‹ Ali le RenardChapitre 8 sur 48 · II · texte numérisé non relu

II

(( Je sais ce que c'est, dit-il ; hier, nos télégraphes ont transmis à la marine l'ordre de renouveler Tattaque qu'elle simul^ i^ J ^ deux jours. J'espère qu'aujourd'hui elle sera plus sérieuse. Le général en chef veut que, dans toutes les batteries d'Alger comme dans celles qui l'environnent , les tobjis restent à leurs pièces pour diminuer d'autant les bras qui pourraient servir celles du sultan Calasy et de la Kasaba. Pour obtenir ce résultat, il faut que messieurs les marins rangent* de près la terre et mettent des boulets dans les forts et dans la ville. Cela les exposera sans doute à en recevoir quelques uns dans leurs coques ou dans leur mâture; mais les bâtimens ne sontils pas faits pour être coulés comme les soldats de terre pour se faire tuer.'* Il serait plaisant que le personnel nautique restât au grand complet, tandis que celui de la terre se décime. »

Les quatre officiers sortirent alors, et s'avancèrent dans les vignes jusqu'à une éminence d'où Ton pouvait apercevoir la mer entre Bo'udjerah et le revers de la colline sur

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laquelle est bâti Alger. D'Aubagne, après avoir considéré quelques instans le spectacle, se dirigea vers le quartier-général pour rendre compte au comte de Kcrambal de I9 sortie bédouine qu'il avait observée du haut de la terrasse. Duclos ayant aperçu le prince GarganofF dans un groupe de curieux , le prit à part et lui demanda des nouvelles de la princesse.

(( La prisonnière, répondit le Russe, va bien; et vous la verrez bientôt revenir, je l'espère.

— - (( Quel bonheur! quel ravissement ce sera pour moi de la revoir libre et en bonne santé! Ah! toutes mes pensées, ma vie tout entière, se meuvent maintenant autour des impressions que j'éprouvai au moment où nous nous vîmes pour la dernière fois , ou plutôt au moment où le capitaine s'évanouit pour me révéler une femme adorable, une héroïne de courage, d'intelligence et de dévouement!... Tenez, cher prince, je sens maintenant que je regretterais la vie! Au moins la revoir,. luâ/^:«sser la main avant de mourir; et, en vérité , je viens de l'échapper belle, làbas, dans cette masure.... »

11 arrangea alors à sa façon les immenses périls que la bombe et Tobus lui avaient fait courir en moins de deux minutes, en se promettant mentalement d'en donner une nouvelle édition à Rirkor, avec les nouveaux détails que son imagination lui suggérerait d'ici là, pour se rendre plus intéressant et plus brave.

« Mais, conlinua-t-il pour faire dissiper le malin sourire qui transparait sur la figure de GarganofF à travers le masque de l'intérêt , vous savez combien je suis dévoué à vos intérêts et à ceux de Kirkor; pardon, de la princesse ? Excusez ma curiosité : je ne conçois pas comment elle a pu vous faire parvenir de ses nouvelles, le vieux Bédouin n'est pas revenu?»

Le prince rit d'un air de supériorité. « Mon cher Duclos, votre général est un homme excellent; il s'est chargé dé faire transmettre à Rirkor un billet que je lui ai écrit ; un drapeau vert, arboré sur une terrasse de la Kasaba, drapeau que j'ai vu ce matin avec la lunette du consul américain, m'a donné la

roponsc. l'^lie est très satisfaisante, au moins pour vous autres.

— « Que voulez-vous dire, prince? douteriez-vous de mon dévouement à votre tzar? depuis que la princesse m'a fait Taveu de son sexe et de son.... attachement, je me considère comme sujet russe — Vous êtes la première nation du monde par la force; vous le serez bientôt par l'esprit : vous allez d'un côté civiliser l'Asie, et de l'autre arrêter la démoralisation révolutionnaire de l'Europe.

— « C'est vrai, c'est très vrai, dit le Russe en souriant; aussi nous remédierons aisément au petit conlre-temps que m'a annoncé Kirkor : les ressources du dej sont a bout, et, ce qui est pis, son courage. Votre général triomphera j et bientôt. Mon cher Duclos, mon empereur et moi nous nous recommandons à vous maintenant pour la prompte organisation d'un gouvernement maure, et l'évacuation du pays par les Français. D'ailleurs, cher ami, vous servirez par là les véritables intérêts de votre ancienne patrie. La conservation et surtout la colonisation d'Alger

par la France, lui jetterait infailliblement sur les bras une guerre avec la Russie et avec l'Angleterre. »

Pendant ce dialogue, Verdanson et son camarade, mêlés au groupe de curieux qui n'étaient pas distraits par d'autres intérêts, jouissaient pleinement de la représentation animée que leur donnait la marine. Au fond du vallon terminé par le jardin du dey, leurs yeux plongeaient sur le lambeau de mer compris entre le fort des Anglais et le fort des Vingt- quatre Heures. Son azur verdoyant était coupé par un long chapelet de vaisseaux défilant sous voiles , et canonnant les forts à demi-portée. L'eau bouillonnait sous une pluie de fer; elle se soulevait en éventail sous la pe^^cussion d'un boulet ricoché, en trombe verticale sous la chute d'une bombe. Plusieurs de ces énormes projectiles crevaient en l'air à une immense élévation , et alors la fumée blanche et ronde était comme un immense ballon qui se jouait entre le soleil et le vent.

Le dialogue guerrier commencé à la pointe Pescade, devenait plus bruyant en face des

deux forts places à l'ouverture du vallon; il se continuait plus sourd mais plus effrayant devant Babeloued, les batteries du môle et celles de Babazoun ; car là étaient des couleuvrines d'un calibre énorme, et une provision de mortiers proportionnés aux vastes dimensions des amphores Scandinaves. Mais c'était en face de la ville, où des maisons légères et des magasins précieux pouvaient être incendiés, c'était là que mugissaient l'Achéron, l'Hécla, le Vésuse et toute la légion volcanico-infernale des bombardes françaises, faisant couler le sang des oreilles de leurs équipages, et prêtes à s'engloutir par la secousse de chaque détonation.

Cette attaque de la marine forma une puissante diversion, t^e feu de la Kasaba et de sultan Calasy se ralentit sensiblement. Les généraux Calahitte et Levasé en profitèrent pour mettre la dernière main à la construction et à l'armement des batteries de siège. Les travailleurs qui avaient été obligés de saisir le mousquet pour repousser les sorties, purent reprendre la pelle et la pioche. Mais

nous ne saurions donner une idée de ces travaux préliminaires de l'attaque de sultan Calasj, sans esquisser d'abord une description du château lui-même.

' Pendant sa malheureuse expédition de i54i, Charles-Quint s'était avance très près d'Alger, et avait établi sa tente impériale au haut d'un morne qui dominait cette ville. Après la retraite des Espagnols, Muley-Hassan, qui gouvernait la régence au nom de la Porte Ottomane, voulut mettre cette position importante à l'abri d'une autre tentative, et il y fît construire un château que les Maures désignèrent d'abord par le nom de son fondateur, Bordj Mulej-Hassan. Plus tard, les Turcs lui donnèrent le nom de sultan Calasj , château du sultan ou empereur, soit en l'honneur du sultan de Constantinople , soit en mémoire de la victoire remportée sur le sultan chrétien qui y avait campé.

' J 'emprunte ces détails techniques à l'ouvrage du colonel Juchereau de Saint-Denis.

Dans le Journal d'un Officier de l'Armée d' Afrique ^ il y a une fort belle carte du siège du château de l'Empereur.

Diverses réparations et alléralions y furent faites dans les siècles suivans. Au moment où les Français s'en approchèrent , le sultan Calasy était un bâtiment carre , flanqué de tours bastionnées. Ses murailles étaient hautes de quarante pieds du côté de la ville et de vingt-cinq vers la campagne. Il n'avait ni ouvrages extérieurs ni fossés; mais au centre était une tour ronde fort élevée, ceinte d'un fossé et entourée de magasins casemates. Les bastions, les courtines et la terrasse de ce donjon étaient armés de canons de gros calibre, ainsi que toutes les embrasures de l'enceinte de la forteresse. Sur ses remparts , sur la terrasse dii donjon et même dans son fossé étaient placés à profusion des mortiers à bombe.

Les travaux deslinés à l'établissement des batteries d'attaque étaient à une distance moyenne de deux cent cinquante à trois cents mètres des remparts du château, leur direction générale était parallèle à ses côtés sud et ouest. L'angle de réunion des deux lignes était à la voie romaine; à droite et tout près de ce chemin était une batterie

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de brèche de 24, dite du Roi; plus loin et tout près du consulat de Suède e'tait la batterie d'Henri 11^, composée de quatre obusiers. La ligne ouest remontait une colline au haut de laquelle étaient bâties deux petites maisons. En deçà de ces maisons se trouvaient deux batteries de if\ et de 16; au-delà une batterie de quatre mortiers de douze pouces ; et plus loin en descendant vers la mer, se trouvait une autre batterie de 16 appelée Dieudonné, La ligne sud, quoique plane , était masquée par des halliers; l'autre l'était par la crête de la colline : celle-ci était servie par un boyau de tranchée large et profond. La tranchée fut ouverte dans la nuit du 29 au 5o juin : la nuit suivante, la colline était couronnée dans tout son développement; dans la nuit du i^*^ au 1 juillet, on élargit les communications et on commença à construire les batteries de brèche et d'enfilade ; la nuit d'après les bouches à feu furent amenées dans la tranchée et montées sur leurs affûts.

Dans tous pays les travaux du génie se font principalement la nuit, parce que son obscu-

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rite les dérobe à l'observation des assiégés; mais devant une forteresse occupée par des Algériens cette précaution était encore plus naturelle, car les tobjis avaient autant de répugnance a veiller et combattre la nuit que leurs frères qui avaient tenu la campagne. Pourtant dans la nuit qui fut la dernière de la puissance musulmane d'Alger, et du reuom d'inexpugnable dont jouissait le sultan Calasj, la vigilance des Turcs fut plus grande que de coutume : ils avaient aperçu les travailleurs sur plusieurs points, et ils y dirigèrent un feu terrible de mitraille pendant que les obus et les bombes pleuvaient au milieu des soldats qui gardaient la tranchée, et sur toutes les bastides d'Elbiar.

Ce fut aussi au commencement de cette nuit qu'un homme dont le fanatisme s'exaltait par les Rangers toujours croissans de sa patrie, réunit une poignée de soldats dévoués et braves comme lui, pour tenter une sortie plus fructueuse que les deux qui avaient échoué dans la matinée. La terreur répandue dans le quartier bas de la ville par l'attaque

de la marine avait réveillé quelques s^uiptomes de sédition, et Hussein avait exigé qu'Abdalaziz restât près de sa personne à la Kasaba, pendant que son gendre, Ibrahim- Aga, avec des janissaires dévoués occuperait les casernes de la marine. Ali-Théaleb, frémissant de voir qu'aucun chef ne se présentait pour tenter un dernier effort contre les assiégeans, avait obtenu du dey la permission de rassembler quelques volontaires et d'aller combattre à leur tête.

Il sortit par Badedjedid, et gravit en silence le revers de la colline dominée par les deux petites maisons : la première batterie dont il s'approcha était la batterie Dieudonné ; ses canons n'étaient pas encore démasqués. Les artilleurs , les sapeurs-mineurs et tous les soldats de la ligne, avaient posé leurs armes pour achever les travaux de la l)atlerie. Assaillis de front par les Bédouins, qui tombaient sur eux le yataglian nu après avoir escaladé les gabions et sacs à terre ; fusillés à boutportant par des Turcs qui avaient tourné à droite et à gauche, ils se défendirent un instant

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à coups de pelles, de pioches el de leviers; mais ils durent céder au nombre et à la supériorité des armes; ils abandonnèrent la batterie et se reployèrent sur un bataillon d'infanterie posté à quelque distance, et qui, averti par le bruit, se mettait précipitamment en bataille. Un sergent d'artillerie que son devoir n'appelait pas là , mais qui y était venu uniquement pour aider à ses camarades, se fît remarquer par sa vigoureuse résistance : après avoir assommé un Bédouin d'un coup de levier de fer, il saisit son fusil, qui malheureusement n'était pas garni de sa baïonnette; quelques Turcs se jetèrent sur lui le jataghan levé, il leur balafra la figure et leur entailla les bras en jouant lestement de son poignard qu'il avait saisi de la main droite, tandis que de la gauche il parait les coups avec le canon de son fusil. Aussitôt qu'il fut un peu loin des Algériens, il en ajusta un groupe au milieu duquel il fît feu. L'offensive qu'il reprit bientôt avec le bataillon d'infanterie fut di^uc de cette retraite de lion. Ce sergent était notre ancien ami l'Alsacien.

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Un officier du gënic criait beaucoup plus haut, et faisait beaucoup plus d'embarras que lui : il prodiguait'à ses sapeurs la menace et l'outrage, parce qu'ils avaient abandonne leur poste; il gourmandait, sous le même prétexte , un sous-lieutenant de la ligne et un lieutenant d'artillerie^ quand lui-même avait donné le premier l'exemple d'une prudence excusable, vu l'improviste de l'attaque et la supériorité des assaillans. C'était le vicomte de Villalier, admis par faveur à l'Ecole Po- Iv technique , avancé prématurément par faveur, admis par faveur à faire la campagne; c'était ce même capitaine, fanfaron de science et pédant de bravoure, qui, dans l'attaque du convoi, avait montré une si grande sollicitude pour les madriers de son blocK-haus. Inexpérimenté à la guerre, et dépourvu de ce courage réfléchi si admirable et si commun parmi les officiers et les soldats de son arme, on le vit, quand le bataillon attaqua les Algériens, décharger étourdiment ses pistolets à une distance où ils île pouvaient blesser personne, et se réduire ainsi, pour toute

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arme défensive, au petit cure-dent qui lui battait les mollets. 11 lui servit à ëborgner quelques yeux, à egratigner quelques figures, dans la mêlée où il se trouva subitement enveloppe. Des pistolets mieux ajustés que les siens , quoiqu'ils fussent tenus par la main d'un vieillard, mirent fin à sa résistance et à sa vie. Ali-Théaleb, son vainqueur, se trouvant un moment isole av£C son cadavre, lui coupa la tête, qu'il lança a volëe vers le bas de la colline, pour la ramasser ensuite, et la porter a Hussein comme un bulletin de victoire.

Malgré leur résistance furieuse, le prêtresoldat et les Algériens qu'il conduisait évacuèrent la batterie , et redescendirent en désordre la colline, sous une grêle de balles. L'Alsacien, qui maniait le mousquet avec autant de supériorité que le canon, tirailla contre eux jusqu'à ce que leur feu eût entièrement cessé, et que la nuit et les broussailles eussent fait perdre de vue le dernier manteau blanc. Mais au moment où l'on se croyait maître paisible de la batterie, on y fut assailli

par des projectiles d'un genre nouveau, et qui impatientèrent les Français plus peutêtre que les boulets ou les balles : l'insulte était jointe au danger.

Les Algériens s'étaient arrêtés non loin de la batterie, mais dans un point d'où la courbure du terrain leur en dérobait la vue. Ne pouvant de là ni inquiéter ni être inquiétés par les armes qui agissent de plein fouet, ils avaient ramassé de grosses pierres, qu'ils lançaient en parabole, de façon à les faire tomber dans la batterie. L'Alsacien, calculant que les canons, pointés obliquement, pourraient battre les broussailles derrière lesquelles les Bédouins étaient abrités , piochait avec fureur pour démasquer l'embrasure d'une des pièces de 16, qu'il se proposait de charger à mitraille et de tirer prématurément. Mais un officier lui défendit de continuer, en lui faisant remarquer que le sultan Galasy venait de redoubler son feu dans leur direction, et que nécessairement la mitraille destinée aux Français démonterait les pierriers algériens.

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