‹ Ali le RenardChapitre 4 sur 48 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ffa Cousine»

Toutes les maisons consulaires qui se trouvèrent enclavées dans les opérations du siège furent abandonnées parleurs propriétaires, quoique les drapeaux restassent arborés sur leurs plus hautes terrasses. Les consuls avec leurs familles se retirèrent à l'hôtel d'Amérique, situé à mi-côte de Boudjerah; ils y amenèrent les janissaires qui formaient leur

garde particulière, à laquelle le général français ajouta une sauvegarde mi -partie de gendarmes et de grenadiers. Ainsi les troupes françaises fraternisèrent prématurément avec les Algériens.

Kerambal ne borna pas là sa galanterie : il rendit aux consuls la visite qu'ils étaient venus lui faire une fois en corps, puis individuellement à son quartier-général. IjCS protestations d'amitié, les témoignages de reconnaissance furent prodigués en échange des vœux que ce corps diplomatique faisait pour le succès des armes françaises, des probabilités qu'il énumérait en faveur de leur prochain triomphe.

Ces vœux étaient sincères de la part du représentant des Etats-Unis, qui, après avoir donné à Hussein les plus sages avis pour éviter une rupture avec l'Europe, l'avait enfin abandonné à son sort, quand il avait vu son obstination et son imprévoyance ; de la part du consul de Sardaigne, qui avait fait tous ses efforts pour sauver les équipages du Silène et de YÂs^enturCy et avait procuré des vête-

mens et des vivres aux marins de ces bâtimens qui étaient renfermes dans le bagne. L'étatmajor français entendit avec le plus vif intérêt le récit des démarches faites à cette occasion par ce brave homme , et des larmes coulèrent de quelques yeux en apprenant les malheurs que son intervention n'avait pu prévenir.

Les vœux furent exprimés avec plus d'emphase et d'affectation par le consul napolitain ancien pêcheur de corail, qui était depuis long-temps le conseiller secret du dey, et qui lui avait d'abord assuré, jugeant sans doute du gouvernement et des soldats de la France d'après le gouvernement et les soldats de Naples, que la France n'oserait tenter une expédition contre Alger; puis, qu'elle ne réussirait pas. Ils furent exprimés froidement par le vice-consul d'Angleterre (le consul était absent), qui, ayant a cœur d'obtenir une capitulation honorable pour Hussein, exagérait a plaisir l'union de ses sujets, la force de sultan Calasy et les dangers de la saison des chaleurs. A Hussein , il avait dit la vérité sur la force de l'armée française, pour

l'engager à fortifier conveiiableinent Sidy- Ferruch et les approches d'Elbiar; il l'avait exagérée dans sa dernière entrevue, pour le décider à un arrangement dont il se serait porté médiateur, avec son ami et compatriote, le Commodore Macauley. L'Angleterre , nous l'avons déjà dit, voulait par tous les moyens empêcher la France de prendre racine en Afrique, et par conséquent de se constituer, par une conquête et un assaut, des droits à la possession permanente du pays.

Une fois traitées ces questions de première importance, le général en chef demanda aux consuls des nouvelles de l'aide -de-camp du prince russe. Aucun d'eux ne fut à même de lui en donner : ils n'avaient pas vu arriver de prisonnier ; ils avaient même ouï dire souvent que les Algériens ne voulaient laisser entrer vivant dans leurs murs aucun Français pris sur le champ de bataille; le seul qui, par le crédit d'Albeïtar, eût fait exception à cette règle, avait été décapité depuis par ordre de Hussein; on l'avait appris la veille dans les dernières communications qu'on avait eues

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avec la ville. Il avait bien été question alors d'un personnage mystérieusement introduit par des Bédouins, mais ce fait était sans doute controuvé, car on disait que c'était une femme, et il n'y avait pas de femme dans l'armée française. Le général en chef crut devoir conclure de ces détails que le pauvre aide-de-camp avait été msÈsacré, et il adressa des consolations et des regrets au prince, qui venait d'entendre comme lui les tristes conjectures des consuls.

« Que votre excellence me permette d'espérer encore, dit le prince avec une figure de circonstance; sans cela je ne me pardonnerais jamais d'avoir emmené avec moi ce malheureux jeune homme.

— « Voulez-vous , lui dit Rerambal avec émotion , que je fasse faire des recommandations particulières pour lui; que je fasse menacer Hussein de la colère spéciale du tzar ? outre la terrible représaille que j'exercerai au nom du roi de France, je vais envoyer en parlementaire un des janissaires de la garde des consuls, pour déclarera Hussein que s'il

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tombe maintenant un cheveu de la tête des marins qui sont dans le bagne, ou de tout autre Français et Européen actuellement vivant dans Alger, le dey m'en répondra sur sa tête.

— (( L'empereur et moi vous serons infiniment obligés, dit GarganofF avec vivacité; mais, monseigneur, puisque vous allez envoyer un parlementaire, permettez-moi de lui donner quelques lignes pour le capitaine Kirkor, en cas qu'il soit encore vivant.

— (( Avec grand plaisir, cher prince; puissent-elles arriver à temps pour le tranquilliser, et l'assurer de tout l'intérêt que nous lui portons! »

GarganofF écrivit alors un petit billet en géorgien, que Kerambal joignit à une lettre de l'amiral adressée aux capitaines des équipages naufragés, et à sa propre lettre à Hussein-Pacha , qu'il venait de faire libeller en turc par un interprète natif d'Auxerre, mais qui avait passé longues années à Constantinople.

En se rapprochant du quartier -général,

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Kerambal eut besoin de la science de son interprète arabe. Une douzaine d'hommes en haillons et la tête ceinte de débris de cravates de soie et de serge noire, travaillaient avec des pelles et des pioches à faire une grande tranchée. Ce travail paraissait leur répugner beaucoup, car ils se lamentaient et l'interrompaient le plus qu'ils pouvaient 5 alors des gendarmes et des ouvriers d'administration les menaçaient de la crosse de leur fusil : c'était leur langue franque.

Quand ils aperçurent le groupe chamarré d'or, ils jetèrent pelles et pioches et coururent, en poussant des cris lamentables, se rouler aux pieds de tous les officiers qui le composaient; ils jetaient de la poussière sur leur tête , ils embrassaient les bottes à Técu jère et les pantalons , baisaient le bas des habits , les sabredaches.

Adonaï! adonaï ! afou! afou ! Ces mots, sanglotes par toutes les bouches, frappèrent les oreilles de l'état-major. Un des supplians , avec qui Verdanson avait échangé quelques phrases précipitées, se leva tout à coup et

parla vivement à ses camarades ; ils regardèrent avec anxiété le général en chef, qui se faisait expliquer l'énigme par son interprète.

(( C'est effroyable ! dit Verdanson avec amertume, ces pauvres gens croient qu'on veut les enterrer vivans! »

L'état -major éclata de rire. Verdanson ajouta avec plus de sérieux : u Et la tranchée qu'on leur a ordonné de creuser, ils croyaient que c'était la fosse où -ils devaient être ensevelis. » •

Kerambal chercha Polybe des yeux.

« Comment se fait-il qu'un si triste malentendu ait pu durer un seul instant? qui a donné ordre à ces gens-là de creuser cette fosse ?

— « C'est moi, dit Polybe. Il y a ici près une vingtaine de cadavres d'hommes et de chevaux qu'il est urgent d'enterrer avant i qu'ils aient infecté notre camp. »

Verdanson se hâta de traduire cela aux Algériens, qui élevèrent les bras au ciel avec des cris de joie et toute la pantomime de la reconnaissance orientale.

• (( Fort bien , lui dit le général en chef, vous les avez rassurés ; dites-leur de ma part qu'ils recevront salaire pour le travail qu'on leur fait faire. Ils paraissent dans le dénûment, nous leur donnerons des vivres; notre roi est généreux, la France est grande et riche. »

Quand les Algériens eurent entendu la traduction de ces paroles consolantes , ils détachèrent quelques uns d'entre eux vers une grotte excavée dans le flanc de la montagne : on en vit bientôt sortir une centaine d'individus, femmes, enfans, vieillards, dont la nudité, le teint hâve, et les membres flétris annonçaient la plus affreuse misère ; c'étaient les familles des hommes qui , moins affaiblis par la faim et plus courageux, étaient venus se présenter les premiers aux Français maîtres d'Elbiar; c'était la troupe de mendians juifs que Hussein avait fait jeter hors de la ville, après le lit de justice que nous avons raconté.

Les Français furent bénis et adorés comme des dieux, quand ces malheureux eurent entendu Verdanson leur assurer qu'on leur u. 5

fournirait des vivres : les fossoyeurs se remi* rent gaîment à l'ouvrage, et n'eurent plus besoin d'y être excites par l'éloquence des gendarmes.

Polybe se dirigeant vers la villa du quartiergénéral : (( Je ne conçois pas , disait-il à Kerambal, que cet imbécille d'Abdalmalak ait donné à ces pauvres diables une si absurde traduction de mes ordres; il parle cependant et comprend parfaitement l'arabe, c'est un ancien mamelouck d'Egypte.

— (( D'accord, cher ami; mais vous aurez été quelque peu laconique avec lui; lui l'aura été davantage avec eux; et dans les pays despotiques le laconisme est toujours commenté par la terreur. Dans d'autres pays où plus d'instruction et l'expérience de la modération sembleraient devoir inspirer plus de confiance dans le gouvernement , ne voyez-vous pas les fâcheuses interprétations surgir à côté des mesures les plus inoffensives? et quand, ministres d'un roi humain, nous ordonnons de creuser un canal, ne nous faut-il pas, dans un exposé de motifs, dire au public : Au moins,

messieurs, ce canal n'est pas destiné à vous noyer. »

Cependant la réception continuait à l'hôtel d'Amérique. Le général Wroukoulak était dans le salon avec les personnages consulaires; et d'Aubagne , allié de M. Schaler, qui avait été consul des États-Unis a Marseille , renouait connaissance de cousin avec sa femme et sa (îll€, en se promenant dans le jardin sous de longues allées de cyprès, de frênes et de peupliers. Mistress Schaler était originaire de Marseille, et conséquemment née catholique romaine ; aux Etats- Unis, son mari l'avait affiliée à la secte des amis, dont lui-même faisait partie : c'est dans cette religion que Fanny avait été élevée.

Si la secte des amis n'eût pas existé, il eût fallu la créer pour Fanny Schaler. L'âme de cette jeune personne était pleine de douceur et de fermeté. Sa figure en était le véritable miroir : longue et pâle comme celle de son père, elle avait des yeux et des cheveux noirs comme la léle de sa mère. Son sounre était caressant, son sérieux respirait la di-

giiitë et r intelligence. Le timbre de sa voix avait quelque chose d'argentin et de mélancolique, comme celui d'une cloche de chapelle. Le corps, sans manquer de la délicatesse et de l'ëlëgance féminine, était grand et fort comme les jeunes rejetons d'une forêt vierge; peut-être y apercevait-on une disposition précoce à l'embonpoint; mais cela n'en donnait que plus de noblesse à la démarche. L'ensemble de la personne, aussi-bien que la toilette, respirait la propreté et la simplicité quaker.

Elle avait quatorze ans quand d'Aubagne l'avait perdue de vue; il la retrouvait après dix ans de séparation : les changemens qui s'étaient opérés en elle dans cet intervalle lui inspirèrent autant de respect que d'admiration. Fannj l'appelait aujourd'hui son ami, et le tutoyait comme autrefois; elle lui rappelait les bontés qu'il avait eues pour elle, leurs jeux dans la bastide, leurs conversations en patois provençal.

minerve avait beau se faire modestement petite fille, le petit hussard se sentait tou-

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jours domine par l'ascendant si fort et si suave d'une femme belle et sensée; il était fascine par le charme particulier que les femmes de haute taille exercent sur les voltigeurs. Cette fascination flatte les femmes, et leur fait excuser le défaut d'un avantage dont elles sont amplement pourvues.

Fanny semblait, de son côte, trouver que le temps d'absence n'avait pas fait de tort à son ancien camarade de jeux. Il était monté de plusieurs grades; sa poitrine était couverte de décorations; son uniforme était porté d'un air martial, capable de faire aux cœurs autant de blessures qu'il avait de tresses et de broderies; et si, aux Etats-Unis, les quakeresses détestent l'état et l'habit militaire, l'éducation quaker de Fanny était un peu incomplète sur ce point-là.

L'absence avait rapporté bien d'autres profits aux deux amis. Quand un jeune homme de dix-huit ans et une petite fille de douze grandissent en se voyant tous les jours, le jeune homme, atteignant vingt-deux ans, peut bien s'amouracher de la demoiselle de

seize , parce que les hommes de cet âge aiment ce qui est à leur portée : les chances sont moindres pour que l'homme soit aime de la jeune fille. A quel jour, à quelle heure fixe l'enfant pourra-t-elle prétendre aux égards de femme? préliminaires obligés, selon elle, d'une liaison amoureuse. Le despotisme du jeune homme ou son étourderie à continuer l'ancienne familiarité^ le fera traiter non pas comme un amant, mais comme un ami indiscret. Un étranger, un homme nouveau, est plus commode : celui-là ne s'impose pas, et on lui impose tout d'abord; il accepte sans la moindre façon vos prétentions de grande demoiselle : on l'observe, on le juge, on lui donne son congé , et on en voit venir d'autres. Cet exercice de la liberté du choix est une grande satisfaction pour l'amour-propre; il offre des garanties pour le bonheur, car la femme n'aime bien que quand elle admire, et l'homme qu'elle admirera entre plusieurs autres, sera plus légitimement et plus longtemps aimé.

D'Aubagne se présentait a Fanny comme

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un Iioninie nouveau. Ses mérites personnels, sa position, lui donnaient un rang distingué entre tous les hommes que Fanny avait rencontrés en France , en Amérique et en Afrique. Mais leur liaison d'enfance avait, comme toutes les impressions de cet âge, laissé d'impérissables souvenirs. Elle s'était rompue à propos pour ne pas gêner l'adolescente, et maintenant elle répandait autour d'eux comme un parfum de confiance et de sympathie.

Ces considérations, senties vaguement par d'Aubagne et savourées par Fanny, auraient sûrement jeté un peu d'embarras dans leurs regards et d'agitation dans leur cœur, sans la présence de mistress Schaler. Elles avaient découlé naturellement du récit réciproque qu^on s'était fait de la manière dont on avait passé les dix ans de séparation. L'historique détaillé de la campagne actuelle, les conjectures qu'on forma sur son issue, firent aux sentimens secrets une diversion assez puissante pour qu'on ne songeât plus à se défier de soi-même. Ce fut à ce moment que mistress

Schaler, appelée par une domestique, laissa les deux amis seuls entre deux épaisses murailles de verdure. D'Aubagne saisit une main qu'il baisa chaleureusement. Cette liberté était peu de chose de la part de quelqu'un qu'on avait déjà embrassé sur les deux joues. Mais l'accolade avait été donnée en présence de la mère, et maintenant on était seuls; on était émus; on levait un œil furtif, qu'on baissait bientôt en rougissant. Le hussard était timide; la quakeresse se sentait coupable. Un changement si profond était significatif. On acheva de se trahir et de s'intoxiquer en élevant et réfutant des objections

«Mais, mon ami, tu sais que mon père n'aime pas les militaires, et ma religion les repousse.

— « J'aurai un habit bourgeois à ma prochaine visite. Je donne ma démission après la campagne.... Faudra-t-il se faire quaker, parlez , adorable Fanny ?. . . .

— (( O généreux et séduisant ami î... »

La robe de perkale de mistress Schaler frôlait contre le feuillage. Fannj voulut expier

le moment de faiblesse qu'elle se reprochait en se dénonçant à sa mère.

(( Chère amie , lui dit-elle aussitôt qu'elle la vit paraître, reçois la confession d'une faute de ta fille ; elle t'avait promis de se conduire toujours loin de tes regards comme en ta présence : elle a violé sa promesse. J'ai enfin trouvé un homme qui a touché mon cœur; mon ami d'enfance, mon cousin, m'a fait l'aveu de son amour, et je lui ai laissé baiser ma main; devant toi, respectable mère, je l'aurais embrassé. »

La faute fut amplement réparée. (( Fanny , dit mistress Schaler avec bonté et en serrant la main du commandant, avec un cœur pur et une raison éclairée par l'esprit de Dieu, la liberté ne peut rapporter que des fruits excellens; ton père et moi nous y avons toujours compté, j'en vois la preuve. »

Fanny remercia de cette absolution en se jetant dans les bras de sa mère.

« Ami, dit-elle à d'Aubagne, tu reviendras nous voir le plus souvent possible, n'est-ce

pas? Maintenant le devoir t'appelle, ton général va se retirer. »

D'Aubagne n'eut pas plus tôt pris congé des aimables cousines , qu'il sentit dans ses idées un indéfinissable chaos. Le pas de géant qu'il venait de faire dans le cœur d'une femme belle, distinguée et riche, étourdissait même l'araour-propre d'un hussard! Il courait la tête haute dans les détours du jardin; une branche, brisée par un boulet, le fît trébucher : sa réflexion aussi venait de rencontrer la pierre d'achoppement de son bonheur; il avait pensé à Maria-Josepha.

Il demeura un instant soucieux en dégageant son éperon des branchages.

(( Bah ! se dit-il enfin en reprenant son pas accéléré, Maria-Josepha est un passe-temps, auquel je renoncerai quand il me plaira. Je commence à en avoir assez comme cela; j'espère bien qu'elle sent de même à mon égard. Elle n'attend sans doute qu'une bonne occasion pour me quitter; moi-même, je ne dois pas réconduire sans lui trouver condition passable, c'est l'obligation prise en l'emme-

nant dans une terre étrangère ; mais voilà aussi ce qu'il j a de commode et de net dans la position où j'ai ramassé cette.... Un peu d'argent, un ami complaisant; que dis-je^l je ferai peut-être un heureux. Le denûment sera grand long-temps encore dans ce pays-ci.... Oui, encore une fois, un amour élevé vous dégoûte bientôt de toutes ces fausses positions Maria commence à prendre de

grands airs, à devenir exigeante; j'ai vraiment l'air de l'avoir séduite ; ah , ah ! elle ne sera pas fâchée de trouver quelqu'un qui la traite avec plus de façon que moi. »

Quelqu'un pensait dans ce moment comme d'Aubagne : c'était sir James Macaulay. La voix publique du quartier-général lui avait enfin appris le sexe de José ; et Maria-Josepha avait hérité du penchant secret que José, avec ses beaux yeux et son admirable castillan, avait inspiré au baronet. Elle était venue avec d'Aubagne au consulat d'Amérique; Macaulay l'avait rencontrée seule dans une cour de l'hôtel, et avait eu avec elle la conversation suivante ;

« Ah, ah! petit fripon, avait-il dit en prenant le menton de José , tu viens nous ensorceler ici de tes yeux noirs?

— (( Mes yeux, seigneur Anglais, ne regardent personne, pourquoi les regarde-ton?

— « Pourquoi ? Parce qu'on devine qu'ils appartiennent à une jolie femme, au lieu d'être, comme ils semblent, la propriété d^un petit garçon.

— « Seigneur Anglais, je ne vous comprends pas, et vous prie de me laisser tranquille.

— - « Ah ! Maria-Josepha , tu es une niaise de garder ces vilains habits d'homme ; avec une robe et ta jolie figure, tu pourrais être une sultane au milieu de l'armée.

— « Seigneur Macaulay, dit l'Espagnole en se redressant et repoussant fièrement sa main, puisque vous savez la vérité sur mon compte , vous ne devriez plus vous jouer de moi comme du domestique de M. d'Aubagne. Si M. d'Aubagne vous voyait, il pourrait bien vous apprendre à respecter sa son

amie!

— (( Elle est charmante , et l'on se battrait volontiers pour elle, ma parole d'honneur. Mais écoutez , Maria , puisque vous voulez qu'on vous parle sérieusement. On dit que d'Aubagne ne vous aime pas, que vous l'avez

suivi malgré lui Si cela est vrai, il n'est

pas digne d'avoir une si jolie maîtresse ; et vous, vous pourrez trouver quelqu'un qui rende plus de justice à vos charmes.

— « Seigneur Anglais , je vous l'ai déjà dit, les affaires de la tente de M. d'Aubagne ne concernent que lui , et sans doute il trouverait mauvais que d'autres que lui s'en mêlassent.

— « Charmante Maria , c'est fort généreux de votre part de défendre un ingrat; mais, croyez-moi , un simple commandant est trop peu de chose pour vous, quand des officiers bien autrement élevés en grade....

— (( Tel quel, il me plaît; et je ne le changerais pas pour le général en chef, quand même il serait jeune et beau. »

La fîère obstination de Maria commençait à ébranler la hardiesse du baronet; il n'avait

d'abord voulu que la lutiner un instant, ou peut-être essayer de satisfaire un caprice passager. L'obstacle imprévu l'enfonçait davantage dans son goût pour elle, et dans sa résolution de la captiver.

« Maria-Josepha , balbutia-t-il, si les généraux en chef jeunes et beaux sont dédaignés par vous, je ne puis espérer grand'chose pour moi, qui ne suis pas général en chef.

— (( Ni beau » , ajouta Maria en le toisant d'un œil dédaigneux.

Macaulay se livra à un rire forcé qui remonta un peu son courage.

« En vérité, c'est bien dommage; car, Maria , ce n'est pas ici seulement que je me serais occupé de vous; je dois retourner en Ecosse aussitôt après la prise d'Alger; si vous aviez voulu me suivre, si vous aviez éprouvé pour moi un peu de ce sentiment que vous m'inspirez, ma fortune eut été a votre service , vous auriez pu commander dans un beau château oii nous aurions vécu mystérieusement dans l'aisance et le plaisir.

— (( Seigneur Macaulay, l'aisance dont

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VOUS voulez ni'eblouir est un trésor que je méprise, depuis que mes jeux dessillés en ont entrevu d'autres plus dignes d'estime.

— a Que pouvez-vous attendre du commandant, inconcevable femme? sa fortune est bornée, son coeur est volage.

— (( Je ne lui serai jamais à charge, car les miettes qui tomberont de sa table pourront me suffire; en tout cas, j'attendrai qu'il me le fasse sentir. Si mon amour, si ma présence chez lui est jamais un obstacle à son bonheur, il m'aimera assez, je l'espère, pour me le dire, et moi je l'aimerai assez pour me sacrifier. En attendant, sir James, sachez que j'ai à M. d'Aubagne des obligations plus grandes que celles de la vie, et que ce ne seftiit pas trop de tout l'amour d'un cœur pur et neuf pour les acquitter; jugez si je le paierai d'ingratitude et de trahison, lui dont l'amour et la protection ont été un nouveau baptême pour mon âme; lui qui ne m'a pas dédaignée, malgré le lieu.... »

Les pleurs suffoquèrent Maria ; Macaulay, qui, en même temps que le sexe de José,

avait appris les particularités de ses premiers rapports avec le commandant , auxquelles Maria faisait maintenant allusion , trouvait une certaine magnanimité dans sa fidélité et dans sa franchise. 11 se repentait presque des propositions cavalières qu'il lui avait faites , et cherchait k en réparer l'inconvenance en prenant un ton respectueux, et promettant plus de circonspection pour l'avenir. Il la quitta enfin , et sortit avec le général Wroukoulak , qui regagnait le quartier-général.

Les réflexions humiliantes que Maria faisait sur sa position actuelle, le retour qu'elles amenaient vers un passé que chaque jour lui rendait plus odieux, donnaient à sa physionomie'fci intérêt touchant et triste qui importuna d'Aubagne quand il la rencontra au retour du jardin.

(( Il faut donc que vous me suiviez partout, José? »> lui dit-il avec dureté.

Maria baissa la tête en silence —

(( Que diable , cria le hussard redescendant rapidement l'escalier de marbre^ vous me laissez monter là-haut, et mon général est

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déjà parti ; vous auriez bien pu m'en avertir : il ne peut être passé par ici sans que vous l'ayez aperçu. >)

Il se dirigea en courant vers la bastide où logeait le commandant de la seconde division. Les petits pieds de la pauvre Espagnole furent obligés de courir pour suivre les vives enjambées du commandant à travers les vignes, les haies et les sentiers pierreux ; sa poitrine délicate s'essouffla, mais ne poussa pas un soupir, ne proféra pas un murmure.

Tous deux venaient d'atteindre la bastide , quand Wroukoulak et Macaulay , qui avaient marché plus lentement et pris un plus long chemin , atteignirent les jujubiers et les abricotiers dont la bastide était entourée.

« Savez-vous, dit l'Ecossais, que votre premier officier d'ordonnance est un heureux mortel....

— « C'est vrai, dit l'Hellène; il a obtenu et mérité un avancement rapide; il a un caractère gai et franc qui le fait aimer de ses camarades et de ses supérieurs.

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