MORT
Le lieutenant-général de police osa faire entendre le cri de l'humanité, et le général en chef ne lui refusa pas satisfaction. Lès femmes et les enfans ne furent pas séparés de leurs maris; les mêmes bâtimens les transportèrent en Karamanie. Les vieillards septuagénaires ou mutilés, les Turcs qui exerçaient depuis long-temps quelque industrie utile au pays , eurent la permission d'y demeurer. Cet adoucissement fit murmurer le mot faiblesse à quelques bouches qui, d'abord, avaient crié hautement à la violence. Les mesures prises en désharmonie des mœurs des pays font toujours flotter dans ce dilemne d'accusation. Mais le nouveau reproche ne devait pas avoir une longue durée. Le conseil de guerre y apprêtait un terrible correctif.
Après des débats publics , les juges délibéraient à huis clos sur le sort de quatre accusés. Verdanson, qui avait délégué à un autre les fonctions d'interprète pour se réserver celles d'avocat, attendait le résultat de la délibération dans une pièce voisine. Inquiet et
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prévoyant trop bien le sort d'hommes surpris en flagrant délit d'insurrection armée , il ne prétait qu'une oreille distraite a la faconde bavarde et conteuse du mézouar.
çfife vais, disait celui-ci, te rapporter un© aventure singulière qui m'est arrivée lors de mon premier pèlerinage à la Mecque. Tu ne m'écoutes pas , tu es tout préoccupé du destin de tes cliens. Mais, console-toi, ils sont moins inquiets que toi-même. La crainte de la mort, cette infirmité chrétienne, est inconnue parmi nous. C'est aux gens de ma profession qu'il appartient de te donner cette assurance. Dans toutes les villes que j'ai parcourues, j'ai particulièrement questionné mes confrères; l'expérience de tous est conforme à la mienne. Ce sont des hommes instruits que mes confrères; j'en ai trouvé qui savaient Ibu-Sina et Razy mieux que les Hakims les plus savans ; ils connaissaient parfaitement l'anatomie, et m'ont expliqué pourquoi dans l'acte de la décollation il vaut mieux commencer par les côtés du cou que par le devant ou le derrière. J'en en ai rencontré d'autres
auxquels tous les secrets de la magie , de l'astrolop^ie et de l'alchimie étaient familiers.
«Tu souris comme tous tes frères, parce que ces sciences ne sont pas encore parvenues jusqu'à vous ; peut-être en avez-vous laissé périr le culte , et n'en savez-vous plus déchiffrer les livres. Hélas! c'est un malheur qui se fait chaque jour davantage sentir parmi nous, fidèles et savans musulmans! Tous les vieillards d'Alger se souviennent d'avoir connu des magiciens qui convertissaient tous les métaux en or; maintenant, il faut aller bien loin vers le désert pour rencontrer des marabouts dépositaires de ce secret. Par ordre d'un pacha de Jézaïr , je fis un voyage dans le royaume de Merrakesch pour étudier sous un de ces marabouts : il était mort, et ses compatriotes me dirent que sa science avait tant baissé dans les dernières années de sa vie, que c'était à peine s'il pouvait réussir à convertir des boulets de marbre en œufs d'autruche. Ils m'indiquèrent les bords du Sénégal et Tombouctou comme le refuge des véritables savans, capables de lire les livres
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de magie et d'en enseigner l'alphabet. Vous êtes dans l'hiver de la civilisation ; vous n'apercevez plus le soleil de la science : nous sommes dans l'automne; la science, comme le soleil, s'abaisse et fuit vers le Midi. Mais je reviens à mon aventure. )) Le Tunisien qui avait servi d'interprète au tribunal, vint interrrompre le mézouar ; ils conférèrent ensemble à voix basse. Le mézouar se tourna ensuite vers le défenseur des accuses.
(( Rassure-toi , tes frères ont été d'une indulgence exemplaire. Deux de tes cliens ne sont condamnés qu'à cent coups de bâton.
— « Et les deux autres? demanda vivement Verdanson.
— « Sous le règne des pachas, reprit le mézouar, la trahison emportait une peine effroyable, les traîtres étaient écorchés vifs; Ali-Théaleb et son fils ne sont condamnés qu'à être pendus. » v
La porte de la salle du tribunal s'ouvrit avec fracas : trois ou quatre plantons du commandant de la place, un juif et un Maure, qui, avec le mézouar et Verdanson, formaient
le public, entrèrent et entendirent le colonel président prononcer, d'une voix triste et ferme , la sentence des coupables. Un roulement de tamboui^ retentit à la porte de la rue; la force armée qui devait faire respecter l'exécution était prête.
Les chaouich du mézouar s'emparèrent des deux condamnés subalternes. Lui-même marcha à côté du fils de Théaleb en le comblant de politesses; Verdanson ofifrit son bras au vieillard.
« Voici, lui dit-il, le dernier service que je puis te rendre , ne le refuse pas. Tu as été témoin des efforts que j'ai faits pour épargner vos jours; la loi des nations, la loi de la guerre, étaient contre vous. Maintenant, permets que je soutienne tes pas. Si mes frères ou les tiens te voyaient chanceler, ils pourraient l'attribuer au trouble de ton àme plutôt qu'à l'affaiblissement de la vieillesse. Et cependant le trouble de l'àme serait bien excusable en voyant marcher à tes côtés le dernier rejeton de ta famille !
(( Écoute, père, ma sollicitude a pensé à
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tout; voici une préparation d'opium, plus subtile que celles par lesquelles les derviches oublient les misères de ce monde, et se procurent des visions ravissantes d'un monde inconnu. Prends, ami, et fais-en part à ton fils; elle agira subitement; la triste réalité disparaîtra à vos yeux. » ^wipn
Ali-Théaleb répondit : k Et toi aussi, ô mon fils ! tu partages l'ignorance de tes frères sur la puissance que notre sainte religion donne à l'âme, sur le respect que lui portent les fidèles, convenablement pénétrés de sa sublimité ! Tu crains de voir chanceler mes jambes de débilité, aimerais-tu donc mieux qu'elles chancelassent d'ivresse? L'ivresse, ami, est défendue par notre prophète , que le vin la procure, ou le hachich ou l'opium. Tout à l'heure, le juge des morts, Monkir, va nous interroger sur les actes de notre vie , voudrais-tu que nos idées fussent troublées quand nous aurons à lui répondre? Nous entrerons dans le paradis qui attend les musulmans morts en combattant pour la foi. Voudrais-tu que nos yeux appesantis n'aper-
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eussent pas ceux des hoiiris, étoiles scintillantes , et la face du prophète , soleil resplendissant ? »
Le vieillard s'étant alors aperçu que son fils tenait une pipe qu'un Maure arrêté sur son passage lui avait tendue , lui ordonna sévèrement de ne plus fumer. Les casuistes austères ont décidé que la fumée du tabac procurait une espèce d'ivresse. Le fils obéit, et, se tournant vers le mézouar :
(( Au fait , dit' il avec tranquillité , c'était la première fois que je fumais en marchant. C'est fc^t incommt)de. »
Ali-Théaleb s'adressa de nouveau a l'interprète : (( Ami , si tu ressembles encore à tes frères par leurs préjugés, tu es plus près qu'eux de t'en dépouiller. Nous t'avons vu prendre la défense des opprimés, leur prodiguer les consolations, t'exposer au courroux de tes supérieurs , au blâme de les amis, aux railleries des indifférens, arme encore plus redoutée des Nazaréens. La curiosité t'a porté à visiter les contrées où notre foi prit naissance, à étudier nos livres : à ces signes, je
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n'ai pu méconnaître un homme prédestiné h sceller sa vie par l'islamisme.
« Que je serais fier et heureux d'être l'instrument dont le Très Haut a voulu se servir pour effectuer en toi ce glorieux changement! Conquérir une âme à Allah est plus méritoire qu'immoler cent ennemis de son nom. Prononce, ami, celte formule sacramentale que le muëddin t'a si souvent apprise , et tout à coup la grâce d'en haut dissipera ce reste de ténèbres qui obscurcit encore ton esprit. Parle, que je l'entende de ta bouche : voilà sans doute l'opium dont tu voulais me parler, voilà l'ivresse que je désire. Elle me fera oublier la circonstance à laquelle je suis redevable de t' avoir connu , ou plutôt je ne l'oublierai pas; je la regarderai comme une bénédiction. Ma mission continuera sur la terre, puisque je t'y laisserai pour la continuer. »
Verdanson ne pouvait se défendre d'admirer une foi qui donnait à de pareils momens le courage du prosélytisme; aussi né voulutil pas désoler par des argumens directs la folle espérance que venait de concevoir Théaleb.
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(f Quand même la foi islamique m'illuminerait subitement, ô ami ! de quel secours seraisje à ton pays? Mes frères me mépriseraient, les tiens soupçonneraient ma sincérité.
— (( Tu te trompes , ô mon fils ! Loin d'avoir de l'éloignement pour les hommes qui embrassent l'islamisme, nous les respectons et leur obéissons avec plaisir. Les deys et les pachas qui ont donné le plus de lustre, le plus de force au royaume et à la ville d'Alger, étaient des Nazaréens convertis. Quand la foi n'a pas été semée dans l'âme dès la plus tendre jeunesse, elle germe rarement; mais quand elle germe, elle annonce la fertilité et la chaleur du terroir. Les âmes susceptibles d'une tardive conversion avaient une énergie brûlante , des passions nobles et impétueuses comme celles du lion. J'en ai entrevu de pareilles en toi ; le destin t'appelle à faire revivre pour le Mogreb les beaux jours des Hassan, des loussef des Ali-Fertaz; comme eux, et mieux qu'eux peut-être, tu perfectionneras les fruits de la foi musulmane, en les greffant sur le vieux tronc de la science franque.
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(( Tu hésites, tu t' apitoyés sur le sort de tes frères, contre lesquels il faudrait tirer le glaive. Mais ce serait pour eux une bénédiction que Dieu le plaçât dans tes mains pour leur arrapher leur conquête. Si ta main le refuse, il va tomber à d'autres qui seront plus implacables ; elles auront à venger le sang versé sur le champ de bataille, et celui qu'auront répandu les bourreaux.
(( Crois-moi, ami; les Francs, les Nazaréens ne régneront jamais sur un peuple musulman. Notre climat minera lentement leurs personnes; un levain de rébellion fermentera sans cesse contre leur autorité, et leur autorité sera éphémère , bornée à l'enceinte de Jézaïr et de deux ou trois villes maritimes. La mer, qui sera à eux, ils ne veulent pas s'en servir pour la piraterie. La terre qu'ils voudront conquérir dévorera leurs armées. Tes frères auront la présomption de combattre, et ne penseront jamais à négocier. Tes frères ne comprennent pas.
« Une poignée de Turcs commandait h tout le Mogreb, en profitant des haines de
tribus. Ce secret sera perdu pour tes frères, et ils ne sont pas musulmans. Pendant quelques années peut-être, la France aura un bras en Afrique , mais ce bras sera affecte d'une plaie par où son sang s'échappera sans
v Eh bien î ami , tu ne veux pas comprendre? Parmi les gens qui vont être témoins de mon supplice , il y a des amis dévoués, des fidèles qui suivront avec déférence, avec respect, les signes que leur feront mes yeux. Veux-tu que je dise une parole, que je t'impose les mains en leur présence?
« Les Juifs, dans la terre d'exil, ont toujours en secret un roi et un pontife; opprimés par les Français , les Arabes seront maintenant comme les Juifs. Veux -tu être leur pontife et leur roi? Parle : l'onction sera solennelle; c'est mon échafaud qui va te servir d'autel. »
Cependant on était arrivé au faubourg de Babazoun : là, comme à Babeloued, les dernières maisons des vivans touchent aux sépultures des morts. Les tombeaux forment autour des cités musulmanes une seconde cité
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plus grande, puisqu'elle s'accroît toujours, même quand l'autre est en décadence.
Ceux d'Alger sont d'oblongs cercueils decouverts, et formés de quatre dalles. Celle qui correspond à la tête porte une inscription religieuse et le nom du défunt.
Une petite chapelle ornée d'une coupole, une fontaine, un jardin, enclosent les tombeaux de quelques familles riches. Au voisinage du fort Babazoun, on voit quelques uns de ces jardins entièrement couverts de jasmins, de cassies et d'orangers; sous cette ombre, le marbre des cercueils forme des corbeilles pleines de reines marguerites, de roses et de tubéreuses. Ces morts opulens sont noyés dans les parfums comme pendant leur vie.
Les tombeaux des deys ne se distinguent en rien des autres, car les tombeaux sont élevés par la piété des enfans; et les enfans des rois électifs sont des particuliers. Souvent ils sont plus simple?, car la plupart des deys sont morts assassinés, et leurs enfans proscrits auraient craint d'ajouter a la persécution
même par le luxe d'un tombeau. Parfois, cependant, le repentir des factions a élevé des monumens à leurs victimes. Tels sont ces pavillons qu'on montre encore près du fort Neuf, et sous lesquels reposent sept deys, proclamés et ijiiassacrés dans le même jour. Deux seulement sont debout aujourd'hui; la voûte des autres est écroulée. Le figuier sauvage et le palmier nain achèvent la démolition de leurs murs de brique. Sur leurs décombres pulvérulens, les herbes salées de la plage s'entrelacent avec les plantes grasses de la plaine, avec le palma-christi et le nyctage belle-denuit. Le nyctage ! gardien fidèle des tombeaux algériens, fleur brune, modeste et mélancolique, comme les femmes qui viennent y pleurer.
J'ai dit, je crois, que la nécropole d'Alger touchait aux maisons de la cité, je me trompais; quelque chose les sépare, c'est la place des exécutions. L'allégorie ne mentait pas! La mort violente était fa transition la plus ordinaire du séjour des vivans à la demeure des morts!
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La foi chrétienne de Verdanson , retrempée par les discussions récentes de quelques sectes philosophiques et religieuses, n'avait rien à craindre des séductions du derviche. Mais la conviction de ce vieillard, qui croyait bien disposer d'un trône et commander à un peuple qui le laissait traîner ali supplice; ce fanatisme sublime qui le rendait indifférent à sa situation, pour le préoccuper exclusivement de l'avenir de son pays et des intérêts de sa religion ; cette perspective ambitieuse devant laquelle le patriotisme et la raison restaient incorruptibles, mais où l'imagination prenait feu, tout cela paraissait au Français comme un rêve bienfaisant qu'il eût craint d'interrompre. La pitié reprit tous ses droits quand il entendit le mézouar engager le père et le fils à se faire leurs adieux.
v< ^^llons, disait-il, vénérable vieillard, voici le moment de donner ta bénédiction à ton fils. Quel dommage de le voir finir si tôt; il eût été digne de son père! Le courage qu'il a montré dans cent batailles était connu de nous tous , mais nous ne connaissions pas sou