‹ AlgérieChapitre 36 sur 140 · JUSQU’EN · texte numérisé non relu

JUSQU’EN

L’histoire de l’Algérie française depuis 1830 jusqu’à l’époque où nous écrivons ce rapide résumé est sans contredit le tableau le plus varié, le cadre le plus complexe et le plus saisis- ; sant , le drame le plus intéressant qu’offre l’histoire des peuples modernes.

-Nous n’avons pas la prétention de peindre ce tableau , de remplir ce cadre, d écrire ce drame émouvant de façon à satisfaire toutes les exigences que comporte un sujet aussi vaste. Nous voulons nous borner à réunir les éléments principaux de cette grande histoire qui commence, qui étend ses horizons de jour I en jour, et qu’un homme de génie pourra a peine écrire dans un siècle.

Pour donner une idée de ce grand tait qui s’accomplit et se poursuit depuis dix-huit années en Algérie, pour taire comprendre l’immensité de l’œuvre que la France y a entreprise à son msu , il suffit de dire que pour la première fois les deux religions qui se partagent le monde , le christianisme et i islamisme, se rencontrent sur le mêmë terrain, non pour s’y entre-choquer,

mais pour s’y combiner, s’y associer, et préparer ainsi l’un des principaux éléments de la civilisation nouvelle et universelle que les vieilles civilisations portent dans leurs flancs déchirés. Pour la première fois entre le Christ et Mahomet la guerre cesse d’être un but ; elle devient un moyen , un accident, un creuset d’où doit sortir un jour un monde nouveau. Nous engageons le lecteur à ne jamais perdre de vue ce but providentiel , à rattacher sans cesse les événements qui passeront sous ses yeux au point culminant que nous indiquons, s’il veut comprendre toute leur portée philosophique.

Il est impossible, si l’on n’a pas dans ses mains ce fil d’Ariane, si l’on ne consulte pas cette boussole , si l’on n’a pas sans cesse les yeux fixés vers l’avenir , il est impossible de rester calme en présence de tant de tâtonnements, de tant d’inexpériences, de tant d’épreuves douloureuses qui ne servent pas à l’enseignement du lendemain , de tant de fautes accumulées. La France en Algérie est pareille à un enfant qui s’agite

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sans but, qui s'irrite sans- motif, et brise sans raison. Mais laissez l’enfant devenir homme, et vous comprendrez que l’activité bruyante et immodérée du premier âge était nécessaire au développement de l’activité virile. Ainsi de la France en face de l’œuvre dont Dieu lui a confié la réalisation. La période de 1830 à 1838 a été sa période d’enfance; elle a été adolescente jusqu’en 1848 ; elle entre aujourd’hui dans sa puberté.

Ces diverses phases de notre vie politique en Algérie indiquent parfaitement les grandes divisions du résumé que nous nous proposons de tracer, bien plus avec la stricte fidélité du chroniqueur qu’avec l’élévation de sentiments et d’idées, avec les vastes vues d’ensemble qu’on serait en droit d’exiger d’un historien. Or, la première, nous devrions dire la seule qualité indispensable au chroniqueur, c’est l’ordre, c’est la méthode. Nous tâcherons du moins d’avoir cette qualité.

Selon nous, la phase d’activité turbulente , irréfléchie , insensée quelquefois qui s’étend depuis la conquête jusqu’à la prise de Constantine, correspond assez bien à la période d’enfance; celle qui s’étend depuis la prise de Constantine jusqu’à la captivité d’Abd-el-Kader est l’image assez fidèle de l’adolescence avec ses aspirations impuissantes, ses efforts, ses mystérieuses préparations.

La troisième période dans laquelle la France est entrée depuis peu par le vote des cinquante millions applicables à la colonisation de l’Algérie, sera, nous l’espérons , la période de jeunesse, la phase des généreux élans, des passions soudaines , des nobles enthousiasmes. Puissions-nous ne pas nous tromper ! et ce vœu part du fond denotrecœur, car nous aimons comme une mère bien aimée cette terre vers laquelle un secret ins tinct nous attira le jour où pour la première fois, il y a dix-huit ans de cela ! ce nom d’Alger vint éveiller notre imagination et jeter la France dans la plus gigantesque, dans la plus noble entreprise qu’ait jamais tentée un peuple chrétien.

Toutefois la division que nous venons d’indiquer est bien plus la division morale que la division matérielle de ce travail. Au milieu d’une aussi innombrable quantité de faits, de tentatives , d’évé¬

nements de toute nature que ceux qui ont marqué nos premières années d’occupation et d’extension algériennes, la confusion naîtrait inévitablement d’une division qui embrasserait dans leur ensemble militaire, politique, religieux, administratif, des périodes de huit et dix années, Nous enregistrerons donc année par année ces événements en les classant sous leur double aspect administratif et militaire. Nous avions d’abord eu l’idée d’adopter une classification plus analytique encore. Nous avons, en effet, essayé de distinguer dans les faits administratifs ceux qui avaient purement et simplement ce caractère et ceux qui semblaient se rattacher plus particulièrement soit à l’ordre politique , soit à l’ordre religieux. Nous avons dû renoncer à établir cette division rationnelle mais impossible, car le gouvernement militaire qui a régi jusqu’ici l’Algérie a été un amalgame confus de tous les pouvoirs et de toutes les attributions.

Du 25 mai au 5 juillet 1830.

Causes de rupture entre le dey d’Alger et la France. — On l’a dit bien souvent : un coup d’éventail , un instant de mauvaise humeur ont suffi pour déterminer l’un des plus grands actes de notre siècle, si fécond pourtant en péripéties 'imprévues. A coup sûr le motif, si futile en apparence, qui entraîna la France à la conquête de la Régence d’Alger ne sera pas le chapitre le moins curieux des grand effets produits par les petites causes. Qu’on nous permette de résumer rapidement les faits qui amenèrent la guerre. / .

C’était en 1827; Hussein-Pacha était dey d’Alger. Le gouvernement algérien était créancier pour des sommes assez considérables de MM. Busnac et Bacri, riches négociants Israélites , qui euxmêmes poursuivaient auprès du gouvernement français la liquidation d’une dette contractée envers eux par la république pour des fournitures de céréales.

Lorsque la restauration revint pour la seconde fois , tous les créanciers de la France, qui voyaient avec quelle facilité les Bourbons prodiguaient les milliards aux étrangers et aux émigrés, songèrent à produire leurs titres et a

prendre leur part de nos dépouilles.

MM. Busnac et Bacri ne restèrent pas en arrière ; leurs réclamations furent admises par les chambres législatives, et il fut reconnu que le capital et les intérêts de cette dette s’élevaient à la somme de 14 millions. C’était énorme.

On transigea de part et d’autre, et par convention du 28 octobre 1819 la dette fut réduite à 7 millions. M. Bacri avait des créanciers en France; ceux-ci mirent opposition au payement de cette somme de 7 millions, et ils furent successivement désintéressés. Ces payements effectués en France en faveur de créanciers français étaient loin de satisfaire le gouvernement du dey, qui voyait ainsi disparaître le principal gage offert par M. Bacri lorsqu’il s’était agi de vendre à crédit au riche israélite des laines, des grains, etc. Hussein-Pacha s’en plaignit bien souvent à notre consul général , M. Deval , qui ne tint aucun compte de ces plaintes. Les payements continuaient; voyant qu’il ne pouvait obtenir par M. Deval que le gouvernement français fît droit à ses observations, le dey résolut de s’adresser directement au roi de France , auquel il écrivit en effet.

La réponse tardait; Hussein-Pacha, soupçonneux à l’excès, interrogea trop vivement sans doute sur les causes de ce retard notre consul, qui répondit, sur un ton hautain , que le roi de France ne pouvait, sans compromettre sa dignité, correspondre avec un chef de pirates ou de barbares. Cette réponse offensante , faite en présence des grands dignitaires de la Régence, au milieu des solennités du Beïram , provoqua la colère du dey, qui, oubliant sa circonspection habituelle , frappa M. Deval d’un éventail en plumes de paon qu’il tenait en ce moment à la main. Hussein-Pacha accompagna ce geste brutal de paroles offensantes pour le roi de France et pour les chrétiens en général.

Ce fut le signal de la guerre. M. Deval quitta Alger, et vint exposer ses griefs au gouvernement, dont M. de Villèle était alors le chef. Loin de dissimuler l’affront que la France venait de recevoir dans la personne de l’un de ses représentants a l’extérieur, le ministère en fit grand bruit, et se prépara à déployer vis-à-vis du dey d’Alger une

17e Livraison. (Algérie.)

fermeté très-grande, espérant ainsi conquérir une popularité qui le fuyait de jour en jour.

Premières mesures offensives.

— Une escadre fut dirigée vers la côte d’Afrique pour y faire le blocus d’Alger. De pompeuses menaces furent adressées à Hussein -Pacha ; mais ces menaces notant pas suivies de mesures décisives , l’insuffisance et l’inefficacité du blocus si difficile, si dangereux même dans ces parages, ne portant que de légères atteintes au commerce et aux excursions de la marine algérienne, le dey continua à braver notre puissance. Non-seulement nous ne vengions pas l’affront que nous avions reçu, mais nous épuisions en vain sur ce'tte côte inhospitalière de précieuses ressources, une portion considérable de notre matériel et de notre personnel maritimes. Ce fut pendant cette croisière que notre flotte perdit l’un de ses chefs les plus intrépides et les plus estimés, l’amiral Collet.

Chacun de nos malheurs encourageait le dey dans sa résistance, qui devait lui devenir si fatale. Il poussa l’audace si loin, que les batteries du môle crurent pouvoir impunément tirer sur un de nos bâtiments qui s’approchait du port avec le pavillon parlementaire.

Sur ces entrefaites la restauration était arrivée à la dernière phase de son existence. Le ministère Polignac venait de prendre la direction des affaires, soulevant contre lui, de tous les points de la France, une violente impopularité.

L’expédition est décidée. — Dans l’espoir de se créer à l’extérieur un point d’appui et de détourner l’attention publique des affaires intérieures, le ministère Polignac résolut d’en finir avec le dey d’Alger. L’expédition fut décidée, et M. de Bourmont, alors ministre de la guerre, fut désigné pour la commander. On choisit parmi nos amiraux celui dont l’expérience et le caractère pouvaient le mieux compenser, dans l’opinion publique, l’effet désastreux que devait produire le choix de M. de Bourmont. L’amiral Duperré fut appelé au commandement de l’escadre chargée de transporter et de débarquer notre armée sur la côte d’Afrique.

Le ministère déploya immédiatement la plus grande activité pour préparer

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cette vaste entreprise. Le port de Toulon, désigné comme point de départ, était le centre d’un mouvement prodigieux. Les troupes de toutes armes qui devaient faire partie de l’expédition se mirent en mouvement sur toute la surface du pays, et vinrent s’échelonner dans nos provinces méridionales. Des préparatifs, des approvisionnements considérables et de toute nature furent ordonnés. La presse de i’opposition, si puissante alors sur les esprits, s’attacha à décrier le projet du gouvernement, à en démontrer les inconvénients et les périls ; mais on ne peut nier que les instincts aventureux de notre nation ne s’éveillèrent tout puissants à l’idée d’une expédition lointaine, entreprise, non plus, comme la guerre d’Espagne en 1823, pour une cause monarchique , mais pour la défense de la 'dignité nationale, de l’honneur de notre pavillon, des intérêts de notre commerce.

Le duc d’Angouléme, en sa qualité de grand amiral, vint à Toulon présider lui-même à l’embarquement et au départ. Des bateaux-bœufs, des chalands avaient été disposés pour recevoir et transporter les vivres, les troupes et le matériel de l’armée. Tous les navires de commerce disponibles avaient été frétés pour le compte de l’administration ; ces navires chargeaient, soit à Marseille, soit à Cette, des portions de ce matériel immense, munitions, armes, outils, puis venaient mouiller dans la vaste rade de Toulon pour y attendre le jour du départ.Un essai de débarquement des troupes eut lieu en présence du duc d’Angoulême, par une belle journée de printemps, aux applaudissements d’une population innombrable , accourue de tous les points du royaume, et tout sembla présager le succès de nos armes.

Composition de l’abmée expéditionnaibe. — La plus généreuse émulation se manifesta dans l’armée :

faire partie du corps d’expédition était le rêve de tous, depuis le dernier soldat jusqu’aux généraux. C’est dire que l’intrigue et la faveur ne furent pas étrangères au choix des régiments et des chefs qui devaient les guider. Il est juste d’avouer pourtant que ces choix furent généralement bons.

Trois divisions d’infanterie furent

formées. Chacune d’elles était composée d’environ dix mille hommes.

La première fut placée sous le commandement du lieutenant général Berthezène, qui avait sous ses ordres les maréchaux de camp Poret de Morvan, Achard et Clouët.

La deuxième division était commandée par le lieutenant général Loverdo.

Les trois brigades de cette division avaient pour chefs les maréchaux de camp Monkd’Uzer, Colomb d’Arcine et Damrémont, que nous retrouverons plus tard expirant glorieusement sur la brèche de Constantine.

Le général d’Escars, ayant sous ses ordres les généraux Berthier de Sauvigny, Hurel et Montlivault, commandait la troisième division.

L’arme du génie militaire était placée sous le commandement de l’un des officiers les plus distingués de cette arme, le général Valazé. Le général Lahitte eut le commandement de l’artillerie.

La cavalerie se bornait à trois escadrons détachés des 13e et 17e régiments de chasseurs ; le colonel Bontems du Barry eut le commandement de cette arme, qui présentait un effectif de cinq cents chevaux. L’artillerie avait treize cent quatre-vingts chevaux, le génie cent vingt, en tout deux mille chevaux, en dehors de ceux de l’état-major, dont le chiffre était considérable.

Le personnel combattant s’élevait à trente-quatre mille cent quatre-vingtquatre hommes, y compris les officiers. Le personnel non combattant était de trois mille cinq cents hommes environ ; il se composait d’un intendant en chef, M. Deniée, et de dix-huit sous-intendants ou adjoints; d’un payeur général et de quatre payeurs particuliers ; d’un médecin en chef', et de treize médecins de différents grades, indépendamment des docteurs attachés à chaque corps ; d’un chirurgien en chef et de cent cinquante chirurgiens; d’un pharmacien en chef et de quatre-vingt treize pharmaciens ; en tout deux cent soixante et onze officiers de santé. On comptait en outre quatre-vingt-trois employés aux vivres et fourrages, vingt-trois aux hôpitaux, dix-huit aux campements. Deux brigades de mulets de bât, fortes de trois cent quatre-vingt-treize hommes et de

six cent trente-six mulets, étaient placées sous la direction d’un commandant des équipages. Le train d’administration comptait quatre cent trente et un hommes et six-cent quatre-vingt-dix-sept chevaux ; un bataillon d’ouvriers d’administration, fort de sept cent quatre-vingts hommes; cent vingt-cinq gendarmes, commandés par un grand prévôt ; quarante guides et interprètes complétaient ce vaste ensemble.

Composition de la flotte. — Nous venons de parcourir les journaux de cette époque, dont nous séparent déjà tant d’événements si considérables, et nous croyons inutile d’insister sur les innombrables détails, sur les projets fabuleux qui précédèrent ou accompagnèrent cette expédition. Nous nous bornerons à raconter les faits. Pour transporter le personnel et le matériel immense dont nous venons de parler, on ne comptait pas moins de cent bâtiments de guerre, dont onze vaisseaux, vingtquatre frégates, quatorze corvettes, vingt-trois bricks, neuf gabares, huit bombardes, quatre goélettes, et sept bateaux à vapeur; trois cent cinquantesept navires de commerce nolisés par l’administration ; une flottille composée de gros bateaux désignés sous le nom de tartanes ; cinquante-trois chalands pour l’artillerie et les troupes; cinquante radeaux pouvant porter soixante-dix hommes chacun. Les chalands étaient amarrés aux flancs des grands navires. Les radeaux pouvaient se monter et se dé- Jnonter en moins de six heures. L’amiral Duperré hissa son pavillon de commandement sur le vaisseau la Provence, commandé par le capitaine de vaisseau Villaret de Joyeuse. L’amiral Mallet, chef de l’état-major maritime, prit passage à bord dumême vaisseau, ainsi quelegénéral en chef de l’expédition, l’intendant général, et les principaux chefs de service.

Départ de la flotte et incidents de la traversée. — Le 25 mai à midi, par une faible brise de nord-est, l’amiral donna l’ordre du départ. Toute l’escadre appareilla aussitôt, et cet immense mouvement, opéré avec un ordre, avec un ensemble merveilleux, fut un imposant spectacle. Celui qui écrit ces lignes était embarquéà bord du vaisseau amiral, et ce n’estpassansune vive émo¬

tion qu’à dix-huit ans de distance il évoque le souvenir de cette journée solennelle où la France, aventurière sublime, allait joyeuse à la conquête d’un monde nouveau, à l’accomplissement de l’un des plus grands actes de ce siècle.

Les hauteurs qui entourent la rade de Toulon étaient couvertes d’une foule innombrable. Des cris, des signes d’adieu saluaient au passage chacun de ces vaisseaux qui portaient une portion de la puissance, de la richesse et de la gloire de notre patrie.

A la nuit, l’escadre entière avait gagné le large, ets’était rangée en colonne dans l’ordre et suivant les distances que les instructions de l’amiral avaient prescrits.

Le lendemain, 26, la vigie du vaisseau amiral signala à l’horizon deux frégates, l’une portant le pavillon français, l’autre portant le pavillon turc. La flotte mit en panne ; elle fut ralliée par les deux navires ; la frégate turque portait pavillon au grand mât, signe de la présence d’un grand dignitaire à son bord ; elle mit à la mer l’un de ses canots , qui vint accoster la Provence. Cette frégate avait en effet à son bord un ambassadeur que la Sublime-Porte envoyait à Alger pour engager le dey à faire ses soumissions à la France. Les^ rigueurs de notre blocus avaient empêché le plénipotentiaire turc d’aller à Alger, et il se dirigeait sur Toulon, accompagné d’une frégate française.

L’ambassadeur fut reçu à bord de la Provence avec les honneurs militaires ; il eut une assez longue conférence avec l’amiral et le général de Bourmont, puis il regagna son navire. Les deux frégates reprirent leur marche vers la France, et l’escadre continua sa route. Pendant la journée du 29 elle côtoya Pile de Majorque, et dans la soirée du 30 elle était en vue de la côte d’Afrique.

Le temps avait semblé jusque-là seconder l’élan de l’armée, qui éclata de joie à l’aspect de cette terre inconnue. On espérait débarquer le lendemain ; les préparatifs pour cette grande opération étaient déjà ordonnés. Malheureusement la brise contraire fraîchit pendant la nuit, et l’amiral Duperré, sur lequel pesait une responsabilité si lourde , ne crut devoir rien laisser au hasard dans une affaire aussi grave.

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L’escadre louvoya jusqu’au jour ; mais, le vent ayant augmenté et la mer étant devenue très-grosse, l’amiral donna l’ordre à la flotte de mettre le cap sur Palma, où une partie resta mouillée jusqu’au 10 juin , tandis que l’autre tenait la mer en vue de File.

Le convoi des bâtiments marchands et la flottille des bateaux de débarquement, qui n’avaient pu quitter Toulon qu’après l’escadre, avaient été dispersés par un coup de vent. Tous ces navires, après avoir gagné la rade de Palma, en étaient sortis le matin du jour où l’escadre y entra. Ces contretemps jetèrent quelque confusion dans l’ensemble des mouvements, mais aucun désordre capital n’en résulta, car la plupart des navires se retrouvèrent à la hauteur de Sidi-Féruk, indiqué comme point de débarquement.

Arrivée a Sidi-Féruk ; Mouillage de la flotte. — Après dix jours de pénible attente, pendantlesquels l’armée expéditionnaire et ses chefs ne manquèrent pas d’accuser les lenteurs de l’amiral, d’incriminer sa prudence, le 10 juin l’escadre, favorisée par un temps magnifique, quitta les eaux de Palma, et reprit la mer dans l’ordre habituel. Le 13, à la pointe du jour, on aperçut la terre; bientôt les maisons, les arbres, les moindres accidents de terrain se dessinèrent nettement, et de tous les navires s’élevaient des cris d’allégresse. Arrivée à une assez faible distance de la côte, l’escadre mit le cap à l’ouest et alla mouiller devant Sidi- Féruk, promontoire situé à vingt kilomètres d’Alger.

A la fin du jour toute la flotte était à l’ancre, et si le départ de Toulon avait eu un caractère majestueux , ce ne fut pas un spectacle moins solennel et moins émouvant que celui de cette flotte formidable paisiblement échelonnée en présence de ce sol étranger qu’elle venait conquérir, et où le lendemain elle allait planter pour toujours le drapeau de la civilisation.

Bien que pendant l’opération du mouillage l’un des bateaux à vapeur de l’escadre, le Nageur, eût tiré quelques coups de canon sur des groupes de cavaliers qui paraissaient être venus en reconnaissance sur le rivage ; bien qu’une

batterie, située à peu de distance de la côte , et masquée par des lentisques et des lauriers-roses, eût lancéquatre bombes, dont l’une, tombant à bord du vaisseau le Breslaw, avait blessé un homme, on présumait que les Algériens n’opposeraient pas au débarquement une résistance bien opiniâtre.

Pendant toute la nuit, nuit splendide et étoilée, les troupes se préparèrent au débarquement, qui devait s’effectuer dès le lendemain, 14, à la pointe du jour. La mer, douce et calme, caressait les flancs de nos vaisseaux ; la brise était tiède ; ce beau ciel que nous admirions pour la première fois était si pur, si clément, si radieux ! De temps à autre un chant de fête, un cri de joie s’échappaient de l’un des navires; et de toutes parts aussitôt d’autres cris et d’autres chants répondaient. Bien peu dormirent pendant cette veillée des armes , pendant cette nuit qui parut si longue pourtant , car on attendait le jour avec impatience; on l’appelait, on le désirait comme on désire toujours l’inconnu.

Débarquement des troupes. — Les premières lueurs de l’aube brillèrent enfin , et les chalands chargés de troupes, remorqués par des chaloupes, se dirigèrent de toutes parts vers la terre. Les Arabes laissèrent le débarquement s’effectuer avec ordre. En quelques heures, grâce à la prodigieuse activité de nos marins, la première division et l’état-major furent à terre et le pavillon français flotta sur le marabout de Sidi- Féruk, aux applaudissements, aux vivats de toute l’armée, de toute l’escadre enthousiasmée.

L’ennemi était campé à un ou deux kilomètres de la côte. La première division, à peine débarquée , se forma en colonne, et marcha vers lui pendant que le reste des troupes prenait terre; chaque division protégeait ainsi le débarquement de celle qui la suivait, et les bateaux à vapeur secondaient ce mouvement en dirigeant leur feu vers les batteries que les Arabes avaient élevées dans diverses positions pour assurer leurs retranchements.

Le débarquement des troupes , du matériel , des vivres, des chevaux , de l’artillerie, continua avec une rapidité et un ensemble admirables. Le succès

de l’entreprise dépendait du succès de cette opération , car d’un moment à l’autre, sur ces parages si difficiles , et surtout dans une baie ouverte à tous les vents et à la mer du large, l’escadre pouvaitêtre obligée de lever l’ancre afin de ne pas être jetée à la côte, et il était indispensable que l’armée eût au moins les vivres et les munitions nécessaires à sa défense; les désastres nombreux essuyés par l’Espagne dans ces mêmes parages justifiaient toutes les appréhensions.

Tempête du 16 juin. — Un événement, qui heureusement n’eut pas les suites déplorables qu’il faisait craindre, netardapas à prouver l’utilité des mesures rapides que l’on avait prises, et le danger auquel l’escadre était exposée dans ce mouillage. Dans la matinée du 16 une tempête épouvantable se déclara ; le vent soufflait du large, et tous les vaisseaux chassaient sur leurs ancres. Quelques heures de plus, et c’en était fait de notre puissance maritime, de l’expédition ellemême peut-être ; car ce grand désastre et le spectacle de nos vaisseaux brisés sur la côte eussent certainement démoralisé l’armée et redoublé l’audace des ennemis. Dieu ne le permit pas : la tempête s’apaisa, la houle devint moins violente, et nous en fûmes quittes pour quelques avaries ; mais ce fut une rude leçon, qui ne fut pas perdue. L’amiral pressa davantage encore le débarquement , et en peu de jours la plage de Sidi-Féruk fut transformée en une ville, en un vaste parc, où toutes nos ressources étaient classées et emmagasinées. Les divers services de l’armée y étaient organisés, et une route tracée au fur et à mesure des mouvements des troupes mettait en relation ce quartier général de nos opérations avec l’état-major de l’expédition. C’était une féerie que de voir une ville française parfaitement ordonnée à cette place déserte peu de jours auparavant.

Premières opérations militaires. — Hussein-Pacha, qui avait si insolemment bravé la puissance de la France, avait complètement négligé de prendre contre nous des précautions proportionnées à la grandeur du péril , soit que ce péril lui parût bien moins redoutable qu’il l’était en réalité, soit que le fatalisme musulman le fit compter exclu¬

sivement sur l’appui de Dieu et du prophète. Le fait est qu’au moment de notre débarquement le dey n’avaitréuni u’une très-faible armée, sous le comman* ement de son gendre Ibrahim, guerrier fort inexpérimenté. Les Arabes s’étaient joints en auxiliaires à l’armée régulière d’ibrahim; mais ces forces réunies et bien dirigées eussent été incapables de résister à nos troupes, à plus forte raison quand l’union et la direction leur manquaient.

Nous avons dit qu’à peine débarquée la première division avait marché contre l’ennemi; celui-ci , après un engagement qui n’eut rien de sérieux , lâcha pied et prit la fuite. Les deux autres divisions s’échelonnèrent entre la première et le camp de Sidi-Féruk , de façon à défendre la ville improvisée et à garder toutes les positions. Pendant cinq jours ces deux divisions se bornèrent à faire et à essuyer des feux de tirailleurs; ces combats partiels avaient surtout pour objet la conquête et la défense d’un cours d’eau, d’un petit ruisseau, d’une fontaine; car pour les Arabes aussi bien que pour nous, et pour nous surtout, l’eau était d’urgente nécessité.

Combat de Staoueli. — Jusqu’au 19 l’armée française s’était donc bornée à reconnaître et "garder ses positions; et en présence d’un ennemi qu’elle pouvait croire bien plus considérable, elle s’était tenue sur la défensive, ce qui est toujours dangereux avec les Arabes. M. de Bourmont, à qui on ne saurait faire un crime de cette inaction apparente, car elle avait surtout pour but de rendre complète l’organisation des ressources et du matériel de l’armée, M. de Bourmont ne pouvait deviner ce que nous n’avons appris que par une longue expérience ; et le succès de la vaste et difficile entreprise qu’il dirigeait lui faisait une loi de la prudence même excessive.

Les Arabes attribuèrent notre inaction à l’impuissance, et Ibrahim, qui commandait au plus vingt mille hommes, d’après l’estimation de M. le commandant Pellissier, l’un des officiers le mieux renseignés sur ces opérations (1), Ibrahim se

(i) M. Pellissier est l’auteur des Annales algériennes j l’un des livres les plus estimés sur les premiers temps de la conquête, et que

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disposa à nous attaquer. Dans la soirée du 1 8 des Arabes vinrent donner avis des dispositions de l’agha au général Berthezène, qui ne put ou ne crut pas devoir en instruire le général en chef, dont le quartier général était à Sidi-Féruk.

Le lendemain, en effet, notre ligne fut attaquée sur tous lespointsàlafois, mais principalement sur la gauche. L’attaque tut impétueuse , et nos troupes furent un moment surprises ; mais aussitôt elles reprirent l'offensive, et secondées par deux bricks de guerre, qui vinrent s’embosser à peu de distance de la côte, elles repoussèrent les Turcs jusque dans leurs derniers retranchements.

L’ardeur de nos soldats et celle de leurs chefs avaient seules fait les frais de cette journée , à laquelle avait manqué toute direction supérieure. Le général de Bourmont ne put arriver que trop tard sur le théâtre du combat; et si moins de prudence lui eût été commandé, s’il eût eu à sa disposition d’importantes parties du matériel chargées sur des navires que les contrariétés de la mer avaient jusquelà empêchés d’aborder à Sidi-Féruk, il est probable que l’armée française, après avoir mis en déroute les troupes musulmanes, aurait pu se rendre maîtresse d’Alger.

Quoi qu’il en soit, les deux premières divisions poursuivirent les fuyards jusqu’au camp de Staouëli,que les Turcs avaient abandonné sans avoir le temps d’enlever les objets les plus précieux.

Ce fut une journée décisive , qui nous coûta six cents hommes tués ou blessés; mais les pertes de l’ennemi furent beaucoup plus fortes. Il eut trois ou quatre mille hommes tués ou mis hors de combat; il perdit en outre cinq pièces de canon, quatre mortiers; une grande quantité de bétail et de chameaux, qui servirent à porter les bagages de l’armée. Le résultat moral fut plus important encore, car dès ce jour le succès de l’expédition et la prise de la ville ne furent plus douteux.

Les deux premières divisions s’établirent à Staouëli , et s’y fortifièrent. La route stratégique partant de Sidi-Féruk fut prolongée jusqu’à ce point.

nous consultons avec soin pour écrire notre résumé historique.

Combat de Sibi-Khalef(24juin), — La faute qu’on avait commise en se tenantsurla défensive, du 14au 19 juin, fut malheureusement renouvelée après le combat de Staouëli. Plus administrateur que guerrier, le général en chef s’occupa bien plus de l’organisation des divers services de l’armée , que du soin de poursuivre ses avantages. Après la journée du 19 , les Arabes, nous voyant immobiles dans nos cantonnements, en conclurent que nous n’osions ou ne pouvions avancer; et, ayant rallié ses troupes, Ibrahim-Agha recommença l’attaque dans la matinée du 24 juin.

La première division, la brigade Damrémont, la deuxième, et tout ce que nous avions de cavalerie , s’ébranlèrent aussitôt. Les troupes turques, qui avaient perdu une partie de leur artillerie à Staouëli , ne résistèrent pas au choc de nos bataillons; on les poursuivit jusqu’à huit kilomètres d’Alger, à l’extrémité du plateau qui se lie au mont Boudjariah, l’une des hauteurs les plus voisines de la ville. Le général en chef donna l’ordre à ses troupes de s’arrêter, au grand mécontentement des soldats, ivres de leur victoire.

Heureusement les raisons très-graves qui imposaient à M. de Bourmont une prudence que l’ennemi prenait pour de la faiblesse allaient ne plus exister. Dès le lendemain même du combat de Sidi- Khalef le convoi chargé du matériel de l’artillerie mouilla devantSidi-Féruk, et le général en chef, qui pendant cette journée avait eu le malheur de perdre sur le champ de bataille l’un de ses fils , jeune officier de la plus haute espérance, put songer à attaquer la ville.

La troisièmedivision,quijusque-là n’avait pu donner, reçut l’ordre de prendre position sur le front de l’armée. Les Arabes ne cessèrent de nous harceler, soit par leurs tirailleurs, soit par leurs batteries, qui , des hauteurs voisines, faisaient un feu presque continu. La position que nos troupes occupaient était désavantageuse, car elle était dominée par des points importants, et il y avait hâte pour nous de reprendre l’offensive, qui seule pouvait imposer aux Arabes. Cinq jours pourtant se passèrent ainsi. Enfin , le 28 au soir, l’armée, les parcs d’artillerie et du génie furent réunis à Sidi-Abd-er-Rah-

rnan, et le général en chef donna pour le lendemain l’ordre de l’attaque.

Devant Alger. — Le 29, à la pointe du jour, l’armée se mit en marche, la première division en tête, la deuxième au centre, la troisième à droite; l’artillerie etlegénie marchant dans les intervalles.

Les troupes gravirent avec ardeur le Boudjariah,et débusquèrent les Turcs, qui laissèrent en notre pouvoir leur artillerie après un engagement très-court. Soit inexpérience, soit contre-temps, les divers ordres émanés de l’état-major pendant cette journée, qui d’ailleurs ne nous coûta que peu de monde, furent mal transmis et mal exécutés; il en résulta quelque confusion, qui eût pu devenir fatale si nous eussions eu en face de nous des troupes exercées et des chefs habiles. Mais il n’en était pas ainsi , et avant la fin du jour nos divisions cernaient la ville. Cependant les communications d’Alger avec l’Est, par la plaine de la Metidja, restaient libres; et pour que l’investissement fût complet, il fallait se rendre maître du fort l’Empereur, situé à huit cents mètres de la ville, sur une élévation qui domine les pentes et le plateau de Mustapha. Le général commandant l’artillerie reconnut le même jour les approches du fort l’Empereur, et.il fut décidé qu’on se rendrait maître de cette position avant de songer à attaquer le corps de la place.

Attaque et destruction du fort l’Empereur. — Le 30, à la pointe du jour, les travaux de tranchée commencèrent sous le feu très-vif et très-soutenu des assiégés. Le 1er juillet une batterie de six canons fut dirigée contre la face sud; deux batteries, l’une de quatre pièces de canon de vingt-quatre, et l’autre de six pièces de même calibre , une batterie d’obusiers et une de mortiers furent successivement dressées contre les faces principales du fort. Ce fut sous la protection de ces ouvrages que le travail de la tranchée se poursuivit avec une activité qui aurait pu être plus grande; seize cents travailleurs, se relevant à intervalles égaux, étaient employés à cette opération, souvent contrariée par les sorties de la garnison du fort et par l’artillerie de la place. Le feu des tirailleurs arabes ne se ralentissait pas sur les flancs de nos divi¬

sions. Avec un pareil ennemi , toujours porté à prendre l’inaction pour de la faiblesse, il importait d’en finir au plus tôt. Enfin le 3 juillet au soir les travaux furent terminés, les préparatifs achevés, et l’ordre de l’attaque fut donné pour le lendemain.

Le 4 au matin l’attaque commença en effet, et elle fut rude ; la garnison du fort l’Empereur, à laquelle le feu du fort Bab-Azoun et celui de la Casbah venaient en aide , tint bon , et pendant quatre heures riposta vivement. A neuf heures du matin, au moment où le général commandant l’artillerie donnait l’ordre de battre en brèche , une explosion effrayante se fit entendre. Les Turcs, désespérant de sauver le fort, venaient de l’abandonner, après avoir mis le feu aux poudres. En un instant le sol fut jonché de débris; l’obscurité produite par les nuages de fumée et de poussière ne permit pas d’abord d’en distinguer la cause, et nos batteries continuèrent pendant quelque temps leur feu contre des murs qui n’existaient.plus.

Bientôt pourtant on put s’y reconnaître, et cette fuis le général en chef sentit la nécessité de ne pas s’arrêter à mi-chemin. Une batterie dressée immédiatement parmi les décombres du fort suffit pour faire taire le feu du fort Bab- Azoun.

Dès cet instant, la ville, livrée à la plus grande confusion , était à nous.

Capitulation et entrée dans Alger. — Hussein-Dey, que son aveugle confiance avait jusque-là égaré, qui avait exclusivement compté sur la Providence pour nous vaincre , ne crut pas que tout était fini pour lui alors même que nos canons dominaient la ville et la mettaient en notre pouvoir. 11 ne fallut rien moins que les cris et les menaces de la population algérienne pour le décider à envoyer l’un de ses ministres auprès du général en chef avec des propositions incroyables. Le dey offrait sérieusementde rembourser les frais de la guerre et de faire des excuses au roi de France. M. de Bourmont répondit avec beaucoup de dignité qu’il ne pouvait admettre aucune négociation avant l’occupation de la ville.

Cette réponse fut portée au dey , qui comprit enfin que tout était fini pour lui. U ne capitulation futsignée ; nous croyons

L’UNIVERS

devoir reproduire ici les termes de ce document mémorable, qui a ouvert à la France une ère nouvelle d’activité dont elle commence seulement aujourd’hui à comprendre toute la grandeur et toute l’importance :

«< Convention entre le général en chef de L’armée française et S. A. le dey d Alger.

« i° Le fort de la Casbah, tous les autres forts qui dépendent d’Alger, et les portes de la ville seront remis aux troupes françaises ce malin ( 5 juillet) à dix heures.

« i° Le général de l’armée française s’engage envers S. A. le dey d’Alger à lui laisser la libre possession de ses richesses personnelles.

« 3° Le dey sera libre de se retirer avec sa famille et ses richesses dans le lieu qu’il fixera, et tant qu’il restera à Alger il sera, lui et sa famille, sous la protection du général en chef de l’armée française; une garde garantira la sûreté de sa personne et celle de sa famille.

« 4° Le général en chef assure à tous les membres de la milice les mêmes avantages et la même protection.

« 5° L’exercice de la religion mahométane restera libre; la liberté de toutes les classes d’habitants, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte; leurs femmes seront respectées; le général en chef en prend l’engagement sur l’honneur.

« 6° L’échange de cette convention sera fait avant dix heures du matin, et les troupes françaises entreront aussitôt après dans la Casbah , et s’établiront dans les forts de la ville et de la marine.

« i Signé : Hussein-Pacha.

Comte de Bourmont. »

A l’heure dite les troupes entrèrent en effet dans la ville, et nul désordre , nulle violence ne signalèrent cette prise de possession. L’escadre qui croisait devant Alger depuis plusieursjours,etqui, dans les journées du 1er et du 3 juillet avait fait diversion aux forces.de l’ennemi en^ canonnant de loin les batteries du môle., l’escadre vint mouiller sur la rade dès qu’elle vit flotter sur les forts de la ville le pavillon français. Ce fut une grande et solennellejournée qui affranchit pour toujours les États européens du tribut honteux qu’ils payaient à une poignée de pirates (1).

(i) Voici la liste des tributs payés par les

Commandement du maréchal Bourmont.

(Du 15 juillet au 2 septembre 1830. )

Trésor de la Casbah. — Le gouvernement de Charles X, dirigé alors par l’homme qui allait perdre la restauration et la branche aînée des Bourbons, avait fait des préparatifs formidables pour assurer la conquête d’Alger ; mais aucun des hommes auxquels le succès de cette expédition militaire avai t été confié ne savait ce qu’il fallait faire pour administrer cette conquête. M. de Bourmont et son état-major se trouvèrent donc en présence d’une difficulté immense , d’une œuvre qui eût exigé un homme de génie. La loyauté du général en chefs’attacha surtout à la fidèle exécution de la convention, et les Maures durent, au fond de leur cœur, bénir le ciel de rencontrer tant de modération, tant de calme, tant d’honnêteté chez leurs nouveaux maîtres. Mais la loyauté, les bonnes intentions ne suffisaient pas à la tâche si difficile et si vaste qui venait d’incomber à la France.

divers États de l’Europe au dey d’Alger. — Les Deux-Siciles payaient un tribut annuel de 24,000 piastres fortes, et fournissaient des présents évalués à 20,000 piastres fortes. — La Sardaigne devait à l’Angleterre de ne pas payer de tribut; mais à chaque changement de consul elle donnait une somme considérable. — Les États de l’Église, protégés par la France, ne payaient ni tribut ni présent consulaire. — Le Portugal subissait les mêmes conditions que les Deux-Siciles. — L’Espagne devait des présents à chaque renouvellement de consul. — L’Autriche , par la médiation de la Porte, était affranchie du tribut et des présents. — L’Angleterre devait 600 livres sterling à chaque changement de consul, malgré la convention obtenue en 1816 par lord Exrnouth. — La Hollande devait comme l’Angleterre un présent. — Les États-Unis, le Hanovre et Brême, avaient adopté le même arrangement. — La Suède et le Danemark fournissaient annuellement des matériaux de guerre et des munitions pour une valeur de 4,000 piastres fortes. Ces États payaient en outre tous les dix ans 10,000 piastres fortes et un présent à chaque renouvellement de consul. — La France elle-même faisait des cadeaux au dey à l’occasion de la nomination de chaque nouveau consul.

L’un des premiers soins du général en chef fut de faire constater par une commission l’existence du trésor public trouvé dans les caves de la Casbah. Cette commission, composée de trois membres : M. le général Tholozé, M. Denniée, intendant en chef, et M. Firino, payeur général, fit l’inventaire des diverses sommes, qui s’élevaient au chiffre de 48,700,000 francs. Ces sommes furent embarquées sur les vaisseaux de l’escadre et transportées en France. Des accusations graves ont pesé sur certaines personnes au sujet de ce trésor. Nous croyons qu’en pareilles matières, qui touchent à l’honneur des personnes, lorsque les faits ne sont pas prouvés jusqu’à la dernière évidence, il est du devoir de l’écrivain de s’abstenir. Si plus tard la vérité se fait jour, l’histoire, impartiale, signalera les noms qui doivent être flétris ; mais, Dieu merci ! nous n’avons point ici cette tâche à remplir.

Indépendamment du trésor dont nous venons de parler, et qui compensa les frais de la guerre, évalués pour l’armée de terre à vingt millions , pour l’armée de mer à vingt-trois millions et demi; indépendamment de ce trésor, disonsnous, la capitulation d’Alger fit tomber en nos mains quinze cents canons, douze bâtiments de guerre et des immeubles considérables , dont nous aurons plus tard l’occasion de parler.

Commission de gouvernement. — Quoique nous ayons tâché de raconter rapidement les faits antérieurs au 5 juillet, nous avons dû pourtant entrer à leur égard dans quelques développements, peut-être hors de proportion avec l’exiguïté du cadre qui nous est tracé. C’est qu’il nous a paru nécessaire de donner aussi complet que possible le tableau de ce singulier mouvement diplomatique, maritime, militaire, qui conduisit la France à la conquête d’Alger. De toutes les phases de notre domination dans le nord de l’Afrique, celle-là est la seule qui forme un tout, un ensemble. A partir du 5 juillet, jour de l’occupation, rien n’est complet, tout se mêle et s’enchevêtre : guerre, administration, politique, tout marche en désordre vers un but non défini, et c’est à peine si les événements accomplis en 1848 peuvent expliquer et faire comprendre ceux qui se sont

passés à dix, douze et quinze ans de distance. Nous nous bornerons donc à l’énonciation des faits, en ne laissant que peu de place aux réflexions qu’iis suggèrent.

Le premier acte administratif de M. de Bourmont fut la création d’une commission du gouvernement. Cette commission était chargée, sous l’autorité immédiate du général en chef, de pourvoir provisoirement aux exigences des divers services, d’étudier et de proposer un système d’organisation pour la ville et le territoire d’Alger.

Cette commission, que la révolution de juillet vint bientôt modifier, dirigée par M. Denniée, intendant en chef, au lieu de s’attacher à perfectionner les diverses institutions existant dans le pays, les désorganisa sans y rien substituer. Il en résulta les plus grands désordres administratifs, l’amoindrissement de notre influence; et l’on peut dire sans exagération que toutes les fautes commises en Algérie ont eu leur point de départ dans l’incurie des premiers administrateurs de la colonie nouvelle.

Organisation de la police. —Un arrêté en date du 13 juillet institua un service de police sous la direction de M. d’Aubignosc, qui reçut le titre de lieutenant général, aux appointements de 18,000 fr. Il avait sous ses ordres un inspecteur général de police avec 3,000 fr. de traitement; deux commissaires de police à 2,500 fr.; une brigade de sûreté, composée de vingt agents, d’un chef et d’un sous-chef; trois interprètes, recevant ensemble 7,800 fr., complétaient le personnel de cette organisation.

Conseil municipal. — Une sorte de conseil municipal fut créé ; il était composé de Maures et de Juifs, présidé par un Maure, ancien négociant qu’une banqueroute avait chassé de Marseille. Les membres de ce conseil étaient pour la plupart des intrigants, qui ne contribuèrent pas peu, par leurs exactions et leur insolence envers les indigènes, à déconsidérer notre administration et à nous aliéner toutes les sympathies. Par un inexplicable aveuglement ce fut à ce conseil qu’un arrêté, en date du 9 août 1830, confia l’administration et la perception des produits de l’octroi et de la vente du sel. Cette

L’UNIVERS

perception devait s’effectuer au nom et pour compte de la ville d’Alger, sous la surveillance d’un commissaire royal. On peut se faire une idée du désordre qui régnait dans les hautes régions de l’administration et du gouvernement algérien , si l’on songe que ce conseil ne rendit aucun compte de sa double gestion, et qu’au mois d’octobre suivant le général Clauzel, gouverneur de la colonie, ignorait l’existence des droits d’octroi et de leur perception, Le service de la douane, celui des domaines, etc., n’offrirent pas moins de traces de désordre et d’imprévoyance. Les édifices publics, les riches villas des environs d’Alger furent saccagés par les soldats, qui détruisaient pour le plaisir de détruire, et qui pour faire la soupe brûlaient de riches boiseries, coupaient les arbres fruitiers, etc., sans que les chefs opposassent la moindre résistance à ce vandalisme. C’était la France qui se traitait elle-même en peuple conquis.

Départ d’Hussein Pacha. — Ledey avait accepté sa déchéance avec la résignation musulmane. Profitant des bénéfices que lui garantissait la capitulation, il réunit ses richesses personnelles, et, après avoir fait une visite au général en chef, qui le reçut avec les plus grands honneurs, il quitta Alger le 10 juillet, à bord d’un brick, et fut conduit à Naples. Ses femmes, sa famille, ses serviteurs l’accompagnèrent. Au moment de son embarquement il fit remettre une somme considérable à l’oflicier qui avait été chargé de l’accompagner. L’officier refusa ; et le dey s’étonna beaucoup de ce refus, en disant que nous étions un peuple inexplicable, en ce sens que nous avions entrepris la guerre contre lui afin de ne pas lui payer les sommes qui lui étaient dues par le juif Bacri, et que d’un autre côté nous dédaignions l’argent.

Les Turcs qui faisaient partie de la milice et qui n’étaient pas mariés à Alger furent embarqués peu de jours après et dirigés sur Smyrne.

Récompenses ; dévolution de juillet. — Une ordonnance royale en date du 14 juillet 1830 éleva le général de Bourmont à la dignité de maréchal de France. L’amiral Du perré fut créé pair de France. Les divers corps de l’armée reçurent les promotions et les récompenses que le général en chef avait demandées

pour eux. Mais l’instant approchait où un nouvel ordre de choses allait renouveler le personnel du commandement de la colonie. Un jour on aperçut un navire à l’horizon; toutes les lunettes braquées sur lui cherchaient le signe de sa nationalité. Le pavillon tricolore flottait à sa poupe et en tête de ses mâts. 11 approchait, et les couleurs devenaient de plus en plus visibles. Le doute n’était plus permis; c’était un navire français. On peut facilement imaginer les’ sentiments divers qui agitèrent cette population depuis trois mois absente de la mère patrie. Le navire, avant de mouiller sur rade , amena son pavillon, et bientôt la grande nouvelle se répandit sur la flotte, dans tous les rangs de l’armée : une nouvelle dynastie régnait en France. L’amiral Duperré descendit à terre ; il eut avec le maréchal de longues conférences; et le surlendemain, d’un commun accord, le pavillon tricolore fut hissé sur toutes les batteries de la ville, à bord de tous les navires de l’escadre, et salué de salves d’artillerie.

Le maréchal de Bourmont, suivi de quelques officiers , quitta Alger, peu de jours après l’arrivée de son successeur, à bord d’un petit navire qui le transporta en Italie. Les honneurs militaires dus à son grade lui furent rendus au moment du départ. Ce fut un spectacle touchant que celui de ce soldat abandonnant pour jamais le sol qu’il venait de conquérir, et qui gardait la dépouille de l’un de ses fils, mort au champ d’honneur, quittant la ville dans laquelle il était entré peu de jours avant en triomphateur.

Le nouveau gouvernement éleva le vice-amiral Duperré à la dignité d’amiral, qui fut créée pour lui, et le général Clauzel , par décision royale du 12 août 1830, succéda à M. de Bourmont dans le commandement en chef de l’armée d’Afrique.

Commandement du général Clauzel.

( Du 2 septembre 1830 au 21 février 1831.)

Opérations militaires du 5 juillet jusqu’à l’arrivée du général clauzel. — Le général Clauzel, en arrivant en Afrique, le 2 septembre, trouva tout à faire, tant sous le rapport administratif que sous le rapport militaire. Manquant d’instructions précises, igno-

rantles intentions du gouvernement, qui se préoccupait de tout autre chose alors que de l’organisation de sa conquête, le général Bourmont, depuis le 5 juillet, jour de l’entrée dans la ville, n’avait rien fait qui fût de nature à frapper l’imagination du peuple vaincu. Nous avons déjà eu occasion de faire remarquer combien les Arabes étaient disposés à prendrel’inaction pour de l’impuissance et l’irrésolution pour de la faiblesse.

Peu de jours après la prise de possession de la ville, Je général en chef avait fait évacuer Sidi-Féruk, le camp de Staouëli, et avait ainsi concentré ses troupes autour d’Alger. On s’était borné à reconnaître le littoral jusqu’au cap Matifou, et à désarmer quelques batteries. Puis , à la tête d’une colonne de quinze cents hommes, le maréchal avait fait une promenade militaire jusqu’à Blidah.

Cette colonne, à son retour, fut assaillie par des nuées de tirailleurs arabes et reconduite à coups de fusil jusqu’aux environs d’Alger.

Une brigade, sous le commandement du général Damrémont, avait été dirigée sur Bône. Le débarquement s’y était effectué sans opposition de la part des habitants. Nos troupes établies à la Casbah y furent attaquées vigoureusement par les Arabes, qui déployèrent un grand courage dans ces hardis coups de main.

La bravoure et la discipline de nos soldats , l’habileté du général qui les commandait , triomphèrent de ces dispositions hostiles. Notre domination commençaità s’asseoir et à être respectée sur ce point, lorsque le général en chef rappela la brigade expéditionnaire, qui rentra à Alger le 25 août.

Il en fut de même pour le 21e de ligne , qui avait été dirigé sur Oran. Les nouvelles que M. de Bourmont venait de recevoir de la révolution de juillet motivèrent ces rappels de troupes en vue d’éventualités impossibles.

Dans .ce même laps de temps , nous donnâmes aussi à Bougie le spectacle de notre faiblesse en laissant massacrer, sous le feu de deux navires de guerre français, un indigène nommé Mourad, que le général en chef avait investi du titre de kaïd de Bougie , et que nous allions y installer en cette qualité.

Ces diverses fautes furent aggravées

encore parla nomination d’un marchand maure aux fonctions d’agha des Arabes.

Des exactions commises par les intrigants indigènes dans lesquels M. de Bourmont avait placé sa confiance , au préjudice des Turcs, accusés par eux d’avoir provoqué l’attaque de notre colonne au retour de Blidah, indisposèrent contre nous le bey de Titeri , qui ne demandait pas mieux que de nous servir.

Ainsi , en moins de deux mois nous avions ameuté contre nous toutes les haines, tous les préjugés d’un bout à l’autre de la Régence ; nous avions promené le spectacle de notre faiblesse et de nos irrésolutions, tristes semences qui devaient plus tard porter de déplorables fruits!

C’est dans cette situation que M. le général Clauzel trouva la colonie et l’armée en arrivant à Alger. L’intendant militaire, M. Denniée, avait été remplacé ( ordonnance du 16 août ) par M. le baron Volland, qui eut le titre d’intendant en chef de l’armée d’Afrique et intendant des provinces occupées par cette armée.

Actes administratifs du 1er septembre au 31 décembre 1830.— Legénéral Clauzel, en arrivant à Alger, blessa l’armée par un acte de défiance inutile. Son premier soin futde nommer une commission d’enquête chargée de rechercher les dilapidations qui avaient pu avoir lieu à la suite de l’occupation d’Alger. Cette commission ne découvrit rien, et l’armée fut peu flattée du satisfecit qu’elle en reçut. Si les investigations avaient porté sur quelques membres indigènes du conseil municipal et sur d’habiles meneurs , on aurait certainement trouvé la trace de désordres qui sont toujours restés impunis.

Le 7 septembre le général en chef adressa aux habitants du royaume d’Alger une proclamation de nature à inspirer la confiance sur les intentions du gouvernement français.

Un arrêté du 8 septembre organisa le service des douanes. Le dernier acte de l’administration de maréchal de Bourmont, daté du 1er septembre, avait eu pour objet d’organiser le service des domaines.

Ce même jour, 8 septembre, un ar-

L'UNIVERS

rété fort important, et qui est devenu la base de la législation sur le séquestre, réunit au domaine public toutes les maisons , magasins , boutiques , jardins , terrains, locaux et établissements quelconques occupés précédemment par le dey, les beys et les Turcs sortis du territoire de la Régence ou gérés pour leur compte. Cet arrêté portait en outre que les biens affectés à la Mecque et Médine, institutions religieuses de bienfaisance, seraient réunis aussi au domaine public ; mais un arrêté ultérieur, que nous retrouverons à la date du 7 décembre , modifia cette disposition.

Le premier corps indigène fut créé le 1er octobre sous la dénomination de corps des zouaves; il était composé de deux bataillons, commandés l’un par le capitaine Maumet, le second par le capitaine Duvivier, l’un des officiers les plus distingués de cette pépinière d’officiers illustres qui se sont formés en Algérie. Le capitaine Duvivier, dont nous retrouverons souvent le nom sous notre plume , est le même qui est glorieusement mort naguère à la suite d’une blessure reçue à Paris pendant les funestes journées de juin 1848.

Le 9 septembre un arrêté, dont les dispositions n’étaient que provisoires, institua un tribunal spécial, et fixa ses attributions en matière civile et criminelle. On avait jusque là oublié cette branche si importante des services publics.

Un arrêté en date du 17 septembre supprima les droits d’octroi perçus jusqu’à ce jour aux portes de la ville sur les produits du pays. Les blés furent seuls exceptés de cette disposition. L’octroi sur les provenances de mer était maintenu , et un tarif des droits était annexé à cet arrêté.

Le 22 septembre parut une instruction concernant l’exécution des règlements et la perception des droits de douane à Alger. On importa toutes les difficultés, toutes les combinaisons, toutes les formalités des douanes françaises, dans un pays qu’il aurait fallu, au contraire, affranchir de ce joug dans des limites raisonnables. La plus regrettable mobilité présida à l’organisation de ce service; les changements, les dispositions contraires se succédèrent jus¬

qu’én 1835, si bien qu’à cette époque, ainsi que nous le verrons, une ordonnance royale annula toutes les instructions , tous les règlements antérieurs.

Le 1er octobre, un arrêté nomma un secrétaire général archiviste du gouvernement. Ce fut une coûteuse inutilité.

Par arrêté du 15 octobre il fut décidé que les conseils de guerre connaîtraient des crimes et délits commis dans l’étendue du royaume d’Alger. Nous verrons plus tard comment fut modifiée cette disposition, si peu faite pour garantir les intérêts de la population civile qu’il importait d’appeler en Algérie.

Le général Clauzel remplaça l’ancienne commission de gouvernement, instituée le 7 juillet, par un comité du gouvernement. Un arrêté en date du IG octobre fixa les attributions de ce comité, et posa quelques principes d’ordre administratif. Il divisa l’administration civile en trois branches : Intérieur , justice, et finances. Il établit une démarcation rigoureuse entre les dépenses militaires et les dépenses civiles; il affecta à ces dernières des crédits spéciaux, ouverts, d’après un budget particulier, qui dans aucun cas ne devait dépasser le montant des recettes.

Trois de nos officiers étant tombés sous les coups d’individus entrés en armes dans l’intérieur des postes de l’armée, le général en chef, par un arrêté du 22 octobre, interdit sous peine de mort à tout habitant de la Régence d’Alger de pénétrer dans l’intérieur des postes avec des armes à feu ou des armes blanches; de transporter sans permission de la poudre ou du plomb. Cet arrêté déterminait la formation des conseils de guerre spéciaux qui devaient juger, séance tenante, les contrevenants. Comme complément de cette mesure sévère, mais dont la nécessité avait été trop cruellement démontrée, un autre arrêté établit un certain nombre de bureaux pour la vente de la poudre et du plomb, et prescrivit les formalités de cette vente.

Le même jour, 22 octobre . parut l’arrêté portant organisation de la justice en matière civile , criminelle , et correctionnelle, et de la justice indigène, soit pour les musulmans, soit pour lesjuifs.

La cour de justice fut composée exclu-

sivement de Français ; un écrivain arabe fut attaché à cette cour.

Le 26 octobre il fut décidé que des indemnités seraient accordées aux habitants d’Alger dont les immeubles avaient été ou seraient démolis^ pour cause d’utilité publique. Cet arrêté, si juste en principe, ne reçut qu’une application très-vicieuse et très-imparfaite.

Ce ne fut qu’à partir du 1er mars ,1835 que les indemnités dues pour cause d’expropriation furent régulièrement acquittées.

Le 30 octobre le commandant en chef approuva les statuts d’une société ayant pour objet l’exploitation d’une ferme expérimentale connue sous le nom de ferme modèle. C’était encore là une idée heureuse, mais dont l'application fut décourageante, bien qu’un commissaire du gouvernement eût été placé auprès du conseil d’administration de cet établissement.

Le 4 novembre un arrêté prohiba l’exportation des grains et farines , excepté pour la France.

Le 8 un arrêté interdit toute aliénation d’immeubles dépendant du domaine, et réduisit à trois ans la durée des baux.

Le 9 on créait deux emplois de commissaires-priseurs pour la ville d’Alger.

Le 12 un arrêté ordonnait la construction d’une salle de spectacle dans cette même ville. Ce même jour on créait une place d’architecte voyer.

Un arrêté du 14 rétablissait la corporation des portefaix indigènes connus sous le nom de Biskris , et fixait le prix des transports effectués par eux.

Le 15 on prenait un arrêté relatif à la police des passeports et des permis de séjour.

Un arrêté en date du 16 novembre destituait le bey de Titeri, qui, malgré son serment de fidélité , nous était hostile, et nommait à sa place Mustapha Ben Omar.

Le 7 décembre il fut décidé qu’à partir du 1er janvier 1831 les actes de l’état civil , pour les Français , seraient reçus par le commissaire du roi près la municipalité d’Alger.

Un arrêté du même jour institua une chambre de commerce, composée de sept négociants, dont cinq Français, unMaure et un Israélite ; à la suite de cet arrêté on

établit un droit de patente, qui devait être perçu à dater du 1er janvier suivant.

Un arrêté daté encore du 7 décembre régularisa l’administration des biens de la Mecque et Médine, qui fut confiée au domaine, à la charge par lui d’acquitter les payements, pensions ou redevances dus par cette institution de bienfaisance.

Les fonctions de juge de paix dans la ville d’Alger furent conférées au commissaire général de police.

Divers arrêtés du 14 décembre établirent : 1° le mode de comptabilité des crédits du budget; 2° que l’importation des armes de guerre serait prohibée, et l’importation des armes de chasse soumise à certaines formalités; 3° qu’un entrepôt des poudres serait créé, et la vente des poudres; plomb, et armes régularisée; 4° que les poids et mesures seraient soumis à une vérification régulière ; 5° que le r égime des prisons serait l’objet de la sollicitude du comité du gouvernement, et que toutes les mesures réclamées par l’humanité seraient prises pour assurer le bien-être des détenus; que les condamnés pour crimes et délits seraient employés à des travaux d’utilité publique.

Le 18 décembre le général Clauzel signa un traité avec le bey de Tunis , par lequel Sidi-Mustapha, son frère, était nommé bey de Constantine en remplacement difbey existant, que M. le général Clauzel, par un arrêté du 15 décembre, avait frappé de déchéance, comme si un trait de plume suffisait à consacrer de pareils actes. Le bey de Tunis devait nous payer pour cette cession de la province de Constantine un tribut annuel d’un million de francs. Ce traité, comme on le pense bien, ne fut pas ratifié par le gouvernement français, et le bey de Constantine, on le sait, ne souscrivit à sa déchéance que lorsque notre armée entra victorieuse danscette ville en 1837.

Un arrêté du 24 décembre organisa

une gardeurbaine, qu’un décret ultérieur

( 17 août 1832 ) réorganisa sous le nom de garde nationale ; et enfin un arrêté du 31 décembre assujettit les cabaretiers , aubergistes , etc., à un droit de vente en détail.

On peut juger, par cette rapide énumération des actes administratifs qui

L’UNIVERS

suivirent les six premiers mois de l’occupation d’Alger, combien était vaste et difficile la tâche que la Providence venait de nous confier.

Le général Clauzel, dont on ne saurait trop louer l’activité et les bonnes intentions, avait pourvu sans doute à bien des nécessités, et pourtant rien n’était fait encore; et c’est à peine si après dix-huit années d’expériences et de tâtonnements nous commençons à distinguer le but où nous marchons.

Opérations militaires du 1er septembre AU 31 DÉCEMBRE 1830. — M. le général Clauzel en arrivant à Alger comprit qu’il devait mener de front les soins de l’administration aussi bien que ceux de la guerre. Nous venons de voir l’activité un peu désordonnée qu’il mit à organiser les divers services publics. Ses préoccupations pour l’armée dont le commandement lui était confié ne furent pas moindres.

il modifia d’abord son organisation intérieure. Bien que le nombre des troupes fût diminué par la rentrée en France de plusieurs corps, il accrut le nombre des divisions, mesure qui fut généralement blâmée par les hommes compétents dans la matière. Le résultat des fautes commises pendant les premiers temps de l’occupation, fautes que nous avons énumérées, avait été de restreindre le cercle de nos opérations; cernés de toutes parts, nous étions pour ainsi dire prisonniers dans la ville ou tout au moins dans un périmètre fort étroit.

Des postes militaires furent échelonnés le long des deux routes qui mènent à la Métidja, vaste plaine dont le mirage trompeur a englouti improductivement tant de capitaux destinés à sa colonisation , et qui a retardé si longtemps l’oeuvre agricole en Algérie ! Le bey de Titeri était alors notre ennemi le plus remuant. Avant de s’assurer s’il n’existait pas des moyens pacifiques de dompter cet ennemi naissant, de nous concilier les populations révoltées ; avant de connaître les mœurs , les habitudes des indigènes, leurs besoins réels, leurs vœux légitimes, le général Clauzel tira l’épée, et le 17 novembre un corps d’armée sous ses ordres se dirigea vers la province de Titeri, au commandement de laquelle on venait de nommer, par

arrêté du 15 novembre, un nouveau bey, qu’il s’agissait d’installer dans son beyiik.

Ce corps d’armée, composé de trois brigades commandées par les généraux Achard , Monk-d’Uzer et Huref, comptait environ sept mille hommes; les zouaves nouvellement créés et les chasseurs d’Afrique en faisaient partie ; on emmena aussi une batteriede campagne, une batterie de montagne et une compagnie du génie.

La saison était on ne peut plus défavorable. Les pluies contrarièrent la marche de l’expédition. L’armée arriva pourtant le 18 devant Blidah, où eut lieu un engagement assez vif; nous y eûmes trente hommes hors de combat, et le soir du même jour nos troupes entraient dans la ville presque déserte. Tous les habitants avaient fui et s’étaient réfugiés dans les montagnes. L’armée se reposa à Blidah pendant la journée du 19; mais les Arabes vinrent tirailler sur ses flancs, et le général , croyant sans doute imposer aux indigènes par de sanglantes représailles, laissa fusiller tous les prisonniers; nos soldats livrèrent aux flammes les magnifiques jardins qui entouraient cette ville; des bois d’orangers furent rasés, et le lendemain l’armée, laissant une forte garnison à Blidah sous le commandement du colonel Rullière, se dirigea vers Médéah, capitale de la province, par les gorges de l’Atlas.

Le 21 au soir on bivouaqua à Mouzaïa , et l’armée se prépara à entrer le lendemain dans ces gorges qui depuis les légions romaines n’avaient plus retenti sous les pas de soldats européens. On se mit en marche en effet, et à la première halte, après avoir franchi les premières gorges, on salua le vieil Atlas d’une salve de vingt-cinq coups de canon. Vers le milieu du jour la brigade Achard, qui marchait à l’avant-garde, rencontra l’ennemi, et le débusqua de sa position. Bientôt nos troupes se trouvèrent engagées dans le col de Ténia, passage étroit et dangereux devenu célèbre dans les fastes de notre armée d’Afrique. Le bey de Titeri avait fait placer à l’entrée du col deux petites pièces d’artillerie; il fallait donc tourner la position, et elle ne pouvait être tournée que par la gauche, dont les Arabes garnissaient les

hauteurs. Nos soldats grimpèrent avec ardeur ce rude chemin. Le 37e régiment de ligne arriva le premier au col après des efforts surhumains et une lutte acharnée, qui frappa d’admiration les Arabes, dont la fuite nous laissa maîtres de la position. Ce fut une glorieuse journée, mais elle était chèrement achetée; nous n’eûmes pas moins de deux cent vingt hommes hors de combat.

La brigade Monk-d’Uzer resta pour garder le passage du col, et l’armée se dirigea vers Médéah , enlevant pied à ied pour ainsi dire le terrain aux Araes, qui, après avoir résisté quelque temps, battaient en retraite, allaient se reformer un peu plus loin, en se repliant sur Médeah , où ils comptaient s’enfermer et nous opposer une vive résistance. Mais la prudence des habitants déjoua ce projet : ayant appris la défaite du bey au col de Ténia, ils se soumirent, et pour gage de leur soumission ils se tournèrent eux-mêmes contre les troupes du bey, qui prirent la fuite.

Le 22 au soir le général en chef entrait dans la ville. On s’y reposa quelques jours; il fut décidé qu’on laisserait à Médéah une garnison.

Le 26 l’armée quitta cette ville, et revint à Mouzaïa par le col, sans coup férir. Ce même jour Blidah était le théâtre d’un drame sanglant. Notre garnison y était attaquée par Ben Zamoun ; et l’attaque fut si inopinée, si rapide, que les Arabes pénétrèrent par plusieurs points dans la ville. Par un habile stratagème le colonel Rullière sauva la garnison d’un massacre général qui aurait certainement porté le coup le plus funeste à notre domination. Deux compagnies sortirent par l’une des portes de la ville, et vinrent tomber sur les derrières des assaillants. Les Arabes, persuadés que c’était le corps d’armée qui revenait de Mouzaïa, se débandèrent, et là il se passa une scène de carnage dont le récit est impossible. Le fait est que le lendemain, 27, le général Clauzel, rentrant à Blidah, à la tête des troupes, trouva la ville jonchée de cadavres de vieillards, de femmes et d’enfants (1). Presque en même temps un dé-

(i) Annales algériennes, par M. Pellissier, xer vol., page 102,

tachement de cinquante hommes, qui de la ferme de Mouzaïa avait été dirigé sur Alger, était massacré : déplorables représailles! que de sang glorieux, que de sacrifices, que de richesses mal dépensées ces premières luttes devaient nous coûter! Dans quelle voie fatale nous venions de faire les premiers pas!

LegénéralClauzel,dontIecœur passa, dans ces circonstances, par de cruelles angoisses, renonça au projet d’occuper Blidah, et rentra à Alger.

La garnison laissée à Médéah, attaquée le 27 , le 28 et le 29 par les troupes du bey, qui étaient revenues sur leurs pas après le départ du corps d’armée, iit des prodiges de bravoure. Le général Boyer, parti le 7 décembre d’Alger pour venir ravitailler la place, y arriva à propos. Nos troupes manquaient de munitions et de pain.

La brigade du général Boyer rentra à Alger sans avoir été inquiétée.

Par suite du projet que le général Clauzel avait conçu d’affermer en quelque sorte nos provinces d’Oran et de Bône , projet dont nous avons fait mention dans la série des actes administratifs, une petite expédition fut dirigée sur Oran autant pour y installer le nouveau bey, Sidi-Ahmed, parent du bey de Tunis, que pour imposer à l’empereur du Maroc, dont les troupes avaient fait quelques excursions sur notre territoire. La brigade expéditionnaire commandée par le général Damrémont partit d’Alger le 11 décembre; elle y arriva le 13, occupa le 14 le fort de Mersel-Kebir et quelques autres positions moins importantes, où elle se maintint sans agir. Cette réserve était sans doute dans les instructions du général Damrémont. Ce fut le 4 janvier 1831 seulement qu’il occupa la ville, sans effusion de sang. Aussitôt après l’installation de Sidi-Ahmed , la brigade quitta Oran, pendant que le colonel Auvray, envoyé en mission auprès de l’empereur du Maroc, obtenait de lui que ses troupes évacueraient et respecteraient à l’avenir notre territoire.

1831. — Opérations militaires; aeandon de Médéah. — Conquérir n’est rien pour l’activité et le courage de notre nation: mais conserver, mais féconder une conquête est une tâche plus dif-

L’UNIVERS

ficile. Dans les premiers jours de janvier la garnison de Médéah rentrait à Alger, abandonnant ainsi le fruit de nos premières opérations, et ce retour nous restreignait dans la limite que le général Clauzel avait surtout voulu étendre. Constatons toutefois cette différence qu’au delà de cette limite les esprits, frappés de notre impuissance gouvernementale , s’abandonnaient aux rêves d’insurrection et nous préparaient des difficultés , des obstacles que nous avions nous- mêmes créés.

Commandement du général Berthezène.

( Du 21 février 1831 au 7 janvier 1832. )

Situation ; mouvements des tboupes. — L’activité administrative du général Clauzel, activité si insuffisante pourtant, avait déplu à l’administration centrale. Le général Berthezène, qui avait pris parta l’expédition, fut désigné pour le remplacer. Le général Clauzel quitta Alger le 21 février, aussitôt après l’arrivée de son successeur. L’étude des mœurs, du caractère, du génie de la race arabe avait été la moindre des préoccupations du général Clauzel; le nouveau commandant s’en préoccupa moins encore, et son initiative se borna à quelques tentatives regrettables. Pour donner une idée de l’état d’irritation où étaient les tribus arabes et de notre indifférence à leur égard, il suffira de citer un fait. Un kaïd de Khachna , nommé par l’autorité française, ayant eu l’imprudence de venir visiter notre agha à Alger, fut assassiné à son retour comme traître à son pays (1) ; on ne s’en inquiéta que fort peu.

Cependant les premiers jours de mars arrivés, le général Berthezène voulut faire acte de puissance : quatre bataillons et cent cinquante cavaliers firent une excursion dans la plaine de la Métidja. Le général voulait entrer à Blidah et à Koleah; mais il jugea prudent de s’en abstenir, et l’expédition rentra à Alger, n’ayant perdu que quelques hommes , assassinés à l’arrière-garde.

Enhardis par notre impuissance, les

(i) Annales algériennes, par M. Pellissier, tome xer, page 204.

Arabes poussèrent pius loin leur audace; les assassinats se multiplièrent, et, espérant y mettre un terme , le général résolut de châtier les coupables. Une expédition forte de quatre mille hommes et de quelques pièces d’artillerie partit d’Alger le 7 mai , et se dirigea sur Khachna; elle parcourut ainsi la plaine, d’escarmouche en escarmouche, jusqu’à Théga, l’un des sommets de l’Atlas, et rentra dans ses cantonnements le 1 3 mai, après avoir dévasté quelques tribus , incendié quelques champs , mais n’ayant retiré aucun fruit de cette course stérile, n’ayant établi ni fait reconnaître notre autorité sur aucun point.

Nous avons dit que la ville de Médéah avait été abandonnée par nos troupes.

Ben Omar avait été nommé bey de cette province par le général Clauzel; mais cet homme , abandonné à ses seules ressources , sans argent, sans initiative, sans caractère, ne put se maintenir dans ce poste difficile. Le général Berthezène crut qu’il était de notre honneur de faire respecter l’autorité, qu’il tenait de nous. Il fut décidé qu’une expédition composée de deux brigades irait à son secours. Elle quitta Alger le 25 juin. Elle franchit le col de Ténia le 28, et arriva à Médéah le 29, après quelques engagements sans importance.

Les Arabes s’étaient retirés devant nos troupes; mais ils n’avaient pas pour cela abandonné une partie qui était tout à leur avantage.

L’irrésolution du général Berthezène devait nous être fatale. Après avoir poussé une reconnaissance au delà de Médéah, il fut obligé de se replier sur cette ville, poursuivi par un ennemi insaisissable. Le 2 juillet il prit le parti de quitter Médéah, qu’il ne pouvait défendre. Le hey et quelques-uns des principaux habitants suivirent l’armée, que les tirailleurs ennemis ne cessèrent d’inquiéter, et qui perdit beaucoup de monde au passage du col dont les Arabes garnissaient les hauteurs. Nos troupes, épuisées de fatigue, découragées, rentrèrent à Alger le 5 juillet, glorieux anniversaire tristement célébré!

Nous perdîmes dans cette inutile promenade soixante-deux hommes ; nous ramenâmes près de deux cents blessés.

Ce résultat produisit le plus déplorable

effet dans l’armée et la population , en même temps qu’il redoubla notre déconsidération parmi les indigènes, que leurs succès, dus à l’inexpérience et à la faiblesse de nos chefs, aveuglèrent jusqu’au point de leur faire croire qu’ils pouvaient se rendre’maîtres d’Alger.

Bientôt un mouvement sérieux s’organisa parmi les Arabes; commandés par des fanatiques intrépides, ils formèrent deux camps , l’un à Boufarik, l’autre sur la rive droite de l’Arrach , pendant que des bandes de tirailleurs , vrais guérilleros, se répandaient dans l’intérieur de nos lignes, dévastant, pillant, assassinant ou enlevant nos soldats et nos colons.

Le 17 juillet le camp de PArrach, sous les ordres de Ben-Zamoun , s’ébranla et vint attaquer la Ferme-Modèle. Instruit de cette agression , qu’il aurait dû prévoir , le général Berthezène partit en toute hâte d’Alger à la tête de toutes les troupes disponibles. A son approche , l’ennemi, fidèle à sa tactique, s’éloigna et se dirigea vers les montagnes, où nous ne le suivîmes pas. Les troupes rentrèrent le même soir à Alger, en tiraillant avec quelques Arabes qui étaient embusqués. Rien ne ressemblait moins à une victoire.

Le 19 la Ferme-Modèle fut de nouveau attaquée, mais cette fois par les Arabes rassemblés au camp de Boufarik. Les Arabes furent repoussés. Les attaques se renouvelèrent le 20, le 21. Le 22 , enfin, le général en chef se remit à la tête des troupes, et l’armée, qui fit vaillamment son devoir dans cette journée, dispersa l’ennemi dans toutes les directions. C’était un succès sans doute, mais un succès négatif comme tous ceux que nous avions obtenus jusqu’ici, comme ceux que pendant longtemps nous devions obtenir au prix de tant de sang et de tant de sacrifices.

Le général Berthezène , voyant qu’il lui était impossible d’étendre notre domination à l’intérieur, et désespérant de dompter un ennemi qui fuyait sans cesse et qui revenait de plus en plus acharné sur nos pas, jugea que ce qu’il avait de mieux à faire était de condamner la France à rester dans ses étroites limites, et de traiter avec les indigènes. Il choisit un homme considérable parmi les indi-

18e Livraison. ( Algérie. )

gènes, Sidi-Mebarek, l’éleva à la dignité d’agha; et celui-ci s’engagea, moyennant un traitement de 70,000 francs, à nous faire respecter dans nos cantonnements par les Arabes, que nous nous engagions à ne plus inquiéter. M.Pellissier, auteur des Annales algériennes, dont le travail nous sert de guide pour ce récit, affirme qu’un traité écrit fut conclu dans ce sens. Ce traité sera certainement le plus triste monument de notre faiblesse, de nos fautes j de notre inintelligence.

Nouvelles tentatives sur Bône.

— Nous avons vu le général Damrémont abandonner la ville de Bône en août 1 830. Postérieurement un traité du général Clauzel avait cédé le gouvernement des deux provinces de l’est et de l’ouest à des princes de la maison de Tunis.

Anmed, bey de Constantine , fort occupé à se défendre contre ses ennemis intérieurs , avait dû négliger la ville de Bône, qui se gouverna et se défendit ellemême contre les attaques des tribus voisines. Unecentainede Turcs, qui, sous le commandement d’un des leurs, nommé Ahmed, occupaient la Casbah, avaient suffi à repousser toutes les agressions jusque-là; mais comme elles se renouvelaient sans cesse , les habitants recoururent à nous, et sous l’influence d’Alimed , jaloux de conserver son autorité', ils demandèrent au général Berthezène le concours de quelques troupes indigènes : une compagnie de zouaves fut embarquée à bord de la Créole , et arriva à Bône le 14 septembre; cette petite expédition , sous les ordres du commandant Houder, fut bien accueillie par les habitants; mais le Turc Ahmed fut indisposé par la présence d’ officiel^ français qu’il n’attendait pas , et dès cet instant il manœuvra contre nous. Le commandant Houder fit occuper la Casbah par une partie de sa petite troupe. Trompé par un ancien bey de Constantine nommé Ibrahim , auquel il accorda légèrement sa confiance, et qui voulait s’emparer du gouvernement de la ville en perdant à la fois et les Français et les Turcs , M. Houder tomba dans le piège qu’Ibrahim lui tendait; celui-ci parvint à s’emparer de la citadelle. Quelques tribus avec lesquelles il était d’intelligence pénétrèrent dans la ville à un signal donné. La plupart des

L’UNIVERS

zouaves furent massacrés. M. Bigot, leur capitaine, et le commandant Houder furent tués en se défendant bravement. Ce désastre, cette indigne trahison s’accomplirent en présence de deux navires de guerre français mouillés dans le port de Bône.

Après le départ d’Alger de la compagnie de zouaves, le général Berthezène avait envoyé pour la renforcer deux nouvelles compagnies, commandées par le capitaine Duvivier. Ce secours arriva à Bone peu d’instants après le déplorable événement que nous venons de raconter. Le chef des zouaves voulait débarquer et venger sur-le-champ cette sanglante offense. Les commandants des navires ne crurent pas devoir le seconder dans ce projet. L’expédition retourna àAlger et y arriva le II octobre. On peut juger de l’effet qu’y produisit ce douloureux résultat.

État des choses a Oran. — Notre situation dans l’ouest était meilleure, sans y être brillante pourtant. Le refus du gouvernement de ratifier le traité du général Clauzel avec le bey de Tunis décida l’occupation de cette place. Le général Boyer y fut envoyé en qualité de commandant en chef. Divers services civils furent organisés, et notre installation y fut à peu près complète vers la fin de 1831. Mais nous occupions la ville sans exercer aucune influence sur les populations, qui étaient livrées à la plus complète anarchie, et dont l’esprit aventureux , l’humeur belliqueuse n’attendaient qu’une occasion et un chef pour lutter contre notre domination.

Mesures administratives. — Nous ne nous dissimulons certainement pas tout ce qu’a d’aride la méthode que nous avons dû adopter pour présenter dans un cadre restreint la plus grande quantité possible de faits accomplis pendant une longue période de tâtonnements et d’essais de toute nature dans un pays auquel la France, pendant longtemps préoccupée à l’intérieur, n’a pu accorder qu’une attention secondaire.

Mais nous sommes ici bien plus chroniqueur qu’historien, ainsi que nous l’avons dit déjà. Toutefois au début de cette année, qui commence vraiment l’ère de notre occupation , et avant d’aborder la série des actes administratifs

qui la signalèrent , nous croyons devoir, pour l’intelligence du lecteur, montrer le but lointain que la France a atteint à l’heure où nous écrivons ces lignes.

La législation qui régit l’Algérie , indépendamment des lois françaises qui y sont appliquées , ne remplit pas moins de neuf volumes du bulletin officiel. Ce vaste arsenal législatif ou réglementaire forme le chaos le plus confus et le plus propice au désordre que l’on puisse imaginer. Ce sont les dispositions principales de cet inextricable répertoire que nous analyserons année par année. Mais on comprend les difficultés presque invincibles qui doivent surgir , dans la pratique des affaires', de ces milliers d’arrêtés et d’ordonnances qui se contredisent. La position toute nouvelle que la révolution de février a faite à l’Algérie, l’initiative que la France a prise dans l’œuvre de la colonisation rendent indispensables la révision et la réforme de notre législation algérienne.

Vers la fin de l’année 1848 le général de Lamoricière, alors ministre de la guerre, dans un rapport très-remarquable, adressé au président du conseil, chargé du pouvoir exécutif, a démontré cette nécessité, et une commission a été instituée à l’effet :

1° De réunir et vérifier les arrêtés et ordonnances régissant l’Algérie;

2° De rétablir les arrêtés ou décisions omis;

3° De proposer le maintien ou l’abrogation des arrêtés et ordonnances qui ont cessé ou doivent cesser d’être en vigueur;

4° Enfin d’indiquer les matières qui doivent faire l’objet soit d’arrêtés ministériels, soit de décrets du pouvoir exécutif, soit de réglements d’administration publique, soit enfin de lois particulières , conformément à la législation constitutionnelle de la France.

Nous avons voulu , dès le début , indiquer la voie de réformation et de synthèse dans laquelle le gouvernement se propose d’entrer à l’égard des éléments si variés de notre législation algérienne. Cette indication servira de fil conducteur dans le dédale que nous avons à parcourir.

Un arrêté du 9 janvier autorisa l’acquisition de 10,000 mesures de blé pour

J approvisionnement delà ville d’Alger.

Une somme de 144,000 francs fut consacrée à cette acquisition, et le gouvernement de la colonie fut exploité en cette circonstance par les indigènes qui l’entouraient avec une rare impudeur.

L’administration payait au prix de 16 à 17 fr. le sac les blés qui se vendaient sur la place d’Alger 6 fr. 50 et 7 fr. (1).

Le 19 les négociants maures ou Israélites furent assujettis au payement du droit de patente en échange des droits et taxes qu’ils payaient sous l’administration du dey.

Un arrêté du même jour, complémentaire de l’arrêté déjà cité à la date du 26 octobre 1830, détermina le mode de règlement des indemnités dues aux habitants dont les maisons, boutiques, etc., avaient été démolis pour cause d’utilité publique.

. Au retour de la malheureuse expédition de Médéah dont nous avons rendu compte, le général Clauzel prit un arrêté instituant des pensions de retraite et des gratifications pour des zouaves qui avaient été blessés ou qui s’étaient distingués dans cette affaire. Ces pensions étaient payables sur les fonds municipaux.

Une commission fut nommée le 1er février pour diriger les travaux d’entretien et de réparation à faire aux quais de la Marine.

5 Un arrêté du 18 février rétablit la place d’agha , qu’une disposition antérieure avait supprimée.

La suppression des présents, des gratifications et redevances que les chefs des tribus étaient dans l’usage de payer aux beys ou aux principaux fonctionnaires fut l’un des derniers actes de l’administration du général Clauzel, qui fut remplacé, comme nous l’avons dit déjà, par le général Berthezène. Cette mesure excellente, et dictée par un sentiment de justice, ne produisit pas tout l’effet qu’on en devait attendre.

Par arrêté du 26 février le nouveau gouverneur (ce titre n’était pas encore donné officiellement) mit à la disposi-

(i) Nous consultons pour ce résumé, indépendamment du volumineux recueil des Bulletins officiels, l’excellent ouvrage de M. Franque , intitulé Lois de l’ Algérie.

tion de l’administration municipale une somme de 43,542 fr. pour la construction d’un abattoir, les divers locaux affectés jusque-là à l’abattage des bestiaux ayant été détournés de cette destination par les exigences du service militaire.

Une loi du 9 mars autorisa la formation de la légion étrangère , dont une ordonnance du 10 détermina la composition, et l’uniforme.

Un arrêté du 21 mars établit des droits fixes sur les denrées apportées par les Arabes au marché d’Alger; le produit de ces droits était spécialement affecté aux frais de l’enlèvement des boues et immondices de la ville.

En vertu de la loi du 9 mars relative à la formation de corps étrangers, une ordonnance royale du 21 autorisa la formation en Afrique de corps de zouaves et de chasseurs algériens. Cette ordonnance n’avait d’autre but que de régulariser l’existence de ces divers corps créés déjà depuis quelque temps.

A. la suite des assassinats dont nous avons parlé plus haut, le général Berthezène, par un arrêté en date du 24 mars, prohiba le port d’armes dans l’arrondissement d’Alger.

Un autre arrêté, du 27 mars, détermina les attributions respectives de la municipalité et du commissaire général de police.

Le désordre administratif avait fait de tels progrès que des habitants d’Alger, malgré la défense formelle qui avait été publiée, achetaient des effets appartenant à des sous-officiers et soldats; un arrêté en date du 22 avril porta des peines sévères contre les auteurs de ces délits.

Un arrêté du 25 avril prononça des amendes contre les capitaines marchands qui embarquaient des passagers sans passeports.

Le commerce et l’importation des armes de toute espèce , des pierres à feu, balles, fers, aciers, plomb, etc., du soufre, du salpêtre et des poudres furent sévèrement prohibés par un arrêté du 23 mai.

Le 9 juin il fut décidé que tout acte sous seing privé entre les Européens et les indigènes devait, pour être valable, être rédigé en français et en arabe , les deux traductions placées en regard l’une de l’autre.

ÎS.

L’UNIVERS

Un arrêté du 12 juin attribua à la municipalité la surveillance des filles publiques ; cette mesure était le complément de l’arrêté du 11 août 1830 qui avait ordonné la création d’un dispen saire. Cette disposition, si nécessaire à la santé publique, aurait dû être prise lus tôt : les désordres qu’elle avait pour ut de prévenir avaient fait déjà de déplorables progrès.

Les affaires de la nation juive avaient été concentrées dans les mains d’un seul homme, qui avait reçu le titre de chef de la nation hébraïque; îes inconvénients de cette concentration ne tardèrent pas à se faire sentir. Un arrêté du 21 juin institua auprès de ce chef un conseil hébraïque composé de trois membres, nommés par le général en chef.

Un arrêté du même jour eut pour objet de prévenir les inconvénients qui résultaient pour les transactions privées entre Européens et indigènes de la négligence que le kadhi maure et le kadhi turc apportaient à la conservation des actes rédigés par eux. Il fut décidé que tous les actes passés depuis le 5 juillet 1830, ou qui seraient passés à l’avenir pour acquisition d’immeubles situésdans l’étendue de la Régence, devraient être soumis, sous peine de nullité, à l’enregistrement du domaine.

Des arrêtés, en date du 8 septembre 1830 et du 8 juin 1831, portaient que les biens immeubles de toute nature appartenant aux deys , aux beys et aux Turcs sortis du territoire de la Régence seraient mis sous le séquestre pour être régis par l’administration des domaines.

Cette mesure, résultant du droit que donnait la conquête, n’avait pas été appliquée aux Turcs qui étaient restés à Alger. Un arrêté du 11 juillet porta que cette mesure serait appliquée à ces derniers dans le cas où ils se feraient remarquer par un esprit systématique d’opposition à l’autorité française.

Un arrêté du même jour fixa des droits proportionnels d’enregistrement sur les mutations d’immeubles.

L’importation et le commerce des sels furent déclarés libres moyennant certains droits ; cette disposition fut abrogée plus tard par une ordonnance royale du 11 novembre 1835. Les céréales et les farines furent affranchies des

droits d’entrée par arrêté du 15 juillet.

Le 12 août diverses mesures de police pour la ville d’Alger furent prises par arrêté du commissaire général ; elles concernaient surtout la surveillance des établissements publics.

Une direction d’artillerie fut établie à Alger par ordonnance royale du 22 août ; cette ordonnance était le complément d’une disposition antérieure (1er août) qui avait eu pour objet de réorganiser le service de l’artillerie sur les côtes du territoire.

Un crédit de 12,000 fr. fut affecté le 31 août à l’achèvement du lazaret.

A l’exemple de nos soldats, qui avaient dévasté et coupé les bois de haute futaie si précieux dans ce pays , les habitants européens et les indigènes se permettaient des dévastations semblables; un arrêté du 4 septembre prohiba la coupe des bois ; ce fut la première mesure conservatrice prise dans ce but.

Un arrêté du 7 septembre appliqua au port d’Oran le tarif des droits de douane et d’octroi en vigueur à Alger.

La vente des fers et aciers, interdite à tous autres qu’aux Européens par divers arrêtés , fut rendue libre le même jour, autant parce qu’on espérait alors une tranquillité durable, que parce que la fabrication des instruments aratoires et autres n écessai res à l’agriculture rendaient cette prohibition inutile.

Les indigènes refusaient la monnaie française dans la plupart de leurs transactions; la circulation et l’acceptation de notre monnaie furent rendues obli-

atoires sous peine d’amende, en vertu

’un arrêté pris à la même date.

Une ordonnance royale en date du 24 septembre créa à Alger une direction des fortifications, et augmenta le nombre des officiers de l’état-major du génie, qui fut porté à quatre cents.

L’espoir d’une tranquillité durable, qui avait déterminé l’arrêté du 7 septembre relatif à la liberté du commerce des fers et aciers, ne tarda pas à s’évanouir; les vols et les assassinats se multipliant, des mesures de surveillance furent rétablies par arrêté du 17 octobre contre les indigènes.

Une ordonnance royale du 31 octobre prescrivit la formation d’une compagnie de fusiliers de discipline et d’une com-

pagnie de pionniers en Afrique. Deux régiments de cavalerie légère, sous la dénomination de chasseurs d’Afrique, furent créés par ordonnance du 17 novembre.

Un arrêté pris le 25 novembre plaça dans les attributions du génie tous lès bâtiments affectés au service de l’armée.

Enfin, une ordonnance du 1er décembre commença à établir une division des pouvoirs civils et militaires. La direction des services administratifs, financiers et judiciaires fut confiée à un intendant civil, qui devint le président du conseil d’administration. M. Pichon fut appelé à ces fonctions importantes. Les attributions du commandant en chef de l’armée d’occupation furent déterminées par une ordonnance du 6 décembre; et une autre ordonnance du même jour nomma le général duc de Rovigo au commandement de nos possessions. Les rapports des services financiers avec l’intendant civil furent réglés par un arrêté du 16 décembre, pris par le général Berthezène.

Commandement du général Rovigo.

(Du 7 janvier 1832 au mois d’avril 1833.)

Opébations hilïtaibes. La situation de l’Algérie semblait plus favorable au moment où le duc de Rovigo succéda au général Berthezène. La nomination de Sidi-Ali-Mbarek comme agha des Arabes avait amené quelque sécurité dans la Métidja . Les tribus se ressentaient encore du rude échec qu’elles venaient d’éprouver dans la province d’Alger et dans celle de Médéah. Elles semblaient disposées à la tranquillité. A Oran le général Boyer contenait les tribus, toujours menaçantes, qui travaillaient avec une infatigable ardeur à former des coalitions pour venir attaquer la ville.

Un événement regrettable vint troubler la paix qui régnait à Alger. Des envoyés d’un chef du Sahara de Constantine, députés à Alger, après avoir rempli leur mission auprès du commandant en chef, se mirent en route pour retourner dans leur pays. Arrivés sur le territoire de la tribu d’El-Ouffia, ils furent dépouillés par les habitants. Pour venger cette violation odieuse des devoirs de l’hospitalité, qui était aussi une insulte faite à la France, puisque

ces envoyés emportaient des présents destinés par le général Rovigo à leur maître, une expédition nocturne fut dirigée contre les coupables. La tribu, surprise à la pointe du jour, subit un châtiment des plus rigoureux; son chef, fait prisonnier, fut amené à Alger, mis en jugement , condamné et exécuté. Un très-grand nombre d’indigènes périrent dans cette affaire.

La destruction de la tribu d’El-Ouffia avait eu lieu le 10 avril 1832. A la suite de cette exécution , soit que les Arabes voulussent venger leurs compatriotes, soit que la saison fût devenue plus favorable pour leurs entreprises , les prédications fanatiques recommencèrent; des provocations nous furent adressées, et une coalilion nouvelle se constitua.

Notre agha fit d’abord tous ses efforts pour ramener le calme dans les esprits et éviter la guerre. Sidi-Ali-Mbarek n’était pas dévoué à nos intérêts; mais la douceur de son caractère le portait à condamner toutes les tentatives qui troublaient l’ordre. Cependant le mouvement devint tellement général, qu’il se laissa lui-même entraîner, et depuis cette époque il resta notre ennemi. Le commandant en chef sembla pendant quelques semaines vouloir se contenter d’observer les mouvements des insurgés.

Lorsqu’il les vit se rassembler et s’enhardir jusqu’à annoncer l’intention de venir nous attaquer dans nos retranchements, il adopta des dispositions vigoureuses pour les disperser. Une première rencontre leur fut fatale le 1er octobre; deux jours après , atteints par le général Faudoas, ils éprouvèrent de grandes pertes. Découragés par le mauvais succès de leur entreprise, les confédérés se retirèrent.

Les hostilités continuèrent pourtant sur quelques points; les colonnes françaises conduites par le général Faudoas et par le général Brossard visitèrent successivement Koléah , Boufarik, Blidah, et forcèrent les tribus à implorer la paix.

Nouvelle occupation deBône. — Nous avons vu que Bône avait été occupé sans coup férir immédiatement après la conquête d’Alger, et que presque aussitôt elle avait été évacuée, lorsque la nouvelle de la révolution de juillet

L’UNIVERS

-était parvenue en Afrique. Les habitants, restés maîtres de la ville après le départ des Français , avaient refusé de recevoir dans leurs murs les troupes d’El-Hadj- Ahmed, bey de Constantine. Celui-ci les avait tenus étroitement bloqués du côté de terre, avec l’aide des tribus qui lui obéissaient. Vers la fin de 1831, le chef de bataillon Houder, envoyé par le général Berthezène avec cent vingt-cinq zouaves indigènes pour secourir Bône, trahi par les habitants , avait péri au moment où il essayait de se rembarquer.

Les troubles qui à cette époque meme avaient agité les tribus des environs d’Alger avaient empêché de poursuivre la réparation des insultes et des échecs que nous avions essuyés sur ce point.

Cependant, la situation devenant de plus en plus grave pour eux , les habitants de Bône désespérèrent de leur salut, et adressèrent au commandant en chef de l’armée française les demandes les plus instantes pour les délivrer des attaques des troupes du bey de Constantine.

L’intérêt de notre domination nous indiquait de ne pas laisser El-Hadj-Ahmed s’emparer de ce port, où il aurait trouvé des facilités pour sesapprovisionnements de guerre et un débouché pour les produits agricoles de la province. L’occupation de Bône par une garnison française fut décidée. En attendant la saison favorable pour entreprendre l’expédition, le duc de Rovigo avait confié à deux officiers (les capitaines d’ Armandy, de l’artillerie, et Jousouf, des chasseurs algériens) la mission d’aller encourager les assiégés à la résistance. Cependant le 5 mars 1832 la ville fut forcée d’ouvrir ses portes aux troupes du bey de Constantine, et fut livrée au pillage et à la dévastation. La Casbah, où s’étaient réfugiés les derniers défenseurs de Bône, résista jusqu’au 26 au soir; on se disposait à l’abandonner, lorsque les deux officiers français, avec une trentaine de marins , pénétrèrent dans le fort après avoir escaladé les remparts, et en prirent possession, la nuit même, au nom de la France. Le général en chef se hâta d’envoyer un bataillon pour assurer le résultat de ce hardi coup de main (f).

(i) Voyez Annales algériennes, par M. Pelliisier, 2 e vol., pag. 49 et suiv.

Dans les premiers jours du mois de mai, le général Monk-d’Uzer, parti de Toulon à la tête de trois mille hommes, débarqua à Bône, et la trouva complètement abandonnée, les troupes d’El- Iîadj -Ahmed ayant forcé les habitants à l’émigration. La ville n’était plus qu’un amas de ruines ; la Casbah seule offrait un abri contre une surprise.

Pendant que nos soldats déblayaient les décombres pour créer les établissements indispensables, l’ancien bey de Constantine, dont les habitants de Bône avaient accepté l’autorité avant notre arrivée , vint attaquer la ville avec quinze cents hommes environ, qu’il avait ralliés dans les tribus. Le général d’Uzer marcha contre eux le 26 juin, les dispersa facilement, et les refoula vers l’intérieur. Les tribus les plus rapprochées de la ville, frappées de la bravoure de nos soldats , impatientes de retrouver un marché pour l’écoulement de leurs produits, poussées d’ailleurs par les citadins émigrés, qui voulaient rentrer, offrirent leur concours au général français; et deux d’entre elles s’établirent sous le canon de la place, et nous fournirent des cavaliers auxiliaires pour surveiller la plaine de Bône. Ainsi, pendant l’année 1832 la France fit acte de domination sur les trois provinces del’ancienne Régence. Nousne possédions encore que quelques points du littoral, avec un territoire très-restreint; mais notre présence dans les deux ports principaux d’Oran et de Bône nous permettait d’exercer une surveillance efficace pour empêcher les relations par mer des populations indigènes avec l’extérieur.

Progrès de la domination française. — Au commencement de l’année 1833 le corps d’occupation était fort de vingt-trois mille cinq cent quarante-cinq hommes et dix-huit cents chevaux. Les tribus de Béni Khelil, de Béni Moussa et de Khachna, dans la plaine de la Métidja , entretenaient avec les autorités françaises des rapports de plus en plus bienVeillants , et elles apportaient leurs denrées au marché d’Alger; Blidah semblait rechercher également l’appui de notre armée. L’autorité française s’exerçait directement dans la banlieue d’Alger et dans le territoire compris entre l’Arach, la Métidja, le

Mazafran et la mer, c’est-à-dire dans toute l’étendue du Sahel. A Oran, l’occupation n’embrassait qu’un rayon de quatre kilomètres autour de la place et le fort de Mers-el-Kebir. A Bône les tribus se rapprochaient de plus en plus, et manifestaient des dispositions favorables. En dehors de notre domination directe, Médéah était encore sous le commandement de l’envoyé marocain , personnage sans valeur, incapable d’inspirer aucune crainte sérieuse. Miliana obéissait à la famille des marabouts Sidi-Ahmed-ben-Joucef; sans relations d’autorité avec les tribus environnantes, qui vivaient dans une indépendance des plus turbulentes. Mostagauem et Tlemsen étaient occupés par des Turcs et des Coulouglis qui entretenaient des intelligences avec nous.

Dans l’intérieur de nos possessions la population civile s’accroissait rapidement, et semblait dominée par le besoin de prendre racine dans le pays en acquérant des propriétés. On construisait de toutes parts ; les traces de la dévastation qui avait été la suite inévitable de la conquête disparaissaient successivement.

Dans le mois de mai 1832, à la suite de discussions survenues entre le commandant en chef et l’intendant civil , ce dernier avait été remplacé par M. Genty de Bussy, qui déploya une grande activité pour organiser l’administration de la ville d’Alger. Au dehors, des routes militaires étaient ouvertes; des camps retranchés, établis dans des positions bien choisies , multipliaient les moyens de défense et prouvaient aux indigènes la ferme volonté de la France de garder cette terre conquise par la bravoure de ses soldats. Les sentiments hostiles paraissaient s’affaiblir; la tranquillité et le besoin delà paix faisaient chaque jour des progrès. Encouragé par ces premiers résultats , le général Rovigo s’appliquait avec persévérance à les développer, lorsqu’il fut atteint de la maladie à laquelle il devait succomber. Il rentra en France au mois de mars, et fut remplacé par le lieutenant général Voirol, qui prit le commandement par intérim.

Commandement intérimaire du général Voirol.

(D’avril 1833 au 27 juillet 1834.')

Événements subvenus dans les tbois pbovinces. — Le nouveau général en chef marcha avec activité et avec bonheur dans la voie ouverte par son prédécesseur; il apporta même dans les affaires un esprit plus conciliant , des formes moins acerbes ; et tout en se montrant énergique à l’égard des indigènes, il s’efforça de leur faire sentir les bienfaits d’une administration protectrice et bienveillante. Au commencement du mois de mai , deux tribus de la Métidja, ayant commis des actes d’hostilité , furent rudement châtiées , et cet exemple d’une juste sévérité accrut encore les bonnes dispositions de la population arabe envers nous.

Après la défaite et la ruine de Hussein-Pacha, le bey de Constantine, ralliant les débris de la milice turque, avait regagné sa province , pillant sur son passage toutes les propriétés de l’Etat. A son arrivée à Constantine, il trouva la ville révoltée, et ayant reconnu un nouveau bey; il lui fallut recourir à l’alliance des tribus du désert, dont sa mère était originaire, et au secours des Kabiles, pour reprendre possession de la capitale du beylik. Dès que son autorité avait été rétablie il avait tourné tous ses efforts vers Bône, afin d’acquérir un port. Repoussé définitivement de ce côté par l’occupation de la ville parla France, au mois de mai 1832, il convoita Bougie. Ses intrigues n’eurent pas plus de succès auprès des populations kabiles, qui se montrèrent peu empressées de se donner un maître. Ne pouvant prendre pied sur le littoral, il voulut s’emparer de Médéah, afin de se rapprocher d’Alger, impatient de s’arroger le titre de pacha, qu’il faisait solliciter à Constantinople. Cette espérance fut encore déçue ; les habitants de Médéah , divisés par des factions, firent taire cependant leurs querelles intestines pour résister au bey de Constantine.

L’horreur que les tribus avaient de la domination turque était si grande, que plusieurs d’entre elles réclamèrent des secours auprès du général en chef. On ne put leur en accorder ; mais l’assurance de la sympathie de la France les encou-

L’UNIVERS

ragea; El-Hadj-Ahmed, attaqué dans son camp, fut battu, et rentra en fugitif dans son beylik. A Bône nos progrès ne se ralentissaient pas; les tribus attirées dans notre cercle d’action commençaient à résister d’elles-mêmes aux entreprises des agents et des troupes du bey de Constantine.

Oran venait de changer de gouverneur ; le général Boyer, après de nombreux combats livrés aux Arabes, presque sous le canon de la place, avait remis le commandement au général Desmichels. En dehors du territoire soumis à notre action directe, la confusion qui régnait pour nous dans les intérêts des populations indigènes et l’obscurité qui nous cachait les événements accomplis à quelque distance dans l’intérieur, se dissipaient. L’empereur du Maroc avait vainement tenté d’annexer à ses États la partie la plus occidentale de l’Algérie. L’armée qu’il avait envoyée , en proie à une indiscipline violente, ne tarda pas à se révolter, et fut obligée de rentrer dans le Maroc sans avoir obtenu aucun résultat. Les représentations du gouvernement français à l’empereur le déterminèrent à renoncer à ses projets de conquête. A Tlemsen , les Hadars , habitants arabes , luttaient contre les Coulouglis, enfermés dans leMéchouar.

Ces derniers s’étaient adressés à nous pour avoir du secours, et s’annoncaient déjà hautement comme nos amis.

Apparition d’Abd-el-Kadeb. — Dès que les troupes marocaines eurent repassé la frontière, les tribus, qui avaient partagé leurs forces pour attaquer Oran sans relâche, et pour résister en meme temps à l’invasion des Marocains, concentrèrent tous leurs efforts contre nous. Les marabouts prêchaient partout la guerre sainte et poussaient les guerriers au combat. Parmi ces hommes fanatiques , le plus considérable par son influence était Mahhi-ed-Din, de la tribu des Hachem , qui dirigeait une zaouïa renommée, situee sur l’Oued-el-Hammam, à une petite distance à l’ouest de Mascara. La grande tribu des Hachem obéissait complètement à l’autorité de Mahhi-ed-Din, et le pressait de transformer l’influence religieuse qu’il exerçait en un pouvoir politique. Mais le marabout, déjà avancé en âge, restait sourd

pour lui-même à ces sollicitations, et préparait les esprits avec habileté et persévérance à reconnaître l’autorité de son fils Abd-el-Kader. Déjà on racontait que dans le voyage qu’il avait fait avec son père à la Mecque, il y avait peu d’années, des prophéties émanées des hommes les plus saints , des songes miraculeux , des apparitions, avaient prédit au jeune Abd-el-Kader qu’il serait sultan des Arabes. Il seconda avec adresse les vues de son père. Toujours au premier rang dans les combats, remarqué pour l’austérité de ses mœurs, sa piété et sa connaissance des ouvrages de théologie et de jurisprudence, Abd-el-Kader gagna bientôt tous les cœurs par sa douceur et l’affabilité de son caractère. A la mort de son père, trois de ses frères, plus âgés que lui, s’effacèrent devant sa renommée, et les chefs des tribus le proclamèrent pour diriger la guerre sainte contre les chrétiens.

Sous l’inspiration de leur jeune chef, les tribus restèrent en armes, et vinrent souvent nous provoquer jusque sous les murs d’Oran. Le général Desmichels ne voulut pas supporter plus longtemps ces insolentes bravades; il prit vigoureusement l’offensive. Dès qu’il apprenait qu’un rassemblement s’était formé, il sortait de la ville, se portait à sa rencontre, et le dispersait. Les 7 et 27 mai , les tribus arabes, réunies en grand nombre, subirent ainsi de graves échecs. Obligé de se tenir à distance d’Oran, Abd-el- Kader se dirigea sur Tlemsen, et se fit proclamer sultan par les Hadars ; il leva des contributions, appela les contingents des tribus, et marcha sur Mostaganem pour s’emparer de cette ville , qui, après Mascara etTlemsen, déjà en son pouvoir, était la plus importante du beylik.

Comme Ahmed-Bey dans l’est, il poursuivait la conquête d’un port pour l’écoulement des produits des riches plaines du Chélif et de Mascara. La petite ville d’Arzeu, située entre Oran et Mostaganem, fut enlevée par les Arabes, et son kadhi, qui avait traité avec les Français, fut décapité. Le général Desmichels, craignant avec raison que Mostaganem ne fut aussi obligé de se rendre, et que l’occupation de ces deux places ne compromît gravement notre domination, se détermina à établir des garni-

sons françaises sur ces deux points. Il prit possession d’Arzeu le 3 juillet : la ville avait été abandonnée par les Arabes; le 29 du même mois il entra à Mostaganem. Chaque pas en avant que les circonstances nous forçaient de faire pour mieux asseoir notre autorité produisait sur les tribus un effet salutaire, et les disposait à se rapprocher; ainsi, après l’occupation d’Arzeu et de Mostaganem, les importantes tribus des Douairs et des Zmélas entrèrent en pourparlers pour faire leur soumission à la France. Abd-el-Kader voulut tenter encore contre nous la fortune des armes; il fut battu dans la plaine deMélata, à Aïn Bedlia, le lfir octobre, et à Tamzouat le 3 décembre. Après ce dernier combat les Douairs et les Zmélas se détachèrent tout à fait de sa cause.

Occupation de Bougie. — A plusieurs reprises des bâtiments français et étrangers avaient été insultés à Bougie ; un brick de l’État ayant fait naufrage dans la baie où ce port est situé, tout l’équipage avait été massacré ; on savait que la ville était un foyer d’intrigue, nonseulement avec l’intérieur, mais encore avec les anciens chefs de la Régence; enfin on apprit, vers le milieu du mois d’aoüt, que le bey de Constantine s’avancait vers Bougie pour s’en emparer.

Ces causes et ces griefs déterminèrent le gouvernement français à occuper Bougie d’une manière permanente, pour ne pas laisser ce port important entre les mains des Ivabiies. Le consul d’Angleterre, à la suite d’une insulte faite par les Bougiotes A un- bâtiment de sa nation, avait annoncé que l’Angleterre se chargerait de châtier Bougie si la France ne le voulait pas faire. On organisa une expédition à Toulon; les ordres, partis de Paris le 14 septembre, reçurent promptement leur exécution ; les troupes mirent à la voile le 23, et le 29, après une attaque audacieuse de nos troupes et une très-vive résistance de la part des Kabiles, Bougie tomba en notre pouvoir (1).

Cet acte de vigueur releva le courage des colons et rendit l’espoir aux indigènes qui avaient embrassé notre parti.

(i) Voyez Annales algériennes, par M. Pellissier, 2B vol., pag. 84 et suiv.

En effet, une commission spéciale, composée de membres des deux chambres, avait été nommée, le 7 juillet 1833, pour aller recueillir en Afrique tous les faits propres à éclairer le gouvernement sur l’état du pays et sur les mesures que réclamait son avenir. La mission de cette commission, mal interprétée, avait fait croire qu’on se disposait à abandonner notre conquête ; de là le découragement, delà les fausses rumeurs répandues parmi les tribus ennemies et que l’occupation de Bougie détruisit.

Traité du général Desmichels avec Abd-el-Kader. — L’année 1834 commença sous des auspices favorables.

Sur tous les points notre situation s’était améliorée; le résultat fut particulièrement sensible dans la province d’Oran, parce que là, les éléments hostiles à notre domination étant organisés et concentrés sous l’autorité d’un seul chef, là lutte était plus fréquente, mais aussi le succès était plus durable. Après les brillants avantages remportés dans la plaine de Mélata , le général Desmichels s’était mis en communication avec Abd-el-Kader, et s’efforçait de lui persuader de négocier. L’emir ne tarda pas à accueillir avec faveur les ouvertures qui lui étaient faites. Le commandant d’Oran espérait en traitant faciliter la création d’un pouvoir fort, qui contiendrait les Arabes et avec lequel les relations soit pacifiques, soit hostiles, seraient plus avantageuses. De son coté, le jeune sultan comprit que la paix lui était indispensable pour organiser sa puissance, sauf à tourner ses armes contre nous dès qu’il aurait fini de soumettre toutes les tribus et qu’il se serait créé des troupes régulières. Après des négociations prolongées, un traité fut signé le 26 février 1834 (1). Le gouver-

(1) Nous croyons devoir transcrire ici en entier cet acte important :

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