INS
L’UNIVERS
quitte sa première dénomination, et prend celle de Betkraât.
A l’est de Bou-Hassan se voient les débris d’un bourg qui a reçu le nom de Zeitoun, d’après quelques oliviers rabougris, épars cà et là; de même que des bouquets de figuiers ont fait donner celui de Kouroumous aux ruines d’un village voisin. On y trouve des restes de tombeaux antiques. Au delà de ces lieux commencent les plages stériles de la Libye.
A l’est de Koubbeh est la vallée de Tara-Kenet, moins étroite que celle de Betkraât, mais plus boisée ; pour y arriver il faut se frayer un passage à travers un épais taillis d’arbres et d’arbustes. Sur les hauteurs les plus saillantes , on voit des forteresses ou châteaux, parmi lesquels Maârah mérite seul une mention spéciale (1). Ce château, construit sur un rocher nu , près d’un ancien bourg , forme un grand carré, ayant de chaque côté vingt mètres de longueur. Dans l’intérieur on ne reconnaît plus que les fondations de quatre pièces , communiquant entre elles par de petites voûtes encore debout. Cet édifice paraît avoir appartenu aux Sarrasins; mais un large fossé, qui l’entoure de trois côtés, est incontestablement antérieur au château, et porte à croire que la construction actuelleaété élevée sur l’emplacement d’un monument plus ancien. Le fossé de circonvallation est entièrement creusé dans le roc, et contient dans les parois opposées aux murs du château un grand nombre de grottes sépulcrales , formant une galerie souterraine. Les Arabes ont changé ces grottes en ateliers , s’il est permis d’appeler ainsi des pieux fixés au sommet des rochers, où sont attachés des fils de laine que l’on croise avec assez d’adresse pour en faire des ihrams. Des ossements retirés d’antiques tombeaux servent de navette. Quel sujet de méditation pour un philosophe (2) !
(x) Avant d’arriver à Maârah, on rencontre le château sarrasin El-Harami (château des voleurs ) , près duquel sont les vestiges d’un ancien village , Kascli-Moursek.
(a) Pacho, p. no.
littoral depuis Deme jusqu'à Alexandrie.
Après environ trois heures de route, à l’est de Maârah, on arrive à la ville maritime de Deme, l’ancienne Darnis ou Dardanis (Zarine), qui, selon quelques auteurs, fut bâtie par les Maures chassés d’Espagne (1). Cette ville se compose de cinq quartiers ou plutôt de cinq villages distincts, dont le plus considérable, entouré d’une muraille, s’appelle El-Medineh, la capitale, ou Beled-el-Sour, lieu fortifié. C’est là que résident les autorités et les riches ; c’est là que sont les bazars et que viennent se réfugier les caravanes de passage. On y voit deux châteaux , dont l’un , espèce de grande masure ceinte d’un mur élevé, est le séjour du bey lorsqu’il visite la ville. El-Magharah, le village de la grotte, est à l’ouest et un peu au-dessous du précédent. El-Djébeli, rapprochée de la mer, doit son nom à son état d’abandon bien plus qu’à sa situation isolée. C’est en face de ce village qu’est le port de Derne, mauvaise petite rade dont le fond , sillonné par des rescifs, ne peut offrir aux navires qu’une station peu sûre. Enfin , Mansour-el-Fokhâni et Mansour-el-Tahatani sont séparés des trois villages qui viennent d’être cités, par un vallon formant en hiver un torrent considérable. Il existe une assez grande différence de mœurs entre les habitants de Beled-el-Sour et ceux des autres villages. Les premiers, livrés au commerce, sont généralement casaniers et sédentaires; les seconds, plus farouches et plus pauvres, ressemblent aux Bédouins:
ils cultivent les champs des environs , font fréquemment des voyages dans l’intérieur du pays , pour y vendre des marchandises. — Les maisons de Derne sont toutes construites en pierre calcaire; leurs entrées sont généralement formées de deux pilastres à chapiteaux imitant grossièrement le style dorique. Ces portes se trouvent souvent placées aux deux tiers de la hauteur de la maison : un escalier saillant y conduit; il est ordinairement couvert de treilles où les habitants viennent, pendant les chaleurs de l’été, prendre le frais. Dans le village
(i) Délia Cella, p. i38.
ÉTATS TRIPOLITAINS
centra] presque toutes les maisons ont des jardins clos de murs ou d’une haie de nopals ( Cactus opuntia, L.). On y trouve les fruits de la Provence, mêlés à quelques palmiers. Deux sources abondantes jaillissent des flancs exhaussés du vallon de Derne, et distribuent les eaux dans les jardins de la ville. Ce vallon, à bords abruptes et rocailleux, renferme une riche végétation de caroubiers, d’oliviers, de palmiers, de figuiers, de lauriers-roses, etc.
La population de Derne est composée d’Alexandrins , de Barbaresques et de quelques familles du Fezzan qui sont venues s’établir dans cette ville depuis la conquête de leur pays par le pacha de Tripoli. On y trouve aussi beaucoup de juifs, qui s’y plaisent malgré les outrages que les musulmans leur infligent. Vers le commencement de notre siècle, la population de Derne, qui était alors de sept mille âmes, fut réduite à cinq cents, par les ravages de lapeste (1). Les Etats-Unis avaient entrepris de former un établissement à Derne ; mais ils renoncèrent bientôt à leur entreprise. Il reste encore, comme souvenir de leurs tentatives, un moulin à eau et une batterie de quelques pièces de canon démontées:
A un quart d’heure à l’est de Derne sont les excavations sépulcrales appelées Kennisieh, les églises; elles sont situées au sommet des rochers escarpés qui bordent cette partie du littoral, et contre lesquels viennent se briser les flots de la mer. Les anciens y avaient pratiqué des escaliers, dont on retrouve encore quelques vestiges. On y voit des voûtes et des niches de toute forme et de toute dimension, depuis le plein cintre romain jusqu’à l’ogive parfaite du moyen âge.
Là, comme dans le reste de la Pentapole, )n voit les travaux du christianisme intés sur ceux de l’idolâtrie.
A l’extrémité orientale du plateau Cyrénéen , non loin de Derne , on rencontre, au milieu d’un paysage des plus attrayants , une source appelée Ersen ou Erasern; elle jaillit d’une grotte ornée de festons de lierre et de bouquets de cytise, et donne naissance à un ruisseau qui serpente à travers une plaine fertile: Un rideau de genévriers de Lycie
(r) Paul Lucas, Voyage , t. II, p. iai.
borne l’horizon à l’ouest, et détache par sa teinte obscure les beaux arbrisseaux qui s’élèvent çà et là aux alentours (1). Cet endroit délicieux, qui rappelle le jardin des Hespérides , est probablement le pays A'Irasa, dont parle Hérodote ( lib. IV, 169). Ce fut là, près de la fontaine Theste , que les Cyrénéens défirent l’armée d’Apriès. Dans le voisinage d’Irasa ou Aïn-Ersen (source Ersen) est situé le cap Ras-el- Tyn , qui est sans doute le Chersonèse Antide de Scylax, ou Chersonesus magna de Ptolémée. Lucain dépeint cette région dans le quatrième livre de sa Pharsale (2). A l’est d’Irasa était Aziris, où les Grecs établirent une colonie , en quittant l’île de Platée, aujourd’hui Bomba , située dans le golfe du même nom . L’aspect d’ Ouadi- Temmimeh confirme la description que les anciens nous ont laissée A' Aziris.
Ainsi, Hérodote (IV, 157) nous apprend que ce lieu était situé vis-à-vis de Platée, entre une rivière et des collines toujours vertes. Cette rivière était le Paliurus des anciens géographes; on l’appelle aujourd’hui Temmimeh; elle se jette dans le golfe de Bomba, et traverse une vallée qui va s’élargissant vers les bords de la mer. Suivant Ptolémée, elle prend sa source dans un lac de l’intérieur.
C’est du côté occidental de Temmimeh qu’il faudrait chercher les vestiges du temple d’Hercule, cité par Strabon, et auprès de l’embouchure de ce torrent, le bourg Paliurus.
Ras-el-Tyn et la vallée Temmimeh peuvent être considérées comme les limites de la Cyrénaïque ou de la Pentapole.