II
— « Mais, au moins, le moyen a-t-il réussi? A-t-il retrouve ses diamans?
— « Après le cent cinquantième coup, le patient a fait un signe à sa fille, qui était présente; elle a remis les diamans, qu'elle tenait cachés dans un petit paquet sous son aisselle.
— u Quellelonganimitéî Quel dévouement filial pour les diamans de son père! Ma foi, mon cher, si vous voulez, nous prendrons tout à l'heure l'avis du conseil sur cette affaire; mais je vous engage, si vous tenez beaucoup à ce que Bacri ne récidive pas, à l'avertir charitablement qu'une autre fois vous lui ferez tendre les coups de bâton qu'il aura fait donner à tort : la loi du talion est le fond du Code pénal des nations barbares ; n'est-ce pas^ d'Aubusson?
— « Ce n'était déjà plus celui des Maures ^ et ce ne peut pas redevenir le nôtre » , dit le secrétaire levant un instant la tête de sur son travail.
— K Alors, nous délibérerons là-dessus. Jus; tement, voici monsieur le consul de France;
nous sommes en majorité, nous pouvons ouvrir la séance. »
Denégat croisa alors sa robe de chambre a grands ramages, s'intronisa sur un fauteuil devant une petite table dont le sapin était couvert de Bédouins, d'Agaves, de hussards et de vivandières dessinés à la plume, et fit signe au secrétaire de lire le procès- verbal de la dernière séance. Nous nous bornerons à en citer les articles suivans :
(( La commission décide qu'il y a lieu à nommer aux emplois ci-après désignés , i **. un directeur de la lithographie : la place est vacante par la promotion de l'ancien titulaire ^ au poste de directeur des douanes; 2°. un inspecteur du lazaret nouvellement établi; 3°. un curateur des propriétés qui seront laissées invendues par les Turcs qu'on va déporter. Dans la prochaine séance , on s'occupera du choix entre les candidats recommandés pour ces places.
« La corporation des marchands de lanternes de papier a présenté une pétition pour s'opposer à ce que les rues de la ville fussent
éclairées le soir par des réverbères, cette me sure devant être ruineuse pour leur industrie. La commission, considérant que jusqu'ici les rues d'Alger n'ont pas été éclairées la nuit, décide qu'il sera sursis à l'éclairage par les réverbères , pour ne pas contrevenir au statu quo.
a Une pétition , couverte de signatures de Maures et de Turcs, demande qu'il soit défendu aux Juifs de porter des turbans, ou au moins que ces turbans soient composés exclusivement d'étoffes noires. Avant l'entrée des Français, les Israélites ne pouvaient se couvrir la tête que d'une cravate noire; la commission inclinait à maintenir l'ancien état de choses, malgré l'observation du lieutenant de police, qui représentait que nos idées d'égalité devaient être appliquées le plus souvent et le plus promptement possible. M. Bacri, présent à la séance, a annoncé que plusieurs de ses coreligionnaires avaient le projet d'adopter les chapeaux européens en signe d'affection pour leurs amis les Français, qui venaient de les affranchir de la tyrannie du dey et des
avanies des Musulmans; mais un ancien ministre de Hussein-Pacha, également présent à la séance, a fait observer que les chapeaux déjà arborés par plusieurs Juifs étaient blancs, ce qui annonçait clairement la prétention de narguer Koulouglis, Maures et Turcs, qui seuls avaient le privilège de porter cette couleur dans leur coiffure. Le consul de France a dit savoir que le seul chargement de chapellerie qui fut arrivé de Marseille, se composait entièrement de chapeaux blancs , les plus commodes pour un pays très chaud, et qu'interdire cette couleur, ce serait ruiner le négociant qui, le premier, avait montré de la confiance dans la nouvelle colonie française. La commission, se fondant sur l'article de la capitulation qui promet respect aux mœurs du pays, décide qu'il sera défendu aux Juifs de porter autre chose que des coiffures noires, chapeaux, cravates ou turbans.
« Le nouveau syndic des Arabes * d'Alger,
' Je me suis servi quelquefois du nom de Maure que les Européens ont adopté pour désigner la population de l'ancienne Mauritanie, et spécialement les habitans des villes
Abou-Derba, écrit à la commission pour lui représenter les dangers de l'expédition de Blida. Il n'a pu obtenir audience du général en chef pour lui dire tout ce qu'il savait à ce sujet; le chef d'état-major, Polybe, l'a reçu comme s'il eût été, lui, Abou-Derba, un officier de l'armée française, et lui a durement imposé silence quand il a élevé des soupçons sur la fidélité et la sincérité du bey de Titery; quand il a dénoncé certains mouvemens suspects des Turcs et des Kobaïl, certaines alarmes conçues par les chefs réunis sur les bords du Rhamis, et qui pourraient amener de leur part des hostilités au lieu d'une alliance. Le lieutenant-général de police a déclaré que, pour sa part, il pouvait confirmer la dénonciation relative aux manœuvres des Turcs et des Kobaïl, et que les agens de la police secrète étaient en mesure d'arrêter les coupables dès qu'il y aurait de leur part un commencementd' exécution. Nonobstantcette observation, la commission, considérant que
mais ce nom est tout-à-fait inconnu dans le pays. Les habitans des villes s'appellent Arabes aussi bien que les Bédouins.
la communication d'Abou-Derba ne rentre en rien dans ses attributions, passe à l'ordre du jour. »
Quand le secrétaire eut fini la lecture du procès-verbal, il ajouta : (( Messieurs, la première chose qui était à Tordre du jour était la désignation des candidats pour les places vacantes; le général en chef, que j'ai vu ce matin, m'a dit qu'il avait déjà fait les nominations.
— « Allons, dit le président d'un ton aigre-doux, toujours des empiètemens sur nos attributions. »
Le jeune homme reprit : « C'est ce que j'ai eu l'honneur de représenter à son excellence; elle s'est excusée sur la difficile et subtile distinctive entre les droits de confirmation et d'initation ; mais elle a déclaré , au surplus que ce qui était fait était fait.
— ((Et, dit le président, quelles sont les personnes nommées? au poste de directeur de la lithographie?
— « M. Duclos.
— ((A celui d'inspecteur du lazaret?
— « M. Duclos.
— « De curateur des immeubles des Turcs?
— ((M. Duclos. Ces trois places ne l'empêcheront pas de conserver son titre d'inspecteur de la télégraphie, dont il reprendra les fonctions aussitôt que des télégraphes seront établis, et dont il cumulera les appointemens avec ceux des trois places nouvelles. »
Un quatrième membre de la commission , le commandant de la place d'Alger, était arrivé sur ces entrefaites, et avait pris place à l'extrémité du divan, près du paquet de tapis. Il ajouta quelques mots à ce que venait de dire le secrétaire relativement à Duclos.
u Le général en chef a cru devoir accumuler tous ces titres et ces traitemens sur sa tête pour le récompenser des services extraordinaires qu'il a rendus à l'armée. Depuis la capitulation d'Alger , toutes les négociations diplomatiques ont été entamées et terminées par lui; et pendant la campagne, il avait été exposé à plus de dangers qu'un militaire à épaulettes.
DES MINISTRES. ll^<^
— « 11 est fâcheux, dit le consul avec hésitation, qu'il ne jouisse pas, dans le corps diplomatique, d'une considération proportionnée à l'estime dont M. le maréchal vient
de lui donner tant de preuves. ^
— (c Je souhaite, murmura le lieutenant de police, que ses relations avec les autres personnages aient été plus pures que celles qu'il parait avoir eues avec le bey de Titery. Pendant que j'étais directeur-général de l'administration civile de Cassel, j'ai vu l'Empereur faire fusiller des employés pour des actes moins graves. A Hambourg.... »
Le lieutenant s'arrêta ; il avait vu ses collègues échanger les regards moqueurs par lesquels ils s'étaient mis depuis quelque temps à saluer au passage ses deux idées fixes. Le président reprit la parole :
« Messieurs, la suite de l'ordre du jour est l'enquête sur les apanages d'Ibrahim-Aga, gendre du dey d'Alger. Ces biens doivent-ils être considérés comme domaine public entreposé par le dey dans les mains d'un ministre et prince de sa maison, et comme tels, tom-
25o LE CONSEIL
bant dans les domaines de l'État après la déposition du dey et de son ministre, ou bien comme propriété particulière que Tex-aga aura le droit de vendre? Voilà la question ; pour rèclairîir, nous allons entendre le ministre de l'intérieur ou khodja-çavallo. Le syndic actuel des juifs, qui connaissait parfaitement tout le domaine du beylik algérien et le domaine de Hussein-Pacha, pourra aussi nous fournir de précieux renseignemens. Ces deux messieurs ont dû se rendre ici d'après mon invitation.
— « Au moment où j'arrivais, dit le lieutenant, il y en avait déjà un qui attendait dans la galerie voisine; c'était Bacri. J'ai eu quelque peine à l'empêcher d'entrer ici avec moi; vous lui avez si souvent permis d'assister à nos séances, qu'il se regarde comme notre collègue; l'impudence de cet homme passe toute mesure.
— {( Mais, dit malignement le président, aujourd'hui au moins il y aurait eu quelque générosité à le laisser arriver de bonne heure, il aurait pu se défendre dans l'affaire des dia-
DES MINISTRES. 25l
mans, pour laquelle vous l'avez^ mis en cause devant nous.
— i( Je vous remercie , monsieur le président, de la sollicitude dont vous vous éprenez tout a coup pour les formes judiciaires de la France; vous pouvez être servi selon vos désirs, car, s'il m'en souvient bien, cette affaire n'a pas encore été entamée, et vous vous êtes engagé a la soumettre aux délibérations du conseil. Je pourrai bien aussi profiter de la présence de Bacri pour tirer à clair une autre accusation, dans laquelle vousmême, monsieur l'intendant, aurez probablement à prendre la robe de procureur général. Il s'agit d'une intrigue destinée a entraver le service des subsistances de l'armée.
— « Diable ! ceci devient plus grave ; messieurs, je vous demande, pour cette affaire, la priorité sur les autres. Je vais faire appeler Bacri. »
Un vieillard de petite taille, tout rond d'embonpoint et la figure apoplectique, parut. Il était costumé a l'européenne , et écorchait le français. L'astuce hébraïque ne pou-
vait se soupçonner que dans le clignotement de ses yeux de bœuf; elle était d'autant plus perfide, qu'elle se cachait sous une double couche de somnolence et de bonhomie.
(( Asseyez-vous, monsieur Bacri, dit Denëgat avec dignité. Monsieur Audinos, vous avez la parole.
— «Hier, dans l'après-midi, un troupeau de bœufs, conduit par des Bédouins, venait de passer le pont du Harrasch qui est sur la route de Constantine. Ce troupeau, fort considérable, aurait, en arrivant à Alger, fait tomber le prix de la viande , qui va s'élevant de jour en jour. Quelques juifs sont entrés en pourparlers avec les bouviers, et le troupeau de bœufs a repassé le pont. Au profit de qui s'est faite cette manœuvre ? c'est sans doute au profit de ceux qui , depuis quelques jours, se sont attribué le monopole de l'approvisionnement d'Alger. Or, il est notoire que ce monopole est dans les mains de M. Bacri. »
Le juif répondit : « Les agens qui ont paru près du pont du Harrasch étaient effective-
ment envoyés par moi; mais c^ëtait pour recevoir livraison du troupeau ; ce troupeau était à moi ; j'en avais fait l'acquisition pour approvisionner l'armée française. »
Le président l'interrompit : « Comment 5 l'approvisionnement de l'armée française ! Vous avez refusé de traiter avec nous pour cet objet. Je vous ai offert vingt boudjous par tête de bœuf; le fournisseur général de l'armée vous a offert ensuite , avec mon consentement, vingt et un boudjous.
— (( Quand il y a deux concurrens, dit naïvement le juif, un troisième l'emporte en payant plus cher; j'ai été adjudicataire de la fourniture à vingt-cinq boudjous par tête.
— « Monsieur Bacri, vous mentez : personne, que M. Sialer et moi, n'avait ici le droit de traiter de cette fourniture. »
Le juif tira alors de sa poche un écrit signé Kerambal , et contresigné Polybe.
Denégat^ consterné, lut un bel et bon traité conclu par ces deux autorités pour une fourniture de viande. Le préambule, tout hérissé de métaphysique et de considérations
iî54 LE CONSEIL
sur les rapports du courage et de la longanimité du soldat avec l'alimentation , sur la nécessite de changer les lois ordinaires de l'administration , dans le cas où l'armée était menacée de disette, était écrit de la main de Polybe.
(( Allons, murmura-t-il, encore une usurpation, une confusion de pouvoirs. Monsieur Audinos, il y a effectivement des coupables ou dés égarés dans cette affaire, mais ce ne sont pas ceux que vous croyez.
— «Un instant, monsieur le président; et la retraite du troupeau, rien jusqu'ici ne nous l'explique.
— « Ah ! c'est juste. » Et il interrogea le juif à ce sujet. Bacri prit un air mystérieux, se retourna plusieurs fois, alla entrouvrir la porte pour voir si aucun Turc ou Maure n'y écoutait; ensuite il dit à voix basse :
(( Au moment où mes agens entraient en pourparlers avec les bouviers, quelques Bédouins, arrivés au grand galop, ont intimé l'ordre aux bouviers de se retirer avec le troupeau. Mes agens ont entendu dire que bien-
tôt Alger serait entouré par une grande armée arabe, et que l'on voulait y prendre les Français par famine. Le bruit a couru, à ce qu'il paraît, que la famine y régnait déjà, les provisions de la marine étant épuisées.
— « Cela est absurde , dit le président du conseil.
— (( Permettez, monsieur l'intendant, dit Audinos, cela est plus intéressant que vous ne croyez. Monsieur Bacri, de quel côté venaient ces Bédouins, qui sont arrivés au galop et ont intimé l'ordre aux bouviers de repasser le pont?
— « Du côté de Blida.
— « De Blida ! répétèrent tous les membres ; de Blida , et notre expédition ! »
Les prévisions d'Abou-Derba leur revinrent alors à l'esprit. Le commandant de la place d'Alger, qui dormait en équilibre sur son séant, fut subitement réveillé par les exclamations de ses collègues; et à ce moment réquilibre fut perdu ; il voulut s'arcbouter en appuyant fortement le coude sur le paquet d'étoffes qui était près de lui; un vif craque-
ment se fît entendre et acheva de le réveiller. Quand il souleva les étoffes pour trouver la cause de ce bruit , il aperçut un violon fracasse. L'intendant, qui avait laisse échapper un soupir et un jurement comme un homme qui sent son cœur se briser, réprima bientôt ce premier mouvement , et reprit la dignité calme qui convenait à ses hautes fonctions.
(( Ce n'est rien, général; ne vous occupez pas de cette bagatelle, dit-il avec modération au commandant de la place, qui était embarrassé et paraissait fâché de sa maladresse; ce n'est rien ; écoutons les importantes communications de M. Bacri. )y
Le lieutenant-général de police reprit son interrogatoire.
(( Dites-moi , monsieur Bacri , vos agens n'ont aperçu aucune communication entre les cavaliers venus de Blida et des émissaires sortis d'Alger?
— (( Si fait , monsieur.
— « Ils doivent les avoir reconnus? dit avec impétuosité le président.
— « Oui, monseigneur, mais —
— (( Je ne suis pas monseigneur.
— (( Mais, général....
— (( Je ne suis pas général.
— « C'est un homme très considéré et très influent dans le pays.
— c( Raison de plus pour nous le nommer.
— c( Si les Maures ou les Turcs savaient que je vous ai dit un mot de cela, tout à l'heure ma maison serait brûlée, et, avant ce soir, je serais lapidé.
— (( Nous vous protégerons, monsieur; parlez.
— « Monsieur l'intendant, dit Audinos d'un air d'intelligence, ce que M. Bacri vient de dire est pour moi une indication suffisante : mes agens ont l'œil sur le personnage; ils le connaissent, le surveillent; il ne leur échappera pas.
— « C'est égal, il faut que M. Bacri s'explique, je l'exige. Le salut de l'armée nous ordonne la sévérité. Monsieur Bacri, nommez-nous la personne, et nous vous ferons grâce des réprimandes, des punitions auxquelles vous vous êtes exposé en faisant don-