolution dans le gouvernement.
L’élection des deys donnait presque toujours lieu à des séditions et à des troubles ; dans ces conflits, souvent fomentés par eux, les pachas tentaient de ressaisir le pouvoir qu’ils avaient perdu. Ces officiers de la Porte étaient haïs par la milice ; elle les considérait comme les ennemis des privilèges de l’oudjac. En 1710, Ali-Chaouch , qui venait d’être élu dey, résolut de faire destituer le pacha, accusé d’avoir fait de l’opposition à son élection , et de réunir les deux fonctions en ses mains. Il envoya un officier habile à Constantinople, muni de riches présents et chargé de demander pour lui l’investiture du pachalik. Le sultan Ahmed III, qui régnait alors, considérant que la Régence d’Alger était un Etat presque indépendant, que la milice méconnaissait ses ordres au gré de ses caprices et que les pachas qu’il nommait restaient sans autorité, se décida à accéder à la demande d’Ali- Chaouch, et lui conféra le titre de pacha. A partir de cette époque, le dey élu par la milice reçut toujours de la Porte l’investiture’ des fonctions de pacha. Cette innovation , tout en conservant au grand-seigneur l’apparence au moins de son droit de souveraineté, fit aux deys une position presque absolue et indépendante. Cependant la milice , en voyant son chef élu s’élever, ne lui accorda pas pour cela plus de respect et d’obéissance. L’institution était changée; mais les mœurs turbulentes, les violences, les rébellions continuèrent à engendrer les mêmes désordres.
Les rapports de la Régence avec les nations européennes ne furent pas modifiés. Dans les années qui suivirent, la Hollande, la Suède, la Sicile, l’Angleterre, la France, l’empire d’Allemagne eurent des réclamations à faire valoir. Quelques nations obtinrent de ces traités éphémères plus funestes qu’utiles, puisqu’ils avaient pour résultat
d’endormir la vigilance des peuples européens et que les Algériens ne se faisaient aucun scrupule de les violer dès qu’une occasion de piraterie se présentait. La Porte voulut intervenir en faveur de l’Empire en 1725 ; son envoyé fut insulté par le divan d’Alger, et ne put rien en obtenir. Irrité de cette résistance, le grand-seigneur essaya de revenir, en 1729, sur les concessions qu’il avait faites à l’oudjac en 1710, et tenta de rétablir à Alger la charge de pacha. L’officier député vers la milice ne put pas débarquer , et fut obligé de remettre à la voile, après avoir reçu une somme d’argent pour le dédommager de ses frais de voyage.
Prise dCOran par les Espagnols.
Les choses restèrent dans cette situation , sans incident remarquable , jusqu’en 17 32. A cette époque, Philippe Y, raffermi sur le trône d’Espagne, résolut de reconquérir Oran. Une flotte, composée de cinquante et un bâtiments de guerre et de cinq cents navires de transport, fut réunie dans le port d’Alicante; elle embarqua une armée forte de vingt-huit mille hommes, dont trois mille cavaliers. Le 15 juin, l’expédition, commandée par le comte de Montémar, mit à la voile. Retenue par des vents contraires, elle ne put opérer le débarquement que le 29, à deux lieues environ à l’ouest de Mers-el-Kebir, dans la baie du cap Falcon. Les Turcs et les Arabes essayèrent de s’opposer au débarquement; ils furent facilement repoussés. Bou-Chelaghme était encore bey d’Oran , où il s’était établi depuis 1708. Le fameux baron de Riperda, renégat hollandais , au service du Maroc, était accouru avec un renfort considérable pour protéger Oran. Le 30 juin il voulut attaquer les retranchements des Espagnols ; mais il essuya une défaite complète , et fut entraîné dans la fuite de l’armée musulmane. La population de la ville, saisie de crainte, s’enfuit en toute hâte vers Mostaganem. Le comte de Montémar entra dans Oran sans coup férir ; il y trouva cent trente-huit pièces d’artillerie et des magasins abondamment pourvus. Mers-el-Kebir opposa quelque résistance , et finit par capituler. Ce ne fut que soixante-trois
ans après que les Musulmans recouvrèrent ces deux places. Bou-Chelaghme se réfugia à Mostaganem, qui resta jusqu’à la mort de ce bey, c’est-à-dire jusqu’en 1735, le centre dubeylik de l’ouest. Avant de mourir Bou-Cheïaghme fit une attaque contre Oran , aidé par cinq mille Turcs envoyés d’Alger. La garnison sortit de la ville, et mit les Musulmans en fuite après un combat trèsvif. Ce fut la dernière tentative sérieuse dirigée contre Oran jusqu’en 1791.
Nous ne ferons que mentionner les guerres que l’oudjac d’Alger entreprit contre Tunis, malgré les ordres formels delà Porte, en 1735, en 1740 et en 1745. Les Algériens s’emparèrent encore une fois de Tunis, et y établirent un prétendant qui se reconnut leur tributaire et consentit à leur payer une redevance annuelle. Mais bientôt le nouveau bey de Tunis oublia ses engagements , et la paix ne fut rétablie entre les deux États qu’en 1747. Cette même année les habitants de Tlemsen se révoltèrent contre leur kaïd, et organisèrent un gouvernement indépendant. Les troupes de l’oudjac, sous les ordres du bey de l’ouest, marchèrent contre la ville, la prirent d’assaut et la livrèrent au pillage. La milice commit dans le sac de Tlemsen des excès de tous genres , et en rapporta un butin considérable.
Ce serait se condamner à des répétitions fastidieuses que de retracer en détail les événements de l’histoire de la Régence. Ce sont, d’une part, toujours les mêmes vexations exercées contre les tribus et par contre les mêmes révoltes; de l’autre , les difficultés sans cesse renaissantes avec les nations chrétiennes, des accommodements obtenus à prix d’argent, aussitôt violés que conclus. Il est important cependant de signaler la destruction d’une armée turque dans les montagnes des Flissa en 1768. La révolte fit des progrès rapides, et les Kabiles vinrent porter la dévastation jusqu’aux portes d’Alger. Jamais l’oudjac n’avait été dans un état plus précaire. Le calme et le courage du dey Mohammed-Pacha sauvèrent la Régence. Après deux ans de troubles, les Kabiles, lassés de la guerre qui interrompait leur commerce, firent les premiers des propositions de paix, et consentirent à payer un
I/UJNIVERS.
tribut. L’Espagne versa à Alger des sommes énormes pour le rachat de quinze cents captifs chrétiens. Le Danemark essaya de bombarder Alger en 1770 ; cette tentative malheureuse ne causa aucun dommage à la ville, et tourna à la confusion de l’amiral de Caas, qui la dirigeait. Deux ans après les Danois obtinrent la paix à des conditions exorbitantes.
Expédition des Espagnols contre Alger.
L’Espagne avait des griefs nombreux contre les Algériens. Charles III voulut enfin délivrer la Méditerranée de la piraterie et des exactions des corsaires.
Le comte O’Reilly , général irlandais au service de l’Espagne, fut chargé du commandement de cette expédition. La flotte, composée de quarante-quatre bâtiments de guerre, de trois cent quarante-quatre navires de transport, et portant vingt et un mille fantassins, onze cents cavaliers et cent pièces d’artillerie de siège ou de campagne, vint mouiller devant Alger le 1er juillet 1775. Le dey d’Alger avait fait de grands préparatifs de défense. Le bey de Constantine et celui de Titeri étaient arrivés avec un fort contingent, fourni par les tribus. Le bey de Mascara avait envoyé dix mille hommes, sous la conduite de son khalifa.
Enfin les Turcs, les Arabes et les Kabiles de la province d’Alger avaient également pris les armes.
La flotte espagnole resta pendant huit jours dans une inaction inconcevable.
L’amiral Castejou, qui la commandait, eut une vive altercation avec O’Reilly au sujet de ses lenteurs et de son indécision. Enfin le débarquement s’effectua le 8 juillet, à gauche de l’embouchure de l’Arach, sur la plage du Hamma.Les Algériens ne cherchèrent point à s’y opposer ; à peine débarqués, les gardes vallones, les Suisses et les Irlandais, qui devaient former l’aile gauche, se portèrent vers les hauteurs , où étaient embusqués une grande quantité d’Arabes; emportés par leur ardeur à combattre sur un terrain défavorable, ils perdirent beaucoup de monde. Pendant ce temps, la deuxième division, qui débarquait, fut attaquée à sa gauche par le contingent de Constantine, conduit par Salah-Bey, et à sa droite par les troupes sorties
d’Alger. Les musulmans poussaient devant leurs colonnes des troupeaux de chameaux qui effrayaient les chevaux de la cavalerie espagnole, et leur servaient en même temps de remparts mobiles. Bientôt le désordre et la confusion se mirent dans les rangs des Espagnols, et O’Reilly pensa n’avoir d’autre ressource qu’un prompt rembarquement.
Cette opération eut lieu pendant la nuit et fut terminée le 9 au matin. Le 12 on remit à la voile, et toute la flotte, moins quelques bâtiments qui restèrent en croisière sur la côte, regagna les ports de l’Espagne. On évalua à quatre mille te nombre des tués ou des blessés du côté des Espagnols.
La défaite d’O’Reilly exalta l’insolence des Algériens, et réveilla 1e souvenir de tous tes désastres antérieurs que l’Espagne avait éprouvés sur cette même plage. Les corsaires firent un mal affreux au commerce delà Péninsule, et poussèrent leurs incursions jusque sur les côtes. Après plusieurs tentatives infructueuses pour conclure un traité, tes Espagnols se déterminèrent à envoyer contre Alger une expédition maritime.
Leur flotte vint mouiller devant la ville 1e 28 octobre 1783; elle ouvrit 1e feu te 1er novembre, etle continua pendanthuit jours. La ville souffrit de grands dommages, et 1e nombre des Algériens tués ou blessés fut très-considérable. Enfin le 9 novembre un vent violent força l’escadre à s’éloigner. Ce châtiment n’âmena pas le dey à composition. Dans son orgueil, oubliant tes pertes, il considéra la retraite des Espagnols comme une victoire, et ordonna des réjouissances.
Au mois de juillet de l’année suivante 1e bombardement recommença, et produisit tes mêmes résultats. Enfin 1e 12 juin 1785 une division espagnole, portant pavillon parlementaire, vint demander la paix. Le dey l’accorda, mais il en coûta quatorze millions à l'Espagne.
Derniers deys d'Alger.
Baba-Mohammed, qui mouruten 1791, après avoir régné vingt-cinq ans, exemple unique dans l’histoire d’Alger, avait conclu un traité avec la France deux ans avant. Il fut remplacé par Baba-Hassan, son fils adoptif. Le 12 septembre 1791 l’Espagne abandonna Oran et Mers-el-
Rebirau dey, avec les canons, les mortiers et les approvisionnements de guerre. Malgré ces sacrifices, un traité aussi humiliant fut considéré comme une affaire avantageuse pour l’Espagne : Oran lui coûtait annuellement quatre millions sans aucune compensation ; il exigeait une garnison de cinq ou six mille hommes. Les rapports de Baba- Hassan avec la France furent d’abord ; satisfaisants; bientôt les sujets de colère et les prétextes de rupture ne manquèrent pas. Mais comme la Régence avait fait des livraisons de blé considérables à la Provence pendant la disette de 1789, et que toutes les sommes n’étaient pas encore payées, malgré les inci- : tâtions des Anglais et des Espagnols, qui représentaient la France comme un État sans force, sans argent, sans alliés et à la veille d’une ruine inévitable, le dey ne rompit jamais complètement les re- ! lations. L’amitié du dey sembla suivre i pendant un temps les alternatives des rej vers ou des succès des armées françaises ;
: la victoire ayant en définitive été favorable à la France, Baba-Hassan se détermina à devenir l’ami de la république.
La France tirait alors de grands avantages de son alliance avec Alger. Nonseulement elle reçut de la Régence de nombreuses cargaisons de blé, dont les provinces du midi , en proie à la disette, avaient le plus grand besoin; mais le Directoire parvint, en 1794, à négocier un emprunt de cinq millions avec Babai Hassan , qui se refusa à en recevoir les intérêts. Une maison de commerce juive, dirigée par les frères Busnac et Bacri, fut l’intermédiaire de ces négociations et des fournitures de blé. Elle étendit bientôt son influence avec tant d’habileté sur toutes les affaires de l’oudjac qu’elle détermina la catastrophe qui causala ruine de la domination turque à Alger. En 1796, Busnac et Bacri, ayant achevé leur fourniture de blé, en réclamèrent le payement; le trésor de la république | était vide, il leur fallut se contenter d’unereconnaissance. Plustard,cesnégociants s’étant faits aussi les fournisseurs | des Anglais pour l’approvisionnement de Gibraltar , le gouvernement français suspecta leur loyauté et ne voulut plus j les solder à l’avenir que par à-compte.
Baba-Hassan mourut le 14 mai 1798.
II avait une grande crainte des Français, et la gloire de nos armées l’avait frappé de terreur. Le général Bonaparte lui causait des alarmes particulières; il l’appelait le général diable , et redoutait toujours de le voir arriver à Alger avec ses troupes invincibles. Il eut pour successeur son neveu Moustapba. L’expédition dirigée par la France contre l’Égypte avait irrité contre elle toutes les nations musulmanes ; cependant les Algériens n’auraient pas déclaré la guerre s’ils n’y avaient été pour ainsi dire forcés par un envoyé de la Porte. Mais dès que cet officier fut parti le dey se hâta , à la sollicitation des juifs Busnac et Bacri, de mettre en liberté les Français qu’il avait fait emprisonner. L’intervention de ces négociants fit aussi délivrer les Algériens que le Directoire avait fait arrêter en France par représailles. Lorsque Bonaparte fut nommé premier consul, le dey, se rappelant que ce général avait renvoyé libres tous les esclaves algériens qu’il avait rencontrés dans les villes d’Italie et dernièrement encore ceux qui étaient retenus à Malte, écouta favorablement les propositions de paix qu’on lui fit de la part de la France; l’influence anglaise et les menaces de la Porte empêchèrentla conclusion du traité. Obligé de déclarer encore la guerre à la France, Moustapha-Dey écrivit au premier consul pour s’en excuser. La paix ne fut signée qu’en 1802. La fermeté du gouvernement français et de son représentant maintint le dey dans de bonnes relations ; on résista avec énergie à toutes ses prétentions exagérées, sans qu’il osât rompre. En 1805, Bonaparte, devenu empereur, envoya son frère Jérome avec une division navale pour réclamer les esclaves français, italiens et liguriens; ils furent rachetés pour une somme de 400,000 francs. Cette même année, les 28 et 29 juin , les juifs de la ville furent pillés et massacrés à la suite du meurtre de Busnac par un soldat de la milice. Ce négociant, d’une intelligence rare et d’un courage peu ordinaire chez ses co-religionnaires, avait acquis une influence presque absolue sur toutes les affaires de l’Etat. Son insolence et son avidité furent fatales à tous ceux de sa race. On chassa les juifs de la ville, à l’exception de ceux qui exerçaient des arts
L’UNIVERS
mécaniques, en nombre limité, conformémentauxprescriptionsd’uneancienne loi , promulguée par Barberousse.
Deux mois après les crimes atroces dont il vient d’être question , la milice se révolta, tua le dey et nomma à sa place Ahmed-Khodja, chef des secrétaires du divan , connu par sa haine contre les juifs. Des révolutions orageuses inaugurèrent le commandement du nouveau dey. Dans l’est , Hadj-Mohammed ben-Arach, marabout originaire du Maroc , leva l’étendard de la révolte au milieu des montagnes de Djidjéii; il vint assiéger Constantine , suivi par tous les Kabiles soulevés, au nombre de plus de soixante mille. Le bey était alors absent; un de ses kaïds lit une sortie contre les rebelles, et dissipa leurs bandes indisciplinées après leur avoir tué sept ou huit cents hommes. Du coté de l’ouest, l’insurrection éclata dans Tlemsen contre les Turcs , les coulouglis et les juifs ; elle se rendit maîtresse delà ville, et remporta une première victoire contre les troupes de l’oudjac. Le bey de la province fut plus heureux; il joignit les révoltés, les mit en déroute, et lit rentrer Tlemsen dans le devoir. Il eut aussi des troubles à apaiser chez les Flissa. Ahmed-Khodja entreprit une expédition contre Tunis en 1S07. Son armée battit d’abord les Tunisiens ; arrivée devant le Kef pour en faire le siège , elle ne put pas l’emporter , et l’hiver la força de regagner Constantine. L’année suivante les hostilités furent reprises , malgré les ordres de la Porte ; mais la milice turque se révolta et se débanda ; rentrée à Alger, elle tua le dey, le 7 novembre 1808. Ali-Khodja, le successeur, ne jouit pas longtemps du pouvoir; il fut étranglé et remplacé par Hadj-Ali.
Le nouveau dey se signala par sa cruauté et son despotisme. Il continua la guerre contre Tunis, dont il réclamait un tribut : il essuya également une défaite devant le Kef. Le bey d’Oran se révolta, et s’avança jusqu’à Miliana, à la tête de forces considérables ; mais ce danger fut conjuré par la trahison des cheikhs arabes, qui livrèrent le bey aux troupes turques. Dans le sud, le bey de Titeri fut battu par les tribus du Sahara. Enfin les Kabiles duDjurdjura s’agitèrent de nouveau. Les choses restèrent dans
la même situation jusqu’à la mort de Hadj-Ali, qui fut tué dans son bain le 22 mars 1815. Le changement du gouvernement de la France fut accueilli à Alger avec joie, parce qu’on espérait échapper à la crainte que l’empereur Napoléon avait inspirée. Les juifs se hâtèrent de produire les anciennes créances pour les fournitures de blé, dont, à l’aide de quelques fraudes et de leur prétention à des intérêts énormes, ils exagérèrent beaucoup le chiffre.
Le successeur de Hadj-Ali fut un certain Mohammed, qui régna quelques jours à peine. Il fut déposé par la milice, qui choisit à sa place, le 7 avril 1815, Omar-Agha. Les relations avec les nations chrétiennes ne s’étaient pas améliorées. Les États-Unis envoyèrent une division navale sous les ordres de l’amiral Décature, pour tirer vengeance des insultes faites à leur pavillon. Ils obtinrent un traité avantageux au mois de juin. La Hollande et l’Angleterre avaient aussi des griefs contre les Algériens. Ces deux puissances unirent leurs forces pour obtenir une réparation. Le 26 août 1816, lord Exmouth vint à la tête de trente-deux bâtiments anglais et de six frégates hollandaises mouiller devant Alger, à un quart de portée de canon. La ville fut enveloppée par les vaisseaux ennemis du nord au sud-est.
L’amiral anglais lit signifier au dey les conditions suivantes : 1° la délivrance sans rançon de tous les esclaves chrétiens ; 2° la restitution des sommes payées récemment par la Sardaigne et Naples pour le rachat de leurs esclaves; 3° l’abolition de l’esclavage; 4° la paix avec les Pays Bas aux mêmes conditions qu’avec lAngleterre.
Omar-Pacha ne daigna pas répondre à cet ultimatum. Les batteries turques du môle ouvrirent le feu ; ce fut le signal d’une attaque générale. Elle fut terrible, et dura jusque bien avant dans la nuit. Presque toutes les batteries algériennes, qui étaient prises à revers par l’artillerie anglaise, furent démontées , et les navires qui étaient dans le port furent incendiés. Mais au milieu de la nuit, les bâtiments algériens en flammes ayant rompu leurs amarres, furent poussés par la brise hors du port , et s’avancèrent vers la flotte anglaise.
Elle dut mettre à la voile en toute hâte pour éviter ces dangereux brûlots. Le lendemain lord Exmouth écrivit au dey, et lui offrit encore la paix aux mêmes conditions qu’avant le combat. Cette proposition fut acceptée, et le jour même, 28 août, un traité fut signé avec les Algériens. Cet heureux résultat fit le plus grand honneur à la nation anglaise. La flotte souffrit beaucoup, et perdit huit cent quatre-vingttrois hommes; les Hollandais de leur coté eurent deux cents hommes tués et ' trois cents blessés.
Quoique Omar-Pacha eût montré le | plus grand courage pendant ce long combat, la milice ne lui pardonna pas l’issue malheureuse de cette affaire. 11 I fut étranglé le 8 septembre de l’année suivante par des soldats mutinés, qui lui donnèrent pour successeur un cer- ; tain Ali-Khodja. Ce nouveau dey indisposa bientôt la milice contre lui par ses ■ cruautés et ses actes de démence ; pour se mettre à l’abri des rébellions, ils’éta-
blit dans la Casbah et y fit transporter le trésor public, qui était déposé à la Jénina. Les soldats se révoltèrent en effet plusieurs fois contre lui; mais à l’abri de toute surprise, derrière les murailles de la Casbah, il triompha des séditieux, et fit mourir les plus compromis. Il fut atteint par la peste le 1er mars 1818. Il eut pour successeur Hussein-Dey, qui occupait encore le pouvoir lorsque la France, pour venger une insulte faite en 1827 à son consul, dirigea une expédition formidable contre la Régence en 1830, et mit fin à la domination de ces corsaires, si longtemps funeste au commerce de tous les États chrétiens.
La suite de ce résumé historique nous dispense d’entrer ici dans de plus lonss développements sur les causes de la rupture |de la France avec le dey d’Alger et sur les principaux évènements qui précédèrent la prise de possession de la capitale de la Regence par l’armée française.