CHAPITRE VI
La santé de l'àme n'est pas pins assurée que celle du corps ; et quoique l’on paraisse éloigné des passions, on n’est pas moins en danger de s’y laisser emporter que de tomber malade quand on se porte bien.
(La RocHerodcAULD.)
En dépit des efforts de Maltravers pour éviter toutes les occasions de rencontrer Eveline, ils durent nécessairement se trouver ensemble quelquefois, dans le cercle des réunions hospitalières de la province; et certes, si jamais M. Merton,
ALICfi OU LES MYSTÈRES
OU Cafolitte (plus obsei‘vatrlce que lui) avaient soupçonné Eveline d’avoir fait la conquête de Maltfavers, la conduite de ce delrnier, en pareille occasion, aurait dû dissiper ce soupçon .
Maltravers était un homme qui sentait profondément; mais ce n’était plus un enfant prêt à céder à toute impulsion entraînante. J’ai dit que le couragé était sa vertu de prédilection ; mais le courage est la vertu des grandes et rares épreuves. Il y en avait une autre, aussi austère, aussi modeste, qu’il considérait comme le point d’appui des devoirs actifs et journaliers : cette vertu c’était la justice. Or, dans sa jeunesse, il s’était épris de celle divinité de convention que nous appelons l’honneur : chimère nébuleuse et changeante qui n’est que le mirage de l’opinion d’une époque ou d’un pays, tandis que la justice â quelque chose de solide et de permanent; car c’est de la justice que naît l’honneur, non pas le faux honneur, mais l’honneur véritable.
« L’honneur, disait Maltravers, l’honneur est à la justice ce que la fleur est à la plante ; son efflorescence, sa parure , sa perfection! Mais l’honneur qui ne procède pas de la justice n’est qu’un lambeau de chiflon peint, une rose artificielle, que les fleuristes de la société voudraient faire passer pour plus naturelle que la véritable fleur. »
Maliravers cherchait à porter le principe de la justice dans tout ce qu’il faisait; il n’y réussissait peut-être pas toujours; car où trouverons-nous que la pratique soit constamment d’accord avec la théorie? Mais du moins ses efforts étaient continuels. C’était peut-être pour cela qu’il avait toujours évité de tomber dans les excès auxquels sont souvent entraînées les natures exubérantes et généreuses, comme dans les extravagances du pseudo-génie, par exemple.
« Nul homme, disait-il souvent, ne peut se trouver dans une position embarrassée sans causer de l’embarras à d’autres. Sans économie peut on être juste? Et que sont la cha- , rité, la générosité, sinon la poésie de la justice? »
Nul ne réclama jamais deux fois de Maltravers le paiement d une dette légitime; et nul ne lui demanda j imais une seule fois de tenir une promesse. On sentait qu’on pouvait, quoi qu’il advînt, se fier à sa parole. On aurait pu lui appliquer le spirituel éloge que fit Johnson d’un certain noble, — S’il vous avait promis un gland de chêne, et que la récolte des glands eût manqué en Angleterre, il en aurait envoyé chercher un en Norwége.
Ce n’était donc plus seulement le sentiment chevaleresque de l’honneur (son idole dans sa jeunesse comme partie solidaire du Beau), mais c'était un principe plus âpre, plus opiniâtre, plus réfléchi, produit tardif d’une saçresse plus profonde et plus noble, qui réglait la conduite de Mallravers, dans celte crise de sa vie. Il est certain qu’il n’avait jamais aimé qu’une seule fois comme il aimait Eveline, et que pourtant il ne céda jamais si peu à sa passion.
« Si elle est fiancée à un autre, pensait-il, il n’appartient pas à un tiers de venir s’efforcer de lui faire rompre un pareil engagement. Personne n’est moins capable que moi de juger de la force ou de la faiblesse des liens qui l'attachent à Vargrave; car mes émotions influenceraient malgré moi mon jugement. Je puis penser que son fiancé n’est pas digne d’eile; mais c’est à elle à en décider. Tant que ce lien existe, qui aurait le droit de lui donner la tentation de le briser? »
Fidèle à ces principes, qui peut-être aux yeux du monde sembleraient exagérés, toutes les fois que Mallravers rencontrait Eveline, il se retranchait dans une politesse raide et presque glaciale. Combien celte attitude était difficile à conserver auprès d’une personne si simple et si ingénue! Pauvre Eveline! Elle croyait l’avoir offensé. Elle brûlait de pouvoir lui demander quel était son crime. Peut-être, dans son désir de réveiller le génie inactif de Mallravers, avaitelle froissé quelque douleur cachée, quelque blessure secrète de ses souvenirs? Elle se rappelait continuellement à la mémoire tous les entretiens qu’ils avaient eus ensemble. Ah ! pourquoi ne pouvaient-ils se renouveler l Maltravers avait fait sur son imagination et sur ses pensées une impression que rien ne pouvait effacer. Elle écrivait plus fréquemment que jamais à lady Vargrave, et le nom de Maltravers se retrouvait à chaque page de sa correspondance.
Un soir, dans une maison du voisinage, miss Cameron, avec la famille Merton, entra dans le salon presque au même instant que Maltravers. La réunion était si peu nombreuse, et il y avait encore si peu d'invités dans le salon, qu’il était impossible qu’il évitât, sans impolitesse positive, ses amis du presbytère. Mislress Merton s’assit auprès d’Eveline, et fit gracieusement signe à Mallravers de venir prendre la troisième place vacante sur le canapé dont elle occupait le centre.
« Nous en voulons à tous vos travaux d’embellissement,
monsieur Mallravers, puisqu’ils nous privent de votre société. Mais nous savons que notre cercle monotone doit paraître fade à quelqu’un oui a vu tant de choses. Cependant nous espérons vous offrir bientôt un attrait, en la personne de lord Vargrave. Quel homme spirituel et charmant! » Maltravers, pendant la dernière partie de cette phrase, leva les yeux vers Eveline et attacha sur elle un regard calme et pénétrant. Il remarqua qu’elle pâlit et qu’elle poussa un soupir involontaire.
« Il était d’un caractère fort gai à l’époque où je l’ai connu, dit-il; et il avait alors moins de raisons d’être heureux. » Mistress Merton sourit, et se tourna d’une façon un peu marquée vers Eveline. Maltravers continua :
€ Je n’ai jamais vu feu lord Vargrave. Il n’avait pas la vivacité de son neveu, à ce que je crois.
— J'ai entendu dire qu'il était fort sévère, dit mistress Merton, en dirigeant son lorgnon vers un groupe de personnes qui venaient d'entrer.
— Sévère 1 s’écria Eveline. Ah ! si vous aviez pu le connaître! le meilleur, le plus indulgent... Personne ne m’a jamais aimée comme lui. »
Elle s'arrêta, car elle sentait que ses lèvres étaient tremblantes.
« Je vous demande pardon, ma chère, » dit tranquillement mistress Merton. Elle ne se doutait guère de la souffrance que l’on cause en mettant le pied sur un sentiment. Maltravers était touché. Mistress Merton poursuivit: ï 11 n’y a rien d’étonnant à ce qu’il fût bon pour vous, Eveline; l’homme le plus brutal l’eût été comme lui; néanmoins on le considérait généralement comme un homme dur.
— Je ne lui ai jamais vu un regard sévère ; jamais je ne lui ai entendu prononcer une parole désagréable; et même je ne me souviens pas de l’avoir jamais entendu se servir du mot c j’ordonne. » dit Eveline presque courroucée.
Mistress Merton allait répondre lorsque soudain elle aperçut une dame dont la petite fille venait d’avoir la rougeole; le sentiment maternel entraîna ses pensées dans une autre direction, et elle quitta le canapé, pour obéir à cette sympathie qui unit tous les chefs de jeunes familles. Eveline et Maltravers se trouvèrent seuls.
c "Vous ne vous souvenez pas de votre père, n’est-il pas vrai? dit Maltravers.
— Je n’en ai pas connu d'autre que lord Vargrave ; tant ■ qu’il a vécu, je ne me suis jamais aperçue que j’eusse perdu le mien,
— Voire mère voua ressemble-t-elle?
— Ah ! je voudrais 1e oroire ; elle a la plus charmante figure l
— N’avez-vous pas son portrait?
— Non ; elle n’a jamais voulu consentir à poser.
— Voire père était un Gameron; j’ai connu plusieurs personnes de ce nom.
— • Elles n’étaienV pas de notre famiUe ; ma mère dit qu’il ne nous reste pas un parent.
— Et n’avons-nous aucune espérance de voir lady Vargrave ici ?
— Elle ne quitte jamais la maison; mais j’espère m’en retourner bientôt à Brook Green. >
Maltravers soupira et la conversation prit un autre tour.
« J’ai à vous lemercier des livres que vous avez eu l’obligeance de me prêter. J’aurais dû vous les rendre plus tôt, dit Eveline.
— Us ne me servent à rien. La poésie a perdu pour moi ses charmes; surlout le genre de poésie qui unit à la règle et à la symétrie un peu de la froideur de l’art. Alfieri vous a-t-il plu ?
— Son langage est une espèce de français Spartiate, répondit Eveline, trouvant une de ces heureuses expressions qui de temps à autre révélaient la vivacité naturelle de son esprit.
— Oui, dit Mal travers en souriant ; votre critique est juste. Ce pauvre Alfieri 1 11 a dépensé toute la sève de son génie dans sa vie agitée et dans ses passions orageuses ; et sa poésie n’est que le mirage de ses pensées, non de ses émotions. Plus heureux 1 homme de génie qui vit de sa raison, et ne gaspille ses sentiments que dans ses vers 1
— Vous ne pensez pas que nos sentiments soient gaspillés , quand nos semblables en sont l'objet? dit Eveline avec un rire charmant.
— Faites-moi cette question quand vous aurez mon âge, que vous pourrez jeter un regard rétrospectif sur les champs auxquels vous aurez prodigué vos plus ardentes espérances, vos plus nobles aspirations, vos plus tendres affections, et que vous verrez un sol aride et stérile. Ne vous attachez pas aux choses de la terrcy dit l’Evangile. >
Eveline fut touchée du ton, des paroles et de la physionomie attristée de Mallravers.
€ Vous devriez moins que tout autre penser ainsi, dit-elle avec un aimable empressement; vous qui avez tant fait pour réveiller et attendrir le cœur de vos semblables, vous qui... qui... elle s’arrêta court, puis elle ajouta d’un ton plus sérieux ; — Ah! monsieur Mallravers, je ne suis pas en état de discuter avec vous , mais il m’est permis d’espérer que vous réfuterez vous-même vos doctrines.
— Si votre vœu se réalisait, répondit Maltravers presque avec dureté, et une expression de profonde angoisse comprima ses lèvres, je vous devrais d être fort malheureux. >
Il se leva subitement, et s’éloigna.
c En quoi l’ai-je offensé ? pensa Eveline tout attristée ; je ne lui parle jamais sans qu’il m’arrive de le blesser. Qu’ai-je donc fait ? »
Elle aurait bien voulu, dans sa naïve bonté, le suivre pour faire la paix avec lui; mais il se trouvait en ce moment au milieu d’un groupe d’étrangers. Bientôt après il quitta le salon, et elle ne le revit plus pendant l’espace de plusieurs semaines.