‹ Ali le RenardChapitre 43 sur 48 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

£e Cacl)al0l.

Wroukoula.k avait tant déclame, tant crie, tant fraternisé avec les mécontens , qu'il avait fini par se convaincre qu'il partageait leurs opinions. La plus grande preuve de tendresse qu'il pût donner à un officier, c'était de le pousser à la démission : toutefois il ne donna pas la sienne. Cette inconséquence était la seule trace de son ancienne sagacité. Son

SyÔ LE CACHALOT.

caractère cassant, ses habitudes criardes, exaltées par cette fièvre, causèrent plus d'un chae^rin à sa fille Maria-Josepha ; non qu'ellemême se permit de lutter avec son père en fait d'opinion politique; mais celle contre laquelle son père était si acharne avait des droits secrets à son indulgence, à sa partialité; c'était l'opinion de l'homme qu'elle aimait, de d'Aubagne.

Elle avait été souvent le visiter à l'hôpital de Castratines, avec son père; mais à force d'y aller en plein jour, et au bras'du général, elle avait assez bien appris le chemin pour y aller sans lui, et même le soir après le coucher du soleil. Un fidèle domestique maure, qui entendait l'espagnol, l'accompagnait dans cette mystérieuse excursion, tandis que son père la croyait couchée, ou prenant le frais sur la terrasse.

Quand le pauvre blessé retrouva la connaissance; après deux semaines de fièvre délirante, il maudit la science des docteurs; la perplexité qui lui avait fait prendre la vie en dégoût était le premier sentiment qu'il re-

LE CACHALOT. Syy

trouvait dans son cœur. La femme qu'il aimait e'tait absente; il n'avait pu lui écrire; il craignaii qu'elle ne l'eut déjà soupçonné d'inconstance, car elle n'avait pas écrit; au moins n'avait-il pas reçu de ses lettres. Celle de qui il tenait tant à se séparer à jamais venait de se constituer des droits nouveaux par les attentions les plus touchantes; elle avait fait pis, elle s'était compromise par des démarches inconsidérées. La foi jurée à Fanny lui montrait clairement ce qu'il avait à faire : rappeler doucement à Maria la loi des convenances, puis chercher des subterfuges pour les appuyer; montrer de la froideur, de l'humeur même; enfin fermer sa porte quand Maria viendrait seule.

Mais que ces devoirs sont durs pour un cœur naturellement bon et charitable, pour une imagination aisée à séduire par le prestige de la passion! que les subterfuges vertueux sont difficiles à trouver pour repousser de jolies mains qui vous abreuvent , vous éventent, vous replacent doucement la tête sur l'oreiller ! des yeux charmans qui vous

^j8 LE CACHALOT.

caressent, une bouche voluptueuse qui vous encourage et vous distrait! et tout cela quand vous vous sentez renaître à l'existence; lorsque, encore tout meurtri de vos douleurs et de votre faiblesse, vous voudriez n'en prendre que ce qui séduit, que ce qui berce! Alors, convenez-en, il faut une vertu surhumaine pour ne pas se laisser convier à ce qu'il y a de plus doux au moral, le dévouement, surtout quand ce dévouement est personnifie par une femme jeune et belle, habile et tenace dans 80 1 amour comme un Richelieu le serait dans son ambition.

D'Aubagne n'avait qu'une vertu d'homme, et lorsque les lettres de Fanny lui parvinrent, ses plaidoiries plus molles et plus courtes en faveur de Maria, ses insinuations amoureuses, ses enchantemens de la préférence que le cousin paraissait lui avoir conservée, le firent rougir et l'embarrassèrent. Si sa convalescence eût été plus avancée, il eût éprouvé des remords.

Les nouvelles des trois grandes journées le ravirent au point de lui faire retrouver la

force de quitter son lit. 11 se fît porter sur la terrasse de l'hôpital le 17 au matin, pour avoir le plaisir de saluer ce nuage de fumëe de poudre sur lequel devait briller le drapeau national comme l'arc-en-ciel d'un pacte nouveau .

Sa parole encore faible et haletante lui interdisait la discussion, mais le gênerai était quelquefois si violent , que le malade se sentait poussé à surmonter sa faiblesse et la déférence qu'il devait au supérieur; Maria rompait habilement la conversation, ou l'amollissait par quelques paroles conciliantes. Dans le tête-à-tête , au contraire , elle donnait à d'Aubagne toutes les nouvelles favorables à ses opinions, qu'elle épousait chaudement, soit que son intelligence lui en eût rapidement fait voir la justice, soit qu'elle s'y jetât de confiance pour sympathiser en tout avec son ami.

Un soir elle s'amusa à lui faire une cocarde tricolore avec des morceaux d'étoffe qu'elle avait apportés dans ses poches, puis elle la cousit après la casquette du hussard. Il por-

58o LE CACHALOT.

tait cette même casquette la première fois qu'il sortit de son hôpital pour aller faire visite au général. L'armée, commandée par un nouveau chef, et débarrassée des subtiles catégories de Polybe, avait arboré la cocarde aussi-bien que le drapeau tricolore; mais les coiffures de déshabillé ne sont pas d'ordinaire pourvues d'une cocarde , et cet excès de zèle mit Wroukoulak de mauvaise humeur.

Il prétendit que le commandant avait voulu le braver; c'était déjà trop d'avoir conservé des relations avec quelqu'un qui n'avait pas voulu donner sa démission , et qui se moquait des officiers qui avaient donné cette preuve de dévouement à leurs princes. Au surplus, il avait en cela cédé plutôt aux goûts de sa fille qu'au sien propre.

Les apologies du commandant, quoique modérées et conciliantes, provoquèrent la colère du général, et le commandant laissa échapper quelques propos piquans; alors Wroukoulak furieux lui déclara que jusqu'ici il n'avait pas rompu avec lui par égard pour sa fille, mais qu'à présent il ne souffrirait pas

LE CACHALOT. 58 l

queMariapensât plus long temps à un homme d'opinions si opposées aux siennes, et il lui ordonna de sortir à l'instant de chez lui. Maria, dont le général connaissait la hardiesse, fut consignée chez elle, et gardée à vue jusqu'au moment de s'embarquer : le général avait reçu l'ordre de rentrer en France.

La convalescence de d'Aubagne fut enrayée par cette scène violente : l'absence de Maria lui fît encore plus de mal. La nostalgie reprit alors sa terrible influence, et les médecins déclarèrent qu'il était urgent d'embarquer le malade, sous peine de le voir bientôt périr.

Le bâtiment à bord duquel le major-général de la flotte lui donna passage, était une gabarre appelée le Cachalot : d'Aubagne y trouva plusieurs passagers de sa connaissance. Il fut de chambrée avec le colonel Lasticot- Froideville, dont la nostalgie avait ruiné la santé sans être aidée des contrariétés de l'amour; avec l'interprète Verdanson, qui, aguerri par de longs voyages contre les atteintes de ces deux maladies, avait pourtant conservé dans toute son intégrité le sentiment

de l'amitié. Dès qu'il avait vu la vie de son camarade en danger, il avait résolu de ne plus le quitter.

Il aurait refuse des offres brillantes pour l'accompagner en France; mais on lui avait e'pargnë, et le mérite, et les regrets du refus. Les méfaits de quelques personnages qui n'étaient interprètes que de nom, l'ignorance de quelques autres, avaient fait rejaillir sur tout le corps une déconsidération dont l'âme haute de Verdanson souffrait cruellement. Son amour-propre était trop susceptible, peut-être, mais il était blessé chaque jour de la différence réelle que l'on faisait entre les officiers à épaulettes, et d'autres qui étaient leurs égaux ou leurs supérieurs en grade, mais qui avaient le malheur de ne porter que des broderies. Il croyait, lui, s'être exposé autant que les officiers de l'état-major général, et avoir droit, au prorata de son grade, à une part des yataghans et des pistolets garnis en or et en argent, des beaux tapis, des meubles curieux, des ustensiles rares, qu'on s'était partagés à la Rasaba^ il croyait que ses cou-

naissances dans l'histoire naturelle et les langues orientales, ses voyages et la publication de quelques œuvres littéraires estimées, lui méritaient le titre et la considération de savant autant qu'aux officiers des corps qui se nomment savans par excellence; il était dégoûte en les voyant reculer à plaisir vers les grossières idées d'autres officiers, qui, pareils aux hommes d'armes du moyen âge , méprisaient les hommes d'intelligence, dont la mission n'était pas d'employer la force brute, au moins officiellement.

Dans le carré de l'état-major de la gabarre, Verdanson avait trouvé un officier de marine qui l'avait reçu à son bord dans un de ses voyages dans le Levant; c'était le commandant de VJl^enturey brick qui fît naufrage avec le Sjlène sur les côtes barbaresques, au moment où l'expédition française allait sortir de Toulon. Dans l'hôpital dessous-officiers, il avait reconnu ce sergent d'artillerie dont l'enthousiasme l'avait tant amusé le jour du bombardement du château de l'Empereur.

Ce brave l'Alsacien , grièvement blessé dans

584 * LE CA.CHALOT.

l'expédition de Blida, n'avait pas tout-à-fait perdu sa gaîté ni le souvenir de ses chers canons. Un de ses plus grands chagrins était d'avoir été blessé par une balle au lieu d'un boulet, ou au moins d'un biscajen; car rien au monde ne pouvait se comparer au mépris qu'il avait pour tout projectile qui n'était pas lancé par un canon, et il fallait que ce fût un objet si méprisable et si méprisé qui lui eût fait abandonner ses vieux amis de vingtquatre! L'interprète riait de ces doléances; mais son rire cessait bientôt, car l'Alsacien parlait de sa femme, de ses enfans, de son vieux père , qui avait toute sa vie désiré avoir un fils officier d'artillerie; et il en parlait d'une manière touchante, en homme tendre et naïf! Hélas! le sergent avait amplement mérité l'épaulette; mais vivrait-il assez longtemps pour satisfaire les désirs du vieillard? la gravité de sa blessure ne permettait guère de l'espérer, et le chirurgien du bord avait confidentiellement dit à Verdanson qu'il n'espérait pas que le sergent revit jamais les canons de Strasbourg ni même ceux de Toulon.

La traversée commença sous les plus heureux auspices ; le venl était favorable, quoique doux; le Cachalot filait deux nœuds et demi, trois nœuds, sans mouvement visible. C'était h ureux pour les malades, qui n'étaient pas balottés dans leur lit : le roulis et le tangage ont hâté le dernier soupir de plus d'un malheureux dont la vie se fût prolongée de quelques jours sur le solide plancher de la terre. Les convalescens aussi bénissaient un temps serein qui leur permettait de se tenir commodément à table, et de retrouver un peu d'appétit en face de la chère soignée du capitaine Sali use.

Cet officier, homme d'esprit, marin savant et brave, faisait à ses hôtes l'honneur de sa table et de son bord avec une affabilité d'homme de cour. C'était une des exceptions qui deviennent de jour en jour plus nombreuses, au type proverbial de la rudesse et de la brusquerie maritime. Il avait une bibliothèque choisie; sa conversation, nourrie par de longs voyages, par la lecture et la méditation, était plus précieuse que ses livres, car il savait la

Page 1