CHAPITRE XXXVI
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Cependant on était au sixième jour de traversée : une vigie, placée aux barres de perroquet, avait plus d*une fois cru apercevoir la terre ; l'horizon s'était embrumé, et on ne pouvait plus vérifier le doute. Mais la terre et Tautomne du nord annonçaient leurs approches ; la brise avait changé, et de tiède et douce était devenue froide et carabinée. La terreur des
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côtes septentrionales de la Méditerranée, le mistral, souffla bientôt avec cette furie que les marins appellent un coup de foutrau. Le Cachalot, ayant vent de bout, fut obligé de louvoyer au lieu de continuer droite route, et de diminuer beaucoup sa voilure pour ne pas dériver trop loin.
C'est dans ces circonstances qu'un vaisseau de petite dimension roule et tangue d'une horrible façon. Des vagues pyramidales le soulèvent comme pour le lancer aux nuages, puis le laissent tout à coup tomber dans un abime. Le vent qui, par sa force impulsive, neutraliserait les convulsions de la mer, n'appuie le vaisseau que par quelques voiles rares, et encore faut-il qu'elles soient orientées très obliquement : sa violence aurait bientôt arraché et la toile et les vergues qui les supportent. Malgré le peu de surface que lui présentent les cylindres de la mâture dénudée, elle les fait craquer et les courbe comme de frêles roseaux.
Le mistral semblait fatiguer les oiseaux presque autant que les navires. Ses rafFales
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entraînent les petits malgré leur légèreté, et les grands malgré les muscles puissans qui font jouer leur envergure.
lia fauvette, la tourterelle, viennent se poser sur les cordages; parfois, vous les voyez s'abattre sur le pont, épuisées de fatigue. Le gerfaut, l'émouchet, la buse, entraînés par le courant, se reposent un moment sur les vergues, sur les étais ou seulement en volant à l'abri d'une voile; l'impétuosité du vent les a rendus passifs comme le caillou que le torrent entraîne. Le goëlan ne peut pas déployer ses longues ailes sans que le vent s'y engouffre et le fasse dériver; la vague où il cherche à s'arrêter se brise en écume ou déferle en cascade. Semblable au poisson volant, dont il fait souvent sa proie, l'air et l'eau lui sont simultanément ennemis. Mais, comme les machines que l'industrie humaine a lancées sur la mer, les oiseaux grands voiliers trompent le vent contre lequel ils ne peuvent lutter de front; eux auSvSi louvoyent ou courent des bordées.
Le mistral soufïla deux jours avec une vio-
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lence croissante. Mais enfin les nuages qui avaient obscurci le soleil, pommelés et houleux comme s'ils avaient été le mirage des vagues de la mer, finirent pas s'ëpaissir et par verser quelques fortes ondées de pluie. Ce fut la crise de la maladie atmosphérique; la brise mollit, tourna à l'est, et enfla complaisamment la voilure du Cachalot, pendant que le soleil en dissipait l'humidité.
La tourmente avait fait souffrir la plupart des passagers du bord. Verdanson, qui, par de fréquentes traversées , avait acquis le pied marin , avait passé toute la nuit auprès du lit de son camarade d'Aubagne, que le mal de mer indisposait toujours gravement, même quand il était en pleine santé. Un peu de sommeil sembla fermer sa paupière quand le roulis eut diminué; Verdanson profita de ce moment pour aller respirer sur le pont.
La nuit finissait, l'azur de son manteau étoile se fanait aux lueurs livides du crépuscule; l'équipage de quart, rassemblé autour de la grande écoutille, était plein d'une solennelle attention. Cependant aucun ordre
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n'était proféré; aucun cri, aucun jurement , aucun sifflet ne se faisait entendre.
Une planche de sapin, sur laquelle était fixé un sac de grosse toile, fut enfin hissée sur i'écoutille par les hommes qui étaient dans l'entrepont. Quatre marins du bord et deux artilleurs passagers l'enlevèrent à bras, et marchèrent nu-tête, en silence et à pas mesurés vers une caronade dont le sabord était ouvert, La planche fut posée sur la caronade, qu'elle dépassait par ses deux extrémités. Le sac, serré autour de l'objet qu'il renfermait, dessinait grossièrement une forme humaine; c'était comme une momie égyptienne qu'on devine à travers son enveloppe de bandelettes; le sapin blanc, sur lequel il était ûxé, répondait assez à un fond de sarcophage en bois de sycomore. Verdanson , qui avait l'expérience de la vie maritime, comprit que le mistral avait abrégé l'agonie d'un malade de l'hôpital, et qu'on allait lui donner un humide tombeau.
L'officier de quart venait de se découvrir et de faire signe aux assistans de s'agenouiller.