CHAPITRE XXII
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Deux jours après .cette scène, d'Aubagne, revenant de visiter la tranchée avec le général en chef, s'arrêta dans une bastide située entre celle où logeait Maria-Josepha avec son père, et celle où Polybe avait installé ses bureaux. Située sur un bombement du terrain, elle commandait les jardins et les deux berges du ravin qui borne Elbiar au sud-est. D'Aubagne monta sur sa plus haute terrasse pour
observer les moiivemens d'Abdalaziz, qui , convalescent de sa blessure , faisait une sortie avec ses Bédouins et quelques janissaires d'Jbrahim-Aga. Ce chef, lui-même, venait d'en effectuer une qui avait ëtë vigoureusement repoussëe par la brigade postée aux deux côtés de la voie romaine. Refoulés en désordre vers le sultan Calasy, ses soldats étaient redescendus au faubourg de Babazoun. Quelques uns, moins abattus par leur échec, étaient allés se joindre aux Bédouins d'Abdalaziz, qui avaient escaladé la falaise par l'embouchure du ravin et s'étaient répandus en tirailleurs sur sa rive droite. Avec ce renfort, ils s'étaient avancés au niveau du consulat de Suède, et toute la brigade, à laquelle était réduite la seconde division, avait du se déployer et s'engager pour couvrir la droite de l'armée et les travaux du siège.
Le terrain était bien plus avantageux aux Arabes qu'aux Français. Ceux-ci étaient à nu dans les vignes; ceux-là étaient abrités par des halliers touffus et par des troncs d'arbre gros et nombreux. Les bords du ravin sont
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incultes et couverts d'une robuste végétation. La terre disparaît sous les buissons de lentisques et de lataniers; le front des rochers est parasolé de pins comme une crête apennine. Mais ces abris, qui les avaient protèges contre la fusillade, furent impuissans quand les obusiers de campagne lancèrent leurs projectiles redoutés. Les artilleurs se hâtèrent d'en dresser une batterie, dont le tonnerre fit crever subitement la nuée d'Arabes répandus sur les bords du ravin : ils roulèrent sur Babazoun à flots précipités et blanchâtres. Les tobjis du château de l Empereur, qui aperçurent cette déroute, se mirent à tirer sur Elbiar avec une nouvelle fureur.
D'Aubagne, en descendant de la terrasse, rencontra plusieurs officiers de sa connaissance. L'interprète auxerrois était assis sous une tonnelle de jasmin d'Espagne, causant avec Verdanson et Duclos.
« Messieurs les pékins, leur dit le hussard , vous venez de l'échapper belle ; il s'en est fallu de peu que votre maison ne fût enveloppée par les Bédouins.
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— (( Nous étions rassurés par votre présence, dit Duclos d'un ton gouailleur : quand des astronomes comme vous étudient les astres du haut des terrasses, les pauvres mortels d'ici-bas n'ont pas à craindre des fléaux imprévus.
— « Ni la chute des comètes » , dit le commandant en se couchant brusquement ventre à terre pour éviter l'éclat d'une bombe qui venait de tomber devant la porte de la cour. Tout le monde l'imita; mais, après quelques minutes d'attente inquiète, on crut pouvoir se relever....
u Elle sera tombée sur la mèche, qui se sera éteinte, dit d'Aubagne en cueillant un brin de jasmin
— « Je vais la chercher pour grossir notre collection de projectiles; nous en avons déjà de tous les calibres, dit Duclos, il n'en manquait plus que de celui-là. »
Il s'avança en chantant vers la porte. Heureusement pour lui, il avait eu la précaution de se tenir à couvert derrière le mur de clôture, î^a bombe éclata, et coupa en deux un
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pauvre dromadaire qui paissait dans le jardin , attaché par son licou au tronc d'un cassi a. Un fragment triangulaire, épais de trois pouces et pesant huit ou dix livres, retomba sur le pave de marbre de la cour. D'Aubagne le ramassant tout chaud, le montra par curiosité à ses camarades.
n Messieurs du génie et de l'artillerie , leur dit-il, prétendent que ce n'est qu'en Suède qu'on fabrique de pareilles bulles de savon , partout ailleurs on les souffle plus minces; mais la terre Scandinave est toute de fer, et ses enfans ne visent pas à l'économie. »
Duclos, plus fier que jamais, invita les amis à prendre du chocolat.
(( C'est une honte, dit-il, que, mangeant à la table du général en chef, j'aie besoin de faire à mon domicile des repas extra et cachés; mais, véritablement, cette table est d'une économie sordide : nous n'y avons jamais de plum-pudding, le rosbiff est tout alojau ; le vin de Champagne y mousse rarement, quoiqu'il ne soit jamais frappe déglace. Dans l'intervalle des repas, j'ai faim.... Le
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chocolat est une des choses les plus commodes et les moins ignobles qu'on puisse prendre à ces heures-ci. J'en ai rapporte de Palma plusieurs tablettes qui sont de première qualité, broyé en poudre impalpable, du vrai caraque, un goût suave, un arôme onctueux! Mais, Messieurs, vous allez y goûter; il va bouillir : je vais le surveiller, c'est un soin que je ne délègue jamais à un domestique. »
Duclos n'était pas assez vieux pour être réellement gastronome; assez d'autres péchés capitaux se disputaient son âme pour que la gourmandise n'en pût encore triompher. Mais voulant à tout prix jouer le raffiné et l'important, il afFectait , en toute occasion, un grand faible pour une jouissance qu'on n'affectionne d'ordinaire qu'après s'être blasé sur toutes les autres. Comme tous les esprits ordinaires, il était devenu dupe de sa propre charlatanerie, et, à force de fanfaronnade de gueule, il s'était créé des besoins qui le faisaient souffrir quand ils ne pouvaient être satisfaits.
Le chocolat dont il comptait se régaler ne put être pris : sa vanité trouva une com-
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pciisation dans le danger que lui fit courir l'accident qui causa la perte du précieux breuvage. Les trois amis, qui étaient restés dans la cour, entendirent siffler un obus, et, bientôt après , crouler avec fracas une portion du corps-de-logis où venait d'entrer Duclos. Ils coururent de ce côté , et trouvèrent le cuisinier a demi enterré sous les décombres de la cheminée. Quand ils l'eurent retiré, et épousseté un peu la suie et la poussière qui souillaient ses cheveux :
(( Je suis mort! s'écria-t-il d'abord. Non, ce ne sera rien , ajouta-t-il en se redressant et passant la main sur sa figure. Pourtant, je dois être blessé, je suis tout en sang. >)
Les amis ricanaient. Sa main lui rapportant un échantillon du liquide dont sa face était barbouillée, il reconnut que ce n'était que du chocolat — L'étourdissement étant tout-à-fait dissipé, il reprit son ton léger, et rit plus fort que ses camarades en se déshabillant et se lavant à grande eau. Avant qu'il eût fini son opération, une forte canonnade se fît entendre du côlé de la mer. -