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TRAITÉ DE PAIX

Entre le général Desmichels et Abd-el-Kader ( traduit sur l’original arabe laissé à l’émir).

Conditions des Arabes pour la paix.

i° Les Arabes auront la liberté de vendre et acheter de la poudre, des armes, du soufre, enfin tout ce qui concerne la guerre.

20 Le commerce de la Mersa ( Arzeu) sera

L’UNIVERS

nement approuva cette convention, où les intérêts arabes étaient mieux garantis peut-être que les nôtres ; mais il se réserva de la compléter par des arrangements ultérieurs mieux combinés. La cessation des hostilités, si profitable à- Abd-el-Kader, ne fut pas cependant sans utilité pour nous; elle nous permit d’affermir notre autorité dans les établissements que nous avions formés; les marchés d’Oran furent abondamment approvisionnés, et les Européens purent voyager avec sécurité jusque dans le centre de la province.

Le général d' Erlon gouverneur général.

(Du 27 juillet 1834 au 8 juillet 1835.)

Nouvelle organisation politique de l’Algébie. — Les travaux de la commission d’Alger fournirent sur

sous le gouvernement du prince des croyants, comme parle passé, et pour toutes les affaires les chargements ne se feront pas autre part que dans ce port. Quant à Mostaganem et Oran , ils ne recevront que les marchandises nécessaires aux besoins de leurs habitants , et personne ne pourra s’y opposer ; ceux qui désirent charger des marchandises devront se rendre à la Mersa.

3° Le général nous rendra tous les déserteurs et les fera enchaîner. Il ne recevra pas non plus les criminels. Le général commandant à Alger n’aura pas de pouvoir sur les musulmans qui viendront auprès de lui avec le consentement de leurs chefs.

4° On ne pourra empêcher un musulman de retourner chez lui quand il le voudra.

Ce sont là nos conditions , qui seront revêtues du cachet du général commandant à Oran.

Conditions des Français.

i ” A compter d’aujourd’hui les hostilités cesseront entre les Français et les Arabes.

2° La religion et les usages des Arabes seront respectés:

3° Les prisonniers français seront rendus.

4° Les marchés seront libres.

5° Tout déserteur français sera rendu par .es Arabes.

6° Tout chrétien qui voudra voyager par terre devra être muni d’une permission revêtue du cachet du consul d’Abd-el-Kader et de celui du général.

Sur ces conditions se trouve, le cachet du rince des croyants.

les possessions françaises au nord de l’Afrique des renseignements précieux , qui permirent de constituer sur des meilleures bases le gouvernement et l’administration de notre conquête. Le 22 juillet 1834 une ordonnance royale régla, selon les indications et les conseils de la commission, tout l’établissement politique et administratif. Le gouvernement ne fut plus la conséquence du commandement militaire, mais le domina. Le pays obéissait avant au général en chef de l’armée d’occupation; il fut confié au commandement d’un gouverneur général , qui avait sous ses ordres un lieutenant général commandant les troupes, toute l’administration rentra sous la direction immédiate du ministre de la guerre. Le général commandant les troupes, un intendant civil , le commandant de la marine, un procureur général, un directeur des finances et un intendant militaire furent chargés des différents services civils et militaires , et composèrent un conseil de gouvernement auprès du gouverneur général.

Le même acte statuait en outre que les possessions françaises dans le nord de l’Afrique seraient régies par ordonnances royales. Le général Drouet d’Erlon fut nommé gouverneur général et entra en fonctions le 26 septembre. M. Lepasquier, préfet du Finistère, fut appelé à remplacer, comme intendant civil , M. Gentv de Bussy.

Situation. — L’administration intérimaire du général Voirol, quoique contrariée par sa prolongation même, qui faisait peser sur elle un doute et une incertitude fâcheux, avait produit des résultats satisfaisants. Mais àmesure que les difficultés diminuaient, les chambres, dominées par la préoccupation d’alléger les dépenses de l’occupation, jusque-là sans compensation, poussaient énergiquement le gouvernement dans la voie des économies, et demandaient une réduction de l’effectif de l’armée. Cette impatience, à laquelle il fut impossible de résister absolument, vint arrêter le développement des progrès nouveaux , en enlevant au gouverneur général une partie de ses soldats, seul et tout-puissant moyen d’action sur les tribus pour leur imposer, par la crainte, des relations pacifiques avec nous. En voyant réduire

le nombre des troupes françaises , le général d’Erlon voulut utiliser les indigènes , et proposa d’organiser un corps de spahis pour être affecté au maintien de la tranquillité hors des villes. Cette création fut approuvée, et pour la compléter on donna au chef de ce corps, avec le titre d’agha , la direction des relations avec les tribus.

Tous ces efforts ne demeurèrent pas infructueux : les rapports avec les Arabes étaient plus suivis et meilleurs. Le général Voirol avait organisé un bureau arabe, dont le capitaine de Lamoricière fut nommé chef etquiréunitplusieurs officiers pleins de zèle et d’intelligence. Cette utile institution travaillait avec ardeur à reconstituer au milieu des tribus l’administration, qui avait complètement disparu depuis la conquête. Les indigènes étaient tellement las de la guerre el de l’anarchie, qu’ils étaient disposés à accepter une organisation même sous notre direction. Malheureusement ces bonnes dispositions trouvèrent des ennemis redoutables. Abd-el-Kader, déjà trop à l’étroit dans la province d’Oran , voulait venir pacifier Médéah et le territoire qui en dépendait. Les habitants n’étaient pas éloignés de l’accueillir ; mais ils jugèrent prudent de consulter le gouverneur général, lui demandant , ou de leur permettre de reconnaître un hakem qui serait nommé par l’émir, ou de pourvoir lui-même à la défense de la ville. Le général d’Erlon fit signifier à Abd-el-Kader de ne pas pénétrer à Médéah; cependant il ne put pas envoyer de troupes soit pour protéger, soit pour surveiller les habitants. L’émir invoqua le traité signé avec le général Desmichels; et comme le territoire pour lequel on entendait traiter n’avait pas été déterminé, il se prétendit en droit de se porter partout où les musulmans réclameraient sa présence et son intervention.

Progrès d’Abd-el-Kader.— Le besoin d’ordre et d’un gouvernement régulier fut plus fort que nos remontrances; à défaut de la France, trop éloignée et presque toujours invoquée en vain , les tribus s’adressèrent à l’émir, qui venait au devant de leurs désirs et qui leur offrait la garantie, d’une administration fortement organisée dans la province

d’Oran. Médéah même ne tarda pas à l’appeler dans ses murs, et une circonstance hâta encore l'arrivée d’Abdel-Kader dans la province d’Alger. Un marabout, Hadj -Moussa, parti du Sahara, s’avança vers Médéah suivi déplus de deux mille Arabes , rançonnant sur son passage toutes les tribus qui avaient été en relations avec les Français; il força les habitants à lui livrer la ville, et se dirigea ensuite vers Miliana. Hadj-Moussa confondait dans les mêmes anathèmes les chrétiens et Abd-el-Kader, qui avait traité avec eux. L’émir marcha à sa rencontre, lui livra bataille, le défit complètement, et le contraignit à s’enfuir dans le désert. Le vainqueur fut accueilli avec transporta Médéah; il confia le commandement de la ville et du pays environnant à Mohammed ben Aïssa el Berkani , marabout de la tribu des Béni Menasser. La ville de Miliana et la contrée qui en dépend eut pour chef Hadj Segheir ben Ali Mbarek, marabout de Koléah , qui avait exercé la charge d’agha à notre service sous le commandement du général Berthezène. Il institua même des kaïds jusque dans les tribus de la Metidja , et retourna à Mascara , en recevant sur son passage les envoyés et les hommages des populations dont il venait d’organiser l’administration.

Rupture avec Abd-el-Katjer. — Les réclamations et les explications se multipliaient sans amener de conclusion et sans que nous puissions obtenir satisfaction à nos trop justes griefs. Les tribus de la province d’Oran qui entretenaient des rapports avec nous étaient injustement persécutées; le monopole commercial établi à Arzeu pesait durement sur les opérations de nos négociants; enfin nous étions informés que l’émir se disposait à recevoir des munitions de guerre à l’embouchure de la Tafna, par des navires étrangers. Le général Desmichels, malgré les avertissements incessants que les faits lui apportaient chaque jour, conservait dans le traité de paix signé par lui une confiance dangereuse. On dut le rappeler d’Oran ; il fut remplacé par le général Trézel, qui était alors chef d’état-major de l’armée d’Afrique.

Le premier soin du nouveau comman-

L'UNIVERS

dant fut d’adopter des dispositions vigoureuses pour contenir les tentatives de l’émir et se préparer à une rupture dès lors inévitable. Les Douairs et les Zmélas, qui comptaient de nombreux et braves cavaliers, s’étaient ralliés à notre cause depuis longtemps; Mustapha ben Ismayl, leur chef, avait d’abord lutté avec succès contre Abd-el-Kader, et l’émir n’avait pu vaincre son rival, représentant du parti de l’ancien gouvernement turc, qu’avec l’appui du général Desmichels, qui lui avait fourni des armes et des munitions. Le brave Mustapha, qui devait devenir plus tard un de nos plus précieux auxiliaires, s’était retiré à Tlemsen, dans le Méchouar, où les coulouglis tenaient encore contre Abd-el-Kader. Les Douairs et les Zmélas savaient que le général Desmichels avait été blâmé pour le secours prêté à leur ennemi ; ils espéraient que le général Trézel rendrait plus de justice à leur passé, et ils demandèrent qu’on prît avec eux un engagement formel. Ces tribus, qui constituaient le makhzen ( force administrative des anciens beys ), éprouvaient la plus vive répugnance à s’unir à Abd-el-Kader, qu’elles avaient connu auvre et sans importance; elles appréendaient les représailles des partisans du nouveau sultan , qu’elles avaient autrefois aidé les Turcs à pressurer. C’était donc leur intérêt de se lier à nous le plus étroitement possible. Quant à nous , nous avions tout avantage à acquérir des auxiliaires dont la fidélité nous était garantie par leurs antécédents politiques et par leurs préjugés. Le général Trézel signa donc avec eux un traité (1).

(i) Conditions arrêtées le 16 juin i835 au camp du figuier, entre le général Trézel et les Douairs et Zmélas.

Art. Ier. Les tribus reconnaissent l’autorité du roi des Français et se réfugient sous son autorité.

Art. 2. Elles s’engagent à obéir aux chefs musulmans qui leur seront donnés par le gouverneur général.

Art. 3. Elles livreront à Oran , aux époques d’usage, le tribut qu’elles payaient aux anciens beys de la province.

Art. 4. Les Français seront bien reçus dans les tribus, comme les Arabes dans les lieux occupés par tes troupes françaises.

Art. 5. Le commerce des chevaux , des

Abd-el-Kader, craignant que ces rapports nouveaux entre l’autorité française et les tribus ne fussent d’un fâcheux exemple dans la contrée la plus rapprochée d’Oran, prescrivit aux Douairs etaux Zmélas de quitter le territoire qu’ils occupaient et d’aller s’établir dans l’intérieur de la province. Les deux tribus, justement alarmées de cette émigration forcée, résistèrent aux ordres de l’émir, et invoquèrent la protection française. Le général Trézel signifia à Abd-el-Kader

besliaux, et de Ions les produits, sera libre pour chacune de toutes les tribus soumises ; mais les marchandises destinées à l’exportation ne pourront être déposées et embarquées que dans les ports qui seront désignés par le gouverneur général.

Art. 6. Le commerce des armes et des munitions de guerre ne pourra se faire que par l’intermédiaire de l’autorité française.

Art. 7. Les tribus fourniront le contingent ordinaire toutes les fois qu’elles seront appelées par le commandant d’Oran à quelque expédition militaire dans les provinces d’Afrique.

Art. 8. Pendant la durée de ces expéditions , les cavaliers armés de fusil et de yataghans recevront une solde de deux francs par jour. Les hommes à pied armés d’un fusil recevront un franc. Les uns et les autres apporteront cinq cartouches au moins. Il leur sera délivré de nos arsenaux un supplément de dix cartouches. Les chevaux des tribus soumises qui seraient tués dans le combat seront remplacés par le gouvernement français.

Lorsque les contingents recevront des vivres des magasins français , les cavaliers et les fantassins ne recevront plus que cinquante centimes par jour.

Art. 9. Les tribus ne pourront commettre d’bostilités sur les tribus voisines que dans le cas où celles-ci les auraient attaquées, et alors le commandant d’Oran devra en être prévenu sur-le-champ, afin qu’il leur porte secours et protection.

Art. 10. Lorsque les troupes françaises passeront chez les Arabes , tout ce qui sera demandé pour la subsistance des hommes et des chevaux sera payé au prix ordinaire et de bonne foi.

Art. 11. Les différends entre les Arabes seront jugés parleurs kaïds ou leurs kadhis; mais les affaires graves de tribu à tribu seront jugées par lekadhi d’Oran.

Art. 12. Un chef sera choisi dans chaque tribu , et résidera à Oran avec sa famille.

qu’il eût à respecter nos alliés. En même temps il rassembla les forces dont il pouvait disposer avec tant de promptitude, qu’il arrivaaumilieuducampement des Douairs et des Zmélas au moment où les agents d’Ab-el-Kader saisissaient les principaux chefs de ces tribus et commençaient à faire opérer le mouvement de1 retraite vers l’intérieur. Cet événement devint le signal de la reprise des hostilités.

Affaire de la Macta. — Les Arabes se préparaient à la guerre depuis plusieurs mois. Les difficultés soulevées par l’interprétation du traité faisaient prévoir à Abd-el-Kader une rupture prochaine. Il la désirait, parce que les prédications fanatiques contre les chrétiens , l’exaltation des passions religieuses en faveur de la guerre sainte , étaient encore pour lui les plus puissants moyens d’imposer son autorité aux tribus, de faire taire leurs rivalités, de les grouper pour une action commune, et de leur demander des contributions sous prétexte des préparatifs à faire pour la guerre. L’origine du pouvoir qui lui avait été transmis par son père, ;la nature même de la vénération qu’on lui avait vouée, le condamnaient pour ainsi dire à rompre le traité que les Arabes les plus dévoués n’acceptaient que comme une suspension d’armes. On a vu d’ailleurs que le marabout du désert, battu par l’émir à Médéah, avait levé une armée assez forte pour le combattre, en l’accusant d’être l’allié des chrétiens. D'un autre côté, les indigènes n’avaient pas encore enduré de grands maux; le fanatisme n’avait perdu qu’une faible partie de ses illusions, après les échecs essuyés dans les attaques contre les troupes françaises. Aussi toutes les tribus répondirent avec ardeur à l’appel de leur sultan, et lui fournirent des contingents nombreux. Pendant la paix nous avions nous-mêmes donné des armes et des munitions de guerre à toutes les tribus de l’émir.

Le 26 juin 1835 le général Trézel mit sa coionneen mouvement, et parvint, sans rencontrer l’ennemi, jusqu’à un défilé dans la forêt de Muley-Ismayl, sur la route de Mascara. L’infanterie arabe s’était embusquée dans les pentes trèsroides et couvertes de broussailles qui do¬

minaient le défilé. Les cavaliers occupaient la route et tous les espaces un peu découverts. Les troupes françaises abondèrent ces positions difficiles avec tant d’élan que les Arabes durent reculer ; mais ils revinrent bientôt à la charge. Cependant, malgré leurs efforts, la victoire nous resta; elle nous coûta des pertes sensibles; le brave colonel Oudinot, fils du maréchal duc de Reggio, trouva la mort dans ce premier combat. Après ce brillant succès, le général Trézel établit son camp sur le Sig, et reçut bientôt desenvoyés d’Abd-el-Kader, qui , tout en protestant de son amour pour la paix, ne voulut pas pourtant souscrire aux conditions proposées (1).

Un seul jour consacré au repos donna le temps aux cavaliers arabes dispersés de se rallier, et permit à l’émir de constater que la colonne française, embarrassée d’un nombreux convoi d’approvisionnements et de blessés, n’avait plus toute la liberté de ses mouvements pour combattre. Le général pressentit, de son côté , qu’il s’était engagé trop avant, et résolut de se retirer sur Arzeu , en suivant les rives du Sig, qui prend le nom de Macta, après sa jonction avec l’Habra.

On se mit en marche le 28; bientôt l’armée se trouva resserrée dans un passage étroit, formé à droite par les bords marécageux de la Macta, à gauche, par des collines très-boisées; c’était le point choisi par Abd-el-Kader pour nous assaillir. Il fallut porter des troupes nombreuses sur les hauteurs, pendant que l’avant-garde débarrassait la route; l’ennemi , voyant le convoi protégé par une faible arrière-garde, l’attaqua avec fureur. Les Arabes, se précipitant dans un intervalle laissé à découvert par la cavalerie, atteignirent plusieurs voitures de blessés, et massacrèrent nos malheureux soldats. Les troupes qui suivaient, se croyant coupées, se débandèrent. En un instant le désordre fut à son comble. Dès ce moment la marche delà colonne devint une véritable déroute; après des efforts inouïs, quelques officiers dévoués purent cependant rallier de petits détachements et faire franchir ce passage funeste. Enfin , on

(i) Voyez Annales algériennes, parM. Pellissier, ae vol., pag. 267 et suiv.

L’UNIVERS

arriva dans la plaine qui s’étend au bord de la mer, et les corps se reformèrent ; à sept heures du soir, l’armée, épuisée de fatigues, s’arrêta à Arzeu. Nos pertes dans cette fatale journée s’élevèrent à deux cent soixante-deux morts et trois cent huit blessés.

L’issue de cette campagne, dont le général Trézel assuma noblement toute la responsabilité, amena la nomination du général d’Arlanges au commandement d’Oran. Enhardi par un succès aussi inespéré, Abd-el-Kader s’avança jusqu’à vingt kilomètres d’Oran, et établit quatre camps autour de la ville. Le 29 août il vint attaquer nos avant-postes ; mais nos auxiliaires indigènes, appuyés par l’artillerie, dispersèrent bientôt les cavaliers ennemis. Après plusieurs tentatives infructueuses, l’émir, voyant que le zèle de ses troupes s’affaiblissait et que ses pertes augmentaient sans cesse, se retira à Mascara, alléguant pour masquer sa retraite les ravages que le choléra exerçait alors dans la Régence. Il comptait sur les intentions pacifiques du général d’Erlon pour reprendre les négociations; mais le gouvernement, frappé de l’atteinte funeste portée à notre puissance aux yeux des indigènes , s’occupait déjà de réunir les moyens d’obtenir une éclatante revanche. Le général d’Erlon fut rappelé et remplacé par le maréchal Clauzel.

Gouvernement du maréchal Clauzel.

(Du 8 juillet 1835 au 12 février 1837.)

Situation génébale. — Le maréchal Clauzel arriva à Alger le 10 août 1835 ; il fut reçu avec des transports de joie. Sa haute réputation militaire donnait la garantie que l’échec éprouvé paf nos armes à la Macta serait glorieusement réparé. Quinze mois d’une paix illusoire dans l’ouest nous avaient fait perdre toute influence sur les populations de la province d’Alger; et dans la plaine même de la Métidja Abdel-Kader trouva des partisans. Les Hadjoutes, tribu renommée par son courage, devinrent les agents les plus actifs de la ligue formée contre nous. Pour mettre un frein à leurs brigandages et protéger les propriétés des colons, on dut établir un camp retranché à Mahelma, en avant

et à l’ouest de Douéra. De Médéah à Tlemsen , toutes les populations arabes ne reconnaissaient d’autre chef qu’ Abdel-Kader. Le bey de Constantine, après de fréquents efforts, toujours vains, pour s’emparer du beyli'k de Titeri, semblait s’être résigné ale laisser entre les mains de l’émir. Dans la province de Constantine nous possédions en paix le littoral, sauf des combats, parfois assez vifs, qui nous étaient livrés à Bougie par les tribus kabiles, et quelques rapides expéditions dans les environs de Bône pour protéger nos alliés arabes.

Les détails multipliés d’une administration compliquée, l’invasion du choléra, la répression des brigandages des Hadjoutes, ne détournèrent pas le maréchal Clauzel des préparatifs de l’expédition qui devait aller frapper Abd-el- Kader au cœur même de ses États , à Mascara. La légion étrangère, forte de six mille hommes , venait d’être cédée au gouvernement espagnol. Cette troupe , qui avait rendu des services si efficaces en Algérie, fut remplacée par des régiments rassemblés à Port-Vendre et dirigés sur Oran. A la fin d’octobre le gouverneur général ordonna l’occupation de l'île de Rachgoun, située près de l’embouchure de la Tafna, à la hauteur de Tlemsen. La possession de cette île, presque sur l’extrême limite de la province d’Oran, nous permettait de surveiller les côtes et de réprimer la contrebande de munitions de guerre qu’on essayait de faire sur ce point pour approvisionner Tlemsen.

Abd-el-Kader ne se dissimulait pas la gravité du danger qui le menaçait.

Pour exalter le fanatisme des tribus*, il fit répandre le bruit que la France allait bientôt être engagée dans une guerre avec l’Europe entière; mais les Arabes, malgré leur crédulité, furent détrompés en voyant arriver sans cesse de nouvelles troupes. Peu rassuré sur ces dispositions, l’émir avait forcé toutes les tribus établies entre Oran et Mascara à se retirer derrière cette ville ; il fit enlever tous les dépôts qu’il avait à Mascara , et les dirigea vers le sud; quelque temps après, il conduisit sa famille au delà du Tell. Quoiqu’il n’eût pas pu déterminer de gros rassemblements de guerriers, il

faisait harceler nos alliés indigènes, et les forçait à se réfugier dans la ligne de nos avant-postes. Les coulouglis qui étaient enfermés dans le Méchouar de TIemsen, avec Mustapha ben Ismayl, se défendaient bravement contre les partisans de l’émir; mais leur position devenait de jour en jour plus critique, et depuis l’échec de la Macta ils imploraient avec instance les secours de la France.

Expédition de Mascara. — Les préparatifs terminés, l’armée se mit en mouvement le 26 novembre. Elle comptait huit mille hommes, dont mille indigènes, tant cavaliers arabes, que fantassins turcs ou coulouglis, sous les ordres d’ibrahim, kaïd de Mostaganem.

Le duc d’Orléans, prince royal, suivait l’expédition. On arriva sur les bords du Sig, sans rencontrer de résistance. Le 1er décembre le maréchal Clauzel conduisit en personne- quelques troupes contre un parti d’Arabes établi sur l’Habra. Après une courte résistance, l’ennemi s’enfuit dans la montagne ; les engagements qui suivirent, quoique peu importants, coûtèrent cher aux Arabes, et la plupart des tribus abandonnèrent le camp de l’émir. L’armée continua sa marche, et entra à Mascara le 5 décembre. En quittant sa capitale, Abd-el-Kader avait forcé les habitants à émigrer et avait donné ordre de mettre le feu à toutes les maisons. Nos soldats, en pénétrant dans la ville, furent obligés de faire de grands efforts pour éteindre l’incendie qui s’était déjà déclaré sur plusieurs points (1).

Le but principal de l’expédition contre Mascara avait été d’établir le kaïd Ibrahim avec le titre de bey et de lui créer une position assez forte pour contrebalancer la puissance d’ Abd-el-Kader.

j Mais les tribus voisines ne tirent aucun acte de soumission. Ibrahim ne pouvait : se maintenir dans une ville ouverte, avec le peu de Turcs qui le suivaient. L’ef- | fectif de l’armée n’était pas assez considérable pour en détacher une garnison qui aurait occupé Mascara. D’ailleurs, on venait d’acquérir la preuve qu’on ne pouvait entretenir avec ce point que

(i) Voyez Annales algériennes, par M. Pelliss'ier, 3e vol., pag. 21 et suiv.

des communications pleines de péril ; la ville n’offrait qu’un amas de ruines :

l’abandon fut décidé. Les troupes s’éloignèrent le 8 décembre , après avoir détruit, ou mis hors de service, l’artillerie et le matériel qu’on trouva dans la place. L’armée emmena à sa suite la population juive de la ville et quelques Arabes alliés qui redoutaient les vengeances de l’émir. Au retour, le corps expéditionnaire ne rencontra pas d’ennemis; mais un temps épouvantable, qui s’était déclaré depuis le jour de l’entrée à Mascara , avait rendu les routes impraticables, et on ne put arriver à Mostaganem que le 12 décembre, après avoir subi les plus pénibles privations et les plus dures fatigues. Le duc d’Orléans s’embarqua à Mostaganem pour rentrer en France.

La prise de Mascara avait détaché du parti de l’émir quelques chefs arabes, notamment Él-Mézary, qui consentit à servir comme lieutenant du kaïd Ibrahim, institué bey de Mostaganem. Cependant , malgré la destruction de sa capitale, la puissance d’Abd-el-Kader n’avait pas été sérieusement ébranlée; il n’attendait que le moment de la retraite des Français pour reparaître. Il continua de faire inquiéter les tribus ralliées à notre cause et rassemblées autour d’Oran; quant à lui, il se porta de sa personne, à la tête de forces considérables, sur TIemsen, dans l’espoir de chasser définitivement les coulouglis et Mustapha ben Ismayl du Méchouar. A la nouvelle de ce mouvement, le maréchal Clauzel, qui avait eu un instant la pensée de négocier avec l’émir, ne songea plus qu’à aller porter secours aux défenseurs de la citadelle de TIemsen, si constants dans leurs sympathies, pour notre cause.

Expédition de Tlemsen. — Le corps d’armée s’était rendu de Mostaganem à Oran. Après quelques jours consacrés au repos, il se mit en route pour TIemsen, le9 janvier. Abd-el-Kader avait fait une trop rude expérience de la valeur de nos soldats et de l’habileté de leur chef pour affronter encore la chance des combats. Il n’osa tenter ni de défendre la ville ni de venir arrêter la marche de la colonne; il s’éloigna de TIemsen pendant la nuit, après avoir enjoint à la population de le suivre. Les coulouglis

du Méchouar et les chefs des Angads, tribu depuis longtemps hostile à l’émir, se réunirent pour se porter à la rencontre des Français. Les deux troupes se joignirent à'quelques kilomètres en avant de Tlemsen, et entrèrent dans la ville le 13janvier. On trouva dans les maisons abandonnées de grands approvisionnements de blé et d’orge qui pourvurent largementauxbesoinsde l’armée pendant le long séjour qu’elle lit sur ce point (1).

Abd-el-Kader était campé à huit kilomètres à l’est de Tlemsen ; il retenait auprès de lui les habitants, auxquels il avait persuadé que les troupes françaises ne resteraient pas au delà de trois jours dans la ville, comme cela était arrivé pour Mascara. Le maréchal Clauzel voulut se débarrasser de ce dangereux voisinage ; deux colonnes furent organisées. pour poursuivre l’émir; on leur adjoignit les Turcs et les coulouglis du Méchouar, sous les ordres de Mustapha ben Ismayl, quatre cents cavaliers douairs et zrnélas, commandés parÊl- Mézary, et quatre cents cavaliers des Angads. Abd-el-Kader n’attendit pas nos troupes; il se retira précipitamment, abandonnasses bagages; nos auxiliaires atteignirent toutefois son infanterie , et la mirent en déroute. L’émir, vivement poursuivi, ne dut la vie qu’à la vitesse de son cheval. En rentrant à Tlemsen la colonne ramena une partie de la population fugitive.

L’ancien kaïd de Tlemsen s’était réfugiéchez les Kabiles qui habitent la rive gauche de la Tafna, et cherchait à y organiser des forces pour nous attaquer. Le gouverneur général ne voulut pas laisser se développer ces germes derésistance ; il dirigea une forte colonne vers le confluent de Tisser et de la Tafna, avec le projet, après avoir dispersé les Kabiles, de s’assurer si la route qui liait Tlemsen à la mer était praticable. Notre établissement à l’île de Rachgoun n’était éloigné de Tlemsen que de quarante kilomètres.

Arrivé sur les bords de la Tafna, le maréchal trouva devant lui Abd-el-Kader, déjà remis des échecs qu’il venait d’essuyer et ayant réuni les guerriers des tribus des Hachent et des Béni Amer,

(i) Voyez Annales algériennes, pai'M.Pellissier, 3e vol., pag. 47 et suiv.

des Kabiles et quelques Marocains.

Après deux engagements des plus vifs, dans lesquels il éprouva des pertes considérables, l’ennemi se retira à quelque distance. Le gouverneur général, ayant rencontré une résistance plus grande qu’il ne s’y attendait, inquiet d’ailleurs de la présence des Marocains, jugea prudent de ne pas pousser sa reconnaissance plus loin, et regagna Tlemsen.

Avant de retourner à Oran , le maréchal Clauzel compléta l’armement des coulouglis, il organisa un bataillon de cinq cents soldats français pour tenir garnison dans le Méchouar, et en confia le commandement au capitaine du génie Cavaignac; il institua un bey indigène pour gouverner le pays. Pendant son séjour à Tlemsen, le maréchal prit unemesure des plus regrettables. Il imposa à la population une contribution de 150,000 francs pour payer les frais de la campagne. Les procédés barbares employés pour la perception de cette somme atteignirent les coulouglis , qui s’étaient montrés jusque-là nos plus fidèles amis et les habitants rentrés sur notre invitation, et sur les approvisionnements desquels l'armée vivait depuis son entrée à Tlemsen. La rigueur fiscale qui fut déployée en cette circonstance nous aliéna le cœur de nos partisans , et éloigna de nous les indigènes , que nos succès militaires avaient disposés à se soumettre. La colonne française partit pour Oran le 7 février, et rentra dans cette ville le 12, après avoir facilement dispersé les cavaliers arabes qui tentèrent d’inquiéter sa marche.

État delà province d’Alger. — La province d’Alger était loin d’être pacifiée. Avant d’entreprendre ses opérations sur Mascara et Tlemsen, le maréchal Clauzel avait essayé de placer Miliana , Cherchel et Médéah sous l’autorité de beys nommés par la France.

Les indigènes investis , sans influence sur la population, ne pouvaient lutter contre l’ascendant qu’Abd-el -Kader exerçait partout ; aucun d’eux ne put se faire recevoir dans son commandement ; et comme nous n’avions pas de troupes disponibles pour les appuyer, cette tentative d’organisation tourna entièrement à notre confusion. Cependant lorsque la nouvelle de nos succès mili-

taires dans l’ouest se fut répandue . les tribus semblèrent se rapprocher de nous, du moins celles de la Métidja ; plusieurs d’entre elles, les OuledZeitoun (Coulouglis), les Béni Misra, les Béni Moussa, vinrent se ranger sous notre obéissance. En même temps les entreprises coloniales des Européens prirent une activité nouvelle autour d’Alger ; on occupa des fermes et on créa des établissements d’agriculture en dehors de nos avant-postes, isolés au milieu des Arabes. Quoique la sécurité ne fût pas encore aussi complète que ces colons, trop hardis, paraissaient le croire, il est certain néanmoins qu’on commençait à jouir d’une tranquillité plus grande.

Est de la régence. — Il régnait aux environs de Bône une paix à peu près satisfaisante. La sage administration du général d’Uzer faisait chaque jour des progrès, et se conciliait la confiance des tribus. La douceur de notre gouvernement frappait d’autant plus les indigènes , qu’en ce moment même le bey de Constantine commettait des actes de cruauté et d’oppression inouïs contre les tribus de son beylik. Plusieurs d’entre elles s’étaient révoltées, et leurs chefs cherchaient à entrer en rapport avec le commandant de Bôile.

A Bougie notredomination n’avait fait aucun progrès. Les Kabiles, lassés des attaques dirigées sans résultat contre nos positions, semblaient avoir conclu une espèce de trêve avec nos troupes.

Mais ils étaient en proie à des luttes intestines. Un parti s’était formé qui voulait vivre en bonne intelligence avec nous et fréquenter le marché de la ville; toutes les fois qu’il essayait d’entrer en Çourparlers , une opposition violente éclatait pour lui contester le droit de traiter avec Bougie. Malheureusement la configuration du sol, les habitudes guerrières des populations, le peu de forces qui gardaient la ville, ne nous permettaient pas d’intervenir pour aider les partisans de la paix à triompher de leurs adversaires. Cet état de choses se prolongea, et fut quelquefois interrompu par des agressions partielles contre nos avant-postes , quand le parti des fanatiques parvenait à dominer, pour un instant, les résolutions des tribus les plus rapprochées de la ville.

19 e Livraison. (Algérie.)

Hostilités dans la province d’Alger. — Le maréchal Clauzel poursuivait avec une persistance fâcheuse la pensée d’installer de grands chefs indigènes pour gouverner au nom de la France. L’insuccès des tentatives faites à deux reprises à Médéah , puis à Cherchel , à Mascara , enfin en dernier lieu à Tlemsen, où notre bey, malgré la présence d’une garnison française, ne pouvait sortir de la place, ne îe découragèrent pas. Il résolut de diriger une expédition sur Médéah pour installer par la force le bey que la population n’avait pas voulu reconnaître. Six mille hommes de nos troupes franchirent l’Atlas à la fin du mois de mars 1836, et après avoir fait éprouver des pertes considérables aux Kabiles qui avaient essayé de leur disputer le passage , entrèrent à Médéah. On donna à notre bey des secours d’armes et de munitions ; on châtia quelques tribus rebelles à son autorité, et l’armée repassa les montagnes sans avoir obtenu des résultats plus positifs. La colonne française était à peine rentrée à Alger, que ‘le lieutenant d’Abd-el-Kader qui commandait à Miliana forma une confédération de tribus, et marcha contre notre bey. Après trois jours de combats, ce malheureux personnage, plus courageux que capable, trahi par les habitants de Médéah , fut livré à nos ennemis. Malgré ces événements, qui donnaient un grand ascendant aux amis d’Abd-el-Kader, les tribus habitant à l’est de la Métidja refusaient d’épouser sa cause et préféraient venir vendre leurs produits sur le marché d’Alger.

Province d’Oran. — Après son retour de Tlemsen, le gouverneur général avait laissé le commandement gu général Perregaux, avec ordre de poursuivre sans relâche les tribus hostiles et de protéger celles qui avaient fait leur soumission. Nos premières opérations furent dirigées contre les Gharaba , qui avaient attaqué les Douairs et les Zméla ; le générai se porta ensuite sur l’Habra et dans la vallée du Chélif, jusqu’au confluent de la Mina, à cent vingt kilomètres à l’est d’Oran. Les tribus dont la colonne traversait le territoire s’empressaient de faire leur soumission, et venaient nous apportei des vivres. Cette reconnaissance, qui

L’UNIVERS

dura vingt jours et qui permit de constater les bonnes dispositions des Arabes, demeura cependant stérile. Le rappel d’une partie des troupes de la division d’Oran nous força d’abandonner nos nouveaux alliés , qui furent dans la nécessité de se soumettre à Abd-el-Kader dès qu'il parut dans leur pays.

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