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ET PHYSIQUE

La régence de Tripoli, y compris le Fezzan et le Benghazi, est la partie le moins explorée de la région méditerranéenne. Limitée à l’est par l’Égypte, et à l’ouest par le beylik de Tunis , elle est comprise entre 8-23° longitude est de Paris, et le 23°-33° latitude boréale.

Elle s’étend le long de la côte depuis l’île de Djerbi, à l’entrée du golfe de Cabès, jusqu’au Ras-el-Mellah.

Lesdernièresramificationsdelagrande chaîne de l’Atlas viennent aboutir aux limites occidentales de Tripoli , au golfe de Cabès. Ce golfe, jadis connu sous le nom de petite Syrte ( Syrtis minor ), fait partie du territoire de Tunis (1). L’île de

(i) Le golfe de Cabès ou petite Syrte commence près des îles de Kerkeni( Ccrcina ), séparées de la côte par un profond canal. Un énorme banc, très-poissonneux , s’étend , dans une direction nord-est, depuis les îles de Malte et de Sicile jusqu’à l’île de Lampeduse ( Lopadusa) , et forme tout près de Kerkenj une mer calme et paisible dans les plus violentes tempêtes. Il est difficile de l’aborder, à cause des bas-fonds, et les îles qui couvrent la surface de l’eau ne sont reconnaissables , à une certaine distance , que par leurs groupes de palmiers. Les habitants de ces îles, au nombre de six cents environ, obéissent à un cheik, et vivent de la pêche.

De toute antiquité , les deux Syrtes étaient renommées pour leurs bancs de sable et les dangers qu’elles offraient à la navigation : •vadoso ac reciproco mari dirœ, dit Pline (Hist.

Djerbi ( Gerbi ou Jerbi ) , qui établit la ligne de démarcation entre la régence de Tunis et celle de Tripoli , est Yinsula Meninx des anciens. Ératosthène lui donne le nom d’île des Lotophages ( Lotophagitis ). Sa longueur est, suivant Pline, de vingt-cinq mille pas , et sa largeur de vingt-deux mille. A l’époque des Romains, cette île avait deux villes :

l’une, Meninx, sur la côte qui regarde l’Afrique , et l’autre , Thoar, sur la côte opposée. Elle est à deux cent mille pas du promontoire oriental de la petite Syrte (t). — L’île de Djerbi a un excellent port; elle compte, selon Ritter, environ 30,000 habitants, très-industrieux : ils ont changé leur île en un véritable jardin, et envoient leurs pro-

Nat., Y, 4). C’est au nord de la petite Syrte , plus près de Carthage, que se trouvait située la ville de Leptis parva. — Au rapport de Pline , l’île Cercina comprenait une ville libre du même nom ; elle avait vingt-cinq milles d’étendue dans sa moindre longueur, sur douze mille cinq cents pas dans sa plus grande largeur ; et aux extrémités sa plus grande largeur ne dépassait pas cinq milles. Du côté qui regardait Carthage, elle était jointe à une autre île , nommée Cercinitis. « A cinquante mille pas environ de l’une et de l’autre est , ajoute Pline , Lopadusa , dont la longueur est de six mille pas. » (Ibid., loc. cit . )

(i) . Clarissima est Meninx , longitudine

XXV. M. pass. latitudine XXII , ab Eratosthene Lotophagitis appellata. Oppida habet duo, Meningemab Africœ latere , et altero , Thoar ; ipsa a dextro Sy rtis minoris promontorio passibus CC sita. (Plin., Hist. nat ., V, 7.)

lre Livraison. (États Tripolitains.)

L’UNIVERS

ductions à Malte et dans beaucoup d’autres endroits; leurs marchandises en laine , en lin et surtout leurs châles sont répandus dans tous les États barbaresques. — Léon l’Africain appelle cette île Gerbo, et en fait la description suivante : « Gerbo est une île près delà terre ferme, toute plaine et sablonneuse, et garnie d’une infinité de possessions de vignes , dattes , figues , olives et autres fruits, et contient de circuit environ dix-huit milles. En chacune de ces possessions est bâtie une maison , et là habite une famille à part, tellement qu’il s’y trouve force hameaux , mais peu qui aient plusieurs maisons ensemble. Le terroir est maigre, et quelque soin qu’on mette à le labourer et l’arroser, à grande difficulté y saurait-on faire croître un peu d’orge , ce qui cause toujours une

grande cherté . Il y a un fort sur la

mer, auquel le seigneur avec sa famille fait résidence, et tout auprès d’iceluy y a un gros village, là où logent les marchands étrangers, comme chrétiens, maures, turcs, et s’y fait toutes les semaines un marché que l’on prendrait quasi pour une foire , à cause que tous les habitants de l’île s’y assemblent.

Joint aussi que plusieurs Arabes de terre ferme s’y transportent avec leur bétail, y portant des laines en grande quantité. Mais ceux de l’île vivent de la facture et trafique des draps de laine ( au moins la plus grande partie ) , lesquels ils portent vendre, ainsi que du raisin sec , dans la cité de Tunis ou d’Alexandrie (1). »

Cette description s’accorde en tout point avec celle que donne Marmol, qui appelle cette île Gelves (2).

Paul Lucas donne à l’île de Gerbo soixante milles de tour. II y vit, près du château où réside le gouverneur, une pyramide de trente pieds de haut et de plus de cent trente de circonférence.

« C’est , dit-il , le tombeau des chrétiens qui furent tués par Arcan le cheik , qui conquit l’île sur la chrétienté. Cette pyramide est faite de pierres de taille jusqu’à la moitié; le reste jusqu’au haut

(1) Léon l’Africain, Description de l'Afrique , p. 290; édit, in-folio, Lyon, i556,

(2) Marmol, AJrique, trad. de Perrot d’Ablancourt, tome II, p. 538 ; Paris, 1667, in-40.

n’est que de têtes et d’ossements d’hommes entassés les uns sur les autres (1). »

L’île de Djerbi est actuellement au pouvoir du pacha de Tripoli, depuis l’époque où les Arabes en chassèrent les ducs d’Alva et de Médina Cœii, dans le quinzième siècle. Suivant Shaw, on apporte de cette île à Tripoli une quantité considérable d’un fruit de la grosseur d’un haricot, et jaune clair lorsqu’il est nouvellement cueilli. Serait-ce le lotus des anciens? Les Arabes l’appellent karroub, et se servent de sa graine pour peser les diamants et les perles (2).

Tkipoli ( Trebliz , Tarabilis ). Le capitaine H. Smith place le chef-lieu de la régence de Tripoli à 32° 54' 13" latitude nord , et 30° 50' 30" longitude est de l’île de Fer. A l’entrée du port, à quelques milles de la terre, une verdure magnifique donne au pays un aspect pittoresque. Toutefois, aucun objet ne semble interrompre l’uniformité du sol, qui est d’une couleur presque blanche, et entrecoupé de longues avenues de palmiers. La ville offre au loin la forme d’un croissant. L’extrême blancheur des édifices, plats et enduits de chaux, frappe d’abord les regards. Les établissements de bains forment, dans les différentes parties de la ville , des groupes de dix ou douze grands dômes. Les mosquées sont la plupart entourées de plantations de figuiers et de dattiers. En entrant dans la rade , on aperçoit quelques buttes de décombres qui indiquent les effets destructifs du temps. Le château où réside le dey est à l’extrémité occidentale de la ville , au dedans de l’enceinte ; tout auprès se trouve le chantier. Ce château est très-ancien; il est fortifié par une haute muraille , et paraît inexpugnable. Mais il est très-irrégulièrement construit à l’intérieur, à cause des additions nombreuses que l’on y a faites pour loger tous les membres de la famille du dey ; c’est ce qui le fait ressembler à une petite ville.

(1) Paul Lucas, Voyages , etc., t. II, p. x36.

(2) L’espèce végétale dont il est ici question, et que Shaw n’a point décrite, est, selon toute apparence, le caroubier ( ceratonia siliqua, L. ). Je ne suis pas él.oigné de croire que le fruit du caroubier était le véritable mets des Lotophages.

ÉTATS TRIPOLITAINS

Les murs el les tours qui forment Fenoeinte de Tripoli sont clans un état fort délabré. La mer baigne cette en* oeinte de ürois côtés ; une plaine de sable joint la ville au continent; à l’est, elle est limitée par une contrée stérile, où l’on ne rencontre que des Arabes nomades. Le sol est très-inégal dans la ville, à cause des décombres accumulés sur lesquels on élève souvent de nouvelles bâtisses qui se trouvent alors de niveau avec les terrasses des maisons voisines. Les rues sont étroites, quoiqu’elles soient plus larges que celles de Tunis. Des palanquins, doublés de toile, et portés sur des chameaux, y remplacent nos voitures. Aucune des femmes appartenant à la famille du dey ne se promène dans les rues, excepté lorsqu’elles se rendent à leurs mosquées, pour remplir un vœu , ce qui leur arrive assez fréquemment. Elles sortent jusqu’à onze heures ou minuit, escortées par une garde nombreuse. Les femmes de la moyenne classe sortent généralement à pied , mais rarement sans être accompagnées par une esclave. Elles se couvrent d’un vêtement appelé baracan, large d’environ un mètre, et long de trois à quatre. Le baracan les cache entièrement ; elles le tiennent si près de la figure, qu’à peine y voient-elles assez pour guider leur marche. Les juives portent cette partie de leur habillement à peu près de la même manière , à l’exception qu’elles laissent un œil à découvert, ce qu’une Mauresse n’oserait faire sans ternir sa réputation. — On transporte les marchandises à dos de chameaux et de mulets; la poussière que ces animaux occasionnent dans des rues sablonneuses est insupportable (1).

La ville de Tripoli renferme de quinze à vingt mille habitants ; elle est bâtie sur un rocher. On voit çà et là des parties de pavé, dont quelques-unes sont fort anciennes , et paraissent être du temps des Romains. Les boutiques ont un aspect misérable : les plus belles ne sont guère que des échoppes ; mais elles renferment souvent des marchandises d un grand prix. Tripoli possède deux bazars : l’un a quatre ailes , en forme de

(i) Voyage à Tripoli, etc. (trad. de l’anglais par Mac-Carthy ), 1. 1, p. 5o; Paris, 1819.

croix ; ces ailes contiennent des boutiques bâties de chaque côté, avec un chemin au milieu pour les acheteurs.

L’autre est beaucoup plus petit, et n’a pas de boutiques; il n’est destiné qu’à la vente des esclaves noirs. L’extérieur de la grande mosquée , où les membres décédés de la famille du dey sont ensevelis , est de la plus grande beauté. Elle est bâtie dans la grande rue, presque vis-à-vis du château. Devant la porte de la mosquée est une seconde entrée, faite en un treillis de bois , ciselé d’une manière curieuse, avec deux portes à battants, aussi en treillis. Un grand nombre de belles tuiles coloriées lui donnent un air de propreté extrêmement agréable à l’œil. Au-dessus des portes de toutes les mosquées on voit, sculptés et peints, de longs préceptes du Koran. Ceux qui se trouvent au-dessus de la porte de la grande mosquée sont peints et dorés plus richement, et la sculpture en est préférable à celle de toutes les autres. Il n’y a dans les mosquées ni sièges , ni pupitres, ni carreaux pour s’agenouiller, ni prie-dieu ; tout le monde est debout et indistinctement placé. — Le café bazar est le lieu où l’on s’assemble pour se communiquer les nouvelles du jour, et pour prendre le café. Aucun Maure de la classe distinguée n’entre dans ce bazar : ils se font apporter le café par leurs esclaves à la porte , où il y a des lits de repos en marbre, couverts de berceaux verts ; ces lits de repos sont garnis de tapis et de nattes de la plus grande richesse. C’est là qu’à certaines heures du jour on trouve les principaux Maures assis, les jambes croisés , et occupés à boire du café , qui est très-fort et contient quelquefois de la cannelle et des clous de girofle. Quand les Maures se trouvent dans les cafés publics, ils sont servis par leurs propres esclaves noirs , qui se tiennent constamment auprès de leur maître : l’un porte sa pipe, un autre sa tasse, et un troisième son mouchoir.

On voit à Tripoli l’un des arcs de triomphe romains les plus beaux et les mieux conservés. ( Voir la planche ). 11 fut construit , vers l’an 164 de l’ère chrétienne, par un questeur, sous le règne commun de Marc-Aurèle et de Lucius Ælius Verus. Lorsqu’en 161 ces deux

L’UNIVERS

empereurs commencèrent à régner, Ils changèrent leurs noms , ce qui explique le grand nombre de lettres initiales employées dans les inscriptions de l’arc de triomphe.

Quand ce monument fut élevé il n y avait guère d’autres lieux habités près de Tripoli que Lebida, le Leptis magna des anciens. Lucius Verus se trouvait à cette époque dans les bois de Daphai à Antioche, où il se livrait à des excès de tout genre. Des Romains occupés à la chasse des bêtes féroces , s’étant égarés vers l’endroit où se trouve aujourd’hui Tripoli, trouvèrent sous cet arc de triomphe un abri salutaire contre la chaleur brûlante du soleil..

L’arc, de triomphe de Tripoli est trèsélevé sans le paraître, à cause de la grande quantité de sable qui s’est accumulée autour. On peut estimer que la partie qui se trouve au-dessous de la surface du sol égale celle qui est audessus. Il est construit en pierres d’une si grande dimension que l’on a peine à s’imaginer comment elles ont pu être transportées dans ce lieu , surtout lorsqu’on sait qu’il n’y a ni pierres ni carrières dans ce pays. On n’a employé aucun ciment pour joindre les pierres , et cependant leur solidité est telle, que le monument existe encore dans toute son intégrité, malgré les ravages du temps. La voûte est de la plus belle sculpture. Il n’y en a qu’une petite partie de visible , parce que les Maures l’ont remplie de décombres et de mortier pour faire des boutiques. On voit à l’extérieur des groupes énormes de figures dihommes et de femmes dans toute leur grandeur ; mais ces figures sont trop mutilées pour qu’on en puisse comprendre la signification (1).

' (O Depuis longtemps cet arc de triom plie ne subsisterait plus, si les gens du pays ne I croyaient pas qu’il leur arriverait de grands malheurs s’ils y touchaient pour le démolir. Ils racontent qu’un prince en voulantun jour ôter quelques pierres , il se fit un tremblement de terre épouvantable; et comme, malgré l’avertissement du ciel , les ouvriers continuaient à travailler à la démolition , il vint une pluie de sable qui les ensevelit tous. On y voit encore une pierre à demi tirée , dont on n’ose pas seulement approcher. Des fouilles qu’on ferait aux environs pourraient amener

A l’époque où Lemaire était consul à Tripoli ( vers le commencement du dixhuitième siècle), ce monument était bien moins endommagé qu’il ne l’est aujourd’hui. Voici la description qu’en a donné ce consul : « Il n’y a rien de curieux à Tripoli qu’un ancien monument, qui est un arc de triomphe, tout de marbre blanc , élevé de trois toises , et qui est enseveli pour le moins autant dans la terre : l’architecture et le bas-relief en sont admirables; il y a quatre bustes de consuls romains, tous mutilés. Les ornements des quatre coins sont des pilastres ornés de feuilles de vignes. Il y a quatre portes, au-dessus desquelles estun char de triomphe, avec une figure d’Alexandre tirée par deux sphinx ; au-dessous sont des troupes d’esclaves. Il y avait au-dessus des portes des inscriptions latines ; il y en a. encore une au côté du nord que j’ai copiée avec M. Paul Lucas. La voûte en est bien conservée ; elle est ronde , avec de très-beaux ornements en relief, et tout l’édifice est bâti sans chaux ni ciment. Ces pierres de marbre de cinq à six pieds d’épaisseur en carré , sont assises sur des platines de plomb, et liées avec des crampons de fer. Près des murailles on trouve des tombeaux creusés dans la pierre, à trois toises dans la roche : ils sont faits en ma nière de fours , mais plus grands et plus élevés , avec plusieurs niches. On trouve dans chacun une grande urne de verre.

Toutes ces ruines sont remplies d’ossements de corps humains, et d’une eau rousseâtre, insipide (1). »

Les maisons de Tripoli different de celles des autres villes de l’Orient : elles ont presquetoutes trois ou quatre étages. On passe d’abord , pour y entrer, par une salle ou loge que les Maures appellent skiffar, ayant des bancs de pierre de chaque côté. De là un escalier conduit à un seul grand appartement nommé gulphor, qui a des croisées sur la rue , ce qui n’est permis dans aucune autre partie de l’édifice. Cet appartement est uniquement réservé au maître de la maison ; c’est là qu’il traite

des découvertes curieuses. ‘ ( Voyages de Pauli Lucas, t. II, p. i33 ; Paris, 1712. )

(r) Voyez Paul Lucas, .Voyages , etc., t. !¥„ p. 129 et i3o.

ÉTATS TRIPOLITAINS

d’affaires et reçoit ses amis. Les personnes même de sa famille n’osent entrer dans le gulphor sans son autorisation. D’un autre côté , le maître ne peut entrer dans l’appartement de sa femme : s’il trouve sur le seuil une paire de sandales de dames, il doit attendre, pour passer outre , qu’elles aient été retirées. Au delà de cette salle est une cour, plus ou moins richement pavée , suivant la fortune du propriétaire. Quelques-unes de ces maisons sont en ciment brun, ressemblant à du marbre très-poli; d’autres sont de marbre noir ou blanc; les plus communes sont de pierre ou de terre. Mais, petites ou grandes, elles sont toutes bâties sur le même modèle.

La cour sert à recevoir un grand nombre de femmes, que la maîtresse de la maison régale à l’occasion de la célébration d’un mariage ; et, en cas de mort, à l’accomplissement des cérémonies funèbres , avant que le corps soit porté en terre. Dans ces circonstances, on couvre la cour de nattes et de tapis de Turquie, et on tend dessus une toile pour se garantir de l’intempérie de l’air. De riches coussins de soie sont placés tout autour pour servir de sièges; les murs sont garnis de tapisseries; en un mot, la cour est transformée dans un grand salon. Elle est environnée d’un portique, soutenu par des piliers, et au-dessus duquel s’élève une galerie dans les mêmes dimensions, fermee par un treillis de bois. Du portique et de la galerie on entre dans de grandes chambres qui ne communiquent pas entre elles , et qui ne sont éclairées que par cette cour. Les croisées sont sans carreaux : elles n’admettent qu’une lumière sombre, par des espaces qui n’ont pas plus de trois lignes de largeur, et sont traversées par de lourdes barres de fer. Les combles des maisons sont couverts de plâtre ou de ciment, et entourés d’un parapet d’un pied de haut, pour empêcher que rien ne tombe dans la rue.

C’est sur ces terrasses que les Maures sèchent et préparent leurs figues, leurs raisins et leurs dattes. Ils vont y jouir de la fraîcheur que procure Yinbat ou brise de mer. Des terrasses les eaux pluviales tombent dans des citernes qui sont audessous de la cour, et où l’eau se conserve pendant des années sans se corrompre.

L’auteur du Voyagea Tripoli (belle»

sœur de M. Tully , ancien consul général britannique à Tripoli) donne la description suivante du château, qui n’a été visité encore que par un très-petit nombre d’Européens.

« Ce château est environné d’un mur de plus de quarante pieds d’élévation, avec des créneaux , des embrasures et des tours, d’après l’ancienne manière de fortifier. Son architecture est d’une époque reculée; il est, au reste, très-défiguré dans l’intérieur, par les additions irrégulières faites par le pacha actuel pour contenir les nombreuses branches de sa famille. Après avoir passé la grande porte, on entre dans la première cour du palais, remplie de gardes qui attendent devant le skiffar ou salle , où le chiah se tient tous les jours : c’est l’officier le plus élevé en grade, et auquel le pacha accorde le plus de confiance. En cas d’absence du pacha, c’est lui qui est investi du pouvoir suprême. Personne ne peut entretenir le pacha d’aucune affaire que par son intermédiaire; un grand nombre de gardes et d’esclaves sont toujours auprès de sa personne. Il y a dans cette salle une place carrée et comme une galerie , soutenue par des piliers de marbre, où est bâtie la messeley , ou chambre du conseil, et où le pacha reçoit sa cour dans les jours de gala. L’extérieur de cet appartement est garni de tuiles chinoises, dont un certain nombre forme une espèce de tableau ; on s’y rend par un escalier en marbre de différentes couleurs. Le nubar, ou musique royale, joue avec beaucoup d’appareil , devant la porte de la messeley, chaque après-midi, quand le marabout annonce la prière vers l’heure du coucher du soleil. Le nubar nejouejamais que pour le pacha et son fils aîné, lorsqu’ils vont en campagne avec l’armée. Avant qu’il commence, le chef ou capitaine des chaoux, remplissant les fonctions de héraut d’armes , renouvelle la cérémonie de proclamer le pacha. Les sons du nubar sont singuliers pour une oreille européenne ; ils sont formés par le turbuka, espèce de timbale , le chalumeau et le tambour de basque.

« Les nombreuses constructions ajoutées au château forment différentes rues,

L’UNIVERS

«. au delà desquelles est le bague où sont enfermés les esclaves chrétiens. Il s’y trouve dans ce moment un certain nombre de Maltais, Génois et Espagnols. Il n’est permis à aucun homme d’approcher le harem plus près que du bagne, où l’on est conduit par des eunuques à travers de longs passages voûtés , si sombres que l’on a beaucoup de peine à reconnaître son chemin. On est frappé en entrant dans le harem d’une certaine tristesse. La cour est recouverte d’un grillage fait de barres de fer très-rapprochées , ce qui lui donne une apparence très-mélancolique. Les galeries qui régnent autour de la cour, devant les chambres , sont entourées de treillis de bois à petites entailles. Lorsque les filles du pacha sont mariées, elles ont des appartements réservés à elles seules ; personne ne peut y entrer, excepté leur mari et leur suite ; et si les princesses sont dans le cas de parler en présence d’une tierce personne , même à leur mari , à leur père ou à leur frère, elles doivent être voilées. Le grand nombre de serviteurs qui remplissent toutes les issues fàit qu’il est presque impossible de se rendre d’un appartement à un autre (1). »

Il sera curieux de comparer ces détails fournis sur Tripoli par un voyageur récent avec la description que fait de cette ville un.voyageur du seizième siècle. Voici comment s’exprime Léon l’Africain :

« Tripoli fut édifiée parles Africains, après les ruines de l’ancienne Tripoli , et ceinte de hautes et belles murailles, située en une plaine sablonneuse, en laquelle il y a plusieurs dattiers.

Les maisons sont magnifiques en comparaison de celles de Tunis, et semblablementles places ordonnées, et députées par divers métiers, principalement de tisserands. Il ne s’y trouve aucun puits ni fontaine, mais seulement des citernes ; et toujours le grain y est fort cher, parce que toutes les campagnes de Tripoli sont en sable, comme celles de Numidie, à cause que la mer Méditerranée se jette sur le midi (2), tellement

(i) Voyage à Tripoli, ou Relation d’un séjour de dix ans en Afrique ( trad. par Mac-Carthy ) , tom. I, p. 6i ; Paris, 1819.

(a) Cette observation est parfaitement

que les lieux qui devroient être gras et fertiles sont tous baignés en eau. Les habitants de ce pays disent qu’anciennement il y avoit une grande étendue de terres qui s’avançoient bien fort envers la Tramontane ( nord ) ; mais que par laps de temps et cours d’années elles furent couvertes par l’heurt des flots continuels, lesquels minoient toujours , comme il se voit aux plages deMonestir, Mahdiéh, Affacos, Cabes, l’île de Gerbo , et d’autres cités, qui sont devers levant , et ne sont guère profonds ces lieux là ; de sorte que si quelqu’un venoit à entrer dans la mer en ces endroits , l’eau ne lui sauroit venir jusque à la ceinture. Par ce moyen, ils disent que les lieux qui sont ainsi étouffés ont été naguère couverts de la mer. Ils sont semblablement d’opinion que la cité tirât plus en sus Tramontane , mais que pour le continuel miner de l’eau on l’a toujours retirée devers midi , et disent qu’à présent même se voient des maisons et édifices cachés sous les ondes . — Il y eut autrefois plusieurs temples en cette cité, quelques collèges et hôpitaux pour loger les pauvres et étrangers. Les habitants usent d’une viande fort vile, parce que les vivres qui se portent dans la cité ne sont quasi suffisants pour la tenir fournie un jour seulement ; et est estimé riche le paysan qui peut épargner un setier de grain ou deux pour sa provision. Néanmoins ils s’adonnent fort à trafiquer, à cause que la cité est voisine de Numidie et de Tunis , ainsi que de Malte et de Sicile. Et souloient autrefois les navires des Vénitiens y aborder, lesquels menoient grands trafiques avec les marchands de Tripoli et avec ceux qui s’y transportaient tous les ans (1). »

Voici comment s’exprime sur Tripoli le géographe arabe lbn-Haucal, d’environ cinq siècles antérieur à Léon l’Africain. « La ville de Tripoli faisait autrefois partie du gouvernement de la province d’Afrique ; et le siège du gou-

exacte, à ne juger que d’après les ruines d’anciennes cités maritimes , dont quelques-unes sont en partie submergées sur la côte septentrionale de l’Afrique. Sur la côte européenne opposée le contraire doit avoir lieu.

(1) Léon l’Africain, Description de l'Afrique , p. 292. Lyon, i556, in-fol.

ÉTATS T RIPOL.IT AI N S

verneur était à Sabra (Zavra), ville située à une journée de Tripoli. Le gouverneur de Sabra prélevait des impôts sur des marchandises qui allaient de Tripoli à Kaïrewan , et de ce dernier lieu à l’autre , indépendamment du droit qu’on avait à payer au gouverneur de Tripoli pour chaque bête de somme, chaque ballot et chameau. — Tripoli est bâtie en pierres blanches , et s’élève sur le bord de la mer. C’est une ville très-riche et très-forte ; elle possède de vastes bazars. Son territoire est d’une grande étendue ; on y voit beaucoup de ternies et des terrains incultes. Le revenu est aujourd’hui moins considérable que celui de Barca. Elle produit des fruits délicieux , tels qu’on en trouve rarement dans le Maghreb ou ailleurs , c’est-à-dire des pêches et des poires incomparables.

Les marchandises y abondent ainsi que la laine du pays. Les habitants se distinguent par la dignité de leur caractère, par la recherche de leurs vêtements et de leurs tables , par la beauté de leur figure et l’élévation de leurs sentiments. — La situation du port en rend l’abordage difficile aux vaisseaux , le vent étant toujours contraire et la mer agitée ; lorsqu’un navire paraît pour y mouiller, les habitants de la ville, se jettent aussitôt dans des canots, avec des câbles, et l’ont bientôt amené dans le port ; ce qu’ils font sans aucune rétribution, et par dévouement pour les étrangers (1). »

Au commencement du dix-huitième siècle la ville de Tripoli était déjà bien déchue de son ancienne splendeur, au rapport d’un témoin oculaire.

« La puissance de cette ville , dit Paul Lucas , autrefois la plus fameuse pour les corsaires , est à mon avis bien exténuée. Elle n’a plus que trois vaisseaux et une poulacre pour faire le cours; et comme c’est son principal négoce et toute sa ressource, elle serait sans doute bientôt ruinée entièrement si elle n’avait soin d’en fabriquer d’autres. Tripoli est une petite ville entourée de murailles et assez jolie; elle n’a que trois portes : une du côté des terres , et deux du côté

(i) Ibn-Haucal, Description de l'Afrique, trad. par Slane. ( Journal Asiatique, troisième série, t. XIII, p. 166. )

de la mer. Son port est beau et le mouillage y est bon. J’y vis des bâtiments antiques, qui ont autrefois servi à faire des citernes. En d’autres endroits , il y a des caveaux, où l’on trouve des ossements de morts avec de belles phioles de verres de plusieurs façons , dont la plupart ont un petit couvercle, et quelquesunes sont encore pleines de liqueurs.

Autre part ce sont des plats et des assiettes de terre rouge , mais d’une finesse qui les rend précieuses, aussi bien qu’un nombre infini de grandes jarres ou cru- ' ches de terre rouge (1). »

Le capitaine Lyon donne sur les habitants de Tripoli les renseignements suivants. « Un quartier spécial est, dit-il, assigné aux juifs qui y tiennent leurs boutiques , et ils y sont enfermés tous les soirs au coucher du soleil. Ce quartier s’appelle Zcinga-el-Yahoud.

Quoique persécutés , ils savent s’emparer de tout le commerce et de toutes les places lucratives. Il leur est défendu de porter des vêtements d’un couleur brillante; le bleu est la seule couleur qui leur soit permise pour leurs turbans. — L’ivrognerie est plus commune à Tripoli même que dans la plupart des villes d’Angleterre. Il s’y trouve des maisons où l’on vend du vin publiquement ; et l’on voit des Maures , assis à la porte, en boire sans scrupule. Rarement on traverse le Saldanah, la place du corps de garde, sans y rencontrer quelques gens ivres. La plupart des personnes de haut rang sont aussi de grands buveurs; leur liqueur favorite est le rosoglio, qu’on tire d’Italie. Les femmes de mauvaise vie sont nombreuses. Quand elles sontconnues pour telles , on leur fait habiter un certain quartier de la ville, qu’on appelle Zangael-Ghaab, ou quartier des prostituées; elles ont un chiaoux pour intendant.

Ces femmes sont obligées de fournir la nourriture aux chiens du pacha qui gardent l’arsenal. — Une coutume singulière est de roter avec beaucoup de bruit et le plus souvent possible. Les grands personnages satisfont à ce besoin avec un air de dignité solennelle, se frottant la barbe, et remerciant Dieu du

(i) Voyages de Paul Lucas , etc., toni. II, p. 107 et 108; Paris, 1712, in-ia.

L’UNIVERS

soulagement qu’il leur accorde. — Les Tripolitains parlent assez généralement une espèce de mauvais italien , de sorte que les Européens n’ont pas beaucoup de peine à se faire comprendre (1). »

La plaine qui avoisine Tripoli est fertile et bien cultivée; mais pendant les chaleurs de l’été elle se dessèche et présente l’aspect d’un désert. Le maïs y parvient à près de deux mètres de hauteur, et forme les plus belles allées pour la promenade, lorsque le sable n’est pas trop mouvant.

Près de la grande route de Tripoli à Tunis, il existe un lac sur les bords duquel on trouve du sel à une assez grande profondeur. Ce lac est à sec une bonne partie de l’année; il est alors doux et uni comme le plus beau tapis. De là on voit dans le lointain les sommets bleus des montagnes de Gourianah ( Gourian, Gharian, Goriano). Il y a dans ces montagnes un village d’Arabes trèscurieux : les habitations ne sont facilement reconnues que par ceux dont elles sont le séjour, par la raison qu’elles sont toutes bâties sous terre. Une entrée petite, étroite et creusée obliquement conduit à la demeure ; on y fait passer le bétail, qui est suivi par la famille. Ces Arabes sont pour la plupart des bandits, que l’on n’attaque jamais, parce que les longs défilés souterrains qui conduisent à leurs asiles les garantissent suffisamment contre toute entreprise. La longueur de ces défilés a donné lieu à une comparaison proverbiale parmi les Maures. Tout conte trop long est, disent-ils, comme le skiff ar (entrée) de Gourianah, qui est sans fin.

Il n’y a pas de rivière dans le voisinage de Tripoli. Une sécheresse continuelle peut donc y occasionner facilement des maladies pestilentielles. Il arrive souvent qu’il pleut pendant plusieurs jours de suite sans interruption ; mais une fois que la pluie a cessé, il se passe quelquefois des mois entiers sans qu’il tombe une seule goutte d’eau.

A Zavia ( Zoara de Marmol et de Léon l’Africain), petite ville sur les

(i) Q. F. Lyon, Voyage dans l’intérieur de F Afrique septentrionale , p. 16. Paris, 1822, in-8°.

bords de la mer, à l’ouest de Tripoli, on voit un amphithéâtre bâti par les Romains. Cet amphithéâtre est à cinq rangs de marches et très-bien conservé ; il a intérieurement environ cinquante mètres de diamètre.

« Zoara, dit Marmol, est une petite ville sur la côte, bâtie à dix-sept lieues de l’île de Gelves, du côté du levant. Elle est fermée de méchantes murailles, et habitée par de pauvres gens , qui font de la chaux et du plâtre, qu’ils portent vendre à Tripoli, ou qui s’adonnent à la pêche , et vont en course avec les vaisseaux turcs. Cette ville a été fondée par les Africains , et était autrefois fort peuplée, à cause d’un port où l’on abordait de tous côtés pour le commerce.

Ptolémée lui donne 41° 15' de longitude, et 31 0 30' de latitude , et la nomme Position. Elle fut ruinée la première fois par Occuba, avec Tripoli , et l’a été encore plusieurs fois depuis. Les Turcs la possèdent aujourd’hui, et les gouverneurs de Tripoli la chargent de tant d’impôts, que les habitants sont misérables , et ce n’est plus qu’un méchant village (1). »

Entre Tripoli et Zoara est l’emplacement de l 'ancienne ville de Tripoli ( le vieux Tripoli ), dont on ne retrouve presque plus de vestige. Cette ville , bâtie par les Romains, portait autrefois le nom d’üea. Suivant quelques auteurs, elle fut fondée par les Phéniciens, en mémoire d'une ville de Syrie du nom de Tripoli. Plus tard , elle tomba au pouvoir des Goths , et quand les Arabes vinrent en Afrique, sous le règne du second calife , Omar, ils l’assiégèrent six mois et la pressèrent tant, que les Maures furent contraints de l’abandonner et de se sauver à Carthage : les Arabes rasèrent la ville. Au rapport de Mârmol, s’appuyant sur l’autorité d’Ibn-el-Raquig , historien africain, la plupart des habitants furent tués , et le reste mené captif en Égypte et en Arabie. Ce ne fut que longtemps après que les Africains bâtirent la nouvelle ville de Tripoli (2).

(1) Marmol , Afrique, tome, II, p. 56r (édit. d’Ablancourt). — Comparez Léon l’Africain , Description de l’Afrique, p. 291.

(2) Marmol, Afrique , t. II, p. 562. Léon l’Africain, Description de F Afrique, p. 291.

ÉTATS TRIPOLITAINS

Les caravanes allant de Tripoli à Fezzan passent par Mesurate; elles font ce détour afin d’éviter les montagnes de Gourianah, qui forment l’extrémité orientale du plateau de l’Atlas. Ces montagnes sont les seules que par un temps clair on aperçoive de Tripoli. « Garian, dit Léon l’Africain, est une montagne haute et froide, qui a en longueur quarante milles et quinze en largeur, séparée des autres par le sable, et distante de Tripoli environ cinquante milles , produisant l’orge en grande quantité , et dattes en parfaite bonté , mais elles veulent être mangées toutes fraîches. Outre cela , il y croît force olives, lesquelles rendent l’huile en quantité, qui est ensuite transportée à Alexandrieet auxautresvilles voisines.

Semblablement le safran y est produit en grande abondance, et admirable, tant en couleur qu’en bonté , tellement que si la livre de Tunis , du Caire et de Grèce se vend dix sarafes, celui-ci ne

se délivrera à moins de quinze . Il y a

en cette montagne jusqu’au nombre de cent trente villages, avec des maisons pauvrement bâties et mal en ordre (1). »

Ce récit s’accorde parfaitement avec celui de Marmol, que Léon F Africain paraît avoir copié (2).

Les monts Gourianah sont habités, ainsi que les plaines sablonneuses voisines , par de nombreuses tribus arabes , parmi lesquelles on distingue celles des Tahoconis, des Acas, des Beniolides, des Nowalles et des Nargummas. La première, composée d’Arabes pur sang, la seconde, de ceux d’Afriqua, et latroisième, des Bédouins errants. Les deux premières sont également belliqueuses ; lesindividus sont d’un beau physique, d’un caractère généreux , honnêtes dans leurs transactions et sobres dans leur manière de vivre. Chacune des tribus est gouvernée par un cheik , qui réunit tous les pouvoirs civils et militaires. Chaque famille a un chef pris dans son sein , qui a également droit de vie et de mort.

Leur commerce est la guerre. Us servent d’auxiliaires à quiconque les paie le mieux. — Les Bédouins font le petit négoce , et vivent de ce qu’ils colportent

(1) Description de l’Afrique , p. 297.

(2) Voyez Marmol, Afrique , t. II, p. 5?6 (trad. d’Ablancourt).

d’un endroit à l’autre. Ils fabriquent une sorte d’étoffe pour baracans, et des tissus épais de poils de chèvre, que l’on emploie à couvrir les tentes , et qu’ils vendent aux Maures. Au printemps , ces Bédouins s’approchent de Tripoli par la plaine qui touche à la ville; ils sèment alors leur blé , attendent qu’il soit mûr, et disparaissent jusqu’à l’année suivante. Pendant leur séjour dans la plaine, leurs femmes tissent différentes étoffes, qu’ils vendent aux Tripolitains. Us dressent leurs tentes sous les murs de la ville, mais ne peuvent pas y entrer sans permission. Leur chef est responsable envers le pacha de tous les désordres qu’ils pourraient commettre.

Ces Bédouins se vantent beaucoup de leur noblesse. Us se disent les descendants des tribus de Sabéens, qui passèrent de l’Arabie Heureuse en Afrique , sous la conduite de Mélic-Ifrique , qui donna, dit-on, son nom à l’Afrique.

Leurs tentes ne sont pas somptueuses dans l’intérieur : elles sont dressées sur le sable qui , sans aucun préparatif, sert de plancher. Lorsque les Bédouins ou Arabes causent ensemble, ils s’asseyent en cercle; celui qui parle commence d’abord par niveler un petit espace sur le sable , avec sa main, et continue son discours avec ses doigts , en faisant des signes sur le sable , et recommençant à le niveler, à mesure que le besoin6 l’exige. Us sont si habitués à cela , que , faute de sable , un Arabe qui parle à un chrétien saisit sa main , fait sur la paume divers signes pour marquer les différents points de son discours , et passe ensuite une main sur l’autre pour annuler les signes déjà employés à la manière des sourds-muets; si son interlocuteur lui refuse sa main , il se sert de la sienne. Les Bédouins sont ce qu’ils étaient il y a quelques milliers d’années. Us s’abordent encore en se servant de l’antique salut : « que la paix soit avec vous » ( salam aleikom). Les hommes portent un épais baracan (bournous) de laine brun foncé , depuis cinq à six aunes de long, sur environ deux de large; il leur sert de vêtement pendant le jour et de couverture pendant la nuit. Us le mettent en réunissant ensemble les deux extrémités supérieuresau moyen d’un poinçon de bois ou de fer. Ces deux extrémités

L’UNIVERS

étant d’abord réunies sur l’épaule gauche, ils s’enveloppent le corps avec le reste ; il en est qui se drapent avec goût. Ce n’est pas une chose facile de porter un baracan , pour quiconque n’en a pas l’habitude ; et un étranger est bientôt reconnu sous les plis de ce costume.

Littoral depuis Tripoli jusqu’à Derna (1).

Le développement de la côte (de 13° 10' à 22e 45' longitude orientale de Greenw. ) depuis Tripoli jusqu’à Derna comprend le fameux golfe de la Syrte ( Sidras ) , que les Arabes appellent Djioun-el-Kebrit, ou golfe de soufre. En quittant Tripoli pour suivre la côte à l’est on rencontre d’abord Tagiura, qui est un groupe de villages dont les huttes sont dispersées dans une plaine. Marmol l’appelle Tachore. « C’est, dit-il , une grande campagne à quatre lieues de Tripoli , vers le levant, remplie de plusieurs villages et de quantité de palmiers et d’autres arbres portant du fruit. A.u milieu est une grande mosquée, bâtie depuis peu par les Turcs , comme une forteresse , avec beaucoup de bois tout à l’entour, et force arbres fruitiers qu’on arrose par le moyen de certaines roues , à cause que le pays est fort sec et sablonneux. Lorsque les chrétiens eurent pris Tripoli , cette campagne servit de retraite aux habitants , et un Turc s’en étant rendu maître, se fit déclarer roi, et fit toujours la guerre aux chrétiens. Aussi Cénan Bacha lui donna-t-il la ville de Tripoli , quand il l’eut conquise , pour en jouir pendant qu’il vivait. Les gens du pays sont barbares, et leur principal exercice est voler. Ils vivent dans des cabanes sous les palmiers, et se nourrissent de farine d’orge et de vesce. Ils dépendent du gouverneur de Tripoli depuis la mort de Morataga. Il y a dans ces villages grand nombre de cavaliers et d’arquebusiers fort braves, qui faisaient des courses à Tripoli quand elle était aux chrétiens ; mais ils étaient si char-

(i) Le relevé de cette partie de la côte de la région méditerranéenne est exactement indiqué sur la carte de Beechey. (Proceedings of tlie expédition to explore t/ie northern coast of Africa, from Tripoli eastward , in 1821 et 1822, etc.; London, 1828, in-40.)

gés d’impôts qu’ils se révoltèrent, et ayant été remis en leur devoir, ils furent condamnés à sept mille pistoles d’amende, sans autre peine (1). »

Tagiura est une plaine d’environ douze milles de long sur trois de large; elle est fertile , bien cultivée, et avoisine, au midi, un désert sablonneux. Le sable envahit de plus en plus les plantations de palmiers. On y trouve quelques colonnes magnifiques de granit, provenant, suivant Della-Cella, des ruines de Lebda ou Lebeda ( Lebida ) , la Leptis magna des anciens. La population de Tagiura est d’environ trois mille habitants, mélange de juifs et de Maures, qui se livrent principalement à l’industrie agricole. Tagiura est, selon quelques auteurs, Y Abrotanum de Scylax.

Après sept heures de marche, à l’est de Tagiura , on rencontre une petite rivière, IVadi-Msit ou Wadi-Ramniel ( ravin sablonneux), qui doit son nom au pays qu’elle parcourt (2). Cette rivière a sa source au sud, dans les montagnes de Gourianah ; son lit est fangeux et profond ; ses rives dépourvues de verdure. A quelque distance de là est le Wadi- Sayd, petite rivière qui forme la limite orientale de ce désert de sable, borné au sud par les montagnes de Gourianah. Le Wadi-SaydainsiqueleWadi-Terragad et le Wadi-Bouforris traversent les riches prairies du Turot (plaine de Jumarr ? ), où des pâtres bédouins ont établi leurs tentes. L’humidité de ces prairies, privées d’arbres , mais toutes couvertes d’herbes, est entretenue par quelques montagnes qui s’affaissent vers la côte. Tout le terrain est sablonneux; c’est pourquoi il faut creuser à une certaine profondeur, pour trouver un peu d’eau saumâtre. A environ quatre heures de marche de la côte , Della-Cella vit, sur une colline, un vieux castel en ruines; les environs étaient couverts de vignes produisant des raisins délicieux. Ce voya-

(1) Marmol, Afrique, t. II, p. 572 (édit. d’Ablancourt).

(2) Il faut se rappeler que le nom de Wadi, ou Ouadey , signifie , en arabe , tout à la fois < vallée et étroite rivière. C’est qu’en effet presque toutes les vallées étroites sont traversées par des rivières qui s’alimentent des eaux découlant du versant des montagnes.

ÉTATS TRIPOLITAINS

geur pense qu’on pourrait en faire des vins exquis (1).

Dans le voisinage lest Guadigmata, qui paraît marquer l’emplacement de Graphara de Scylax. Ce géographe indique Graphara comme une ville située entre Abrotanum et Leptis magna. A deux milles de Guadigmata on trouve quelques colonnes et chapiteaux , presque entièrement enfouis dans le sable (2). Un peu plus loin est l’embouchure du Wadi-Abdellata, sur les rives duquel Smyth a rencontré un village formé de cavernes de Troglodytes.

Sidi-Abdellati est un village qui doit son nom à un célèbre marabout , dont le tombeau est entouré de jardins et de plantations de dattiers. La contrée environnante est bien cultivée et riche en bétail. C’était jadis une station militaire de quelque importance, comme semblent l’indiquer les ruines de plusieurs forts carrés qui dominaient la route. Le tombeau du marabout est construit avec des matériaux d’édifices anciens , et on voit à l’entour des débris de faïence, de poterie et de verre. C’est peut-être là, et non à Guadigmata , qu’il faut placer le Graphara de Scylax (3).

Après avoir quitté cette place, on traverse le Wadi-Sélim, bordé par une rangée de collines, appelée Terhouna, qui estunebranchedes monts Gourianah.

Sur ces hauteurs , la vue plonge à l’ouest dans la magnifique plaine de Jumarr, jusqu’au désert, tandis qu’à l’est le regard embrasse la plaine de Lébida. Les points les plus élevés au nord sont couronnés de tours en ruines, vestiges d’anciennes vigies. Les vallons sont trèsfertiles , mais peu cultivés : on y trouve la vigne , l’olivier, le pistachier et différentes espèces de céréales. Sur le versant oriental du Terhouna, Beechey remarqua des débris de murs, de forteresses , de tombeaux , et quelques fragments de colonnes de marbre.

(1) Ne riuscirebbero A ni da far prevari care l’austerità di un musulmano , Yiaggio de Tripoli, etc., p. 25.

(2) De Guadigmata on aperçoit à sept milles au sud deux tours , Selma et Ipsilata , situées sur des hauteurs. ( Beechey. )

(3) Beechey , Proceedings oj the expédition, etc., p. 47-

La route de Sélim à Lebida longe le pied du mont Merdjip, sur le sommet duquel on aperçoit de loin les ruines d’une tour considérable. Tout à l’entour on trouve les vestiges d’anciens tombeaux.

Autant les environs de Tripoli sont stériles, autant ceux de Lebida ( Lebda , Lebeda ) sont riants et fertiles. C’est là plutôt qu’on aurait dû fonder la capitale de la régence. Lebida ( Leptis magna) fut fondée par les Phéniciens de Sidon, ui fuyaient leur patrie à cause des iscordes civiles (1). Leur cité prit peu à peu un accroissement considérable; elle occupa le premier rang , après Carthage etütique; ils contractèrent des mariages avec les Numides, habitants du pays, ce qui altéra un peu leur langue primitive; mais ils gardèrent en grande partie les lois et les coutumes sidoniennes ; et ils les conservèrent avec d’autant plus de facilité que cette ville est éloignée du centre de la Numidie, et que entre elle et la partie peuplée de ce pays il y a de vastes déserts.

Leptis magna était une ville libre; dès le commencement de la guerre de Jugurtha ses habitants avaient envoyé demander à Rome l’alliance des Romains. Ils l’avaient obtenue, et se conduisaient en bons et fidèles alliés, lorsqu’un certain Amilcar, peut-être un agent de Jugurtha , essaya de s’emparer de l’autorité souveraine (2). Ni les lois ni les magistrats ne purent le retenir; mais les Leptitains envoyèrent au proconsul Métellus, qui venait de prendre la ville de Thala , demander des secours , et celui-ci leur envoya quatre cohortes liguriennes , avec C. Annius comme gouverneur, ce qui les mit en état de s’opposer aux entreprises d’Arnilcar. L’histoire nous a laissé dans l’ignorance sur l’issue de cette affaire. Les Romains envoyèrent, par la suite , une

(1) Le nom de Lebida vient probablement du phénicien lebatah, qui signifie dans le désert.

(2) Sallust. Bellum Jugurthinum , cap.

LXXYII : Nam Lepitani jdm inde a principio belli Jugurthini ad Bestiam consulcm et postea Romam miseront, amiçiliam societatemcjiie rogatum. Dein, ubi impetrata , fuere semper boni , fidelesque mansere et cuncta a Bestia , Albino, Metelloque imperata gnaritcrjecerant.

L’UNIVERS

colonie à Leptis, dont les vestiges subsistent encore aux environs de Lebida.

A l’époque de la domination des Vandales en Afrique, les murs et les fortifications de Leptis paraissent avoir été détruits (1). Justinien les releva probablement lorsque la ville devint la résidence du préfet Sergius. Plus tard ,'Jes Sarrasins les démolirent de nouveau, au rapport de Marmol et de Léon l’ Africain. Depuis lors, Leptis paraît avoir été entièrement abandonnée : ses ruines servirent en partie à la construction de la moderne Tripoli. Pendant l’exarchat de Salomon, successeur de Bélisaire, le préfet Sergius fut assiégé dans Leptis par une tribu d’indigènes appelée Levâtes (2) ; il fut défait et obligé de se sauver par la fuite (3).

La ville de Leptis était située tout près de la mer, sur les rives d’un torrent appelé Wadi-Lebda , qui, presque à sec en été, grossit beaucoup dans la saison pluvieuse. Quelques vestiges d’un aqueduc semblent attester que cette ville fut jadis alimentée parles eaux du Cinyphus. Le port, qui n’a jamais été considérable, est en grande partie comblé par les sables d’alluvion qu’entraîne le Wadi-Lebda pendant ses débordements.

Il faut fouiller à une assez grande profondeur dans le sol pour trouver quelques débris d’édifices romains d’un excellent style. Presque toute la cité avait été construite en briques. Le capitaine Smyth y a découvert les restes d’un cirque. Malheureusement il faudrait des sommes énormes pour, exécuter ces travaux de débayement.

A l’est de Lebida, on trouve, sur une colline, la demeure d’un marabout fort vénéré dans le pays. Della-Cella et Bee-

(1) Foy. Procop., Hist. Fondai ., lib. I, p. 1 7 : At Gizerichus alla moliri non desiit. Nam prœter Carthaginem, Nfricce urbes nudavit omncs.

(2) Selon le major Rennel , le nom de Levâtes dériverait de Libye , et serait synonyme de Libycus. Cependant Hérodote dit que Libye vient du nom d’une femme indigène. D’autres le font venir de l’Arabe lub , qui signifie soif. Mais l’étymologie la plus probable est N’iS (lebya), qui en phénicien signifie lionne ; de là Libya , c’est-à-dire pays nourricier des lions.

(3) Procop. Hist. Fondai., lib. II, p. 119.

chey en parlent dans leurs relations. Lé marabout leur défendit d’approcher de sa demeure, et menaça le premier de le manger tout cru (1). Du reste , on rencontre beaucoup de ces marabouts fanatiques entre Lebida et Mésurate.

Le capitaine Smyth, qui visita en 1816 et 1817 une grande partie de la côte tripolitaine , donne sur Leptis magna les détails suivants : « Leptis magna, dit-il , est située dans un terrain pla;, argileux, bordé de petites collines. Une grande partie de ce terrain est couverte de champs de blé, de légumes, de plantations d’oliviers, de grenadiers, de dattiers, et de quelques vignes. La récolte est annuellement endommagée par une espèce de rat ou gerboise, probablement le p.0ç (SWiî( rat bipède), qu’on voit représenté sur quelques médailles cyrénéennes. Les champs cultivés manquent d’enclos : ils ne sont protégés que par des rangées de scilla maritima. Dans les terrains plus élevés, on ne trouve pas mal de pâturages ; on y élève des chameaux, des chevaux, des bœufs, des moutons et des chèvres. Mais la méthode destructive des Arabes, qui autour de leurs douairs appauvrissent le sol sans songer à l’amender, s’y fait sentir d’une manière désolante.

« Je visitai pour la première fois Leptis en mai 1816, pour m’assurer de la possibilité d’embarquer les nombreuses colonnes enfouies dans le sable que le pacha de Tripoli avait offertes au roi d’Angleterre. Ces ruines présentaient un aspect très-pittoresque : débris d’une grandeur déchue, elles formaient un contraste frappant avec les huttes éparses de tribus nomades , composant les villages de Lebida et Legatah. La plus grande partie de l’emplacement de Leptis est couverte d’un sable blanc très-fin qui, poussé par les vents le long de la baie, a été arrêté dans sa marche envahissante par les piliers, chapiteaux, corniches, etc., de l’antique cité, lieu de naissance de l’empereur Sévére (2). »

Le capitaine Smyth rendit compte de son exploration au chef de la station de Malte, et signala au gouvernement britannique les ruines de Leptis magna

(1) Beeehey, p. 60. Della-Cella, p. 33.

(2) Beeehey, Journey from Tripoly, p. 74.

ÉTATS TRIPOLITAINS

comme pouvant donner, par des fouilles , une riche moisson de monuments d’art. Mais quand il y retourna, en janvier 1817, il trouva presque toutes les colonnes, qu’il avait vues intactes quelques mois auparavant, brisées en morceaux : pour empêcher l’exportation de ces belles colonnes, les Arabes avaient imaginé de les réduire en fragments et de s’en servir eux-mêmes en guise de pierres meulières. Smyth ne se laissa pas cependant décourager; il fit immédiatement déblayer le terrain et commencer les fouilles. Mais il constata, à son grand regret, que les édifices publics n’offrent plus que des débris informes. Smyth pense qu’ils furent démolis par l’intolérance des premiers évêques chrétiens, qui en voulaient jusqu’aux monuments mêmes du paganisme. La plupart des statues sont complètement mutilées; les ornements, les feuilles d’acanthe des chapiteaux sont défigurés ou brisés; il ne reste plus que le fût massif des colonnes. Dans la nécropole il ne trouva que des amphores et des patères assez grossièrement travaillées, ainsi qu’un petit nombre de médailles, particulièrement de Sévère, de Papienus, d’Alexandre, de Julia Mammea, de Balbus et de Gordien Pie. Enfin, il renonça bientôt à poursuivre ces fouilles. A en juger d’après ces ruines, Smyth place postérieurement au règne d’Auguste l’époque de la plus grande splendeur de Leçtis.

Suivant Marmol, les ruines de Leptis servirent en partie à la construction de la moderne Tripoli. « Leptis, dit cet historien, fut détruite par l’armée d’Occuba, la première fois queles successeurs de Mahomet passèrent en Afrique, et se repeupla depuis. Elle appartint au calife de Kaïrouan, jusqu’à ce qu’une armée d’Arabes passant en Afrique contre le rebelle qui avait fait soulever cette place , la ruina entièrement , et de ses ruines on bâtit la ville de Tripoli , quoiqu’on voie encore quelques restes de ses anciens bâtiments (1). »>

A neuf milles à l’est des ruines de Lebida , on trouve une rivière appelée

(i) L 'Afrique de Marmol, trad. de Perrot d’Ablancourt, t. II , p. 56 1 ; Paris, in-4° , *667.

JVad-el-Khahan , dont les bords verdoyants sont couverts d’arbrisseaux ; on y voit çà et là quelques ruines qui rendent ce séjour fort pittoresque. À un demi-mille de l’embouchure de cette rivière sont les vestiges de l’aqueduc qui fournissait l’eau à Leptis. Dans les environs , qui sont marécageux , on voit les traces manifestes de la chaussée dont parle Strabon, et qui avait été élevée par les Carthaginois. Cette circonstance montre que le Wad-el-Khahan (la rivière faible ) est le Cinyphus ou Cinyps des anciens (1). Hérodote en parle en ces termes : « Le fleuve Cinyps, qui traverse le pays [des Maces], découle d’une colline portant le nom des Grâces, et se jette dans la mer. Cette colline des Grâces est couverte de bois, tandis que le reste de la Libye , que nous avons mentionné, est nu. Depuis la mer jusqu’à cet endroit il y a deux cents stades (2). »

Cette distance est, selon Beechey, beaucoup trop grande ; car la rangée de collines où le Wad-el-Khahan prend sa source n’est qu’à quatre ou cinq milles de la côte (3). Ne pourrait-on pas admettre qu’une partie de cette côte, jadis couverte de sable , a été depuis envahie par les eaux de la mer?

Pline et Ptolémée placent le Cinyphus beaucoup plus àl’est, dansle voisinagedu pays des Lotopliages. Nous savons, d’apres Hérodote, que les environs du Cinyphus formaient une des régions les plus fertiles de l’Afrique (4).

A l’extrémité nord-est des marécages très-malsains qui entourent l’embouchure du Wad-el-Khahan, est situé le cap Tabia , où Beechey trouva les vestiges d’un tombeau. Tout à côté est une rangée de rescifs formant une sorte de cri-

(1) Strab. XVII, § 18 : 'E^rjç 8’ ioxt ito- Tajj.èç Ktvuçoç • xai pexà xaùxa Siaxei^cajioe ti 8 èTOir)<rav Kapxïl86viot,Y£ÇuP°üvT&; (3àpa0p<£ riva stç tï]v /wpav àvs^ewa.

(2) Hérodot., lib. IV, cap. 175: AtàSèooixwv [Mâxwv] Kîvuit TioTafioç péwv éx Xocpou xaXcOpévou Xapîxwv dç OâXacrerav dxSiSot. 'O 8e Xfxpoç ouxoç ô XapiTwv Sacrùç ’(8ir)<n 8<tt 1, dou- <7Y]ç xîjç âXXr,ç Tïjs irpoxaTaXexOeû^K Aiëu»]Ç tjnXîjç * àxo 0aXà<icnr)ç 8s d; auxàv axàSioi oirjxoatoi elcri.

(3) Le stade d’Hérodote est , selon Rennel, de 10 | milles anglais.

(4) Herodot. lib. IV, cap. 198.

L’UNIVERS

(Jtie ; les Arabes l’appellent le Marsa- Ugrah , d’après lenom d’un village voisin.

Dans la belle plaine qui s’étend à l’est du Wad-el-Khahan, on rencontre le village de Zeliten ( Sliten ), comprenant environ cinq cents habitants, dont la plupart sont juifs ; c’est le chef-lieu du district de même nom , situé entre le Wad-el-Khahan et Sélin. Ce district est fertile et très-peuplé : il renferme au moins dix mille habitants, dispersés dans une quinzaine de villages. Ils sont industrieux , et polis envers les étrangers. Chacun de ces villages est environné de plantations de dattiers et d’oliviers , qui produisent plus que les habitants ne consomment; le surplus est vendu aux Bédouins marchands. Près de Zeliten sont deux sources d’eau douce qui entretiennent un petit étang; les femmes de l’endroit viennent y laver et s’y baigner. Le port de Zeliten (Mersa Zeliten) est sans importance; il est peu profond et entouré de rescifs. Les débris de chapiteaux et de colonnes de marbre qu’on voit dans les environs font supposer que Zeliten est l’emplacement d’une ancienne ville, peut-être du Cinsternæ oppidum dePtolémée; c’est la première ville que ce géographe mentionne après le Tpirpuv a*pov , le Cephalas promontorium de Strabon.

Plusieurs collines de sable environnent Zeliten ; et près de la baie on trouve le tombeau d’un marabout fort vénéré, Sidi-Abd-el-Salam; ce tombeau est assis sur des colonnes de marbre de trèspetite dimension. On y voit aussi beaucoup defragments de verre et de faïence. Entre les collines de sable sont des vestiges d’anciens bains arabes.

En sortant de Zeliten , on entre dans une vaste plaine, tapissée en grande partie d’arbustes et d’arbrisseaux. Deux routes se croisent dans cette plaine :

l’une conduit à Beniolid, au sud; l’autre à Mésurate, à l’est, le long delà côte. Sur les bords de cette dernière route on remarque un grand nombre de monticules et des vestiges d’anciennes constructions. On y rencontre le village de Sélin, probablement YOri de Della- Cella ; c’est là que le voyageur italien place le Ktv<rr£pvai de Ptolémée (1). On

(i)Della-Cella,rïa^Wa Ttipoh,» te., p.38.

voit sur une colline des environs les ruines d’une forteresse. Tout près de là est le petit hameau de Zouia, qui ressemble à Zeliten. Le village de Zoraïgx qui vient après , toujours le long de la côte, renferme environ cent habitants, occupés à la culture des dattiers; deux petites baies, formées par des rescifs, portent le nom de Mersa ( port ) Zoraïg.

Au cap de Mésurate finit la zone cultivée qui s’étend le long de la côte a l’est de Tripoli. La ville de Mésurate est construite avec assez de régularité ; ses rues se croisent à angles droits , et presque au centre se trouve la place du marché, qui est en partie occupée par un étang d’eau verte et saumâtre. Les maisons n’ont qu’un étage, et sont bâties en pierres brutes, le plus souvent sans chaux ni mortier ; les toits sont plats et couverts d’algues. Le terrain est inculte et sablonneux; les Arabes y creusent facilement leurs silos ou greniers. Les habitants vivent de l’agriculture et de la manufacture de quelques étoffes de laine. Les caravanes du Fezzan et de Tombouctou passent à Mésurate, et donnent à cette ville une certaine importance commerciale.

* Les habitants de cette province, dit Marmol, sont riches et trafiquent avec les chrétiens de marchandises d’Europe, qu’ils portent au pays des Nègres, et qu’ils troquent contre des esclaves , delà civette et du musc, qu’ils vont vendre en Turquie, sur quoi il y a beaucoup à gagner (t). »

La ville de Mésurate est loin d’être aujourd’hui aussi florissante qu’elle l’était du temps de Marmol et de Léon l’Africain.

Entre cette ville et la mer se trouve une rangée de collines sablonneuses, dont la hauteur dépasse de beaucoup celle des plus grands palmiers qui les entourent ; et au delà de ces collines est le cap de Mésurate proprement dit; il est formé de grès, et se trouve à environ trente-trois mètres au-dessus du niveau de la mer ; son sommet est entièrement nu et dépourvu de toute végétation; les collines qui l’environnent, et qui sont couvertes de dattiers, lui donnent l’aspect

. (i) Marmol, Afrique , t. II, p. 574.

ÉTATS TRIPOLITAINS

d’un triple cap; d’où le nom de Tpivîpwv âapov que lui donne Ptolémée. C’est sans doute le promontoire des Têtes (KecpaXaî ) de Strabon (I), ou la corne occidentale, du golfe connu sous le nomd q grande Syrte. Il est bon de faire remarquer que l’épithète de tynXifi, élevé, que Strabon donne à ce cap, n’est vrai que comparativement à toute la région, qui n’offre que des collines basses; car le cap en lui-même est peu élevé , et semble s’affaisser de plus en plus par suite de la dégradation de ses assises en pierres de grès.

Sur le sommet du cap Mésurate , la vue embrasse le contraste le plus frappant : à l’ouest et au sud le regard s’arrête sur des plaines fertiles , parsemées de villages et de riches troupeaux; tandis qu’à l’est l’œil plonge dans un immense désert, plage stérile et désolée. C’est cette plage que Marmol, Léon l’Africain et presque tous les géographes anciens appellent le désert deBarca (2).

Voici la description qu’en donne Marmol : « A l’extrémité de la province de Mésurate commence un grand désert que les Arabes nomment Sahart Barca, ou désert de la tempête, quoique quelques-uns, mal à propos , prétendent qu’il signifie désert de la bénédiction. D’autres l’interprètent passage, comme qui dirait passage des Syrtes ; mais c’est encore une corruption, car les Arabes d’Afrique ne l’appellent point autrement que Ceirat Barca , ou chemin de la tempête , qui est le passage de Barbarie en Égypte. Il s’étend depuis le cap de Rachaltin jusqu’à celui de Glauque, sur la frontière de l’ancienne Alexandrie, par l’espace de quatre cents lieues, et en a plus de soixante de traverse depuis la mer Libyque jusqu’en Numidie. C’est un pays rude , sec et infertile , sans eau , sans culture , et sujet à de grandes tempêtes, dont sans doute il tire son nom. Il était entièrement inhabité avant la première venue des Arabes; mais après que les plus puissants se furent emparés de terres

(1) Slrab. lib. XVII, § 18 : EIx’ àxpa vi4*ï]Xï) xai yXw8y)ç, àp/rj xrjç p,eydcXY]ç Eupxs'wç' xaXoücrt Sè KqpaXà;.

(2) Les géographes modernes ont restreint ce nom , comme nous verrons plus loin , à la plage sablonneuse située à l’est de Benghazi.

fertiles , ce désert demeura pour les misérables qui vont nus , et sans souliers, matés de faim, de soif et de chaud, parce qu’il n’y a aucune habitation dans tout le voisinage , et qu’il n’y croît rien dont on puisse faire profit. La Sicile leur fournit du blé, et, quelquefois n’ayant pas le moyen d’en acheter, ils engagent leurs enfants, et vont faire des courses dans la Numidie , afin d’avoir de quoi les racheter ; car ce sont tous;traîtres et tous voleurs, qui dépouillent les passants , puis les pendent par les pieds , dans le dessein de leur faire vider tout ce qu’ils ont! dans le corps , pour voir s’il n’y a point d’argent caché (1). »

En quittant les champs cultivés de Mésurate pour entrer dans le désert de la grande Syrte , on rencontre d’abord le vaste marais dont parle Strabon (2). Il s’étend au sud , le long de la côte depuis*Mésurate jusqu’à Djirafa.

Le marais ( de cent un milles de long, sur quinze de large ) n’offre pas , comme du temps de Strabon, une nappe d’eau uniforme; il se compose d’une multitude d’étangs qui communiquent accidentellement avec la mer. Plusieurs de ces étangs sont assez étendus et assez profonds pour mériter le nom de lacs; peut-être dans la saison des pluies ne forment-ils qu’une seule nappe d’eau , ayant l’étendue indiquée par Strabon (soixante-dix stades de large sur trois cents de long ). A neuf milles environ de Mésurate on voit les vestiges d’une jetée de construction singulière, dans une étendue de trois cent trente pas dans l’intérieur ; elle forme, avec un butte située en face, ce qu’on pourrait appeler l’ancienne communication ( <rro y.x ) du marais avec le golfe. Comme le terrain environnant est plus élevé que ce marais, on comprend la nécessité d’un canal artificiel , construit par les anciens, pour l’écoulement des

(1) Marmol, Afrique, t. II, p. 578 (édit. d’Ablancourt ). — Comparez Léon l’Africain, Description de l’Afrique, p. 299 (édit, infol. ; Lyon, i556 ).

(2) Strab.,§ 20 : Ei<j ■reXeovu 8^ t y)v peydXriv SOpxtv, èv ûE^ià. (j-Exà xàç KeçaXàç ê<m XifJtv^ xptaxociwv irou axaSiwv xà prjxoç, ééSopyjxovTa 8e xà uXàxoç , êxStSouaa el; xàv xoXtxov, t/ouacc, xal vrjaia xai ocpoppov rcpà xoü axopàxoç.

L’UNIVERS

eaux. Peut-être ce canal servait-il jadis de refuge (u<poppoç) à des navires.

A quelque distance au sud du tombeau du marabout Sidi-Abou-Chaïfa , près de Mésurate , sont les ruines d’un fort dont les murs circonscrivent Jun carré d’environ trente-trois mètres ; on y remarque des traces de murs plus petits, qui paraissaient avoir divisé le grand carré en plusieurs compartiments. Du côté nord-ouest on voit quelques blocs de pierre, qui paraissent avoir appartenu à des arches supportant la voûte d’un édifice. Ces ruines se trouvent sur une colline basse, près de la mer. Entre ces ruines et Abou- Chaïfa , le lac de Strabon paraît avoir également communiqué avec le golfe.

11 ne faut pas confondre ce lac ou marais , comme l’a fait d’Anville, avec le lac de Zuchis (golfe de Zuca?), qui appartient à la petite Syrte (1). Son passage est assez dangereux : indépendamment des fièvres qu’on y gagne , à chaque moment on court risque de voir le soi s’enfoncer sous les pas des chevaux. On y rencontre çà et là quelques îlots , semblables à des oasis. Le premier de ces îlots qu’on trouve en quittant Mésurate ' s’appelle Taouerga\ il est situé en dehors de la route , à sept ou huit milles de la côte ; il y a un village et une belle plantation de dattiers. Tout alentour le sol est plat, formé d’alluvion, incrusté de sel, et entièrement dépourvu de végétation.

Arar est formé par une oasis semblable; il se fait remarquer par un grand dattier, le seul qu’on rencontre sur tout le littoral de la grande Syrte. A Melfa, au sud d’Arar, le sol s’élève un peu et se garnit de quelques plantes. On y voit les ruines d’un marabout abandonné. Souleb (pointe méridionale du marais, d’après les dimensions données par Strabon) est plus fertile que Melfa; c’est la propriété de quelques cheiks arabes, qui y entretiennent des troupeaux de chèvres et de brebis. Souleb est situé dans l’endroit que plusieurs

(i) Strab. lib. XVII, § 18 : Merà ôè SOp-uv ( Petite Syrte ), Zovxk è<m Xifivrç crra- Siwv TETpaxoffiwv, cttevov è^outfa elffitXoüv, xaî 7rap’ avTï)v 7toXt; ôpia>vup.oç rcopipupoêaipeia, ix ouaa xal tapixeiaç TtavTOÔarcà;.

cartes désignent sous le nom de golfe de Zuca.

Près de Mahada , Deila-Cella aperçut les ruines d’un vieux castel , très-vénêré par les Arabes; il s’appelait Kasr-el- Djebha (palais de Jebha), d’après le nom du fils d’un célèbre marabout. Ce castel se compose de trois chambres étroites ( dix mètres de long , sur deux de large ) , voûtées , parallèles et communiquant entre elles; dans celle du centre est la porte d’entrée.

A partir de là le passage du marais devient de plus en plus périlleux : les Arabes eux-mêmes refusent souvent de servir de guides. La croûte saline a dans quelques endroits à peine deux pouces d’épaisseur : elle se rompt sous les pas du voyageur, qui s’enfonce dans des creux assez profonds. Ces creux sont remplis d’une eau saumâtre et salée; il en est qui ont de quatre à cinq mètres de profondeur (I). Us sont trèsnombreux, et contournés par des sentiers étroits qu’il est facile de manquer pendant la nuit.

Près de Mahada, au fond d’une crique, Beechey vit un bloc de marbre portant cette inscription française :

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