‹ Ali le RenardChapitre 6 sur 48 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

€o\\ùmon.

« Maria-Joseph A ! chère Maria! » sanglotait Wroukoulak tombé comme une bombe dans la chambre de son premier officier d'ordonnance, et serrant dans ses bras le petit José.

D'Aubagne interdit regardait son général : u Allons, pensait-il, voici qui va me tirer d'embarras. Le sort exauce mes vœux a peine

formes ; autant celui-là qu'un autre pour mon successeur. Mais, poursuivit-il en se grattant l'oreille, j'aurais autant aime qu'il me laissât le temps de m'en séparer tout-à-fait, et qu'il ne vînt pas l'enlever à ma barbe, w

Depuis sa visite au consulat d'Amérique, la mémoire du commandant était un peu troublée : elle se rappelait assez parfaitement les frasques de Palma ; mais les conjectures qu'avaient fait naître les confidences du général Wroukoulak à Estaouely en paraissaient effacées; ou plutôt elles s'y réveillaient souvent, mais sou esprit les en chassait comme d'importuns mensonges qui venaient troubler la félicité noble et pure qu'il se promettait de ses nouvelles amours. Ces conjectures se réveillèrent avec une force accablante quand il vit Maria repousser les caresses de Wroukoulak.

« Mon général, dit-il avec embarras, j'espère que vous m'expliquerez....

— « Des explications! cria le Grec furieux et prenant l'ofTicier au collet; des explications! Je voudrais être maître absolu ici, je

VOUS terais fusiller tout à l'heure! Que me répondrez-vous , quand je vous sommerai de me dire ce que vous est cet enfant, et que je vous aurai appris que cet enfant est ma fille ! Oui, continua-t-il en espagnol, oui, chère 3Iaria-Josepha^ tu es la fille de Dolores, de cette femme qui se dévoua pour moi, qui partagea et adoucit ma captivité : embrasse ton père. »

Maria sauta au cou du général , et y resta Ipng-temps suspendue; puis elfe tomba à ses genoux, et répandit des larmes amères : son âme était subitement passée de l'excessive joie aux réflexions affligeantes qui l'assiégeaient depuis quelque temps. D'Aubagne rouvrit la conversation avec dignité.

« La nouvelle que vous venez de m'apprendre, mon général, la découverte que vous venez de faire dans cette jeune personne, ne peuvent motiver ni excuser la manière violente et peu convenable dont vous venez de me traiter.

— « Des reproches à moi, de votre part! Comment! depuis le récit que vous m'avez

entendu faire sous ma tente d'Estaouely, ce que vous saviez et ce que je vous avais appris ne vous ont-ils pas instruit de toute la vérité et de votre devoir?

— (( Je n'avais pas entendu prononcer le nom véritable de la fille de Dolores; vous ne l'aviez appelée que Mariquita; d'ailleurs, à Palma , tant de personnes portent le même

nom!

— « Je vous ai entendu parler d*un chef espagnol qui 'était au service des Arabes, et qui fut quelque temps votre prisonnier dans la soirée du 28, oii notre convoi fut pris et repris; je sais que vous avez eu une longue conversation avec lui^ et un de vos chasseurs, qui entend l'espagnol, m'a dit qu il y avait été question d'une femme de Palma.

— (( 11 est vrai, monsieur le comte; et cette femme n'était autre que Maria-Josepha, ici présente; et cet Espagnol a quelque temps habité Palma, et connu particulièrement, très particulièrement Maria-Josepha.

— (( Est-il vrai? » demanda Wroukoulak à la pauvre pénitente agenouillée. Et Maria,

qui en avait entendu assez pour comprendre la triste vérité , que d' Aubagne était forcé de divulguer, confirmait son témoignage en se frappant la poitrine et versant de nouveaux flots de larmes. D' Aubagne reprit :

(( Mais, monsieur, ni les révélations du catalan Chiquet, ni les conjectures appliquées à la jeune fille que j'ai emmenée de Palma , ne pouvaient m'encourager à entrer en explication avec vous. Si votre tendresse devait se réjouir en retrouvant la fille de Dolores, votre délicatesse d'homme bien né, votre fierté de père, devaient être désolées de la position où elle se présentait à vous.

— ((Et c'est pour cela, monsieur, qu^il était de votre devoir de la faire cesser le plus tôt possible.

— ((Mille pardons; vous ne me comprenez pas, et je ne sais si la charité ne me défend pas une explication plus complète. Vous interrogerez votre fille ; elle doit m'estimer assez pour me rendre pleine justice.

— « Ecoutez -moi bien, jeune homnie :

avec ce que j'ai vu et ce que j'entrevois, je

puis tout eiiteiulre. Après le Fragment que vous en avez déchire , faire retomber le voile horrible dont tout ceci est encore couvert serait pour votre honneur et le mien une justification peu loyale. Je commence à craindre d'être plus malheureux en retrouvant ma fille vivante qu'en apprenant sa mort : mais je ne puis choisir mon devoir. Le sort de Maria me regarde désormais; il faut, quoiqu'en frémissant, que je sache toutes les imperfections , tous les ëgaremens de sa vie passée; il faut connaître tout le mal pour y porter convenable remède; à son âge, le mal ne peut être désespéré. J'aimai trop Dolores, et sa fille m'est trop chère, pour que j'ose accepter une si affreuse conviction. »

Maria -Josepha voulut épargner à d'Aubagne le pénible embarras où le mettaient les sommations du général; elle se leva, essuya ses pleurs, et parla à son père avec l'humilité qui convient à un coupable, mêlée de cette fermeté qui garantit la sincérité du repentir.

«Je n'ai jamais connu ma mère; mais sa cousine germaine, Pépita, m'a souvent ra-

conte qu'elle était morte à l'hôpital de Palma, deux ans après son retour de Cabrera. Les sœurs de charité qui m'ont élevée m'en avaient entretenue quelquefois, mais vaguement et avec répugnance : l'amour de ma mère pour un Français, sa fuite de Palma avec lui, et surtout l'accusation qu'elle avait maintes fois élevée contre un moine appelé Estebrich d'avoir détourné une petite fortune qui lui aurait été confiée pour elle, tous ces griefs, impardonnables aux yeux des religieuses (alors ils l'étaient aussi aux miens) , m'avaient rendue fort sobre de questions.

« On m'a parfois montré au Port- Pi un vieillard courbé sous le poids des ans et des chagrins, qu'on m'a dit être mon grand-père. J'ai osé aller lui parler, embrasser ses genoux, lui dire que j'étais la fille de Dolores; il m'a toujours repousséeimpitoyablement. A quinze ans, je sortis de l'asile où j'avais été recueillie : ma parente Pépita avait attendu pour me réclamer que je pusse lui revaloir, par mon travail, le surcroît de dépense que mon entretien lui occasionnerait. Pépita tenait alors

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un cabaret fréquenté par quelques marins de Palma, et plusieurs contrebandiers, actifs et mystérieux trafîquans entre notre ile et le littoral de FEspagne. Ma tante faisait moins de profits en leur donnant à boire et à manger, qu'en leur servant d'intermédiaire pour leurs transactions secrètes avec les commerçans de Palma. Elle m'avait envoyée souvent donner Je mot d'ordre aux contrebandiers, ou dans le port, ou sur quelque point de la plage un peu éloigné de la ville.

(c C'est dans ces excursions que je remarquai le catalan Gliiquet, et que j'eus souvent occasion de me trouver seule avec lui. Toutes les jeunes filles de mon âge pensaient à se marier, et, en attendant, recevaient les attentions des jeunes gens qu'elles avaient distingués. Quoique Ghiquet me semblât d'abord trop âgé pour être mon mari , il ne tarda pas à me plaire : j'aimais les histoires curieuses qu'il avait toujours à me conter des pays lointains; il parlait élégamment le castillan, il avait bien appris le patois de notre ile ; il me paraissait aussi supérieur à ses camarades par

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son éducation que par son aisance; il était toujours costumé comme le plus recherché des majos, sa bourse était toujours pleine d'or. Dans les querelles, dans les discussions violentes, il redevenait Tégal de ses camarades, leur supérieur même; mais, je ne sais comment cela se faisait, sa violence même ne me déplaisait pas.

(( Mon attachement était payé de retour; j'en avais parlé à ma tante, qui l'approuvait; Chiquet lui-même avait demandé ma main; le mariage devaij se célébrer dans quelques mois. La guerre éclata entre la France et le dey d'Alger, et Chiquet fît de plus longues absences. Quand nous l'interrogeâmes, il renvoya l'époque du mariage a la terminaison de cette guerre. Moi, qui n'avais jamais eu l'ombre d'un soupçon sur la sincérité de ses paroles, je continuai à me rencontrer seule avec lui sur la plage et chez ma tante. Il devint plus tendre et plus violent : il était tout dans le monde pour moi ; je ne comprenais pas que je dusse l'affliger par des rigueurs — Je l'aimai davantage.

{( Le père Ramirez, a qui j'allai me confesser le lendemain, me fît rougir de ma faiblesse , me fit frémir de mon crime. Mes remords le touchèrent, et il me prodigua des consolations qui calmèrent mon désespoir, mais jetèrent mon âme dans un froid découragement. La dissimulation qu'il fallut employer, h compter de ce jour, augmenta le souci secret qui ne me quitta plus. Chiquet m'avait apporté de Cadix quelques vêtemens et quelques bijoux, que je ne crus pas devoir montrer à ma tante; elle était si cupide, qu'elle les aurait vendus pour son compte. Il est vrai que maintenant le vice pouvait s'excuser par le mauvais état de ses affaires. Depuis quelque temps, la police avait eu vent des réunions des contrebandiers dans son cabaret, et l'avait fait surveiller par ses agens. Les contrebandiers avaient transporté leurs conciliabules dans un autre endroit. Pépita, peu. délicate sur les moyens de pourvoir à son existence, avait donné une pire destination à sa maison.

{( J'étais frappée de fréquentes visites qu'y

faisaient des gens bien mis, que nous n'avions pas coutume de recevoir autrefois; des bourgeois, des militaires; j'ai cru même reconnaître parfois des moines caches sous d'amples manteaux. Je voyais s'y introduire, à la brune, quelques jeunes femmes que j'avais connues pauvres et mal vêtues, et qui maintenant avaient de belles robes et des chaînes d'or. J'en parlai a ma tante : elle me fit un tableau effrayant de la misère qui nous menaçait, puis glissa quelques insinuations sur la facilite qu'il y aurait pour moi à éviter cette misère. Emne de pitié, je courus au coffre où j'avais caché les présens de Chiquet, et les offris à Pépita, en la priant de les vendre pour subvenir à nos besoins.

(( Merci, me dit-elle en serrant les bijoux et les riches étoffes; cela nous donnera a vivre pour quelques jours : mais l'année est longue et les temps sont durs. Tu pourrais , sans travailler, et même sans sortir d'ici, gagner de pareilles robes, de pareils bijoux, et de plus beaux encore. Tu n'en peux plus douter, Chiquet t'a abandonnée,-iet des hommes plus

riches que lui t'ont distinguée; ils paieront bien cher le plaisir de se trouver seuls avec toi quelques instans. »

(c II était vrai que la tartane de Chiquet n'avait pas reparu depuis long-temps à Palma; c'est cela surtout qui me frappa et me fît pleurer, dans la confidence de ma tante.

(( Ce que je te propose te répugne ! repritelle avec on rire de démon : mais crois -tu être une honnête fille? et pour qui as-tu pris Chiquet? Cet homme t'a payée, et il a acheté mon consentement S'il nous a parlé mariage , ce n'était sans doute que pour te retenir pendant son absence, et dans les temps où l'argent viendrait à lui manquer. U y a deux mois que tu guettes vainement l'arrivée de la tartane; et maintenant il faut penser a nos intérêts. »

ce L'horrible vérité me fut alors dévoilée tout entière : je menaçai ma tante de fuir sa maison ; mon indignation l'accabla de reproches , auxquels elle répondit par les plus mauvais traitemens. J'allais fuir; mais je songeai que j'étais sans asile, sans parens. Abattue et

découragée, je ne me plaignais plus; mes larmes tarissaient. L'indigne Pépita crut que j'allais me soumettre, et me parla en me caressant d'un homme qui m'aimait beaucoup, qui me remarquait depuis long-temps, et qui m'attendait dans la chambre voisine.

(( Je retrouvai le courage de fuir; j'errai plusieurs heures dans les rues de la ville, sans savoir ce que je faisais. Quand je me reconnus , j'étais au milieu de l'église des Carmélites , paroisse de notre quartier. Le père Ramirez, qui entrait après moij s'installa dans son confessionnal. J'allai me prosterner à ses pieds : il me fît une longue exhortation, et exigea que je rentrasse dans la maison de ma tante.

{( Au bout de quelques jours, Pépita recommença ses manœuvres : les éblouissantes promesses, le hideux tableau de la misère, les injures et les coups furent employés de nouveau pour triompher de mes scrupules. Ma tête, fatiguée par l'insomnie, était par momens sur le point de s'égarer. Je finissais par croire que Chiquet n'avait été qu'un sé- H. 5

ducteur libertin, quoiqu'il fût jaloux et violent. Ce marché, que ma tante m'avait dénoncé, m'assimilait aux malheureuses qui

fréquentaient sa maison et cependant

mille questions singulières faites par mon confesseur allumaient mes sens, et jetaient mon imagination dans une tempête de curiosité. Dans les momens plus calmes, j'éprouvais du dégoût, et pour ma conduite passée, et pour mes pensées nouvelles; je me voyais objet si méprisable, que rien désormais ne me paraissait pouvoir me faire tomber plus bas dans mon estime. Je me trompais : Pépita me fît encore trouver des degrés inférieurs; elle me poussa un jour dans la chambre.

— (( C'était le dimanche avant le corpus, n'est-ce pas? » dit vivement d'Aubagne; et il attendit avec anxiété la réponse de l'Espagnole. Maria garda quelques instans de silence, leva les yeux au ciel avec l'enthousiasme d'un coupable qui va volontaireiiient se condamner par un aveu.

(( Seigneur d'Aubagne, dit-olle avec des

larmes clans la voix, non; c'était la veille au soir. »

Ce pen de mots sembla épuiser subitement ses forces; elle se laissa tomber sur un divan. Le commandant, la contenance triste, et cependant moins soucieuse qu'auparavant, se préparait à sortir de l'appartement; Maria s'élança près de lui et le retint.

(( Attendez, lui dit-elle; quoique vous sachiez tout le reste, votre indulgence m'a peut-être épargné quelques mépris : maintenant que je connais une nouvelle sphère d'idées, une nouvelle race d'hommes, et le haut prix de leur estime, je ne voudrais, au risque de ma vie, en usurper ni en perdre une parcelle. Restez, seigneur commandant, je vous en supplie.

« La chambre était sans lumière; l'obscurité ajouta aux terreurs dont mon âme était pleine, et je m'évanouis. Je n'ai conservé aucun souvenir distinct de ce qui se passa jusqu'au moment où ma tante rentra une lampe à la main; mais parfois il me sembla avoir reconnu la voix du père Bamirez, des descriptions ob-

scènes, des doctrines d'une moralité infernale faites en plaisantant, et qui pourtant me rappelaient un peu le minutieux et singulier examen que le moine me faisait subir dans son confessionnal , de l'air le plus sérieux et le plus dévot. Le lendemain, j'étais bien résolue à fuir atout jamais cette infâme maison :1a vue de la tartane de Chiquet me donnait l'espoir de fuir avec lui ; mais les abominables remontrances de Pépita ébranlèrent encore ma foi dans Famour du Catalan : sa violence et sa jalousie me prouvèrent bientôt mon erreur. Son poignard faillit percer ce cœur qui l'avait aimé et trahi : pourquoi n'a-t-il pas réussi! Je serais morte contente

« Pardon^ seigneur; j'ignorais alors que je retrouverais un père.

« Le dévouement et le courage de M. d' Aubagne me sauvèrent de la fureur de Chiquet; mais c'en était fait entre lui et moi : mes torts et sa violence avaient rompu lous nos liens passés. M. d'Aubagne venait de me sauver la vie; il s'était montré sensible à mes malheurs que je lui avais racontés : mon cœur

faible et passionné ne pouvait, ce semble, rester vide un moment : je voulus m'altacher au sort du commandant; il ne me repoussa pas. Pépita crut ne me prêter que pour quelques heures les vêtemens de son fils, qui lui furent payes trois fois leur valeur : elle ne me vit plus reparaître. Depuis j'ai suivi ce seigneur, son domestique aux yeux de l'armëe, mais en réalité avec une qualité plus noble, si son cœur répond au sentiment qu'il m'a inspiré, plus basse si j'ai aimé seule

{( Pardonnez-lui, ô mon père! ou plutôt, non! c'est moi qui ai besoin de toute votre

miséricorde Pour lui, nous lui avons de

grandes obligations; sans lui, j'allais m'enfoncer à jamais dans un bourbier immonde : il m'a tendu la main.

(( Pour échapper à l'infamie, au crime, le vice lui-même m'a paru d'un précieux secours, et j'ai béni le ciel quand j'ai connu l'instrument dont il s'est servi pour m'y arracher. Bientôt un sentiment élevé, un amour honnête, a épuré mon àme et m'a fait jeter un regard d'espérance sur l'avenir, en me faisant

détester le passé et en chercher le pardon. La bonté des Français que j'observais à la dérobée, leurs talens, leur bravoure calme et sans violence, leur humanité; toutes ces qualités réunies au plus haut degré dans le Français dont j'étais si rapprochée, m'inspirèrent en peu de jours l'ambition de devenir digne de lui.

(( Hélas ! j'ignorais alors jusqu'à quel point irait la protection de Dieu ^ jusqu'à quel point réducation de mon âme serait rapide et profonde ; mais depuis que j'ai reçu vos embrassemens paternels, depuis que j'aspire à recevoir votre bénédiction , je n'ose plus regarder qu'avec timidité l'homme en qui ce matin je plaçais ma félicité tout entière; je ne puis plus penser à ma tendresse pour lui sans rougir du scandale qu'elle m'a fait donner trop long-temps. O mon père ! votre fille voudrait se savoir complètement pure pour être plus digne de vous ; mais vous serez compatissant et bon comme notre divin Sauveur, et les péchés d'une autre Madeleine ne vous feront pas repousser son amoui' et son repentir. »

Wroukoiilak, attendri, pressa Maria dans ses bras en versant des larmes. Son langage doux et persuasif, sa noble franchise, mais surloutles regrets profonds que lui arrachaient ses fautes, l'avaient vivement ému et disposé à l'indulgence. D'ailleurs la sévérité eut été une criante injustice : Maria jetée, avec une figure charmante, seule et sans .ressource au milieu d'une ville dissolue, pouvait se corrompre plus tôt et plus complètement. D'Aubagne, qui l'avait soustraite à ces dangers, méritait plus de remercîmens que de reproches; aussi le général finit-il par le remercier.

a Cher commandant, lui dit-il, excusez mes emportemens. Je n'ai pas été maître d'un premier mouvement : vous me connaissez; on doit^ dans votre pays, savoir pardonner à la vivacité méridionale. Maria a parfaitement raison; si vous lui avez fait tort sous un certain point, vous lui avez, sous un autre, rendu un immense service; et c'est à moi qu'il appartiendra de chercher les moyens de l'acquitter. J'y réfléchirai mûrement quand nous serons entrés à Alger, et quand j'aurai vu ma

fille se consolider dans les nobles sentimens et la bonne voie qu'elle paraît vouloir suivre à l'avenir. En attendant, mon cher commandant , il faut que vous me donniez votre parole d'honneur de respecter a l'avenir Maria ^ et de la traiter comme ma fille • et pour que la consigne soit moins pénible à tous les deux et moins difficile à exécuter, je vais vous séparer.

i< Commandant, le général en chef, que , j'ai vu ce matin, vous a réclamé pour faire le service de tranchée auprès de lui; ainsi vous logerez au quartier-général. Maria -Josepha habitera, comme cela est convenable, la maison de son père, et aussitôt que nous pourrons nous les procurer, elle prendra les vêtemens de son sexe. Allons, mes amis, point d'enfantillage; faites-vous vos adieux. »

C'était surtout a Maria que s'adressait ce conseil ; car elle pâlissait et chancelait en répondant par une froide révérence a un salut cérémonieux.

Maintenant qu'une haute muraille venait d'être subitement élevée entre d' Au bagne et

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sa maîtresse, il lui trouvait mille qualités qu'il n'avait d'abord aperçues que vaguement. Le vide que la séparation laissait dans son cœur fut subitement comblé, quand il chercha à s'expliquer le sens des paroles du général, relatives aux moyens d'acquitter sa dette de reconnaissance.

« Tiens! pensa -t -il, si maître Wroukoulak caressait l'idée de me l'affubler pour épouse légitime! Oh! cela serait trop fort! veuve de Chiquet, divorcée du père Ramirez et de moi-même, parbleu.... Et puis, qui sait de combien encore? car ces femmes se peignent toujours en buste En vérité, mon ,

général, l'honneur de votre alliance et toute la fortune que vous pourrez donner à votre fille illégitime au détriment de vos enfans légitimes, tout cela, je suis fâché de vous le dire, ne me séduira pas. Maria a une volonté de fer, une âme énergique et passionnée, une langue dorée; c'est charmant pour une maîtresse; mais pour une épouse, on veut d'autres qualités, et surtout les garanties d'antécédens un peu difïerens des siens — ^

Il continua ainsi d'outrager complaisamment une femme qui l'aimait, tout en errant dans les sentiers d'Elbiar, en embarrassant ses jambes dans les ceps de vignes, en cueillant ici la boulette parfumée et saupoudrée d'or de la cassie; là, en effeuillant la rosace jaune du nopal-raquette. Avant d'entrer dans la villa du général en chef, il s'arrêta long-temps en fixant d'un air rêveur un objet lointain, vers lequel ses regards s'étaient déjà portés plus d'une fois pendant sa route; c'était le drapeau du consulat d'Amérique, qu'une brise du nord déroulait aux rayons du soleil : son écarlate flamboyait à mi-côte de Boudjerah , comme le fanal qu'un amant saluait la nuit en nageant vers le rivage d'Abydos.

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