LAT. 31° 35', LONG
Cette inscription fut évidemment gravée par l’équipage de la Chevrette, capitaine Gautier, qui fit en 1821 le relevé d’une partie de cette côte.
Les Arabes ont donné le nom de Djerid à quelques collines basses et stériles , entre Mahada et Mhad-Hassan , petite oasis couverte de pâturages. On y voit quelques oliviers sauvages et les restes d’anciens bâtiments. A partir de Mhad-Hassan le chemin devient plus praticable; on remarque sur toute cette partie d u littoral, jusqu’à Derna, un grand nombre de petits édifices carrés, dont on ignore l’usage. Ces édifices , espèces de petits forts , occupent la plaine aussi bien que les hauteurs ; ilsontde soixantedix à cent pieds carrés; les fentes des murs sont envahies par les racines des végétaux , qui donnent à ces ruines un aspect très-pittoresque.
(i) Beechey, p. iag.
ETATS TRIPOLITAINS
« KMhad-Hassannous nous procurâmes, ditBeechey, un peu de lait dans une tente arabe habitée par une veille femme avec ses deux üls. Ce furent , a l’exception des chakals, de quelques gazelles et oiseaux aquatiques, les seuls etres vivants que nous eussions rencontres depuis notre campement à Souleb(l). »
A seize milles au'sud de Mhad-Hassan, le marais finit à Djiraf. A quelque distance de Djiraf on rencontre un petit torrent appelé JVadi-Ghibaiba, dont les bords sont assez bien cultivés, seule culture des environs ; préside là on voit les vestiges d’un ancien batiment. Plus loin, le sol perd sa désolante monotonie ; il devient de plus en plus ondulé , et se couvre de prairies où paissent des troupeaux de chèvres et de moutons :
mais la rencontre qui réjouit le plus le voyageur dans cette contrée déserte, c’est celle des sources d’eau douce près de Zaffran.
A Zaffran on trouve des vestiges de constructions nombreuses et régulières.
Cet endroit paraît avoir été jadis une station militaire de quelque importance.
C’est probablement 1 ' Aspis de Strabon (2) ; seulement son port n’est plus aussi beau qu’autrefois : comme celui de Lebida, il est en partie comblé de sable. Les édifices dont on voit encore les ruines sont d’architecture romaine : la forme quadrangulaire y domine. Leur construction paraît remonter au règne de l’empereur Adrien.
On est frappé du grand nombre d anciennes tours ou forteresses qui garnissent presque toutes les hauteurs dans cette partie de la Syrte, et dont quelques-unes sont assez bien conservées. Ces tours servaient , suivant Diodore et Appien , de lieux de refuge ou de magasins ; elles étaient dans le voisinage des sources d’eau douce. Ce qu’il y a de remarquable , c’est qu’on n’y découvre aucune porte ni ouverture latérale; elles recevaient sans doute lejour par le haut ; c’est aussi par là que l’on s’y hissait probablement au moyen de cordes. On comprend que ces forteresses étaient
(1) Beechey, p. i34.
(2) Strab. lib. XVII, p. 836 edit. Casaub.
Msvà 8e TT JV Xc[XVY)V TOÏtOÇ eariv ?/A<J7UÇj xai
Aipiv xdcM.wxoç TWV £V xîj Supxei.
2e Livraison. (États tkipolitains.)
tout à fait inaccessibles à l’ennemi.
La tour d’Euphrantas doit se trouver dans les environs de Zaffran. C’est près de Zaffran qu’il faut chercher les ruines de la ville de Sort ou Sort , si les mesures données par Édrisi sont exactes (deux cent trente milles arabes ou deux cent quarante-six milles géographiques de Tripoli) (1). Mais , d’après l’autorité d’Aboulfeda , il faut reculer l’emplacement de cette ville plus à lest, dans le voisinage de Médinet-Sultan. Les colonnes qui portent des inscriptions tronquées, et que Délia Cella regarde comme des bornes de territoire établies sous les Ptolémées , appartiennent, suivant Bee-
(i) Voici la description qu’Ibn-Haucal fait de celte ville , au onzième siècle : « La ville de Sort a l’apparence d’une forteresse, étant entourée d’une bonne muraille d argile. Plusieurs peuplades de Berbères habitent ses environs, et possèdent des terres où elles sa rendent, au temps des pluies, pour les ensemencer. Elle possède des dattiers dont les fruits parviennent à maturité , mais elle produit moins de cannes à sucre qu’Audgela , et moins de dattes que Weddan : ce qui s’y récolte suffit à peine aux besoins des habitants. Ils ont des jujubes et d’autres fruits, et la vie y est à assez bon marché. Les dîmes et impôts sont administrés par le chef de la prière. Il a la direction de toutes les affaires de la ville, ainsi que l’inspection des marchandises qui arrivent de Kaïrewan et d’Égypte, et sur lesquelles il prélève un impôt ; il vérifie les papiers et les patentes, et il saisit tous les objets que l’on cherche à passer frauduleusement. Pour ces raisons, la ville de Sort est plus riche et plus prospère qu’Adjédabia. Elle s’élève sur le bord de la mer , et un grand nombre de navires y arrivent et en partent. Par la quantité des étoffes de laine qu elle produit, elle n’est nullement inférieure a Adjédabia et à Barca. On y mange plus de chair de chèvre que de mouton , et la première flatte le goût des habitants et des étrangers. On y boit l’eau du ciel que 1 on recueille dans des citernes , les puits y étant fort rares. Les alentours sont habités par de nombreuses peuplades de Berbères ; il y a même dans l’enceinte) de la forteresse un quartier qui leur sert de demeure. De temps en temps , des discussions et des guerres éclatent parmi eux ; mais ces guerres ne se prolongent pas comme celles du peuple de Sous et de Fez. » (Journal Asiatique, troisième seriez
t. XIII, p. 164.)
L’UNIVERS
chey, à une époque beaucoup plus récente ; quant aux'inscriptions, ce seraient des nomsde tribus griffonnés par des Bédouins. Ces colonnes se trouvent à Hamed-Garouch , près de Zaffran.
Les environs de Zaffran sont pittoresques et bien accidentés , comparativement à la plaine marécageuse de Touest. Zaffran es t une des places les plus importantes de la Syrte (!) ; elle est riche en prairies, céréales et bestiaux. Les habitants sont hospitaliers et polis envers les étrangers. Les hommes sont vigoureux, bien faits, et les femmes jolies. Ces dernières portent une large chemise de coton sous leur baracan , et des bottes lacées au lieu de sandales.
Elles sont couvertes d’amulettes pour se garantir contre les maux d’yeux, maladies très-communes dans ce pays.
Entre Djedid et Zaffran on rencontre beaucoup de silos ou greniers souterrains. Dans ces greniers, qui sont ici en usage de temps immémorial, le blé peut se conserver pendant plus de cinquante ans. Varron et César en parlent (2).
De Zaffran à Hamed-Garousch , le sol s’élève de plus en plus , et les vallées sont bien cultivées. On y voit beaucoup de gibier (lièvres) et d’oiseaux aquatiques ( pluviers , courlis , canards sauvages, bécasses).
Médinet-Sultan a été une station militaire importante. Les ruines de forteresses carrées qu’on y remarque sont
(1) Cette place doit sans doute son nom à une espèce de crocus ( safran ) qui croît dans les environs.
(2) Varro, De Re Rustica, I, 57 : Quidam granaria habent sub terris, speluncas , quas •vocant ffsipouç, ut in Cappadocia ac Thracia. Alii , ut in Hispania citeriore, puteos , ut in agro Carthaginensi et Oscensi. Horum solum paleis substernunt , et curant ne bumor aut aer tangere possit, nisi cum promiturad usum. Quo enim spiritus non pervenit, ibi non oritur curculio. Sic conditum triticum manet -rvel annos quinquaginta ; milium 'vero plus annos centum.
Cæsar, De Bello Africano , cap. 65 : Est in Africa consuedo incolarum, ut in agris, et in omnibus vere villis, sub terra specus , condendi frumenti gratia, clam habeant, atque id propter bella maxime, hostiumque subitum adventum præstarent.
mieux conservées que celles de Zaffran.
A Médinet-Sultan est une baie où des bateaux peuvent s’abriter. Près de là est un lac, en apparence assez profond , qui communique avec la mer en deux endroits , et s’étend le long de la côte à l’est. Peut-être ce lac servait-il autrefois de port ; cependant ses communications avec la mer ne sont pas assez larges pour cela. Beechey y vit un grand nombre de flamants et de courlis.
A Nehim est une petite baie sablonneuse. Hamrnah à quelques millesàl’est a également une baie où l’on peut se procurer de l’eau douce. |Ces deux baies se reconnaissent facilement à un promontoire situé à égale distance de l’un à l’autre, et où se voient les ruines d’un ancien port.
Le chemin de Nehim à Bousaïda est très-plat et offre peu d’intérêt. Les environs de Bousaïda sont un peu montueux et couverts d’herbes et d’arbustes. Les habitants sont occupés à élever des chameaux , des brebis et des chèvres. A l’est de Bousaïda on trouve quelques faibles ruines et des cavernes nombreuses , creusées , à ce qu’il paraît , par les gerboises qui abondent dans la contrée.
A Scharfa commence un lac qui s’étend parallèlement à la côte, jusqu’au cap (ras) Houeidjah, qui offre de loin l’aspect d’un château en ruines ; c’est probablement le cap Liconda. Entre le lac et la mer est une étroite bande de terre , entrecoupée de collines sablonneuses, dont les anfractuosités sont habitées par des Bédouins très-hospitaliers : ils offrent avec empressement du lait et des dattes aux étrangers qui y passent.
Entre JYadï-Schagga etBendjerivad se rencontrent beaucoup de ruines provenant d’anciennes forteresses. C’est ià que se trouvait, suivant Beechey, la tour d’Euphrantas (uûppî Èu<pp àvraç), qui sous le règne des Ptolémées servait de borne entre les territoires de Carthage et de Cyrène. Ce qui rend cette opinion probable, c’est la nature même du terrain : depuis Zaffran c’est la position la plus élevée et par conséquent le plus en vue de la côte.
A l’ouest de la tour d’Euphrantas était la cité de Charax, mentionnée par Scylax et Strabon. Entre Bendjerwad et Hudia, Beechey place les ruines
ETATS TRIPOLITAINS. 1
de cette cité frontière. C’est à Charax que les Carthaginois venaient échanger leurs vins contre le silphium et le suc de cette plante (1).
Iludia ( de Hudi, juif) doit son nom à la qualité de ses eaux, qui , disent les Arabes , ne sont bonnes que pour les iuifs. Peut-être était-ce autrefoisune ville juive; car, au rapport de Procope (2), les juifs étaient jadis très-nombreux dans la Pentapole, dont ils habitaient particulièrement l’extrémité occidentale. Hudia était, il y a une trentaine d’années, infesté par des maraudeurs arabes. On remarque près de là une colline dont le sommet est couronné d’une masse d’albâtre qui lui donne l’aspect d’un cône de glace. Les vallées adjacentes sont riches en plantes rares.
Près de Mahiriga, entre la route et la mer, on voit les ruines d’un bâtiment carré , occupant le sommet d’une rangée de collines basses. Ce bâtiment se distingue de tous les autres du même pays : à chacun des angles est une petite tour circulaire , qui s’élargit à la base.
A l’est de Mahiriga, la contrée est stérile, pierreuse , et offre peu d’intérêt jusqu’audelà de Linouf. On n’y aperçoit d’autres êtres vivants que l’hyène et une espèce de taureau sauvage, que les Arabes appellent bograk-wach.
Muktahr forme la limite des districts de la Syrte et de Barca; la ligne de démarcation est indiquée par quelques tas de pierres. De là une branche de la route se dirige vers les mines de soufre, appelées Kebrit, qui sont situées à une journée et demie au sud. Le soufre qu’on en retire est transporté par des chameaux jusqu’à Braïga, où il est embarqué sur des navires qui stationnent dans le port (Mersa-Braïga). C’est sans doute à cette circonstance que cette partie du golfe doit son nom de Djiunel-Kebrit (golfe du soufre). Près de Muktahr est un plateau remarquable, appelé Djebbel- Allah (montagne de Dieu ) , et un lac assez grand ( Esubbah Muktahr). A quelques milles à l’est on se trouve dans le point le plus méridional du golfe ( in imo re-
(i) Strab.XVII, p. 688, édit. Casaub.
(a) Procop., De Ædificïis , lib. V, p. i loin; Paris, i663, in-fol.
cessu Syrtis). «Il y a , dit Beechey , probablement peu de contrées dans le monde qui offrent un aspect aussi désolé que cette plage. L’oeil n’y rencontre que des marais, des sables et des rochers stériles; de quelque côté qu’on se tourne , on n’y aperçoit aucun être humain ni trace de végétation.
Pendant le temps que nous passâmes sur ce triste rivage, le silence de la nuit ne fut pas même troublé par les hurlements de nos anciens amis, les chacals et les hyènes , qui dans les autres parties de la Syrte venaient toujours rôder autour de nos tentes. Tous les êtres vivants de la création semblent avoir fui cette plage désolée (1). »
Dans une caverne de ce coin abandonné, la fameuse Lamia , femme féroce dont le nom seul faisait, chez les Romains , peur aux enfants , avait, suivant la tradition, établi son séjour (2). Le sol se compose de sable mouvant, entrecoupé de quelques collines basses. Malheur au voyageur qui est surpris dans ces parages par le vent brûlant du sud ! Jéria est le point le plus élevé du sommet de la Syrte, et par consé.quent le plus favorable aux observations hydrographiques de cette partie de la côte. Strabon mentionne le fort Automala comme situé dans l’endroit le plus reculé du golfe ( xocrà rôv p.ûx.ov rot» xoXirou irâvroç ) (3). C’est là aussi que Pline place le séjour des Lotophages :
inintimo sinu fuit or a Lotophagon (4).
C’est aussi quelque part au tond de la grande Syrte que devaient se trouver les autels des Philènes, qui servaient de limites entre les territoires des Carthaginois et des Cyrénéens. Voici l’origine de ces autels.
« A l’époque, dit Salluste, où les Carthaginois commandaient à presque toute l’Afrique , les Cyrénéens étaient puissants et riches. Entre les deux États se trouvait une plaine sablonneuse uniforme ( ager in medio arenosus, una specie ) ; il n’y avait ni fleuve ni montagne qui pût servir de limites.
Cette circonstance occasionna entre eux
(i) Voy. Beechey, p. 2ir.
(a) Voy. Diodor., lib. XX.
(3) Strab., XVII, p. 836.
(4) Pline, Hist. Nat., lib. V,cap. 5.
L'UNIVERS
une guerre longue et sanglante. De chaque côté , des armées et des flottes avaient été dispersées, anéanties , et les forces s’étaient affaiblies réciproquement. Redoutant qu’un troisième peuple n’attaquât les vainqueurs et les vaincus épuisés , ils conviennent qu’à un jour marqué des envoyés partiront de chaque ville, et que l’endroit où ils se rencontreront servira de limite, aux deux nations. Les Carthaginois choisissent deux frères , nommés Philènes. La marche de ceux-ci fut rapide; celle des Cyrénéens plus lente. Était-ce leur faute où celle du hasard? Je l’ignore; car dans ces lieux les ouragans retiennent le voyageur comme en pleine mer :
dans ces déserts plats et nus, le sable, soulevé par les vents et agité; avec violence, remplit la bouche, les yeux des voyageurs, et retarde leur marche.
Les Cyrénéens, arrivés les derniers, craignant que leur retard ne fût puni , accusent les Carthaginois d’avoir quitté leur ville avant le temps convenu , dénaturent les faits , aiment mieux enfin tout endurer que de s’en retourner vaincus. Les Carthaginois demandent un autre accord, égal pour les deux parties. Les Grecs leur donnent le choix, ou d’être enterrés vifs à cette limite contestée , ou de les laisser s’avancer aussi loin qu’il leur plaira , sous la même condition. Les Philènes , acceptant ce traité, se sacrifièrent à la patrie ; ils furent enterrés vifs. Les Carthaginois consacrèrent dans ce lieu des autels aux deux frères , et leur décernèrent à Carthage d’autres honneurs (1). »
Suivant Pline , les autels des Philènes étaient des monticules de sable, dont il ne restait déjà plus de vestiges du temps de Strabon et de Ptolémée le géographe (2).
Au nord-ouest de Sachrin , que Beechey signale comme le véritable fond du golfe , est situé , à cinq quarts de mille du rivage , un îlot appelé Bouchaïfa; il est entouré de brisants à
(i) Sallust., Bellum Jugurtk. cap. 79. — Val. Maxime et Pomponius Mêla rapportent le même fait.
(a) Slrab., III, p. 171 : ’Ov yàp vüv <t>c- Xalun ($W(A01, àXX’ ô T67toç p.ET£iXr)<p£ r?|v upocnj-ytupiav.
l’est et à l’ouest. Au sud de Sachrin est un petit lac, desséché pendant l’été, et quelques ruines; de là une vallée s’étend à l’est , entre un plateau au sud et une rangée de collines basses sur le littoral; ces collines sont formées de sables mouvants et pouvantêtre, comme des avalanches, déplacées par la violence des vents. Des armées entières peuvent y trouver leurs tombeaux.
En quittant Sachrin , la côte se relève doucement vers le nord. Après cinq heures de marche, on arrive à Gartubbah, où l’on trouve quelques tentes arabes. A partir de là la terre devient moins stérile, et offre un aspect plus attrayant.
Braïga fut jadis une place forte , à en juger d’après ses ruines. A l’angle ouest de la baie (Mersa-Braïga) est une hauteur où l’on voit les vestiges d’un vieux castel. On trouve dans les environs quelques inscriptions grecques et latines; il serait important d’y faire des fouilles. Au sud-ouest de Braïga est un lac salé , plus bas que le niveau de la mer, avec laquelle il communique par une source jaillissante. Plus au sud on rencontre de grands pâturages,, où paissent des troupeaux de chameaux, de chèvres et de brebis. Beechey pense que c’est près de Braïga qu’il faut chercher les traces de l’ancienne station ou tour Automala (1). Il y trouva une médaille de l’empereur Auguste.
Au nord de Braïga on rencontre le cap rocailleux de Tabilba , dont la base est criblée d’excavations spacieuses, oomme une ruche d’abeilles. On y voit quelques inscriptions grecques à moitié effacées. Plusieurs de ces excavations, de forme carrée , ont évidemment servi de tombeaux. On y a découvert quelques médailles de cuivre et d’argent.
C’est aux environs de Tabilba que Beechey place les stations maritimes de Ptolémée, où les Grecs et les Romains mettaient leurs flottes à l’abri.
Entre Braïga et Aïn-Agân on voit, sur des collines, les débris de deux forteresses. Aïn-Agân doit son nom à une source d’eau douce. A quelques milles de là est unehauteur remarquable, appelée Aâlum-Limarisch, du sommet
(1) Strabon, XX, p. 753.
ÉTATS TRIPOLITAINS
de laquelle on jouit d’une vue étendue sur une grande partie de la contrée.
Au sud on aperçoit une série de lacs salés, qui paraissent s’étendre au loin dans le sud-est. Leur eau est tout à fait saumâtre, et paraît avoir jadis communiqué avec la mer. Au nord on voit la petite île de Gara(6aüade Ptolémée?), a six milles de la côte, environnée de brisants à l’est et à l’ouest. A un mille du rivage, presque en face d’Aâlum- Limarisch, est un rocher blanc , taillé à pic, d’environ quatorze mètres de haut; les Arabes l’appellent Ischaïfa.
Des rescifs s’étendent delà jusqu’à l’île de Gara.
De Aâlum-Limarisch à Schebah le sol est parsemé de collines de sable , qui sont partiellement couvertes de végétation. Aux environs de Rhout-el-Assoud, qui doit son nom à son aspect noir, on trouve de nombreux troupeaux de moutons. Près de Scheibah l’eau a une saveur sulfureuse si marquée, qu’elle n’est guère potable. A Schohaut-Marabout on aperçoit au sud-est les ruines de deux forteresses.
Beechey ne trouva point à Carcora le p'uits qui, selon le capitaine Lauthier, était très-profond et contenait plusieurs inscriptions grecques (1). Au pied de quelques collines de sable se trouvent quelques sources d’eau excellente, bien qu’il y ait à quelques pieds plus loin un vaste marais saumâtre et salé. Ce fait, qui se reproduit ailleurs, mérite de fixer l’attention des géologues.
De Carcora à Benghazi la côte offre peu d’intérêt ; cependant le sol est fertile , et dans quelques endroits assez bien cultivé. Un peu plus dans l’intérieur on rencontre beaucoup de ruines d’anciens forts et des débris d’édifices. Les ruines u’on voit à Ghimenès, à une journée e marche au nord de Carcora, diffèrent des autres en ce que les pierres sont
(i) Délia Cella, Viaggio, etc., p. 177 : Nel fondo di questo seno (di Carcora), alla parle di tramontana v'ha un pozzo di acqua dolce, ove si attigne a una grandissima profondità sopra tutto in estate. È rotondo , con una scalinata interna, per laquale vi si puofacilmente discendere. Ad ogni 10 scalini vi si trovano scolpite inscrizioni in greco. Furono impiegate nel mese di settembre 83 braccia di corda per attignerne facqua.
grosses, non taillées et non jointes par du mortier, comme dans les ouvrages dits cyclopéens. Dans le voisinage on trouve quelques cavernes ou tombeaux taillés dans le roc. Les ruines de Ghimenès et d’Imschalla paraissent correspondre à l’emplacement du Diachersis præsidium de Ptolémée (1). C’est à Benghazi que plusieurs géographes assignent la limite orientale de la grande Syrte.
Observations qénérales sur la qrande Syrte.
Voici la circonscription que Strabon donne à la grande Syrte : « La circonférence de la grande Syrte est d’environ neuf cent trente stades (2) ; son diamètre au fond du golfe ( siù rôv est de quinze cents stades, et sa largeur à l’entrée ( toO orep.âToç 7 rX<x-oç ) est à peu près la même ( de quinze cents stades) (3). »
L’erreur de ces mesures saute aux yeux ; car comment la circonférence peut-elle être plus petite que le diamètre ? — Les commentateurs ont essayé, chacun à sa manière, de corriger ce passage de Strabon, évidemment tronqué. Casaubon proposa ( d’après la glose marginale d’un manuscrit ) de substituer pour la circonférence le nombre cinq mille au lieu de neuf cent trente que donne le texte. Gossellin adopta la correction de quatre mille ; et en voici la raison :
Dans le deuxième livre de sa Géographie, Strabon rapporte deux opinions sur les dimensions de la grande Syrte : la première est celle d’Ératosthène, qui assignait à ce golfe cinq mille stades de tour et dix-huit cents stades de profondeur ; selon l’autre opinion , la Syrte n’aurait eu que quatre mille stades de circonférence et quinze cents de profondeur. Or, dans le passage que nous venons de citer Strabon paraît abandonner l’opinion d’Ératosthène et adopter l’autre , puisqu’il ne parle que de la mesure de quinze cents stades. Il est donc probable que la mesure de la cir-
(1) Beechey, p. 246.
(2) Le major Rennell compte sept cents stades pour un degré géographique.
(3) Strab., X-Vl'l,;P. 385.
L’UNIVERS
conférence était de quatre mille stades plutôt que de cinq mille-.
Beechey, quia parcouru tout le littoral de la Syrte , estime le diamètre de ce golfe à deux cent quarante-six milles géographiques, et sa circonférence à quatre cent vingt-deux. Ce dernier résultat s’accorde assez bien avec les quatre mille stades indiqués dans le deuxième lèvre de Strabon. Quant au diamètre, il est à peu près celui de Pline (trois cent treize milles romains, c’est-à-dire deux cent quarante-huit milles géographiques) (1).
Les anciens paraissent avoir eu une connaissance assez précise de cette partie du littoral de l’Afrique. Ainsi, d’après Beechey, le tracé de Ptolémée est, à beaucoup d’égards , plus exact que celui de nos cartes modernes (2). Toute la contrée, depuis Mésurate jusqu’à Benghazi , a été dépeinte comme un désert de sable, dépourvu d’eau et de végétation , et peuplé de serpents venimeux. Léon l’Africain lui-même abonde dans ce sens. Cependant d’après la relation de Beechey, à laquelle nous avons emprunté la plupart des détails qui précèdent, cette contrée offre des espèces d’oasis où l’on trouve une végétation luxuriante et de l’eau très-potable. Il y a sans doute de vastes marais incultes ; mais leur proportion, comparativement aux endroits cultivés, n’est pas aussi grande qu’on pourrait l’imaginer. Si la population y est clairsemée , il faut l’attribuer moins à la nature du sol qu’aux mœurs nomades des Arabes.
Le caractère des habitants est encore tel que les auteurs anciens nous l’ont dépeint. « Ils sont, dit Saliuste, sains de corps, agiles, durs au travail ; la plupart s’éteignent de vieillesse, à moins qu’ils ne périssent par le fer ou par les bêtes féroces; rarement la maladie les emporte (3). »
(x) Syrlis Major, circuitu DCXXV, aditu autem, CCCX111 M. passuum. ( Hist. Nat., lib. V, cap. 4. — Pline évalue (V, 5) la distance entre Leptis magna (Lebida) et Bérénice (Benghazi) à trois cent quatre-vingtcinq milles romains.
(2) Ainsi, par exemple, le prétendu golfe de Zuca, indiqué sur la carte de d’Anville et d’autres, n’existe pas; il en est de même du prolongement de l’angle méridional de la Syrte.
(3) Saliuste, j Hélium jugurtliinum, cap.
Hérodote nous apprend à peu près la même chose; mais il y ajoute plus de détails(l). Les Nasamons (2) habitaient la partie sud-est de la Syrte, à l’occident des Auchises. « Us forment, dit Hé' rodote, un peuple nombreux ; ils laissent pendant l’été leurs troupeaux sur la côte, et remontent dans le pays d’Augila ( àvaëaîvoucxi èç AüyiXa x,wpov ) , pour } faire en automne la récolte des dattes car les palmiers y croissent en abondance et tous portent des fruits. Us vont aussi à la chasse des sauterelles ( àfTE- Xs'ëoi) ; ils les font dessécher au soleil, les broyent ensuite, et en saupoudrent le lait qu’ils boivent. Chacun a le droit d’épouser plusieurs femmes, qui d’ailleurs sont en commun ( Imxioivov aùrswv tïjv -ïtoieuvrat), à la façon des Massagètes. Us indiquent l’acte de cohabitation par un bâton qu’ils placent à côté [de la tente] ( èîveàv a>»TCwva. irpofmnfftùvrai, p.ia'ycvvai ). La première fois qu’un Nasamonse marie, la coutume est que la jeune épouse se livre, pendant la première nuit, successivement à tous les hommes conviés à sa noce, et reçoive de chacun d’eux un présent qu’il a apporté avec lui. — Quant aux serments et à la divination , voici leurs usages : ils jurent par les hommes les plus justes et les plus vertueux que la tradition leur désigne , en touchant leurs tombeaux. Pour la divination, ils entrent dans les sépultures de leurs ancêtres, y font leurs prières et s’endorment : ils croient ce qu’ils voient en songe. Us confirment leurs serments en se donnant réciproquement à boire l’un de la main de l’autre. S’ils n’ont rien de liquide, ils ramassent de la poussière et se la donnent à lécher. — Les Nasamons enterrent leurs morts assis : ils ont soin, dès qu’un homme va rendre l’âme, de le tenir sur son séant, afin qu’il ne meure pas couché sur le dos. Leurs cabanes sont construites avec des
XVII : Genus hominum salubri corpore , velox , patiens laborum; plerosque senectus dissolvit , nisi qui ferro aut bestiis interiere ; nam morbus haud sœpe quemquam superat.
(1) Hérod., II, 32; IV, 172, ''190.
(2) Suivant Pline (Hist. Nat., N, 5), les •Nasamons s’appelaient d’abord Mesammons ou habitants au milieu des sables (de gésov milieu, etâp.p.oç, sable).
ETATS TRIPOLITAINS
antherics (asphodèles ? ), entrelacées de joncs ; elles sont portatives ( mpnrixTa. èÇ
àvôepwcwv èvEpp.£vwv rapt a^oîvouç ion, xa't taDra raptcpapviTâ ) (1). »
Cette dernière circonstance peut nous mettre sur la voie de la nature du pays qu’habitaient les Nasamons :
il devait leur fournir des roseaux et des joncs pour la construction de leurs cabanes portatives. Or, un terrain marécageux est seul propre à la production de ces végétaux. Les Nasamons occupaient donc très-probablement le voisinage des marais de la Syrte (2).
Suivant Strabon ( XVII, p. 836, édit.
Cas.), ils habitaient l’espace compris entre Bérénice et les autels des Philènes , au fond de la Syrte.
D’après le témoignage des anciens (3), les Nasamons habitaient le pays des Psylles, dont Hérodote, reproduisant une tradition libyque, raconte ainsi la destruction : « Un vent du midi avait tari les réservoirs d’eau ( eÀuxpa tüv û <Jatwv ) : toute la contrée en dedans de la Syrte est sans eau. Les Psylles , ayant délibéré entre eux, marchèrent d’un commun accord contre le vent du midi, pour le combattre. Mais, arrivés dans les sables, ils y furent ensevelis par le souffle de ce vent. Après l’extinction des Psylles , les Nasamons vinrent occuper leur territoire (4). »
Ainsi , les témoignages anciens et modernes s’accordent à ne pas nous représenter la grande Syrte comme une contrée entièrement inhabitée.
Comme autrefois, la navigation est encore dangereuse dans ces parages ,
(i) Hérodot., IY, 172 et 190.
00 Au rapport de Pline (XIII, 17 ), le pays des Nasamons produit les plus grands lotus ; et cette race d’hommes occupe le territoire des Psylles ( VII, 2 ) . Camp. Strabon, XVII, p. 838 , édit Casaub.) — Lucain ( Phavs . lib. IX), dépeint ainsi les Nasamons :
Quas Nasamon gens dura legit, gui proxima ponto iVudus rura tenet; quem mundi barbara damnis Syrtis alit : nam liltoreis populator arenis Imminet, et nulla portus tangente carina Novit opes. Sic cum toto commercia mundo
Naufragiis Nasamones habcnt .
. Patet omne solum, liber que meatu
Æoliam rabiem totis exercet habenis....
Régna videt pauper Nasamon errantia vento.
(3) Hérodote, IV, 117; Pline, VII, 2.
(4) Hérodote, IV, 173.
à cause des nombreux bancs de sable qui s’y trouvent. Les vents du nord, qui y soufflent régulièrement et avec violence, augmentent encore le danger; aussi, pour éviter d’échouer sur les bas-fonds , les navires doivent se tenir à une certaine distance de la côte. Qu’il nous soit permis de saisir cette occasion pour éclaircir quelques points intéres sants de physique générale.
Vents étésiens. Les Grecs ont donné le nom d’êrnoiot , c’est-à-dire annuels , à certains vents réguliers de la région méditerranéenne. Ce sont les moussons de la mer Méditerranée. Les anciens physiciens ont assigné à ces vents des causes différentes, au nombre desquelles la chaleur du soleil occupe avec raison le premier rang. Mais leurs explications sont obscures, embarrassées, sinon tout à fait inexactes.
Les vents étésiens sont sous la dépendance des saisons. En été, ils soufflent du nord ou nord-est et se font sentir avec le plus de violence sur la côte septentrionale de l’Afrique; ils s’engouffrent, pour ainsi dire, dans le golfe de la Syrte. En hiver , ce sont au contraire les Vents du sud ou du sud-ouest qui prédominent , et se font surtout sentir sur la côte de l’Egypte. Tous les navigateurs savent qu’en été la traversée d’Europe en Afrique est plus prompte que le retour et vice versa.
Ces circonstances peuvent nous mettre sur la voie pour expliquer la véritable cause des vents étésiens et de tous les vents réguliers, comme le sont, par exemple , les brises de terre et de mer , qui soufflent sur les côtes le matin et le soir. C’est un déplacement d’air déterminé par des différences de température agissant simultanément. Pour nous faire mieux comprendre, rappelons l’expérience de Franklin. Imaginez deux chambres contiguës , inégalement chauffées et séparées l’une de l’autre par une porte mal jointe en haut et en bas. Aussitôt vous verrez deux courants d’air s’établir : l’un supérieur, allant de la chambre chaude vers la chambre froide, l’autre inférieur , allant en sens inverse. Pour s’en assurer, il suffît de placer deux bougies , l’une en haut, l’autre en bas de la porte : la flamme de la première se dirigera de dedans en dehors , celle
L’UNIVERS
de la seconde se dirigera, au contraire, de dehors en dedans. C’est la chambre chaude qui aspire en quelque sorte l’air de la chambre froide de telle façon, que le courant lui arrive en haut et détermine un contre-courant en bas.
La même chose existe dans la nature.
Le sol et la mer s’échauffent inégalement, lors même qu’ils recevraient la même quantité de chaleur. La terre s’échauffe bien plus vite que l’eau ; mais en retour, elle se refroidit plus vite. Telle est la cause fondamentale des vents réguliers qui soufflent sur les bords de la mer. Quelques heures après le lever de l’astre échauffant, la mer se trouvera dans la condition de la chambre froide dans l’expérience citée , tandis que le sol se trouvera dans la condition de la chambre chaude. De là un vent dirigé de la mer vers le sol ; c’est la brise de mer ou du matin. Nous faisons ici abstraction du vent opposé supérieur qui n’est sensible qu’aux nuages. Quelque temps après le coucher du soleil, le contraire aura lieu : la mer est encore chaude pendant que la terre est déjà froide ; de là un vent dirigé de la terre .vers la mer. C’est la brise de terre ou du soir.
Appliquons maintenant ces faits sur une plus grande échelle. Au sud de la mer Méditerranée s’étend un immense désert. Le sable de ce désert , exposé à l’action d’un soleil tropical, s’échauffe, non-seulement plus vite , mais plus fortement que la mer, située au nord.
Le Sahara est un brasier, comparativement à la mer Méditerranée. 11 s’y doit donc, pendant l’été, établir un immense courant d’air froid , qui allant du nord au midi , renouvelle l’air chaud qui forme un’courant en sens inverse dans les régions supérieures de l’atmosphère. Le contraire a lieu en hiver. Telle est la principale cause des vents étésiens.
Les vents ne modifient pas seulement les climats; ils produisent aussi, particulièrement dans les plages sablonneuses, des changements profonds. C’est surtout sur la frontière libyque de l’Égypte que l’on a observé ces changements; mais, selon toutes les apparences , il y en a eu de semblables au midi de la Syrte et dans le désert de Barca. Des monceaux de sables, transportés par les
vents , ont englouti des villes entières et fait disparaître des ruines antiques.
Onnepeutconcevoiraucunmoded’ensevelissement plusfavorable à la conservation des monuments, que celui que l’on observe dans la région située à l’ouest du Nil. Le sable qui entourait et remplissait le grand temple d’Ibsamboul, découvert d’abord par Burckhardt, et ensuite partiellement par Belzoni et par Beechey, était assez fin pour être comparé àun liquide mobile. Ni les traits des figures colossales, ni la couleur du stuc qui en recouvrait quelques-unes , ni les peintures qui décoraient les murs, n’avaient souffert du contact de la poussière impalpable dont pendant plusieurs siècles elles étaient restées enveloppées.
Peut-être un jour l’action de la mer ou un tremblement de terre pourra mettre au jour quelques-uns de ces temples engloutis. D’un autre côté, on peut supposer que le désert n’éprouvera aucun dérangement, et que des changements dans la configuration de la mer et de la terre ferme environnantes donneront lieu à des modifications dans le climat et dans la direction des vents dominants telles, qu’alors ceux-ci pourraient éloi-r gner les sables libyens de ces régions, dans un espace de temps égal à celui qu’à une autre époque ils auraient mis à les y amener. Plusieurs villes et des temples d’une antiquité plus grande encore que Thèbes et Memphis pourraient ainsi reparaître dans leur intégrité primitive, et par suite une partie de l’obscurité qui entoure l’histoire des nations anciennes se trouverait dissipée (1).
Dans l’appréciation des causes capables de modifier le golfe de la Syrte et la côte de l’Afrique en général , il faut tenir compte des vents étésiens et des courants marins.
On sait qu’un fort courant coule constamment de l’Atlantique dans la Méditerranée , et que son influence s’étend non-seulement sur toute la côte méridionale de cette mer , mais même jusqu’aux rivages de l’Asie Mineure. Suivant le capitaine Smyth , la vitesse de ce courant central dirigé vers l’orient est
(i) Lyell, Principes de Géologie, t. II, p. 38o, traduction de Mme Meulien (Paris, i845).
ÉTATS TRIP0L1TA1NS. 25
de trois à six milles (de 1 à 2 lieues) par heure, et sa largeur de trois milles et demi. Mais, outre ce courant central, il v a deux courants latéraux , l’un qui longe la côte de l’Europe, et l’autre le rivage de l’Afrique; leur vitesse égale à peu près celle du courant central , et la largeur de chacun d’eux est de deux milles et demi environ. Us suivent les mouvements de la marée, se déversant alternativement dans la Méditerranée et dans l’Atlantique. L’eau de l’Atlantique semble être en quelque sorte pompée par la Méditerranée soumise à une forte évaporation. Cette évaporation est en grande partie déterminée par les vents chauds et secs qui soufflent des rivages de l’Afrique; d’un autre côté, elle est entretenue par un air assez sec, par conséquent capable de se saturer des vapeurs aqueuses. Ainsi des expériences hygrométriques faites à Malte et ailleurs montrent que la quantité moyenne d’humidité contenue dans l’air qui entoure la Méditerranée équivaut à la moitié seulement de celle que renferme l’atmosphère des bords de l’Atlantique. Il faut signaler enfin comme un moyen puissant à favoriser l’évaporation la température, qui sous la même latitude excède d’environ deux degrés celle de la partie orientale de l’océan Atlantique (1).
Mais l’évaporation n’entraînant que l’eau douce, et le courant qui vient de l’Atlantique apportant continuellement de l’eau salée , comment se fait-il que les eaux de la Méditerranée ne soient pas plus salées que celles de l’Océan P Pour répondre à cette objection, on a supposé que le sel en excès dans la Méditerranée pouvait être entraîné par un sous-courant, coulant dans une direction
(i) Quant à la mer Noire, qui est située sous une latitude plus haute, et qui sert de réceptacle aux rivières coulant du nord, elle est beaucoup plus froide , et sa perte est bien moins considérable. Loin donc de rien recevoir 1 de la Méditerranée , elle lui envoie une certaine quantité de ses eaux par l’intermédiaire ’ d’un courant, qui, pendant la majeure partie de l’année , s’échappe par le détroit des Dardanelles. Toutefois, l’écoulement qui a lieu au Bosphore est si petit, comparativement aux volumes des eaux qu’amènent les rivières, qu’il doit faire supposer une évaporation considérable, même dans la mer Noire.
opposée au courant supérieur. Cette opinion paraît confirmée par une expérience du capitaine Smyth. Ayant puisé de l’eau à la distance d’environ 50 milles, dans l’intérieur du détroit de Gibraltar et à la profondeur de six cent soixantedix brasses, il reconnut qu’elle contenait une quantité de sel quatre fois plus grande que celle de la surface. Wollaston, qui analysa l’eau ainsi recueillie, établit que si un sous-courant doué d’une telle densité , et se dirigeant de dedans en dehors, avait la même profondeur et la même largeur que le courant supérieur, il suffirait, lors même qu’il n’aurait pas le quart de sa vitesse, pour transporter dans l’Océan autant de sel que celui-ci en fait entrer dans la Méditerranée, et que par suite l’excès de salure de cette mer, par rapport à celle de l’Atlantique, n’irait pas toujours en augmentant.
Voici ce qui fit naître l’idée de l’existence d’un contre-courant à une certaine profondeur. Delaigle, commandant du corsaire le Phénix, de Marseille, poursuivaitun navire hollandais, près de la pointe de Ceuta, lorsque, l’ayant atteint dans le milieu du détroit, entre Tarifa et Tanger, il lui envoya une bordée qui bientôt le coula à fond. Peu de jours après, ce navire fut jeté, avec sa cargaison d’eau-devie et d’huile, sur le rivage, près de Tanger , à quatre lieues , au moins , à l’ouest delà place où il avait coulé bas, ce qui montre qu’il avait flotté dans une direction contraire à celle du courant central. Ce fait, toutefois, ne doit pas être considéré comme une preuve de l’existence d’un sous-courant; car le navire , en approchant de la côte , avait dû nécessairement se trouver sous l’influence d’un courant latéral qui , en coulant vers l’ouest, deux fois en vingtquatre heures , pouvait avoir ramené le navire à Tanger.
Mais il y a d’autres faits qui détruisent l’opinion d’après laquelle la salure de la Méditerranée n’irait pas toujours en augmentant. D’abord , il est acquis à la science que l’eau la plus salée ne se trouve qu’à d’immenses profondeurs, parce qu’elle est très - lourde , son poids spécifique étant très-grand. Il faut arriver à une profondeur de plus de quatre cents
L’UNIVERS
à quatre cent cinquante brasses, pour rencontrer une eau sensiblement plus salée que celle qui se trouve à peu près uniformémentrépanduc dans les couches supérieures. Or, d’après les sondages exécutés par le capitaine Smyth , le détroit de Gibraltar, entre les caps Trafalgar et Spartel, n’a que deux cent vingt brasses de profondeur, les eaux les plus profondes , c’est-à-dire les plus salées, y sont donc arrêtées (malgré le courant qui pourrait exister), comme par une barrière sous-marine, et tout le sel apporté dans la Méditerranée ne repasse donc pas le détroit. Jusqu’où cette accumulation de sel peut-elle s’étendre , et quelles modifications l’énorme pression des couches supérieures de l’eau peut-elle apporter à l’action dissolvante? Ce sont là des questions auxquelles il est impossible de répondre dans l’état actuel de la science (1).
Ces courants ont pour caractère de répandre sur un espace immense des mélanges homogènes; car souvent ils longent une grande étendue de côte, et les dépôts auxquels ils donnent naissance, comparés à ceux des deltas des rivières , font paraître ceux-ci tout à fait insignifiants.
Le courant qui longe les côtes doit sans cesse tendre à les niveler. Par suite d’une action continuée pendant des siècles, les baies peuventsecombleret les saillies s’effacer. Il ne répugne pas de croire que les Syrtes étaient jadis bien plus profondes qu’aujourd’hui ; peut-être dans quelques milliers d’armées aurontelles entièrement disparu. On verrait alors se reproduire ce qui, d’après l’hypothèse d’Hérodote, a eu lieu pour la formation de l’Égypte. Plusieurs circonstances nous portent, en effet, à penser que la basse Égypte était primitivement un golfe, comblé depuis par l’action réunie du Nil et des courants méditerranéens.
Un fait certain c’est que les anciens ports situés sur le littoral de la Syrte sont aujourd’hui en partie comblés de sable , et les lacs ou étangs indiqués par Strabon sont maintenant convertis en marais. Dans bien des endroits, les sa-
(i) Lyell, Principes de Géologie, t. II, p. 333.
blés mouvants sont devenus des terrains solides et compactes.
Les changements qui se sont effectués pour l’isthme de Suez (I) ont dû avoir lieu, avec bien plus de force , dans les deux Syrtes , où le niveau du sol est bien plus bas (2).
Les vents réguliers du nord doivent y déterminer une espèce de flux et de reflux indépendant de la marée. Ce sont ces flux et reflux bien plus que les bas-fonds qui rendent la navigation dangereuse dans ces parages. C’était là aussi l’opinion des anciens (3). Salluste dit que c’est à cette espèce de remous que les Syrtes doivent leur nom (4).
(i) D’après une hypothèse de Girard, un des savants de l’expédition d’Égypte , l’isthme de Suez lui-même n’est qu’une barre formée par les dépôts amenés par les courants marins, et jadis la mer Rouge et la mer Méditerranée étaient réunies. Il paraît certain qu’un accroissement extraordinaire de terre ferme s’est produit à l’extrémité supérieure de la mer Rouge : la largeur de l’isthme a doublé depuis le siècle d’Hérodote. Du temps de cet historien jusqu’à celui d’Arrien, Heroopolis était sur la côte ; aujourd’hui elle se trouve presque aussi loin de la mer Rouge que de la Méditerranée. Suez, qui en i54i reçut dans son port la flotte de Soliman II , ne forme plus à présent qu’un banc de sable. Le territoire de Tehama, situé sur la côte arabique du golfe, a augmenté de 3 à 6 milles depuis l’ère chrétienne. A une certaine distance des ports actuels on trouve dans l’intérieur des terres les ruines de villes plus anciennes, qui jadis étaient sur le bord de la mer, et portaient le même nom que les nouveaux ports. Il paraît que le sable transporté des déser ts par le vent fournit une partie des matériaux de ce nouveau terrain , et que le reste se compose de coquilles et de coraux, dont l’accroissement est très-rapide.
(a) Renuel a démontré que la petite Syrte devait entrer jadis plus profondément dans le littoral, et qu’elle communiquait avec le lac Tritonis ( lac Lovvdeh ) ; ce qui s’accorde avec les récits d’Hérodote, de Ptolémée et de Scylax.
(3) Pomp. Mêla, De Situ Orbis , Üb. I, cap. 7 . — Importuosus atque atrox , et ob vadorum jrequentium brévia, magis etiam ob alternos motus pelagi affluentis ac refluentis infestus.
Pline appelle les deux Syrtes vadoso ac reciproco mari diros. ( Hist. Nat., V, 4- )
(4) Syrtes, ab tractu nominatœ. ( Du grec
ÉTATS TRIPOLITAINS
Benghazi (1).
A partir de Benghazi la contrée offre un aspect tout différent. La ville de Benghazi est située tout près de la mer , à l’extrémité d’une belle plaine fertile, qui longe une chaîne de montagnes , au sud-est. Les maisons sont construites en pierres brutes , cimentées avec de la terre glaise, qui se détrempe pendant les pluies. Elles ont chacune une cour non pavée, et ordinairement un puits au milieu. Les toits sont plats; ils se composent de poutres de pin (provenant des forêts voisines) , que recouvrent des nattes sur lesquelles on étend des touffes d’algues, et le tout est enduit de boue battue, ou , ce qui est plus rare, de chaux. L’eau de pluie qui tombe dans ces huttes est conduite par des gouttières dans un réservoir général ou dans des vases de terre. Il n’est pas rare de voir pendant la saison des pluies des maisons ou des toits s’écrouler ; on laisse ensuite les décombres à leur place, au grand embarras de la circulation et au détriment de la salubrité; car elles donnent d’ordinaire lieu à des flaques d’eau stagnante, ou servent de repaires à une multitude d’animaux immondes. Beechey , pendant son séjour à Benghazi ( mois de janvier 1822 ), trouva les rues littéralement changées en rivières {the streets literally converted into rivers). Les marchés ne purent être approvisionnés , et le nombre des bestiaux ( moutons et chèvres) qui périrent dans le voisinage, à cause de l’inclémence du temps, s’éleva à plusieurs milliers. Le voyageur anglais ne put se procurer qu’une seule maison à l’épreuve de la pluie ( wea ther-proof). «La cour, dit-il, autour de laquelle nos chambres étaient bâties eut pendant longtemps l’apparence d’un étang ; et il n’y avait çà et là sur les
GÙ'petv, tirer, aspirer ). Solinus, cap. 6: Syrtis a crypto , tralio, quod in accessit et recessu arenam et cœnuin ad se trahit at congerit.
Il est plus probable que le nom de Syrte vient du phénicien ou hébreu "|ÿD (S‘ar)’ tourbillon, tempête. On sait que les Phéniciens, peuple navigateur, fréquentaient ces parages depuis la plus haute antiquité.
(i) Ce nom signifie, en arabe , fils de la guerre.
côtés qu’un espace étroit pour passer d’une chambre à l’autre (1) •
La place du marché sert aussi d abattoir, et le . sang qui s’y putréfie exhale des miasmes délétères. C’est un foyer de peste pendant l’été. Toute la ville est infectée de mouches et d’autres insectes qui incommodent l’homme pendantlanuit etle jour. Beechey pensequ’il n’est peut-être pas d’endroit au monde ou il y ait autant de mouches et de puces.
Le port de Benghazi est aujourd’hui en partie comblé ; autrefois il pouvait , au dire des habitants , recevoir de gros vaisseaux. Du côté, de la mer il est bien protégé par des rescifs , qui laissent une entrée si étroite qu’elle n’est praticable qu’avec le secours d’un pilote. Suivant Lemaire, consul à Tripoli, ce port était encore bon vers le commencement du siècle passé '. il pouvait contenir aisément jusqu’à trente bâtiments. C’est près de ce port que l’on trouva, il y a environ cent cinquante ans , une belle statue de marbre, représentant probablement une Vestale, qui est dans la galerie de Versailles. « J’ai été, dit Lemaire , plusieurs fois dans le lieu où elle a été trouvée , quand on jeta le fondement de la maison du cadi de Benghazi : elle était dans le sable , la face en bas, enfoncée à quinze ou seize pieds , et sans aucun vestige et bâtisse auprès d’elle; ce qui m’a tait juger qu’elle avait été transportée en cet endroit pour être portée à Rome , et qu’on l’avait ensevelie dans le sable pour la conserver (2). »
A l’entrée du port est le château du bey, élevé sur les ruines d’un ancien édifice dont on voit encore les assises du côté de la mer. Sa forme est carrée, avec une tour ronde à trois des angles , dont le quatrième , qui regarde le port , est occupé par une série de batiments servant de harem. Chacune des trois tours est garnie de quelques pièces d’artillerie. Outre le harem , le château renferme les logements des officiers du bey et une nombreuse garni son en dedans de l’enceinte. Benghazi n’offre aucune de ces ressources que présentent au voya-
(1) Beechey, Expédition to explore , etc., p. 282.
(2) Paul Lucas, Voyages, etc.; t. Il, p. 122-123 (Paris, 1712).
L’UNIVERS
geur les autres villes de l’Orient; les divertissements sont à peu près nuis, car on n’y rencontre ni café ni bain public.
Suivant Beechey , la ville de Benghazi renferme environ deux mille habitants, dont une grande partie se compose de juifs et d’esclaves noirs. Délia Cella porte la population de cette ville à cinq j mille âmes. Quant à leur costume et à leurs moeurs , les habitants ne diffè- I rent pas des autres Arabes. La principale branche du commerce consiste en bestiaux , laine et quelques objets manufacturés. Les bestiaux et le blé sont exportés à Malte, où ils servent surtout a l’approvisionnement de la garnison anglaise.
Le climat n’est pas très-sain. La dyssenterie y est une des maladies les plus communes ; cependant on ne trouve pas à Benghazi autant de cas d’ophthalmie qu’à Tripoli et Mésurate. Les affections cutanées sont très-fréquentes tant chez les citadins que chez lesBédouins du voisinage. Les habitants de la Cyrénaïque en attribuent la cause au contact des t^stiaux.
On admet généralement que Benghazi c-ccupe l’emplacement de l’ancienne flesperis , qui avait elle-même fait place * la ville de Bérénice, qui florissait sous ies Ptolémées (f). Mais il ne reste guère de vestiges de ces antiques cités. Les ruines de Bérénice servirent en grande partie , comme matériaux de construction, à la moderne Benghazi. C’est dans les murs des huttes arabes qu’il faut chercher les débris de Bérénice, où il faut cuiller le sol à plusieurs pieds de profondeur, pour découvrir quelques restes de l’antiquité, tels que médailles, inscriptions , fragments d’architecture , de sculpture, etc.
Pendant un séjour de deux mois que ) Lemaire fit en 1703 à Benghazi, il 1 y trouva plusieurs médailles de bronze, d’or et d’argent sans inscriptions. « La fameuse ville, qui est, dit-il, devenue à
(i) Bérénice était fille de Magos et femme de Ptolémée Philadelphe. Les rois d’Égypte de la dynastie des Ptolémées ont donné à un grand nombre de villes les noms de leurs sœurs , de leurs filles ou de leurs femmes.
Les habitants de la contrée environnante portaient le nom de Bérénicides- ou d’Hespérides.
présent un village, ne paraît pas avoir été superbe en bâtisses de marbre; j’v ai seulement vu quelques petites colonnes de marbre, de jaspe et de granité (1). »
La ville de Bérénice , qui existait encore^ sous le règne de Justinien, ne paraît pas avoir dépassé les limites actuel les de Benghazi ; un lac d’eau salé s’opposait, au midi , à tout agrandissement dans cette direction, et à l’est le sol est si bas qu’il éprouve de fréquentes inondations. Les carrières que l’on trouve aux environs ne paraissent pas avoir servi de tombeaux , comme chez les Egyptiens. Les rochers sont couverts d’herbes et d’arbrisseaux grimpants. Ils bordent des précipices fort remarquables et d’un effet d’autant plus pittoresque qu’ils contrastent avec tout le paysage. Au fond de ces précipices on aperçoit de beaux tapis de verdure, qui rappellent les contes des Mille et une nuits ou les jardins des Hespérides gardés par des dragons (2). Quelques-uns de ces précipices sont remplis d’eau, et présentent l’aspect de petits lacs.
On trouve aussi dans le voisinage de Benghazi plusieurs cavernes, dont l’une, située à près de trente mètres au-dessous du niveau de la plaine, contient une vaste nappe d’eau fraîche. La tradition fait venir cette eau de fort loin à travers les entrailles de la terre. Beechey pense que cette caverne occupe la partie souterraine de la rivière Léthé ouLathon, que Pline , Ptolémée et Strabon placent dans le voisinage du jardin des Hespérides (3) .
(1) Voyez Paul Lucas, Voyages, etc., t. II, p. ia3. — Lemaire, consul de France à Tripoli, avait fait un voyage à Benghazi, Derne, Grennie ( Cyrène ) , dans le but, ainsi qu’il l’avoue lui-même, « de chercher des chevaux pour monseigneur le comte de Toulouse. » Les antiquités n’attirèrent son attention qu’accidentellement.
(2) Les témoignages de Pline, de Strabon et de Scylax semblent s’accorder pour placer le Jardin des Hespérides près de Bérénice. Beechey ( Expédition to explore lhe northern coasts, etc., p. 32 1 et suiv.) essaye de confirmer ces témoignages par la description des localités actuelles.
(3) Lucain place le Léthé et le Jardin des Hespérides près du lac Tritonis, dans la Petite Syrte.
ÉTATS TRIPOLITAINS
On se rappelle, ce qui viendrait à l’appui de la tradition mentionnée, queleLéthé, au dire des poètes , disparaissait et reparaissait alternativement.;. C’est ce qui expliquerait aussi son nom (de Xccvôâvw , je suis caché).
D’après 1’autorit.é de Strabon, leLéthé ou Lathon se jetait dans le port des Hespérides; et, suivant Beecliey, on voit encore, près de la caverne indiquée, un petit ruisseau qui communique, par l’intermédiaire du lac , avec le port de Benghazi. L’exemple de l’Uissus, du Ximoïs et du Scamandre semble, en effet, démontrer que des fleuves jadis célèbres peuvent, par la suite du temps, se changer en ruisseaux insignifiants.
Pendant l’été , le lac de Benghazi est presque à sec et le petit ruisseau qui va de ce lac au port de Benghazi est à peine aperceptible. C’est là, suivant Beechey, la partie apparente du fameux fleuve de l’Oubli , se jetant dans le port des Hespérides. Il est très-probable qu’anciennement la communication du lac salé avec le port était beaucoup plus large et qu’elle permettait aux navires d’y aborder. Le lac de Benghazi serait alors le lac Tritonis de Strabon, où il y avait une île avec un temple de Vénus (1 ).
Beechey nous apprend que pendant la saison des pluies on remarque près du lac un îlot sur. lequel se trouvent quelques ruines (2). Il n’est pas éloigné de croire que ce sont les ruines du temple de Vénus dont parle Strabon.
Si l’on ne trouve pas aux environs de Benghazi les fruits du jardin des Hespérides, on y voit encore un grand nombre de dattiers et de figuiers sauvages.
La route de Benghazi à Teuchira et Ptoléméta ou Toléméta ( Ptolémaïs des anciens) passe par un pays fertile, mais dont il n’y a qu’une petite partie de cultivée. C’est une plaine couverte d’herbes et d’arbustes; elle s’étend défi) Strab., XVII, p. 836 (edit. Casaub. )
’Eori 8è âxpa Xeyop.£vy| 'FeuSoneviaç, l<p’ vj; ^ Bep evi'xy] rr)v 0éaiv e^ei, XipviQV riva fpetuivtôa, èv n u-aXisra yriaiôv ê<m, xai îspov Açp08lTY]Ç.
Eavî 8è xai Xipr]v 'EcurepîSwv , xai Troxapô; ipêàXXei AàOtov.
(2) Pendant l’été cet ilôt disparaît. C’est ce qui pourrait expliquer le mot gàXnrra ( ordinairement ) dont se sert Strabon.
puis les bords de la mer jusqu’au pied des montagnes qui forment les limites septentrionales de la Cyrénaïque. A mesure quel’on s’avance versPtoléméta, ces montagnes se rapprochent de plus en plus des bords de la mer : l’espace intermédiaire qu’elles laissent est à Benghazi d’environ quatorze milles géographiques ; il n’est que d’un mille et demi à Ptoléméta. La longueur totale de la plaine, depuis Benghazi à Ptoléméta, est de cinquante-sept milles géographiques. Les flancs de ces montagnes sont couverts de bois, principalement de pins (1), de chênes et de plusieurs espèces de genévriers. Les torrents qui en descendent sont encombrés de troncs d’arbres et difficiles à franchir pendant la saison des pluies.
On rencontre sur cette route plusieurs tours de construction solide, dont l’une correspond, par sa position, à celle de Caféz, indiquée par Edrisi. Elle est à quinze milles de Benghazi et à quatre milles de la mer; à l’est se trouve un petit bois. On le voit de fort loin. Dans le voisinage sont des lacs, également décrits par Édrisi, et qui sont parallèles à la côte ; leur eau est saumâtre. Le mmà' Aziana, par lequel les Arabes désignent l’un de ces lacs, semble indiquer le voisinage de l’ancienne ville d 'Adriana, qui était, selon Cellarius, située entre Bérénice et Teuchira.
A Birsis on trouve un grand nombre de puits et beaucoup de fragments mutilés d’édifices. Birsis, où se tient d’ordinaire un campement arabe, est situe à environ trente et un milles de Benghazi, et à sept de Teuchira; il n’est qu’à un mille et demi de la mer. Au sud-ouest de Birsis on trouve quelques ruines, couvertes de végétaux. Les Arabes appellent l’emplacement de ces ruines Mabny ou Nably. Serait-ce l’ancienne Neapolis , qui , suivant Ptolémée, était située entre Teuchira et Ptoléméta ?
(1) Nous soupçonnons que les pins dont parle le voyageur anglais sont des espèces d'ephedra ( ephedra distachyos , L. ? ) arbres qui par leur aspect ressemblent à des pins et appartiennentessentiellementàlaflorede la région méditerranéenne. D'autres voyageurs n’ont-ils pas confondu le laurier-rose ( ne~ rium oleander, L. ) avec des saules, à cause de la similitude des feuilles ?
L’UNIVERS
Entre Birsis et la mer sont les vestiges de deux tours, occupant le sommet d’une rangée de collines sablonneuses, à l’entrée de la baie. Le sol y est trèsfertile. A six milles au delà de Birsis , dans la direction nord-est, on rencontre un amas de ruines fort imposantes : des pans de murs, garnis de tours quadrangulaires et de deux grands portiques placés en face l’un de l’autre. Ce sont les vestiges de l’antique Teuchira ou Tauckira, l’une des cités de la Pentapole. Elle changea plusieursfois de nom : elle s’appelait Arsinoé , sous les Ptolémées, et Cleopatris, depuis Marc-Antoine. Les Arabes la nomment aujourd’hui Tocra.
Ses murs furent, au rapport de Procope ( de Ædijicüs ), solidement réparés sous le règne de Justinien. On y trouve, selon Beechey , beaucoup d’inscriptions grecques, qui sont probablement presque toutes inédites. Une expédition de savants et d’archéologues envoyée dans cette région serait une entreprise digne d’un gouvernement ami de la science.
Tocra n’est habitée que pendant l’été, parce qu’on y trouve beaucoup de puits d’eau douce. Des cavernes sépulcrales servent de demeure aux Arabes nomades.
La distance de Tocra ou Teuchira à Ptoléméta est d’environ dix-huit milles.
Le chemin va le long de la côte , à travers un pays très-fertile et assez bien cultivé. Ici la chaîne de montagnes touche presque à la mer. En s’approchant de Ptoléméta, l’attention est d’abord fixée parxun grand tombeau quadrangulaire, très-élevé , construit sur un roc isolé , taillé en carré. Il présente de loin l’aspect d’une tour. Délia Cella suppose que ce monument, «< veramente di regia grandezza , » servait de tombeau au septième des Ptolémées, surnommé Physcon, qui joignit, comme on sait, la Cyrénaïque à son royaume. Beechey n’y put découvrir aucune trace d’inscription.
On voit encore à Ptoléméta un cirque et deux théâtres. Ces derniers sont attenants aux ruines d’un palais, dont il ne reste que deux colonnes debout. La cour intérieure du palais est couverte de mosaïques; au-dessous de cette cour sont des citernes voûtées très-spacieuses, communiquant l’une avec l’autre.
et recevant par en haut l’air et la lumière. Les colonnes mentionnées ont été décrites par Bruce, comme faisant partie d’un portique d’un temple ionien. Une inscription grecque, que l’on voit à leur base, porte les noms de Cléopâtre et de Ptolémée Philométor ; on y lit aussi , d’après Beechey , les noms d’ Arsinoé et de Bérénice.
Les ravins qui forment les limites orientales et occidentales de Ptoléméta sont extrêmement romantiques : on pourrait s’y croire transporté dans quelque beau vallon de la Suisse. Beechey ne. tarit pas en éloges sur les charmes de ce paysage. Ne vaudrait-il pas mieux y placer le jardin des Hespérides? Sur les flancs de ces montagnes qui bordent ces riantes vallées , on rencontre quelques tombeaux grecs ou romains , qui paraissent recéler des inscriptions. Deux ponts paraissent avoir été jetés sur chacun des ravins ; les restes de l’un de ces ponts sont assez bien conservés.
Ptoléméta est d’une assiette admirable ; défendue de front par la mer, la place s’appuyait, de chaque côté, sur des vallées étroites, qui offrent encore quelques vestiges de fortification. Elle étaitabondammentpourvued’eaupar des citernes et des aqueducs, qui paraissent avoir été construits par ordre de Justinien. Ces citernes , bien qu’elles soient très-mal entretenues, fournissent encore aujourd’hui de l’eau fraîche excellente aux Arabes nomades.
La plus grande partie de Ptoléméta est aujourd’hui couverte d’herbes touffues , et ses ruines servent de retraites à des hyènes , à des chacals , à des chatshuants et à beaucoup d’autres animaux.
D’après l’estimation de Beechey, cette ville avait environ trois milles et demi decircuit ; sa longueur, du nord au midi, était d’un peu moins d’un mille , et sa largeur, de l’est à l’ouest, d’environ trois quarts de mille (1).
Depuis Ptoléméta à Grenna ou Grennie (l’ancienne ( Cyrène ) le pays est trèspittoresque , varié de collines et de valions. Lavalléed’Haribih estcouverted o-
(i) Beechey (Expédition to explore the northern coast of Africa , etc., p. 367-385) donne une description détaillée des ruines de Teuchira et de Ptoléméta.
ÉTATS TRIPOLITAINS
liviers et contient plusieurs puits d’eau douce. On y trouve aussi plusieurs espèces de lauriers , de cyprès, de myrtes et de caroubiers. A mesure que Ton s’approche de Cyrène le terrain devient plus uni ; il offre de riches moissons et d’abondants pâturages. C’est dans la plaine de Merge et aux environs de Grenna (Cyrène) que Beechey rencontra cette ombellifère à suc âcre qui paraît être le silphium des anciens (1).
Ruines de Grenna ( Cyrène ).
Lemaire, consul de France à Tripoli, visita (en 1706) les ruines de Cyrène, longtemps avant Beechey et Pacho. Il copia le premier, quoiqu’imparfaitement, l’inscription qui se trouve gravée au-dessus de la fontaine d’Apollon (2). Voici comment il expose lui-même le résultat de ses recherches : « Cyrène, dit-il, a été une grande et superbe ville, à en juger par les édifices dont les débris paraissent être quelque chose de grand. J’ai vu dix statues d’un très-bon goût, toutes drapées à la manière des Arabes d’aujourd’hui, de la hauteur de cinq pieds et demi, mais toutes mutilées et sans tête. Il y a une très-belle fontaine qui sort d’un rocher, et qui fait un gros murmure : la source vient de fort loin, au dire des Arabes , et a été trouvée à force de travailler dans la roche. Cette source est grosse^ et coule avec impétuosité : l’eau est fraîche et admirable ; elle coule sans «esse, et n’augmente ni ne diminue, quelque grande que soit la sécheresse. Les plus belles maisons étaient, selon toute apparence , autour de la fontaine. Il y a au-dessus une muraille d’une épaisseur extraordinaire , qui a environ cent toises ; elle est très-bien bâtie ; il y a quelques colonnes de marbre de seize pieds. J’estime que la ville avait quatre lieues de tour ; il ne paraît point d’enceinte de murailles : elle est bâtie sur une haute montagne à deux lieues de la
(i) Suivant Hérodote (lib. IV, cap. 169) la végion du silphium s’étendait depuis l’île de Platée jv^qjTà l’entrée .de la Grande Syrte. Comp. Arrien ( ^d. Alexand ., lib. III, c. 29.)
(a) La copie de cette inscription est reproduite dans le Voyage de Paul Lucas , à la fin du tome II.
mer. Son port était Sousse; il en est à deux petites lieues. Ce port était bon autrefois; il y avait une vue étendue ; il y peut mouiller à présent deux ou trois petites barques dans la belle saison.
« il y a dans un autre grand vallon quantité de maisons taillées dans le rocher, où il y a des boutiques et des chambres avec un ordre d’architecture particulier et des grandes fenêtres ; c’était là, selon toute apparence, où les marchands cyrénéens avaient leurs habitations (1).
Il y a un ruisseau qui passait au milieu. Ce vallon est compris dans la ville de Cyrène , et dans le vallon de la fontaine dudit lieu.
« Sur le revers de la montagne, du côté de Test, il y a un nombre infini de tombeaux taillés dans le roc avec une propreté singulière; il y a des chambres séparées , dans une desquelles j’ai trouvé un tombeau de marbre grec, trèsbien travaillé : il a huit pieds de long sur quatre de large ; il a deux griffons trèsbien faits et bien conservés, qui tiennent une espèce de flambeau ; il n’y a point d’inscription. J’ai vu sur un piédestal de marbre, renversé sens dessus dessous, une inscription en caractères latins, dont je n’ai pu rien tirer, étant fort effacée. On y voit aussi huit femmes qui tiennent chacune une petite fille parla main; elles sont très-bien faites et toutes habillées d’une draperie fort plissée : ces femmes regardent le char de triomphe.
On voit aux environs de la ville une infinité de tombeaux , situés de différentes manières. J’ai remarqué que les peuples de ce temps-là avaient une grande vénération pour les morts. Il y a un -champ de Mars, que les Arabes appellent Safsaf, saule (2). Ils le nomment ainsi à cause qu’il y a trois différents réservoirs taillés dans le roc , dans l’un desquels il y a sept saules (3) d’une beauté et d’une grandeur extraordinaires ; ceux qui sont dans les autres ne sont pas si beaux.
Les réservoirs sont actuellement remplis d’eau. Il y a un autre réservoir d’eau
(1) On verra plus loin que ce que Lemaire regardait comme le quartier des marchands était la nécropole.
(2) Suivant Délia Cella ( Fiaggio , etc., p. 107) le safsaf et le laurier-rose ( neritim oleander. Lin.).
C3) Laurier-rose ?
L’UNIVERS
taillé Hans le roc : il a cent vingt pieds de long sur vingt-deux de large , et est couvert d’une seule voûte, et est rempli d’eau très-bonne et fraîche. Les pierres de cette voûte, qui est presque entière , ont trois pieds de long, sur un pied de large, ehsont toutes numérotées par lettres alphabétiques de caractère latin. Il y a plus de vingt autres réservoirs d’eau : les uns sont remplis d’eau et les autres de terre. Ce qui me fait décider que c’était un champ de Mars , c’est un nombre infini de tombeaux élevés de différentes manières et rangés en bataille comme une armée. On distingue les tombeaux des officiers généraux , des subalternes , et ceux des soldats sont de pierres de cinq à six pieds de haut, plantés sur deux lignes droites; ceux des bas officiers sont élevés du double de ceux des soldats. Le corps de bataille était toute la force de l’armée; l’aile droite et l’aile gauche étaient très-faibles en comparaison du corps de bataille; et le poste avancé en est à une portée de canon.
Autant que j’en puis juger, il peut y avoir vingt-cinq mille tombeaux dans ce champ de Mars. On remarque distinctement où le fort du combat s’est donné en différents endroits. Les hommes de ce temps-là n’étaient pas plus grands que ceux d’aujourd’hui : les tombeaux n’ont que huit pieds; j’en ai vu un seul qui en a vingt de long sur cinq de large. On pourrait trouver quelque belle statue, si on voulait faire travailler dans les ruines des grandes bâtisses. J’ai vu plusieurs chapiteaux de l’ordre corinthien et ionique, mutilés par le temps; et, suivant toute apparence , il n’y avait pas de grandes magnificences en marbre.
Les historiens disent que Cyrène avait quarante milles de tour, ce que je crois, compris les tombeaux taillés dans le roc : ils sont très-grands et étaient destinés pour les familles de considération. Cette ville avait, à dix lieues dans ses environs, plus de cent villes ou villages très-beaux; et à trois lieues on trouve un grand bois où il y a plus de cent mille oliviers sauvages. Les montagnes et les anciens monuments sont presque inhabités. Il y a quelques Arabes qui sont campés dans les ruines de Cyrène, et qui vivent pendant six mois de l’année du laitage de leurs bestiaux , avec un peu
de farine d’orge ; cela les maintient en santé et les fait vivre longtemps. U y a des peuples dans le bois qui vivent comme des bêtes ; ils n’ont aucune religion : les enfants jouissent de leurs mères, le père de ses filles, et les frères et les sœurs les uns des autres : il n’y a pas d’autre mariage entre eux. Il ne payent rien à personne, et font des vêtements de peaux de chèvre. Les Arabes qui sont campés dans les ruines de Cyrène ont des manières plus civiles et plus affables. Les femmes y sont gracieuses et moins farouches : elles ont les plus belles dents du monde , et les mieux rangées ; elles sont fort brunes et font tout le travail, les hommes étant très-paresseux. S’ils voulaient cultiver les terres , ils feraient des trésors ; mais ils ne sèment que ce qu’ils peuvent manger chaque
année (1). »
Ces renseignements demeurèrent longtemps dans l’oubli. Ce n’est que plus d’un siècle après le voyage de Lemaire, que les ruines de Cyrène furent de nouveau visitées, à des intervalles très-rapprochés, par un médecin italien, Délia Cella , par un capitaine anglais, Beechey, et par un Français, Pacho. Les récits doi ces voyageurs” se complètent ou se rectifient réciproquement.
Au rapport de Beechey , les approches de Grenna ont l’apparence de rues désertes : des tombeaux rangés de chaque côté remplacent les maisons. La solennité de cette scène est rehaussée encore par le style varié de l’architecture.
Les tombeaux les plus anciens v tout remarquer par leur simplicité; tandis que ceux d’une époque plus recente sontbeaucoup plus chargés d’ornements. La même différence a lieu pour les bustes et les statues, qui sont disperses autour de ces tombeaux : on y reconnaît les types grecs et romains de ditierents âges.
Mais ce qui a le plus d’attraits pour le voyageur c’est la fameuse fontaine de Cyrène consacrée à Apollon. Cest plutôt un ruisseau qu’une fontaine : son eau est courante, froide, excellente a «oire,
ce qui la distingue dpB oaUX stabnanies
(i) Mémoire d’un voyage dans les montagnes de Derne , dans l’ouvrage de Paul Lucas, tome II, p. n4-i2° (Paris, 171»)-
ÉTATS TRIPOLITAINS
l’on rencontre dans le reste de la contrée. La face du rocher d’où elle jaillit était jadis ornée de deux portiques , semblables à ceux d’un temple. Elle parcourt, dans l’intérieur du roc, un canal d’environ un mètre de large , et tombe dans un bassin en formant une espèce de cascade. De là elle descend de cascade en cascade les échelons de la montagne ; elle suit tantôt le lit sinueux que les anciens lui ont creusé dans la roche, tantôt elle le quitte, puis le reprend encore, jusqu’à ce qu’elle soit arrivée à la plaine rocailleuse qui s’étend au bas de la nécropole. Le canal, dont on ignore l’étendue, est, selon la tradition des Arabes, le séjour des fées et des démons. Sur l’un des côtés de la cascade sont deux chambres creusées dans le roc, ou plutôt une seule chambre, divisée en deux compartiments. Plus loin , audessous du niveau de la chambre, est un second bassin , qui paraît avoir primitivement communiqué avec le courant au moyen d’une petite ouverture pratiquée juste au-dessus. Ce réservoir, que Beechey trouva sec, paraît avoir été autrefois affecté à l’usage des prêtres chargés de l’entretien de la rivière sacrée. Presque en face était l’entrée principale. Le voyageur anglais y trouva une tablette brisée en deux morceaux, sur laquelle étaient sculptées trois figures de femmes , joignant leurs mains comme pour exécuter une danse sacrée. La draperie de ces bas-reliefs indique une époque très-reculée.
Sur l’une des parties les plus saillantes du rocher on lit une inscription en grec dorien, rappelant le nom du prêtre ( Dionysius ) qui a élevé l’un des portiques mentionnés ( ràv xpâvav e’Tvsay.s'uaae). L’eau de ia fontaine de Cyrène est audessous du niveau de la ville : elle paraît y avoir été jadis distribuée par des moy ens hydrauliques, dont on croit avoir retrouvé quelques vestiges. Aujourd’hui les Bédouins logent leurs troupeaux dans les cavernes de la fontaine d’Apollon; ils en disputent matin et soir l’approche aux chacals et aux hyènes (1).
(i) Un voyageur français, Pacho (Voyage dans la Marmarique et la Cyrénaïque , etc., p. 2i3et suiv. ) visita, en compagnie d’un Nubien, portant un flambeau, le canal de la fon-
3e Livraison. (Tripolitains.
Tout près de là se voient quelques débris d’un temple périptéral de Dia-
taine d’Apollon à Cyrène. « Ce canal atteint, dit-il , cinq pieds de hauteur ; sa largeur permet rigoureusement à deux personnes de marcher de front ; et ses parois, sans être d’un travail fini, offrent assez de régularité; on y distingue des couches schisteuses alternativement de rouge vif et de jaune foncé. Le temps a charrié dans le fond un fort dépôt de terre argileuse, et tellement glissante, que nous sommes obligés de nous appuyer contre les parois latérales pour conserver notre équilibre. Nous avons pénétré ainsi assez avant daus le souterrain, et nous continuions d’y trouver les mêmes détails , auxquels il faut toutefois en ajouter un accidentel, mais d’un intérêt particulier. Sur un des côtés du canal , et presque au niveau de l’eau , nous avons remarqué de temps en temps une bande étroite de terre, sur laquelle étaient de légères traces qui n’ont que vaguement attiré nos regards. Cependant, parvenus à un endroit où la bande de terre est plus large et les traces plus multipliées, nous voulons en deviner la cause; et ce n’est pas sans surprise que nous reconnaissons de belles et larges empreintes de pattes d’hyène , et d’autres, plus petites, qui nous semblent être celles de loups et de renards. Ces témoignages valent bien les magiciens et les spectres ; aussi nous arrêtons aussitôt notre marche. Néanmoins la réflexion succède à la surprise, et l’on essaye de distinguer la direction des empreintes. La plupart sont tellement posées les unes sur les autres, comme les pas des voyageurs sur un chemin battu, qu’il est impossible de se faire à ce sujet aucune idée exacte. Mais on ne tarde pas à s’apercevoir que ces traces sont recouvertes d’une légère couche de terre d’alluvion ; On joint ce fait à celui des interruptions qui divisent le petit sentier, et l’on en induit que le volume d’eau, grossi en hiver par la filtration des pluies, couvre à cette époque une partie du sentier qui doit être entièrement découvert en été, et que par conséquent les fauves ne doivent chercher un repaire dans le souterrain que durant celte dernière saison. Rassurés par ces observations, qui nous promettent de ne faire aucune fâcheuse rencontre, nous nous empressons de continuer notre marche.
« Quoique l’axe général du canal soit du nord au sud , il décrit toutefois quelques sinuosités, nécessitées par l’état plus ou moins sain des couches de la roche. En détournant un de leurs coudes, un sourd mugissement se fait entendre; nous en soupçon-
L’UNIVERS
ne (1). Les colonnes , à moitié enfouies dans le sol, ont environ quatre pieds et
nons la cause : cependant le Nubien s’est tu tout à coup; il avance encore , mais il avance en tremblant : le bruit augmente; pour le coup il n’y tient plus, il s’arrête, le flambeau va s’échapper de ses mains; nous nous en emparons; et cet intrépide jeune homme, qui n’a reculé devant aucun danger, tremblant maintenant comme un enfant, se glisse à la hâte derrière nous. La rumeur, concentrée dansjun corridor étroit, en frappe la colonne d’air de telle manière, qu’elle produit l’effet de voix rauques et glapissantes. Nous ne tardons pas d’arriver à l’endroit d’où part ce singulier vacarme, et nous trouvons au côté oriental, et à peu près- à la moitié de son étendue, une crevasse caverneuse , par où se précipite avec fracas un volume d’eau considérable. Ce gouffre, trop étroit pour en distinguer à l’aide d’un flambeau la forme intérieure, paraît, au son que produit l’eau, pénétrer très-avant dans le sein de la montagne, et tomber à une centaine de pieds au moins au-dessous du niveau du canal. Si l’on pouvait émettre à ce sujet quelque conjecture, il serait possible que ce torrent souterrain allât déboucher à une caverne située à l’extrémité occidentale de la nécropolis , d’où jaillit un ruisseau qui, pour donner plus d’extension encore à cette idée, se rendait peut-être autrefois aux magasins de la station d’Apollonie , par l’aqueduc maintenant en ruines. Hormis cet accident , le reste du canal n’offre plus rien de remarquable. Nos précédentes observations furent heureusement sanctionnées par l’expérience : aucune rencontre ne nous arrêta dans notre visite; et dans plusieurs endroits où le sentier des fauves s’élargit, nous le trouvâmes couvert d’ossements de chameaux et d’autres quadrupèdes, restes des proies apportées du désert, et dévorées en ce lieu. Enfin, dès qu’on est parvenu à cent cinquante mètres de distance de l’entrée , le travail de l’homme finit, et l’on ne voit plus que celui de la nature. Là le canal , terminé dans sa partie supérieure en angle droit, présente encore en dessous une ouverture irrégulière par où l’on ne peut passer qu’en se traînant à plat ventre dans l’eau; et l’on arrive de cette manière dans une grotte très- large, mais peu élevée, et tapissée de stalactites. Si l’on est encore poussé par la curiosité, il faut conserver la même position qu’on a prise en entrant, et s'avancer ou plutôt serpenter à travers les rocailles : la vue se perd alors de tous côtés dans les ténèbres, l’eau ruisselle de toutes parts; elle paraît surgir de la terre;
demi anglais de diamètre; celles du nord sont complètement ensevelies. On y trouve encore les restes de quelques constructions qui ne semblent pas se rattacher immédiatement au plan du temple de Diane. Tout près du mur septentrional, jBeechey découvrit une statue mutilée, représentant une femme assise, dont la ceinture serre étroitement la robe (2). Entre le temple de Diane et la fontaine Beechey trouva un beau bas-relief en marbre blanc et le torse d’une figure d’homme de grandeur naturelle , également en marbre blanc, et exécutés dans le meilleur style grec (3).
elle coule perpendiculairement de mille crevasses du plafônd cristallisé ; on est dans l’eau jusqu’au cou, ou on a la tête inondée; enfin, après s’être ainsi traîné çà et là dans les entrailles de la montagne, après avoir reconnu une ouverture pratiquée au plafond parmi les stalactites , on se voit forcé de se retirer ; car avec l’embarras des formes humaines on ne saurait pousser plus loin cette aquatique reconnaissance. »
(i) Le nom de cette déesse se lit sur un: fragment de ruines (Beechey).
(a) Suivant Pacho ( Voyage dans la Mar-) manque, etc., p. 2x8) les débris magnifiques en marbre qui couvrent presque totalement’ le champ devant la fontaine, sont ceux du célèbre temple d’Apollon, élevé à Cyrène dans les premiers temps de l’autonomie (Callimach. II y m. in Apoll. ). Le feu éternel que l’on conservait dans ce temple ( Pindar. Pjth. V) et le beau canal qui, d’après sa di-, rection, conduisait dans le sanctuaire du, temple, offrent, en effet, quelques rapproche-’ ments allégoriques. De plus , Battus , selon; Pindare, avait fait paver une rue pour la marche des pompes religieuses qui se ren-j daient au temple d’Apollon; et quelques restes de cette rue se retrouvent encore à peu de, distance des ruines du temple. Enfin, le bas-, relief en marbre représentant une jeune femme nue jusqu’à la ceinture, sans attribut de déesse , et paraissant couronner un buste dont il manque la tête, figure, d’après Pacho , non pas Diane, mais la nymphe Cyrène, couronnant Apollon.
(3) La voie de communication entre la plaine de Cyrène et la fontaine d’Apollon est, selon Pacho, la rue de Battus; c’est près de là qu’on trouve les monuments les plus importants. On à à peine franchi la forte pente qu’elle décrit non loin de la source, que l’on rencontre les ruines d’un amphithéâtre
ÉTATS TRIPOLITAINS
Cyrène est située à l’angle d’une chaîne de collines d’environ deux cent cinquante mètres de hauteur. Ces collines sont disposées par gradins ou rangées. C’est au pied de la rangée supérieure que la ville avait été bâtie.
Des défilés étroits sillonnent la contrée, et servent de lits aux torrents qui se précipitent vers la mer. La chaîne basse des montagnes qui , à Benghazi , sont à quelque distance dans l’intérieur, se confond ici avec la côte; elle est couverte de bois et entrecoupée de ravins. Sa hauteur a été estimée à environ mille pieds au-dessus du niveau de la mer , et celle de Cyrène à dix-huit cents. De là on jouit de l’une des plus belles vues du monde. Le versant nord de cette chaîne de montagnes est abrupte , et descend vers la plaine , non par un plan uniformément incliné, mais par galeries successives souvent taillées à pic. C’est dans les rochers de ces galeries suspendues que les anciens habitants de Cyrène creusèrent leurs tombeaux.
Ces tombeaux se composent généralement d’une seule chambre , au bout de laquelle, à l’opposite de l’entrée, est une façade en bas-relief, le plus souvent de l’ordre dorique, taillée avec élégance et régularité dans la surface du roc; elle représente un portique et un certain nombre de colonnes en proportion avec l’étendue du tombeau. Les espaces entre les colonnes varient , les portiques étant tantôt monotriglyphes, tantôt ditriglyphes, selon la fantaisie de l’architecte. Dans les intervalles compris entre les colonnes sont les cellules taillées dans le foc, rectangulairement à la façade, pour recevoir les cendres ou les corps des décédés. L’en-
dont les marches inférieures sont enfouies dans la terre ; au-devant sont épars plusieurs fûts de colonnes, et des torses de statues, qui5, d après leurs graves attitudes et leurs larges draperies, paraissent représenter des philosophes. A peu de distance de là, et parmi un nombre plus considérable de colonnes , on remarque un immense bloc de marbre de forme parallélogramme, et offrant une analogie vague avec les stèles égyptiennes, à cause d un globe sculpté en relief au sommet du monolithe. ( Voyage dans la Marmarique, p.219.)
trée de ces cellules paraît avoir été primitivement fermée par des pierres en forme de tables portant les noms des morts qu’elies'recélaient. La plupart de ces pierres sont brisées ou complètement enlevées. Peut-être en découvrirait-on un grand nombre en débarrassant les tombeaux des matières alluviales amassées par les pluies. Les cellules se trouvent quelquefois bien au-dessous du niveau des chambres, et soutiennent une rangée de corps ou d’urnes cinéraires, placées les unes au-dessus des autres.
Beechey découvrit dans plusieurs de ces grottes sépulcrales des restes de peinture représentant des sujets historiques, allégoriques et pastoraux, aussi beaux que ceux d’Herculanum et de Pompéi. La composition et le dessin de ces groupes témoignent d’une profonde connaissance de l’art et d’un goût vraiment classique. Dans quelques-unes de ces peintures, les couleurs sont belles, bien conservées, et invariablement appliquées à certains sujets ; le bleu et le rouge y sont surtout prodigués. Le bleu était la couleur dominante des triglyphes dans tous les édifices de Cyrène.
Pacho, qui visita cette partie de l’Afrique presque à la même époque que le voyageur anglais , donne sur la nécropole de Cyrène les détails suivants (1).
« C’était, dit-il, une ville des morts séparée de la ville des vivants. Entièrement creusée dans le flanc de la montagne, elle en suit les diverses sinuosités : elle pénètre dans ses ravines , s’avance avec ses contreforts ; et cette situation irrégulière, donnée par la nature, présente néanmoins une certaine régularité donnée par les hommes. En effet, malgré les angles profonds que décrit cette nécropolis , malgré les amas confus de débris de toute espèce dont elle est couverte , on peut toutefois y distinguer huit ou neuf petites terrasses qui s’élèvent en échelons les unes au-dessus des autres, longent horizontalement la montagne , et sont divisées en deux parties par un ancien chemin sillonné
(1) Relation d'un voyage dans la Mamiarique , la Cyrénaïque , et les oasis d’Audjelah et de Maradeh , etc. , par J.-R. Pacho ; Paris, i8aa , 1 vol. in-40, p. 195 et suiv.
L’UNIVERS
profondément par les roues des chars , ét contenant en plusieurs endroits des marches peu élevées. Chacune de ces terrasses présente une série rarement interrompue de façades de grottes sépulcrales, dont l’élegance et la variété du style, et surtout la conservation, très-souvent intacte , forment un grand contraste avec les amas de débris qui les environnent. Des sarcophages monolithes, la plupart taillés dans la colline même , sont placés au-devant des terrasses , et bordent la série des façades. Ces sarcophages de roche grossière sans aucune espèce d’ornement, comparés aux pompeuses sépultures dont ils relèvent l’éclat , ressemblent plutôt à des blocs massifs de pierre qu’à des tombeaux. Ils furent infailliblement destinés à la classe pauvre des Cyrénéens ; c’était ici le peuple, là étaient les grands : même distinction , même sort après la mort que durant la vie.
« On peut établir comme règle générale , que partout où les localités permirent aux Cyrénéens de tailler leurs monuments funéraires dans la roche au lieu de les bâtir , ils en profitèrent soigneusement. En partant de ce principe , on ne sera donc pas surpris que parmi toutes les élégantes façades qui ornent cette nécropolis il y en ait peu qui ne soient, au moins en partie , taillées dans la roche : des accidents locaux seuls ont empêché quelquefois qu’elles ne le fussent entièrement. Dans ce dernier cas , on a équarri , parfois horizontalement , parfois perpendiculairement , la roche formant la base, la moitié ou les trois quarts de la façade; on a posé ensuite au-dessus, à côté ou au milieu de la roche équarrie, des assises qui en ont rempli les lacunes , ou complété la hauteur et la largeur de la façade. Ces espèces de rapiécetages sont loin de déplaire à la vue , parce qu’ils sont faits avec beaucoup d’art , et que la partie de la façade taillée dans la colline même est sillonnée de lignes qui représentent des assises simulées et succèdent avec régularité aux assises véritables. La solidité et la durée des monuments, tel fut sans doute le but de tant de soins; et te but n’a pas été trompé.
« Parmi ce grand nombre de tombeaux,
le style dorique domine continuellement.
On le trouve quelquefois , pur avec ses colonnes cannelées, ses triglyphes et ses gouttières ; quelquefois il est modifié par des détails égyptiens, tels que des corniches et des encadrements; et d’autres fois il forme un style à part, qui, tout en conservant son type original , paraît néanmoins appartenir en propre à l’architecture de Cyrène. Les traits distinctifs de ce style sont des consoles en place des colonnes, et des angles obtus, dans les moindres moulures , au lieu d’angles droits. Non-seulement ce style caractérise un grand nombre de monuments de la Pentapole, mais on le trouve exactement reproduit sur les édifices grecs ou romains de l’oasis d’Ammon. Si l’histoire ne nous apprenait pas que la coloniedes Ammoniens fut successivement alliée et. dépendante de Cyrène autonome et soumise aux Romains , cette identité de formes architectoniques le ferait présumer ; elle sert du moins à constater les témoignages de l’antiquité.
« Cependant toutes les grottes de cette nécropolis ne sont pas ornées de façades à ordres d’architecture, on y en trouve quelques-unes pareilles à celles décrites dans d’autres cantons de la Cyrénaïque, et dont l’entrée n’est qu’un simple carré pratiqué dans la roche. Celles-ci sontelles antérieures ou postérieures aux précédentes? c’est ce que je ne saurais affirmer, malgré que par plusieurs raisons je sois porté à pencher vers la première hypothèse. Quoi qu’il en soit , ces dernières grottes méritent seules d’être appelées hypogérs, puisque seules elles contiennent de vastes appartements souterrains qui s’avancent quelquefois trèsloin dans la montagne. Les autres seront mieux désignées en les nommant mausolées excavés ; car, loin de contenir de grandes salles sépulcrales, elles ne sont composées au contraire que de deux à six caisses funéraires , séparées par des cloisons taillées avec un soin infini dans le roc, et se terminant à la façade en pilastres ou en colonnes. Ces caisses, toujours égales en largeur, quelquefois inégales en hauteur et profondeur , sont elles-mêmes divisées par d’autres cloisons horizontales posées sur des étaies ou taillées aussi dans le roc. Les mausolées des environs du Naustathmus nous ont
ÉTATS TRIPOLITAINS
déjà offert en construction la même disposition que ceux-ci nous offrent en excavation. Dans les uns comme dans les autres nous voyons une, deux et queluefois trois caisses creusées au-dessous u niveau de la façade; nous les voyons aussi ne dépasser jamais en largeur la ligne perpendiculaire des caisses supérieures , en former parfois l’exacte continuation , et le plus souvent se rétrécir progressivement, de manière que la plus inférieure de ces caisses n’est plus qu’une excavation parallélogramme, dont la largeur est disproportionnée avec la longueur.
« Telles sont les grottes sépulcrales à façades de Cyrène. Les hypogées à portique composent un nouveau genre d’architecture employé dans la nécropole.
Le plus considérable d’entre eux, creusé presque au sommet de la nécropole, déploie par cette situation à une trèsgrande distance sa longue et magnifique galerie ; on croirait s’approcher des ruines imposantes de l’Égypte. On arrive auprès du monument, et l’on trouve une colline entière divisée intérieurement en appartements funéraires , et décorée au dehors de vingt-six colonnes et pilastres massifs, disposés sur une seule ligne , et ayant pour entablement la couche supérieure de la colline couverte de champs et d’arbustes. Ce sont bien là les efforts prodigieux de l’art égyptien; mais voici la grâce élégante du ciseau grec jointe aux faveurs du ciel de l’Attique.
« Lors même que la grande étendue de cet hypogée ne porterait pas à croire qu’il est le résultat de travaux entrepris à diverses époques, on en demeurerait convaincu par la diversité des styles dont il est composé, et qui en forme autant de monuments distincts quoique réunis sur une même ligne. Une élégante façade , contenant deux colonnes cannelées à chapiteaux en volutes qui soutiennent une architrave ornée de frises légères , frappe d’abord l’attention. Pour découvrir les riches détails d’architecture délicatement sculptés sur le roc , il faut en écarter de larges bandes d 'hypnum, de lichens foliacés, et de petites graminées, ornements posés par la nature sur ces ornements de l’art, pour les protéger contre les outrages du temps. Les autres
parties du portique, ou, pour mieux dire, les autres portiques attenants à celuici , n’offrent pas , il s’en faut de beaucoup, la même élégance de travail. Les uns sont des colonnes élargies à la base et rétrécies au sommet , les autres des pilastres à chapiteaux en volutes , et d’autres encore présentent à peu près la même disposition, mais on s’aperçoit qu’ils sont restés inachevés. Ces derniers forment l’extrémité orientale de ce grand hypogée; ils constatent l’observation faite précédemment, puisqu’il est hors de doute qu’ils appartiennent à une époque postérieure aux autres. On trouve dans l’intérieur de ce portique de longs bancs destinés à servir de repos aux personnes qui venaient visiter ces lieux funèbres ; et ici comme ailleurs des noms gravés négligemment çàetlà surleroc indiquent leur passage et leurs pieuses intentions.
« Rendons-nous maintenant à l’extrémité occidentale du cimetière de Cyrène; nous y verrons le même genre d’architecture modifié par les localités , et par le même motif offrir un aspect plus sauvage et plus varié. Cette partie de la nécropolis est séparée de la précédente par un profond ravin où coule un ruisseau dans toutes les saisons; et tout le penchant de la montagne où les tombeaux sont creusés se trouve couvert d’arbres et d’arbustes de diverses espèces. A ces caractères, qui distinguent le côté occidental de la nécropolis du côté oriental , il faut ajouter que la montagne y est partout abrupte et entrecoupée de gros rochers , cause du petit nombre de ses excavations sépulcrales, et de leur situation par laquelle elles ne peuvent occuper qu’une seule ligne.
« La variété et la richesse de la végétation qui décore ces hypogées paraissent être en harmonie avec cette bizarrerie de l’art et du site. Des genévriers dé Lycie, aux troncs noueux, aux branches errantes , couronnent le rocher et en ombragent la pittoresque façade; à ses côtés s’élèvent des cyprès orientaux, qui par leur forme pyramidale servent, pour ainsi dire, de cadre au tableau; et au-devant, parmi des bouquets de myrtes et de lauriers-roses, coule un ruisseau qui de cascade en cascade va se précipiter, à quelques pas de ce lieu, dans le fond au ravin. A
L’UNIVERS
ces massifs de végétation que l’on oppose les teintes ocreuses du rocher et quelques croûtes bleuâtres peintes par le temps ; que l’on place dans les crevasses du roc, sur les corniches des tombeaux, mille plantes saxatiles de teintes diverses et d’une floraison éclatante, telles que des renoncules, des séneçons, des giroflées , des sauges , des alyssons, des géraniums , et tant d’autres ; que Ton entremêle ces belles plantes du peuple innombrable des petites graminées , et l’on n’aura qu’une faible idée des contrastes de formes , de couleur et d’aspect, que présentent ces hypogées, et que je donne comme type des sites sauvages mais charmants de toute la partie occidentale de la nécropolis.
« Après cette esquisse rapide de ce que les hypogées de Cyrène offrent de plus remarquable en perspective, il convient de pénétrer dans l’intérieur, pour connaître ce qu’ils renferment. Sans quitter la partie de la nécropolis où nous nous trouvons , mais en longeant vers le sud, le sentier étroit qui borde la série d’hypogées dont je viens de faire mention , nous apercevons cinq ou six grottes dont les entrées , encombrées de rocailles et de buissons épineux , ne semblent annoncer que d’informes cavernes. Cependant , comme les réduits les plus cachés et les sites les plus bizarres sont ceux qui piquent davantage notre capricieuse imagination , loin de passer dédaigneux devant ces antres obscurs, nous mettons au contraire tout en œuvre pour pouvoir y pénétrer. Pioches et bâtons sont tour à tour employés ; serpents et hibous délogent à la hâte ; enfin , après quelques égratignures et de petites contusions, nous voilà dans l’antre , et nous sommes obligés d’avouer que les travers d’esprit aident quelquefois aux découvertes de l’art. A peine nos yeux sont-ils familiarisés avec l’obscurité , que nous nous trouvons en face d’un magnifique sarcophage en marbre blanc d’une parfaite conservation , et orné sur trois côtés d’élégants bas-reliefs. Des caryatides , à la pose gracieuse , à la draperie légère, et de jeunes garçons dont la ceinture n’est voilée que par un tablier, soutiennent des guirlandes de fleurs et
de feuillage où pendent des grappes de raisin. Des têtes, emblèmes de deuil, ou des rosaces , occupent le centre des médaillons formés par les ondulations des guirlandes. Le couvercle très-massif est sculpté en feuilles imbriquées; les Arabes sont parvenus à le détourner de son plan vertical , pour enlever ce que le tombeau contenait : il n’est aucun monument de ce genre dans toute la Cyrénaïque qui n’ait subi la même violation. En outre, l’hypogée est divisé en trois pièces , dont chacune contenait un sarcophage. Si l’on en juge par leurs débris, ils étaient tous d’un travail non moins achevé que celui qui est resté intact. Sur; l’un était sculptée une chasse , et sur l’autre des griffons; la perte de ce dernier ne cause pas de grands regrets, puisque nous allons en trouver un semblable , pour les emblèmes , dans un autre hypogée.
« Une petite grotte , taillée dans le flanc d’un ravin de la nécropolis, offre plus de richesses monumentales à elle seule que toutes les autres ensemble.
Cette grotte , sans niches ni sarcophages , contient au milieu un puits sépulcral , et ses quatre parois sont couvertes de peintures qui paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux conservée comme la plus remarquable de ces peintures occupe toute la longueur d’une paroi : elle est composée d’une série de figures dont les unes, revêtues de riches costumes, exécutent une marche solennelle, et les autres, divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple draperie , donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie, et s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est une espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à préparer des mets , emblème sans doute des repas qui suivaient, dans l’antiquité, les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et de palmes le termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout chacun sur un piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue, l’autre paraît consacrer les palmes et les couronnes ; et le troisième, dans l’attitude d’un orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé auprès de lui. » Suivant M. Letronne, cette peinture
ÉTATS TRIPOLITAINS
est romaine. Mais la mitre , les grandes robes chamarées de fleurs , les ceintures en bandelettes, rappellent plutôt le costume des anciens peuples de l'Orient (1). Pacho incline à l’attribuer aux Israélites, dont le nombre s’accrut considérablement dans la Cyrénaïque sous la domination romaine.
Vers le côté occidental de la nécropole Pacho découvrit une grotte , creusée au sommet d’un rocher, et d’un abord très-difficile. Le fond de cette grotte est occupé par un sarcophage taillé dans le roc et couronné d’une frise en triglyphes , contenant dans chaque métope une peinture élégante et d’une conservation parfaite. Dans la série des petits tableaux qu’on y voit , on reconnaît les diverses occupations de la vie d’une esclave noire. « J’ai cru y distinguer, dit Pacho , successivement les entretiens de l’amitié, l’éducation d’une jeune fille, l’ambition de la parure, les délassements figurés par l'exercice du balançoir , le bain si nécessaire dans la brûlante Libye, et enfin le triste lit de mort sur lequel, la négresse est étendue , les yeux éteints , et paraît être regrettée de son maître le blanc Cyrénéen , que l’on voit tà côté d’elle dans une attitude de douleur. La coiffure et le costume de ces miniatures ne sont pas moins remarquables , tant par la forme que par la couleur. Les longues robes blanches , sans agrafes , et les schalls rouges , entrelacés avec les cheveux, ou couvrant la tête en guise de turban , offrent une analogie frappante avec l’habillement des modernes Africaines , et principalement avec celles qui habitent le Fezzan (2).
A peu de distance de la fontaine d’Apollon, sur le point culminant de la plaine de Cyrène , on voit les ruines d’un Cæsareum ou temple de .César; l’inscription : Poriicus Cæsarei , gravée en grandes lettres sur une corniche colossale, en est la preuve évidente. Ce
(i) Au rapport de Salluste ( Bell . Jugurth. cap. XVIII), les Mèdes et les Arméniens, débris de l’armée d’Hercule, vinrent s’établir en Afrique, et, se mêlant aux Libyens, ils changèrent leur nom même en celui de Maures.
(a) Paclio, Voyage dans la Marmarique, p. 210.
temple fut élevé avec les débris d’édifices plus anciens. Les matériaux précieux, tels que le marbre , le porphyre et le granit, étrangers au sol de Cyrène, y avaient été transportés à une époque fort reculée , avant d’être employés pour flatter la vanité d’un prince romain; ils avaient déjà servi aux monuments érigés en l’honneur d’un Battus ou d’un Arcésilas. Cette circonstance empêche souvent d’assigner à un édifice une origine et une époque précises.
Parmi les colonnes dispersées çà et là , il en est peu qui se ressemblent, soit par la forme , soit par la nature de la pierre. On en voit de rondes , de torses et de cannelées; les unes sont en marbre blanc , les autres en granit rose , d’autres en porphyre bleu. Hors de l’enceinte du temple , à soixante-dix mètres vers l’ouest, on trouve le torse d’une statue colossale en marbre blanc représentant un guerrier. Sur la cuirasse, enrichie de sculptures d’un travail fini , on distingue les emblèmes suivants : au milieu du poitrail une figure de femme ailée, la tête couverte d’un casque, et tenant d’une main un glaive et de l’autre un bouclier , se tient debout sur une louve; c’est sans contredit l’emblème de Rome la guerrière (1). Deux autres figures, également ailées, sculptées latéralement à la précédente, paraissent représenter les génies qui présidaient aux destins de la ville héroïque. Les écailles semisphériques, de la cuirasse qui recouvrent les bandelettes libyennes contiennent aussi chacune des sculptures en relief, disposées symétriquement, parmi lesquelles on remarque des dauphins, des têtes de Mercure, d’Apollon , etc. (2).
Le profond ravin qui reçoit les eaux des sources occidentales de la nécropolis , très-large vers le nord , se rétrécit insensiblement à mesure qu’il pénètre
(1) Hérodote (IV, 89) nous apprend que les Libyennes s’habillaient de peaux de chèvres , dont une partie, coupée en bandelettes, pendait sur les genoux en guise de franges; les Grecs en ont fait des serpents pour l’égide (de ai?, chèvre), bouclier de Minerve, déesse primitive des Auséens , qui habitaient les bords de la Grande Syrte.
(2) Pacho, p. 22i.
dans les ruines de la ville; puis il s’élargit encore et se dirige vers l’est. A un point qui se trouve en ligne parallèle avec le temple de César, et à sept cents mètres environ de celui d’Apollon , on voit à la rive occidentale de ce ravin un mur d’étayement, moins considérable que celui de ce dernier temple, et où se trouve aussi les débris en marbre d’un édifice. Parmi ces débris, plusieurs sont couvertsd’inscriptions, dont l’une, gravée sur un beau pilastre , remonte peut-être au règne des Lagides ; mais elle n’offre malheureusement que des noms propres.
Une autre, publiée par M. Letronne d’après la copie rapportée par Délia Cella, et appartenantà l’époque des empereurs, est ainsi conçue :
CLAUDIA. VENUSTA,