L’HOMME
Dans les états algériens , il n’en est pas comme dans presque tous ceux de l’Europe , où la même race de l’espèce humaine peuple chaque sol. Nous avons pu reconnaître, dans la portion de la Barbarie traversée par l’armée française, sept races d’hommes bien distinctes et qui diffèrent les unes des autres par leurs caractères physiques , leurs mœurs et leurs habitudes : ce sont les Maures , les Berbères , les Arabes, les Nègres, les Juifs, les Turcs et les Koulouglis , qui se trouvent rassemblés sur une très-petite étendue de pays, par exemple, aux environs d’Alger, dans un demi-cercle dont le rayon n’a pas dix lieues.
Les Maures et les Berbères sont les plus anciens habitants du pays; ils proviennent, suivant Salluste, du mélange des soldats de l’armée d’Hercule , passée d’Espagne en Afrique , avec les Libyens et les Gétules, aborigènes de la contrée.
Les Maures ayant des mœurs plus
douces que les Numides, et étant aussi plus disposés à vivre en société, s’établirent sur le bord de la mer, où ils bâtirent des villes , tandis que ceux-ci se retirèrent dans les montagnes , où ils vécurent sous des tentes , ou dans de mauvaises cabanes faites de branches d’arbres , ou de roseaux enduits de terre. Les Maures ont subi le joug de tous les conquérants qui se sont succédé sur la cote septentrionale de l’Afrique ; ils se sont même alliés avec eux , ce qui a altéré très-sensiblement la pureté de leur race. Depuis la domination des Turcs , beaucoup d’esclaves chrétiens , qui , après avoir embrassé l’islamisme, ont épousé des Mauresques , se sont confondus avec le peuple maure, en sorte qu’aujourd’hui la classe d’hommes à laquelle on donne le nom de Maure est composée d’éléments très-hétérogènes ; il existe cependant encore quelques familles qui ne se sont point mésalliées et chez lesquelles on retrouve les caractères de la race primitive.
La taille des hommes est au-dessus de la moyenne. Leur démarche est noble et grave; ils ont les cheveux noirs , la peau un peu basanée , mais cependant plutôt blanche que brune , le nez aquilin , la bouche moyenne , les yeux grands, mais peu vifs. Us ont généralement un certain embonpoint, ce qui peut servir à les distinguer au premier coup d’œil des Arabes et des Berbères , qui sont presque toujours très-maigres. La constitution des , femmes est assez en rapport avec celle des hommes. Quelques-unes sont fort jolies ; elles ont presque toutes des cheveux noirs et de beaux yeux.
La population maure est plus nombreuse qu’aucune des autres , ses mœurs sont beaucoup plus douces ; elle est presque toute renfermée dans les villes et dans les villages construits en maçonnerie ; elle se trouve souvent obligée de se défendre contre les Arabes et les Berbères , qui cherchent continuellement à la piller.
Les Maures ont pris avec la religion presque toutes les coutumes des Turcs, sous le despotisme desquels ils vivaient
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depuis plus de trois cents ans , quand nous vînmes leur imposer le nôtre.
Leur costume se rapproche beaucoup de celui des orientaux : ils portent une culotte fort large qui leur laisse les ïambes nues ; une veste et deux gilets brodés en or ou en soie , suivant leur rang; leur coiffure est le turban. Ils ont pour chaussure des pantoufles de maroquin très-couvertes, qu’ils nomment babouches.
Si les Maures sont les hommes les plus doux de la Barbarie, ils sont aussi les plus paresseux : ils passent la plus grande partie de leur temps , les jambes croisées sur un banc ou sur une natte de joncs , à fumer leur pipe et à prendre du café. Ils sont très-religieux et s’acquittent fort exactement de toutes les pratiques que leur impose le koran. Quand l’heure de la prière sonne, ils se prosternent partout où ils se trouvent et prient avec la plus grande ferveur, en faisant tous les baisements de terre et les salutations voulues , sans s’inquiéter en aucune façon de ceux qui les environnent.
Les mahométans d’Alger prient cinq fois par jour : à la pointe du jour, apres midi , a quatre heures du soir, immédiatement après le coucher du soleil, enfin une heure après. A ces différentes époques, le crieur {muezzin) monté sur le minaret de la mosquée , après avoir hissé à une espèce de potence un petit drapeau blanc , crie de toutes ses forces: « Il n’y a qu’un Dieu , Dieu est grand et Mahomet est son prophète ! » Ce qu’il répète trois fois de suite; il continue : « Je vous « salue; venez à la mosquée adorer « Dieu, et que ceux qui sont dans les « champs ou sur les chemins, prient là « où ils se trouvent : les prières sont «. bonnes partout. » A la voix du muezzin , ceux qui ont le temps d’aller dans les mosquées s’y rendent. Les autres prient partout où ils sont.
Les femmes n’entrent presque jamais dans les mosquées, et elles ne sont pas même obligées de prier chez elles. Les musulmans croient qu’elles n’ont point d’ame , et qu’elles ont été créées uniquement pour le plaisir des
hommes, comme tant d’autres choses.
Le mariage chez eux n’est point une cérémonie religieuse ; c’est une espèce de marché qui se -fait d’une manière extrêmement bizarre.
Les hommes et les femmes ne peuvent point communiquer librement entre eux ; les demoiselles qui ont atteint l’age de puberté ne sortent jamais , ou très-rarement , non plus que les jeunes femmes ; il n’y a que celles déjà d’un certain âge qui soient libres de sortir , le visage couvert de manière à ce qu’on ne puisse voir que les yeux , et enveloppées de tant de draperies, qu’elles ressemblent à des paquets de linge ambulants. Les Maures ne laissent pas pénétrer leurs amis chez eux ; ils les reçoivent à l’entrée de la maison , sous un vestibule , où ils sont assis sur des tapis, les jambes croisées, et fumant leur pipe en prenant du café. Cette maniéré de vivre s’oppose à ce que les jeunes gens puissent voir les demoiselles et leur faire la cour. Les mariages se font donc par arrangement entre les parents , ou par commérage , sansqueles enfants se soient jamais vus.
Il arrive quelquefois qu’un jeune homme , ayant beaucoup entendu parler de la beauté et des vertus d’une demoiselle , se monte l’imagination et se prend de belle passion pour elle.
Alors il emploie tous les moyens pour acquérir des renseignements sur l’objet de son amour : s’il ne peut décider sa mère à aller s’assurer par elle-même de toutes les qualités qu’il a entendu prôner, il s’adresse à une vieille femme connue pour se charger de négocier les mariages , et il y en a beaucoup en Barbarie ; il lui promet des cadeaux et de l’argent si elle veut aller dans la maison de la jeune fille s’assurer de tout ce qu’il a ouï dire , et venir lui en rendre compte.
La messagère s’introduit dans la maison en prétextant une autre raison que celle qui l’amène , et, tout en causant avec les parents , elle ne manque pas de leur faire comprendre adroitement sa mission , surtout si le jeune homme est riche. Quand ceux-ci trouvent le parti avantageux , ils font à
L’UNIVERS
cette femme des cadeaux et de belles
Îiromesses, pour l’engager à vanter es qualités et la beauté de leur fille , et la négociatrice se trouve ainsi payée ar les deux parties. De retour auprès e celui qui l’a envoyée , la vieille fait un rapport , souvent moins dicté par les charmes de celle qu’elle est allée voir , que par la manière dont elle a été traitée par ses parents : c’est là ce qui fait que beaucoup de maris trompés répudient leurs femmes peu de temps après les avoir épousées. Quand un jeune homme est satisfait des informations qu’il a fait prendre sur une demoiselle, il engage son père, ou son plus proche parent s’il n’a plus de père, à la demander en mariage.
De quelque manière que les préliminaires aient eu lieu , les pères qui sont tombés d’accord pour unir leurs enfants se rendent chez le cadi (juge ) , et, devant ce magistrat, ils déclarent leurs intentions et stipulent la somme que le futur est convenu de donner à son épouse. Après cette déclaration,
Ï[ui est inscrite sur un registre , le cadi ait apporter de l’eau sucrée qu’il boit avec les contractants; ensuite ils se prosternent tous les trois, et adressent à Dieu une prière ( feata ) pour lui demander de bénir l’union qu’ils viennent de conclure. Avant de se séparer, les parents fixent, devant le cadi , le jour où la jeune fille sera conduite chez son époux. En attendant ce moment , elle travaille à faire une chemise et une culotte pour son mari, qui doit s’en parer le jour des noces.
Ce jour arrivé, la jeune épouse prend un bain , après lequel on la pare de ses plus beaux habits ; le dedans de ses mains et le dehors de ses pieds sont teints en rouge avec du henné; on lui dessine une fleur au milieu du front; ses sourcils sont peints en noir; on dessine avec un bouchon brûlé des lignes en forme de zig-zag sur ses mains; et, assise très-gravement sur un divan , elle attend le coucher du soleil, époque à laquelle ses parents , ainsi que ceux de son futur, hommes et femmes, avec ses meilleures amies qui ont ordinairement assisté à
sa toilette , viennent la prendre pour la conduire chez son mari. Deux vieillards prennent alors la jeune épouse par la main , et se mettent en marche vers sa nouvelle habitation , suivis de toutes les personnes réunies autour d’elle , dont plusieurs portent des lanternes allumées, et font entendre de temps en temps le cri de joie des Algériens : You! you! you ! Dans la maison du futur, une chambre superbement décorée et illuminée avec des bougies et des verres de couleur , a été préparée à l’avance ; la jeune épouse y est conduite avec toutes les femmes qui l’ont accompagnée. Là , on leur sert un souper, et elles restent jusqu’à minuit à boire, manger et se divertir entre elles. Les hommes , qui sont demeurés sous la galerie , soupent ensemble dans une autre pièce. Le mari n’est point avec eux ; il mange tout seul dans une chambre à part , probablement pour que les convives ne l’excitent point à la débauche , et qu’à l’heure fixée il puisse se présenter d’une manière décente auprès de celle dont il s’est chargé de faire le bonheur. Cette heure , c’est minuit , époque à laquelle les mosquées sont rouvertes. Chacun se retire, et les deux époux restent libres.
Les musulmans ne peuvent épouser que quatre femmes; mais il leur est permis d’avoir chez eux autant de concubines qu’il leur plaît. Les Algériens usent rarement de la permission que leur accorde le koran ; ils n’ont presque tous qu’une femme légitime, et la plupart n’ont point de concubines.
Les Berbères. D’après ce qu’ont écrit les auteurs anciens sur les Numides , il est évident que les Berbères , nommés par les Algériens Kbaiïl, sont les descendants de ce peuple si courageux, et dont la cavalerie a toujours été si redoutable aux légions romaines. Ce que Salluste dit des Numides peut encore s’appliquer aux Berbères. Partout ils se tiennent enfermés dans l’intérieur des montagnes, d’où ils sortent de temps en temps , tous à cheval , et viennent fondre à l’improviste sur les villes et les villages maures et les tribus arabes , qu’ils pillent en
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quelques instants , et se retirent ensuite dans leurs montagnes avec le butin qu’ils ont fait.
Les hommes sont de taille moyenne ; ils ont le teint très-brun, sans être noir ; la couleur de leurs cheveux est toujours très-foncée ; ils sont tous fort maigres, mais en même temps extrêmement robustes , et supportant les fatigues et les privations avec une constance et un courage remarquables.
Leur figure est plus courte que celle des Arabes , et son expression a quelque chose de cruel, expression que leur conduite ne dément pas. Ils parlent un langage particulier (le chovia ) , qui n’a de rapport avec aucune des langues connues , et qui doit être l’ancien numide. Ils se vêtissent à peu près comme les Arabes, avec une grande pièce de laine blanche, de leur fabrique, qui leur enveloppe tout le corps , et sur laquelle ils mettent , quand il fait froid ou qu’ils vont en voyage , un manteau ( bernons ) de la même étoffe, portant un capuchon. Ils n’habitent point sous des tentes , mais dans de petites cabanes construites avec des branches d’arbres ou des roseaux enduits de terre grasse.
Les Berbères entendent fort bien l’agriculture ; ils sont très-industrieux, et "fabriquent eux-mêmes tout ce qui leur est nécessaire , jusqu’à des armes, de la poudre, et même de l’argent monnoyé. Ils exploitent aussi des mines de cuivre , de plomb et de fer.
Ceux qui vivent sur les bords des plaines, étant continuellement en contact avec les Arabes , ont embrassé l’islamisme, jusqu’à un certain point; mais le reste de la nation n’a pour ainsi dire point de religion. Les Berbères mettent toute leur confiance dans les marabouts, auxquels ils rendent une espèce de culte. Ce sont des hommes plus instruits que les autres et fort adroits, qui ressemblent assez aux devins de village. Les habitants de la tribu dans laquelle vit un marabout ne font jamais une grande entreprise sans le consulter ; il arrange les différends entre les particuliers , et même entre les tribus : c’est le juge su¬
prême. Dans la guerre , les marabouts sont des médiateurs qui empêchent bien souvent le sang de couler. Pour tous les services qu’ils leur rendent, les Berbères font aux marabouts des cadeaux de toute nature , et ils ont pour eux la plus grande vénération.
Lorsqu’ils meurent, ils leur élèvent un tombeau magnifique , qu’ils ornent le mieux qu’ils peuvent , et dans lequel ils vont à chaque instant consulter les mânes de celui qu’ils ont chéri et révéré pendant sa vie. Le tombeau d’un marabout porte le nom de marabout.
Les Musulmans , Maures , Arabes et Nègres ont aussi des marabouts comme les Berbères ; mais ces marabouts n’ont pas autant d’influence, quoiqu’ils soient encore très-vénérés et qu’ils jouissent de privilèges fort étendus.
Les femmes berbères vont le visage découvert , et ne sont pas aussi retenues que celles des Maures et des Arabes. Les jeunes gens font la cour aux demoiselles avant de les épouser.
Cependant le mariage parmi eux n’est encore qu’un véritable marché. Le jeune homme qui veut épouser une demoiselle va trouver le père de celleci, et lui offre une somme d’argent , ou un certain nombre de têtes de bétail en échange de sa fille. Les deux parties ne s’accordent guère qu’après avoir marchandé fort long-temps ; et quand le marché est conclu, ils se rendent ensemble auprès du marabout, qui donne ou rernse son assentiment. Comme rien ne peut se faire sans sa permission , le jeune homme est souvent obligé d’acheter encore son consentement. Lorsque toutes tes difficultés sont aplanies, l’époux se rend chez son beau-père avec la somme d’argent, ou le nombre de têtes de bétail promises ; sa fiancée lui est alors remise , il l’emmène dans sa cabane, et en fait son épouse sans autre cérémonie.
Les Arabes qui vivent dans les plaines de la régence d’Alger sont absolument les mêmes que ceux de l’Egypte et de toutes les autres parties de l’Afrique. Ce sont les descendants de ces conquérants qui , sous le règne
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des califes , s’emparèrent d’une grande partie de l’Afrique, et pénétrèrent même jusqu’en Espagne.
Les Arabes sont divisés par tribus, qui ont chacune un chef que l’on appelle check. Us habitent sous des tentes , qu’ils transportent avec eux quand ils changent de place , suivant les différentes saisons de l’année; ils cultivent la terre, et possèdent une grande quantité de troupeaux , qui forment leur principale richesse; ils sont bien moins actifs et moins industrieux que les Berbères , et peut-être aussi un peu moins cruels. Cependant ils aiment beaucoup la guerre, et ils parcourent la campagne pour piller les voyageurs et les habitations des Maures.
Ce sont les Arabes qui ont apporté l’islamisme dans la régence d’Alger ; et leurs pratiques religieuses ne diffèrent en rien de celles des Maures et des Turcs, avec lesquels on les trouve souvent réunis dans la même mosquée. Leur manière de s’habiller diffère peu de celle des Berbères.
Les femmes arabes sont vêtues comme celles des Maures , mais sont cependant moins retenues et moins scrupuleuses qu’elles. Dans l’intérieur de la tribu , elles sont souvent découvertes et causent librement avec les hommes.
Les Nègres. Il existe dans les états algériens beaucoup de familles nègres ui vivent au milieu des Maures et es Arabes, en jouissant des mêmes droits qu’eux, parce qu’elles ont embrassé l’islamisme. Ces familles proviennent d’esclaves amenés de l’intérieur de l’Afrique , auxquels leurs maîtres ont donné la liberté. Les Arabes et les Maures ont, en outre, beaucoup d’esclaves nègres des deux sexes qui leur servent de domestiques, et dont ils prennent un grand soin.
Les Juifs. On rencontre beaucoup de Juifs dans presque toutes les villes de la régence. Alger en renferme, à elle seule , plus de cinq mille. Le peuple d’Israël est ici comme dans toutes les autres parties du monde, adonné au commerce , au brocantage , et d’une avarice sordide. Il est reconnaissable par ses caractères physiques , ses
mœurs , ses coutumes et ses pratiques religieuses.
Les Juifs paraissent s’être réfugiés en Afrique après la ruine de la Judée par l’empereur Vespasien; mais ceux d’Alger font sur leur venue dans ce
Eun conte des plus ridicules , et ; cependant toutes les parties sont pour eux des articles de foi.
« Quand les musulmans possédaient l’Espagne , disent-ils , ils nous avaient permis d’habiter parmi eux , de nous livrer au commerce, et d’exercer librement notre sainte religion. Lorsque les chrétiens les eurent chassés , et eurent reconquis ce beau pays , ils nous laissèrent tranquilles pendant quelque temps; mais, envieux des richesses que nous avions amassées par notre travail, ils ne tardèrent pas à nous tyranniser. En 1390, le grand rabbin de Séville, Simon - Ben- Smia, fut chargé de fers et jeté en prison , avec 60 des principaux chefs des familles juives. Cet acte arbitraire fut le signal de cruautés encore plus grandes que celles que nous avions éprouvées jusquelà. La mort du rabbin et de ses compagnons d’infortune fut ordonnée , et ils allaient être exécutés , lorsque le ciel les délivra par un de ces miracles dont nos annales offrent tant d’exemples.
« Tous ceux qui étaient avec Simon voyant approcher leur dernière heure, accablés de douleur, s’abandonnaient au désespoir ; mais ce grand homme restait calme , et semblait se résigner avec courage à son malheureux sort- Tout-à-coup ses yeux se remplirent de feu , sa figure s’anima , et un rayon de lumière brilla autour de sa tete ; dans ce moment il prit un morceau de charbon , dessina un navire sur la muraille , et se tournant ensuite vers ceux qui pleuraient, il leur dit d’une voix forte : « Que tous ceux qui croient « en la puissance de Dieu, et qui « veulent sortir d’ici à l’ instant même « mettent avec moi le doigt sur ce « vaisseau. » Tous le firent , et aussitôt le navire dessiné devint un navire véritable , qui se mit de lui-même en mouvement , traversa les rues de Séville, au grand étonnement de tous
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les habitants , sans en écraser un seul , et se rendit droit à la mer avec tous ceux qui le montaient. Le vaisseau miraculeux fut conduit par le vent dans la rade d’Alger , ville qui n’était alors habitée que par des mahométans.
Sur la demande que leur firent les Juifs de s’établir parmi eux , les Algériens , après avoir écouté le récit de la manière miraculeuse dont les Juifs avaient échappé à la cruauté des chrétiens, consultèrent un marabout fameux qui vivait à Méliana. Sur sa réponse qu’il fallait accueillir les enfants d’Israël , ils eurent la permission de débarquer, et les habitants , ayant à leur tête les chefs de la religion et de la loi, sortirent en foule pour les recevoir. »
On accorda aux Juifs tous les privilèges dont ils avaient joui en Espagne sous l’empire des Maures ; ils obtinrent même le droit de faire des liqueurs et du vin. Toutes les conditions du traité furent écrites sur un parchemin, que les rabbins d’Alger conservent encore dans leurs archives.
Mais quand les Turcs se furent emparés de cette ville , leur despotisme, qui s’étendit bientôt sur tous les habitants , de quelque religion qu’ils fussent, s’appesantit particulièrement sur les Juifs; le peuple d’Israël devint encore esclave , et ses fers ne furent brisés que par l’armée française qui détruisit la puissance algérienne.
Les Turcs , qui ont possédé pendant trois siècles toute la regence d% Alger , ne s’y sont pas introduits en conquérants : les Algériens les avaient appelés à leur secours contre les Espagnols, gui s’étaient emparés de plusieurs villes maritimes, qu’ils traitaient, comme celles de l’Amérique , avec une rigueur inouïe.
La milice turque, qui formait la principale force militaire de la régence, se recrutait à Smyrne, à Constantinople et dans plusieurs autres villes de la Turquie , par des agents du dey , d’après un traité conclu entre ce prince et le sultan. Les soldats turcs jouissaient à Alger de privilèges fort étendus , dont ils perdaient la plus grande partie en se mariant. Néanmoins,
beaucoup se mariaient avec les filles des Maures, ou avec des femmes chrétiennes prises par les corsaires et vendues comme esclaves. Les vieux janissaires, qui se retiraient tous du service avec solde entière , se mariaient aussi ; et de là un grand nombre de familles turques dans toute les villes où le dey entretenait des garnisons.
Quoique les Turcs mariés perdissent une grande partie de leurs privilèges , il leur en restait cependant encore beaucoup; et, conservant toute leur fierté de janissaires , ils tenaient toujours les Maures à une certaine distance d’eux, même ceux avec lesquels ils s’étaient alliés.
Les enfants nés du mariage des Turcs avec les esclaves chrétiennes étaient considérés comme Turcs, et jouissaient des mêmes droits que leurs pères : ils pouvaient entrer dans la milice et aspirer à toutes les dignités de l’état; mais ceux issus de l’alliance des Turcs avec les filles des Maures rentraient dans la classe des parents de leurs mères; ils ne pouvaient point être enrôlés dans la milice , et quelques emplois seulement leur étaient réservés. Ceux-ci portaient et portent encore le nom de Ivoulouglis.
Les Koulouglis sont généralement de beaux hommes ; ils ont la peau blanche et les muscles très-prononcés ; ils sont d’un tempérament lymphatique ; la tranquillité et la douceur sont peintes sur leur figure. Leur costume est le même que celui des Maures et des Turcs ; mais ils mettent dans leur habillement une espèce de coquetterie qui sied bien à leur caractère , et rappelle les mœurs asiatiques. Dans l’état social, les Koulouglis étaient tout-àfait confondus avec les Maures ; mais comme étant les parents des Turcs, ils n’avaient point à en redouter toutes les vexations qu’ils faisaient souffrir aux autres classes. Ces hommes professent la religion musulmane , dans laquelle ils sont nés, mais avec la meme indifférence qu’ils apportent dans tous leurs autres actes, ce qui est un de leurs caractères distinctifs.
Telles sont les sept races de l’espèce
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humaine qui habitent l’état d’Alger.
Les hommes vivaient sous un gouvernement des plus despotiques. Le souverain d’Alger (dey ) avait le droit de vie et de mort sur ses sujets , et pouvait s’emparer de leurs propriétés et même de leurs femmes et de leurs enfants , quand bon lui semblait : le plus léger prétexte, une fausse conspiration, une petite infraction aux lois du Koran suffisait pour faire condamner un homme et confisquer sa fortune.
Le dey avait des ministres placés à la tête des différentes branches de l’administration , et chargés de rendre la justice chacun dans sa partie. Les différends entre les particuliers étaient accordés par des juges (cadis). On pouvait appeler au souverain de tous les jugements rendus par ses agents.
Les provinces étaient gouvernées par des heys, lieutenants du dey, obligés de se rendre tous les trois ans devant lui , pour rendre compte de leurs actes ; s’il n’en était pas satisfait , il leur faisait trancher la tête à leur arrivée dans son palais.
Ce despote sanguinaire était cependant l’élu de l’armée, d’une soldatesque indisciplinée il est vrai , et qui le massacrait dès qu’elle était mécontente, ou qu’un ambitieux avide du trône avait su l’émouvoir par des promesses. Un seul dey est mort dans son lit , encore était-ce de la peste ; on en a vu jusqu’à cinq élus et massacrés le même jour.
Quand le dey avait été assassiné , ce qui arrivait toujours à la suite d’une révolte , les membres de la milice , soldats et officiers , se réunissaient au palais sous la présidence de l’aga, ministre de la guerre. Là, chaque parti proposait son homme, et l’aga criait son nom. On proposait des candidats jusqu’à ce qu’un d’eux eût réuni presque tous les suffrages ; ce que l’assemblée faisait connaître par ses acclamations. Les partis, pour faire triompher chacun leur candidat , en venaient souvent aux mains , et le sang coulait à grands flots. Enfin , quand, au milieu du plus grand désastre , on était parvenu à s’entendre, l’élu , revêtu d’une
robe de soie (cafetan), était porté sur le trône , et aussitôt on entendait la milice s’écrier : « A la bonne heure, à « la bonne heure , que Dieu accorde « gloire et prospérité à un tel , qu’il « lui a plu de placer à la tête de la « vaillante milice d’Alger. » Dans le même moment , des hérauts se répandaient dans la ville en criant : « Le dey « est mort , et un tel a été élu à sa « place. » Le dey ainsi proclamé , l’armée rentrait dans l’ordre.