DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE
— La situation des provinces d’Alger et d’Oran étant à peu près satisfaisante et ne donnant lieu à aucune crainte de complications pour un avenir prochain , le maréchal Valée se rendit à Constantine dans le courant du mois de septembre pour y organiser l’administration du pays. La province tout entière fut divisée en deux parties : l’une, dont la France se réservait l’administration directe , comprenait l’arrondissement deBône, érigé en subdivision militaire; l’autre fut confiée au commandement de grands chefs indigènes, sous la surveillance du commandant supérieur de Constantine.
Le gouverneur général , voulant ménager les traditions locales et les influences acquises, conserva pour les dinitaires nouveaux les dénominations éjà consacrées par l’usage. Trois khalifas ( pour le Sahel , le Firdjioua , la Medjana ) , un cheikh-el-arab pour le Sahara , trois kaïds ( pour les Haracta, les Amer-Chéraga , les Hanencha), un hakem pour la ville même de Constantine : telles furent les autorités instituées par un arrêté du 30 septembre 1838. Un conseil d’administration fut organisé pour contrôler la perception des impôts et régler les affaires de Constantine. Les fonctionnaires indigènes dont il vient d’être question siégeaient dans ce conseil avec les chefs des diffé¬
rents services militaires. Quant à l’arrondissement de Bône, il fut partagé en quatre cercles (Bône, l’Édough, Guelma, La Calle), placé chacun sous le commandement d’un officier français.
Les indigènes de ces territoires obéissaient à un kaïd relevant directement de l’officier français. La population européenne de ces cercles était soumise à l’autorité civile. Mais dans la partie de la province où le commandement était délégué aux grands chefs arabes, les Européens étaient soumis au régime de l’autorité militaire.
Ces actes importants ne doivent être appréciés que comme ayant réglé une administration provisoire. L’organisation adoptée pour la subdivision de Bône indiquait que dans la pensée du gouverneur général les grands dignitaires indigènes devaient disparaître au fur et à mesure de l’extension et de l’affermissement de notre domination. D’un autre côté, l’autorité civile devait être installée partout où le gouvernement des indigènes ayant passé en des mains françaises, et une population européenne s’étant formée, les révoltes des Arabes ne seraient plus à craindre. C’était par une initiation lente, en évitant des innovations capables d’alarmer les indigènes , que le maréchal Valée songeait à implanter définitivement l’autorité française dans la province. La marche progressive de cette initiation avait le littoral pour point de départ et était dirigée vers l’intérieur.
Fondation de Philippeville. — Pour compléter ces mesures et assurer leur efficacité , le gouverneur général résolut d’ouvrir la communication directe de Constantine avec la mer. Les reconnaissances effectuées en février et en avril précédents avaient suffisamment préparé la voie. Dans les premiers jours d’octobre le camp de PArouch fut établi à vingt-cinq kilomètres en avant de Smendou. Le 7 du même mois quatre mille hommes partirent de ce point, et allèrent prendre possession des ruines de Rusicada , sur le bord de la mer. Il n’était pas possible de créer un établissement de quelque importance à Stora, à cause de la configuration du terrain ; et, malgré l’inconvénient qu’il y avait à fonder une ville à cinq kilomètres de
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son port naturel , on choisit remplacement' même des ruines romaines de Rusicada pour y élever la ville nouvelle, qui reçut le nom de Philippeville. Les Kabiles attaquèrent le 8 un convoi, trop faiblement escorté , qui venait de l’Arouch; mais les travaux ne furent pas inquiétés à Philippeville; et en peu de jours les matériaux nombreux qui jonchaient le sol furent utilisés pour former une enceinte et jeter les fondements des établissements les plus nécessaires.
Avant de quitter la province de Constine , le maréchal Valée renforça la garnison de Milah, et prescrivit de reconnaître et de commencer la route qui de cette ville se dirigeait vers la Medjana en passant par Djemilah et par Sétif.
Reconnaissance dirigée sur Sétif. — Le gouvernement avait accordé l’autorisation d’aller prendre possession du fort de Hamza, dans l’est de la province d’Alger, afin de résoudre par le fait même les difficultés soulevées par l’interprétation de l’article 2 du traité de la Tafna, et dont le règlement, par la convention complémentaire du 4 juillet, n’avait pas encore été bien nettement ratifié par Abd-el-Kader. Pour donner à cette opération toutes les’chances de réussite, le gouverneur général ordonna au général Galbois , alors commandant de la province de Constantine, de diriger une forte colonne sur Sétif et d’y attendre les instructions qui lui seraient transmises de Hamza. Le mouvement des troupes devait commencer à Alger dans les premiers jours du mois de décembre; mais, une pluie froide et continue ayant rendu les chemins impraticables, l’opération ne put avoir lieu.
Cependant, le général Galbois s’était mis en route pour Sétif. Le mauvais temps ralentit et contraria aussi sa marche , et il ne put atteindre Sétif que le 15 décembre. Sétif n’offrait plus qu’un amas de ruines, au milieu desquelles subsistait encore l’enceinte assez bien conservée de l’ancienne citadelle reconstruite par les Grecs après la conquête de l’Afrique par Bélisaire. On trouva une fontaine abondante, ombragée par un beau tremble, au milieu des ruines, et l’armée y établit son bivouac. Le plateau de Sétif est élevé de plus de huit cents mètres au-dessus du niveau de
la mer, et commande un pays d’une fertilité extraordinaire. La tfolonne n’avait pas rencontré de résistance pendant sa marche; les populations environnantes firent, presque toutes, acte de soumission. Après quelques jours consacrés au repos des troupes, le général Galbois, ne recevant pas de nouvelles de la division d’Alger, voyant chaque jour les approvisionnements diminuer et la rigueur de la saison augmenter, crut prudent de retourner à Constantine , se réservant de venir occuper définitivement Sétif dès le printemps suivant.
Un demi-bataillon, fort de quatre cents hommes , avait été laissé à Djemilah , qui marquait le dernier gite d’étape de la route de Constantine à Sétif. Les Kabiles l’attaquèrent très-vivementdans la nuit du 15 au 16 décembre; mais ils furent vigoureusement repoussés. Le même rassemblement, grossi dequelques nouveaux contingents, attendit le corps expéditionnaire au défilé de Mons, au delà de Djemilah, et le suivit jusqu’auprès de Milah, sans réussir cependant à l’inquiéter sérieusement. En voyant la colonne hors de ses atteintes, l’ennemi retourna sur ses pas , et alla assiéger la garnison de Djemilah dans les retranchements qu’elle avait élevés à la hâte.
Cette faible troupe se couvrit de gloire en résistant pendant six jours aux assauts furieux qui lui furent livrés par quatre ou cinqmilleKabiles accourus de tous les points des montagnes du littoral. Un régiment, conduit çar le colonel d’Arbouville, arriva bientôt pour dégager Djemilah; l’ennemi ne l’attendit pas. Cependant le commandant de la province, ayant reconnu que les communications étaient presque impossibles pendant l’hiver avec ce poste, ordonna de l’évacuer.
Gouvernement de l’émir. — Aucun fait digne d’être mentionné ne signala la fin de l’année 1838 dans les deux autres provinces. Abd-el-Kader, revenu de son expédition contre Aïn-Madhy, qui avait capitulé, s’occupait de régulariser l’administration des tribus soumises à son commandement. Mohammed -el-Berkani fut rétabli à Médéah commekhalifa ; dans l’est, sur les pentes sud de Djurdjura, il confia le pouvoir à Ben Salem; à Ben Allai, pour le pays de Miliana; à
Ben Arach, dans le Bas-Chélif; Mascara obéissait à son beau-frère, Ben Tami; à Tlemsen l’autorité était aux mains de Bou Hamedi : tous ces personnages appartenaient à des grandes familles de marabouts, et jouissaient déjà à ce titre d’une influence considérable sur les populations. Chacune de ces vastes circonscriptions de commandement était subdivisée en arrondissements moins étendus, à la tête desquels il plaça des chefs qui exerçaient, avec letitred’agha, une autorité administrative et militaire. Toute l’organisation adoptée par l’émir semblait inspirée par ces deux pensées principales : l°enlretenir la ferveur religieuse dans les tribus en la faisant servir à fortifier l’administration ; 2° donner à la population une constitution militaire vigoureuse, afin de la préparer à chasser, par un effort unanime et énergique , les chrétiens de la terre d’Afrique quand le jour de la guerre sainte serait venu.
Évêque d’Algee; actes administkatifs. — Parmi les mesures importantes prises par le gouvernement pour hâter le développement de la puissance française en Algérie, il faut mentionner l’érection d’un siège épiscopal à Alger. Deux ordonnances royales du 25 août , approuvées par le pape dans le mois de septembre, constituèrent cet évêché, et y nommèrent l’abbé. Dupuch, grand-vicaire de Bordeaux. L’organisation de l’administration civile fut modifiée par une ordonnance du 31 octobre 1838. Les services civils furent placés sous l’autorité du gouverneur général , qui eut sous ses ordres : un directeur de l’intérieur, un procureur général et un directeur des finances. Le directeur de l’intérieur remplaçait l’intendant civil.
Chaque chef de service devint plus indépendant l’un de l’autre et fut rattaché en même temps d’une manière plus directe à l’autorité du gouverneur général. On établit des sous-directeurs de l’intérieur à Oran, à Bône, à Alger.
M. Guyot succéda avec le titre de directeur de l’intérieur à M. Bresson, intendant civil.
Situation générale. — Le territoire que la France s’était réservé dans la province d’Alger ne fut le théâtre d’aucun événement important pendant
les neuf premiers mois de l’année 1839. Sans se faire illusion sur la durée d’une paix dont plus d’un symptôme pouvait faire présager la rupture, le gouverneur général mit à profit cette espèce de trêve pour pousser avec activité les travaux de routes et de dessèchements. Des postes furent établis au pied de l’Atlas, entre la Chiffa et le Khamisà l’est, afin de protéger la Métidja. La province d’Oran était tranquil le ; l’absence prolongée d’Abd-el- Kader, retenu dans l’est pour y organiser son autorité, semblait avoir favorisé l’apaisement du fanatisme et des sentiments hostiles contre nous. Dans la province de Constantine notre domination se consolidait; si sur quelques points les indigènes protestaient contre notre pouvoir par l’assassinat de nos partisans, par des brigandages commis sur les routes et par des lenteurs à acquitter leurs contributions , nulle part nos colonnes qui parcouraient le pays pour réprimer ces méfàits et punir les coupables ne rencontraient de résistance.
Ahmed-Bey, réfugié dans le sud-est, près de la frontièrede Tunis, était plus préoccupé d’assurer son existence au milieu des tribus , que de nous susciter des embarras. Dans le courant du mois d’avril on fit la reconnaissance de la route qui devait relier Philippeville à Bône.
On la trouva presque partout praticable pour les voitures et abondamment pourvue de bois et d’eau.
Les efforts constants que faisait l’émir pour étendre sa puissance jusque dans la province de Constantine nous imposèrent l’obligation de poursuivre la réalisation des projets d’établissements à Sétif et sur la route. A cet effet de grands approvisionnements furent réunis à Milah. Au mois de mai , Aïn- Khachbah, Djemilah, sur la route de Sétif, furent définitivement occupés par nos troupes. La nouvelle de ces mouvements ranima le courage de nos partisans dans la Medjana , et le parti d’Abdel-Kader essuya de graves échecs.
Occupation de Djidjéli et de Sétif. — Dans la pensée du maréchal Valée l’occupation de Djidjéli devait être la suite nécessaire des établissements que nous avions formés à Milah et à Djemilah. C’était le moyen le plus efficace deréduireles belliqueuses tribus
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de la Kabilie qui allaient se trouver enveloppées entre Bougie, Sétif, Djemilah, Milah, Philippeville et Djidjéli. Uneexpédition composée du premier bataillon de la légion étrangère, de cinquante sapeurs du génie et de quatre pièces de canon , partit de la rade de Philippeville le 12 mai, et arriva le lendemain devant Djidjéli. La ville fut occupée sans résistance; les habitants s’étaient réfugiés chez les tribus voisines. Mais bientôt des groupes de Kabiles se montrèrent sur les hauteurs, et les travaux furent interrompus par des attaques incessantes et souvent très-vives. Cependant, au bout de peu de jours la ville se trouva dans un état de défense suffisante ; et les agressions des Kabiles devinrent plus rares et moins acharnées. L’opération contre Djidjéli avait été facilitée par la présence des troupes de la division de Constantine à Djemilah. Une heureuse diversion fut encore opérée, au moyen d'une forte reconnaissance, dirigée par le lieutenant-colonel Bedeau, alors commandant à Bougie, vers le col de Tizi , à vingt kilomètres au sud de cette place. La petite colonne deBougieattira l’attention des kabiles, et les empêcha de se rendre à l’appel de leurs frères pour défendre Djidjéli. Dans le courant du mois de juin, le général Galbois se porta sur Sétif, et y commença les établissements qui firent bientôt cle ce point un centre important pour la domination des tribus.
Excubsion d’Abd-kl-Kader dans la Kabilie. — L’émir, en refusant de faire droit aux nombreuses plaintes que la conduite de ses agents soulevait de notre part dans les trois provinces, ne pouvait se dissimuler que la patience de la France serait bientôt à bout et que la guerre éclaterait. Nous avons déjà dit que par l’organisation même de son gouvernement il se préparait à cette rupture. Le but de son administration, de ses discours, de tous ses actes, était d’inspirer aux Arabes la haine des infidèles et de les disposer pour la guerre sainte. Vers le milieu du mois de juin 1839, il résolut de visiter les tribus guerrières delà Kabilie pour s’assurer leur appui au moment de la reprise des hostil ités. Mais, comme il redoutait de blesser l’esprit d’indépendance de ces montagnards, il se rendit chez eux comme un marabout
allant en pèlerinage aux zaouïa (chapelles) renommées de ces contrées. Cette démarche n’eut pas le succès qu’Abd-el- Kader en attendait. Les Kabiles résistèrent à toutes les propositions les plus habiles pour entrer sous ses ordres dans une confédération contre les chrétiens ; d’un autre côté, le lieutenant colonel Bedeau, ayant appris sa présence dans les environs de Bougie, sortit, à la tête de toutes les troupes disponibles de la garnison, et l’invita à quitter un pays où il avait pénétré en violant le traité de la Tafna.
Après son excursion chez les Kabiles l’émir alla s’établir à Thaza, à soixantequinze kilomètres au sud de Miliana, où il avait fondé une ville. Dans la prévision de la reprise des hostilités, Abd-el- Kader s’était créé une seconde ligne de défense en arrière des villes de l’intérieur, sur la limite du petit désert. Ainsi au sud de Médéah il avait établi un poste et des magasins à Boghar; au sud de Mostaganem , il avait relevé les ruines de Tekdemt ; plus à l’ouest , Saïda correspondait à Mascara; enfin, au sud de Tlemsen il créa le poste de Sebdou. Il fit servir ces établissements à augmenter ses moyens d’action sur les tribus du sud. Il nomma un khalifa pour toute cette population nomade qui venait annuellement faire ses approvisionnements de grains dans le Tell. Son influence s’étendit jusque dans les oasis sahariennes qui relevaient autrefois de Constantine, et où notre Cheikh-el-Arab n’avait pu faire reconnaître son autorité.
Passage des portes de fer. — Les fortes chaleurs du mois d’août furent fatales à l’armée d’Afrique. Malgré les plus sages précautions, le nombre des malades augmenta dans une telle proportion, que les hôpitaux se trouvèrent bientôt encombrés. Cette fâcheuse situation détournait le gouvernement d’adopter des résolutions violentes pour mettre fin aux incertitudes de la conduite d’Abd-el-Kader à notre égard. Cependant le duc d’Orléans étant arrivé en Afrique avec la mission de porter à l’armée le témoignage de la sympathie du roi et du gouvernement pour ses travaux et pour ses souffrances, le maréchal Valée profita de cette circonstance pour faire la reconnaissance de la route qui
relie Alger à Constantine.il espérait que la présence du prince royal au milieu du corps expéditionnaire enlèverait à cette opération le caractère agressif qu’elle pouvait avoir aux yeux d’Abdel-Kader.
Le duc d’Orléans s’embarqua à Port- Vendres, et arriva à Oran le 24 septembre. Après un court séjour dans cette ville, il partit pour Alger, où il débarqua le 28 du même mois. Plusieurs jours furent consacrés à visiter les divers établissements militaires situés dans la plaine de la Métidja. Le gouverneur général avait d’abord conçu ieprojetdese rendre d’Alger à Constantine par terre; mais n’ayant pas encore reçu des renseignements sur les dispositions de l’émir qui pussent donner l’assurance que le trajet se ferait sans combats, il proposa au prince royal de poursuivre par mer son voyage vers l’est pour inspecter les points occupés par nos troupes, sauf à gagner ensuite par la voie de terre la province d’Alger en partant de Sétif.
Le 6 octobre le prince s’embarqua pour Philippeville; il s’arrêta à Bougie et à Djidjéli, et débarqua le 8 à Stora.
Le 12, il lit son entrée à Constantine. La population indigène tout entière était sortie de la ville, et salua son arrivée par de bruyantes acclamations; le Cheikh-el-IsIam, vieillard de quatrevingt-dix ans, se porta à sa rencontre pour le féliciter. Cette réception solennelle faite au fils aîné du roi donnait une preuve irrécusable des progrès que notre administration bienveillante avait accomplis.
Le corps expéditionnaire quitta Constantine le 16 octobre. Après avoir traversé Milah etDjemilah, le duc d’Orléans et le gouverneur général arrivèrent à Sétif le 21 au soir. Partout, sur la route, les chefs indigènes s’étaient empressés devenir offrir leurs hommages, et les tribus avaient apporté des vivres et des fourrages pour la colonne. Le 25 octobre on partit de Sétif. Pendant les premières heures de la marche la
fdus grande incertitude régnait parmi es troupes sur le but de l’expédition.
Le maréchal Valée avait fait prendre des renseignements détaillés sur la route de Bougie, aussi bien que sur celle des Portes de Fer ( Biban ). Le plus grand
secret avait été gardé; mais, après la grande halte, la colonne prit la direction de l’ouest ; c’était la route d’Alger. Le bivouac fut établi sur l’Oued-Boucelah; le lendemain on atteignit par une marche rapide le marabout de Sidi-Mebarek, auprès de Bordj Bou-Areridj. Le troisième jour l’armée campa dans les premières gorges par lesquelles s’ouvre le défilé des Portes de Fer.
Le 28 la division de Constantine se sépara decelle d’Alger, et reprit, sous les ordres du général Galbois, le chemin de Sétif. L’autre colonne, forte de trois mille hommes, sous les ordres du gouverneur général et du duc d’Orléans, s’engagea dans le redoutable passage que les Turcs n’avaient jamais franchi sans paver un tribut aux populations ltabiles qui habitent ces montagnes. On mit quatre heures à traverser ce défilé resserré entre des roches formant des murailles verticales d’une hauteur de plus de cinquante mètres. Les sapeurs du génie gravèrent cette simple inscription : Armée française , 1839, à l’endroit le plus étroit de ces portes. On bivouaqua le 28 sur le territoire des Béni Mansour, dans la province d’Alger ; le 29 , à Kef er- Redjala , et le 30 on atteignit Hamza.
Le fort était complètement abandonné.
Lorsque l’avant-garde déboucha sur le plateau , on aperçut les troupes de Ben Salem qui marchaient dans une direction parallèle; la cavalerie fut lancée pour s’assurer des intentions de ce rassemblement; les Arabes ne l’attendirent pas. Le 31 , au moment où le corps expéditionnaire quittait son bivouac sur l’Oued Rekarn pour pénétrer sur le territoire des Béni Djaad , les tribus de ce district tentèrent de s’opposer à la marche; elles furent facilement repoussées. On campa le soir non loin des ruines du pont de Ben Hini , bâti par le dey Omar-Pacha. Enfin, le 1er novembre , l’armée rencontra sur l’Oued Khadhara les troupes de la division d’Alger, qui étaient venues à sa rencontre. Le lendemain le corps expéditionnaire rentra dans Alger, où il reçut de la population tout entière un accueil enthousiaste.
Rupture de la paix; premières hostilités. — Le passage d’une armée française à travers les Portes de Fer
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causa une immense impression parmi les indigènes. Cet acte hardi frappa nos ennemis de stupeur; mais bientôt l’orgueil l’emporta : ils nous reprochèrent d’avoir surpris le pays par le mystère de notre marche ; et, excités par les prédications des marabouts, ils réclamèrent hautement de l’émir la reprise des hostilités. Sans attendre des instructions formelles, les Hadjoutes commencèrent à exercer des brigandages contre nos tribus de la Métidja. Le 10 novembre le commandant du camp d’Oued-el-Alèg accourut pour protéger nos Arabes; mais, enveloppé par des forces supérieures , il fut tué dans le combat. Des troupes arrivèrent bientôt du camp , vengèrent sa mort, et forcèrent les Hadjoutes à repasser la Chiffa. Le 20 du même mois les khalifas de Médéah et de Miliana, à la tête de trois mille hommes , surprirent entre Botifarik et l’Oued-el-Alèg un convoi de trente soldats, qui fut massacré. Le lendemain un détachement de deux compagnies et d’un peloton de cavalerie, sorti du camp d’Oued-el-Alèg, dans la direction de Blidah, fut assailli par les Arabes et dut battre en retraite, laissant sur le terrain cent cinq officiers ou soldats. En mémo temps qu’il attaquait nos tribus, l’ennemi intercepta toutes les communications entre nos postes , incendia nos fermes et enleva quelques Européens ; ses coureurs pénétrèrent jusque dans le massif d’Alger. C’est à ce moment qu’Abd-el-Kader écrivit au gouverneur général pour lui annoncer que tous les musulmans avaient résolu de recommencer la guerre sainte (1).
(i) Voici la traduction de la lettre par laquelle Abd-el-Kader dénonça la reprise des hostilités : — Votre première et voire dernière lettre nous sont parvenues. Je vous ai déjà écrit que tous les Arabes de la Régence étaient d’accord, et qu’il ne leur reste d’autres paroles que la guerre sainte. J’ai employé mes efforts pour changer leur idée, mais personne n’a voulu de la durée de la paix ; ils ont tous été d’accord pour faire la guerre sainte , et je ne trouve pas d’autre moyen que de les écouter, pour être fidèle à notre chère loi qui le commande. Ainsi je ne vous trahis pas et vous avertis de ce qui est. Renvoyez mon oukil d’Oran pour qu’il rentre dans sa ia-
Ces événements jetèrent l’épouvante dans toute la Métidja. La plupart des colons rentrèrent dans Alger; les tribu» se réfugièrent sous la protection de nos camps. Le vide se fit dans l’intervalle compris entre nos postes , et tout annonça une guerre acharnée. Le maréchal Valee s’empressa de concentrer ses forces, en évacuant les postes les moins importants , et se disposa à prendre une offensive vigoureuse. Des troupes nombreuses arrivèrent de France. Dès les premiers jours de décembre, nos colonnes atteignirent l’ennemi auprès du camp de l’Arba , sur le Haut-Arach et aux environs du camp de Kara-Mustapha, dans l’est de la plaine. Les 14 et 15 décembre , les bataillons réguliers de l’émir, auxquels s’étaient joints un grand nombre de Kabiles , furent culbutés par notre cavalerie, entre Méred et Blidah.
Enfin , le 31 décembre, un succès plus significatif fut remporté, entre le camp supérieur de Blidah et la Chiffa. Le deuxième léger, qui préludait à la brillante renommée qu’il allait conquérir sous les ordres du colonel Changarnier, et le premier de chasseurs d’Afrique à cheval , se précipitèrent sur toutes les forces réunies de l’ennemi, et les mirent dans une déroute complète. Trois drapeaux , une pièce de canon , les caisses de tambours des bataillons réguliers, et quatre cents fusils restèrent en notre pouvoir. L’ennemi laissa plus de trois cents cadavres sur le champ de bataille.
Événements de l’ouest. — Les hostilités furent aussi déclarées dans la province d’Oran. Le khalifa de Mascara, à la tête de plus de trois mille hommes, dirigea, le 13 décembre, une attaque contre Mazagran , située à proximité de Mostaganem. Le poste, quoique trèsfaible, se défendit avec une grande bravoure, et donna le temps à la garnison de Mostaganem de venir le dégager. Les Arabes perdirent beaucoup de monde et se retirèrent dans leurs tribus. Le khalifa rentra à Mascara avec ses troupes régulières. Mais dans toutes les tribus les marabouts prêchèrent la guerre sainte avec ardeur, et nous eûmes bientôt à repousser une agression plus formidable .
mille. Tenez-vous prêt à ce que tous les musulmans vous fassent la guerre sainte.
Plan de campagne; 1840. — Cette levée de boucliers depuis si longtemps préparée par Abd-el-Kader eut pour résultat , dans les provinces d’Alger et d’Oran, de nous enlever en quelque sorte la possession de tout le territoire qui n’était pas compris dans une enceinte fortifiée occupée par nos soldats. Dans la province de Constantine les tribus ne prirent pas les armes, parce qu’elles avaient échappé à la propagande du fanatisme; mais dans la Medjana et dans le Sahara , partout où avaient pénétré les lieutenants d’Abd-el-Kader , la population s’était déclarée contre nos partisans. Les Kabiles ne laissaient reposer ni Bougie ni Djidjéli. C’était donc, dans toute l’étendue de l’Algérie, la guerre ou une situation voisine d’hostilités réelles.
Le maréchal Valée soumit au gouvernement le plan de campagne qu’il avait préparé pour détruire la puissance d’Abd-el-Kader. Lesopérations devaient se prolonger pendant plus d’une année : en 1840, il proposait de refouler les Hadjoutes et d’occuper Cherchel; de s’établir à Médéah et à Miliana , en reliant par une route carrossable la plaine de la Métidja à la vallée du Chélif; d’opérer ensuite dans cette vallée, pour renverser les nouveaux établissements de l’émir et pour donner la main aux troupes de la division d’Oran, parties de Mostaganem , et agissant sur le bas Chélif. Pendant l’automne, si les circonstances étaient favorables, on devait marcher sur Mascara ; mais toute entreprise contre Tlemsen devait être ajournée au printemps 1841. La division de Constantine devait se porter sur Sétif pour contenir les tentatives des partisans de l’émir dans la Medjana et pour menacer au besoin la partie orientale de la province de Médéah. Les troupes devaient être placées dans des villes choisies avec discernement, comme centres commerciaux et points militaires , et situées sur une ligne parallèle au littoral, de Constantine à Tlemsen.
Les garnisons devaient être assez fortes pour fournir une colonne de trois ou quatre mille hommes destinée à tenir la campagne et à poursuivre l’ennemi dans tous les sens. Par cette guerre patiente et opiniâtre on devait arriver sû-
20* Livraison. (Algérie.')
rement à la destruction de la puissance militaire d’Abd-el-Kader et à la soumission des tribus.
Occupation de Cherchel. — Le plan de campagne du gouverneur général ayant été approuvé, et les troupes nécessaires pour en faciliter l’exécution se trouvant réunies, les opérations commencèrent dans la province d’Alger.
Le 12 mars deux colonnes, sorties, l’une de Blidah et l’autre de Koléah, parcoururent pendant deux jours le territoire des Hadjoutes, et détruisirent tous leurs établissements. Le 16, le corps expéditionnaire prit possession de Cherchel, abandonnée de ses habitants. Des bateaux à vapeur apportèrent par mer des munitions et des approvisionnements.
Le 21 mars les troupes étaient rentrées dans leurs cantonnements.
Expédition de Médéah. — A la nouvelle de la rupture de la paix , le duc d’Orléans avait demandé à venir prendre une part active à la guerre. Il débarqua à Alger avec le duc d’Aumale, le 13 avril. L’armée, qui comptait neuf mille hommes de troupes de différentes armes, se mit en mouvement le 25 du même mois.
Dans la journée du 27 on parvint à atteindre sur les hauteurs de i’Affroun l’ennemi, qui se tenait toujours hors de notre portée. Le combat du 31 décembre l’avait rendu prudent. Deux jours après, le dix septième léger, récemment détaché de la province de Constantine, soutenu par quelques escadrons de chasseurs, fit éprouver des pertes aux Arabes dans la gorge de l’Oued-Djer.
Mais pendant que le maréchal Valée recherchait la route la plus facile pour franchir les montagnes et se rendre à Médéah, Cherchel fut attaqué par des forces supérieures. En même temps toute la cavalerie de l’ennemi fit un mouvement vers l’est, comme pour gagner le Sahel d’Alger. Le gouverneur général prescrivit aussitôt de se replier vers la Chiffa. Le 2 mai on prit position à la ferme de Mouzaïa. Le 9 le corps expéditionnaire se porta à Cherchel , ou il fut renforcé par trois bataillons appelés d’Oran. Les Arabes s’étaient éloignés en apprenant l’arrivée de nos troupes. Le 10 on se remit en marche pour se diriger sur Médéah , en passant par la route ordinaire du col de Mouzaïa. La cavalerie et le convoi furent
laissés au camp provisoire de la ferme de l’agha, et le 12 mai, à quatre heures du matin, la première division, commandée par le duc d’Orléans, se mit en mouvement pour enlever les positions difficiles qui dominaient le passage du col. Les bataillons réguliers de l’émir et un grand nombre de Kabiles garnissaient les hauteurs, défendues par des retranchements en pierres. L’attaque eut lieu sur trois colonnes : la première, sous les ordres du général Duvivier, récemment promu au grade de maréchal de camp, marcha sur le piton du nord ; la seconde, ayant à sa tête le colonel de Lamoricière , devait contourner le col pour l’aborder ensuite par le sud-ouest ; la troisième colonne, commandée par le colonel Changarnier, alla directement au col en gravissant les crêtes à gauche de la route. Nos troupes abordèrent l’ennemi avec un élan irrésistible , et , malgré le feu meurtrier et le courage opiniâtre des Kabiles et des réguliers , tous les retranchements furent rapidement enlevés et leurs défenseurs repoussés au loin. Le deuxième léger se signala particulièrement dans cette journée glorieuse parmi tous les corps qui combattirent ; le soir l’armée campa sur le champ de bataille, au sommet du col.
Les quatre jours suivants furent employés à construire une route sur les pentes sud de la montagne pour se rendre à Médéah, et à faire monter le convoi et une partie de la cavalerie. Le corps expéditionnaire entra le 17 à Médéah.
On y laissa une garnison de deux mille quatre cents hommes, sous les ordres du général Duvivier ; le 20 l’armée reprit la route de la Métidja; elle eut à soutenir une action très-vive en traversant le bois des Oliviers, et l’honneur en resta au dix-septième léger; la belle conduite du colonel Bedeau dans le combat fut remarquée de toutes les troupes. Le 21 on arriva à la ferme deMouzaïa. Le duc d’Orléans et son jeune frère quittèrent l’Algérie le 27 mai. Les résultats politiques de cette première partie de la campagne ne purent pas être immédiatement appréciés . Avant de songer à reconstituer l’organisation administrative du pays , il fallait anéantir les forces régulières d’Abd-el-Kader, qui servaient de point d’appui et de ralliement aux contingents
fournis incessamment par les tribus.
Occupation de Miliana. — Après avoir remplacé les corps les plus maltraités par ceux qui n’avaient pas encore combattu, le maréchal Valée reprit la campagne le 5 juin, à la tête de dix mille hommes, se dirigeant sur Miliana.
L’armée ne rencontra plus devant elle les bataillons réguliers de l’émir; elle franchit le Gontas, et arriva à Miliana le 8 juin. La ville, comme Médéah, fut trouvée complètement déserte; l’ennemi, en se retirant, y avait mis le feu ; mais l’incendie, promptement éteint par nos soldats, ne produisit pas de grands ravages. Une garnison de deux bataillons fut installée, sous le commandement du lieutenant-colonel d’Iliens ; et, après avoir employé trois jours à faire les travaux indispensables pour la défense de la place , le corps expéditionnaire en sortit le 12. Le gouverneur général, voulant semettreen communication avec Médéah, remonta la vallée du Chélif, atteignit le col de Mouzaïa le 15, suivi par un grand nombre d’Arabes et de Kabiles, qui harcelaient continuellementles flancset l’arrière- garde de la colonne. Mais les bataillons réguliers, s’étant mis en position pour nous disputer le passage, furent abordés avec tant d’impétuosité, qu’ils lâchèrent pied, en laissant environ mille morts sur le terrain. Le reste de la campagne fut une suite d’opérations pour le ravitaillement de Médéah et de Miliana.
Abd-el-Kader attaque Médéah et Miliana. — Dans la nuit du 2 au 3 juillet l’émir vint s’embusquer avec quatre ou cinq mille hommes dans un ravin aux environs de Médéah , espérant enlever au point du jour une partie de la garnison , campée à quelque distance de la place. Malgré la vigueur de son attaque inopinée, l’ennemi fut partoutrepoussé ; il fut poursuivi la baïonnette dans les reins bien au delà de nos lignes. La garnison, de Miliana fut aussi attaquée à cette époque ; mais les efforts des Arabes n’eurent pas plus de succès qu’à Médéah. El-Berkani et Ben Salem tentèrent le 29 juillet de pénétrer dans le Sahel, en franchissant l’Arach par le gué de Constantine, à la tête de dix-huit cents" cavaliers; atteints par nos troupes, ils se replièrent précipitamment. Aux envi-
rons de Koléah, sur les bords de Mazafran , les Arabes furent plus heureux : ils surprirent avecdes forces supérieures une reconnaissance imprudemment engagée loin des avant-postes. Écrasées par le nombre, nos troupes perdirent deux officiers et cent cinq soldats tués ou faits prisonniers. Le 15 et le 16 août EI- Berkani attaqua encore vainement Cherchel.
Pendant que les fortes chaleurs de l’été retenaient dans leurs cantonnements les troupes les plus nouvellement débarquées en Afrique, le général Changarnier, à la tête d’une colonne de soldats éprouvés, exécuta une entreprise hardie. Parti de Blidah avec deux mille hommes seulement, il traversa les montagnes abruptes des Béni Salah, par des chemins affreux, et se mit en communication avec Médéah. A son retour il prit le chemin du col de Mouzaïa. Assailli au bois des Oliviers par l’infanterie arabe, il la fit charger à la baïonnette, et lui tua plus de cent hommes. Peu de jours après, le 19 septembre , une colonne , sous les ordres du général Changarnier, tomba àl’improvistesur le camp de Ben Salem, à l’extrémité orientale v de la Métidja , mit toutes ses troupes en fuite, et lui fit supporter des pertes cruelles.
Opérations pendant l’automne.
— L’armée consacra d’abord ses efforts à ravitailler Médéah et Miliana. La garnison de cette dernière place était soumise à des privations et à des maladies terribles; mais elle luttait avec un courage inébranlable. Médéah fut approvisionné dans les derniers jours d’octobre, et du 15 au 22 novembre la garnison reçut des renforts dans la prévision des opérations qui devaient être entreprises au printemps de 1841. Miliana fut visité par le corps expéditionnaire, une première fois le 4 octobre, puis le 8 novembre. Au retour, l’armée, divisée en trois colonnes, parcourut le territoire des tribus qui exerçaient des brigandages dans la plaine de la Métidja, brûlant et dévastant tout sur son passage. La saison des pluies étant arrivée, les troupes durent rentrer.
Événements de la province d’Oran en 1840. — Pour ne pas jeter de la confusion dans le récit des opérations mi-
litaires , nous avons dû exposer sans interruption les faits qui s’étaient accomplis dans la province d’Alger. La guerre était alors l’œuvre la plus importante, celle dont dépendait tout l’avenir de notre domination ; et c’est la province d’Alger qui en était le théâtre principal. Nous allons raconter brièvement les événements survenus sur les points, peu nombreux, que nous occupions dans la province d’Oran.
La division n’avait pas reçu de renforts; le gouverneur général n’avait pas pu se porter de sa personne sur les lieux ; on s’était donc partout tenu sur la défensive , jusqu’à ce que les moyens d’agir fussent réunis.
Les Arabes n’avaient pas les mêmes motifs que nous de rester dans l’inaction. Les 17 et 22 janvier ils attaquèrent les Douairs et les Zméla, sans leur faire éprouver de grands dommages. Le 2 février le khalifa de Mascara, à la tête des contingents de quatre-vingtdeux tribus, se présenta devant Mazagran , où nous n’avions plus qu’un poste de cent vingt-trois hommes seulement.
Pendant quatre jours entiers, dix à douze mille Arabes, dont quatre mille fantassins, assiégèrent le réduit de Mazagran, et livrèrent plusieurs assauts successifs sans parvenir à l’enlever; ils se retirèrent découragés , après avoir perdu de cinq à six cents hommes. La garnison qui fit cette résistance héroïque appartenait à la dixième compagnie du premier bataillon de l’infanterie légère d’Afrique. Les 5 et 12 mars d’autres tentatives dirigées par le khalifa de Tlemsen eurent lieu sur le camp du Figuier et en avant de Miserguin, à Ten Salmet, et furent également énergiquement repoussées. Sans se lasser de ces échecs multipliés, Bou-IIamedi , renouvela ses attaques , dans le courant du mois de mai et de juin , contre le camp de Bridia et contre les tribus qui nous étaient soumises. Sa ténacité et son énergie furent enfin vaincues par le courage de nos troupes; il renonça à ses entreprises contre nos établissements, et se retira pour permettre aux Arabes de se livrer aux travaux de la moisson.
Le général de Lamoricière a.
Oran. — Les choses prirent bientôt un aspect nouveau. Le général de Lamoricière , qui venait d’être nommé maré-
L’UNIVERS
chai de camp à l’âge de trente-quatre ans, prit le commandement de la division d’Oran dans le mois d’août. Il consacra deux mois à étudier les hommes et les choses qui l’entouraient, à organiser vigoureusement les services militaires; mais vers le milieu du mois d’octobre il commença l’exécution du système de guerre qu’iî avait combiné. Jusque alors on s’était contenté de marcher à l’ennemi lorsqu’il se présentait devant les places pour les menacer, et de le repousser lorsqu’il tentait de nous barrer le passage : le général de Lamoricière voulut prendre l’offensive, et au lieu de s’attaquer aux troupes régulières qui nous fuyaient, ou aux grands rassemblements , toujours rares , il résolut de frapper successivement les tribus les plus voisines d’Oran, et de leur enlever leurs bestiaux et leurs approvisionnements de grains. Il voulait combattre les Arabes en employant leurs propres procédés de guerre. Pour cela , il partait le soir, en enveloppant sa marche d’un grand mystère; il tombait à la pointe du jour sur la tribu qu’il voulait ruiner. Avant que les Arabes pussent songer à la défense, les troupeaux étaient pris, les femmes et les enfants faits prisonniers, et le feu détruisait tout ce qu’on ne pouvait pas emporter. Les Gharaba, les Béni Amer et les autres tribus hostiles situées dans un rayon de cent kilomètres autour d’Oran perdirent ainsi presque toutes leurs richesses. Les Douairs et les Zméla, sous la conduite de Mustapha ben Ismaïl, s’associèrent à toutes les expéditions du général de Lamoricière, et commencèrent à se dédommager aux dépens de leurs ennemis des souffrances et des privations de toutes sortes qu’ils avaient endurées pendant qu’ils étaient resserrés par la guerre sous les murailles d’Oran.
Situation de la province de Constantine en 1840. — Lespremiers mois de l’année 1840 ne furent pas marqués par des événements importants dans la province de Constantine. Cependant le chef indigène qui commandait dans le Sahara, au nom de la France, parvint, avec le seul concours deses partisans, à détruire entièrement un bataillon de réguliers qu’Abd-el-Kader avait organisé pour aider son lieutenant à do¬
miner ce pays. Cet événement eut lieu vers la fin du mois de mars. Le mois suivant une colonne mobile atteignit la puissante tribu des Haracta, dont les méfaits appelaient depuis longtemps une punition rigoureuse. On leur prit une immense quantité de bestiaux, et on les contraignit à payer une très-forte amende.
Bientôt on apprit qu’un des frères de l’émir, àla tête d’un bataillon régulier, et suivi des contingents d’un grand nombre de tribus, avait pénétré dans la Medjana et marchait contre Sétif. Les troupes qui occupaient cette place sortirent à sa rencontre, et le joignirent à Medjez-ez- Zerga. L’ennemi fut culbuté, et perdit beaucoup de monde. Atrente kilomètres au nord-est de Sétif, dans la direction de Zamoura, les partisans d’Abd-el- Kader sentirent encore le poids de nos armes. La valeur de nos troupes ne permit pas à l’insurrection de dépasser la Medjana et préserva la tranquillité de la province.
La situation était d’ailleurs favorable. On commençait à percevoir l’impôt sans trop de difficultés sur une partie des tribus; les indigènes fréquentaient assidûment nos marchés ; les Kabiles des Portes-de-Fer avaient refusé de laisser passer les troupes de l’émir; Ahmed-Bey, chassé et poursuivi par les tribus de la frontière de Tunis , cherchait un refuge dans des montagnes éloignées; les excitations d’Abd-el-Kader pour pousser les tribus à la révolte restaient sans effet , et on nous apportait toutes cachetées les lettres des marabouts prédicateurs de guerre sainte.
Rappel du maréchal Valée. — Les opérations de l’armée dans la province d’Alger n’avaient pas produit des résultats immédiats. Le maréchal Valée, comprenant l’importance de la tâche qui lui était imposée , avait voulu préparer sur une vaste échelle les moyens d’action, afin que lorsque le moment serait venu, il pût frapper sur tous les points à la fois la puissance de l’émir. Il travaillait avec énergie à l’exécution du plan qu’il avait proposé. Mais l’opinion publique , mal éclairée sur les projets ultérieurs du gouverneur général?
impatiente d’avoir des résultats plus importants à constater, indignée des actes de brigandages qui se commet-
taient encore à peu de distance d’Alger, et qui tenaient la population civile prisonnière dans les villes, éleva des réclamations presque universelles contre le maréchal Valée. Le gouvernement eut le tort de se souvenir en ce moment des dissentiments qu’il avait eus avec le gouverneur général pendant le cours de son administration; et, oubliant les glorieux services du vainqueur de Constantine , il le rappela en France.
Dans les premiers jours de l’année 1841 le maréchal Valée remit le commandement au générai Schram, et s’embarqua pour la France. Il reçut à son départ des témoignages non équivoques et unanimes de la sympathie de l’armée et des habitants d’Alger. On oublia ce que les formes, souvent très-brusques, du vieux guerrier avaient de blessant, pour ne se souvenir que des services qu’il avait rendus à la colonie. En effet, c’était à lui qu’on devait la prise de Constantine; il avait organisé cette province d’après un système rationnel comportant des modifications successives, et qui aujourd’hui encore sert de base au gouvernement des indigènes; il avait ramené dans tous les services administratifs la discipline et l’observation des règles ; il avait formulé le plan de campagne qui devait amener la chute d’Abd-el-Kader , et que son successeur fut appelé à réaliser; enfin, en écrasant les troupes régulières de l’émir dans vingt actions de guerre meurtrières, il avait donné aux indigènes une si haute idée de notre supériorité militaire, qu’ils n’osèrent plus se mesurer à nous en bataille rangée. Ces beaux services terminèrent dignement la carrière militaire du maréchal Valée, commencée pendant les premiers orages de la révolution de 89.
Le général Bugeaud gouverneur général.
(Du 29 décembe 1840, jusqu’au 11 septembre 1847.)
Pbemièbes mesubes. — Débarqué à Alger le 22 février 1840, le général Bugeaud en partit deux jours après pour visiter les avant-postes. Il fut frappé des inconvénients qui résultaient de la dissémination des forces dans un grand nombre de postes permanents,
et il proposa immédiatement au ministre d’évacuer la plupart des lieux occupés précédemment et de tenir la campagne avec toutes les troupes disponibles , afin de poursuivre les Arabes et de prendre partout l’offensive. Cette pensée était évidemment très-sage; mais le nouveau gouverneur général l’exagéra en demandant l’évacuation de Médéah etdeMiliana. Le gouvernement ne ratifia pas ces projets dans ce qu’ils avaient de trop absolu. Quelques postes peu importants furent seuls évacués; on conserva Médéah, Miliana et Cherchel; l’effectif de l’armée fut porté à soixantetreize mille cinq cents hommes et treize mille cinq cents chevaux ; il devait être augmenté encore de quatre mille cinq cents hommes pour les opérations de l’automne. Le général Bugeaud reçut des instructions pour poursuivre l’exécution du plan arrêté l’année précédente. Il devait occuper Mascara, et Mostaganem était appelé à devenir la base principale des mouvements des troupes dans la province d’Oran.
Pbéliminaibes de la campagne.
— Avant de commencer la guerre offensive contre Abd-el-Kader, le gouverneur général fit une rapide excursion dans la province de Constantine, où il séjourna à peine quelques jours. Le duc de Nemours et le duc d’Aumale vinrent encore partager les fatigues et les dangers de l’armée. A la fin du mois de mars Médéah fut ravitaillé de manière à pouvoir fournir des vivres aux colonnes qui agiraient dans le pays. Le 27 avril un convoi parti de Blidah pénétra le 29 à Miliana. Le 3 mai la colonne française eut un engagement très-sérieux avec une grande quantité de Kabiles, en descendant de Miliana. Abd-el-Kader y prit part, à la tête d’une cavalerie nombreuse et de trois bataillons réguliers. L’ennemi laissa quatre cents hommes sur le terrain. Les réguliers de l’émir furent vivement poursuivis, et plusieurs tribus qui s’étaient toujours montrées très-hostiles furent rudement châtiées.
A son retour de Miliana, le général Bugeaud confia au général Baraguayd ’Hilliers le commandement de la division d’Alger, qui devait agir dans la vallée du Chélif pendant les opérations qu’on allait entreprendre dans la pro-
L’UNIVERS
vince d’Oran. Le 14 mai le gouverneur général partit pour Mostaganem.
Destruction de Tekdemt; occupation de Mascara. — L’armée réunie à Mostaganem fut divisée en deux colonnes, l’une sous le commandement du duc de Nemours, la deuxième sous les ordres du général de Lamoricière. Le gouverneur général résolut d’aller détruire l’établissement formé par Abdel-Kader à Tekdemt, sur les limites du Tell, avant d’attaquer Mascara. C’était enlever d’abord à l’ennemi le point de retraite qu’il avait approvisionné pour s’y réfugier en cas de revers dans l’intérieur du Tell. Le 18 mai 1841 on se mit en mouvement. Après quelques combats de flanc et d’arrière-garde, et une affaire de cavalerie plus importante engagée sous les murs de la place, nos troupes entrèrent à Tekdemt le 25 mai. Les magasins, la fabrique d’armes, la scierie et d’autres constructions élevées par l’émir étaient encore intacts. Le gouverneur général donna ordre de faire sauter le fort; tous les autres établissements furent également détruits. Abd-el-Kader assista des hauteurs voisines à la ruine de Tekdemt, sans songer à venir nous attaquer.
Le corps expéditionnaire prit ensuite la route de Mascara. L’émir suivit notre marche avec deux partis de cavalerie très-forts ; mais il évita toujours le combat. Nous entrâmes dans Mascara le 30 mai, sans éprouver de résistance. On y trouva des ressources suffisantes pour le casernement et les magasins ; trois bataillons et trois compagnies du génie furent désignés pour former la garnison. Le 1er juin, l’armée se dirigeant vers Mostaganem , les Arabes assaillirent avec furie l’arrière-garde dans le défilé d’Akbet-el-Khedda. L’ennemi disparut dès que le terrain permit au reste de l’armée de prendre part au combat. A peine rentré à Mostaganem le général Bugeaud conduisit en personne une colonne pour ravitailler Mascara. Sorties le 7 juin, nos troupes arrivèrent à Mascara le 10, sans aucun événement sérieux. Le gouverneur général parcourut ensuite pendant plusieurs jours le pays de la puissante tribu des Hachem, et poussa devant lui les populations jusque vers le désert. Il lit incendier toutes les
récoltes qu’on ne put pas moissonner pour les porter à Mascara. Bientôt après le général Bugeaud , ayant appris que quelques tribus annonçaient l’intention de faire leur soumission à la France , nomma un bey pour Mostaganem et Mascara à la fois, afin de faciliter le mouvement qui se déclarait parmi les Arabes. Malheureusement on conféra cette dignité au fils d’un ancien bey d’Oran , sans capacité et sans énergie, qui s’efforça de ressusciter le faste des fonctionnaires turcs; les tribus se souvinrent des exactions passées, et sentirent se refroidir leurs désirs de se ranger sous notre autorité. Il aurait fallu investir de préférence un chef de race arabe , et, à défaut, essayer d’attirer les indigènes par l’appât d’une indépendance relative qui les aurait affranchis des exigences d’argent toujours très-avides de leurs grands dignitaires.
Destruction de Saïda. — Après un court séjour à Alger, le gouverneur général revint le 19 septembre à Mostaganem pour diriger la campagne d’automne. Pendant qu’il opérait dans la vallée du Chélif et sur la Mina pour appuyer notre nouveau bey, le général de Lamoricière conduisit un convoi de ravitaillement à Mascara. Rentrées de nouveau à Mostaganem, les deux colonnes combinèrent leurs mouvements ultérieurs. Le gouverneur général se dirigea vers la grande tribu des Flitta ; le général de Lamoricière fut chargé d’escorter un second convoi à Mascara.
Mais l’ennemi s’étant montré en force sur la route , les deux généraux se réunirent dans la nuit du 6 au 7 octobre sur les bords de i’Hilhil. On se mit aussitôt .à la poursuite d’Abd-el-Kader ; on le rejoignit en arrière d’El-Bordj , le 8 octobre. La cavalerie régulière de l’émir se battit avec la plus grande bravoure; enfoncés trois fois , les réguliers revinrent trois fois à la charge ; mais ils durent enfin nous céder le terrain. Quant à l’infanterie arabe, elle n’osa pas entrer en ligne.
Après cette victoire, le convoi pénétra dans Mascara sans éprouver de résistance. Le général Bugeaud se porja ensuite à l’ouest de cette ville , poursuivant la tribu des Hachem, qui fuyait devant nous ; on leur enleva un butin très-
considérable. Dans son mouvement de retraite la colonne passa au village de la Guetna, berceau de la famille d’Abdel-Kader. Cet établissement, où était située une école de théologie musulmane renommée, fut complètement détruit.
Le 21 octobre l’armée sortit de nouveau de Mascara, et marcha droit au sud vers le fort de Saïda,bâti par l’émir en 1838, à quarante kilomètres de sa capitale, pour contenir les tribus de la Iakoubia. Le fort avait été récemment évacué ; on le renversa. La population de cette contrée vint se joindre à nos troupes pour poursuivre les partisans d’Abd-ei-Kader, sur lesquels on fit des prises immenses. Dans le cours de ces expéditions la tribu des Medjehers avait constamment combattu dans nos rangs. C’était le commencement des défections nombreuses qui n’allaient pas tarder à se déclarer.
Le gouverneur général revint à Mostaganem après cinquante-trois jours de campagne , n’ayant perdu qu’un officier et vingt-trois hommes tués par le feu de l’ennemi et onze morts de maladie. Cet heureux résultat fait honneur à la manière intelligente dont le service de transport pour les vivres était organisé et à la sollicitude éclairée et infatigable du général Bugeaud pour la santé et le bienêtre des soldats. Les opérations furent dirigées avec activité et les troupes déployèrent toujours le plus grand dévouement. Un progrès considérable était accompli. Le plan si remarquable conçu par le maréchal Valée, approuvé par le gouvernement, avait trouvé le chef qui devait en assurer le succès, par son habileté et sa puissance sur l’esprit du soldat. Il est juste cependant d’ajouter que Je général Bugeaud rencontra au premier rang des lieutenants éprouvés, tels que les généraux deLamoricière et Changarnier ; tandis que son prédécesseur, général d’artillerie, qui n’avait pas par lui-même l’habitude du commandement des troupes, ne fut que très-imparfaitement secondé par les généraux qui servaient sous ses ordres et qui occupaient alors les premières places dans l’armée.
Mouvement d’Abd-el-Kader. — A neine le corps expéditionnaire eut-il quitté Mascara que l’émir reparut aux environs de la ville. Il châtia d’abord les tribus de la Iakoubia, et les força de
se réfugier dans le désert; quelques jours après, il enleva le troupeau de la garnison de Mascara. Ces événements déterminèrent le général de Lamoricière à transporter le quartier général de la division à Mascara, en y concentrant ses principales forces. Le gouverneur géné* ral, frappé d’abord de la difficulté de faire vivre six mille hommes dans une place qui n’offrait aucune ressource pour les approvisionnements, combattit l’audacieuse entreprise de son lieutenant; mais celui-ci insista vivement ; il démontra qu’il trouverait des moyens de subsistance dans le butinqu’il enlèverait aux tribus, et que d’ailleurs si on laissait l’émir respirer pendant l’hiver il réparerait ses forces, et que tous les fruits de la campagne du printemps seraient perdus.
L’autorisation fut accordée.
Campagne d’hiver a Mascara. — Le général deLamoricière partit le 29 novembre de Mostaganem, à la tête de quatre mille hommes choisis et déjà acclimatés au pays; il conduisait un immense convoi d’effets et d’approvisionnements de toutes sortes , des moulins à bras, des instruments aratoires, des graines de légumes et de plantes fourragères ; cette colonne ressemblait plus à une émigration allant féconder une terre nouvelle, qu’à une armée qui se préparait à des combats. On arriva à Mascara le 1er décembre, après avoir battu l’ennemi, qui avait fait mine de s’opposer au passage d’un défilé. Alarméparla présence de forces imposantes au milieu des tribus qui lui étaient le plus dévouées, l’émir se porta vers le bas Chelif pour couper les communications de l’armée française avec le littoral.
Cependant , dès que le général de Lamoricière eut réglé l’établissement des troupes dans la ville, il s’occupa à organiser contre les tribus voisines le système de guerre qu’il avait si heureusement pratiqué à Oran. Il recueillit des renseignements exacts sur les lieux de refuge de la population, sur la situation de leurs dépôts de grains (silos), sur la topographie détaillée de la contrée.
Le 5 décembre une première sortie conduisit les troupes sur les silos des Hachem; il fallut plusieurs jours pour les vider. L’ennemi tenta de s’opposer
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à cette opération; mais il fut repoussé avec perte. Les jours suivants 1 armée continua ses recherches et battit le pays, tantôt enlevant les provisions de l’ennemi , tantôt le combattant avec succès dès qu’il se montrait. Bientôt les Béni Chougran et les Ouled Dahou firent leur soumission. Le plus grand nombre des tribus comprises entre Mascara et Mostaganem imitèrent leur exemple.
Le général Bedeau commandait sur ce dernier point, et par des opérations intelligentes secondait les efforts du commandant de la division.
Compétiteur d’ Ab d-el-Kadeb. — Pendant que la fortune lui prodiguait ses faveurs , l’émir avait pu facilement vaincre les résistances que son pouvoir avait rencontrées dans les tribus et réduire ses rivaux à l’impuissance ; mais dès que les revers multipliés qu’il venait d’essuyer furent connus, ses adversaires reprirent courage, et levèrent contre lui l’étendard de la révolte. Le premier qui se déclara fut un marabout de l’ouest, appartenant à une famille depuis très-longtemps vénérée par les tribus limitrophes de la frontière du Maroc.
Abd-el-Kader se hâta de quitter le bas Chelif pour venir surveiller le mouvement qui se manifestait dans l’ouest ; mais son compétiteur s’adressa à la France pour avoir des secours. Le 20 décembre une colonne partit d’Oran pour faire une démonstration. Une entrevue eut lieu entre le chef de la colonne et le marabout, sur le sommet d’une montagne qui domine le cours de l’Isser. Le général Mustapha ben Ismaïl assistait à la conférence. On promit aide et protection au compétiteur de l’émir , qui avait pris déjà le titre de sultan. Nos troupes rentrèrent à Oran le 1er janvier 1842, sans avoir eu à combattre.
Destruction de Boghar et de Thaza.— Il estnécessairede faire un retour sur le passé pour raconter les événements qui s’étaient accomplis pendant l’année 1841 dans les deux autres provinces de l’Algérie. En partant au mois de mai pour Mostaganem , le général Bugeaud avait laissé le commandement de la division d’Alger au général Baraguay-d’Hiliiers,le général Duvivier, depuis plus longtemps en Afrique , étant
rentré en France à la suite de procédés du gouverneur général blessants pour son amour-propre. La colonne expéditionnaire sortit le 18 mai de Blidah, s’avança dans le sud de Médéah jusqu’à l’extrême limite du Tell , et arriva le 23 en vue de Boghar, établissement fortifié par Abd-el-Kader, dans une position analogue à celle de Tekdemt. Dès la veille les Arabes, en se retirant, avaient tout livré aux flammes, et des tourbillons de fumée s’élevaient encore vers le ciel lorsque nos troupes pénétrèrent dans le fort. La destruction de Boghar fut achevée au moyen de la mine.
Cette première opération terminée, le général Baraguay-d’Hilliers marcha vers le sud-ouest , en suivant la lisière des terres cultivées. Le 25 mai on pénétra dans le fort de Thaza sans que les Arabes songeassent à le défendre. L’incendie avait là aussi précédé l’arrivée de nos troupes; la pioche et la mine achevèrent l’œuvre de destruction (1). L’armée prit ensuite la route de Miliana, où elle entra le 1er juin, sans avoir eu de combats à livrer. Quelques jours après la colonne arriva sous les murs de Blidah. Cette expédition fit beaucoup de mal aux tribus, et commença à ébranler leur fidélité à la cause de f’ émir. La ruine de Boghar et de Thaza leur prouva que nos armes pouvaient atteindre nos ennemis dans les parties les plus reculées du pays. Pendant ces opérations la province d’Alger jouit d’une tranquillité presque complète.
Échange de prisonniers. — Le 19 mai s’accomplit dans la plaine de la Métidja , près deBoufarik, un échange de prisonniers français et arabes. Cette négociation avait été conduite par l’évêque d’Alger, en dehors , en quelque sorte , de
(i) Voici l’inscription arabe qui était gravée au-dessus de la porte d’entrée du fort : — Bénédictions et faveurs sur l’apôtre de Dieu, louanges à Dieu. — Cette ville de lhaza a été bâtie et peuplée par le prince des croyants notre seigneur El-Hadj-Abd-el-Kader ; que Dieu le rende victorieux! Lors de son entrée, il a rendu témoignage à Dieu de ses œuvres et de ses pensées , et il a dit : Dieu est témoin que cette œuvre est à moi , et que la postérité en gardera le souvenir. Tous ceux qui viendront chercher dans ce lieu la paix et la tranquillité y trouveront après moi le souvenir de mes bonnes œuvres.
l’attachedugouverneurgénéral. Pendant que le prélat pressait par ses envoyés particuliers la conclusion de l’échange, les troupes se préparaient à entrer en campagne, et l’escorte de cavaliers arabes qui accompagna nos prisonniers jusqu’au delà de la Chiffa se rencontra avec la colonne du général Baraguayd’Hilliers. L’évêque d’Alger eut une entrevue avec le khalifa BenAllal , et on crut un instant que l’émir voulait traiter ; mais les instructions du gouvernement étaient formelles : la paix n’était plus possible. Pendant l’automne et l’hiver le ravitaillement de Médéah et de Miliana fut l’unique but des opérations ; aucun événement important n’est à signaler.
Peovince de Constantine; 184t.— Le général Négrier avait succédé au général Galbois dans le commandement de la province de Constantine. Le 29 mai une colonne sortit de Constantine , et après avoir parcouru les tribus jusqu’à Setif , se porta à Msilah ; elle n’eut pas de combat sérieux à soutenir. Le pays était depuis longtemps disposé à accepter notre autorité, il suffisait de le protéger contre les tentativesdes partisans d’Abdv el-Ivader. Le nouveau commandant supérieur ne comprit pas parfaitement cette situation. Soit désir d’éclipser son prédécesseur, soit facilité à accueillir des renseignements intéressés, il crut et voulut persuader au gouverneur général que la tranquillité de la province était menacée. Il adopta vis-à-vis de la population indigène des mesures rigoureuses, multiplia les supplices , et parvint à produire une sorte de terreur qui était loin d’être profitable aux intérêts de notre domination. Au lieu de suivre les instructions laissées par le maréchal Valée au moment de l’organisation du pays, le général Négrier donna toute sa confiance à des agents subalternes et à des chefs indigènes, qui abusèrent de son nom, et soulevèrent contre lui une trèsvive opposition parmi la population européenne de Constantine. 11 faut ajouter d’ailleurs que cette agitation toute locale, si elle retarda nos progrès, necompromitpas sérieusement nos intérêts.
N , Occupation de Tlemsen; 1842. — Lorsque le gouverneur général fut informé des faits nouveaux qui s’étaient ac¬
complis dans l’ouest de la province d’Oran et de l’entrevue du commandant d’Oran avec le compétiteur d’Abd-el-Kader, il résolut de se transporter sur le théâtre des événements et d’en presser l’accomplissement par la présence d’une colonne française. 11 débarqua à Mersel-Kébir avec des renforts dans la nuit du 13 au 14 janvier 1842. La situation s’était déjà modifiée par suite de l’intervention de l’émir. Nous avons fait connaître que l’arrivée à Mascara de forces actives considérables au mois de novembre avait déterminé Abd-el-Kader à se porter entre cette ville et Mostaganem pour intercepter les communications. Il se disposait à nous créer de sérieux embarras, lorsqu’il apprit le succès des prétentions du marabout de l’ouest ; il se hâta de se rendre sur les lieux et de rallier son khalifa Bou-Hamedi, afin d’arrêter les défections qui commençaient à se produire. Les pluies de l’hiver, la crue des rivières paralysaient nos mouvements; l’émir en profita pour faire rentrer dans le devoir les tribus infidèles; les Ben'i Amer furent atteints et pillés , et notre nouvel allié dut se rapprocher de nos avant-postes pour échapper aux coups de son ennemi.
Le général Bugeaud put enfin entrer en campagne le 24 janvier. Après avoir traversé le Rio-Salado et Tisser avec les plus grandes difficultés , et visité le champ de bataille de la Sikak, l’armée arriva à Tlemsen le 30 janvier. Abd-el- Kader avait évacué la ville la veille au soir, emmenant, selon son habitude, toute la population à sa suite. On y trouva une fonderie, des canons , des boulets , des obus, essais encore imparfaits récemment tentés. Bientôt une partie des habitants de la ville, échapjpés des mains de l’émir pendant la marché , rentrèrent dans leurs maisons; ils annonçaient que les tribus étaient plus que jamais fatiguées de la guerre, que le nombre des partisans d’Abd-el-Kader diminuait.
Dans cette situation, le gouverneur général se détermina à occuper Tlemsen d’une manière permanente, pour donner un point d’appui au parti de la paix parmi les Arabes et pour empêcher l’ennemi de rétablir une autre lois sa puissance après le départ de la colonne expéditionnaire.
L’UNIVERS
Le 5 février le général Bugeaud se mit en marche pour poursuivre Abd-el- Kader , qui n’avait avec lui que trois cents cavaliers et quelques fantassins.
Nos auxiliaires le joignirent et le chassèrent devant eux jusqu’aux limites de la frontière du Maroc, où ils s’arrêtèrent. De retour à Tlemsen , l’armée en repartit le 8, pour aller détruire le fort deSebdou, situé à cinquante-deux kilomètres, au sud-ouest de Tlemsen. On y trouva sept canons en bronze, qui furent envoyés en France. Les remparts de cette petite forteresse étaient solidement construits ; comme on n’avait pas de poudre on fut obligé de les démolir pierre à pierre. On ne peut s’empêcher de regretter cette fureur de destruction dont nous étions possédés. Nous renversâmes successivement sur la limite du Tell : Boghar, Thaza , Tekdemt, Saïda, Sebdou; et moins de deux ans après nous étions obligés de reconstruire Boghar, Saïda et Sebdou, pour y installer nos troupes. Des citadelles dans lesquelles l’ennemi ne se renfermait jamais pour les défendre auraient pu rester debout sans danger, et nous nous en serions toujours facilement emparé.
On amassa à Tlemsen tous les vivres qu’on put recueillir; la garnison fut établie dans le Méchouar; le général Bedeau quitta Mostaganem, et vint prendre le commandement. Le gouverneur général laissa un bataillon et toute la cavalerie indigène auxiliaire pendant que le reste des troupes se rendait à Oran pour y prendre un grand .convoi et le ramener à Tlemsen.
Opébations du génébal Bedeau.
— A peine le corps expéditionnaire étaitil parti qu’Abd-el-Kader reparut à la tête de quelques aventuriers recueillis dans le Maroc. La cavalerie de Mustapha ben Ismaïl sortit aussitôt de Tlemsen, le battit, et le rejeta sur la rive gauche de la Tafna , le 19 février. Le général Bedeau s’avança bientôt avec les forces mobiles de là* garnison. Il se porta sur Nedroma, dont il reçut la soumission ; les habitants de Kaf furent ensuite châtiés pour avoir prêté assistance à l’émir. Pendant les mois de mars, d’avril et de mai les troupes de Tlemsen déployèrent une activité et une persévérance qui ne per¬
mirent pas à l’ennemi de rétablir son influence; l’émir fut battu toutes les fois qu’il se présenta, et les populations protégées par nos efforts s’unirent plus étroitement à nous. Enfin Abd-ei-Kader s’éloigna, découragé par l’inutilité de ses tentatives, privé des ressources qu’il tirait du Maroc par suite de négociations du général Bedeau avec les autorités marocaines de la frontière, appelé d’ailleurs par les Hachem, que la division de Mascara ruinait. Il laissa à son khalifa six cents chevaux, et se dirigea vers l’est, en suivant la lisière du désert. Bou- Hamedi était trop faible pour rien entreprendre; le pays jouit donc d’un peu de tranquillité. Le commandant de Tlemsen en profita pour compléter l’installation des troupes dans la ville, et pour régler l’état de la propriété en constatant les titres et les droits des établissements publics et des particuliers.
Opébations du génébal de Lamobicièbe. — Nous avons rendu compte des opérations de la division d’Oran jusqu’au 31 décembre 1841. Il serait trop long de raconter en détail tous les mouvements du général de Lamoricière pendant les trois premiers mois de 1842. Les troupes furent presque constamment en marche , battant l’ennemi dans toutes les rencontres, parcourant le pays soit pour protéger les tribus soumises contre les attaques de Ben Thamy , soit pour atteindre les populations fugitives et les forcer de reconnaître notre autorité. Cette activité incessante , aidée du concours de la colonne de Mostaganem, commandée d’abord par le général Bedeau , puis par le général d’Arbouville, amena la soumission de toutes les tribus situées entre la plaine d’Eghris et la mer. Le général de Lamoricière employa les expédients les plus ingénieux pour assurer la subsistance des six mille hommes qu’il avait sous ses ordres, au moyen des silos et des troupeaux des populations hostiles. La division eut aussi à supporter les plus dures intempéries : froid, pluie, grêle, neige, ouragans furieux, rien n’arrêta l’ardeur de son jeune chef; les rigueurs de la saison devinrent même un élément de succès; car nos troupes, bien armées, ' bien vêtues, organisées pour les marches rapides et les combats, souffraient bien
moins du mauvais temps que les tribus fugitives, dépourvues le plus souvent de munitions , n’ayant que des armes grossières, embarrassées de leurs nombreux troupeaux, traînant après elles tous leurs bagages , obligées de régler leurs mouvements de manière à ne pas laisser sans défense les femmes, les enfants et les vieillards.
Dans les années précédentes la cessation des hostilités pendant les grandes chaleurs , et surtout pendant les cinq mois pluvieux de la saison d’hiver, permettait à l’ennemi de se refaire et de recommencer la guerre au printemps.
Les tribus semaient tranquillement les grains, et conduisaient leurs troupeaux dans des vallées chaudes réservées pour cet objet. La poursuite acharnée du général de Lamoricière les priva de ces avantages , et ne leur laissa pas un moment de répit. Attaquées sans relâche par nos colonnes , voyant chaque jour consommer leur ruine par les prises que nous faisions, en proie à la misère, essuyant plus cruellement que jamais les intempéries du climat, elles durent arriver à implorer notre pardon et à accepter notre autorité. La plus grande partie des Hachem eux-mêmes passèrent dans nos rangs. La puissante tribu des Djaffrafit également sa soumission dans les premiers jours du mois de mai.
ÉVÉNEMENTS DE LA PROVINCE d’AL- Ger. — Dans le mois de janvier 1842 le général de Rumigny avait été envoyé à Alger pour exercer les fonctions de gouverneur général par intérim , pendant le voyage en France que le général Bugeaud avait projeté; mais la situation devint tellement intéressante que le gouverneur général ne put s’absenter de l’Algérie. Le général Rumigny commanda à Alger pendant l’expédition de Tlemsen ; il dirigea un ravitaillement sur Médéah, et rentra ensuite en France. Le grand nombre de postes occupés dans la province d’Alger d’une manière permanente et les devoirs multipliés imposés aux troupes pour la défense et le ravitaillement de ces établissements ne permirent pas d’entreprendre des opérations étendues ; cependant à l’est et à l’ouest de la Métidja de hardis coups de main furent exécutés , et rendirent les tribus hostiles plus circonspectes. Les
Hadjoutes furent particulièrement frappés par le général Changarnier, et perdirent beaucoup de troupeaux. Le Ier avril le gouverneur général dirigea en personne une expédition contre les Béni Menasser; on détruisit le village groupé autour de l’habitation d’El-Berkani , dont la famille exerçait une très-grande influence dans cette'tribu. Mais ce châtiment ne suffit pas pour ébranler la fidélité des Béni Menasser à leur marabout. Le 15 du même’ mois la correspondance de Boufarik à Blidah , escortée par vingt-deux soldats sous les ordres du sergent Blandan, fut attaquée par deux ou trois cents cavaliers ennemis.
Sommé de se rendre , le brave sergent répondit par un coup de feu; cet acte énergique fut le signal d’une mêlée horrible ; et lorsque la garnison de Boufarik, attirée par le bruit de la mousqueterie, arriva sur le théâtre du combat, cinq Français seulement étaient encore debout. Un monument a été élevé dans le village de Mered pour perpétuer le souvenir de l’action héroïque du sergent Blandan et de ses vingt-deux compagnons.
Expédition de Mostaganem a Blidah. — Le général Bugeaud résolut de mettre fin par un coup d’éclat à ces hostilités incessantes qui forçaient, dans la Métidja, de prendre des ‘escortes de cent hommes pour aller d’un poste à l’autre. Il se décida à réunir pour quelques jours une partie de la division d’Oran et ses nombreux auxiliaires indigènes aux troupes actives de la province d’Alger, et d’envelopper tout le pays des montagnards dont le voisinage était si dangereux, afin de les forcer à se soumettre. Il voulut diriger lui-même cette opération importante , et retourna à Oran le 28 avril. Les préparatifs terminés , on se mit en marche le 14 mai. Le corps expéditionnaire comprenait quatre mille fantassins, deux mille cinq cents cavaliers arabes; le convoi so composait de quinze cents bêtes de somme fournies parles tribus. Le général de Lamoricière, qui avait dû d’abord prendre part à cette expédition , fut appelé dans le sud de la province pour faire face à des nécessités pressantes; ce fut le général d’Arbouville qui accompagna le gouverneur général.
L’UNIVERS
La division d’Oran arriva le 9 juin au débouché de l’Oued-Djer, dans la Métidja. Elle avait remonté la vallée du Chélif, depuis le confluent de la Mina,
[>assant tantôt sur une rive, tantôt sur ’autre. Les Béni Zeroual et les Sbéah , tribus guerrières et fanatiques, furent sévèrement punies des actes d’hostilité commis contre nos alliés. Nulle part la colonne ne trouva des ennemis sérieux : ou bien les populations se soumettaient , ou bien elles se réfugiaient dans les montagnes. Dans ce dernier cas même elles protestaient presque toutes qu’elles n’étaient pas ennemies, mais qu’elles craignaient en se déclarant de n’être pas protégées par nous contre les vengeances d’Abd-el-Kader. En effet, telle était alors la politique de l’émir : dès qu’une tribu avait fait sa soumission à la France et que nos troupes s’étaient éloignées , il ameutait contre elle les tribus non encore soumises. Celles-ci , soit de gré , pour l’appât du butin, soit de force, pour échapper aux coups des forces régulières dont les khalifas disposaient encore, se faisaient les instruments de terribles représailles (1). Le 30 mai les troupes d’Oran s’étaient jointes à la division d’Alger, sous les ordres du général Changarnier, au confluent de l’Oued- Rouina avec le chélif.
(i) Nous donnons la traduction d’une des lettres écrites par Abd-el-Kader aux tribus pour les détourner de faire leur soumission à la France.
« Vous abandonnez donc la foi de vos pères, et vous vous livrez lâchement aux chrétiens! N’avez-vous donc pas assez de courage et de persévérance pour supporter encore pendant quelque temps les maux de la guerre? Encore quelques mois de résistance, et vous lasserez les infidèles qui souillent votre sol. Mais si vous n’êtes plus de vrais croyants , si vous faites un honteux abandon de votre religion et de tous les biens que Dieu vous a promis , ne croyez pas que vous obtiendrez le repos par celte faiblesse indigne. Tant qu’il me restera un souffle de vie, je ferai la guerre aux chrétiens, et je vous suivrai comme votre ombre, je vous reprocherai en face votre honte; pour vous punir de votre lâcheté, je troublerai voire sommeil par des coups de fusil qui retentiront autour de vos douars devenus chrétiens. ( Moniteur algérien du 5 juillet 1842.)
Le 9 juin les montagnes des Béni Menad et des Soumata furent envahies parles deux colonnes réunies. Cette démonstration imposante ouvrit enfin les yeux aux tribus qui environnaient la Métidja sur le danger dont elles étaient menacées. Les Soumata, les Béni Menad, les Chenoua, les Hadjoutes firent leur soumission. Le résultat de cette campagne ne tarda pas à se manifester. Les Arabes, privés depuis longtemps de la fréquentation des marchés des villes où ils échangeaient leurs produits, affluèrent à Alger : en une semaine on leur vendit pour plus de 1 ,500,000 francs de marchandises. Une sécurité presque complète régna dans toute la Métidja , sans qu’aucun accident vînt faire repentir nos colons de leur imprudente confiance. Après trois jours de repos à Blidah, le général d’Arbouville reprit le chemin de l’ouest , et parcourut les deux rives du Chélif, afin déterminer l’œuvre de pacification.
Soumission des tribus. — Pour consolider et développer les heureux effets déjà obtenus, deux colonnes partirent de Blidah : l’une, sous les ordres du général de Bar, alla opérer dans la province de Titteri ; l’autre , commandée par le général Changarnier,, gagna Miiiana. En peu de jours toute la circonscription placée sous l’autorité du khalifa Ben Allai et celle administrée par El-Berkani se rangèrent sous le joug. Le général Changarnier s’avança vers le sud, et dépassa Thaza. Il atteignit le 1er juillet à Aïn Tessemsil une immense émigration de tribus ; plus de cent mille moutons , quinze cents chameaux, les effets militaires du bataillon de Ben Allai tombèrent entre nos mains. En même temps , un kaïd de Médéah, encouragé par la présence de la colonne du général de Bar, attaquait El-Berkani, dispersait sa troupe et s’emparait de son trésor. Lorsque ces corps rentrèrent dans leurs cantonnements, ils amenèrent à Alger, pour y recevoir l’investiture, les chefs de toutes les tribus qui venaient de reconnaître l’autorité de la France. ^Pendant quelques jours la capitale dé l’Algérie prit un aspect animé; la présence de ces Arabes, dont quelques-uns arrivaient du désert, rendit à la population in-
digèneun peu de vie. Nous venions enfin de conquérir un peuple. La guerre d’invasion était à son terme ; on espérait entrer bientôt dans la période administrative.
Organisation des tribus soumises. — Nous avons vu précédemment que dans le mois d’août 1841 quelques tribus des environs de Mostaganem ayant manifesté des dispositions pacifiques, le gouverneur général avait créé un bey pour Mostaganem et Mascara. Quelques jours après, il rétablit la direction des affaires Arabes qui avait été annexée à l’état-major général par le maréchal Valée. Les premières tribus qui vinrent à nous dans la province d’Oran furent naturellement rangées sous l’autorité du bey indigène. Dans la province d’Alger les soumissions ne se déclarèrent qu’en 1842. Le rôle du bureau arabe s’était borné jusque là à recueillir des renseignements pour faciliter les opérations militaires; mais du moment qu’il fallut constituer une administration pour les Arabes, la mission de ce nouveau service prit une grande importance.
Lorsqu’il s’était agi, après la conquête d’Alger, de gouverner les indigènes, le général Clauzel et ses successeurs s’étaient contentés de nommer un agha arabe sur lequel on se déchargeait de tous les soins de l’administration des tribus. Sous le commandement intérimaire du général Yoirol , le service du bureau arabe fut organisé pour la plaine de la Métidja; le général d’Erlon conféra le titre d’agha à l’officier supérieur qui commandait les spahis, en le substituant au bureau arabe. Pendant son court commandement le général Damrémont rétablit la direction des affaires arabes , qui fut supprimée par une décision du maréchal Valée du 5 mars 1839 dont nous venons de parler. Le général Bugeaud , en confiant ce service à un officier qui avait séjourné longtemps à Mascara auprès de l’émir , pendant la paix, avec le titre de chargé des affaires des Français, fit recueillir tous les renseignements biographiques sur les principaux chefs attachés à la fortune d’Abdel-Kader et sur l’organisation donnée aux tribus.
Dès que les populations, fatiguées de
combattre, se soumirent à notre autorité, on proposa d’adopter le système d’administration consacré par l’émir, afin de ne pas tenter des essais dangereux.
On renonça sagement aux anciens errements, qui consistaient à ressusciter le régime gouvernemental des Turcs en nommant des beys; on choisit les nouveaux chefs parmi la partie la moins fanatique de l’aristocratie religieuse, ou parmi les hommes de guerre les plus renommés. La base de la division des circonscriptions de commandement fut l’aghalik. Plusieurs tribus, obéissantchacune à un kaïd , formaient un aghalik commandé par un agha. Pour les parties du pays éloignées de nos centres d’action , on réunit plusieurs aghaliks pour en confier la direction à un khalifa. La province d’Oran fut partagée entre trois khalifas : un pour l’ouest, à Tlemsep ( c’était le marabout premier compétiteur d’Abd-el-Kader) ; l’autre pour le centre , à Mascara ( c’était un parent du bey précédemment nommé qui venait de mourir); le troisième pour l’est, sur la Mina et le Chélif ( c’était un personnage illustre, dont la famille avait été persécutée par Abd-el-Kader ). La province d’Alger eut aussi ses khalifas, dont le nombre fut porté successivement jusqu’à trois : celui des Hadjoutes , celui du Sebaou , dans l’est ; enfin le khalifa de Laghouat , nommé seulement en
Cette organisation , empruntée tout entière au gouvernement d’Abd-el-Kader, n’était pas sans inconvénients, surtout après l’épreuve des grands chefs indigènes faite récemment dans la province de Constantine. Il eût été sans doute préférable d’adopter le système d’administration établi par le maréchal Valée pour l’arrondissement de Bône; mais les soumissions des tribus nous prirent au dépourvu : on avait affaire à un pays encore inconnu; les fonctionnaires de l’émir qui arrivaient à nous étaient ambitieux : c’était le désir de supplanter des rivaux qui les amenait le plus souvent à se soumettre. On peut donc dire qu’en obéissant à ces circonstances le gouverneur général avisa au plus urgent et prit le parti le plus sage. La question de l’avenir restait d’ailleurs réservée.
L’UNIVERS
Mouvements d’Abd-el-Kadeb. — Vers le milieu du mois de mai 1842, l’émir, appelé avec instance par les Hachem, avait quitté le pays de Tlemsen et s’était dirigé vers l’est, pour s'opposer aux progrès du général de Lamoricière.
Il se jeta d’abord dans la Iakoubia avec deux cents cavaliers dévoués ; les Djaffra, qui avaient fait leur soumission, furent les premiers frappés. De là il se porta dans la plaine d’Eghris, suivi de tous les Hachem qui lui étaient restés fidèles. L’alarme se répandit parmi nos nouveaux sujets, dont le plus grand nombre vint se réfugier sous le canon de Mascara. Le général de Lamoricière, alors occupé à pacifier les tribus de la Haute-Mina, se hâta d’accourir. Il organisa aussitôt une colonne mobile, et sortit de Mascara le 2 juin pour se mettre à la poursuite de l’émir. A l’approche des forces françaises, Abd-el-Kader évacua la Iakoubia, et se dirigea vers l’est avec ses deux cents cavaliers, abandonnant les tribus qu’il avait soulevées à notre colère. En effet, chassées jusque dans le désert , elles furent bientôt forcées de rentrer dans le devoir.
En quittant la Iakoubia l’émir s’était rendu dans le pays difficile des Flitta. Pendant que le général d’Arbouville, revenu de JBlidah, entrait en campagne contre lui, le général de Lamoricière se porta dans le sud , franchit le Sersou, enleva à Goudjila les dépôts qu’Abd-el- Kader avait voulu y former, et entraîna dans notre parti la puissante tribu des Harar et celle des Ouled Khelif. Mais à peine cet officier général était-il rentré à Mascara, après trente-six jours d’opérations, que notre infatigable adversaire parut dans les lieux mêmes qui venaient d’être visités, et châtia cruellement les populations ralliées à notre cause. Accorder un plus long repos à l’émir, c’était perdre tout le fruit de nos premiers succès; aussi, malgré les chaleurs de l’été, le général se mit en marche le 15 août. La colonne française épuisa vainement ses vivres à poursuivre cet ennemi insaisissable. On dut établir un camp provisoire de trois bataillons d’infanterie et de deux cents chevaux à Oued-el- Haddad, non loin du plateau de Fortassa , pour couvrir l’est de la plaine d’Eghris.
On croyait l’émir dans le sud, quand on apprit tout à coup qu’il avait surpris et dévasté les tribus situées dans le bas de la vallée du Chélif. De là, franchissant quatre-vingts kilomètres en une seule marche , il tomba sur les Ouled Khouïdem, auxquels il massacra trois cents hommes; une nouvelle course, aussi rapide, le porta chez les Sdama, auxquels il enleva un butin considérable. Après avoir déposé ses prises chez les Béni Ouragh, il arriva le 20 septembre à la bourgade d’El-Bordj, à vingt kilomètres seulement de Mascara. L’épouvante s’était répandue parmi toutes les tribus soumises; elles allèrent supplier le général de Lamoricière de les protéger ; celui-ci leur répondit qu’elles eussent à se défendre elles-mêmes, et que, pour lui, il croyait plus important d’achever la dispersion des partisans d’Abd-el-Kader réunis encore dans le désert. En effet, sans se préoccuper autrement des mouvements de l’émir, la colonne s’avança dans le sud jusqu’aux sources de Taguin; mais elle ne put pas atteindre l’émigration, qui fuyait devant elle. A son retour, le 7 octobre, pendant que les troupes étaient occupées à vider les silos des ennemis situés sur les rives du Riou, on fut informé qu’Abd-el-Kader pillait nos alliés dans le voisinage. Notre cavalerie monta aussitôt à cheval, et joignit l’émit à Loha ; un combat très-vif s’engagea : l’ennemi ne put soutenir l’attaque, et fut vivement poursuivi ; un instant Abd-el- Kader lui-même fut sur le point d’être fôit prisonnier, son cheval s’étant abattu parmi des rochers. Après cette défaite l’émir se retira ; les troupes rentrèrent à Mascara à la fin de novembre, et aucun événement important ne marqua la fin de l’année 1842 dans la province d’Oran.
Combats dans la pbovince d’Algeb. — Pour ne négliger aucun fait se rattachant à l’histoire de l’Algérie, il est nécessaire de mentionner un combat très-acharné livré, le 6 juin 1842, {)ar la garnison de Miliana contre les Béni Menasser, qui ne produisit pas de résultat utile. Le 19 septembre le général Changarnier, engagé avec une co-lionne très-faible dans les gorges difficiles de l’Ouarsenis, soutint une lutte des plus vives contre la population guer-
rière de ces montagnes. Nos troupes, dépourvues de munitions, mal renseignées par des guides ignorants ou infidèles, éprouvèrent des pertes sensibles ; mais nos soldats étaient dirigés par un chef trop habile pour être impunément braves. Le général Changarnier prit une revanche éclatante le lendemain même de cette affaire malheureuse, et enleva à l’ennemi un butin considérable. Dans les premiers jours d’octobre une expédition conduite par le gouverneur général dans l’est de la province d’Alger, fournit à l’armée de nouvelles occasions de prouver son courage et son dévouement. La puissance du khalifa Ben Salem fut détruite et un gouvernement nouveau organisé sous la protection de la France. Le brave colonel Leblond, du 48e de ligne, fut tué pendant le cours de cette campagne. Enfin dans le courant des mois de novembre et de décembre trois colonnes partirent deMiliana, sous les ordres du général Bugeaud, et parcoururent en tous sens le pâté de montagnes de l’Ouarsenis. Après plusieurs combats heureux , on obtint la soumission des Béni Ouragh. Au retour, pendant que le duc d’Aumale, qui venait d’arriver à l’armée avec le grade de maréchal de camp, ramenait une partie des troupes à Blidah, le général Changarnier poussa une reconnaissance jusqu’à Tenès , et rentra à Blidah en suivant le littoral de la mer.
Situation de la province de Constantine en 1842. — Les événements de guerre qui eurent lieu dans la province de Constantine ne modifièrent pas la situation d’un manière notable.
Dans la zone la plus rapprochée de la mer, on doit citer les attaques dirigées par les Kabiles contre la garnison de Bougie et celle de Djidjeli ; une sortie brillante des troupes du camp de l’Arrouch contre les populations ameutées par un marabout fanatique. Le général Négrier conduisit une colonne jusqu’à Tébessa, sur la frontière de Tunis; on ne rencontra de résistance nulle part.
Sauf l’espèce de terreur que les rigueurs exagérées exercées contre quelques Arabes parlecommandant supérieur fit planer sur le pays , dès cette époque la province de Constantine commençait à jouir d’une tranquillité que les autres
provinces lui envièrent longtemps (1).
Cet état de choses, qu’il faut attribuer surtout à l’éloignement d’Abd-el-Kader, donne la meilleure preuve de la puissance irrésistible de l’émir sur les Arabes.
Actes administratifs en 1842. — Pour compléter l’organisation du pays nouvellement soumis , un arrêté du gouverneur général, pris le 3 septembre, institua auprès du commandant supérieur de chaque ville où l’autorité civile n’était pas encore établie une commission administrative chargée de pourvoir aux intérêts de la cité et du territoire composant la subdivision, tant pour les questions d’impôt que pour le domaine et l’acquittement des dépenses. Cette commission fut composée du commandant supérieur, président, d’un fonctionnaire de l’intendance, de deux officiers, dont l’un pris dans l’armée du génie, d’un médecin militaire et d’un agent des services financiers. Un arrêté postérieur, du 7 novembre, modifia la composition de cette commission pour les villes où l’administration civile fonctionnait déjà. Le commandant supérieur, l’administrateur civil , le sous-intendant militaire, l’officier chargé des affaires arabes et l’agent des services financiers , furent seuls appelés à en faire partie. Des arrêtés ministériels des 23 novembre, 9 et 10 décembre, installèrent une sous-di-
(i) Les nombreuses exécutions capitales ordonnées par le général Négrier dans la province de Constantine déterminèrent le gouver nement à publier le ier avril 184a une ordonnance royale dont voici les dispositions principales :
« Art. xer. Aucune execution à mort, pai quelque juridiction qu’elle ait été ordonnée, je pourra avoir lieu dans toute l’étendue des possessions françaises en Algérie, qu’au tant qu’il nous en aura été rendu compte et que nous aurons décidé de laisser un libre coui’s à la justice.
« Toutefois, dans les cas d’extrême urgence, le gouverneur général pourra ordonner l’exécution, à la charge de faire immédiatement connaître les moiifs de sa décision à notre ministre secrétaire d’Élal de la guerre , qui nous en rendra compte.
« Ce pouvoir attribué au gouverneur général ne pourra, dans aucun cas, être délégué. »
L’UNIVERS
rection de l’intérieur à Philippeville, une justice de paix et un commissariat civil àConstantine. Vingt-trois arrêtés rendus dans le courant de l’année par le gouverneur général prescrivirent la création de dix-huit villages dans le Sahel d’Alger, à Béni Mered , à Koléah , etc. Ces centres de population devaient comprendre plus de douze cents feux.
Une ordonnance royale du 26 septembre organisa sur des bases nouvelles le service de la justice en Algérie. Elle arrêta la composition de la cour et des tribunaux français, détermina la com-
{jétence des tri&unaux indigènes , régla a procédure à suivre, et fixa la juridiction administrative. Le procureur général eut la correspondance directe avec le ministre de la guerre pour tout ce qui concernait l’administration de la justice. Ses attributions et la discipline de l’ordre judiciaire furent l’objet d’un arrêté ministériel du 22 novembre. Des arrêtés du ministre delà guerre réglèrent également l’exercice et la discipline delà profession d’huissier ( 26 novembre) et de notaire en Algérie ( 30 décembre). Enfin un acte du même genre organisa les commissariats civils (21 décembre ). On sait que les commissaires civils en Algérie remplissent à la fois les fonctions de maire, de juge de paix et d’officiers de police judiciaire.
Incursions d’Abd-el-Kàder en 1843. — L’armée était à peine rentrée dans ses cantonnements que l’émir, qui avait soigneusement évité les combats , et qui nous avait laissé ravager et soumettre les tribus de l’Ouarsenis , reparut inopinément au milieu du pays que nous venions de parcourir. Il avait avec lui quatre cents cavaliers réguliers et huit cents chevaux des populations du sud.
Cette troupe s’augmenta successivement des contingents des tribus qu’il traversait et qui étaient trop faibles pour lui résister isolément. Il annonçait sur sa route que la France allait conclure la paix avec lui, et il prétendait ne demander aux Arabes qu’une grande démonstration armée, afin d’obtenir des conditions meilleures. Il arriva dans la vallée du Chélif avec plus de deux mille cavaliers, et s’avança jusqu’à une petite journée de Miliana", et jusqu’à trente kilomètres ouest de Cheîchel , après avoir
châtié les tribus qui refusaient de se joindre à lui et avoir enchaîné les chefs les plus compromis pour notre cause. Les troupes reprirent aussitôt la campagne.
Une colonne se dirigea vers Cherche!. Le général Changarnier, arrivé en toute hâte àMiliana,courutàlarencontre de l’émir ; dans le sudet le sud-est de la subdivision de Miliana , le due d’Aumale, qui venait de prendre le commandement de Médéah, exécuta des coups de main hardis contre les débris du parti d’Abd-el- Kader. Cette offensive vigoureuse dispersa promptement les rassemblements d’insurgés, et refoula l’émir au loin dans l’ouest.
Extension de l’occupation. — Les vicissitudes si nombreuses qui se produisaient incessamment , soit dans la province d’Oran, soit dans celle d’Alger, firent comprendre au gouverneur général que notre domination ne pourrait être consolidée que lorsque la conquête serait complète. L’ennemi n’attendait plus nos colonnes pour leur disputer la possession du pays; mais il semait l’agitation, la révolte, la dévastation dans tous les lieux qui venaient d’être pacifiés. Pour remédier à ces maux , qui ruinaient les tribus , on fut dans la nécessité d’occuper, soit dans la ligne du centre, soit sur la limite du Tell , les points les plus importants pour appuyer la stratégie de l’armée et pour couvrir les tribus qui avaient droit à notre protection. Dans la province d’Alger, un poste permanent fut établi au milieu de la vallée du Chélif, au lieu appelé elAsnam; cette ville reçut plus tard le nom d’Orléansville. Le général Bugeaud dirigeait les opérations en personne ; par un ordre du jour du 26 avril il confia le commandement de ce poste au colonel Cavaignac. Le 3 mai suivant, la ville et le port de Tenès furent occupés, afin d’assurer les communications d’Orléansville avec la mer. Dans la subdivision de Médéah , le fort de Boghar fut relevé , et on y installa des troupes dans les premiers jours de mai. A la même époque le général Changarnier traça les fondements d’un établissement à quelques kilomètres à l’ouest de lhaza, à. Teniet-el-Ahd , défilé principal pour déboucher de la vallée du Derder sur les hauts plateaux qui précèdent le de-
sert. Dans la province d’Oran le général de Lamoricière fondait également deux postes nouveaux, l’un à Tiaret, non loin du fort de Tekdemt , renversé par nous en 1841 ; l’autre à Ammi-Moussa, sur le Riou.
Puise de la zmala d’Abd-el-Kadeb. — Depuis que nos colonnes s’étaient montrées dans les parties les plus reculées du Tell, Abd-el-Kader avait jugé qu’il n’y avait plus de sûreté pour sa lamille, au milieu des tribus que les travaux de labour retenaient dans un cercle limité. Il avait envoyé toutes les femmes de ses parents et des principaux personnages attachés à sa fortune dans le désert. Cette réunion, grossie d’un grand nombre d’émigrés appartenant à toutes les tribus de l’ouest et particulièrement aux Hachem, s’était mêlée à des populations extrêmement mobiles et qu’aucun intérêt n’attachait à un territoire déterminé ; elle était en outre protégée par quelques centaines de fantassins réguliers. Cette aggrégation essentiellement ambulante s’appelait la zmala; tantôt elle s’enfoncait vers le sud , tantôt elle revenait vers le Tell , suivant les circonstances de la guerre ; elle représentait le foyer et le centre des forces d’Abd-el-Kader, et était devenue en quelque sorte la capitale de sa puissance nomade. La tâche de poursuivre et d’enlever la zmala fut confiée au duc d’Aumale.
Le jeune prince partit le 9 mai de Boghar, où il avait réuni sa colonne et organisé son convoi d’approvisionnements. Il emmenait dix-huit cents fantassins et cinq cents cavaliers, dont deux cents Français seulement. La marche fut dirigée vers l’ouest dans les journées des 9, 10, 11 et 12 mai; le 13 le corps expéditionnaire tourna vers le sud, et surprit le 14 au matin la petite ville de Goudjila. Les mouvements avaient été si habilement combinés, que les habitants de ces contrées n’en avaient eu aucune connaissance. Le 15 on ramassa sur la route des traînards ennemis qui mirent sur la trace de la zmala. La cavalerie prit immédiatement la poursuite^, et le 16 , à dix heures du matin , après plus de trente heures de marche , on se trouva en présence de la zmala , qui était campée sur les sources de Ta-
21e Livraison. (Algérie.)
guin, à quatre-vingts kilomètres sud-est de Goudjila. Le campement de la zmala couvrait un espace immense , et comprenait au moins quatre mille tentes ; on pouvait évaluer les forces des défenseurs à deux mille cavaliers environ et trois mille fantassins , en dehors du petit bataillon de réguliers. Notre cavalerie n’avait que cinq cents chevaux, et l’infanterie ne devait arriver que plusieurs heures après sur le champ de bataille.
La circonstance était critique. Attendre l’infanterie et l’artillerie , c’était donner le temps à l’ennemi de plier les tentes , de mettre les troupeaux à l’abri et de venir ensuite nous combattre. La prudence conseillait d’être hardi et de se précipiter au milieu des tentes , malgré l’infériorité du nombre , de jeter le trouble dans les campements etde triompher par surprise. Ce parti fut adopté , et le succès le plus complet en fut le résultat. Le trésor d’Abd-el-Kader, quatre drapeaux , un canon , des armes de toutes espèces, un butin immense, des troupeaux innombrables, les familles des lieutenants les plus illustres de l’émir, tombèrent entre nos mains. Les trente ou quarante mille Arabes qui composaient la zmala se dispersèrent dans le pays , et nous ramenâmes à Alger plus de trois mille femmes , enfants et vieillards de la tribu des Hachem.
Pendant que ce coup terrible était porté à sa puissance, Abd-el-Kader, à la tête d’un corps de cavalerie , surveillait les mouvements du général de Lamoricière, qui s’avançait aussi vers le sud, et qui ramassa quelques jours après une partie de la population de l’ouest échappée au combat ae Taguin. Grâce au courage et à l’activité de quelques serviteurs dévoués, la mère et les femmes de l’émir purent s’enfuir et éviter d’être emmenées prisonnières. Les débris de la zmala errerent pendant quelque temps encore dans le sud , puis se dirigèrent vers le Maroc. Cette réunion , reconstituée sur des bases moins importantes , prit le nom de déira, qualification employée dans l’ouest préférablement à celle de zmala.
Opérations de l’abmée. — Le brillant fait d’armes de la zmala ne doit pas nous faire oublier de parler des travaux et des efforts de l’armée sur d’au-
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très points. La province d’Oran fut plus particulièrement agitée par la guerre.
Abd-el-Kader , refoulé des environs de Miliana et de la vallée du Ghélif, s’était porté hardiment dans la plaine d’Eghris, pendant que le général de Lamoricière allait créer l’établissement de Tiaret, et avait enlevé les Hachem pour les entraîner dans le désert. Il s’établit ensuite durant quelques jours sur la haute Mina pour emmener d’autres tribus; mais de ce côté les populations résistèrent , et nous donnèrent le temps de leur venir en aide. Le général de Lamoricière s’était mis à la poursuite de la zmala de l’émir pour coopérer aux efforts du duc d’Aumale. En même temps, une colonne de sa division se rendait vers la Iakoubia pour y rencontrer le général Bedeau, arrivant de Tlemsen. La subdivision de Mostaganem ne restait pas inactive : elle avait successivement châtié la tribu des Béni Zéroual , partisans fanatiques de l’émir , et les Flitta , toujours turbulents malgré les nombreux échecs qu'ils avaient subis. Le 22 mai l’armée eut à regretter une perte douloureuse; le général Mustapha ben Ismaïl, ramenant à Oran la cavalerie indigène chargée de butin, fut attaqué en traversant le pays boisé des Cheurfa; la terreur s’empara de ces Arabes, ordinairement si braves ; leur vieux chef fit de vains efforts pour les rallier. Il périt les armes à la main. Les Cheurfa portèrent sa tête à Abd-el-Kader, comme un trophée.
Chez les Djaffra, après plusieurs succès importants , le général Bedeau fit prisonnier un des khalifas de l’émir le 13 mai. Le 22 juin le colonel Géry enleva le camp d’ Abd-el-Kader, qui ne se sauva lui-même que par miracle : deux cent cinquante réguliers furent tués, cent quarante prisonniers, un drapeau , des tambours, les éperons et la selle de l’émir, plus de quatre cents fusils , cent vingt chevaux , cinq cents chameaux , trois cents mulets chargés , huit cents bœufs, tombèrent entre nos mains. Pendant le mois de juin la colonne de Mostaganem , et plus tard celle du général de Lamoricière prirent part aux opérations dirigées par le gouverneur général contre les Béni Ouragh et sur le haut Riou. Le général Changarnier avait ma¬
nœuvré de son côté contre l’Ouarsenis, consolidant partout notre domination.
A Teniet-el-Ahd, le colonel Korte avait obtenu la soumission de plusieurs tribus. Dans la subdivision de Médéah, nos troupes, après avoir exécuté plusieurs expéditions heureuses au sud*ouest de Boghar, s’étaient mises en relation avec les grandes tribus du désert , telles que lesOuIed Naïl, les Arbaa, et les avaient détachées du parti ennemi.
Dans la province de Constantine le général Baraguay-d’Hilliers, qui remplaça le général Négrier dans le mois de janvier 1843, déploya une grande et énergique activité pour amener la soumission du triangle montagneux compris entre Constantine , Bône et Philippeville- Une suite non interrompue de succès détermina toutes les tribus à accepter notre domination. Le marabout fanatique qui avait dirigé l’année précédente une attaque contre le camp de l’Arrouch nous fut livré par son secrétaire, et exécuté. Le général Baraguay-d’Hilliers se porta ensuite avec toutes ses forces disponibles dans les montagnes situées entre Constantine, Collo et Philippeville, afin d’assurer définitivement la communication de la capitale de la province avec la mer. La lutte fut plus vigoureuse de ce côté de la part des Kabiles; nous remportâmes sur eux plusieurs brillants succès, mais les troupes durent se retirer sans avoir obtenu de résultat décisif. Enfin , avant la période des grandes chaleurs, la division de Constantine opéra dans le pays difficile et accidenté situé entre Guelma, Bône, laCalle et les frontières de Tunis. Les tribus furent facilement pacifiées; elles acquittèrent l’impôt, et toute cause de trouble fut éloignée pour un temps.
Dans l’est de la province la colonne de Sétif opéra une jonction avec les troupes de Médéah en traversant l’Ouennougha, et s’avança ensuite dans le sud jusqu’à Bouçaada*, ville arabe, dont la fondation remonte au cinquième siècle de l’hégire.
Pour récompenser l’armée de tant de nobles efforts le gouvernement conféra au gouverneur général la dignité de maréchal de France par une ordonnance royale du 31 juillet. MM. de Larnori* cière, Changarnier et Baraguay-d’Hilliers furent élevés au grade de général de division. Au mois de novembre le
duc d’Aumale arriva à Alger pour prendre le commandement de la province de Conslantine,en remplacement du général Baraguay-d’Hilliers, qui rentrait en France.
Un événement militaire de la plus haute importance marqua la fin de l’année 1843 dans la province d’Oran.
Le 11 novembre une colonne partie de Mascara, sous les ordres du général Tempoure, atteignit le camp du khalifa Ben Allai , qui renfermait le reste de l’infanterie régulière de l’émir. Ce corps fut complètement anéanti ; les cavaliers les mieux montés purent seuls s’échapper ; plus de quatre cents morts restèrent sur la place ; les drapeaux de trois bataillons, trois cent soixante prisonniers,^ toutes les armes, les bagages, les bêtes de somme tombèrent en notre pouvoir.
Ben Allai lui-même futtué dans le combat; il était le premier lieutenant d’Abdel-Kader, et exerçait une très-grande influence sur les populations arabes de Miliana, de la Métidja, du Sébaou et de Médéah. Ce combat trancha définitivement la question de guerre. Dans les tribus de l’intérieur nous devînmes les véritables possesseurs du pays ; et ceux qui nous combattirent désormais n’étaient plus des ennemis, mais des sujets en rébellion, toujours facilement ramenés à l’obéissance. L’émir fut rejeté dans le Maroc. Il avait encore un de ses lieutenants à Biskara „ dans la province de Constantine; mais; il n’existait plus aucun rapport régulier entre ce chef et son maître.
Administration en 1843. — Les actes administratifs ne furent pas en aussi grand nombre qu’en 1842. Nous ne mentionnerons que lesi principaux. Une ordonnance royale du 16 avril rendit applicable à l’Algérie , sous certaines modifications, le code de procédure civile. Des arrêtés ministériels des 16 septembre et 16 octobre déterminèrent l’organisation des troupes auxiliaires indigènes appelées à concourir, avec les chefs investis , au maintien de la tranquillité et à la perception des impôts. Les fantassins ( ashar ) furent placés auprès des fonctionnaires exerçant un commandement dans les villes éloignées de nos centres d’occupation ou dans les pays montagneux ; ils recevaient une solde de cinquante centimes
par jour. Les cavaliers ( khiela ), beaucoup plus nombreux , étaient destinés à agir dans les contrées ouvertes , au milieu des populations peu stables ; on leur alloua une paye journalière d’un franc.
Toutes ces forces devaient, à la première réquisition, se joindre à nos colonnes.
Une ordonnance royale du 16 décembre régla les questions de douane qui se rapportaient à la navigation, aux importations, aux exportations et aux entrepôts . Les navires français furent largement favorisés; on frappa de droits élevés toutes les marchandises de provenance étrangère. Ces nouvelles rigueurs prohibitives , provoquées dans l’intérêt de l’industrie et des manufactures de la métropole , furent accueillies avec un vif mécontentement en Algérie; car elles amenèrent le renchérissement d’une foule d’objets de consommation que l’Espagne, l’Italie et les entrepôts de Gibraltar fournissaient à bon marché.
Campagne de Biskara en 1844. — Le duc d’Aumale arriva à Constantine le 5 décembre 1843 pour prendre le commandement de la province. Il appliqua ses premiers soins à donner une impulsion vive et régulière à l’organisation des différents services, et particulièrement au gouvernement des indigènes. D’utiles innovations furent essayées dans la province de Constantine, et on s’empressa de les adopter dans les autres parties de l’Algérie. En même temps qu’il réglait l’administration des tribus, le duc d’Aumale poussait avec activité les préparatifs d’une expédition lointaine, dont le but principal était de chasser de Biskara le khalifa qui y commandait encore au nom d’Abd-el-Kader, soutenu par deux cents fantassins réguliers environ; au retour la colonne expéditionnaire devait être employée à poursuivre Ahmed- Bey, réfugié dans les montagnes du Belezma, et à donner à cette contrée une constitution définitive, afin d’ouvrir au commerce français la route si intéressante des oasis sahariennes.
Le 23 février 1844 les troupes se trouvaient réunies à Batna , sur la limite du Tell et du petit désert. Elles se composaient de deux mille quatre cents fantassins, six cents chevaux réguliers (spahis et chasseurs d’Afrique), quatre pièces de montagne et deux de campagne. On se
ai.
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mit en marche le 25 ; des colonnes mobiles parcoururent le pays à droite et à gauche de la route sans rencontrer de résistance. Le 29 l’armée bivouaqua à El-Kantara, premier village où l’on trouve des plantations de palmiers, et atteignit Biskara le 4 mars. Les habitants de la ville et des députations de tous les villages des Ziban et des tribus nomades , vinrent faire acte de soumission. Le khalifa d’Abd-el-Kader n’avait pas attendu notre arrivée, et s’était réfugié dans les montagnes de l’Aurès. Le duc d’Aumale consacra dix jours à organiser le pays, dont il étudia avec soin les ressources et la situation. Une compagnie de tirailleurs indigènes fut installée dans la Casbah pour soutenir l’autorité du cheikhel-arab ; et on lui adjoignit des cavaliers choisis parmi les nomades les plus dévoués à notre cause.
Le lieutenant de l’émir chassé de Biskara était cependant un drapeau autour duquel pouvaient se réunir les mécontents; il fallait lui faire subir un nouvel échec pour lui enlever toute influence sur les populations des montagnes où il s’était réfugié. Il avait déposé ses magasins à Mechounèch, village situé au pied des derniers contreforts sud de la chaîne des monts Aurès , à trente-deux kilomètres nord-est de Biskara. L’Oued el-Abiadh, sortant d’une gorge étroite, arrosait une petite vallée plantée de palmiers et au milieu de laquelle on voyait plusieurs maisons. Sur les flancs dénudés et à pic des collines qui dominaient cette oasis se trouvaient trois fortins assez solidement construits, défendant l’approche du village. Une première reconnaissance dirigée sur ce point attira l’attention de l’ennemi ; la guerre sainte fut prêchée dans les tribus, et le khalifa d’Abd-el-Kader réunit à Mechounèch deux ou trois mille montagnards.
Lorsque le duc d’Aumale se présenta, le 14 mars , avec seize cents hommes , toutes les hauteurs étaient couvertes d’Arabes. On attaqua aussitôt avec la plus vive impétuosité, et l’ennemi fut facilement chassé des premières pentes; mais il se réunit sur un pic escarpé autour des soldats réguliers du khalifa.Une de nos compagnies, envoyée pour le déloger, commençait à plier, lorsque le duc d’Aumale , par une charge vigoureuse ,
qu’il commanda en personne, refoula au loin les Arabes qui tenaient encore.
Pendant que le khalifa d’Abd-el-Ka- <jgr réunissait contre nous les populations du sud de l’Aurès , celles du nord etles tribus de Belezma étaient ameutées par Ahmed-Bey et venaient attaquer les troupes qu’on avait laissées au camp de Batna. Dans les journées des 10 et 12 mars , des rassemblements composés de plus de quatre mille Arabes firent irruption contre les redoutes qui défendaient les abords du camp; ils furent repoussés avec perte sur tous les points. C’était la première fois que ces tribus luttaient contre nos soldats; elles reçurent une si rude leçon , qu’elles renoncèrent depuis à toute espèce de tentative contre le camp de Batna.
Après quelques jours de repos les forces actives de la division de Constantine reprirent la campagne pour aller châtier et soumettre les tribus de Belezma qui avaient pris part à l’attaque de Batna. Parmi les montagnes de cette contrée , celles des Ouled Sultan passaient pour inexpugnables; plusieurs fois les Turcs avaient vainement tenté d’y pénétrer. Le but principal de nos efforts devait être de prouver à ces tribus que nos armes ne pouvaient pas rencontrer d’obstacles insurmontables. Partie de Constantine le 17 avril , la colonne se réunit le 20 aux troupes de la subdivision de Sétif à Rasel-Aïoun, en face du pays des Ouled Sultan. Le 24 une première tentative pour entrer dans la montagne ne fut pas couronnée de succès. Nos soldats marchant au milieu d’un brouillard trèsépais, dans. des ravins inconnus, soutinrent un très-rude combat. L’absence de guides fidèles , une panique qui se déclara parmi nos auxiliaires arabes , forcèrentleducd’ Aumale de venir reprendre son ancien bivouac à Megaous , au pied de la montagne. Les derniers jours du mois d’avril furent employés à rassembler dans la partie du pays plat cultivée par les Ouled Sultan les tribus nomades du Sahara récemment soumises , dont les innombrables troupeaux dévastèrent entièrement les récoltes des montagnards. Enfin le 1er mai on pénétra dans la montagne. La résistance des Ouled Sultan fut bientôt vaincue. On fouilla le pays dans tous les sens ; Ahmed-Bey
fut obligé de se sauver en toute hâte, en nous abandonnant la plus grande partie de ses bagages ; apres quatorze jours d’efforts persévérants , toutes les tribus firent leur soumission.
Le duc d’Aumale rentrait à Batna le t4 mai , lorsqu’il reçut la nouvelle d’une horrible catastrophe arrivée à Biskara.
En quittant cette ville au mois de mars précédent, le commandant de la province avait prescrit de former une compagnie de tirailleurs indigènes pour garder la Casbah. Les personnes chargées de cette organisation n’apportèrent pas toute l'attention désirable dans le choix des nouveaux soldats ; on accepta trop légèrement des hommes qui venaient directement de chez le khalifade l’émir, et qui n’offraientpas tousla garantie d’avoir leur famille à Biskara. Deux officiers français et quelques artilleurs étaient restés avec cette troupe. Dans la nuit du 11 au 12 mai le lieutenant d’Abd-el- Kader, suivi de quelques hommes dévoués, se présenta devant la Casbah; les portes lui furent ouvertes par trahison; les Français, réveillés en sursaut par un bruit inusité, furent massacrés avant d’avoir pu se reconnaître. Les artilleurs furent emmenés prisonniers; le matériel et les approvisionnements furent livrés au pillage. Un seul sous-officier français parvint à se sauver dans un village1’ dévoué aux intérêts du parti français.
En apprenant ces sinistres nouvelles le duc d’Aumale se hâta de diriger des troupes sur Biskara; le 18 au matin notre cavalerie faisait irruption dans l’oasis. Le khalifa de l’émir était parti depuis la veille. Les habitants les plus compromis l’avaient suivi; les autres vinrent protester de leur obéissance. La colonne séjourna une semaine dans les Ziban pour arrêter l’organisation administrative d’une manière définitive et pour punir ceux des habitants qui avaient participé à la trahison. Le 25 mai le corps expéditionnaire se mit en marche; il traversa la Houdna orientale, et gagna le pays des Ouled Sultan par le sud. Les chefs de ces contrées reçurent l’investiture, les contributions dès tribus furent réglées. Les troupes rentrèrent à Constantine le 4 juin.
Ées résultats de cette longue campa¬
gne furent l’occupation permanente de Batna et de Biskara , l’organisation des tribus du Sahara , du Belezma et de la Houdna. Les nombreux villages des Ziban, qui avaient tant eu à souffrir pendant qu e le pays était déchiré par les luttes de notre cheikh-el-arab contre le khalifa d’Abd-el-Kader, en retrouvant le calme, se développèrent rapidement. Cette partie de la province de Constantine ne donna plus par la suite aucun sujet d’inquiétude. Le duc d’Aumale , apres avoir visité Sétif et toute la subdivision de Bône, quitta le commandement de la province de Constantine dans les premiers jours du mois d’octobre. Son administration a laissé des souvenirs impérissables dans l’esprit des populations.
Personne avant lui ne s’était occupé avec autant de zèle, d’activité et d’intelligence de toutes les questions d’organisation et des intérêts si souvent opposés des indigènes et des Européens.
La province de Constantine offrait alors un exemple remarquable de ce qu’on pouvait trouver de ressources parmi les officiers de l’armée pour le gouvernement des tribus, et de ce qu’on pouvait attendre des Arabes en les administrant avec justice et avec bienveillance.
Événements de la province d’Alger en 1844. — La tranquillité régnait sur tous les points de la province d’Alger; le gouverneur général voulut en profiter pour étendre notre domination jusque dans les contrées méridionales, où les partisans d’Abd-el-Kader pouvaient trouver un refuge et des ressources. Des troupes furent chargées de soumettre les Ouled Naïl , de pénétrer dans Laghouat et dans Ain-Madhi pour organiser l’administration au nom de la France. Cette expédition réussit complètement ; et si les résultats ne furent pas aussi décisifs que pour Biskara dans la province de Constantine , c’est qu’on ne put laisser sur les lieux une garnison française. D’ailleurs l’importance des intérêts n’était pas assez grande pour nécessiter un établissement, toujours difficile et dispendieux.
Ben- Salem maintenait encore l’autorité de l’émir au milieu des tribus kabiles du Djurdiura et jusque dans le Sebaou. Le maréchal Bugeaud résolut de
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détruire ce foyer d’intrigues , où les mécontents de la province se donnaient rendez-vous. Il partit d’Alger le 27 avril, avec une colonne de cinq mille hommes aguerris , et après avoir; expliqué aux Kabiles dans une proclamation le but de son entreprise. L’occupation du port de Dellis ayant été arrêtée depuis longtemps, cette ville, qui allait devenir la base des futures opérations, reçut nos troupes le 8 mai. Pendant qu’on relevait les fortifications de la place , le maréchal marcha contre les rassemblements de Kabiles qui s’étaient formés au delà de l’Oued-Sebaou. Par une habile manœuvre il les attira dans la plaine, et les battit le 13 mai. Une seconde troupe d’ennemis, encore plus considérable, s’était rassemblée au centre du pays des Flissa; les Kabiles avaient construit des rédans en pierres sèches pour ajouter à la force d’une position déjà formidable. L’armée française sut cette fois encore suppléer au nombre par le courage et la science de la guerre. Le 17 mai on occupa un sommet très-élevé au-dessus des positions de l’ennemi ; en voyant leur ligne débordée, les Kabiles, qui avaient d’abord résisté avec bravoure, se dispersèrent , et nous laissèrent occuper cinquante villages, où les auxiliaires indigènes firent un grand butin. Ce succès amena la soumission des Flissa, et permit au gouverneur général de compléter l’organisation de cette partie de la provincejusqu’au Djurdjura. Cette opération importante était à peine terminée , que des nouvelles de la plus haute gravité, venues de la frontière du Maroc , appelèrent sur ce point toute l’attention.du maréchal Bugeaud. Il courut en avant de la Tafna, avec une partie des troupes qui avaient combattu et soumis les Kabiles.
Guerre avec le Maroc. — Abdel-Kader, chassé de l’Algérie à la fin de l’année 1843 , s’était retiré dans le Maroc; il avait établi les débris de ses partisans et de ses réguliers échappés aux coups du duc d’Aumale à Taguin , du général de Lamoricière et du général Tempoure, sur un point situé à l’ouest du Chot-el-Gharbi , à quatre-vingts kilomètres environ au sud-est d’Ouchda. Son influence religieuse rallia bientôt autour de lui une sorte d’armée , composée en
grande partie d’aventuriers, et avec laquelle il franchissait souvent la frontière pour piller nos tribus. Ces brigandages entretenaient une vive agitation dans tout l’ouest de la province d’Oran. Les autorités marocaines, malgré toutes nos réclamations , loin de s’opposer à ces désordres, semblaient les encourager et les favoriser. Bientôt les marocains sentirent leur fanatisme s’exalter au contact d’Abd-el-Kader et de ses partisans ; ils se crurent appelés à chasser les Français de la régence d’Alger, et les vieilles prétentions de la dynastie des chérifs sur l’ancien royaume de Tlemsen se réveillèrent avec toutes leurs illusions. Le kaïd d’Ouchdâ réunit autour de lui un corps de plus de deux mille cavaliers, et sembla se préparer à la guerre. Abd-el- Kader joignit bientôt ses forces à celles du Maroc.
Pour être prêt à parer aux graves éventualités que tout faisait prévoir comme très-prochaines, le général de Lamoricière avait fait occuper le fort de Sebdou, relevé de ses ruines ; bientôt il choisit un nouveau point sur la frontière du Maroc pour surveiller Ouchda, et établit un camp à Lella-Maghnia, à soixante kilomètres à l’ouest de Tlemsen. Le kaïd marocain , frappé de l’attitude résolue de nos troupes , aurait voulu ne rien précipiter ; mais il ne pouvait plus maîtriser les passions fanatiques des contingents réunis autour de lui et qu’Abdel-Kader poussait à la guerre sainte.
D’un autre côté, un parent de l’empereur de Maroc arriva à Ouchda à la tête d’un corps de cavalerie régulière, les Abids- Boukhari. Cette troupe, justement renommée pour sa bravoure parmi les tribus du Maroc, brûlait d’en venir aux mains avec les chrétiens, pour montrer aux hommes d’Abd-el-Kader la supériorité des Marocains sur les Arabes de l’Algérie. Toutes ces causes réunies entraînèrent l’armée marocaine à franchir la frontière et à attaquer le camp français sans déclaration de guerre. Le général de Lamoricière prit des dispositions rapides; le premier choc fut terrible : les Abids- Boukhari, qui se trouvaient en présence d’un bataillon de zouaves , firent des efforts inutiles pour l’enfoncer. Après une lutte acharnée, l’ennemi fut repoussé et vigoureusement poursuivi. Cette af-
faire glorieuse pour nos armes eut lieu le 30 mai; elle imprima aux Marocains une si grande terreur , que jamais dans les combats livrés postérieurement ils n’osèrent aborder nos troupes de si près et s’exposer à leurs coups.
Dans les premiers jours du mois de juin le maréchal Bugeaud arriva sur la frontière pour prendre la direction des opérations militaires. Il voulut d’abord recourir aux négociations, afin d’éviter la guerre avec le Maroc , si c’était possible. Le kaïd d’Ouchda consentit à une conférence, et se rendit le 15 juin sur les bords de la Molouïa , où il rencontra le général Bedeau. Le chef marocain s’était fait accompagner de plus de trois mille hommes; le général français n’avait pris pour toute escorte que quatre bataillons. Dès l’ouverture de l’entrevue, le général Bedeau pressentit qu’elle ne pourrait pas avoir d’issue. Les troupes marocaines poussaient des clameurs sauvages et des cris de malédiction contreles chrétiens ; elles tiraient même des coups de fusil contre l’escorte du général. Le kaïd d’Ouchda essaya d’abord de ramener l’ordre parmi ses gens, et finit par déclarer que son maître demandait que les frontières entre les deux États fussent reportés à JaTafna, et que si nous n’acceptions pas ces conditions, nous pouvions considérer la guerre comme dénoncée. Ces paroles rompirent la conférence; le général Bedeau se retira. Comme il était en marche, son arrière-garde fut assaillie par les Marocains. Prévenu de ces circonstances , le gouverneur général accourut, prit l’offensive, et mit en fuite les forces de l’ennemi , qui laissa environ trois cents hommes sur le terrain.
Après de nouveaux efforts pour arriver à un arrangement, le maréchal Bugeaud marcha sur Ouchda, et y entra sans coup férir. La ville fut respectée; et comme la difficulté des approvisionnements recommandait de se rapprocher de la mer , l’armée rentra sur le territoire algérien. Le 26 juin elle se porta sur le petit port de Djema-Ghazaouat ; on établit un camp sur ce point , et on s’occupa d’y former les magasins et les hôpitaux, pour le cas où les hostilités avec le Maroc deviendraient plus sérieuses et se prolongeraient. Le gouverneur
général avait fait savoir aux autorités marocaines qu’il ne respecterait pas plus leur territoire qu’elles n’avaient respecté le nôtre , et qu’il y poursuivrait Abdel-Kader et les tribus algériennes révoltées. En effet, le 1er juillet il se porta sur l’Oued-Isly, et il eut, deux jours après, un engagement peu important avec les troupes du Maroc. L’armée française remonta le cours de l’Isly pour chercher Abd-el-Kader et les tribus émigrées.
Les 11 et 13 juillet quelques centaines de cavaliers seulement vinrent nous attaquer, et le 19 on regagna le camp de Lella-Maghnia.
Cependant tous les rapports annonçant que des contingents nombreux venaient grossir incessamment l’armée marocaine, et qu’un des fils de l’empereur avait été envoyé pour la commander; le maréchal Bugeaud concentra les forces dont il pouvait disposer, et qui avaient été accrues par l’arrivée de plusieurs régiments envoyés de France. Il apprit bientôt que l’escadre française , qui croisait devant Tanger, sous les ordres du prince de Joinville , avait démantelé les fortifications de cette ville. Le rassemblement marocain, établi à une très-faible distance de notre camp, comptait déjà plus de quarante mille combattants. Différer plus longtemps, c’était voir diminuer chaque jour les chances de succès. Aussi le gouverneur général n’hésita pas à prendre l’initiative. Le 13 août, à trois heures après midi, nos troupes se mirent en mouvement, en simulant un grand fourrage; le 14, à deux heures du matin, elles se remirent en marche. A huit heures on aperçut tous les camps marocains sur la rive droite de l’Isly ; l’ennemi tenta de nous disputer le passage de la rivière ; il fut repoussé par les tirailleurs d’infanterie. A peine notre armée avait pris son ordre de combat sur la rive opposée, qu’elle fut assaillie sur les deux flancs et sur ses derrières par des masses considérables de cavalerie. Mais partout l’attaque échoua contre la solidité de notre infanterie; bientôt notre artillerie mit le désordre dans ces bandes confuses, qui se retirèrent devant nous. La colonne française voyant l’effort de l’ennemi brisé sur ses flancs , continua sa marche en avant, et, après une légère ré-
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sistance, enleva la butte où le fils de l’empereur s’était établi dès le commencement du combat. Alors le maréchal se dirigea contre les camps. Notre brave cavalerie accomplit cet exploit ; une charge vigoureuse la fit précipiter jusque sur la batterie qui défendait les tentes du fils de l’empereur. Les canonniers furent sabrés sur leurs pièces , et un immense butin tomba en notre pouvoir. Les Marocains, vivement poursuivis, se dispersèrent dans toutes les directions, et nous restâmes maîtres du champ de bataille.
Pendant que l’armée de terre se couvrait de gloire sur les bords de l’isly , notre escadre ne demeurait pas inactive. Le prince de Joinville, chargé des opérations maritimes contre le Maroc, ayant en vain attendu une réponse satisfaisante aux justes réclamations de la France au sujet d’Abd-el-Kader et du retrait des troupes rassemblées à Ouchda, avait détruit les fortifications de Tanger le 6 août. Ce premier fait d’armes n’ayant pas suffi pour amener les Marocains à composition, l’escadre se porta devant Mogador le 11 août. Cette ville était en quelque sorte la fortune particulière de l’empereur du Maroc ; il est propriétaire de la presque totalité des terrains et des maisons, qu’il loue à ses sujets ; c’était en outre la source principale des revenus du trésor public, à cause des droits de douanes acquittés par le commerce. Le mauvais temps fit retarder l’attaque jusqu’au 15; nos vaisseaux eurent facilement raison des batteries de la place, et une colonne de débarquement de cinq cents hommes s’empara de l’île qui commandait le port.
Le lendemain Mogador fut occupé sans obstacle ; les forts et la ville avaient été évacués; nos troupes enclouèrent les ièces de canon, démolirent les emrasures , noyèrent les poudres, et rapportèrent comme trophées trois drapeaux et dix canons en bronze. Après cette expédition les Français rentrèrent dans l’île, qu’on devait occuper jusqu’à la conclusion de la paix. Des bandes de Kabiles, accourues des montagnes environnantes, envahirent la ville, et y mirent le feu après l’avoir pillée.
En apprenant coup sur coup les événements de Tanger, de Mogador et de l’isly , l’empereur du Maroc fut cons¬
terné et ne songea plus qu’à presser la conclusion de la paix. L’intervention officieuse de M. Drummond-Hay, agent diplomatique de l’Angleterre au Maroc, avait déjà contribué à convaincre les Marocains qu'ils n’avaient aucun secours à attendre des puissances européennes.
Les populations des villes désiraient vivement la fin de la guerre, dans la crainte de voir le gouvernement, affaibli dans sa luttecontre la France, devenir impuissant à réprimer les excès des tribus insoumises et dont l’état d’hostilité faciliterait les actes de brigandage. Les pourparlers entre les plénipotentiaires français et le délégué de l’empereur furent assez longs; on signa le traité à Tanger le 10 septembre 1844 (1). Abd-el-Kader
(i) Traité de Tanger.
Art. ier. Les troupes marocaines réunies extraordinairement sur la frontière des deux empires , ou dans le voisinage de ladite frontière, seront licenciées.
S. M. l’empereur de Maroc s’engage à empêcher désormais tout rassemblement de cette nature ; il restera habituellement , sous le commandement du kaïdd’Ouchda, un corps dont la force ne pourra excéder habituellement deux mille hommes ; ce nombre pourra toutefois être augmenté si des circonstances extraordinaires et reconnues telles par les deux gouvernements les rendaient nécessaires dans l’intérêt commun.
Art. 2. Un châtiment exemplaire sera infligé aux chefs marocains qui ont dirigé ou toléré les actes d’agression commis en temps de paix sur le territoire de l’Algérie, contre les troupes de S. M. l’empereur des Français. Le gouvernement marocain fera connaître au gouvernement français les mesures qui auront été prises pour l’exécution de la présente clause.
Art. 3. S. M. l’empereur de Maroc s’engage de nouveau , de la manière la plus formelle et la plus absolue , à ne donner ni permettre qu’il soit donné dans ses États, ni assistance, ni secours, ni armes , munitions ou objets quelconques de guerre à aucun sujet rebelle ou à aucun ennemi de la France.
Art. 4. Hadj Abd-el-Kader est mis hors la loi dans toute l’étendue de l’empire du Maroc , aussi bien qu’en Algérie.
Il sera, en conséquence, poursuivi à main armée par les Français sur le territoire de l’Algérie et par les Marocains sur leur territoire, jusqu’à ce qu’il soit expulsé ou tombé au pouvoir de l’une ou de l’autre nation.
fut immédiatement sommé par les autorités marocaines d’évacuer le territoire de l’empire. Il répondit à Mouley
Dans le cas où Abd-el-Kader lomberait au. pouvoir des troupes françaises, le gouvernement de S. M. s’engage à le traiter avec égard et générosité. Dans le cas où Abd-el-Kader tomberait au pouvoir des troupes marocaines, S. M. l’empereur de Maroc s’engage à l’enfermer dans une des villes du littoral ouest de l’empire , jusqu’à ce que les deux gouvernements adoptent, de concert, les mesures indispensables pour qu’ Abd-el-Kader ne puisse, en aucun cas, reprendre les armes et troubler de nouveau la tranquillité de l’Algérie et du Maroc.
Art. 5. La délimitation des frontières entre les possessions de S. M. l’empereur des Français et celles du Maroc reste fixée et convenue conformément à l’état reconnu par le gouvernement marocain à l’époque de la domination des Turcs en Algérie. L’exécution complète et régulière de la présente clause sera l’objet d’une convention spéciale, négociée et conclue sur les lieux entre les plénipotentiaires délégués à cet effet par l’empereur des Français et un délégué du gouvernement marocain. S. M. l'empereur du Maroc s'engage à prendre sans délai , dans ce but, les mesures convenables et à en informer le gouvernement français.
Art. 6. Aussitôt après la signature des présentes conventions les hostilités cesseront de part et d’autre; dès que les stipulations comprises dans les articles r, 2,4 et 5 auront été exécutées à la satisfaction du gouvernement français , les troupes françaises évacueront l’île de Mogador, ainsi que la ville d’Ouclida , et tous les prisonniers faits de part et d’autre seront mis immédiatement à la disposition de leur natiou respective.
Art. 7. Les hautes parties contractantes s’engagent à procéder, de bon accord et le plus promptement possible, à la conclusion d’un nouveau traité qui , basé sur les traités actuellement en vigueur, aura pour but de les consolider et de les compléter, dans l’intérêt des relations commerciales et politiques des deux empires.
En attendant, les anciens traités seront scrupuleusement respectés, et la F rance jouira, en toute chose et en toute occasion , du traitement de la nation la plus favorisée.
Art. 8. La présente convention sera ratifiée , et les ratifications en seront échangées dans un délai de deux mois, ou plus tôt si faire se peut.
Cejourd’hui, 10 septembre 1844.
Abd - er - Rahman une lettre pleine de témoignages de respect et de soumission, s’excusa de ne pouvoir obéir à ses ordres à cause des maladies qui régnaient parmi ses compagnons; mais il réunit les sept ou huit cents hommes armés qui composaient ses troupes, et resta campé sur la rive gauche de la Molouïa, à cent kilomètres de notre frontière.
Derniers événements de t844. — L’issue favorable de la campagne contre le Maroc exerça la plus salutaire influence sur la" tranquillité de toute l’Algérie. Les troupes de Mascara firent une démonstration dans le sud pour rassurer les tribus qui redoutaient la réapparition d’ Abd-el-Kader dans leur pays. La colonne de Sidi-bel-Abbès châtia les Ouled Ali-ben-Hamel qui avaient commis quelques désordres. Dans la province d’Alger, les montagnes du Djurdjura attiraient encore l’attention du gouverneur général. Ben Salem et quelques partisans fanatiques de l’émir y entretenaient l’agitation par leurs menées. Un détachement trop faible sortit de Dellis le 17 octobre pour reconnaître les dispositions des tribus ; les troupes , mal dirigées, furent engagées imprudemment contre un ennemi dix fois plus nombreux; elles éprouvèrent des pertes assez fortes. Le maréchal Bugeaud se hâta d’accourir à la tête d’un renfort; il atteignit les Kabiles le 28 octobre, et les mit en fuite après leur avoir tué plus de cent cinquante hommes. A la suite de ce combat vigoureux les tribus révoltées rentrèrent dans le devoir. Ce fut le dernier fait de guerre de l’année. Le 16 novembre, le maréchal Bugeaud partit pour la France, et laissa le gouvernement par intérim de l’Algérie au général de Lamoricière ; après quatre années de séjour en Afrique, le vainqueur de l’Isly reçut en France les plus éclatants témoignages d’estime et d’admiration pour les grands services qu’il venait de rendre au pays.
Administration en 1844. — Des efforts nombreux furent faits pour organiser le gouvernement des indigènes ; un arrêté ministériel du 1er février donna une consécration définitive à l’important service des affaires arabes. On institua un bureau arabe dans chaque
L’UNIVERS
poste occupé par nos troupes , en le plaçant sous la dépendance directe du commandant supérieur de lalocalité.Des circulaires du gouverneur général réglèrent les points principaux de l’administration des tribus pour la nomination des chefs, le droit de frapper des amendes, les travaux d’utilité publique, la responsabilité pour les crimes dont les auteurs restaient inconnus. Le domaine de l’État fut partout recherché avec soin , etonréunit de très-nombreux renseignements statistiques sur la population et sur les ressources de toute espèce du pays. Cette année marqua un progrès des plus utiles accompli par l’armée; elle se dévoua aux soins multipliés du gouvernement des Arabes avec la même ardeur et la même intelligence qu’elle avait apportées à faire la guerre pendant les années précédentes. Nous avons déjà eu l’occasion d’indiquer ue ce mouvement organisateur naquit 'abord dans la province de Constantine, sous l’inspiration et la direction du duc d’Aumale ; les deux autres provinces ne tardèrent pas à entrer dans la même voie, dès que l’affermissement de la tranquillité permit de ne plus regarder la guerre comme notre intérêt principal.
Un arrêté ministériel du 6 mai régla l’exercice de la profession de courtier de commerce; par un arrêté du 8 juin suivant , le ministre de la guerre organisa pour l’Algérie un service télégraphique, dont te personnel fut emprunté au service de France. Une ordonnance royale du 21 décembre établit un droit d’octroi municipal à percevoir aux portes de mer, afin d’augmenter les ressources locales, tant pour les villes du littoral que pour celles de l’intérieur. Mais l’acte le plus important ftït sans contredit l’ordonnance royale du 1er octobre sur la constitution de la propriété en Algérie. Cedocument traitait des acquisitions d’immeubles faites devant les kadhis musulmans, et indiquait les formalités pour établir le droit de possession, l’État se réservant la propriété des immeubles sur lesquels personne n’aurait fait acte public de possession. Il réglait le rachat des rentes; les prohibitions d’acquérir ou de former des établissements dans les territoires où les autorités civiles ne fonc¬
tionnaient pas encore; l’expropriation et l’occupation temporaire pouf cause d’utilité publique. Enfin il accordait le droit à l’État de rentrer en possession des terres qu’il avait concédées et qui étaient restées sans culture; un impôt de cinq francs par hectare frappait les propriétaires des terres incultes. Cette ordonnance, qui n’était qu’une tentative pour mettre lin à l’agiotage scandaleux des propriétés rurales et pour permettre au gouvernement de disposer de vastes espaces afin d’y établir des colons, souleva cependant des réclamations nombreuses parmi les propriétaires algériens. On trouva les mesures contre les détenteurs des terres incultes trop rigoureuses, et l’administration dut apporter des tempéraments à l’exécution de ces dispositions.
Mouvements des populations indigènes en 1845. — La victoire nous avait rendu maîtres de l’Algérie ; mais les efforts que nous faisions pour organiser l’administration du pays n’avaient pas encore produit tous les résultats que nous pouvions en attendre dans les provinces d’Alger et d’Oran. Du fond de sa retraite, dans le Maroc, Abd-el-Kader envoyait des émissaires pour prêcher la révolte; il faisait circuler des lettres nombreuses dans lesquelles il annonçait aux tribus que l’empereur du Maroc (levait bientôt se joindre à lui pour nous attaquer par le sud et par l’ouest. Ces sourdes menées portèrent un coup funeste à la tranquillité du pays. Le 30 janvier au matin, une bande de fanatiques, excitée par les prédications d’un marabout des Ouled Brahim, se présenta sans apparence hostile devant le poste de Sidibel-Abbès dans la province d’Oran. Introduits dans le camp , ils tirèrent tout à coup des armes de dessous leurs burnous et se précipitèrent sur nos soldats. Des ordres énergiques et promptement exécutés firent aussitôt courir aux armes; et en quelques instants les cinquante-huit fanatiques qui avaient pénétré dans le poste furent tous massacrés. Dans le premier mouvement de surprise nous eûmes six hommes tués et vingt-six blessés. Ce châtiment ne suffit pas ce^ pendant pour détruire l’effet des intrigues d’Abd-el-Kader. La fermentation devint bientôt générale. La tribu des Béni Amer nous abandonna la première;
et il fallut adopter des mesures desurveillance et de répression très-rigoureuses pour arrêter la défection d’un grand nombre de tribus qui voulaient émigrer afin de sejoindreà Abd-el-Kader dans le Maroc. Cette situation nécessita l’établissement d’un nouveau poste à Daïa , à soixante-huit kilomètres au sud de Sidibel-Abbès, dans le but de défendre cette partie du Tell contre une irruption subite des tribus du sud qui suivaient la fortune de l’émir.
L’insurrection, un moment comprimée dans l’ouest, s’étendit vers l’est, et fit explosion dans les montagnes du Dahra, où habitait une population turbulente, qui n’avait jamais obéi à aucun pouvoir régulier. Les nombreux éléments de désordre qui existaient dans cette contrée furent organisés par un homme , jeune encore, qui s’annoncait comme issu de la famille impériale au Maroc et envoyé de Dieu pour expulser les chrétiens de l’ Algérie. Le chef de l’insurrection prit le nom de Mohammed ben Abd- Allah, afin de s’attribuer le bénéfice des prophéties qui avaient prédit depuis longtemps qu’un homme de ce nom mettrait fin aux malheurs de l’islamisme; mais les populations le désignèrent plus habituellement par le sobriquet de Bou- Maza {le père de la chèvre ). En peu de jours l’agitation gagna toutes les tribus comprises dans les subdivisions d’Orléansville et de Mostaganem. Plusieurs de nos kaïds furent décapités et les biens de nos partisans pillés. Le 18 et le 23 avril des détachements français peu nombreux soutinrent une lutte inégale contre les insurgés entre Tenès et Orléansville, et essuyèrent des pertes sensibles. Bientôt Bou-Maza pénétra dans l’Ouarsenis, et alluma partout la rébellion. En même temps un mouvement éclata parmi les populations qui habitaient entre la Mina et le Chélif.
Quoique Abd-el-Kader continuâtà inonder le pays de ses lettres et de ses agents, l’insurrection était plutôt déterminée par les succès de Bou-Maza, qui travaillait à sa grandeur personnelle. On pouvait prévoir que l’émir ne tarderait pas à profiter de cette levée de'boucliers partielle pour tenter un mouvement plus général.
Mais le premier caractère de cette révolte fut beaucoup plus religieux que poli¬
tique. Pour un grand nombre d’Arabes , le rôle d’ Abd-el-Kader était fini ; la fortune avait prononcé contre lui ; il avait été vaincu , et depuis longtemps aucun succès n’avait relevé le prestige de son nom. Tandis que Bou-Maza venait de tenir en échec les forces françaises ; il instituait un gouvernement nouveau, nommait des fonctionnaires , percevait des impôts, et donnait du butin à partager aux cavaliers qui prenaient part à ses expéditions. Pour bien comprendre le caractère de cette insurrection et les circonstances qui aidèrent à l’élévation de Bou-Maza, il est indispensable de consulter un livre très-intéressant écrit sur ces matières par le chef du bureau arabe d’Orléans ville (1).
Le maréchal Bugeaud était de retour à Alger depuis le 27 mars. 11 fit d’abord une excursion dans l’ouest pour s’assurer de la situation des choses. Revenu à Alger le 6 avril, il s’occupa des préparatifs d’une grande expédition pour faire rentrer dans le devoir les tribus de l’Ouarsenis. Il laissa le soin aux colonnes de Cherchel , de-Tenès et d’Orléansville de réduire le Dahra, et pénétra le 5 mai dans le pays insurgé avec des forces imposantes. Le duc de Montpensier commandait l’artillerie du corps expéditionnaire. Les montagnards avaient été trop rudement châtiés dans les luttes précédentes pour accepter encore le combat contre nos troupes; la plupart avaient évacué leur territoire ; ils furent cependant amenés à capituler, et on procéda à leur désarmement, opération dure pour leur orgueil, d’une exécution difficile, mais qûi devait produire de bons résultats et qui fut poursuivie avec fermeté et persévérance.
Pendant que ces événements se passaient dans l’Ouarsenis, la colonne d’Orléansville remporta deux avantages signalés sur. les révoltés du Dahra. Les troupes de la subdivision de Mostaganem contribuèrent aussi à la dispersion des partisans de Bou-Maza. Le 11 juin notre khalifa de l’est de la province d’Oran battit complètement les insurgés sans le concours des forces françaises, et mas-
(r) Étude sur l'insurrection du Dahra (i 845- 1846) par M. Richard, capitaine du génie, chef du bureau arabe d’Orléansville.
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sacra une grande partie de leur infanterie. Après cet échec, Bou-Maza n’osa plus tenir la campagne, et disparut pour un instant. La fin de ses opérations fut malheureusement signalée par un fait extrêmement regrettable. La colonne de Mostaganem en poursuivant les populations rebelles au milieu d’un pays difficile les força à chercher un refuge dans une grotte profonde. On les somma vainement de se rendre, en leur promettant la vie sauve. Elles repoussèrent toutes nos propositions. Alors, pour les obliger à quitter leur retraite, on jeta des fascines enflammées à l’entrée de la grotte ; mais soit que des fanatiques persistassent à ne vouloir accepter aucun arrangement, soit que le bruit même de l’incendie empêchât d’entendre les voix qui demandaient grâce, huit cents individus furent étouffés et brûlés. Ce châtiment terrible, désavoué par nos mœurs, et qui n’avait pas été calculé par le chef des troupes françaises , frappa d’épouvante toutes les tribus , et mit fin à la résistance du Dahra. Bou-Maza, traqué de retraite en retraite, réduit à se cacher, était dans l’impuissance de rien entreprendre de sérieux.
Expédition dans l’Aurès. — Le mouvement insurrectionnel dont nous venons de retracer les principales phases dans les provinces d’Alger et d’Oran n’avait eu aucun retentissement dans la province de Constantine. Après le départ du duc d’Aumale, le commandement avait été confié au général Bedeau, promu au grade de lieutenant général , en récompense des services éminents qu’il avait rendus sur la frontière du Maroc. La province était dans une situation favorable. Cependant les tribus de l’Aurès, qui n’avaient pas encore été visitées par nos troupes, se montraient hostiles à notre établissement à Batna. Quelques expéditions rapides opérées avec discernement avaient atteint les populations les plus rapprochées et les avaient amenées à reconnaître notre autorité; mais la majeure partie des tribus, excitées
f>ar la présence d’Ahmed-Bey et du khaifa de l’émir, chassé de Biskara , refusaient obstinément d’entrer en relation avec nous. Cet exemple d’insoumission était dangereux : le général Bedeau résolut de pénétrer dans ces montagnes
difficiles, d’en expulser nos ennemis, et de forcer les tribus à se ranger sous notre domination.
Les troupes partirent de Batna le 1er mai en se dirigeant vers l’est; dès u’on atteignit les premiers contre-forts es montagnes , les kabiles se présentèrent en très-grand nombre pour nous combattre ; ils ne purent résister à l’élan de nos soldats , et quelques engagements heureux suffirent pour les disperser. Le général Bedeau obtint plusieurs soumissions, et parvint le 4 à Médina, point central de ces montagnes , où il établit un dépôt d’approvisionnements pour le ravitaillement des colonnes qui devaient opérer dans toutes les directions. De la , inclinant un peu au sud, il pénétra chez les Ouled Aboi, qui, cédant aux conseils fanatiques de quelques marabouts , avaient pris les armes. On les rencontra par une marche rapide auprès du village a’Aïdoussa; après deux heures de combat, et après avoir vu incendier leurs habitations, les Ouled Abdi arrivèrent à composition. Les autres tribus, effrayées , cessèrent toute résistance , et consentirent à accepter des chefs nommés par nous et à payer l’impôt de guerre. La chaîne entière de l’Aurès fut parcourue dans tous les sens; le khalifa d’Abd-el-Kader et l’ancien bey de Constantine durent quitter leur retraite. Le premier se retira dans l’oasis de Souf, et se mit ainsi dans l’impuissance de rien entreprendre contre les populations soumises à notre autorité. Le 21 juin le général Bedeau rentra à Batna; moins de deux mois avaient suffi pour dompter ces populations guerrières, contre lesquelles les conquérants arabes avaient échoué et que les Turcs eux-mêmes n’avaient jamais tenté de soumettre complètement. Cette expédition eut un résultat très-important pour nos rapports avec le Sahara ; la route de Batna à Biskara devint parfaitement libre et sûre.
Expédition des Kessours (1). —
(i) On donne ce nom, dans la région du Sahara, à une agglomération de cabanes, environnée d’un mur d’enceinte et de quelques petits forts détachés qui la rendent susceptible d’une certaine défense. Les constructions sont faites en pierres sèches ou en briques cuites au soleil; les terrasses sont formées avec de la
Les premiers troubles qui avaient éclaté dans la partie occidentale de la province d’Oran avaient été assez facilement réprimés. Mais les populations éloignées des points occupés par nos troupes étaient sans cesse en butte aux menées d’Abd-el-Kader. Ses efforts persévérants parvinrent à fomenter de grandes agitations dans les tribus au sud de Mascara, limitrophes à l’empire de Maroc. Le gouverneur général reconnut la nécessité de faire une démonstration énergique dans ces coûtrées et d’y inaugurer notre domination. A cet effet une colonne de deux mille hommes partit de Mascara le 14 avril, et se dirigea vers les villages du désert (Kessour), où les tribus nomades déposent leurs grains et leurs approvisionnements. Le 24 , après avoir parcouru deux cent soixantehuit kilomètres, nos troupes atteignirent Stitten. Le village était abandonné; mais un envoyé se présenta bientôt au nom des habitants, et annonça qu’ils étaient disposés à rentrer. En effet, le lendemain ils firent leur soumission. Le 27 avril la colonne arriva à Rassoul, situé à quarante-huit kilomètres de Stitten; le 30 elle fut en vue de Brezina , à soixante kilomètres plus au sud que Rassoul. Ce village est situé au milieu d’une fraîche oasis entourée de tous côtés de sables arides. La présence d’une troupe française à une aussi grande distance du littoral produisit une impression très-vive sur l’esprit des indigènes ; ils purent dès lors se convaincre que les retraites les plus éloignées ne mettraient pas nos ennemis à l’abri de notre vengeance.
Troubles dans le cercle de Dellis. — L’insurrection de Bou-Maza dans la subdivision d’Orléansville et dans l’Ouarsenis avait eu un grand retentissement jusque dans la Kabilie, à l’ouest et au sud de Deilis. Ben Salem et les partisans d’Abd-el-Kader avaient cherché à exciter aussi une révolte parmi les tribus soumises : ils ne purent produire qu’une agitation partielle. Cependant pour prévenir les conséquences fâcheu-
terre glaise , on ne blanchit pas ces constructions, de sorte que le Kessour entier a une teinte uniforme, qui se confond avec celle des terres environnantes.
ses que cette situation pouvait amener, le gouverneur général partit d’Alger lé 23 juillet, et en peu de jours il rétablit la tranquillité, et força les agents de désordre à se retirer daûs les parties les plus reculées du Djurdjura. Quelque temps après, toute cause de dangers paraissant conjurée, le maréchal Bugeaud se rendit de nouveau en France, et appela le général de Lamoricière au gouvernement général par intérim.
Traité de délimitation avec le Maroc. — L’article 5 du traité du 10 septembre 1844 avait stipulé qu’une convention spéciale négociée et conclue sur les lieux déterminerait la délimitation des frontières entre les possessions algériennes et le Maroc. Au mois de janvier 1845 le gouvernement français nomma pour son plénipotentiaire le général de la Rüe, qui avait rempli déjà une mission diplomatique au Maroc. Les négociations, babilementconduites, aboutirent à la conclusion d’un traité qui fut signé sur la frontière le 18 mars. Ainsi que l’avait indiqué le traité du 10 septembre, les limites furent maintenues telles qu’elles existaient autrefois lorsque la Régence d’Alger était au pouvoir des Turcs. On énuméra avec beaucoup de détail les cours d’eaux , les sommets de montagnes et les accidents de terrain qui marquaient la frontière. Mais cette précision ne put s’appliquer qu’au Tell. Pour le territoire dénudé et uniforme d’aspect du Sahara on ne donna que des indications vagues ; le partage même des populations nomades qui fréquentent ces parages se fit d’une manière peu mûre. En effet , deux confédérations de tribus très- puissantes, les Ouled Sidi- Cheikh et les Ahmian , furent divisées chacune en deux fractions , dont l’une fut assignée au Maroc et l’autre à l’Algérie. Le maintien de l’état des choses antérieur à la conquête française nous aurait autorisé à revendiquer la totalité de ces populations , et on doit d’autant plus regretter que nos droits aient été abandonnés sur ce point, que la division opérée a amené de fréquents conflits d’autorité et des difficultés trèsgraves pour l’administration de ces nomades. L’article 7 du traité consacra le droit d’asile réciproque pour les deux territoires. Cette convention et les rela-
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tions amicales qui en furent la conséquence permirent d’employer la plus grande partie des troupes 'disponibles pour la répression des troubles intérieurs. Vers la fin de l’année l’empereur du Maroc envoya un ambassadeur extraordinaire à Paris pour témoigner de ses bonnes dispositions et pour offrir des présents au roi. Un instant on put croire que le Maroc, à l’exemple de l’Égypte, de Tunis et de Tripoli , allait tenter quelques efforts pour s’assimiler la civilisation européenne; mais l’empire du fanatisme religieux et des traditions nationales fut le plus fort. L’ambassade de 1845 ne produisit aucun résultat pour la régénération du Maroc.
Réapparition d’Abd-^l-Kader.
— A plusieurs reprises Abd-el-Kader avait été sommé par les autorités marocaines de tenir sa promesse et de se retirer dans lesud. L’émir avait continuellement répondu évasivement, et avait mis tous les délais à profit pour grossir le nombre de ses partisans. Moins d’une année après la bataille d’Isly il comptait à sa déira (1) plus de six mille tentes , pouvant mettre au moins deux mille hommes à cheval. Il était parvenu à réorganiser à peu près huit cents fantassins réguliers et autant de cavaliers. Les populations marocaines l’entouraient de sympathies si vives , que les agents de l’empereur avaient dû renoncer au projet de le chasser du Tell. Il recevait des secours et des subsides de tous les points de l’empire ; ses émissaires parcouraient sans cesse l’Algérie, et au moyen des ramifications nombreuses quiexistent dans les tribus parmi les membres des confréries religieuses, il entretenait le fanatisme. Bientôt on apprit la présence de la déira sur la basse Molouïa, et on commença à s’entretenir des projets d’invasion d’Abd-el-Kader en Algérie, soit par le sud, soit même directement par le Tell.
Une levéegénéralede boucliers eut lieu au mois de septembre dans la province d’Oran. La colonne de Mostaganem engagée dans le pays des Flitta, pour ré-
(i) Nous avons déjà dit que le mot Déira a une signification identique à celle du mot Zmala ; il désigne les personnes qui suivent la fortune d’un chef et campent autour de lui.
primer quelques désordres, fut attaquée pendant plusieurs jours avec un grand acharnement , et elle fit des pertes sensibles , sans pourtant essuyer d’échec.
Dans la subdivision de Tlemsen , le voisinage d’Abd-el-Kader rendit la situation plus grave. Le général Cavaignac, qui s’était porté avec dix-sept cents hommes sur le territoire difficile des Trara, soutint deux combats très-vifs ; quelques jours après , un détachement de deux cents hommes envoyés de Tlemsen, pour renforcer la garnison du poste d’Aïn- Temouchen sur la route d’Oran, fut rencontré par un fort parti de cavalerie sous les ordres de Bou-Hamedi. Les Arabes entourèrent nos soldats en se présentant comme des amis, et leurs arrachèrent ensuite leurs armes, avant qu’ils eussent pu s’en servir.
Le 21 septembre le lieutenant-colonel de Montagnac, commandant supérieur du poste de Djema-Ghazaouat , cédant aux instances des chefs des tribus voisines, qui se disaient menacés par l’émir, sortit à la tête de quatre cent cinquante hommes, et se porta au marabout de Sidi-Brahim , à douze kilomètres de Djema-Ghazaouat et à six kilomètres à l'ouest de Nédroma. Le 22 septembre , toujours attiré par les sollicitations des Arabes, il poussa une reconnaissance jusqu’au lieu appelé Dar-el-Foul, à quatre kilomètres plus loin, laissant le gros de sa troupe à Sidi-Brahim. Il était suivi sur ses flancs par des groupes de cavaliers arabes dont le nombre augmentaità mesure qu’il avançait ; bientôt le détachement fut entièrement enveloppé et assailli avec fureur. Soixante cavaliers du deuxième hussards, commandés par le chef d’escadron Courby de Cognord , firent de vains efforts pour repousser les Arabes ; l’infanterie, accourue pour appuyer l’attaque , tomba sous les coups de l’ennemi, cent fois supérieur en nombre ; le colonel Montagnac fut lui-même frappé mortellement. Tous les officiers furent tués ou pris après des blessures qui les mettaient hors de combat. Cent soixante hommes détachés de Sidi-Brahim pour secourir le commandant supérieur eurent le même sort que les premiers. M. de Cognord, resté avec soixante hommes, fantassins et cavaliers, sur une petite éminence , se défendit
pendant une heure et demie contre les sharges de trois milles cavaliers arabes conduits par Abd-el-Ivader lui-même ; mais les munitions venant à manquer, l’ennemi resserra dans un cercle plus étroit nos braves soldats, et les fusilla sans qu’ils pussent disputer leur vie. Le commandant de Cognord, ayant été luimême renversé par trois coups de feu, les Arabes se précipitèrent et enlevèrent la position. Quatre-vingts hommes avaient été laissés à Sidi-Brahim ; ils se retranchèrent dans le marabout , et ne tardèrent pas à être attaqués à leur tour après la destruction des deux premières troupes. Pendant quarante-huit heures cette poignée de braves se maintint dans le marabout, et n’eut que sept blessés. Mais pressés par la faim et par la soif, voyant leurs munitions s’épuiser, ils prirent la résolution de se faire jour à travers l’ennemi pour regagner Djema- Ghazaouat. Partis le matin, ils marchèrent pendant une heure sans être entamés. Ils étaient arrivés en vue des forts qui dominent Djema-Ghazaouat ; un dernier effort allait les sauver; mais ils eurent l’imprudence de rompre les rangs et de s’arrêter pour boire à une rivière qui coupait la route : les Arabes, réunis en force, se ruèrent sur eux, et iis furent tous massacrés, à l’exception de quinze qui purent atteindre la ville en se glissant à travers les broussailles.
Après la journée si funeste du 22 septembre, Abd-el-Kader avait fait irruption vers l’est ; il passa la Tafna, et parvint sans rencontrer d’obstacles jusqu’à quarante-huit kilomètres d’Oran. Déjà même ses agents commençaient à entraîner les Douairs, jusque alors si fidèles à notre cause, lorsque le directeur des affaires arabes de la division d’Oran arrêta la marche de l’émigration par sa conduite énergique. Dès que ces nouvelles furent connues à Alger, elles produisirent une sensation des plus fâcheuses ; le général de Lamoricière , dominé par la gravité des circonstances, se sentit insuffisant pour y faire face, et écrivit au maréchal Bugeaud pour le prier de venir reprendre le commandement. Cependant il se hâta de se rendre dans la province d’Oran avec des renforts. Le 2 octobre il partit d'Oran pour aller se réunir au général Cavaignac à Tlemsen.L’aspectdu
pays était désolant ; l’incendie avait partout exercé ses ravages ; toutes les populations avaient été enlevées par l’ennemi et s’étaient dirigées vers la déira dans le Maroc. Le général Cavaignac était à Bab- Taza , avec dix-huit cents baïonnettes, pour tâcher d’arrêter ces émigrations ; malgré un brillant combat livré aux fugitifs, ils passèrent en grand nombre la frontière. Le 8 octobre le général de Lamoricière se joignit à la colonne de Tlemsen avec cinq mille cinq cents hommes.
Les troupes étaient impatientes d’en venir aux mains pour venger les victimes du guet-apens de Sidi-Brahim ; la fortune ne seconda pas leur bouillant courage : Abd-el-Kader ne voulut pas accepter le combat ; il nous laissa châtier les malheureuses populations qu’il avait entraînées, et poursuivit sa fuite vers l’ouest. Les insurgés furent habilement cernés et réduits à implorer notre clémence.
Malgré l’exaspération des soldats qui venaient de traverser le théâtre encore sanglant du massacre du 22 septembre, le général de Lamoricière eut l’énergie de pardonner et d’accepter la soumission de cette population qu’il était en son pouvoir d’anéantir. Il avait d’ailleurs hâte de se porter au sud pour arrêter l’insurrection, qui faisait chaque jour des progrès. Le poste de Zebdou avait été attaqué, et son commandant avait été assassiné.
Abd-el-Kader, ayant fomenté la révolte dans toute la subdivision de Tlemsen, pénétra dans celle de Mascara en passant par le sud. Il entra d’abord dans la Iakoubia, marchant à petites journées, comme un souverain qui reprend possession de ses États ; les tribus saluaient partout son retour avec transport. Cette fois il ne leur demandait plus de combattre pour chasser les Français de l’Algérie: il voulait leur persuader d’émigrer, de fuir un sol souillé par la présence des infidèles, et de venir grossir le peuple nouveau qu’il implantait dans le Maroc. Les Arabes, qui sont tous trèsattachés à leur pays, refusèrent pour la plupart de suivre ce conseil, et commencèrent à redo uter notre vengeance . Quant au général de Lamoricière, voulant suivre les mouvements de l’émir, il quitta le général Cavaignac à Tlemsen, et marcha vers la subdivision de Mascara, où
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de graves événements réclamaient sa présence. 11 arriva sous les murs de cette ville le 29 octobre, et entra aussitôt en opération contre les Béni Chougran, qui s’étaient révoltés. Cette tribu ne put résister ; elle rentra dans l’obéissance, et se soumit à payer une contribution de guerre considérable. Son exemple fut promptement suivi par les populations situées entre Mascara et Mostaganem, et lalibertédes communications fut rétablie.
Cette première tâche achevée, le général de Lamoricière fit rentrer dans le devoir la Iakoubia, et ne cessa de parcourir le pays, malgré la rigueur de la saison.
Ce mouvement insurrectionnel paraissait avoir été combiné entre Abd-el-Kader et Bou-Maza ; les combats chez les Fütta et le massacre de Sidi-Brahim avaient eu lieu presque en même temps.
Bou-Maza, descendudes montagnes, pillait et soulevait les populations de la Basse Mina. Battu une première fois le 30 septembre dans un brillant combat de cavalerie, il tenta cependant d’enlever des tribus jusque dans la banlieue de Mostaganem le 18 octobre. Cette attaque lui coûta cher, et il fut contraint de se réfugier dans le Dahra, où il exerçait encore une très-grande influence.
La rapidité des mouvements de cet agitateur semblait tenir du prodige : chassé de Mostaganem, il était le 1er novembre sur le Riou ; le 4, chez les Ataf, dans le Chélif ; le 1 1 il attaquait sans succès le Vieux-Tenès, occupé par des Arabes ; puis, se dirigeant vers l’est, il envahit les Béni Rached,les souleva, atteignit les Beraz, revint chez les Medjadja, et arriva jusque sous les murailles d’Orléansville. Cette dernière tentative ne fut pas heureuse ; ses bandes furent dispersées après avoir supporté des pertes énormes, et lui-même disparut pour quelque temps de la subdivision d’Orléansville (1).
Mais les troupes de la province d’Alger étaient entrées en campagne de leur côté. Dès que le maréchal Bugeaud avait reçu la nouvelle de l’insurrection, il s’était empressé de revenir à Alger, amenant avec lui de nombreux renforts. Il dé-
(i) Voyez le livre du capitaine Richard : Étude sur /’ insurrection du Dahra (1845-
barqua à Alger le 15 octobre, et en partit trois jours après pour diriger une colonne dans l’Ouarsenis. Le mouvement d’ Abd-el-Kader vers l’est était facile à prévoir. Le gouverneur général espérait pouvoir l’arrêter en se postant dans ce pays montagneux, toujours disposé à la rébellion.Le général de Lamoricière avait assez de troupes pour s’opposer aux entreprises de l’émir dans la province d’Oran. Le 22 octobre le maréchal quitta Miliana, se dirigeant vers Teniet-el-Ahd, afin de prendre l’Ouarsenis par le sud. Par des manœuvres habiles et des marches incessantes , l’insurrection commençait à s’apaiser, lorsque Abd-el-Kader arriva dans ce pâté de montagnes.
Il fut accueilli avec enthousiasme, et la résistance prit un caractère plus acharné. Toutes les tribus habitant un pays découvert fuirent devant nos colonnes, et firent le vide autour de nous. L’émir lui-même fut atteint le 23 décembre.
Après cet échec il tenta de pénétrer dans la vallée du Chélif et de porter le théâtre de la guerre jusque dans la plaine de la Metidja ; mais la vigilance du gouverneur général, la mobilité des mouvements du général de Lamoricière , qui s’était rapproché, l’en empêchèrent. Il dut quitter le Tell et chercher des forces nouvelles parmi les tribus du sud. Les populations agricoles, qui l’avaient d’abord reçu avec acclamations, commençaient à se lasser des malheurs dont elles étaient frappées. Un parti de la paix se forma parmi elles; il fit des progrès rapides, et bientôt les prédications de guerre sainte ne trouvèrent plus que de faibles échos.
Nouvelle organisation administrative. — Une ordonnance royale du 15 avril 1845 modifia l’organisation du gouvernement et de l’administration de l’Algérie. Le territoire fut divisé en trois zones : 1° la zone civile, où les services administratifs étaient complètement organisés; 2° la zone mixte, où l’autorité militaire remplissait les fonctions civiles ; 3° la zone arabe , entièrement soumise au régime et au pouvoir militaires. Le gouverneur général conserva le commandement et la haute administration de l’Algérie; il avait sous ses ordres : un directeur général des affaires civiles, un directeur de l’intérieur et des travaux publics, un direc-
leur des finances et du commerce , et un procureur général. Les attributions du conseil supérieur d’administration furent déterminées et étendues. Cette ordonnance, en perfectionnant les rouages administratifs, augmenta le personnel d’une manière exagérée et compliqua dangereusement les lenteurs de la centralisation ; les pouvoirs, mal définis, se heurtèrent souvent, et les intérêts des administrés restèrent en souffrance. Des plaintes très-vives ne tardèrent pas à s’élever, et amenèrent des modifications successives. M. Blondel , ancien directeur des finances , fut nommé directeur général des affaires civiles.
Les actes administratifs les plus importants furent en outre : une ordonnance royale, du 17 janvier 1845, pour régler le régime financier de l’Algérie et faire un départ des recettes et des dépenses entre le budget de l’État et le budget de la colonie; deux ordonnances du 21 juillet , l’une sur l’organisation de la cavalerie indigène régulière, créant un régiment de spahis dans . chacune des trois provinces ; l’autre sur le mode des concessions de terre. Un arrêté ministériel, du 8 novembre, organisa le corps des interprètes militaires. Enfin les ordonnances royales datées du 9 novembre attribuèrent des concessions de terre et de mines à plusieurs capitalistes , et donnèrent ainsi une impulsion remarquable aux travaux de colonisation.il serait trop long d’entrer dans une discussion approfondie de ces mesures; nous les mentionnons afin de suivre le développement sommaire de l’histoire administrative du pays , ou plutôt pour marquer la série des tentatives, souvent malheureuses , que le ministère de la guerre faisait pour donner des institutions civiles à notre colonie.
Année 1846. — Dès le mois de décembre 1 845 le dévouement et la persévérance de l’armée, dans une suite d’opérations pénibles et rapides , avaient arrêté les progrès de l’insurrection fomentée par Abd-el-Kader. La majeure partie des tribus du Tell était rentrée dans l’obéissance. Les plus remuantes avaient subi de justes châtiments; sur plusieurs points on les voyait fermer l’entrée de leur territoire a l’émir, et quelques-unes même le poursuivaient
22e Livraison, (Algérie.)
à coups de fusil. Forcé d’abandonner le Tell, Abd-el-Kader traversa le pays des Flitta, et se retira dans le sud-ouest de la province d’Oran ; mais il ne put se maintenir longtemps dans ces contrées, parce que les ressources des tribus étaient très-restreintes et que la vigilance de nos troupes lui interdisait l’entrée du Tell. Prenant alors la direction de l’est, il traversa rapidement le Djebel-Amour et les Ouled Naïl, chez lesquels il comptai! de nombreux amis, et vint tomber suï les tribus du petit désert de la subdivision de Médéah. Celles-ci , qui n’avaient pas encore pris part à la révolte, furent entraînées dans le parti de l’émir. A la suite de ce coup de main, il se porta par une marche rapide dans la vallée de l’Isser, où il fut rejoint par son khalifa Ben-Salem. En un jour toutes les tribus furent enlevées, et perdirent un butin considérable ; mais une de nos colonnes , qui gardait les abords de laMétidja, informée de ces événements , marcha à l’ennemi , le surprit dans son camp , le mit en déroute, et le força à abandonner toutes les prises qu’il avait faites. Cette brillante affaire eut lieu le 7 février 1846. ,
Le gouverneur général s’était hâté d’accourir pour faire tête à l’orage. Abdel-Kader fut obligé d’évacuer les vallées accessibles et de se réfugier sur les pentes sud du Djurdjura. Le 27 février l’émir convoqua une grande assemblée de Kabiles à Bordj-el-Boghni , pour les appeler à la guerre. Malgré son éloquence , il ne put rien obtenir de ces fiers montagnards. Alors il rallia les cavaliers arabes qui le suivaient encore, traversa la subdivision de Médéah, en dérobant sa marche aux nombreuses colonnes françaises manœuvrant dans le pays , passa à une portée de canon du poste de Boghar, et enleva une tribu établie à une petite distance d’un camp français. En un jour et deux nuits il avait parcouru près de deux cents kilomètres. Nos troupes volèrent au secours de nos alliés, atteignirent l’ennemi le 7 mars à Ben- Nahar, le mirent en fuite, et ramenèrent tout le butin qui avait été perdu. Quelques jours après, le 13, une autre colonne légère surprit Abd-el-Kader chez les Ouled Naïl , dispersa complètement les bandes qui le suivaient, et les mena ,
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le sabre dans les reins, ju.s<ju’en vue de Bouçaada. Après ces premiers succès des renforts furent envoyés à nos colonnes ; elles poursuivirent sans relâche les partisans de l’émir, et les forçèrent à faire leur soumission. Celui-ci , sérieusement menacé par nos progrès , se retira dans le Djebel-Amour , puis se dirigea vers le sud-ouest dans l’Oued-Sidi-Nasser. Après son départ la tranquillité fut promptement rétablie.
A la fin du mois de mai les derniers foyers de l’insurrection générale de 1845 se trouvaient éteints. Les tribus avaient fait des pertes considérables, et leur découragement était extrême ; nos ennemis les plus ardents et les plus fanatiques avaient péri dans la lutte, ainsi que les chefs importants qui avaient accompagné Abd-el-Kader dans l’est. La chaîne du Djebel-Amour était soumise et organisée. La grande Kabilie, tentée un moment de se joindre à nos ennemis, avait repoussé les provocations de l’émir. Un poste nouveau avait été créé à Sourel-Ghozlan pour surveiller les pentes du Djurdjura, l’Ouennougha et le Dira, servir de point d’appui aux opérations militaires, et garder la communication entre Médéah et Sétif. Bou-Maza avait été chassé une fois encore du Dahra; l’Ouarsenis avait été ramené à l’obéissance. Dans la province d’Oran un nouveau sultan avait voulu attaquer Tlemsen, et avait été facilement anéanti dans un combat livré le 24 mars, sur le plateau de Terni, entre Tlemsen et Sebcjou. Au sud les Harar avaient été obligés d’accepter la paix à des conditions trèsonéreuses pour eux. Dans la province de Constantine nos succès n’avaient pas été moins remarquables; quelques marabouts fanatiques avaient tenté de prêcher l’insurrection : les populations, loin de se lever à leur voix , nous aidèrent à les chasser du pays. Enfin , les tribus marocaines nous ayant donné de graves sujets de mécontentement en s’unissant aux bandes de pillards qui exerçaient leurs rapines sur notre territoire , le général Cavaignac franchit la frontière, et leur infligea une punition exemplaire.
Cette opération délicate , conduite avec habileté et couronnée d’un plein succès, impressionna vivement toutes les populations de la frontière, rassura nos amis,
SJ?"1® i’313,1™6 Jusque dans le camp d’ Abd-el-Kader. ^
MASSACBE DES PRISON NIE BS FBANçais de la déira. — ■■ La satisfaction qu inspirait la situation favorable de nos affaires fut troublée par un déplorable incident , le massacre des prisonniers français détenus à la déira de 1 émir. On reconnut que ce funeste événement était le résultat de la double crise que venait de traverser la puissance d’Abd-el-Kader. Obligé de fuir sans cesse devant nos troupes; attendant en vain les secours qu’il réclamait de sa déira ; surpris par la défection des Béni Amer et des Hachem, qui s’étaient réfugiés dans l’intérieur du Maroc ; désespérant de faire accepter par la France une négociation officielle pour l’échange des prisonniers; menacé de voir ces gages précieux pour ses mensonges politiques enlevés de vive force par les agents marocains ; resserré chaque jour dans un cercle plus étroit, où les armes et les intrigues demeuraient pour lui également impuissantes ; pressé par la disette et les besoins de toutes sortes, l’émir se laissa arracher, dit-on , l’ordre barbare de massacrer nos malheureux prisonniers. Cette odieuse boucherie s’accomplit de nuit vers les derniers jours du mois d’avril, sur les bords de la Molouïa, ou la déira était campée. Onze personnes, la plupart officiers, furent épargnées; quelques soldats, fuyant devant leurs meurtriers , parvinrent à se sauver et gagnèrent la frontière. Cet acte de cruauté n’améliora pas la situation précaire de la déira; elle ne se composait plus que de la famille d’Abd-el-Kader et d’un petit nombre de tentes. Mustapha ben Thami , beau-frère de l’émir, commandait ces débris.
Quant à Abd-el-Kader, poursuivi vivement par une colonne française dans l’Oued Sidi-Nasser, il fut successivement chassé des Kessours d« Stitten , de Chellala, de Bou-Semghoun, et fut rejeté jusqu’à la frontière du Maroc, à la hauteur de l’oasis de Figuig. Lorsqu’il rejoignit sa déira, vers la fin du mois d’août , il la conduisit à Aïn-Zohra, à soixante-douze kilomètres environ de la ville de Thaza , et employa toute son habileté et toute son énergie à rétablir sa cavalerie et à se créer de nou-
velles ressources. Bou-Maza, en quittant l’Ouarsenis , s’était réfugié à la déira; mais, lassé des lenteurs et des attermoiements que l’émir opposait sans cesse à ses projets d’agression contre l’Algérie; il se rapprocha de la frontière pour tenter quelque entreprise par sa propre influence. Malgré toutes ses démarches, il reconnut bientôt son impuissance; il en attribua la cause aux menées d’Abdel-Kader, qu’il croyait jaloux de sa renommée, et il jugea prudent, dans l’intérêt de sa sûreté, de s’enfuir de la déira. Suivi de quarante cavaliers seulement , il gagna Stitten, et se dirigea vers i’est, plutôt en fugitif qu’en prétendant.
Le 25 novembre les onze prisonniers français qui restaient à la déira furent rendus à la liberté pour une rançon d’environ 33,000 francs. Cet événement souleva contre Abd-el-Kader l’indignation des musulmans , qui lui reprochèrent d’avoir vendu les prisonniers franais , lorsqu’il pouvait , par un échange , ^livrer ceux de ses amis et de ses partisans détenus en France.
Événements de la?province de Constantine. — Deux foyers de désordre existaient encore à l’est de nos possessions : l’un dans les montagnes au nord de Sétif et l’autre vers la frontière de Tunis. Des opérations bien dirigées contre les deux marabouts qui agitaient les tribus de Sétif eurent promptement une issue satisfaisante. Vers la frontière de Tunis , quinze soldats malades ayant été assassinés dans une tribu , auprès de Tébessa , la colonne de la subdivision de Bône infligea un châtiment terrible à la population sur le territoire de laquelle le crime avait été commis. A quelque temps de là , nos troupes campées chez les Ouled Khiar, non loin de la frontière, furent attaquées, le 19 juin 1846, par un rassemblement de plusieurs milliers de cavaliers et de fantassins , conduits par un marabout. Notre cavalerie s’élança contre ces fanatiques, les dispersa , et leur tua plus de cent hommes. Dans les Ziban quelques hostilités eurent lieu; mais ces divers événements ne donnèrent aucune inquiétude sur la tranquillité générale de la province de Constantine. Il faut aussi mentionner un engagement très-vif à Bougie entre la
garnison et la tribu habile des Mezaïa , pendant le mois d’octobre. Ce combat , terminé à notre avantage, amena un commencement de relations avec quelques chefs importants des tribus voi-' sines, et on ne tarda pas à recueillir les fruits de cette situation nouvelle.
Actes administratifs en 1846.
— Une ordonnance royale, en date du 21 juillet 1846, soumit à vérification tous les titres de propriété, et détermina les conditions de la validité de ces titres et de la culture obligatoire. Deux règlements ministériels des 17 septembre et 2 novembre pourvurent aux nécessités de l’exécution de cette ordonnance. Le gouvernement était depuis longtemps préoccupé des avantages qu’on trouverait à porter vers la zone intérieure les principaux sièges de l’autorité militaire. Ce projet fut adopté en principe dans le mois de novembre 1846. D’après ces dispositions nouvelles, le chef-lieu de la division d’Alger devait être transféré àMédéah; Batna, dans la province de Constantine, devenait le chef-lieu d’une subdivision; Sidi-bel- Abbès était désigné comme la future capitale militaire de la division d’Oran. Cette grande mesure devait avoir pour résultat de rendre la guerre et la répression des révoltes plus faciles, le gouvernement des indigènes plus efficace et plus puissant, la colonisation plus sûre. Par une ordonnance royale du 10 juillet 1846 M. Blondel fut remplacé comme directeur général des affaires civiles par M. Victor Fouché.
Soumission des kabiles de Bougie.
— Les relations nouées avec les chefs des tribus voisines de Bougie, à la suite du combat du mois d’octobre 1846, hâtèrent la manifestation de dispositions inespérées chez les Kabiles de Bougie et de Sétif. Sur ces deux points , les montagnards , fatigués d’un état d’hostilité
?[ui rendait tout commerce impossible, rappés des succès militaires obtenus par nos armes contre les rebelles , redoutant pour leur pays les dangers d’une guerre de conquête , vinrent se ranger d’eux-mêmes sous notre domination.
Dans le courant du mois de janvier 1847, les Mezaïa , les Béni bou-Messaoud et les Béni Mimoun, situés à proximité de Bougie, furent organisés en cercle et
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placés , sur leur demande expresse , sous les ordres immédiats des autorités françaises. Bientôt treize tribus qui suivaient la fortune du chef kabile Mohammed-ou-Amzian imitèrent cet exemple.
« Nous sommes, dirent leurs envoyés, « las de la guerre; convaincus que « l’heure indiquée par Dieu pour la sou- « mission de notre pays et de notre race « est arrivée, nous ne pouvons qu’obéir « aux décrets du Tout-Puissant. » Le résultat de cet événement fut d’ouvrir la communication directe entre Bougie et Sétif. Si la route n’offrait pas alors au commerce une sécurité parfaite, elle put cependant être librement parcourue par des courriers indigènes. La ville de Bougie ressentit aussi les effets de ces soumissions. Les Kabiles s’y présentèrent en grand nombre avec des denrées de toutes sortes. Le prix des aliments de première nécessité baissa immédiatement de moitié. Du côté de Sétif les relations avec les tribus du Sahel devinrent plus fréquentes, et l’autorité française put enfin faire sentir son action parmi les rudes populations de ces montagnes.
Soumission de Ben Salem. — La solution pacifique de l’importante question de la Kabilie reçut une confirmation définitive par la soumission de Sy Ahmed Ben Salem ben Thaïeb, ancien khalifa d’Abd-el-Kader dans le Sébaou et sur les pentes du Djurdjura. Ce chef, après plusieurs entrevues avec un officier français, chargé des affaires arabes, se rendit le 27 février au nouveau poste deSour-el-Ghozlan,etreconnut l’autorité française par cette démarche significative. Le kabile Bel-Kassem-ou-Ivassi, qui s’était fait un nom pendant la dernière insurrection, des personnages importants réfugiés dans la Kabilie, et tous les chefs notables de la vallée du Sébaou et des revers ouest et sud du Djurdjura furent entraînés par l’exemple de Ben Salem. Ces heureux événements portèrent le dernier coup à l’influence d’Abd-el- Kader dans la partie orientale de la province d’Alger, et ouvrirent des débouchés nouveaux pour notre commerce.
Soumission de Bou-Maza. — Nous avons vu précédemment que Bou-Maza avait quitté furtivement la déira d’Abdel-Kader pour échapper à ses embûches,
et qu’il s’était dirigé vers Stitlen. Après avoir fait des efforts inutiles . pour s’établir dans l’Oued Sidi-Nasser, il traversa successivement le Djebel-Amour et les Ouled Naïl sans pouvoir trouver un refuge assuré. Poursuivant toujours sa marche vers l’est, suivi à peine d’une cinquantaine de cavaliers , il arriva dans les Zibande la province de Constantine, prit part à un engagement livré le 10 janvier 1847 à une colonne française par les Ouled Djellal , et poussa jusqu’à Tougourt., Nulle part il ne rencontra une sympathie assez vive pour oser rester au milieu des tribus. Enfin déchu de toutes ses espérances de ce côté, il reprit la direction de l’ouest pour regagner le Dahra , où des milliers de fanatiques s’étaient toujours levés à sa voix. Vers les premiers jours du mois de mars, il pénétra dans le Tell en passant auprès de Teniet-el-Ahd; un détachement français, qui se trouvait par hasard à proximité , le poursuivit pendant plusieurs kilomètres et lui enleva douze chevaux.
Il parvint avec beaucoup de difficulté dans le Dahra; mais, pour la première fois , il trouva les tribus sourdes à ses excitations. Cet échec le jeta dans un découragement complet, et le détermina à se remettre lui-même entre les mains des Français. En effet, le 13 avril il s’adressa à cinq cavaliers arabes laissés chez les Ouled Iounès pour percevoir une amende, et leur demanda d’être conduit auprès du commandant supérieur d’Orléansville. Après avoir rendu hommage au gouverneur général à Alger, Bou-Maza fut interné en France (1).
Expédition de la Kabilie. — Les événements qui s’étaient produits aux environs de Bougie au commencement de l’année , la soumission de Ben Salem , de Mohammed-ou-Amzian , de Bel-Kassem-ou-Kassi , avait fait croire que le maréchal Bugeaud renoncerait
(i) Nous renvoyons à l’ouvrage intéressant de M. le capitaine Richard : Études sur t insurrection du Dahra, pour les détails et les renseignements concernant le rôle religieux et la vie aventureuse de Bou-Maza. Cet indigène habitait Paris ; mais lors de la révolution de février il s’évada de la capitale, et ne fut arrêté qu’à Brest, au moment où il cherchait à s’embarquer. Le gouvernement l’a fait enfermer au fort de Ham.
à diriger une expédition contre la Kabilie et qu’il attendrait que l’influence des relations commerciales eût habitué ces farouches montagnards à notre contact, avant de faire pénétrer nos troupes au milieu d’eux. Mais le gouverneur général, excité par la résistance de l’opinion publique et par la désapprobation exprimée à la tribune de la chambre des députés, s’exagéra l’urgence de cette grande opération, et à force d’insistance obtint du gouvernement l’autorisation de conduire une colonne de Sour-el-GhozIan à Bougie, pendant que la division de Constantine partirait de Sétif pour se rendre également à Bougie.
Le fort de Hamza fut désigné comme point de concentration des troupes de la division d’Alger appelées à prendre part à l’expédition de la Kabilie. L’armée se mit en mouvement le 13 mai, et arriva le 15 dans la vallée de l’Oued Sahel qui descend jusqu’à Bougie. Un grand nombre des tribus habitant le haut de cette vallée envoyèrent leurs chefs au camp du maréchal, fournirent des guides et firent acte de soumission. Mais arrivé devant les Béni Abbas, tribu puissante et industrieuse de la rive droite , on apprit que sept fractions sur huit étaient décidées à la guerre. D’un autre côté, les Zouaoua, situés sur la rive gauche, manifestaient également l’intention de résister. En effet, dans la nuit du 16 au 17 les grandes-gardes du camp furent attaquées sur trois faces à la fois. Les Kabiles poussaient de grands cris et faisaient un feu roulant. Ils s’excitaient au combat par des chants de guerre qui rappelaient que dans des attaques semblables les troupes turques avaient essuyé des catastrophes dans ces mêmes contrées. Tous leurs efforts échouèrent devant l’attitude énergique de nos soldats, qui durent, sur plusieurs points, charger à la baïonnette pour se dégager. A une heure du matin l’ennemi se retira, sans nous avoir causé aucune perte.
Le 16, à la pointe du jour, huit bataillons débarrassés de leurs sacs, furent lancés dans les montagnes contre les villages des Béni Abbas. On rencontra partout une résistance opiniâtre; mais l’impétuosité de nos soldats en triompha
bientôt. Maître de ces beaux villages , le gouverneur général en ordonna la dévastation , afin de faire un exemple qui ôtât aux autres tribus l’idée de nous combattre. Cette population , que son industrie avait enrichie, éprouva dans cette circonstance une perte immense.
Ses fabriques de poudre et d’armes furent renversées; un grand nombre de fusils et de pièces d’armes furent détruits. Les résultats de cette opération ne se firent pas attendre. Une heure après la fin du combat un chef kabile vint traiter de la soumission des Béni Abbas , qui acceptèrent toutes les conditions imposées par le gouverneur général. La colonne poursuivit sa route, et arriva devant Bougie sans autre accident de guerre.
Quant aux troupes de la division de Constantine, elles partirent de Sétif le 14 mai sous les ordres du général Bedeau ; elles ne trouvèrent aucun obstacle pendant les deux premiers jours.
Le 16 les Gheboula essayèrent de leur barrer le passage, et engagèrent une fusillade très-bien nourrie. Ils furent facilement repoussés, et on pénétra dans trois de leurs villages, dont toutes les maisons étaient couvertes en tuiles et crépies à la chaux. Le lendemain , pendant la journée entière, les Kabiles entretinrent un feu assez vif contre nos avant-postes , tandis que leurs envoyés traitaient de leur soumission. Un engagement sans importance eut encore lieu le 18; le jour suivant toutes les tribus arrivèrent au camp, et firent acte de soumission. A partir de ce moment la colonne ne rencontra plus de résistance et fit sa jonction avec les troupes de la division d’Alger, non loin de Bougie. Dans les montagnes assez difficiles qui séparent cette ville de Sétif, le corps expéditionnaire trouva de remarquables cultures , une végétation active habilement entretenue, de très-nombreux villages, bien construits, dont quelquesuns avaient l’apparence de véritables villes.
Dans leur marche , les deux colonnes avaient soumis par trois combats seulement le grand triangle montagneux indiqué par Hamza, Sétif et Bougie. Ce territoire est habité par cinquante-cinq tribus , ayant plus de trente-trois mille
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fusils (1). La grande vallée du Sébaou et tout le revers nord du Djurdjura jusqu’à la mer reconnurent l’autorité de la France , par suite de l’influence de nos succès. Le 24 mai le maréchal Bugeaud réunit sous les murs de Bougie tous les principaux personnages des tribus qui venaientde faire leur soumission, et leur donna une organisation administrative en rapport avec le caractère indépendant de ces montagnards.
Opérations militaires dans le sud. — Pendant cette opération principale le gouverneur général avait envoyé vers le sud sept colonnes légères avec mission de raffermir notre autorité dans le petit désert et d’enlever à Abdel-Kader et aux autres perturbateurs les appuis et les ressources qu’ils pouvaient y trouver. Nos forces se montrèrent dans les Ziban, dansl’Aurès, dansla Houdna , chez les Ouled Naïl et dans le Djebel-Amour ; enfin la colonne de Mascara et celle de Tlemsen poursuivirent nos ennemis jusque chez les Ahmian- Gheraba et chez les Ouled Sidi-Cheikh, et obtinrent partout des garanties réelles de fidélité et d’obéissance. Ainsi , à la fin du mois de mai, depuis la frontière du Maroc jusqu’à celle de Tunis, depuis le littoral jusqu’au désert, l’autorité française était partout acceptée, sans contestation. Le maréchal Bugeaud rentra à Alger le 26 mai , et demanda au ministre de la guerre de pourvoir à son remplacement. La durée de son commandement, qui(fut marqué par une si prodigieuse activité , et pendant lequel s’accomplirent des faits de la plus haute importance pour l’Algérie , avait dépassé six années (2).
(i) Voyez les Études sur la Kabilie , par M. le capitaine Carelte , ouvrage en deux volumes , de la collection de l’exploration scientifique de l’Algérie, publiée par le gouvernement.
(a) Yoici l’ordre du jour qu’il adressa à l’armée avant de s’embarquer pour la France :
Au quartier général à Alger, le 3o mai 1847.
« Officiers, sous-officiers et soldats de l’armée d’Afrique ,
« Ma santé et d’autres motifs puissants m’ont obligé de prier le roi de me donner un successeur. Sa majesté ne me refusera pas un repos devenu indispensable. En attendant sa
Commandement du duc d'Aumale.
(Du 11 septembre 1847 au 24 février 1848.)
Gouvernement intérimaire. — - Le maréchal Bugeaud quitta Alger le 5 juin , et laissa le commandement par intérim au général de Bar. La province d’Alger conserva le calme que nos suc-
décision , je vais jouir d’un congé qui m’est accordé depuis longtemps.
« Comment me séparer dé vous sans éprouver de profonds regrets! Vous n’avez cessé de m’honorer pendant six ans et demi d’une confiance qui faisait ma force et la vôtre. C’est cette union entre le chef et les troupes qui rend les armées capables de faire de grandes choses. Vous les avez faites. En moins de trois ans, vous avez dompté les Arabes du Tell et forcé leur chef à se réfugier dans l’empire du Maroc : les Marocains entrèrent alors dans la lutte ; vous les avez vaincus dans trois combats et une bataille. Abd-el-Kader , rentré en Algérie à la fin de 1 845 , a soulevé presque tout le pays : vous l’avez vaincu de nouveau. Il avait trouvé des appuis et des ressources dans le désert, vous avez su l’y atteindre en vous rendant aussi légers que les Arabes. En apprenant l’art de subsister dans ces contrées lointaines, où les populations , en fuyant , ne laissent aucune ressource au vainqueur , vous avez pu frapper vos ennemis partout, dans les plaines dn Sahara comme dans les montagnes les plus abruptes du Tell. Vous ne leur avez laissé aucun refuge, aucun répit, et voilà comment vous avez établi cette puissance morale qui garde les routes et protège la colonisation sans exiger votre présence constante. C’est ainsi que vous avez pu vous dispenser de multiplier les postes permanents , ce qui aurait immobilisé une grande partie de vos forces et vous aurait mis dans l’impuissance d’achever l’œuvre ae la conquête.
« La grande Kabilie servait de refuge et d’espérance à vos adversaires. Un danger permanent était là suspendu sur vos têtes. Le simple bruit d’une expédition a suffi pour soumettre l’ouest et la chaîne du Djurdjura, et par trois combats vous avez dompté ces fiers montagnards du centre qui se glorifiaient de n’avoir été soumis à personne : l’est ne vous résistera pas davantage.
« Il est des armées qui ont pu inscrire dans leurs annales des batailles plus mémorables que les vôtres ; il n’en est aucune qui ait livré autant de combats et qui ait exécuté autant de travaux... »
cès dans la Kabilie venaient de donner aux populations. Dans la province de Constantine le général Bedeau réunit toutes les troupes disponibles à Milah le 14 juin, et dirigea une opération importante sur Collo , afin de garantir la sécurité delà communication entre Philippeville et Constantine. La colonne parcourut successivement le territoire des plus fortes tribus qui habitent ces montagnes. Elle fut attaquée le 19 chez- les Ouled Aïdoun ; mais par la- vigueur de ses retours offensifs elle eut promptement raison de cette résistance. Le 21 et le 22 les Kabiles revinrent à la charge, et essuyèrent des pertes qui les découragèrent complètement. Le général Bedeau atteignit Collo le 26, et y séjourna pendant quelques jours pour achever la pacification des montagnes comprises entre Collo , Milah et le bord de la mer. La province d’Oran était tranquille; toute l’attention était absorbée par la position, chaque jour plus significative, que prenait Abd-el-Kader vis-à-vis de l’empereur du Maroc. Pressées par les représentations des agents français, inquiétées de l’ascendant que l’émir gagnait dans les tribus de la frontière, les autorités marocaines s’étaient enfin décidées à poursuivre l’exécution du traité de Tanger et à exiger l’éloignement d’ Abd-el-Kader. Celui-ci , voyant qu’on ne voulait plus garder de ménagement envers lui , résolut de prévenir ses adversaires , et dirigea un coup de main contre un camp marocain situé sur les bords de l’Oued Azlif. Cette opération, exécutée vigoureusement et avec habileté, eut l’issue la plus heureuse; les Marocains furent mis en fuite, et leur chef, tombé au pouvoir de l’ennemi , eut la tête tranchée. Cependant Abd-el-Kader, redoutant la vengeance de l’empereur, s’efforça de le calmer par des actes de respect, rejetant l’attaque du camp sur les provocations et les menaces qui lui avaient été adressées. Ces excuses ne furent pas agréées, et les Marocains, incités par les agents français à Tanger, commencèrent à faire des préparatifs sérieux contre l’hôte dangereux qui dans l’esprit de beaucoup d’indigènes pouvait porter ombrage à la puissance même de l’empereur.
Le général de Bar ne tarda à rentrer
lui-même en France, et le général Bedeau arriva à Alger le 18 juillet pour y exercer l’intérim du commandement. Déjà on savait que le gouvernement avait arrêté la nomination du duc d’Aumale comme gouverneur général. Le général Bedeau appliqua tous ses efforts à imprimer une marche régulière aux services civils et militaires : sous son habile direction les affaires restèrent dans la situation la plus satisfaisante. Sur la frontière du Maroc , le statu quo semblait vouloir se prolonger. L’empereur se décidait lentement à un parti énergique; quant à Abd-el-Kader, il était poussé par la fortune, et chaque jour son influence grandissait. Afin de donner un point d’appui sérieux à sa puissance, il envoya des émissaires aux tribus des Béni Amer et des Hachem qui avaient émigré dans l’intérieur du Maroc, et les engagea à venir le rejoindre; il connaissait leur dévouement et leur bravoure , et il espérait s’en servir pour affermir sa domination ; ces malheureuses populations , qui supportaient avec peine les douleurs de l’exil , acceptèrent avec trop de facilité l’occasion qui leur était offerte pour se rapprocher du pays natal ; elles se mirent en marche , l’émir leur ayant promis de venir à leur rencontre. Les autorités marocaines , informées de ce mouvement , sommèrent les Algériens de s’arrêter; mais ceux-ci repoussèrent par la force les cavaliers qui leur ; portaient ces, ordres. Alors on ameuta contre eux la population encore sauvage des contrées qu’ils devaient traverser. Ils furent bientôt enveloppés par des bandes furieuses, impatientes de piller leurs bagages. Ils résistèrent bravement pendant plusieurs jours; mais, les munitions venant à leur manquer, ils furent écrasés par le nombre et entièrement dispèrsés; beaucoup trouvèrent la mort dans cette lutte acharnée ; quelques-uns seulement purent franchir la frontière. Les Hachem souffrirent moins que les Béni Amer, qui furent fort maltraités. Abd-el-Kader était parti de son camp, comme il l’avait promis , pour se porter au-devant d’eux ; mais il fut arrêté par des obtacles, et ne put leur porter secours ; cet événement jeta la consternation parmi ses partisans.
Arbivée du duc d’Aumale. — Le
L’UJNIVERS.
nouveau gouverneur général débarqua à Alger, le 5 octobre 1847. Il consacra les premiers jours à discuter avec les généraux commandant les trois provinces et avec les directeurs des affaires civiles les principales mesures qui allaient êtremises a exécution pour favoriser le développement de la colonisation et donner des garanties nouvelles aux populations européennes. Le général de Lamoricière conservait le commandement de la province d’Oran , le général Bedeau celui de la province de Constantine; le général Changarnier, après quatre années d’absence, fut rappelé en Algérie pour commander la province d’Alger. Avec le concours d’aussi illustres lieutenants, le jeune prince était assuré de ne pas laisser péricliter les bons résultats obtenus par son prédécesseur. Toute la population accepta avec les plus vifs témoignages de joie et d’espoir l’arrivée du duc d’Aumale.
Peu de jours suffirent pour donner la preuve que le nouveau gouverneur général ne le cédait à auGun de ses devanciers pour l’ardeur au travail , l’intelligence rapide des questions spéciales au pays, tant en ce qui concernait les Arabes qu’en ce qui touchait aux intérêts européens. Pour la première fois peut-être on vit un chef s’adresser avec une égale confiance à toutes les parties du service public ; faire appel à tous les fonctionnaires soit civils, soit militaires, sans trahir de prédilection , et sans les subordonner les uns aux autres. L’autorité civile et le pouvoir militaire sous la haute direction d’un fils du roi semblaient devoir abjurer bientôt leur longue rivalité et travailler enfin de concert à la prospérité de l’Algérie.
Abd-el-Kader ex le Maroc. — Les événements intérieurs de l’Algérie perdaient de leur importance depuis que le gouverneur général n’accordait plus une attention exclusive et exagérée aux faits de guerre. Le pays était tranquille, et la répression des troubles qui se produisaient sur quelques points s’opérait facilement et sans bruit. A l’extérieur la position d’ Abd-el-Kader vis-à-vis de l’empereur du Maroc s’aggravait chaque jour. A la fin du mois de novembre, trois camps marocains s’étaient
dirigés deFès contre la déira de l’émir, fixée depuis plusieurs mois à Casbah- Zelouan (non loin de Melilla et delà mer) ; deux fils de l’empereur étaient à la tête de ces opérations. L’un dé ces corps de troupes suivait la rive gauche de la Molouïa ; le second marchait le long delà côte du Riff; enfin le troisième, conduit par le kaïd d’Ouchda, tenait la rive droite de la Molouïa. Ces colonnes châtiaient sur leur passage les tribus qui entretenaient des relations avec Abd-el-Kader, et déterminaient les populations à cesser tous rapports avec la déira. Cette situation jeta l’alarme parmi les amis de l’émir ; on changea de campement , et on s’établit à Zaïou, pays difficile, où avaient été formés des dépôts de grains. En même temps , pour relever le courage des siens, Abd-el- Kader envoya un agent à Djema-Ghazaouat pour faire des propositions de paix à la France. Son émissaire fut reconduit à la frontière sans réponse. Rebuté de ce côté, il dépêcha son khalifa Bou- Hamedi auprès de l’empereur pour offrir sa soumission. Son lieutenant fut retenu à Fès. A mesure que ces faits si graves se développaient , le général de Lamoricière avait réuni un corps d’observation sur la frontière pour seconder au besoin les mouvements de l’armée marocaine. Bientôt la déira se trouva resserrée de tous les côtés, et une solution parut imminente. Leduc d’Aumale partit d’Alger le 18 décembre pour se rapprocher d u théâtre de ces événements importants.
Soumission d’Abd-el-Kader. — Le 9 décembre l’empereur fit connaître à l’émir sa réponse aux propositions portées par Bou-Hamedi . Il exigeait la venue de la déira à Fès, sa dispersion dans les tribus , l’incorporation des troupes régulières dans son armée; à ce prix, il promettait des terres et la paix aux Algériens qui reconnaîtraient son autorité. Abdel-Kader ne discuta pas même ces conditions, et renvoya les agents de l’empereur sans répondre. Il dirigea son infanterie, renforcée de tous les hommes valides de la déira, sur le camp marocain le plus rapproché. Son projet était de tenter une surprise au moyeu d’un stratagème bizarre. Deux chameaux enduits de poix , entourés d’herbes et de
broussailles sèches furent conduits en tête de sa troupe, et dans le milieu de la nuit, lancés tout en feu à travers les camps mal gardés des Marocains. La ruse. avait été éventée par des déserteurs de la déira, et lorsqu’on pénétra dans un premier camp , on trouva les tentes vides. Sans s’arrêter , on attaqua avec furie le second camp où l’ennemi s’était réfugié, et on lui fît essuyer des pertes énormes. Mais bientôt, entouré de toutes parts par les Marocains, dix fois supérieurs en nombre, Abd-el-Kader fut forcé de reculer en laissant entre leurs mains des morts et des prisonniers.
Cependant, faisant un appel suprême au courage et au dévouement de ses plus braves cavaliers , il parvint à contenir les poursuivants, et couvrit sa retraite jusqu’au lieu dit Agueddin, situé entre la partie inférieure de la Molouïa , la mer et la montagne de Kebdana, presque en face des îles Zaffarines.
Les camps marocains, après avoir sollicité et obtenu des munitions des autorités françaises , se disposèrent à attaquer de nouveau le 20 ou le 21 décembre. La déira était dans la plus grande confusion. Déjà le frère aîné de l’émir s’était enfui et avait gagné le territoire algérien, après avoir obtenu un sauf-conduit du général de Lamoricière. Le 21 la déira ayant commencé à traverser la Molouïa pour se rapprocher de l’Algérie, les troupes et les tribus marocaines se précipitèrent à la fois contre elle; Abdel-Kader courut au-devant des assaillants, à la tête de ses fantassins et de ses cavaliers réguliers, et au prixdela vie de plus de la moitié de ses soldats il réussit à protéger le passage de la rivière et à ramener tout son monde au delà des limites du Maroc. Il forma alors le projet de livrer sa déira à la générosité de la France , et de tenter de sa personne la route du désert avec ses plus dévoués partisans; c’était la seule que les troupes marocaines avaient laissée libre. Cherchant son chemin au milieu de l’obscurité, il interrogea, sans soupçonner la méprise, un cavalier placé par nous pour surveiller ses mouvements ; et demanda des renseignements pour gagner le pays des Béni Snassen, en traversant le col de Kerbous. Ces indications, transmises sitôt au général de Lamoricière, le
portèrent à marcher en diligence vers le col désigné; des dispositions rapides furent prises pour fermer cette voie; et le 22 , à la tête de toute sa colonne , il se mit lui-même en marche vers le col de Kerbous.
Un officier indigène envoyé en reconnaissance distingua, au milieu de l’obscurité de la nuit et de la pluie , quelques cavaliers qu’il chassa à coups de fusil ; au bruit de la fusillade un peloton de renfort accourut en sonnant la charge.
Abd-el-Kader, car c’était lui-même qui tentait de franchir le col, reconnut au son des trompettes la présence d’une troupe française, et demanda à parlementer avec îe général. La nuit et la pluie ne permettaient pas d’écrire; l’émir apposa son cachet sur un papier blanc , le remit à l’officier et le chargea d’être son organe. 11 offrait de se mettre entre les mains des Français, sous l’engagement d’être conduit avec sa famille à Saint- Jean d’Acre ou à Alexandrie. Le général de Lamoricière ne pouvait non plus écrire; il donna son sabre et le cachet du bureau arabe de Tlemsen comme gage de sa parole. Les incertitudes d’ Abd-el- Kader furent longues; il lui était encore possible de tenter la fortune dans le sud ; il hésitait de briser par cette démarche décisive le prestige religieux dont son nom avait été entouréjusquealors. Toute la journée s’écoula sans solution. Enfin à onze heures du soir il écrivit au général; il sollicitait «ne parole française pour se livrer sans défiance et se soumettre à sa destinée. L’engagement fut pris immédiatement, et le lendemain 23 décembre notre redoutable adversaire se rendit à une troupe française qui l’attendait au marabout de Sidi-Brahim, théâtre d’un de ses plus importants succès
Le même jour à six heures il arriva à Djema-Ghazaouat, où il fut introduit devant le duc d’Aumale. Après s’être assis, sur un signe du prince, il prononça les paroles suivantes : « J’aurais voulu faire plus tôt ce que je fais aujourd’hui. J’ai attendu l’heure marquée par Dieu. Le général m’a donné une parole sur laquelle je me suis fié. Je ne crains pas qu’elle soit violée par le fils d’un grand roi corn me celui des Français. Je demande son aman (protection) pour 22*
L’UNIVERS
ma famille et pour moi. » Le duc d’Aumale confirma la promesse du général de Lamoricière, et congédia l’émir, dont on admira dans cette entrevue l’attitude noble , calme et résignée. Le 24 décembre il s’embarqua pour Oran, et dans les derniers jours du mois il arriva en France, où les circonstances politiques ont obligé de le retenir jusqu’à présent, sans pouvoir exécuter encore la promesse de l’envoyer en Orient (1).
Nous avons voulu raconter les phases principales de ce grand drame qui termina si heureusement pour les intérêts français la lutte que la nationalité arabe soutenait depuis dix-sept années contre notre domination . La soumission d’ Abdel-Kader donna une consécration définitive aux succès si brillants et si nombreux obtenus par notre armée; elle marqua d’une manière plus éclatante que désormais la tâche que nous avions à remplir pour affermir notre autorité en Algérie, cessait d’être exclusivement militaire et guerrière , pour devenir civile et administrative. Sans doute la prudence commandait de prévoir qu’on aurait encore à réprimer des insurrections
(i) L’émir Abd-el-Kader et sa suite, composée de plus de quatre-vingt-dix personnes, hommes', femmes et enfants , ont été enfermés d’abord au fort Lamalgue à Toulon, jusqu’à la fin du mois d’avril 1848. A cette époque on les transféra au château de Pau ; mais le voisinage de la frontière d’Espagne détermina le gouvernement à les interner à Amboise. Depuis les premiers jours de novembre 1848 ils habitent le château d’Amboise, où ils sont entourés de tous les soins qui peuvent diminuer l’amertume et les ennuis de la captivité.
Voici le portrait que le duc d’Aumale traçait d’ Abd-el-Kader au moment de sa soumission : « L’èmir est un homme d’environ qua- « rante ans. Sa physionomie est intelligente ; « ses yeux, grands et noirs, ont le regard sévère « et impérieux ; son teint est jaune , sa face « amaigrie , sans être longue ; sa barbe noire « est abondante, et se termine en pointe.
« L’ensemble de sa figure est austère; elle « rappelle la figure traditionnelle du Christ.
« Sa voix est grave et sonore. Sa taille , au- « dessus de la moyenne, paraît robuste et k bien prise. Il porte un burnous noir sur « deux burnous blancs , des bottes de maro- « quin jaune ; le costume est des plus simples. »
partielles sur quelques points; mais les chefs manquant à ces révoltes, nous n’avions plus à craindre un soulèvement général semblable à celui de l’année 1 845. Les tribus elles-mêmes d’ailleurs semblèrent comprendre la position nouvelle que leur faisait la soumission du plus infatigable athlète de leur indépendance religieuse et politique; elles étaient avides de repos ; les dernières années avaient été désastreuses pour leurs récoltes :
elles se tournèrent pour ainsi dire unanimement vers les choses et les travaux de la paix. Sous l’active et intelligente inspiration des bureaux arabes, elles entreprirent la construction de maisons qu’elles groupèrent en village, elles plantèrent des arbres, s’essayèrent à des associations industrielles, pour immobiliser leurs intérêts sur le sol. C’était la meilleure preuve de la confiance qu’elles accordaient à notre administration; et c’était en même temps pour nous une garantie réelle de la durée de la tranquillité. Cette réaction contre la guerre et les troubles qui maintenaient les habitudes nomades se déclara d’abord dans la province d’Oran, parmi les tribus qui avaient pris la plus large part aux agitations et qui avaient le plus souffert pendant la lutte.
Conclusion. — L’année 1848 s’ouvrit sous les auspices les plus favorables. Depuis longtemps l’Algérie était en proie à une gêne industrielle et commerciale des plus intenses ; les propriétés avaient considérablement perdu de leur valeur, le crédit des négociants les plus recommandables était ébranlé; le mouvement colonisateur était entièrement paralysé; on avait étudié beaucoup de projets, mais nulle part on n’était en mesure de les réaliser. La soumission d’ Abd-el- Kader vint modifier de la manière la plus heureuse et la plus inespérée cette triste situation. Tout le monde prit confiance ; la banque de France, sollicitée avec vivacité , se décida enfin à fonder un comptoir à Alger ; le règlement des indemnités dues pour expropriation allait verser des sommes importantes dans la circulation ; le conseil supérieur du gouvernement , présidé par le duc d’Aumale, travaillait pour ainsi dire nuit et jour, étudiait , élaborait, arrêtait des projets de toutes sortes , pour don-
ner une impulsion nouvelle aux affaires et à l’administration. Des institutions municipales venaient d’être accordées à un grand nombre de localités; les autorités civiles, dont l’action avait été simplifiée et fortifiée par des ordonnances royales du 1er septembre 1847, modificatives de celle du 15 avril 1845, commençaient à donner des preuves d’une activité jusque alors inusitée. On se sentait de toutes parts, et pour tous les intérêts, arrivé sur le terrain des améliorations et du progrès.
C’est au milieu de ces impatiences qui semblaient toucher déjà à l’avenir si vivement souhaité qu’on reçut comme un;-coup de foudre la nouvelle de la révolution de Février. L’anxiété patriotique qui oppressa d’abord les cœurs au sujet des périls dont la France était menacée empêcha de mesurer la gravité de la crise que l’Algérie allait subir. Mais lorsque les nouvelles furent confirmées, lorsqu’on vit s’embarquer pour l’exil ce jeune prince qui avait montré tant de dévouement et de véritable amour de la France, qui pendant les quelques mois de son gouvernement avait réchauffé tous les courages , rassuré les intérêts , le découragement s’emparàde tous les^esprits, et on retomba dans une situation plus terrible encore que celle à laquelle on venait à peine d’échapper. Le mouvement des affaires fut subitement arrêté; le personnel administratif, menacé dans son existence, n’accorda plus qu’une attention disf,r^e ®ux intérêts dont il était chargé ;
1 effectif de l’armée d’Afrique fut diminue de trente mille hommes environ, qui rentrèrent en France pour la formation du corps d’observation des Alpes ; la population civile européenne diminua tout a coup de vingt mille âmes; on conçut dans les trois provinces des inquiétudes seneuses sur le maintien de la tranquillité. Dans ces conjonctures si graves , on reconnut combien il était important pour notre domination que les principaux chefs de la résistance se trouvassent hors de l’Algérie : Abd-el-Kader et Bou-Maza étaient en France, Ben Salem en Syrie; Ahmed-Bey lui-même était réduit a faire sa soumission.
Les événements que nous aurions maintenant à raconter sont encore trop recents pour que nous puissions les apprécier avec une certitude complète. II nous suffira seulement d’indiquer que le général Cavaignac fut d’abord désigné par le gouvernement provisoire comme successeur du duc d’Aumale ; qu’appelé a Paris dans le mois de mai pour remplir les fonctions de ministre de la guerre, sous la commission exécutive, il fut remplacé par le général Changarnier. Au mois de juin cet officier général fut a son tour mandé pour exercer le commandement des gardes nationales de la Seine ; l’intérim fut confié au général Marey; et au mois de septembre seulement le général Charon fut nommé gouverneur général.
Nous devons dire aussi en terminant que les dangers les plus sérieux qui semblaient prêts à fondre sur l’Algérie furent pour la plupart conjurés. Le pays,
après avoir cruellement souffertdutemps
d arrêt imposé à son développement, s est remis peu à peu. Des institutions tres-libérales ont été accordées : le principe civil a reçu une plus large application ; l’Algérie a obtenu d’envoyer des représentants à l’Assemblée nationale.
Enfin le vote de cinquante millions pour rétablissement de colonies agricoles et l’allocation de cinq millions pour la liquidation des indemnités d’expropriation, ont appelé dans la colonie un mouvement de population et d’affaires qui va chaque jour en augmentant. Les troubles qui avaient éclaté dans les tribus ont été facilement réprimés; les tendances des indigènes vers les travaux de construction et de plantation, un instant suspendues, ont repris tout leur empire. En un mot, si la situation matérielle est loin d’être aussi bonne qu’avant la révolution de Février, on a cependant un légitime sujet de ne pas désespérer de l’avenir : le progrès a repris sa marche, et on peut même dire que le succès maintenant se fera sentir sur une plus large échelle, parce que la vie politique a pénétré dans toutes les parties de la population. r v
ÉTATS TRIPOLITAINS