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AINSI QUE LE TEMPLE [OU ELLE EST PLACÉE

Les rues de Cyrène sont au nombre de cinq; une seule est dirigée de l’est à l’ouest, les quatre autres se prolongent irrégulièrement vers le sud, où elles finissent par former deux angles très-aigus. Elles sonttoutes sillonnées detraces de chars antiques , ce que l’on observe ; une d’entre elles paraît avoir été spécialement consacrée aux courses de chars : non-seulement elle est plus large que les autres et les traces plus profondes et plus multipliées, mais on y lit le mot ïîrwucoç, profondément gravé en lettres de plusieurs pouces (1) ; c’était là sans doute un ancien hippodrome. Ces rues ne sont point spacieuses , l’hippodrome même n’a que dix mètres de largeur, et les autres ne dépassent jamais quatre mètres. Dans les talus ou intervalles des rues, on trouve des grottes sépulcrales semblables à celles de la nécropolis (2). De courtes

(1) Délia Cella trouva près de là une monnaie antique ; sur l’une des faces se voit une roue avec l’inscription presque effacée de Kupàva, et sur l’autre un cheval lancé au galop. Il signale les empreintes profondes des roues que l’on aperçoit encore dans les rochers ( Viaggio, etc., p. lia).

(2) Lemaire ( dans Paul Lucas , Voyages , etc., t. II, p. 90), et, d’après lui, Thrige ( Hist. Cyren., p. 268) ont pris ces grottes

inscriptions grecques et latines y sont gravées intérieurement et extérieurenient : elles apprennent que tel est mort il y a environ deux mille ans , et rien de plus. Dans la partie septentrionale on trouve les ruines d’un bain construit en briques , et conservant plusieurs pièces voûtées , un stadium formé par de simples rangs de bornes semblables à celles des rues , deux petits temples hypogées de l’époque romaine avec des emblèmes chrétiens, et enfin plusieurs châteaux , dont deux, entre autres, sont situés à l’extrémité méridionale des ruines, chacun auprès de l’angle aigu qu’y forment les rues en se joignant (1).

En dehors de la plaine , aux confins méridionaux de Cyrène, on voit les troncs antiques et crevassés d’immenses caroubiers, qui, suivant Pacho, marquent l’emplacement du grand marché, célébré par le chantre des Pythiques (2). 11 est en effet constant que chez les anciens les marchés publics étaient séparés des quartiers habités des villes. Près de là on voit un groupe d’hypogées à façades d’ordre dorique très-ruinés, mais qui, si l’on en juge par leurs débris, ne le cédaient ni par la magnificence du. travail, ni par le grandiose des dimensions, aux plus beaux monuments de la nécropolis.

C’est à l’extrémité du marché de Cyrène que se trouvait, selon Pindare, le tombeau de Battus (3). Les arbrisseaux et arbustes qui couvrent l’extrémité occidentale de la nécropolis rappellent, suivant Pacho , le bois que Battus fit planter près de la ville et qu’il consacra aux dieux (4).

Notice historique sur l’antique Cyrène. — Hérodote ( lib. IY, cap. 155 et suiv. ) raconte que Battus, fils cle Polymneste de Thères, se rendit en Libye, d’après un ordre de l’oracle de Delphes, et qu’il y fonda une colonie dans l’île de Platée, voisine du littoral de la Cyrénaïque. Après deux ans de séjour dans cette île , il transporta sa colonie à Azi-

pour des boutiques , vestiges de la grande activité du commerce des Cyrénéens. Cette opinion n’a pas besoin d'ètre réfutée.

(1) Pacho , p. 225.

(2) Pindar., Pyth. IV.

(3) Pind., toc. cil.; Catull., Carm.,\ 1, v. 6.

(4) Pind., Pyth. Y.

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ris, sur la côte opposée à Platée. Cet endroit était riche en bois et bien arrosé; une rivière l’entourait des deux cotés (irorapiç t* £7Ù ôârepa mxoappset). Apres y être resté six ans , Battus se fit conduire à Irasa, vers l’ouest, par quelques Libyens. Arrivés près de la fontaine d’Apollon, les Libyens s’arrêtèrent, et dirent à Battus et à ses compagnons :

« Grecs, là il vous est commode de demeurer; car là est le ciel perforé. » (Av^psç ËXXïjveç, èvOaüra û{xïv Èir.rwreov Ot)CÉ£ IV * 6V0OtÜ TOC "yOtp O oupavoç TÉTpYÎTttl. ) Ce

fut dans cet endroit que Battus fonda Cyrène. ,

Tel est en abrégé le récit d Hérodote. Selon quelques auteurs, une ville nommée Zoa avait existé antérieurement à Cyrène, dont Battus n’aurait été que le second fondateur. Mais il a été prouvé que cette opinion ne repose que sur une erreur philologique. Quant au nom de la ville, il vient, suivant quelques-uns, de Cyrène, fille du roi Hypsée, dont l’histoire est bien connue par les beanx vers de Virgile.

Après Carthage , Cyrène était la ville la plus considérable de l’Afrique ancienne; Pindare la surnomme la magnifique, la très-bien bâtie, la ville au trône ci or. L’étendue de ses rues en est un témoignage encore marquant de nos jours.

Strabon dit qu’elle était située sur une plaine élevée, unie comme une table et à cent stades de la mer, ce qui permit au célèbre géographe de l’apercevoir de son navire dans un trajet maritime. — A l’est de Cyrène, s’élevait une colline consacrée Jupiter Lycéen. Pausanias mentionne le temple de Jupiter Olympien, et Tacite celui d’Esculape, où les Cyrénéens renfermaient leur trésor.

Suite de l'exploration du littoral.

En quittant les ruines de Cyrène, et se dirigeant vers le port d’Apollonie, au nord-est, on rencontre un endroit richement boisé, qui à cause de ses cavernes profondes a reçu le nom de Magharenat. Ces immenses excavations se voient de loin, quoiqu’à demi cachées par des touffes d’arbres, et frappent l’imagination par leur sombre aspect. On peut y entrer à cheval, et on trouve dans ces hypogées des pièces ayant trente à quarante mètres de chaque côté, soute¬

nues par plusieurs rangs de pilastres, placés plus ou moins régulièrement selon la solidité de la roche. On n’y reconnaît pas le moindre indice de destination sépulcrale. Les unes sont ornées d’une espèce de portique monolithe et d’une salle découverte; les autres ont une avenue droiteou sinueuse. Ces vastes hypogées paraissent avoir servi de magasins ou d’entrepôt aux marchandises transportées d’Apollonie à Cyrène. Aujourd’hui ils servent de lieux de refuge aux Arabes nomades ou à des troupes de bandits.

La côte près d’Apollonie ( aujourd’hui Sozysa ou Sousa ) est en grande partie formée de bancs de roche, prolongements aplatis des monts Cyrénéens.

bans les intervalles d’un banc à l’autre on remarque du sable rougeâtre, qui, suivant Délia Cella, doit sa couleur à des fragments très-petits d’une espèce de corail ; ces fragments varient depuis la grosseur d’une molécule microscopique jusqu’à celle d’un grain de millet (1). Le sable des environs d’Apollonie, comme en général celui de tout le littoral de la Syrte, est mêlé de débris de nombreux zoophytes, de madrépores, de tubicoles, etc.; il offre donc beaucoup de matière aux observations du naturaliste et du géologue.

La plage d’Apollonie , qui était, a proprement parler, le port de Cyrène, est aride , dépourvue d’arbres et de sources. Pour suppléer à la sécheresse du sol , les anciens habitants avaient construit un aqueduc qui traversait la plaine depuis les régions boisées ou le pied des montagnes jusqu’aux bords de la mer.

Quelques restes de cet aqueduc existent encore : ce sont de grands blocs monolithes , placés sur une chaussée dont l’élévation diffère selon l’inégalité du terrain ; on y voit des fragments d’inscriptions romaines, mais tellement frustes qu’il n’est guère possible de les

(i) Délia Cella se demande si cela ne parait pas être une espèce de corail particulière , non décrite. Sarebbe egli , dit-il, ilcorallo comune ( /sis nobilis') n'ascente , che l'impeto dell onde avrebbe staccato da guesti scogli , ove si sa che cresse copioso? o ben si specie pigmea , e non descritta? ( Viaggio da Tripoli, etc., p. 127; Napoli, i83o.)

L’UNIVERS

déchiffrer. Dans les endroits où la roche est à nu , les Apolloniens creusèrent des citernes ou réservoirs pour les eaux de pluie, qui seules fournissent encore aujourd’hui aux besoins des Arabes nomades qui occupent cette plage déserte.

Apollonie était une des cinq villes de la Pentapole; suivant Étienne de Byzance elle portait aussi le nom de Cyrène, ce qui expliquerait certaines difficultés géographiques dans 1 eRudens de Plaute (1) ; elle était entourée d’un mur construit en grandes assises sur un massif de roche : il n’en reste plus que le côté méridional , flanqué çà et là de petites tours carrées. Du côté'opposé , les flots de la mer, à force de battre ces bases peu solides , sont parvenus à y faire de nombreuses échancrures. Dans le vaste amas de pierres qui couvre l’emplacement de cette antique cité , M. Pacho ne remarqua que les ruines de deux temples , contenant l’un dix , et l’autre six colonnes de marbre pentélique. Voici la description qu’en donne ce voyageur :

« Ces deux temples étaient chrétiens'; indépendamment du style des chapiteaux , indice certain du moyen âge, on remarque sur les fûts des croix taillées en relief , et surmontées d’un globe pouvant représenter l’anse égyptienne , qui dans d’autres cantons de l’Afrique septentrionale accompagne toujours le symbole du christianisme. Cette particularité porterait à croire que les premiers chrétiens de la Pentapole usèrent des mêmes précautions que ceux des oasis. Il est certain, d’après les monuments encore existants, que ces derniers adoptèrent la croix ansée des anciens Egyptiens , dans l’intention peut-être de déguiser par ce symbole antique de la régénération physique , une régénération morale , foi naissante qu’on n’osait alors professer ouvertement. On voit aussi dans le fond de ces deux temples une grande pièce cintrée, semblable à celle que j’ai fait remarquer dans les tours et les châteaux romains.

« L’intérieur des ruines de la ville n’offre rien autre de reconnaissable.

(i) L’aridité des environs du port de Cyrène et ia difficulté d’y trouver de l’eau rappellent une des plus jolies scènes de la comédie antique (Plaut., Ruclens, act. II, sc. 4).

Hors de l’enceinte et à son extrémité orientale, on voit un quai magnifique composé de trente à quarante degrés, et disposé en amphithéâtre. Du côté opposé sont les traces d’anciens bains taillés dans le roc, et se trouvant maintenant dans les eaux. Le port, plus intéressant , et objet spécial de cette excursion, malgré les envahissements de la mer , peut néanmoins donner encore une idée de son ancien état. Deux gros rochers , peu écartés l’un de l’autre et couronnés de ruines, paraissent en avoir formé l’entrée. Plusieurs écueils font suite à ces rochers dans l’ouest et l’abritent parfaitement, de ce côté, de l’action des vagues, dont l’impétuosité n’aurait point été suffisamment ralentie par un promontoire rocailleux qui s’avance à quelquedistancedans l’occident. Ce port, quoique infailliblement changé, par les éboulements , de son ancienne forme , semble susceptible d’offrir encore une bonne station aux navires, et confirme ce qu’ont dit les anciens auteurs , et particulièrement Scylax , de sa situation qui le rendait sûr et accessible par tous les temps.

« Nous ne pouvons douter en effet que les ruines que nous venons de décrire ne soient, d’après leur position relativement au Naustathmus , celles d’Apollonie , et que ce port n’ait été par conséquent celui de Cyrène dans les premiers âges de la colonisation grecque (1). »

La ville d’Apollonie , consacrée au dieu protecteur de la Cyrénaïque , resta longtemps dépendante de Cyrène, et ne servit d’abord que d’entrepôt au commerce de la métropole. Elle devint autonome sous les Ptolémées. C’est probablement à dater de cette époque que le Phyeus ( Razat ) (2) devint pour Cyrène ce qu’avait été jadis le port ü’ Apollonie (3).

(1) Synésius, Epistolœ Si, ioo.

(2) Pacho, p. 161.

(3) Strabon ( lib. XYII ) nous apprend que oe promontoire, le plus septentrional de la côte libyque, contenait une petite ville. Suivant Synésius ( Epist . ii3), il était dangereux à habiter, à cause des eaux stagnantes, et de leurs exhalaisons fétides ; un port, ajoute-t-il, se trouvait à son extrémité occidentale, ce qui ost confirmé par le Périple anonyme.

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Dans les premiers siècles du christianisme, Apollonie changea son nom païen en celui d eSozysa, et devint la capitale de la Pentapole et le siège d’un évêque (1).

Depuis le promontoire Phy eus ( Razat ) jusqu’à Derna, la côte est des plus accidentées ; c’est une plaine inégale, tantôt boisée, tantôt nue; croisée par de petites hauteurs, et sillonnée par de profonds vallons; ici rocailleuse, plus loin fertile; elle aboutit à une chaîne de collines qui se dégradent en petites terrases, au-dessus desquelles s’étend le vaste plateau cyrénéen.

A peu de distance des ruines d’ Apollonie on rencontre, à l’est, le cap Hal-al (Ras-Hal-al ). C’est un banc de terre peu élevé, qui s’avance dans la mer, et forme à son côté oriental un golfe spacieux.

La plaine qui sépare le rivage de la première terrasse du plateau cyrénéen devient plus large vers le centre du golfe. Là on rencontre les ruines d’un village et de petites flaques d’eau dans le sable. Ces détails s’accordent très-bien avec ceux que donne ici le Périple anonyme.

C’est là que Pacho place (2) l’ancien Naustathmus, que Strabon ( lib. XVII ) indique comme un des lieux les plus renommés du littoral de la Cyrénaïque (3). La belle situation du cap et surtout la jolie baie qu’il forme, dont le fond est de sable couvert d’algues, devaient en effet offrir une bonne station navale. Cependant, hormis le village désigné, on n’aperçoit d’autres traces d’habitation que les vestiges d’un castel romain , situé à l’extrémité du cap. Tout près de là, au sud-ouest, Pacho découvrit un amas de fort belles ruines, dont aucun voyageur n’avait encore parlé. Voici le récit qu’il en fait :

« Il est des sensations que les voyages seuls peuvent procurer : l’aspect de belles ruines restées inconnues durant plusieurs siècles n’en «st phs une des plus faibles. Essayer de la reproduire, ce se-

(1) Voyez les noms de ses évêques dans Oriens Christian. , t. II, p. 618.

(2) Pacho, Voyage dans la Marmarique ,

(3) Pomp. Mêla (I, 8) le cite comme un promontoire, et Ptolémée (IV, 4) comme un port.

rait une tentative inutile. La contrée, le site, les circonstances , ajoutent à ces découvertes mille impressions différentes que l’on sent vivement, et que l’on ne saurait rendre. Je n’avais vu jusqu’alors rien de semblable dans les champs désolés de la Pentapole, et je n’y vis par la suite rien de plus beau que ces petits monuments. Les Arabes les nomment Zaouani, et le lieu où ils sont situés Menakhiet. La variété des sites, qui fait le charme de cette contrée , en rend les localités difficiles à trouver, lorsqu’on n’y est point conduit par un habitant du canton : encore faut-il que cet habitant V ait résidé depuis le bas âge ; sinon, l’on s’expose à perdre beaucoup de temps dans les courses. Cependant, l’agréable effet que produisent, au premier aspect, ces édifices placés dans une riante solitude, change bientôt de nature. A peine a-t-on jeté un coup d’œil dans l’intérieur que le prestige disparaît : cesjolis monuments sont encore des tombeaux. Le plus considérable contient une cloison longitudinale qui le divise en deux pièces, séparées elles-mêmes dans leur hauteur par trois rangées de salles formant autant de caveaux funéraires de toute la longueur du monument. Une belle frise dorique en contourne le sommet, et de riches sculptures ornent les côtés de la double entrée. De grands blocs monolithes le couvrent; ils décrivent un triangle aplati, style gracieux que l’on voit très-souvent reproduit dans les tombeaux de la métropole. Tout le corps de l’édifice est élevé sur quatre rangées de larges assises disposées en escalier quadrilatère. Enfin, un antique olivier est placé au devant, et il en ombrage le faîte d’une manière aussi religieuse que pittoresque.

« A quelques pas de ce magnifique mausolée on en voit un second, moins grand, mais mieux conservé, et n’ayant qu’une seule pièce. Deux autres se trouvent à une portée de fusil de ceux-ci : l’un, semblable au dernier, est enfoui dans le bosquet ; l’autre diffère tout à fait des précédents. A ses petites dimensions, à sa forme de carré parfait, et surtout à sa surface plane, on dirait d’un autel antique élevé dans ces lieux en l’honneur de quelque divinité champêtre. Aucune entrée n’y fut ménagée; après quelques

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efforts, ayant réussi à extraire une pierre de ses assises , je le trouvai divisé en trois cloisons , et totalement rempli de têtes d’enfant.

« Des monuments construits avec tant de soin, et un grand nombre de grottes sépulcrales ornées aussi de façades doriques, que l’on voit auprèsd’eux, indiquaient le voisinage d’une ancienne ville. J’en cherchai les vestiges dans les environs. Des traces de chars dans la pafcîi'e de la plaine où la roche est dépouillée de terre frappèrent mes regards; j’en suivis la direction, et elle me conduisit , non sans interruptions , durant un quart d’heure de marche dans l’est, auprès d’une forêt d’oliviers, où je trouvai enfin les ruines de la ville antiue. Les incidents de cette excursion evaient m’offrir chacun des résultats nouveaux. Par leur singulière localité , ces ruines sont à la fois les mieux conservées et les plus bouleversées de toutes celles dont j’ai parlé jusqu’ici. Un mur d’enceinte les entoure de toutes parts ; selon les irrégularités du sol, il atteint trente pieds environ de hauteur, ou cinq à six seulement. Une grande porte cintrée est à son côté occidental. Dès qu’on l’a franchie, on se trouve dans un immense labyrinthe de pans de murs encore debout, de fûts de colonnes renversés, et de blocs de pierre entassés pêle-mêle, et entourant ensemble les troncs énormes d’un bois épais d’oliviers. Les divers étages que forme le feuillage de ces arbres majestueux ne laissent échapper çà et là que des rayons inégaux de lumière , et répandent un demi-jour vénérable sur ce vaste tableau d’un poétique désordre.

« Cependant je m’aperçus que le plan général des ruines décrivait une pente insensible vers l’est. Je me rendis de ce côté, où un nouveau spectacle m’attendait. J’étais loin en effet de me croire sur la sommité d’un profond vallon dont les rives abruptes sont pittoresquement bariolées de rubans de roche de diverses couleurs. Sur une pelouse voisine se trouvait un enfant gardien d’un troupeau de chèvres. Ce jeune pâtre m’apprit que ces ruines se nomment Ghertapoulous, et que le vallon que nous avions sous les yeux porte le même nom ; un ruisseau, ajouta-t-il, y coule dans toutes

les saisons, et se rend dans le port (1). » Ces ruines, dans le voisinage du Naustathmus, attestent l’existence d’une ville jadis florissante. Cependant les géographes anciens n’en font aucune mention. Le nom d 'Hierah, que les indigènes donnent à un groupe de collines, au sud de Zaouani, pourrait porter à croireque ceslieux intéressants représentent le canton Hieræa, qui, selon Étienne deByzance, était compris dans le pays de Cyrène. — Au sud d’Hierah on atteint le sommet des immenses contre-forts qui forment le soubassement du grand plateau Cyrénéen. Ce n’est pas sans danger, que l’on parcourt les sentiers étroits et rocailleux qui longent la cime de ces crêtes aiguës , dont les talus sont couverts de la plus belle végétation. On rencontre plusieurs débris de tours et de villages , entre autres, Kssariaden, Tegheigh, Agthas et Tebelbeh. Ces ruines ne contiennent rien de remarquable, si ce n’est la dernière. Sur une colline isolée on voit un grand nombre de sarcophages en pierre calcaire; ils sont placés sur les bords d’un chemin en spirale encore profondément sillonné par les chariots grecs ou romains qui servirent au transport de ces masses monolithes. La tour de Tebelbeh domine les environs ; elle conserve un pan de mur orné d’une frise en triglyphes. Au pied du rocher sur lequel fut bâtie la tour on voit un souterrain : deux rangs de pilastres bien équarris sortent du sein d’une source , et se terminent en voûtes qui se prolongent fort avant dans la montagne. La transparence de la source invite à y pénétrer, malgré l’obscurité qui règne dans le fond. On enfonce d’abord dans l’eau jusqu’à la ceinture, et lorsqu’on est parvenu à une certaine distance de l’entrée la profondeur devient plus considérable ; on aperçoit alors au plafond une large ouverture' cylindrique faite avec le ciseau, et correspondant en ligne droite à la tour, qui se trouve à cent pieds environ aurdessus de la source.

Au sud de Tebelbeh est la colline d 'El- Hôch (l’habitation), qui se trouve en quelque sorte détachée des hauteurs qui l’entourent. Les anciens y bâtirent une

(i) Pacho, p. 14 5.

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forteresse , et immédiatement au-dessous iis creusèrent unhypogée; c’est une belle salle quadrangulaire, contenant dans le fond deux grandes corniches, et ornée autrefois , sur le devant, de trois pilastres dont il ne reste plus que la base. Ces pilastres abattus sont maintenant remplacés par une double rangée de cyprès , dont le faîte pyramidal, garni de mousse, forme un péristyle naturel pittoresque.

A une heure de chemin d?El- //divers l’ouest , on trouve le village de Djaus, dans un site enchanteur. A l’extrémité occidentale de ce village on voit les ruines d’un grand édifice, dont il n’existe qu’une seule pièce construite en grandes assises, et couverte à la manière égyptienne.

Dans les environs sont dispersés de grands blocs de marbre , restes défigurés de statues , parmi lesquels on ne peut distinguer que le torse gracieux d’une femme. A une heure et demie à l’ouest de Djaus est Saffneh, où l’on voit les restes d’une tour antique. Tout près de ce village, la plaine est garnie, non pas de monticules, mais de creux irréguliers de cinq à six mètres de profondeur : de petits tombeaux sont taillés dans leurs parois circulaires ; au milieu est un tapis de verdure , et des degrés ménagés çà et là aident à y descendre. Au-dessus de ces excavations sont d’autres emplacements sépulcraux destinés à des funérailles plus somptueuses; on y remarque des sarcophages et des voûtes en ogive qui n’ont nullement le caractère sarrasin.

Après une heure et demie de marche , au sud de Saffneh, on arrive à Ghernès, petite ville antique, à une petite distance à l’est de Cyrène. On y voit, sur une colline, deux élégants mausolées construits immédiatement au-dessus d’une grotte sépulcrale. Plus loin, près des vestiges d’un grand monument, est une porte dont l’architrave est ornée d’un vase en relief. Plus loin encore, dans un bas-fond, on voit un château entouré d’un large fossé, et, à quelques pas de distance, les ruines assez bien conservées d’anciens bains. Ces bains sont remarquables par des voûtes semi-sphériques qui terminent , tant horizontalement qu’au sommet, de petites pièces carrées enduites de ciment à citerne intérieurement, et de plâtre extérieure¬

ment. Ces détails , et surtout de petits soupiraux pratiqués dans la partie supérieure des voûtes , offrent une ressemblance frappante avec les bains que l’on voit dans l’Orient, et portent à croire que ces ruines appartiennent à la période arabe, d’autant plus que celles de la ville même ont des caractères qui sont relatifs à la même- période. Les maisons, bâties en belles assises, ont conservé presque toutes leur hauteur, et ne sont distantes entre elles que de deux ou trois mètres. De cette proximité des domiciles , et de leur élévation très-grande en raison de leur peu de superficie, il résulte qu’ils ne peuvent remonter à une époque bien reculée. L’usage des chars, anciennement répandu dans toute la contrée, aurait empêché les Cyrénéens de construire leurs villes dans le système oriental actuel. Ce système ne peut donc avoir été introduit dans la Cyrénaïque que parj les Sarrasins. Ces peuples, tant anciens que modernes, n’ayant d’autre monture que les chevaux et habitant un sol brûlant en été, adoptèrent .dans la construction de leurs villes un usage qui s’est perpétué jusqu’à nos jours : ils ne laissèrent entre les maisons que des sentiers étroits, et en élevèrent le faîte,’ pour augmenter les masses d’ombre et faciliter les courants d’air. Ces précautions devaient être nécessaires chez les Sarrasins de la Cyrénaïque , bien plus pour les villes bâties un peu avant dans le plateau que pour celles situées aux bords de la mer , ou sur les terrases boisées, sans cesse rafraîchies par les brises marines (t).

Au nord-est de Ghernès sont les ruines de Djaborah ; ce sont des tombeaux à coté des vestiges d’un petit bourg. Ces tombeaux, bien que dépourvus de richesses architectoniques , imitent par leur forme les élégants mausolées de Zaouani. Ils sont placés sur un grand piédestal à gradins, et couverts de blocs triangulaires. A côté de ces monuments se trouve un grand édifice, qui paraît avoir été consacré à des cérémonies funèbres : il n’en reste plus qu’un angle de conservé. Au milieu de l’édifice sont deux pilastres doriques et plusieurs bassins circulaires, semblables à ceux qu’on

(r) Pacho, p. iSg.

L’UNIVERS

trouve dans les excavations sépulcrales.

A une heure de Djaborah, au sud, est un château grossièrement construit, que les Arabes appellent Ghabou-Diounis (château de Dionysius). Il rappelle par son nom le séjour de Dionysius et d’Agathocle dans cette contrée (t). Dans les environs on voit encore un beau tombeau circulaire, situé sur un monticule ; les vestiges de deux villages, Bou-Ebeilah et Ghaoufel. Enfin , en s’avançant davantage dans l’intérieur , on trouve un immense castel , entouré de larges fossés creusés dans la roche. Les habitants lui donnent le nom de Thaougat. Il occupe la position la plus méridionale de oe groupe de ruines dont Téreth est le centre.

Téreth paraît être le Thintis de Ptolémée (lib. IV, c. 4), ou le Disthis de la Pentapole chrétienne (2). Cette partie du plateau Cyrénéen porte les témoignages d’une population jadis fort nombreuse : les ruines de Téreth sontenvironnées de traces de bourgs et de villages dont le plus septentrional est Djaus, que nous venons de décrire. Sept pilastres, restes d’un grand édifice , des castels , plusieurs bassins, quelques pans de murs et des voûtes, tels sont les débris de Téreth. Dans un bas-fond, à l’ouest, on voit un grand nombre de sarcophages monolithes sans chaussée, les uns debout , les autres renversés , et la plupart à demi enfouis dans le sol. Ces masses, formées de roche grossière et sans aucune espèce d’ornement, paraissent avoir autrefois bordé les avenues de la ville.

Lamloudeh, ville mentionnée de Y Itinéraire d’Antonin sous le nom de Limniade , est à trois heures environ à l’ouest de Téreth. Comme Téreth , elle est entourée de groupes de ruines isolés. On dirait une place flanquée de forts et de contre-forts. Lamloudeh, assise sur le penchant d’une colline, est souvent citée parmi les villes de la Pentapole chrétienne, sous les noms de Lemandus, Lemnandi et de Lamponia. Ces ruines, paraissant appartenir à l’époque romaine, figurent un amphithéâtre dont les divers échelons de la colline représentaient les degrés. Des montants de portes , des an-

(1) F oyez Synesius, Epistol. 6.

(2) Voy. O riens Christian., t. II , p. 63o.

gles d’édifices et des voûtes encore debout les couvrent de toutes parts, et forment un ensemble bizarre, non point d’une ville ruinée, mais d’une ville qu’on va bâtir. Après ce coup d’œil général , si l’on se rapproche des ruines du côté du nord , ce qui frappe d’abord l’attention ce sont deux grands bassins quadrangulaires , ayant vingt mètres environ de chaque côté , et taillés avec soin dans la roche. Immédiatement au-dessus de ces réservoirs, on en aperçoit deux autres; le temps en a usé les parois , mais on peut toutefois distinguer encore leurs contours élégants. Ceux-ci furent ainsi placés pourtransmettre l’eau des pluies qu’ils recevaient par la pente de la colline, dans ceux qui se trouvent sur un plan inférieur. Ces derniers en sont encore entièrement remplis , et contiennent, en outre;, une végétation abondante : les potamogeton forment à leur surface de larges réseaux, cèdent parfois la place aux feuilles arrondies des nymphæa, ou bien aux touffes de scirpes et de roseaux.

A quelques pas de ces réservoirs est un souterrain ; on y pénètre par un escalier étroit qui conduit à deux pièces latérales. L’une contient au plafond une ouverture ronde , bouchée par un bloc de pierre ; cette ouverture correspond à l’intérieur d’une petite construction que l’on trouve au-dessus : l’autre est suivie d’un corridor qui se prolonge fort avant dans la colline. Les décombres qui le remplissent empêchent d’en connaître toute l’étendue; mais, selon les Arabes, il communique avec un château que l’on voit sur la partie la plus élevée des ruines de la ville. Le souterrain prend en effet cette direction, et des faits analogues rendent cette tradition vraisemblable. Quant au château, son enceinte est revêtue d’un mur en talus; l’entrée est de même voûtée et fort petite, et des arcs, restes détachés d’anciennes voûtes , se voient dans l’intérieur.

Les grottes sépulcrales de Lamloudeh se trouvent au nord et à quelque distance de la ville. Elles ont les plafonds en plein cintre, indice de l’époque romaine. On n’y remarque ni inscriptions, ni ornements architectoniques. Mais une d’entre elles est fort curieuse; elle est très-spacieuse et divisée en plusieurs

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pièces. Dans la plus reculée on voit un petit sécos orné au-devant de trois pilastres , et contenant dans le fond deux niches au milieu desquelles est une croix grossièrement sculptée et entourée de deux lignes sinueuses imitant deux serpents entrelacés. Cette espèce d’union d’idées païennes avec la religion du Christ éveilla le souvenir de cette secte de gnostiques, de ces carpocratiens qui , d’après des inductions probables, auraient habité la Cyrénaïque (1).

La colline où fut construite Lemniade se trouve isolée au milieu d’une plaine étendue. Cette situation exposait la ville aux irruptions des hordes barbares; pour s’en garantir, les habitants élevèrent des forteresses sur les hauteurs environnantes. C’est ainsi que l’on voit les sommités d ' Oum-el-Laham, El-Harachi , Ghelleb, Senniou, Reffah et Boumnah occupées par des châteauxsemblables à ceux qui ont été décrits , et appartenant à l’époque romaine, excepté celle de Senniou, qui est d’un âge plus récent. On y a multiplié les précautions pour s’assurer une ample provision d’eau. A quelques pas de la forteresse de Raffah on voit de vastes citernes, en partie remplies d’eau ; un conduit couvert de tables monolithes de cinq pieds de longueur servait de communication entre le fort et les bassins. Boumnah, situé à un quart de lieue de là, offre dans ses souterrains des dispositions remarquables :

leur entrée est au milieu même de l’édifice; un escalier aide à y descendre , et l’on arrive dans une vaste pièce au milieu de laquelle est un grand pilier de soutien. Dans la paroi du fond, à quelques pieds au-dessus du niveau du sol, on voit un conduit de hauteur

(i) Les carpocratiens avaient emprunté aux thesmophories des Grecs et au culte d’Isis plusieurs symboles où le serpent était figuré tantôt traînant un char, tantôt se mordant la queue, image de l’immortalité. Leur doctrine était un mélange des préceptes de l’Évangile et des maximes de Zoroastre et de Pythagore. Par une application littérale des principes de Masdacès, un de leurs prophètes , les carpocratiens avaient adopté l’égal partage des biens et la commune jouissance des femmes. ( Voy . Pococke, Specimen Hist. arab., ed. Vhite, p. 2 1 ; et Herbelot, Biblioth. oriental., au mot Masdak.. )

d’homme : il paraît avoir été destiné à des sorties contre les assiégeants. A gauche de la même salle est une petite pièce oblongue, qui en est séparée par une cloison où sont pratiquées trois arches également taillées dans le roc. On y trouve deux colonnes arrivant jusqu’au plafond , entre lesquelles est une ouverture conique, bouchée par un bloc de pierre de même forme', ainsi que dans le souterrain de Lameloudeh. A côté des colonnes est un massif carré , légèrement creusé à sa surface (1).

Ces forteresses servaient évidemment à arrêter les incursions méridionales, venant de l’intérieur du pays , de même que les châteaux ou forteresses de Lemschidi et Lemlez, situés au nord, étaient destinés à prévenir les invasions maritimes. Ces deux châteaux sont à une heure de distance l’un de l’autre; leurs murailles, ayant environ quarante mètres de chaque côté, sont formées d’énormes assises posées à sec.

Comme les précédents, ils avaient deux étages; l’intérieur en était également voûté, sans offrir toutefois la même distribution : on n’y remarque point la petite pièce cintrée , ornée de deux colonnes , indice de l’époque chrétienne.

De la hauteur de ces châteaux le regard plonge au loin dans la mer.

Chenedireh , près du bourg Debek, à l’est de Lemley, nous fait encore mieux comprendre les véritables usages de ces châteaux. Voici la description qu’en donne Pacho :

« Le château de Chenedireh est revêtu d’un second mur en talus à angles arrondis. Sur trois de ses côtés, et au niveau du sol , se trouve une petite entrée cintrée, qui ne permet à un homme d’y passer qu’en s’agenouillant. Après avoir franchi l’enceinte générale, on en rencontre une autre, séparée de la première par un corridor étroit ; des portes carrées et à hauteur d’homme y sont placées vis-à-vis des petites entrées extérieures. Malgré les décombres dont l’intérieur est rempli, on peut toutefois s’assurer que sa surface était divisée en sept pièces voûtées ayant des communications entre elles. Un second étage s’élevait sur celui-ci; les indices qui en

(x) Paclio, p. x3o.

L’UNIVERS

restent prouvent qu’il était également voûté, mais ne permettent point de connaître s’il avait la même distribution. Cet édifice présente en outre une disposition architectonique très-remarquable : au fond de l’étage inférieur, indépendamment des pièces mentionnées, on en voit une autre plus petite, semicirculaire horizontalement , seterminant aussi en plein cintre au sommet, et ornée au-devant de deux colonnes. Cette disposition, accompagnée des mêmes détails, est continuellement répétée dans tous les monuments du même genre et de la même époque , de plus, on la retrouve dans plusieurs ruines de temples chrétiens de la Cyrénaïque, ajoutons encore dans quelques châteaux sarrasins appartenant au premier âge de la conquête de l’islamisme. Que les musulmans, après s’être emparés de cette contrée, aient imité, en construisant leurs châteaux, une partie des formes et de la distribution de ceux qu’ils y ont trouvés, il n’y a rien là de surprenant ; mais que des édifices qui ne sont évidemment que des postes militaires offrent un telle analogie avec d’autres édifices qui sont aussi évidemment les restes de temples, c’est ce qui paraîtrait fort étrange si le philosophe de la Pentapole chrétienne n’avait pris le soin de nous en indiquer clairement la cause. Ne pouvant arrêter ces torrents dévastateurs, les habitants se réfugiaient dans les châteaux; « lieux publics, nous apprend Synésius, où l’on célébrait les saints mystères, et où la population alarmée allait prier lorsque les barbares s’approchaient pour dévaster le canton (1). »

Ces renseignements nous expliquent la double destination de ces châteaux forts, dont les vestiges sont si nombreux dans la Pentapole. A l’ouest de Chenedireh se trouvent les ruines de Mel-ar- ~4rch, qui n’offrent rien de remarquable. Tout près de là est un bois touffu , peuplé de gibier de toute espèce. C'est peut-être jusqu’à ce bois que l’empereur Adrien étendait ses chasses en Libye pendant son séjour à Alexandrie.

A deux heures et au nord de Chenedireh sont les ruines de Natroun, l’ancienne Erythron, placée par le Périple

(i) Pacho, p. 1 21.

anonyme à soixante-seize stades de Ze phirium, et dans le voisinage du cap Erythra, qui est situé à l’est et qui donne son nom au golfe (1). Erythron n’est mentionné comme ville que chez les écrivains postérieurs. C’est sous ce titre qu’Etienne de Byzance et Synésius en parlent. Suivant ce dernier, c’était la métropole A'Hydraxel de Palæbisca (2).

A peu de distance et à l’est du cap Erythra était, suivant Ptolémée, le village Ae Cher sis. La ville d’Érythron avait été bâtie sur une couche de terre de trois à quatre mètres d’épaisseur, audessous de laquelle se trouve une roche composée alternativement de grès friable et de brèche mal liée. Ces fondements n’ont pu résister à l’action continuelle des vagues : des pans de murailles, des arcs détachés d’anciennes voûtes , des angles d’édifices sortent çà et là de la couche de terre que la mer a fait ébouler tout autour, et forment ensemble un aspect étrange, cause des récits merveilleux des Arabes. Dans les environs on voit de nombreux ravins, remplis de petites grottes, sans ornement d’architecture. Un chemin sillonné par les roues des chars antiques, et un aqueduc, suivent ensemble les contours de la montagne. L’eau qui coulait autrefois dans l’aqueduc a changé de lit : elle se pré cipite en cascade du sommet des rochers dans le fond d’un vallon voisin. De cette source naissent de nombreux ruisseaux qui entretiennent les prairies verdoyantes du vallon Bou-Chafeh, ainsi appelé d’après le nom d’une famille arabe qui l’habite de temps immémorial. Ce lieu agreste est couvert de vieux ceps de vigne , de mûriers et de grenadiers.

A l’est de Natroun sont les ruines de Massakhis ( ville des statues ), nom que les Arabes appliquent à toutes les villes dont les ruines contiennent des statues. La sommité septentrionale du plateau Cyrénéen se trouve ici taillée à pic dans une profondeur de sept à dix

(r) Synésius, Epist. 5i.

(a) Hydrax (Kousoumous) e t Palæbisca ( Bou-Hassan ) étaient les bourgs les plus méridionaux occupés dans la Cyrénaïque par la civilisation grecque et romaine. Synésius (ep. 67) les place aux confins de la Libye aride.

ETATS TRIPOLITAINS

mètres, et forme une espèce de falaise creusée de toutes partsen tombeaux. Des fragments de marbres et de statues, épars çà et là, témoignent de l’ancienne splendeur de cette cité. Les excavations sépulcrales sont remarquables par la prodigieuse quantité de niches taillées dans le roc, et dont les plus spacieuses paraissent avoir servi de chapelles aux premiers chrétiens. Le séjour des chrétiens à Massakhit est encore attesté par les sculptures de l’intérieur d’une grotte située à l’extrémité occidentale de la ville. Deux colonnes à chapiteaux en volute, dont un non achevé, soutiennent les angles d’une frise intérieure taillée, ainsi que les colonnes, dans le rocher. CetteOfrise se compose de trois faces , chacune sculptée d’une manière différente ; sur celle qui est vis-à-vis de l’entrée on voit un médaillon formé d’une couronne de laurier, au milieu duquel est une croix entourée de deux serpents ; latéralement au médaillon sont de grossières arabesques, où la figure du cœur se trouve souvent répétée. On ignore quelle est la ville ancienne que Massakhit a remplacée. Serait-ce Olbie (1) ?

Au sud et au nord de Massakhit on aperçoit un monticule couronné de ruines : c’est un vaste édifice carré, dont chaque côté a environ quatorze mètres de longueur ; des blocs de grès de deux mètres d’épaisseur en forment les assises ; cependant de ces masses monolithes il ne reste plus que quelques mètres au-dessus du sol. Dans l’intérieur, une corniche dorique et quatre chapiteaux de marbre, ornés de feuilles d’acanthe et de grappes de raisin , ont seuls échappé à une complète mutilation; on les voit à demi enfouis au milieu de blocs écornés et de fûts renversés ou debout.

Le cap Tourba , à peu de distance à l’est de Massakhit , est le Zephyrium des anciens. A soixante stades de là, à l’ouest, se trouvait la station navale d’ Aphrodisias , qui devait son nom à un temple de Vénus. Scylax place dans ce même lieu l’île Aphrodisias, que mentionne aussi Hérodote (IV, 169).

Vis-à-vis de la situation présumée de l’île ou du port d’Aphrodisias se trouvent les ruines imposantes de Tammer

(i) Comp. Synésius, ep. 76.

4° Livraison. ( États tripolit

ou Beit-Tammer, situées sur le sommet d’une colline d’où la vue embrasse de magnifiques paysages, et s’étend au loin dans la mer. Ce sont sans doute les vestiges du célèbre temple de Vénus. En s’avançant dans les terres, sur un espace de deux heures, chaque hauteur est creusée en tombeaux, et le sol est partout couvert de ruines de villages. Asrak , Tadenet et Koubbeh paraissent de loin des collines percées circulairement. Kaffram, Zatrah et Kraât hérissent la plaine de quelques pierres angulaires, et renferment chacun un petit château.

Koubbèh (coupole) se distingue au loin à ses huit pilastres à chapiteaux, qui forment une galerie couverte de longs blocs monolithes, adossés contre la colline. Dans l’intérieur de la galerie est une petite ouverture pratiquée dans le rocher, au niveau du sol; un escalier aide à y pénétrer : dès que les yeux sont familiarisés avec l’obscurité, on se voit dans une grotte dont le plafond, tapissé de fougères, s’arrondit en voûte sur une source d’eau limpide : jaillissant avec force hors de la galerie , l’eau se répand au loin dans la vallée, qu’elle fertilise. Tous ces monuments étaient certainement des dépendances du temple de Vénus.

A Koubbeh vient aboutir la vallée étroite et sinueuse de Betkraât, dont la direction générale est du nord au sud.

Pour la défense de ses habitants , cette vallée était bordée par intervalles de postes fortifiés. La mieux conservée de ces ruines est située sur le point le plus élevé et aux deux tiers de l’étendue du vallon : elle consiste en deux bâtisses carrées , construites sur un rocher escarpé d’où l’on jouit d’une vue magnifique. Non loin de Betkrâat jaillit une belle source, qui ajoute encore aux charmes du paysage. Un peu plus au sud on rencontre les vestiges d’un village, avec une tour antique qui fut pendant longtemps la résidence d’un chef arabe, d’où elle a pris le nom de Bou-Hassan , qui paraît être le Palæbisca des anciens. Ces ruines sont à l’entrée du vallon Harden , qui, d’abord spacieux, se rétrécit ensuite insensiblement, et forme enfin une gorge tellement étroite qu’elle ressemble à un profond sillon creusé dans la montagne ; à ce point le vallon

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