ÉTABLISSEMENT D’UN CAMP SUE LA
Tafna. — Le projet d’un établissement permanent à l’embouchure de la Tafna , afin de procurer à la garnison française de Tlemsen une communication plus prompte avec la mer, n’avait pas été abandonné. Le général d’Arlanges partit d’Oran avec trois mille hommes pour protéger les travaux à exécuter et pour mener un convoi de ravitaillement à Tlemsen. Pendant sa marche, il rencontra l’émir, qui revenait de la frontière de Maroc avec des forces considérables. Le combat fut des plus vifs, et nos troupes, ayant dispersé l’ennemi , parvinrent à l’embouchure de la Tafna. On se mit sur-le-champ à élever les retranchements qui devaient fermer Je camp. Avant de se hasarder sur la route de Tlemsen, le général d’Arlanges, informé qu’un rassemblement composé en partie de Marocains se disposait à lui disputer le passage, résolut de pousser une reconnaissance dans la direction indiquée. Dans la nuit du 24 au 25 avril , il sortit du camp et se trouva au point du jour en face de l’ennemi. Les troupes françaises, dont l’effectif atteignait à peine quinze cents hommes, furent assaillies avec fureur par plus de dix mille Kabiles ou Arabes ; elles opposèrent une résistance héroïque, et firent retraite en bon ordre jusqu’aux retranchements. Nos pertes s’élevèrent à vingttrois tués et cent quatre-vingts blessés. Le général d’Arlanges, bloqué dans son camp, se hâta de faire connaître sa situation et de demander du secours.
Le général Bugeaud; combat de la Sikak. — Dès que ces nouvelles arrivèrent en France, des ordres furent donnés pour l’embarquement immédiat des régiments destinés à dégager le général d’Arlanges. Le commandement fut confié au général Bugeaud, alors maréchal de camp. Parties de Port-Vendres et de Marseille, les troupes débarquèrent sur la plage de la Tafna du 3 au
6 juin. Leur effectif était de quatre mille cinq cents hommes. Dès le 1 1 juin tout était prêt pour prendre l’offensive (1). Mais, avant de se diriger vers Tlemsen, le général Bugeaud voulut parcourir le pays dans plusieurs directions, dans l’espoir de rencontrer l’ennemi et de rendre à nos armes le prestige qu’elles semblaient avoir perdu. Il conduisit sa colonne successivement sur Oran, sur Tlemsen , et rentra au camp de la Tafna , après avoir livré deux combats à des rassemblements arabes où Abd-el-Kader ne se trouvait pas.
Dans une nouvelle marche sur Tlemsen, pour y mener un convoi de ravitaillement, le général Bugeaud fut attaqué par l’émir, au passage de la Sikak, le 6 juillet 1836. Dès le commencement de l’action l’armée française fut déployée sur un plateau compris entre Tisser au nord, la Sikak à l’est et la Tafna à l’ouest. Le combat fut acharné de part et d’autre ; mais le courage discipliné triompha du nombre et de la fureur sauvage. Un bataillon régulier organisé par Abd-el-Kader fut mis en complète déroute ; douze ou quinze cents Arabes et Kabiles furent tués ou blessés et cent trente fantassins réguliers furent faits prisonniers. Jamais , depuis la conquête, notre armée n’avait livré une bataille aussi importante; c’était aussi la première fois qu’un si grand nombre de prisonniers musulmans tombaient entre nos mains. L’émir, découragé , privé de ressources , se retira à Nedroma, où il rallia les débris de son armée. Notre organisation militaire ne nous permettait pas alors de le poursuivre, et de compléter l’effet de notre victoire. Aussi , peu de temps après , il avait repris tout son ascendant. Le général Bugeaud quitta la province d’Oran, et beaucoup de troupes rentrèrent avec lui. Le commandement resta au général de TEstang, qui sut tirer parti de l’abattement momentané des tribus pour parcourir le pays. Aucun événement important n’eut lieu dans la province d’Oran jusqu’à la fin de Tannée
Première expédition de Cons-
(r) Voyez Annales algériennes, par M. Pellissier, 3e vol., pag. n8 et suiv.
taintine. Peu de jours après son retour d’Oran , le maréchal Clauzel quitta Alger et se rendit à Paris pour défendre à la tribune les intérêts de nos possessions d’Afrique que des projets de réductions sur le budget de la guerre menaçaient sérieusement. Il trouva un chaleureux appui dans le président du conseil des ministres, qui approuva ses plans pour l’extension de notre domination, et l’autorisa à diriger une expédition sur Constantine. Revenu à Alger au mois d’août 1836, le gouverneur général s’occupa avec activité des mesures préparatoires.
Les opérations qu’il allait faire dans l’est l’obligeaient à dégarnir de troupes la province d’Alger. Pour parera cet inconvénient, il établit un nouveau camp sur la Chiffa , afin de protéger la plaine contre les incursions des Hadjoutes ; il organisa en outre, sous le nom de milice africaine, une garde nationale , comprenant tous les individus âgés de dix-huit à soixante ans. Dans le territoire de Bône, la domination avait fait des progrès réels.
Le chef d’escadron Jousouf, qui servait dans les troupes irrégulières, avait été nommé bey de Constantine, en remplacement d’El-Hadj-Ahmed, dont on avait prématurément annoncé la mort. Dès le 3 mai un camp avait été formé à Dréan , sur la route de Constantine, à six lieues de Bône. Cette mesure avait facilité les opérations de notre bey, qui chaque jour détachait de nouvelles tribus de la cause d’El-Hadj-Ahmed. On occupa aussi sans éprouver de résistance le port de la Calle, où les souvenirs des anciens établissements du Bastion de France étaient encore vivants dans l’esprit de la population indigène.
Pendant que le gouverneur préparait l’exécution de ses projets, le cabinet fut changé; et le nouveau ministère, n’adoptant pas les idées d’agrandissement du côté de Constantine, prescrivit de se renfermer dans la limite des crédits votés par les chambres, et refusa d’accorder au maréchal Clauzel toutes les troupes de renfort qui lui avaient été précédemment promises. Le maréchal menaça de résigner son commandement ; le cabinet lui répondit par l’envoi en Afrique du général Damrémont pour prendre sa succession, dans le cas où il persisterait à se retirer. Dans l’alternative d’aban¬
donner une entreprise depuis longtemps annoncée, ou de l’exécuter avec des moyens insuffisants, le gouverneur général s’arrêta à ce dernier parti. Il était d’ailleurs trompé sur les dispositions des tribus en faveur de notre bey; et il comptait trouver des secours de toutes sortes de la part de nos auxiliaires. On croyait généralement que notre armée n’aurait qu’à se montrer pour obtenir la soumission de la plupart des tribus , et que les autres , fatiguées de la tyrannie odieuse d’El-Hadj-Ahmed , garderaient une neutralité indifférente.
Sur la foi de ces espérances , l’autorisation d’agir fut accordée. Bientôt arrivèrent à Bône le duc de Nemours et le maréchal Clauzel. Le prince devait assister à l’expédition sans exercer de commandement militaire. C’était un témoignage de confiance donné par le cabinet au gouverneur général. Le corps expéditionnaire , fort de neuf mille cent trente-sept hommes , se mit en marche le 8 novembre; le 15, il campa sur les ruines d’une ancienne ville romaine, située au bord de la Seybouse et connue sous le nom de Guelma. L’enceinte d’une forteresse , en assez bon état de conservation, permit d’y établir une garnison et d’y laisser à peu près deux cents soldats trop fatigués pour pouvoir suivre plus loin l’armée. La colonne n’éprouva aucune résistance de la part des indigènes; mais quand elle prit position , le 21, sous les murs de Constantine elle avait déjà supporté des torrents de pluie mêlés de grêle et de neige ; les bagages enfoncés dans une mer de boue n’avaient atteint le bivouac qu’avec les plus grandes difficultés. L’hiver, qu’on avait cru jusque là si doux en Afrique, s’annonça tout à coup avec des rigueurs inouïes. Le froid devenait de plus en plus vif, et le pays était entièrement dépourvu de bois.
La position de Constantine , sur un rocher élevé, entouré par le Roumel qui coule dans des ravins très-profonds et à pic , n’était abordable que d’un seul côté. En reconnaissant ces obstacles, dont on n’avait pas pressenti toute la gravité, le maréchal Clauzel ne se sentit pas découragé ; bercé encore par les illusions que les promesses de notre bey
L’UNIVERS
avaient fait naître dans son esprit , il espéra qu’une attaque vigoureuse déterminerait les partisans que nous avions dans la ville à agir et à amener la reddition de la place. Les journées du 22 et du 23 furent employées à canonner la place et à repousser les efforts, peu redoutables, de quelques Arabes qui vinrent assaillir nos troupes dans leurs positions. On apprit qu’El-Hadj-Ahmed avait quitté la ville , et qu’il avait confié sa défense à son lieutenant Ben-Aïssa , avec un corps de fantassins kabiles sous ses ordres. Dans la nuit du 23 au 24 novembre, deux attaques furent dirigées simultanément contre deux portes de la ville, l’une commandée par le général Trézel, rappelé depuis le 1er octobre précédent à l’armée d’Afrique , l’autre par le lieutenant-colonel Duvivier. Elles échouèrent toutes deux, et coûtèrent la vie à plusieurs braves officiers.
Après l’insuccès de ces deux tentatives, aucun espoir ne restait d’emporter Constantine de vive force. Un plus long séjour devant ses murs était impossible. Les approvisionnements et les munitions de guerre étaient épuisés ; chaque heure, sous l’influence du froid, des privations de toutes sortes , le nombre des combattants diminuait; le matériel était hors de service. Que pouvait le plus brillant courage, la valeur française elle-même , contre les éléments conjurés ? Le maréchal ordonna la retraite ; toute l’armée s’ébranla dans la matinée du 24 novembre. On sait l’acharnement que les indigènes de l'Afrique ont toujours apporté, de temps immémorial , dans leurs attaques contre une troupe qui bat en retraite. Ils se ruèrent avec fureur sur l’arrière-garde; à chaque instant , leur nombre semblait grossir -et leur exaltation sauvage s’accroître. Ce fut dans ces circonstances périlleuses que le commandant Changarnier révéla à l’armée ce sang-froid intrépide et intelligent qui lui assigna une des premières places parmi nos jeunes illustrations militaires. Du reste, la retraite, sous la direction du maréchal , dont les qualités guerrières semblaient grandir à mesure que le danger augmentait, se fit avec calme, sans que l’ennemi pût se flatter d’avoir inquiété sérieusement la marche de notre colonne. L’armée ar¬
riva à Guelma le 28 novembre et se replia lentement sur Bône (1).
L’issue si déplorable de cette expédition n’exerça pas dans la province d’Alger une influence aussi fâcheuse qu’il y avait lieu de le craindre. Dans l’arrondissement de Bône, l’établissement formé à Guelma contint l’audace des indigènes. Après le premier enivrement produit par un succès aussi inespéré, nos ennemis pressentirent que la France ne manquerait pas de tirer vengeance de l’affront que venait de subir ses armes. Nous avions été vaincus par les intempéries, plus que par les hommes.
Un moment dans toute l’Algérie les hostilités, ayant un caractère un peu général , furent suspendues dans l’attente des événements qui allaient s’accomplir.
La fortune avait donné tort au maréchal Clauzel dans son dissentiment avec le cabinet, il fut rappelé; il s’embarqua le 12 janvier 1837, et laissa au général Rapatel le commandement par intérim.
Dans le courant du mois d’octobre de cette année, M. Bresson avait été appelé à l’intendance civile , en remplacement de M. Genty de Bussy. Le 12 février suivant, le général Damrémont fut nommé gouverneur général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique.
Gouvernement du général Damrémont.
(Du 12 février 1837 au 12 octobre 1837. )
Le général Bugeaud commandant de la division d’Oran. — La paix était dans les vœux du gouvernement français , afin d’alléger les charges du trésor public; mais il fallait l’obtenir par la force des armes. Dans l’ouest la situation n’était pas plus favorable que dans la province de Constantine. Abdel-Kader avait complètement rétabli son autorité depuis la défaite delaSikak; Tlemsen était de nouveau bloqué; le camp de la Tafna demeurait isolé ; notre influence ne s’étendait pas au delà d’une portée de canon des places occupées par nos troupes. Le gouverneur général reçut donc ordre de se préparer à la guerre* sur tous les points , sans négliger toutefois les moyens qui pour-
(x) Voyez Annales algériennes, parM. Pellissier, 3e vol., pag. i49et suiv.
raient amener la pacification du pays et rendre inutiles les opérations militaires. Le général Bugeaud fut appelé de nouveau au commandement de la division d’Oran , dans l’espoir que l’éclat de scs succès de l’année précédente faciliterait peut-être la conclusion d’un arrangement avec l’émir.
Événements de la province d’Alger. — Tous les efforts de notre redoutable adversaire , qui s’attendait à être attaqué dans l’ouest, portèrent sur la province d’Alger, afin de fortifier la résistance des tribus et de resserrer autour de nous le cercle des hostilités. Il prévoyait que la France ne laisserait pas impuni l’échec subi devant Constantine; il connaissait l’impatience des assemblées législatives d’arriver à une forte réduction des dépenses de l’armée d’Afrique ; il pouvait espérer qu’en présence des difficultés qui se produisaient dans les trois provinces à la fois, l’opinion publique en France se découragerait , reculerait devant des sacrifices plus importants à faire , et pousserait peutêtre à l’abandon des possessions algériennes jusque alors si onéreuses. Abdel-Kader se rendit donc de sa personne à Médéah ; il y établit son propre frère avec une garnison de cinq cents soldats réguliers. De là , il se porta sur Cherchël, qui lui paya tribut et reconnut son autorité. Tournant alors vers l’est de la Métidja , il arriva dans le Sebaou. Ces tribus n’avaient pas encore fait acte de soumisson à son pouvoir; sans leur parler d’obéissance, il s’adressa à leurs marabouts, exalta les passions religieuses et le fanatisme contre les chrétiens , et détermina la formation d’une ligue dans laquelle entrèrent tous les habitants de ces contrées; le petit port de Dellis s’associa à ce mouvement. Ainsi , nous nous trouvions entourés d'ennemis de toutes parts ; et si des attaques formidables n’étaient pas à craindre , des escarmouches incessantes, des brigandages fréquents, fatiguaient nos troupes , ruinaient nos colons , et jetaient l’alarme parmi la population européenne.
Le gouverneur général résolut de briser cette résistance. Dans le courant d’avril, il réunit sept mille hommes à Boufarik, s’avança jusqu’à Blidah, reconnut le cours de la Chiffa, Koléah, et
l’embouchure du Mazafran. Sur toute cette ligne , qui enveloppait nos possessions à l’ouest, notre colonne ne rencontra aucun obstacle sérieux. A l’est, un petit poste fut établi à Boudouaou pour couvrir la Métidja. Une expédition fut dirigée vers la fin de mai contre les Isser et les Amraoua, qui reçurent dans leurs montagnes le châtiment de leurs méfaits. Lorsque plus tard, réunis aux Kabiles, ils attaquèrent le camp de Boudouaou , ils éprouvèrent des pertes si grandes, qu’ilsse montrèrent disposés à traiter de leur soumission. Le général Damrémont, continuant d’opérer sur la Chiffa, se préparait à porter la guerre au delà de l’Atlas, dans la vallée du Chelif, lorsqu’il reçut la nouvelle qu’un traité de paix venait d’être conclu avec Abd-el-Kader dans la province d’Oran.
Traité de la Tafna. — Débarqué à Oran le 16 avril 1837,1e général Bugeaud pressa avec la plus vive ardeur l’organisation des troupes qui devaient entrer en campagne. Cependant on lui rendit compte qu’Abd-el-Kader manifestait des intentions pacifiques , et exprimait souvent le regret d’avoir été entraîné à prendre les armes contre la France. Pour encourager ces dispositions, on négocia un échange de prisonniers ; et , sans attendre l’exécution de toutes les conditions stipulées, nous rendîmes généreusement les cent trente Arabes pris à la bataille de la Sikak. Les pourparlers traînaient en longueur, et n’aboutissaient pas; le commandant de la division d’Oran voulut les appuyer par une démonstration; il se porta vers l’ouest, le 14 mai, à la tête d’une armée de huit à neuf mille hommes, prêt à combattre, ou à conclure la paix, suivant lamarchedes négociations. Il commença à ravitailler Tlemsen, où il arriva le 20 mai, et se dirigea ensuite sur le camp de la Tafna. Abd-el-Kader mit un terme à ses tergiversations en voyant l’armée française se rapprocher de lui. Les tribus étaient fatiguées de la guerre ; elles redoutaient l’incendie et la dévastation dont le général Bugeaud les avait menacées. L’émir eut l’adresse de faire approuver par tous ses partisans la conclusion de cette paix, qui devait profiter surtout à l’affermissement de son pou-
L’UNIVERS
voir. La convention fut signée le 30 (1). Le commandant français fit proposer à l’émir pour le lendemain une entrevue dans un lieu situé entre les deux camps. Le général Bugeaud ne put rencontrer