INTÉRIEUR DES ÉTATS DE TRIPOLI
Nous venons de décrire le littoral depuis Tripoli jusqu’à Alexandrie : c’est la partie la moins mal connue. Quant aux pays de l’intérieur, situés au sud de la zone maritime, dont la largeur varie, nos connaissances sont encore très-imparfaites, et nous devons avouer que les anciens étaient à cet égard plus avancés que nous. Aussi trouvera-t-on tout naturel de leur faire ici quelques emprunts.
Du temps d’Hérodote, les Phéniciens et les Grecs avaient fondé plusieurs colonies sur la côte de la Libye qui s’étend depuis l’Égypte jusqu’au cap Soloeïs, aujourd’hui cap Cantin , dans le Maroc.
Le reste du pays était occupé par des Libyens, divisés en plusieurs nations. « La partie éloignée de là côte, la Haute-Libye, est peuplée de bêtes féroces ; et au delà de cette contrée on ne trouve qu’un désert de sable, privé d’eau et complètement Stérile. » (Wâpqioçxat àvu^poî (Teivwç
>cat ipÿucç 7tàvT<ov ) (1).
Ici se place un récit qui a la plus haute importance pour l’histoire de la géographie. Hérodote avait entendu dire à des Cyrénéens, qu’étant allés consulter l’oracle d’Ammon ils avaient eu un entretien avec Étéarque, roi des Ammoniens. Ce dernier raconta qu’il était venu autrefois chez lui des Nasamons, et que leur ayant demandé s’ils savaient quelque chose de remarquable sur les déserts de la Libye, ils lui avaient rapporté le fait suivant : Des fils entreprenants de quelques chefs imaginèrent de désigner par le sort cinq d’entre eux pour explorer les déserts de la Libye et pénétrer plus loin que tous ceux qui jusque alors s’y étaient aventurés. Les jeunes gens que le sort avait désignés , munis d’eau et de vivres, traversèrent d’abord le pays habité ( y) cixeo^évri), puis ils entrèrent dans la contrée peuplée de bêtes sauvages (ri 0nptw^Yiî); de là ils parcoururent le désert ( r èp^oç) , en faisant route vers l’ouest. Après avoir marché pendant beaucoup de jours dans un vaste pays sablonneux (â'ii^iXôôrTXç S's y^ojpov îroXXàv tj icipyâiïea. xat êv 7K>XX7)ai ^aspYiat), ils virent enfin des arbres croissant au milieu d’une plaine ; ils s’en approchèrent et goûtèrent du fruit de ces arbres. Dans ce moment ils furent attaqués par des hommes petits , au-dessous de la taille moyenne , qui les saisirent et les emmenèrent. Ils parlaient une langue inconnue aux Nasamons, de même qu’ils n’entendaient pas celle des derniers, et les conduisirent à travers d’immenses marais (<5V IXewv p.e'YtcjTMv ) , et après cette marche ils arrivèrent dans une ville dont tous les habitants étaient noirs et de la même stature que leurs conducteurs. Près de cette ville coulait un grand fleuve , dont le cours était de l’occident à l’orient , et l’on y trouvait des crocodiles. »
D’après ce passage remarquable d’Hérodote, que nous avons rendu textuelle-
(i) Hérodote, IV, 3a.
ÉTATS TRIPOLIPAINS.
anent , il est permis de croire que les anciens avaient des notions certaines sur le pays situé au delà du désert de Sahra, c’est-à-dire le Soudan. En se dirigeant à l’ouest, les jeunes Nasamons (dont la nation habitait au sud de la grande Syrte) devaient tomber dans le désert de Sahara, qui est ici parfaitement indiqué par iroXXoç , un vaste
pays sablonneux. Or, la partie orientale du Sahara est particulièrement infestée par les Touaricks, qui nous paraissent être les descendants de ces petits hommes ( àviJpeç (Atxpot) dont parle Hérodote : encore aujourd’hui , ils ne vivent que de pillage, se saisissent des voyageurs et les emmènent dans l’intérieur de Soudan pour les vendre comme esclaves.
La ville où les Nasamons furent conduits pourrait bien être Tombouctou :
les environs du lac Tchad , dans le voisinage duquel ils devaient passer, sont en effet très- marécageux, et près de Tombouctou le cours du Niger est précisément de l’ouest à l’est : car il est évident qu’il s’agit ici, non pas du Nil , mais du Niger, qui pourrait bien communiquer, par l’intermédiaire du lac Tchad , avec le fleuve de l’Égypte (1).
Oasis de Shoah ( Syouah ) ou d’Ammon.
Hérodote divise, comme nous venons de voir , toute la Libye en trois parties : celle qui est habitée (otxsojAsvn) , celle qui est peuplée de bêtes féroces (Smpuo «SVi?) et la région sablonneuse x“P°? iç ) ,
« s’étendant depuis Thèbes jusqu’aux colonnes d’Hercule. » La première comprend tout le littoral ; la seconde, la contrée montagneuse située entre le littoral et le désert ; et la troisième , le désert proprement dit. « Sur la lisière de ce désert, le plus ordinairement tous les dix jours de marche, on rencontre, dit Hérodote , des collines couvertes de gros fragments de sel , et du sommet de chacune de ces collines, jaillit, au milieu du sel , une source d’eau froide et douce. Autour de ces sources vivent les peuples limitrophes du désert et de la région habitée par les bêtes féroces. En partant de Thebes , on rencontre d’abord , après
(i) V oyez ce que nous avons dit sur les sources du Nil, dans notre volume de Y Afrique, p. 212 et suiv.
dix jours de marche , les Ammoniens , qui ont un temple dont l’origine remonte à celui de Jupiter Thébain : car c’est à Thèbes que se voit la statue de Jupiter à face de bélier (1). On trouve aussi chez les Ammoniens une source d’eau particulière : le matin elle est tiède, vers l’heure de midi ( âqopïiç 7sXït9uo6anr,ç ), elle est déjà un peu froide: à midi même, elle est très-froide, et ils s’en servent alors pour arroser les jardins; au déclin du jour, elle devient moins froide; au coucher du soleil, elle est tiède; puis, l’eau s’échauffe peu à peu jusqu’à minuit, où elle entre en ébullition {th t àp.6 oXa- <5v,v); dès que minuit est passé, elle se refroidit jusqu’au matin. Elle porte le nom de fontaine du soleil (2). »
Les Ammoniens descendaient d’une colonie égyptienne et éthiopique ; aussi leur langue était-elle un mélange de celles des deux nations. Leur nom vient à'Amoun, par lequel les Égyptiens désinaient la principale divinité de Thèes (3). L’oracle d’Ammon était un des oracles les plus célèbres de l’antiquité. Crésus et Alexandre le Grand l’avaient consulté : le premier par des délégués , le dernier en personne. Lors de l’invasion des Perses en Égypte, Cambyse résolut de soumettre les Ammoniens, de les faire esclaves et de brûler le temple qui renferme l’oracle de Jupiter. Cette expédition échoua complètement ; l’armée du roi des Perses disparut sans qu’on eût jamais eu sur son sort des nouvelles certaines. Au rapport des Ammoniens , elle fut engloutie dans les sables , après avoir dépassé la GrandeOasis. Voilàtous les renseignements que put à ce sujet se procurer Hérodote, qui, comme l’on sait, voyagea en Égypte peu de temps après les guerres de Cambyse (4).
Arrien et Quinte-Curce décrivent la
(1) D’après la mythologie, Jupiter se montra à Hercule, qui désirait ardemment le contempler, sous l’enveloppe d’une peau de bélier avec la tête et les cornes. Au rapport des prêtres égyptiens, interrogés par Hérodote, l’oracle d’Ammon fut fondé sur l’indication d’une colombe noire qui s’était envolée de Thèbes. ( Hérodote, II , 55. )
(2) Hérodote, IV, i8r.
(3) Hérodote, II, 42.
(4) Hérodote, III , 25 et 26.
L’UNIVERS
fameuse fontaine du soleil presque dans les mêmes termes qu’Hérodote ; Arrien ajoute que l’endroit où est situé le temple d’Ammon occupe un très-petit espace, qu’il est tout environné de sables arides , qu’il est d’environ quarante stades dans sa plus grande largeur, et qu’il est couvert d’arbres fruitiers, particulièrement d’oliviers et de palmiers. On y trouvait des fragments de beau sel gemme, qui étaient vendus en Égypte.
Comme Hercule, Alexandre voulait consulter l’Amoun des Égyptiens ; il avait surtout à cœur de faire accréditer auprès des nations fanatiques de l’Orient son origine divine et ses relations intimes avec Jupiter. Après avoir fondé la ville qui encore aujourd’hui porte son nom, Alexandre longea le rivage jusqu’à Parætonium , et de là il traversa avec son armée un désert aride, où des corbeaux lui servirent de guide jusqu’au temple d’Ammon. Selon les uns, Alexandre reprit la même route pour revenir en Egypte; selon d’autres, il prit le chemin plus court de Memphis (1).
L’oasis de Syouat fut décrite par les géographes arabes sous le nom de Santaryé. Ibn-Sayd, cité par Aboulféda , place Santaryé sous la latitude d’Augela.
« Santaryé est un groupe d’îles au milieu des déserts; ces îles sont arrosées d’eau et plantées de palmiers; des montagnes les entourent de toutes parts. On y trouve une grenade qui dans les commencements est amère, mais qui lorsqu’elle est d’une bonne qualité devient douce. L’air y est malsain pour les habitants, à plus forte raison pour les étrangers. Entre la mer, auprès de la petite Acaba ( Alacabat-Alseguyré) et Santaryé , il y a huit marches ; au sudest sont les Oasis du nord (Aloûahât- Alschemalyé).
« Au rapport d’Edrisi , la ville de Santaryé est petite ; on y trouve cependant une chaire, et plusieurs familles berbères et arabes, de races diverses, y ont établi leur demeure. De cette ville a la mer Méditerranée on compte neuf marches. Les sources y sont rares, et on y boit de l’eau de puits; il s’y trouve
(i) Arrien, Expédit. III, 3 et 4. Comparez Quint.-Curt. IV , 7. Quinte-Curce est ici plus détaillé qu’ Arrien.
beaucoup de palmiers. De Santaryé a Audjela, du côté de l’ouest, il y a dix marches. « Je tiens, ajoute Aboulféda , de l’un des Arabes qui sont employés à I administration d’Alexandrie, et qui perçoivent leur traitement sur les revenus de Santaryé, que cette dernière ville est à dix journées d’Alexandrie, vers le sud-ouest. Cet homme ajoutait que la ville de Santaryé renferme un millier d’habitants , que ses maisons sont en briques cuites et en d’autres matières du même genre, qu’on y trouve des sources d’une eau extrêmement chaude, et que l’air y est très-malsain (1). » Voici maintenant ce que les voyageurs modernes nous apprennent sur l’antique oasis d Ammon, appelée aujourd’hui Siwah ou Syouah (2).
Browne, en 1792, entreprit le premier de découvrir les vestiges du temple de Jupiter-Ammon. Et voici les renseignements qu’il nous donne à cet égard.
L’oasis où est située la petite ville de Siwah est d’environ six milles de long sur quatre milles et demi de large. Une grande partie de cet espace est remplie de dattiers , de grenadiers, de figuiers , d’oliviers, d’abricotiers. On y cultive une quantité considérable de riz. On y trouve de l’eau douce et de l’eau salée ; mais les sources qui fournissent la première sont pour la plupart chaudes.
La ville de Siwah se divise en quartiers supérieur et inférieur ; elle est défendue par une citadelle bâtie sur un rocher et entourée de murs solides. Les rues sont irrégulières, étroites et très-sombres , à cause de l’élévation des maisons ; quelques-unes sont couvertes. Les gens mariés occupent seul le haut quartier, les étrangers et les gens non mariés sont tous relégués dans le bas quartier.
C’est à deux milles de Siwah que Browne découvrit des ruines (bir) qui ressemblent à celles de la Haute-Égypte ; elles paraissent avoir dépendu du temple de Jupiter-Ammon. «J’avoue , dit-il, que
(1) Géographie d' Aboulféda , traduite de V arabe en français et accompagnée de notes et d'éclaircissements , par M. Reinaud , t. II, IV 181 (Paris, in-4°, i848).
(2) V oyez Jomard , Description de l’oasis de Syouah, d’après les observations de M. Drovetti et de M. Caillaud; Paris , 1823.
ETATS TRIPOLITAINS 63
je fus extrêmement surpris de voir là un édifice d’une antiquité incontestable , et qui, quoique petit, était à tous égards très-digne de remarque. Il n’y avait qu’une seule chambre; mais les murs étaient construits de très-grosses pierres , pareilles à celles des pyramides. Cette chambre était de trente-deux pieds de long sur quinze de large et dix-huit de haut ; et elle avait eu originairement pour couverture six grandes pierres qui atteignaient d’une muraille à l’autre.
XJne porte, placée à l’une des extrémités, formait la principale entrée, et près de cette extrémité il y avait de chaque côté une autre porte parallèle. L’autre bout de la chambre était presque entièrement en ruines : malgré cela, on pouvait juger qu’elle n’avait jamais été plus grande qu’elle ne l’était en ce moment. Il paraissait aussi qu’il n’y avait point eu d’autre appartement attenant, puisque l’extérieur des murs était couvert de sculptures. On voyait trois rangs de figures qui semblaient représenter une procession , et les intervalles étaient remplis de caractères hiéroglyphiques. La voûte était aussi ornée de la même manière; mais une des pierres qui la formaient était tombée , et faisait qu’on n’en pouvait voir la suite. Les autres cinq pierres de la voûte restaient entières. La sculpture était assez facile à distinguer, et les couleurs même des peintures s’étaient conservées en quelques endroits. On voit aisément dans les environs de cet édifice qu’il y eu a eu d’autres ; mais le temps les a détruits jusqu’au niveau du sol , ou les gens du pays en ont enlevé les matériaux. Je remarquai dans les murailles de quelques maisons des pierres qui provenaient sans doute de ces ruines; mais il me fut impossible de reconnaître quelle avait pu être leur place (1). »
Browne détermina les coordonnées de ce lieu par une méthode très-peu précise ; il le trouva situé à 29° 12' latitude nord et 44° 54' longitude est.
Les chambres taillées dans le roc étaient probablement destinées à recevoir les morts. Il n’y a ni ornement ni inscriptions. Elles ont toutes été
(i) Browne, NouveauVoyage dansla haute et basse Égypte , t. I , p. 29.
couvertes, et ne contiennent rien qui annonce avec certitude à quoi elles ont pu originairement servir. On y voit cependant encore des crânes et des ossements humains auxquels sont attachés quelques fragments de peau , même des cheveux, et qui paraissent avoir subi l’action du feu. Mais il est impossible de dire s’ils sont les restes d’un peuple qui fut dans l’usage de brûler ses morts , ou s’ils ont été brûlés par les habitants actuels de ces contrées. Lai grandeur des catacombes peut seule faire croire que les corps qu’on y déposait étaient entiers : elles ont douze pieds de long, six de large et six de haut ; leur nombre est de plus de trente (1).
A deux journées de Siwah, plus avant dans le désert, Browne rencontra , près de la plaine de Gegabib, un petit lac d’eau salée, avec une île située au milieu.
« On y voit , dit-il , beaucoup de rochers difformes ; mais rien ne peut faire croire avec certitude que ce sont des ruines d’architecture. Il n’est même pas vraisemblable qu’on y ait jamais construit quelque édifice , puisqu’il n’y a ni arbres ni eau douce (2). »
Ce lac porte le nom d’Araschie ( Birket-Araschich) ; les habitants du pays en ont longtemps défendu l’accès aux étrangers ; ils en débitent des contes merveilleux. Ils disent entre autres que l’épée, la couronne et le sceau de Salomon sont cachés dans ce lac mystérieux, et servent de charmes pour la protection de l’oasis.
« Quand je me rendis , dit Browne , de Siwah à Araschie , qui en est à environ six milles , je passai près d’un petit édifice d’ordre dorique , qui paraissait être un ancien temple. J’ignore s’il y avait eu autrefois quelque inscription, car il 11’en restait pas le moindre vestige. Les proportions de cet édifice annonçaient qu’il avait été construit dans le beau temps de l’architecture , et cependant il n’était que de pierre calcaire remplie de fragments de coquillages. »
Browne pense que Siwah est le Siropum de Ptolémée, et que les ruines qu’il a visitées n’étaient qu'une dépendance du temple de Jupiter-Ammon.
(r) Browne, Nouveau V oyage, etc., p. 32.
L’UNIVERS
Depuis Browne, plusieurs voyageurs ont visité l’oasis d’Ammon. Les routes les plus ordinaires pour s’y rendre partent d’Alexandrie ou du Kaire , en passant par les lacs Natroun. On met onze jours par cette dernière route. Celle d’Alexandrie longe la côte jusqu’à Baratoun, le Parætonium des anciens; de là elle se dirige au sud. C’est le chemin qu’avait pris Alexandre. Strabon (XVII, p. 549) décrit Parætonium comme une ville avec un port considérable, ayant presque quarante stades de diamètre.
Quelques-uns l’appelaient Ammonia.
D’après les reùseignements les plus récents , c’est à deux ou trois milles à l’est de Siwah qu’était situé le temple d’Ammon, dans l’endroit appelé aujourd’hui Om-Baydah ( mer blanche ).
C’est près de là que se trouve ce qu’on suppose avoir été la fontaine du soleil, nappe d’eau formée par cinquante-cinq sources. L’eau paraît être en effet plus chaude la nuit que le jour ( ce qui s’explique parfaitement par la différence de température de l’air ) , sa densité est plus grande que celle de l’eau du Nil. Les ruines d’Om-Baydah ne sont pas trèsvastes ; on y voit les figures assez bien conservées de plusieurs divinités, et, entre autres, celle de Jupiter à tête de bélier. Il est à regretter qu’on n’ait pas encore copié toutes les inscriptions hiéroglyphiques qu’on trouve sur les murs et des pierres éparses. Une connaissance plus exacte des vestiges] du temple de Jupiter Ammon serait du plus haut intérêt pour l’archéologie et l’histoire ancienne. Minutoli a donné quelques vues de ce temple, qui a été décrit par Caillaud et d’autres voyageurs.
A trois quarts de mille environ d’Om-Baydah, et à deux milles sud-est de la ville de Siwah, est une colline nommée Dar-Abou-Berek, où se trouvent quelques excavations anciennes, sans doute des tombeaux; un peu audessus de la colline, on voit quelques inscriptions grecques, gravées sur des rochers. Kasr-Roum ( palais romain ) , à cinq milles à l’ouest de Siwah, est un petit temple d’architecture dorique, de l’époque romaine ; il était autrefois entouré d’une enceinte sacrée. Les ruines d’Amondayn ( deux colonnes ) , près deKamsyeh, à l’ouest de Siwah,
sont de peu d’importance, et datent d’une période assez récente.
La petite oasis est à sept journées de l’oasis d’Ammon’, c’est-à-dire entre le Fayoum et Siwah. Les productions de Siwah sont semblables à celles de la petite oasis; seulement les dattes y sont d’une qualité supérieure, et beaucoup plus estimées. On en distingue six variétés, dont la plus recherchée se nomme frahih. Les frahih sont de petites dattes blanches quand elles sont desséchées.
Les habitants de Siwah sont hospitaliers , mais très - soupçonneux , sauvages dans leurs habitudes , et des musulmans aussi fanatiques que ceux de la petite oasis. La souveraineté est exercée par des cheiks , dont le pouvoir est temporaire ou à vie. Le Bayi-el-mal ( maison de la propriété ) est un édifice public où sont déposés les biens de ceux qui meurent sans héritiers , ainsi que les amendes infligées à des coupables. Ces dépôts sont employés à la réparation des mosquées, à l’entretien des étrangers et à d’autres œuvres pies.
Les cheiks reçoivent les étrangers avec un cérémonial particulier ; la première question qu’ils leur adressent est de leur demander de quoi les nouveau-venus sont capables. Leur autorité n’est pas toujours très-respeçtée ; car ils sont souvent impuissants a réprimer les querelles sanglantes qui éclatent entre les familles , au sein des villages.
Siwah tomba sous le pouvoir de Méhémet-Ali en 1820. La grande et la petite oasis ont été incorporées dans la province d’Égypte. Affligés de la perte de leur indépendance , les habitants ont plus d’une fois essayé de secouer le joug de la domination turque, notamment en 1829 et 1835; mais leurs tentatives furent réprimées par les troupes de Hassan-bey.
Le principal commerce des habitants consiste en dattes. Us comprennent l’arabe ; mais ils se servent d’un idiome particulier, dont M. Wilkinson a comnuniqué les termes suivants :
Tegmirt, maison; Ragawen, dattes;
Dalghrumt, cha- Esdin, froment; meau ; Tinirfayn , lentilles ;
Shaha, chèvre; Rous , riz.
ÉTATS TRIPOLITAIAS. C5
Le voyage des savants prussiens (Liman,Hemprich et Ehrenberg) a fourni des documents remarquables sur la découverte de deux chemins conduisant à l’oasis d’Ammon, et dont l’un ne peut être éloigné de celui que prit Alexandre le Grand, lorsqu’il partit de la Maréotide (1). On nous saura gré de reproduire ici ces documents , fort intéressants surtout sous le rapport des Sciences naturelles. Les savants prussiens s’avancèrent à l’ouest d’Alexandrie, le long de la côte libyque, jusqu’au delà d’El- Baratoun , dernière station qu’atteignit Browne. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à quelques lieues du territoire tripolitain, où ils séjournèrent près de quinze jours (. entre le43° et le44° longitude est de l’île de Fer), dans le voisinage de quelques sources, y attendant le retour des messagers de Derna. Leur camp établi à Gasser-Eschtabi, à la base nord-est du Djebel-Kébir, n’était qu’à quelques lieues de la mer ; il y avait là d’excellents puits etun fort des Sarrasins (Casser ou Kassr, c’est-à-dire château ) , bâti de cubes de calcaire coquillier. Une articularité qui caractérise les collines asses et planes de cette contrée, c’est qu’elles forment des demi-cercles qui partent de la mer, et s’élargissent concentriquement, comme si la mer, autrefois plus élevée, s’était retirée peu à peu. A l’ouest, à quatre lieues de là, ils .remarquèrent une chaîne de
(i) Ces documents furent d’abord communiqués en manuscrit à M. Ritter, qui s’empressa de les publier dans le tom. III de sa Géographie de l’Afrique. Liman, architecte, Hemprich et Ehrenberg, naturalistes, accompagnèrent, sous la protection du gouvernement prussien et de l’Académie des Sciences de Berlin , le général Minutoli dans un voyage archéologique en Égypte; leur intention était de pénétrer, dans l’automne de 1820, de la province de Mariout (Maréotide ) jusqu’à Cyrène. Ils avaient déjà fait douze journées de chemin, et étaient parvenus, du 10 au 22 octobre, jusqu’au puits de Bir-el-Gaur, à l’ouest de la tour des Arabes; bientôt ils allaient atteindre la frontière de Tripoli , près de la haute montagne Djebel-Kébir, lorsqu’ils furent forcés de revenir sur leurs pas dans l’oasis de Sivvah, d’où ils retournèrent à Alexandrie par des routes jusqu’alors inconnues.
5e Livraison. (États tripolitai
montagnes, ou plutôt la pente a une plaine élevée, qu’ils avaient déjà regardée de plus loin comme la limite entre la domination égyptienne et la Barbarie. Elle est située à peu près à six lieues au sud de la nier, et n’est réellement que la pente de la haute plaine occidentale ou du plateau de Barca , ainsi que s’en assura le docteur Hemprich par une excursion qu’il y entreprit. Cette chaîne limitrophe, dit Liman, s’appelle Etges-el-Egoba. L’oasis de Siwah , au sud-est , en est éloignée de cinq fortes journées de marche.
Cette route, située à l’ouest de celle que Browne suivit pour aller d’El-Baratoun à Siwah , est ainsi , du côté de la mer, la plus courte entrée du désert. Suivant Pline , la distance de Syène à Ammonium ( Siwah ) était de centena quater millia passuum, à peu près quatre-vingts milles géographiques. En quittant la plaine de Kassr-Eschtabi , les voyageurs franchirent d’abord une rangée de collines basses, qui se prolonge de l’ouest à l’est. Ils traversèrent ensuite une seconde plaine ; et le soir, après une forte journée de marche , ils atteignirent le versant du Djebel-Kébir qui conduit à une haute plaine, où ils ne prirent que quelques heures de repos. Une longue colline, remplie de pétrifications, s’étendait obliquement au pied de la montagne; son sommet était couvert de couches d’une masse blanche , que les voyageurs ne purent examiner de très-près àcause de l’obscurité.
Le second jour, le chemin les conduisit sur le plateau qui s’élève à peu près trois cents pieds au-dessus de la surface littorale qu’ils avaient parcourue le jour précédent : le sol est partout désert et pierreux ; et à peine aperçoit-on çà et là une misérable plante desséchée.
Au pied de ce Djebel- Kébir étaient une quantité d’arbustes ( asclepias ) et des spartium de la hauteur de douze pieds, phénomène remarquable dans cette contrée, car il contraste singulièrement avec l’uniforinité et la pauvreté du littoral de la Libye. Le passage de la flore des côtes d’Alexandrie à la flore du désert n’offrait rien de remarquable ; cependant ils virenticiune trentaine de phanérogames, qu’ds ne retrouvèrent pl us dans l’intérieur; les cryptogames parasites
L’UNIVERS
qui en tirent leur nourriture disparurent naturellement en même temps.
Près d’Alexandrie , comme dans l’intérieur du désert libyque, les atriplex demeurèrent toujours de toutes les plantes les plus nombreuses; ce qui ajoutait encore à l’uniformité de ces plaines d’ailleurs si pauvres en végétaux. On remarquait pour la première fois un caractère un peu différent dans la végétation, au bord rocheux du Djebel- Kébir ; mais cette variété cesse dès qu’on approche du sommet : on ne découvre plus alors que quelques espèces d’echium , des atriplex et des salicornia ; plus loin , les voyageurs trouvèrent le Capparis ægyptiaca , qu’ils rencontrèrent depuis, une seconde fois, en s’en retournant de Siwah en Égypte. Jusqu’à Siwah la contrée offrit toujours je même aspect; les lichens seuls abondaient dans ces déserts, entre autres le Parmelia saxatilis, qui couvrait quelquefois des plaines entières et leur donnait une couleur blanche comme de la craie. Une nouvelle espèce d 'urcéolaire tapissait les cailloux brunâtres lorsqu’ils n’étaient pas disposés en couches trop compactes ; d’autres urcéolaires n’étaient pas rares non plus. Une nouvelle espèce d 'isidium et le Parmelia miniata se rencontraient habituellement sur les rochers brûlants , de sorte que même le Sahara n’était pas désert pour le botaniste.
La haute plaine du Djebel-Kébir était souvent couverte de galets, et. déjà, au matin de la seconde journée, les voyageurs rencontrèrent plusieurs plaines unies, qui de loin ressemblaient à de larges étangs. Elles se composaient d’une terre argileuse aussi unie qu’un plancher poli, et étaient fendues par des millions de crevasses en morceaux hexagones, sur la surface desquels le pas des chameaux ne laissait aucune trace. Ces endroits sont toujours situés un peu plus bas que le reste de la contrée, et paraissent avoir été autrefois recouverts par les eaux. Les vastes plaines, presque dénuées de végétation, avaient tantôt une teinte noire provenant des masses de hornstein; tantôt elles présentaient, sur dévastés espaces, un reflet d’un brun rougeâtre provenant des fragments de cornaline; souvent on y voyait aussi
des fossiles à peine à moitié pétrifiés.
La disette d’eau était générale dans cette contrée; aussi les voyageurs parcoururent-ils à marches forcées, pendant plusieurs jours, un désert aride et monotone, rencontrant de temps en temps de petites élévations et quelques vallées peu remarquables. Le cinquième jour ils arrivèrent enfin à un ravin entouré de montagnes escarpées et souvent disposées en forme de terrasse ; ce ravin les conduisit dans la vallée de Siwah. Ils avaient aperçu, dès le matin du même jour, quelques élévations isolées, semblables à des huttes de charbonniers; puis des couches horizontales de calcaire coquillier, étendues les unes au-dessus des autres, en formant des cônes aplatis, semblables à des pyramides; à partir de ce point la contrée ne cessa pas d’être montueuse. Vers midi ils découvrirent, dans le lointain, des montagnes de forme bizarre , qui excitèrent des cris et des exclamations de joie parmi les Arabes , car elles étaient un signe qu’on approchait de l’oasis. Dans les gorges de ces montagnes on voyait les tombeaux d’une quantité de voyageurs assassinés. Depuis midi la caravane ne fit que descendre à travers des gorges étroites et profondes et entre des montagnes formant des terrasses naturelles, jusqu’à ce qu’on arrivât le soir à Siwah. A l’entrée de cette vallée étaient d’énormes masses de pétrifications trèsbien conservées. Toute la chaîne de montagnes près de Siwah forme au sud une pente semblable à celle du haut plateau du désert du côté de la mer au nord. Cette pente cependant se dégrade plus doucement et s’effleurit davantage près de Gasser-Eschtabi, tandis que la dégradation près de Siwah est très-escarpée et forme plusieurs groupes de monticules. Il est difficile de dire si ces masses, stratifiées horizontalement et disposées en terrasses , sont du grès ou seulement un conglomérat de sable; car souvent on remarque des couches entières composées uniquement de coquilles sans aucune espèce d’alliage. Ces masses de rochers se sont évidemment formées d’un dépôt réitéré d’une mer pacifique.
On remarque ordinairement aux montagnes de Siwah jusqu’à neuf couches
ETATS TRIPOLITAINS
différentes, étendues pour la plupart en forme de terrasse los unes au-dessus des autres et se distinguant par leur couleur comme parleurs pétrifications; les trois supérieures sont blanches, celles du milieu jaunâtres, et les trois inférieures verdâtres. Les supérieures ont moins de fossiles , et sont d'un grain très-dur : dans les couches moyennes on trouve de très-gros pectinites et des ostracites; dans les inférieures, des cardes et autres formations analogues. Mais toutes ces couches réunies ne s’élèvent probablement pas au delà de cent mètres audessus du niveau de la mer , c’est-àdire qu’elles ne dépassent pas la hauteur du plateau du désert libyque, qui se prolonge de la même manière à l’est, et auquel correspond sans doute aussi, au sud de l’oasis de Siwah, une formation analogue, si l’on peut en juger d’après les chaînes de collines qui se déroulaient dans le lointain aux yeux des voyageurs.
Le séjour des voyageurs à Siwah n’eut pas de bien grands résultats pour la science, attendu qu’ils furent continuellement contrariés dans leurs recherches par les vexations du chef. Mais leur route de retour de Siwah à Alexandrie nous fera connaître l’entrée du désert, du côté de la Maréotide, la même route que prit Alexandre le Grand lorsqu’il voulut pénétrer jusqu’à l’oasis d’Ammon.
Le 23 novembre, les voyageurs, ayant uitté Siwah, arrivèrent jusqu’au puits e Bir-Bagar à l’est. De là , après avoir marché trois jours dans la direction de l’est, ils prirent un jour de repos dans la petite oasis de Dyr-Asa. Après trois autres journées de marche, ils trouvèrent de nouveau de l’eau à Bir-Hajé. De là ils arrivèrent en deux jours au puits salé, le Bir-Lebouk; puis, tournant au nord-est, ils atteignirent, après trois journées de marche , le puits abondant de Bir-Haman, sur la limite de la Maréotide. Tout cet espace fut ainsi franchi en onze jours. La route est extraordinairement pénible et très-conforme à la description que nous avons donnée plus haut de l’entrée du désert, du côté du nord. Les voyageurs ne quittèrent que le soir de la seconde journée renfoncement de la vallée de l’oasis de Siwah pour monter sur l’élévation aride
du désert libyque. A Dyr-Asa ils entrèrent dans une seconde vallée plus petite que la première, et que Liman appelle Gara ou Siwah-Seghir ; elle est presque inhabitée , et ne produit que quelques buissons de dattiers et quelques tamarins ( Tamarix africana ) ; mais en revanche toute sa surface est couverte de vastes forêts de roseaux ( Arundo Hammonis, Ehr. ) et de petits buissons de zygophyllum et de joncs. L’étendue de Cétte vallée était de deux lieues et demie dans la direction du chemin ; le sol, quoique salant, donnait cependant de l’eau potable. A l’est de cette petite oasis , le plateau de calcaire du désert libyque s’élève de nouveau , et forme plusieurs éminences que Liman appelle Kelis. A trois milles à peu près à l’est des derniers puits, les voyageurs rencontrèrent de nouveau les lichens du désert; vers le soir du même jour ils trouvèrent aussi quelques mimosa appelées aolha par les Arabes; c’est par l’incision de l’écorce de cet arbrisseau que l’on obtient la précieuse gomme dont l’Orient fait un si grand commerce; on le rencontre fréquemment dans ces régions, mais seulement dans les enfoncements des vallées d’oasis.
Les voyageurs établirent leur tente à un endroit où ils trouvèrent pour la première fois Yanastatica hierochuntica, plante connue sous le nom de rose de Jéricho.
Le second jour de leur départ de Dyr- Asa, les voyageurs arrivèrent, par une contrée montueuse et pittoresque, à la troisième oasis, à laquelle il ne manquait que de l’eau pour être habitable ; ils y rencontrèrent les mêmes plantes que dans les précédentes; mais ce qui les frappa surtout ce fut le caractère particulier des palmiers qu’ils y trouvèrent à l’état sauvage , touffus et bien différents des palmiers tels qu’on est accoutumé à les voir dans les plantations de dattiers. Les savants prussiens rencontrèrent aussi dans ce même enfoncement les premières traces de bois pétrifiés, et constatèrent par cette découverte une analogie frappante de cet enfoncement avec la vallée du Bahr-Bilma, près des lacs de natron , et avec celle de Mogharah. Ces pétrifications se rapprochaient le plus , quant à la forme, du Tamarix africana,
L’UNIVERS
qui croît dans toutes les oasis du voisinage; près de Bir-Haja elles recélaient des cristauxde quartz. Les puits de Haja, également entourés de bosquets de palmiers sauvages, sont situés dans l’enfoncement de la vallée qui s’étend, à l’est, jusqu’à Bir-Lebouk, sur un espace de deux journées et demie. Le sol y est généralement salant, couvert de mottes et dénué de toute végétation. De Bir-Lebouk cet enfoncement (sans doute le même dont parle aussi Hornemann)se prolonge vraisemblablement encore plus loin vers l’est, jusqu’à Perraneh, sur le Nil , et communique ainsi réellement avec le Bahr-Bilma. Nos voyageurs ne suivirent pas cette direction ; mais , arrivés à Bir-Lebouk, ils tournèrent au nord-est, vers la Maréotide. En traversant les plaines élevées du désert ( qui cependant sont moins exhaussées que celles qui entourent Siwah ), ils remarquèrent cà et là des masses de rochers isolés, offrant un aspect grotesque et un mélange de toutes les couleurs, qui leur rappelait en petit quelques cités de la Suisse-Saxonne. Les Arabes de la caravane prenaient souvent pour guides, dans le désert , des troncs de palmiers pétrifiés, de la hauteur d’un homme, qui surgissent du sol et ressemblent à des colonnes cylindriques; parfois on rencontrait aussi des troncs de dicotylédones, avec leurs branches; ceux que l’on trouvait pétrifiés en entier, avec leurs rameaux et leur écorce, ressemblaient extérieurement au mimosa aolha. Les débris de coquillages qui étaient déposés en quantité dans le sein du désert ne paraissaient pas appartenir aux espèces perdues; ils avaient au contraire une frappante ressemblance avec ceux qu’on trouve dans les marais de la Maréotide et que les vagues de la Méditerranée jettent encore tous les jours sur la côte.
Augila (Audjelah).
« Après avoir dépassé, dit Hérodote, les Ammoniens ,etaprès dix jours encore de marche à travers la zone sablonneuse, on rencontre une colline de sel, semblable à celle des Ammoniens. et de l’eau , ainsi que des habitations tout autour. Cet endroit s’appelle Augila (AûftXa). C’est là que se rendent les j^samonç pour faire la récolte des dat¬
tes » ( ot NaaafAMve? Ô7r<opiEÔvreç tgùç <pcî-
VUGOÇ epGITÉGUat) (1).
Voilà un document dont l’exactitude a été parfaitement mise en relief par les explorations des voyageurs modernes. Le nom même de cette oasis n’est pas changé : elle s’appelle Audjelah; et les descendants des Nasamons y viennent encore régulièrement tous les ans faire la récolte des dattes. La distance même de Siwah à Augila , qu’Hérodote évalue à dix journées de marche , est parfaitement exacte. Suivant le témoignage des modernes, on met treize petites journées pour aller de Siwah à Audjelah. Hornemann, qui fit la route à marches forcées, n’en mit que neuf; la moyenne donne donc sensiblement la distance indiquée par Hérodote. La chaîne de rochers nus ( Djebel- Mogharah ) , qui commence à une vingtaine de lieues à l’ouest des lacs de natron, se continue quatre journées de marche à l’ouest de Siwah jusqu’à l’endroit fertile de Schiatha. Elle trace la route de la zone des oasis , et forme, selon la poétique expression d’Hérodote (si mal comprise par les traducteurs) , le sourcil, y ocppûvi, ou l’arête saillante entre la Libye riche en animaux (âvipiw^/iç) et la Libye déserte (spY]p.oç) formée de calcaires coquilliers ; cette chaîne aride se dégrade au sud, et est séparée du désert par une rangée d’oasis plus ou moins fournies d’eau. Les masses’calcaires sontdisposées par couches horizontales, et coupees par des défilés où se réfugient les tribus nomades. Les collines qui surgissent çà et là de ces masses présentent souvent une ressemblance frappante avec les pyramides , à cause des interstices colorés des couches de calcaire. Elles semblent ainsi protéger la Libye ihériode ( remplie d’animaux ) contre l’envahissement des sables. Les pyramides d’Égypte auraient-elles été élevées dans le même but
La chaîne de rochers calcaires ( Djebel- Mogharah) se rattache, à l’ouest de Siwah, à une rangée de collines sablonneuses qui s’étend jusqu’à Augila..
Dans cette route on rencontre alternativement des sables arides, des endroits fertiles, des sources d’eau douce et des lacs d’eau salée.
(i) Hérodote, IY, 18a.
ETATS TRIPOLITAINS
Audjelah est loin d’offrir l’aspect agréable des oasis voisines de l’Égypte : un village et une forêt de palmiers isolés dans une immense plaine de sable rougeâtre, tel est le coup d’œil que présente cette oasis. On peut en dire autant de Djallouh et de Leckerreh, petits cantons habités qui dépendent d’ Audjelah; ils sont séparés l’un de l’autre par six ou sept lieues de distance (1).
Voici les renseignements que nous donne Aboulféda sur l’oasis d’Augila, qu’il place à 27° 52' de latitude.
« Parmi les lieux situés entre le Magreb et les oasis, nous citerons, dit-il, Audjela, nom d’une île au milieu des sables. C’est un lieu habité, entouré de déserts ; on y trouve de l’eau et des palmiers. Suivant Édrisi, « Audjela est une petite ville où quelques nomades ont fixé leur demeure. Les habitants sont adonnés au commerce. Leurs relations commerciales s’étendent jusqu’à diverses régions du pays des Nègres , comme la contrée de Kouar et celle de Koukou.
Le territoire d’Audjela et celui de Barca n’en font pour ainsi dire qu’un. L’eau y est rare. D’Audjela à la ville de Zalla, du côté de l’occident , il y a dix marches; Zalla est une petite ville possédant un marché florissant ; c’est un lieu fortifié. De Zalla on peut se rendre aussi dans le pays des Nègres. On compte de Zalla à Zaouyla, dans la direction du sud-ouest , dix journées ; deZallaà Port, neuf journées , et de Port à Ouaddan , cinq. Ouaddan est un lieu situé au midi de Port; ce sont deux châteaux (cassr), séparés seulement par l’espace que peut parcourir une flèche. Le château qui fait face à la mer est abandonné; mais celui qui est placé du côté du désert est occupé; il s’y trouve plusieurs puits, à l’aide desquels les habitants peuvent semer du doura. A l’occident sont des lieux boisés, où croissent en abondance
(i) Les noms de ces lieux diffèrent suivant les auteurs. D’après Beaufoy ( Proceedings , I, p. 192 ), l’oasis d’Augila se compose de quatre endroits habités; le plus oriental s’appelle Quizarah ( Saragma de Ptolémée?) ; les trois autres, que Hornemann qualifie du nom de villes, sont : Majabrah à l’est, Meledilah et Augila. ( V oyez Ritter, Géographie de l’Afrique, tom. III, p. 296.)
le mûrier, le figuier et le palmier.
Edrisi ajoute qu’on exporte du pays de Kouar de l’alun (l). »
Léon l’Africain s’exprime ainsi sur Augila : « C’est une contrée au désert de Libye , distante du Nil environ quatre cent cinquante milles, en laquelle sont situés trois châteaux avec quelques villages , autour desquels se voient plusieurs petites possessions de dattiers ; mais les terres sont stériles en grain, à défaut de quoi les Arabes y en apportent de la région d’Égypte. Cette contrée est assise sur le grand chemin, par lequel on s’achemine de Mauritanie en Égypte, traversant le désert de Libye (2). »
Üne quatrième oasis, censé aussi faire partie du groupe d’ Audjelah , est située à trois journées de marche à l’ouest.
Ce lieu, caché au milieu d’un labyrinthe de monticules de sables mouvants , se nomme Maradah , et , soit que son aspect s’embellisse de la profonde horreur qui l’entoure, soit qu’une cei nture de collines schisteuses, bariolées de grandes veinesjaunes et bleues, délasse un peu la vue fatiguée de la monotonie de ce vaste désert , soit enfin que plusieurs sources d’eau douce, dont une thermale, raniment par leur agréable saveur l’estomac affadi par les eaux saumâtres , ce n’est pas sans plaisir que l’on arrive dans ce petit canton. Le sol, formé de terre rougeâtre comme celui des oasis d’Égypte, offre avec celles-ci une analogie des plus remarquables. De même que dans ces oasis, on y trouve abondamment Yhedysarum àlhagi, ce sainfoin du désert , célèbre chez les écrivains orientaux , tandis qu’il ne croît ni sur les terres trop grasses de Cyrène, ni dans les plaines argileuses delà Marmarique, ni à Augila. Une belle forêt de palmiers en couvre la surface.
Un pareil canton, quoique peu spacieux , a dû attirer l’attention des Arabes. On y voit en effet les ruines de deux villages; cependant, il est main-
(1) Géographie d’ Aboulféda , traduite de l’arabe en français et accompagnée de notes et d’ éclaircissements , par M. Reinaud, tome II, p. 180. (Paris, in- 4°, 1848.)
(2) Léon l’ A fricain, Description de l'Afrique , p. 3iy.
L’UNIVERS
tenant sinon tout à fait abandonné, du moins il reste inhabité durant la majeure partie de l’année. Les divisions des tribus qui s’en sont tour à tour disputé la possession en sont la principale cause. Toutefois, les nomades des environs de la Syrte ne laissent pas de venir chaque année y recueillir les dattes; mais n’osant résider dans les villages ruinés, livrés au pouvoir des esprits créés par la superstition , ils se sont construit séparément des habitations en branches de palmiers. C’est là qu’ils viennent, s’établir , en automne , avec leurs troupeaux ; et comme ce petit canton est sous la dépendance d’Augila, ils sont obligés de payer à cet effet une redevance au gouverneur de ce groupe d’oasis; mais cette contribution plus que les autres est fort aventurée.
Augila fait partie des États du pacha de Tripoli, de même que la région de Barcah et celle du Fezzan; elle est affermée à un bey qui lui paye annuellement la somme de dix mille piastres d’Espagne. Le prélèvement de cette contribution est uniquement fondé sur les palmiers, dont la taxe est de deux piastres de Tripoli par pied, c’est-àdire, de huit sous environ, monnaie de France. Ceci ne donnerait qu’une idée fausse du nombre des palmiers d’Augila si l’on n’ajoutait pas que la moitié seulement de ce nombre est soumise à l’impôt; l’autre moitié appartient aux mosquées et à leurs desservants.
Les villages épars dans les trois oasis nommées sont bâtis en blocs de pierre, tirés d’une épaisse couche schisteuse que l’on trouve sous les sables à six pieds environ de profondeur. La plupart des maisons ont une enceinte extérieure, avec une hutte conique au milieu , faites l’une et l’autre en branches de palmier; elles servent à renfermer les dattes et les troupeaux. Quant aux habitants, si l’on en croit leur rapport, ils peuvent fournir environ trois mille hommes armés , ce qui porterait la population totale sans distinction d’âge ni de sexe à neuf ou dix mille âmes.
Sibilleh, située à trois lieues et au nord du village principal, est la seule source de tout le canton. Ainsi point de ruisseaux , comme à Syouah et à l’oasis de Thèbes; on ne voit à Augila que
des puits creusés à une vingtaine de pieds de profondeur , revêtus de troncs ae dattiers , et d’où l’on extrait des eaux plus ou moins saumâtres. C'est avec ces seules ressources que les habitants s’efforcent d’alimenter la végétation de quelques champs, si l’on peut même donner ce nom à des bandes de sable , métamorphosées en humus par les débris des palmiers et par de pénibles irrigations.
Toutefois au moyen de cette lutte de l’industrie contre la nature on parvient à faire.croître l’orge. Le doukhn, espèce de sorgho dont se nourrissent en général les habitants de l’Afrique , est la plante qui se refuse le moins à cette ingrate culture; le piment et le pourpier s’y montrent aussi peu.rebelles : on peut en dire autant de l’ail et de l’oignon, qui occupent à eux seuls des champs entiers; mais il n’en est pas de même des tomates, des melons d’eau, etc., qu’on ne peut obtenir qu’à force de soins.
Enfin, les seigneurs les plus riches du canton, ceux qui ont à entretenir un cheval, emploient plus de précautions encore pour faire germer dans le sable un peu de bercim , de ce trèfle symbole des gras pâturages de la vallée du Nil.
Isolés au milieu des déserts, n’ayant, dans leur patrie, brûlée par le soleil, aucune des compensations que les autres oasis offrent à leurs habitants, ceux d’Augila ont dû être essentiellement voyageurs. Ils se destinent dès l’enfance à cette carrière , et ils y deviennent fort habiles. La connaissance des astres est le point fondamental de cet art; ils en conservent avec soin les principales notions, qu’ils se transmettent de père en fils. Quant aux procédés de l’enseignement, ils sont peu compliqués : le seuil de leurs cabanes est leur observatoire , leurs télescopes sont leurs regards perçants qu’ils peuvent promener à l’aise" sur l’immense pavillon qui se déroule, sans taches, au-dessus de leurs têtes.
« Qu’un Européen, dit Pacho, aille assister aux séances pastorales de ces académies du désert ; l’objet en vaut la peine. Qu’il aille s’asseoir au-devant de la cabane rustique, sur le sable rafraîchi par les brises ae la nuit, au milieu des vieillards , des femmes et des enfants , et il verra l’ancien du village, dont la figure
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v enerable s’animera aux rayons de la lune, indiquer à l’assemblée de la voix et du geste les diverses constellations; il l’entendra décrire les cercles et les ellipses des planètes , dénombrer les principales étoiles, les nommer par leurs noms classiques, quoique altérés par la langue et les traditions, et désigner parleur moyen les routes inaperçues sur les plaines unies du désert, mais tracées dans le firmament : il sera frappé de la patriarcale simplicité de ses paroles et de la religieuse attention de l’auditoire, il entendra ensuite les jeunes gens répéter aux recueillements les leçons du vieillard. »
Les approvisionnements de comestibles que les habitants d’Augila sont obligés d’aller faire chaque année à Ben-Ghazi commencent à mettre en pratique leur éducation de voyageurs. Ces approvisionnements consistent en céréales, beurre et bestiaux, contre lesquels ils échangent leurs dattes, dont la qualité exquise , de beaucoup préférable à celles des autres oasis libyques , fut appréciée dès la plus haute antiquité.
Le voyage de Tripoli, moins nécessaire pour eux , est aussi moins fréquent. Ils se rendent plus souvent à Syouah, mais ils ne font ordinairement que s’y arrêter quelques jours, pour continuer ensuite leur route vers la vallée du Nil, où ils apportent les peaux de chèvres et le miel des montagnes de Barcah, et un petit nombre de plumes d’autruche, fruit de leur chasse aux environs d’Augila. Mais ces courtes excursions sont généralement abandonnées aux jeunes gens encore inexpérimentés, et à quelques vieillards leurs guides, qui terminent ainsi leur carrière comme ils l’ont commencée. Les grands déserts du sud , la spacieuse vallée du Soudan, en un mot les provinces centrales de l’Afrique, et particulièrement la ville de Tombouctou , tels sont les lointains et productifs voyages qu’entreprennent les pommes dans la force de l’âge , et dont la durée atteint quelquefois plusieurs années : le commerce des esclaves en est malheureusement l’objet exclusif.
Les seuls édifices antiques dont on voie à Augila les traces témoignent du peu de ressources que cette oasis a dû offrir de tout temps à ses habitants.
Ces édifices consistent en grands massifs de briques crues, au nombre de trois, contenant chacun un puits au milieu.
Il n’en reste à peu de chose près que les fondements; mais autant qu’on peut en juger par la disposition de l’ensemble, ce devaient être de grandes tours semblables à celles qu’on rencontre sur le plateau cyrénéen. Il est certain que les villages actuels d’Augila existaient au moins dès le quinzième siècle, d’après le témoignage de Léon l’Africain ; mais déjà dans l’antiquité l’oasis d’Augila était incontestablement habitée. La seule fontaine qu’on y trouvait du temps d’Hérodote est la seule qu’on y trouve encore de nos jours; c’est Sibüleh. La seule colline qui, d’après l’historien, existait dans ce canton est encore la seule qui interrompe la monotonie de son immense plaine de sables : elle occupe la partie nord du village principal. De plus , il ajoute que cette colline , comme celles d'Ammon , était de sel ; et dans le monticule de spath calcaire d’Augila , comme aux collines d'Ammon , on trouve encore des masses de sel gemme. Ainsi vingt-trois siècles ont passé sur le canton d’Augila, et les mêmes ressources qu’il offrait aux anciens habitants, il les offre aux habitants actuels ; à l’exception des villages arabes , c’est encore le même aspect. Différemment des Libyens nomades, les Augilites, au lieu d’adorer les astres , n’avaient d’autres dieux que leurs mânes, ne juraient qu’en leur nom , les consultaient comme des oracles, et dans ces occasions iis dormaient sur les tombeaux , et prenaient leurs songes pour les réponses des mânes (1).
Pacho croit avoir reconnu des traces de cet ancien culte dans un petit hypogée de Djallon, découvert et déblayé depuis quelques années par les habitants. On y trouva deux petites colonnes en quartz, de deux pieds six pouces de hauteur et de forme conique.
« Ce ne serait donc pas, dit ce voyageur, émettre une conjecture dépourvue de fondement , si l’on supposait que ces petits monuments , enfermés pendant une longue suite de siècles dans un hypogée sépulcral , et enterrés sous les
(i) Pacho, p. 179-181.
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sables , fussent des pierres votives que les Augilites auraient élevées à leurs mânes, et offrissent par conséquent des témoignages encore existants de la fidélité des récits de l’histoire, et du culte funéraire des anciens habitants d’Augiles (1). »
En terminant l’histoire d’ Augila , nous rappellerons .que le bey actuel de cette oasis, Abou-Zeith-Abdallah, est Français d’origine et natif de Toulon. A l’âge de douze ans , il servait comme tambour dans l’armée d’expédition en Égypte.
Pris dans un combat par un corps de Bédouins, il fut vendu au pacha de Tripoli : son heureux physique fit sa fortune. Il resta longtemps attaché au service du pacha , et fut envoyé dans le Fezzan, avec l’armée do Mohammed le Circassien. La bravoure qu’il déploya dans cette campagne, qui eut pour résultat la conquête du Fezzan, lui attira les bonnes grâces de son souverain : celui-ci le récompensa en lui accordant le titre de bey et le gouvernement d’Augila. Abou-Zeith-Abdallah , dit Pacho (qui nous donne ces détails ) , n’a conservé d’autre souvenir de sa patrie qu’un idée vague de la ville et des environs de Toulon, et d’autre usage de la langue originaire que quelques mots provençaux qu’il estropie avec une bonhomie charmante.
La route la plus commode et la plus courte pour visiter l’oasis d’Augila est celle qu’a suivie Pacho. Parti de Ladjedabiah, sur la côte de la Grande Syrte, il traversa la partie occidentale du désert de Barcah ( petit désert de la Syrte Libyque ) , en passant par Rassam et Maragh. Ladjedabiad ( Serapeum des anciens?), à treize lieues sud du cap Carcora, était, au rapport d’Édrisi, une ville jadis très-florissante. Si l’on en juge par l’étendue et la beauté des ruines que l’on aperçoit dans cette partie de la plaine qui sert de limite aux terres fertiles, ce devait être en effet une ville considérable.
(i) Pacho, p. 282. Voyez sur le culte des anciens habitants d’Augila , Poinponius Mêla, lib. I, c. 8 : Augilœ mânes tantum deos putant ; per eos dejerant ; eos ut oracula consultait : precatique quœ volunt, ubi lumulis incubuere , .pro responsis ferunt somnia.
DÉSERT DE BARCAH.
A deux lieues au delà de Ladjedabah, on entre dans le désert de Barcah, dont Pacho trace ce sombre tableau. « Je doute, dit-il, qu’un Européen, aventuré pendant la chaude saison dans ces immenses solitudes, quoique familiarisé avec le sol de la Libye, n’en éprouve pas une impression pénible. 11 tourne le dos à l’Europe , et l’horizon se déroule à ses yeux en plaine mobile et sans bornes. Là , nulle végétation, quelque grêle et grisâtre qu’elle soit, ne fait hâter le pas du chameau et n’interrompt la monotonie de sa marche; nulle colline, quelque aride et calcinée qu’elle soit , ne coupe la nudité du désert; nul palmier solitaire ne provoque les chants de l’Arabe par l’annonce de la source hospitalière ; nul troupeau de gazelles, se jouant dans la plaine, ne vient distraire la caravane attristée; l’hyène même et les autres fauves de la Libye ne s’aventurent jamais dans cette zone brûlée, et le silence de ce tombeau de la nature n’est pas même troublé par leurs hurlements nocturnes. Un ciel de feu, un sol constamment uni, du sable , toujours du sable, rien que du sable sans eau , telle est la région qui s’étend du littoral de la Syrte jusqu’à la station de Rassam; et cet espace, en n’en parcourant qu’une ligne, forme au moins trente lieues d’étendue (1). »
(1) Pacho, Voyage dans la Marmarique. — Aboulféda dit que la province de Barca est la Peutapole des anciens. « C’est, dit-il , un pays d’une grande étendue ; les Arabes ( nomades ) s’y sont établis, et maintenant il ne s’y trouve plus de ville belle et importante. On lit dans 1 ' Azyzy que le pays de Barca est traversé par deux moutagnes, où se trouvent beaucoup de fermes considérables, de sources d’eaux courantes, de champs ensemencés , et de beaux monuments élevés par les Romains. Les vivres y sont toujours à très-bon marché , et on en exporte pour l’Égypte du goudron et beaucoup de brebis. » Il est dit dans le même ouvrage que le pays présente un lieu où les navires peuvent jeter l’ancre ; ce lieu est nommé Adjyè. «Le pays renferme une ville où se trouvent une chaire, un marché, et plusieurs mahres. Cette ville est située à six
ÉTATS TRIPOLITAIN&
Cette région inhospitalière était la patrie des Psylles et des Nasamons, peuples errants, qui voyaient leurs rares moissons souvent englouties par les sables mouvants. Les Psylles eux-mêmes, voisins des Nasamons , périrent de cette façon : ils furent engloutis au milieu des sables soulevés par un violent vent du midi. Quant aux Nasamons, ils allaient tous les ans, comme nous l’apprend Hérodote (1) , faire leur provision de dattes à l’oasis d’Augila. « Ils font aussi, ajoute-t-il, la chasse aux sauterelles ( àrréXsëou; ) ; il les font dessécher au soleil et les trempent ensuite dans le lait, qu’ils boivent. Ils ont la coutume de prendre chacun plusieurs femmes, et ils peuvent cohabiter avec toutes les autres qui sont en commun (2). » — Du reste , les usages des Nasamons paraissent avoir été appropriés à la nature du sol. Ils n’occupaient point de tours , comme les Libyens de la région montueuse; ils ne se construisaient point de maisons , comme les Maxyes leurs voisins; ils n’avaient point de tentes, comme les Scénites des environs d’Ammon : mais il se construisaient avec des asphodèles et des joncs entrelacés de petites cabanes portatives {mapalia), qu’ils pouvaient placer partout sur ces terrains mouvants (3). On pourrait aussi attribuer aux mêmes causes le soin qu’ils prenaient de ne pas laisser expirer leurs parents couchés sur le dos , et de les tenir assis , de crainte peut-être que leur corps ne disparût sous les sables (4).
Comme les Maures de la côte d’Oued- Noun, les Nasamons vivaient surtout du pillage des navires jetés sur les côtes de la Syrte. Ces déprédations devinrent si nuisibles au commercede Cyrène, que les Romains, devenus possesseurs de la Pentapole libyque, songèrent aussitôt à y me ttre fin. Auguste ne dédaigna point
milles de Barca. » ( Géographie d' Aboulféda, traduite par M. Reinaud , tome II, p. 178.)
(1) Hérodote, IV, 173.
(2) Hérodote, IV, 172.
(3) Ces cabanes avaient la forme daine carène de navire. Sallust. Bellum Jugurth. cap. XVIII : Ædificia Numidarum agrestium,
?uce mapalia ilii vocaut , oblonga, incurvis , ateribus tecta, quasi navium carince saut.
(4) Hérodote, IV, 190.
de leur faire la guerre, et leur fit quitter le littoral. Denys le Périégète dit, en effet, que de son temps on n’y apercevait plus que leurs cabanes vides. Toutefois, ils firent encore une tentative pour reconquérir leur misérable patrie. Mais Domitien, au rapport d’Eusèbe et de Josèphe, leur fit éprouver une nouvelle défaite. Les Nasamons se retirèrent alors dans l’intérieur des terres, vers le sudouest , et allèrent probablement peupler quelques îlots de terre sur la lisière du grand désert.
Au delà d’Augila, Hérodote indique encore trois stations ou oasis, composées également d’un tertre de sel (aXo; xoXwvo?), d’eau et de palmiers fertiles (cpoîvtKc; Kap7To<pdpot ). Malheureusement les explorations comparatives des modernes nous manquent ici. L’oasis à dix journées à l’ouest d’Augila était habitée par les Gamphasantes (Garamantes d’Hérodote), peuple timide, allant nu, et fuyant tout commerce avec les autres nations (1). « Ce peuple, dit Hérodote, est dans l’usage de répandre de la terre végétale sur la croûte de sel qui recouvre le sol, et c’est de cette manière qu’il sème et récolte les grains. » L’historien grec ajoute que c’est dans ce pays que l’on trouve les boeufs qui paissent à reculons (Ô7na6ovou.ot flosç), à cause delà direction de leurs cornes saillantes ; et que les Garamantes (Gamphasantes) vont à la chasse des Troglodytes éthiopiens , qui vivent de lézards, et ont un langage comparable au sifflement des chauves-souris
(TETpî'yaai KaTa-rcsp ai v’J/CTspîô'e; ) (2).
A dix journées du pays des Gainphasantes on trouvait un autre tertre de sel , de l’eau et la peuplade des Atarantes.
C’est, dit Hérodote, la seule, à notre connaissance, dont les individus ne se distinguent pas entre eux par des noms propres. Celui d’Atarante est commun àtous, et personne n’en porte d’autre (3).
(1) Pomp. Mêla, lib. I, 8 : Nudi surit Gamphasantes , armorumque omnium ignari; nec vitare sciant tela , nec jacere ; idcoque obvios fugiunt, neque aliorum, quam quibus idem in g enii est, aut congressus, aut colloquia patiuntur .
(2) Hérodote, IV, i83.
(3) Il est à remarquer que Léon l’Africain parle d’un peuple du Bornou dont les habitants n’avaient pas de nom propre. « Les ha-